Vers une civilisation du loisir ?
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Description




Travailler plus pour gagner plus, liberté d’entreprendre, réduction du temps de travail comme réponse au chômage, instauration d’un revenu universel sont autant de visions qui interrogent la place du loisir dans nos vies et le droit au délassement, au divertissement, au libre développement.


Texte visionnaire publié en 1962, Vers une civilisation du loisir ? est d’une actualité bouillonnante. Il apporte des éléments de réflexion, comme par anticipation, à un grand nombre de questions qui nous animent aujourd’hui : la relation du temps libre et du temps travaillé, la place du loisir dans l’épanouissement personnel des femmes et des hommes (bricoler, cuisiner, jardiner, lire, aller au théâtre ou partir en vacances), les conditions et les limites d’accès à la culture...


Son auteur, Joffre Dumazedier, a été un militant de l’éducation populaire, un penseur singulier, un homme d’action et de réflexion qui n’aura eu de cesse d’œuvrer pour un droit au loisir toujours plus grand, car il croyait aux vertus du temps libre et à ce qu’il permet : se rencontrer, échanger, collaborer. Finalement : se cultiver et devenir meilleurs.


Près de 60 ans après sa publication, le texte est réédité pour la première fois et accompagné d’un avant-propos d’Edgar Morin qui nous éclaire sur les enjeux de ce texte majeur.




Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9791092305494
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Vers une civilisation du loisir ?

[ introduit par un entretien avec Edgar Morin ]
[collection les essais médiatiques]

dirigée par Michaël Bourgatte



www.mkfeditions.com

© Éditions du Seuil, 1962, Points Essais , 1972
© MkF éditions, 2018 Edition Papier : 979-10-92305-48-7 Droits de reproduction réservés aux organismes agréés ou ayants droit.
[La collection]

Les Essais médiatiques donnent aux lecteurs les clefs d’un débat sur les enjeux culturels, économiques, politiques et sociologiques liés aux médias et à la médiation. L’objectif est de permettre à chacun de se forger une opinion et d’appréhender ce qui se joue actuellement dans notre société, dans le cadre d’une réflexion ouverte et critique.
Chaque pan de notre vie est aujourd’hui concerné par les médias et les systèmes médiatiques. Ils nous entourent et sont omniprésents dans notre quotidien : la presse, la radio ou la télévision, bien évidemment. Mais également tout un ensemble de formes médiatiques telles que les rassemblement citoyens, les festivals, les expositions… Par ces biais, nous nous distrayons, nous nous informons, nous nous cultivons, nous façonnons nos représentations et nos idéologies.
Il s’avère aujourd’hui essentiel de s’interroger sur la relation que chaque individu entretient avec ces formes médiatiques. Il importe également de se pencher sur les mutations de notre société façonnée par des médias et des médiations qu’elle a elle-même fabriquées.

Pourquoi une importance toujours plus grande est-elle donnée aux systèmes médiatiques dans notre société ? De quelle manière impactent-ils notre relation au monde ? Quel portrait dressent-ils des événements qui ponctuent notre quotidien ?
La collection souhaite mettre l’ensemble de ces questions en débat. Pour y répondre, nous souhaitons privilégier une réflexion pluridisciplinaire et transversale. Ainsi, des approches anthropologiques, communicationnelles, économiques, ethnologiques, historiques, philosophiques ou encore sociologiques vont se croiser et se côtoyer. Il importe à la collection de mettre en discussion un phénomène complexe afin que Les Essais médiatiques rencontrent un écho tant par leur capacité à poser des questions que par leur intention de réunir une somme d’exposés lucides et éclairés sur le sujet.
[Sur Joffre Dumazedier] Entretien avec Edgar Morin
Ma rencontre avec Joffre Dumazedier
J’ai rencontré Joffre Dumazedier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Nous étions tous deux au Parti communiste. C’était le moment de l’introduction en France du « jdanovisme culturel », c’est-à-dire la mise au pas des écrivains et des intellectuels dans le sens du réalisme socialiste, contre la littérature bourgeoise. Il y a naturellement eu une fronde à laquelle j’ai pris part avec des amis comme Robert Antelme. Elle conduisit à l’organisation d’une réunion avec Laurent Casanova, le responsable à la culture du bureau politique.

Au cours de cette rencontre, certaines prises de paroles allaient dans notre sens en soutenant l’idée que le front de la culture et le front de la politique ne devaient pas être confondus. D’autres considéraient par contre qu’il fallait se rallier à l’idée que la culture doit exalter le socialisme. Joffre Dumazedier, que nous ne connaissions pas avec mes amis, était de notre côté. Il prit la parole : « vous savez, il y a des livres de Camus à la bibliothèque des usines Renault. Les ouvriers lisent Camus et ils trouvent ça intéressant. Je ne peux quand même pas leur dire que c’est un provocateur, un fauteur de guerre ou un ennemi du prolétariat ». Ça m’avait frappé cette manière qu’il avait de défendre la cause de la liberté culturelle. Mais au fond, rien d’étonnant. Avec Peuple et Culture 1 , il était au cœur des réalités populaires et ouvrières. Après ça, il prit ses distances avec le parti. Nous, nous sommes restés tout en étant des dissidents culturels.

Nos cheminements intellectuels
Dumazedier s’est d’abord occupé de questions d’accès à la lecture et de bibliothèques. Ses positions restent d’une actualité brûlante : d’ailleurs les politiques publiques continuent de s’alimenter avec les idées dumazediennes. Après il pensa qu’il fallait utiliser d’autres moyens pour diffuser la culture. Quand la télévision apparut, les gens n’avaient pas les moyens d’en acheter. Alors Dumazedier a vu là un moyen de créer de la convivialité et de susciter de l’échange dans les villages de France. Le principe était simple. On investissait un bistrot, on y installait une télévision et on proposait aux gens de se retrouver autour. J’ai dû participer à deux ou trois séances car je trouvais vraiment intéressant ce que faisait Dumazedier avec Peuple et Culture . Mais dès que la télévision s’est démocratisée et que les prix ont baissé, les choses ont rapidement changé : les gens se sont achetés des téléviseurs et sont restés chez eux devant leur écran. Ce fut la fin de ces rassemblements conviviaux.

Nous nous sommes perdus de vue pendant un temps. Au tournant des années 1950, j’ai fait ma demande pour entrer au CNRS. J’ai retrouvé Joffre Dumazedier, qui y était aussi en poste, et nous nous sommes un peu côtoyés au Centre d’études sociologiques, jusqu’à ce que je le quitte pour rejoindre le Centre d’études des communications de masse. À cette époque, c’est la sociologie du travail et les études quantitatives qui dominaient. Avec Dumazedier, nous nous occupions des communications de masse et de la culture populaire ce qui était considéré comme tout à fait insignifiant. Mais Dumazedier essayait de tirer sa légitimité de son travail quantitatif. Il reportait alors sur moi la critique qu’on lui adressait — parce qu’il s’occupait comme moi de loisirs — en me reprochant de ne pas utiliser de méthodes quantitatives. Nous nous voyions, nous discutions, et il me disait : « Edgar tu n’es pas assez scientifique », parce qu’il croyait beaucoup aux chiffres que l’on tire des questionnaires, des sondages et toutes ces choses-là auxquelles je ne croyais guère. Je croyais à une autre forme de sociologie, alors que lui vouait un culte à la statistique. Mais au fond, on était l’un et l’autre assez marginaux. Nous sommes donc restés un peu amis et un peu concurrents, lui un peu critique à mon égard et moi un peu critique au sien.

À cette époque, je m’intéressais au cinéma et à la culture de masse, c’est-à-dire à la radio, à la télévision, à la presse, aux magazines, aux vacances… Donc tout cela recoupait les loisirs. Dans ce contexte, j’ai bien évidemment lu Vers une civilisation du loisir ? . Et lui a sans doute été amené à lire L’homme imaginaire , mon livre sur le cinéma, ou L’esprit du temps . Mais nous examininions ces loisirs chacun d’un point de vue très différent Dumazedier et moi. Lui, c’était sous l’angle de la libération des travailleurs face aux contraintes du travail pour qu’ils accèdent à une civilisation plus libre. Sa préoccupation essentielle était l’émancipation humaine des carcans du travail et l’épanouissement à travers le loisir. Moi je m’intéressais aux contenus des objets qui façonnent cette culture de masse, aux messages, aux mythologies qui y sont rattachées.

Le mépris de la culture de masse
Quand je faisais de la sociologie du cinéma comme stagiaire de recherche, j’allais très souvent au cinéma, mais comme je n’avais qu’un salaire très faible, j’ai demandé au CNRS qu’on me rembourse mes places de cinéma. La demande sembla tellement incongrue qu’une commission a été réunie et la commission a déclaré qu’elle ne pouvait pas rembourser quelque chose constituant plus un plaisir qu’un travail. Par contre, on accepta de me rembourser les tickets de métro ! Ce n’est que progressivement que le cinéma a acquis ses lettres de noblesse. Cela commença avant la guerre avec le cinéma de la rue Tholozet, le Studio 28, mais il a fallu beaucoup de temps pour qu’on ne reconnaisse pas seulement les films de Renoir ou de Carné comme des grands films, mais qu’on reconnaisse aussi des thrillers, des films noirs ou des westerns, comme des chefs d’œuvre. Il y a des navets, mais il y a aussi des chefs-d’œuvre. Je me souviens, dans les années 1970, je donnais une conférence à Florence et, je ne sais pas pourquoi, j’ai déclaré aimer le western. Et là, le sociologue marxiste Lucien Goldmann se rua sur le micro, me le prit et déclara : « ce n’est pas possible d’aimer le western. C’est une aliénation épouvantable de la classe ouvrière ». Ça, c’est le mépris marxiste.

Pour moi, le débat se situait ailleurs, car j’ai toujours pensé que le cinéma n’était pas seulement une évasion de la vie, mais aussi une façon de retrouver la vie d’une autre manière. Donc je me positionnais et polémiquais principalement avec les gens qui faisaient une critique radicale de la culture des masses. Des personnes issues de la tradition de l’école de Francfort, comme Adorno ou Marcuse, pour qui le cinéma et tout ce qui suit étaient des moyens d’abrutir les masses et de les détourner de la Révolution. Marcuse, que j’ai connu, n’avait jamais vu un film de cinéma. Donc quand je prenais le cas d’Hollywood qui est une sorte de machine à fabriquer des rêves artificiellement, je disais que même si le but est le profit maximum, la production a aussi besoin de création et d’originalité : il y a une relation antagoniste et complémentaire entre le producteur qui cherche à faire de l’argent et le créateur qui apporte les idées.

La question de l’engagement politique
Il y a une autre chose dont nous étions conscients Dumazedier et moi, et peut-être plus encore Georges Friedmann qui eut un rôle très important à l’époque. L’aliénation ouvrière dans le système industriel n’est pas seulement marquée par un projet d’exploitation économique – ce sur quoi les communistes et la gauche en général insistaient beaucoup. Il y a aussi une aliénation qui est due à l’organisation du travail : la spécialisation, la bureaucratisation, la hiérarchisation, la mécanisation. Nous souscrivions à l’idée qu’il ne s’agit pas simplement de déployer une critique du capitalisme, mais de l’organisation industrielle du capitalisme. Là où nous nous distinguions, par contre, c’est que Dumazedier pensait que l’épanouissement se ferait dans le loisir, là où je pensais plutôt à la manière dont on peut véritablement jouir des loisirs.

Le cas des Inclusive Tours qui vous font visiter les musées italiens à toute vitesse est signifiant. Ils montrent que la mécanisation, la chronométrisation et tous les défauts de la société industrielle sont entrés dans le loisir. Il faut donc repenser ce qu’Henri Lefebvre appelait “la vie quotidienne”. Il y a une réforme profonde de l’entreprise à faire pour qu’elle abandonne son modèle autoritaire et qu’elle devienne un lieu de coopération, ce dont on est encore très loin à mon avis. Aujourd’hui, je crois beaucoup à l’économie sociale et solidaire qui échappe à la loi de l’intérêt économique absolu. Et je pense que les idées de cette gauche dite progressiste, fondée sur le dépassement de l’économie capitaliste, ainsi que le dépassement de l’organisation de la vie aliénée (pas seulement dans le travail, mais aussi dans le loisir) c’est une chose à laquelle Dumazedier aurait probablement souscrit et que nous partagerions aujourd’hui. C’est sûr.

On oublie probablement aujourd’hui d’enseigner une culture permettant de connaître l’humain. Et pour cela, il faut être transdisciplinaire. Relier psychologie, économie, sociologie, histoire, sciences humaines et biologie. Il y a un divorce entre la culture scientifique et celle des humanités qu’il faut rassembler. Il y a eu une parcellarisation, une compartimentation culturelle contre laquelle il faut lutter et je pense que c’est un combat auquel Dumazedier aurait adhéré.


Propos recueillis par Michaël Bourgatte
le 26 février 2018 à l’Institut des Sciences de la Communication
1 Peuple et culture est un réseau d'associations d'éducation populaire. Fondé notamment par Joffre Dumazedier au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le réseau défend le droit à l'éducation et à la culture pour tous et tout au long de la vie. Voir éléments biographiques.
[Joffre Dumazedier, un vie]

Avant d’entrer dans la lecture de ce volume, quelques mots sur son auteur s’imposent. Joffre Dumazedier, qui doit son prénom atypique au maréchal homonyme, est né en 1915 et se voit rapidement orphelin de son père, mort à Verdun l’année suivante. Issu d’un milieu populaire, il parvient à s’en extirper en poursuivant des études littéraires au lycée Voltaire, puis à la Sorbonne où il complète son parcours par des cours de linguistique et en sciences sociales. Malgré un parcours brillant, il n’abandonnera jamais ses anciens camarades auxquels il donne des cours du soir à Noisy-le-Sec. Une entreprise qui n’est pas sans difficulté : mais pourquoi donc les publics désavantagés ont-ils autant de difficultés d’apprentissage, se demande-t-il ? Fervent amateur de sport, il va alors adapter les méthodes de l’entraînement physique au travail intellectuel en ne cherchant pas à inculquer des connaissances théoriques de manière descendante, mais plutôt en accompagnant ses amis à l’appropriation empirique des connaissances. Une réflexion mêlant sport et culture qui l’accompagnera toute sa vie.

En 1936, il milite pour la semaine de 40 heures et les congés payés. Il participe au mouvement des auberges de jeunesse auprès de Jean Giono. Il sillonne l’Europe à la découverte d’autres modèles d’apprentissage. Quand la guerre arrive, il est affecté sur la ligne Maginot pendant quelques mois pour faire des mesures atmosphériques. Puis il anime un camp pédagogique du côté de Saint-Étienne. Mais il est rapidement recruté comme formateur à l’École nationale des cadres d’Uriage, près de Grenoble. Ses compagnons sont Benigno Cacérès, Hubert Beuve-Mery ou Pierre Dunoyer de Segonzac. Il s’agit d’un projet éducatif porté par le maréchal Pétain qui souhaite réformer le fonctionnement du pouvoir qui est entre les seules mains d’élites et de lignages. L’objectif est d’offrir l’opportunité à d’autres d’accéder à des fonctions politiques. Mais il s’agit aussi de soutenir les évolutions techniques et leurs bienfaits (faciliter le travail, réduire les maladies).

De nombreux instructeurs dénoncent le régime et rejoignent la Résistance. En 1943, Joffre Dumazedier prend le maquis et devient formateur dans le Vercors. Il y restera jusqu’à la libération de 1945. Durant cette période, il affine sa méthode dite d’« entraînement mental » reposant sur la conduite d’activités pratiques et sur l’échange : en partant de son expérience, l’apprenant choisit ce qu’il souhaite étudier, il se fixe des objectifs et s’interroge sur la manière dont il va les atteindre. À la libération, il est nommé responsable de la commission « éducation » en vue de la refonte du gouvernement français. Fervent admirateur de Condorcet – révolutionnaire girondin qui croyait aux vertus de la formation tout au long de la vie –, il soutient au sein de cette commission l’idée d’un droit à l’éducation scolaire, mais aussi extrascolaire.

Plus encore, Dumazedier considère que les intellectuels ont le devoir de se mêler au peuple pour vivre des expériences communes et favoriser l’accès de tous à la culture. Il prend également position contre la notion de « culture populaire » qu’il trouve équivoque, car induisant qu’il existe une culture haute et une culture au rabais. Il décide donc de créer le réseau d’éducation populaire Peuple & Culture avec cette volonté de « rendre la culture au peuple et le peuple à la culture ». Il restera à sa tête pendant 22 ans, jusqu’en 1967.

Parallèlement à son action sociale, Dumazedier se voit confier une mission de recherche en 1947 lui permettant de perfectionner ses méthodes sociologiques. En 1953, il intègre le CNRS et rejoint le Centre d’Etudes Sociologiques. Il y pilotera une équipe travaillant sur la sociologie du loisir et les modèles culturels jusqu’en 1984. C’est dans ce cadre qu’il assoit son modèle d’analyse du loisir. Il observe l’impérialisme d’une économie culturelle focalisée sur la vente de produits plutôt que le développement de la personnalité des individus et démontre que la culture se joue en fait ailleurs : dans les activités manuelles, dans le jeu, avec la télévision, en lisant la presse, au café ou dans l’engagement des individus auprès d’associations.

En 1962, il fait paraître Vers une civilisation du loisir ? aux éditions du Seuil. Le projet du livre repose sur un désir de dépassement des querelles théoriques traditionnelles avec l’intention de sortir de l’ornière des fausses évidences, au moins à trois endroits. Il montre d’abord de manière éclatante que la vie ne peut pas être réduite par une seule recherche d’accumulation du capital (si on s’en remet aux thèses de Marx, Ricardo ou Weber). Il précise ensuite que le loisir est une réalité ambiguë qui ne s’oppose pas frontalement au travail — il s’oppose avant tout aux nécessités et aux obligations de la vie quotidienne, car le loisir n’est pas synonyme d’oisiveté, mais de délassement, de divertissement ou de développement personnel. Sa réflexion porte enfin sur une notion complexe : celle du temps et la manière dont il est vécu. Car là où le travail correspond à un temps contraint, le loisir correspond à du temps choisi.

S’inspirant de ce travail pionnier et d’autres (comme L’esprit du temps d’Edgar Morin paru la même année), le bureau des études du Ministère de la Culture installe un principe d’enquêtes décennales sur les pratiques culturelles des Français afin d’en saisir les tendances. Un modèle qui perdure toujours. Dumazedier court les scènes internationales, particulièrement sur le continent américain (Brésil, Canada, États-Unis) et en Europe de l’Est (Pologne, ex-Tchécoslovaquie, ex-URSS, ex-Yougoslavie). Il multiplie les terrains en Allemagne, en Finlande ou au Danemark pour conduire des études comparées.

Après le grand chambardement intellectuel et social de 1968, Joffre Dumazedier quitte son poste de maître de recherche au CNRS et rejoint l’équipe en Sciences de l’éducation de l’université Paris V René-Descartes que Maurice Debesse – introducteur de la discipline au sein de l’université française – vient de monter. Ses enseignements et ses recherches continuent de porter sur l’éducation permanente et tout au long de la vie. Il y développe notamment le concept de « société éducative », dialogue avec Ivan Illich ou Jacky Beillerot, prend ses distances avec les thèses dominantes d’Émile Durkheim ou Pierre Bourdieu autour de l’attachement de classes et de la reproduction sociale.

Dumazedier s’éteint en 2002 en activiste et intellectuel. Nous souhaitons aujourd’hui lui rendre hommage en republiant près de 60 ans après sa sortie sa Civilisation du loisir accompagnée d’un avant-propos d’Edgar Morin qui nous éclaire sur les enjeux de ce texte majeur 1 .

Michaël Bourgatte
1 L’écriture de ce texte reprend des éléments du mélange en l’honneur de Joffre Dumazedier dirigé par Gilles Pronovost, Claudine Attias-Donfut et Nicole Samuel, Temps libre et modernité paru en 1993 grâce à la collaboration des Presses de l’Université du Québec et de L’Harmattan. Il utilise également des propos de Joffre Dumazedier lui-même lors de l’émission télévisée La France dans 20 ans du 11 août 1966 diffusée sur l’ORTF, ainsi que différents propos tenus lors d’émission radiophoniques : L’avenir des loisir s sur France Culture (1 er janvier et 10 juin 1964), Loisirs en culture, enquête sur le besoin d’évasion sur France Inter (20 décembre 1966), Sociologie de la vie quotidienne sur France Culture (1 er janvier 1988), La création de l’école des cadres d’Uriage (5 janvier et 8 février 1999).
[Avertissement de l'éditeur]

Pourquoi cette réédition ?
Vers une civilisation du loisir ? est le texte le plus important de Joffre Dumazedier. Il rencontre un succès immédiat et bien au-delà des espérances de son auteur. Mais pourquoi le republier, près de 60 ans après sa première parution ? Plusieurs raisons expliquent ce choix.

La première d’entre elles, tout à fait fondamentale, est que cette Civilisation du loisir paru en 1962 est d’une incroyable modernité. À l’exception de quelques mentions à la situation politique en Yougoslavie ou l’action sociale des Charbonnages de France (qui ont l’un et l’autre disparu) ou des chiffres statistiques datés, le texte est totalement visionnaire. On le croirait écrit en plein XXI e siècle. On y parle de la relation du travail et du temps libre, de la place des loisirs dans l’accomplissement individuel ou de l’aliénation résultant de l’organisation industrielle du système capitaliste.

Nous avions également à cœur de remettre la pensée de Joffre Dumazedier sur le devant de la scène, et notamment entre les mains du grand public. Car sa Civilisation du loisir plusieurs fois rééditée jusqu’en 1980 quitte les rayonnages des librairies après cette date et disparait de la mémoire collective. Seuls quelques chercheurs travaillant sur le sujet continuent alors de froisser les pages jaunies d’une vieille version de poche soigneusement rangées dans leur bibliothèque personnelle ou universitaire.

La dernière raison qui nous a poussés a réédité ce livre peut paraître anecdotique. Elle est pourtant assez symbolique : comme tous les ouvrages de la collection Les Essais , le titre de Dumazedier prend la forme d’une question. Nous avons pris cela comme un signe.

Le choix d’une édition révisée
Un constat s’impose : Vers une civilisation du loisir ? est un livre touffu dont certains passages très signifiants retiennent aujourd’hui l’attention. Nous avons ainsi choisi de republier l’ouvrage en l’abrégeant. Ainsi, des parties relatives à des événements contemporains de la publication originale ont été supprimées, l’objectif étant de dynamiser le propos et lui donner un nouveau souffle 1 .

En allant à l’essentielle des thèses dumazediennes, cette Civilisation du loisir nous permet ainsi de discuter une actualité bouillonnante. Car le livre apporte des éléments de réflexion, comme par anticipation, à un grand nombre de questions qui nous animent aujourd'hui : la relation du temps libre et du temps travaillé, la place du loisir dans l’épanouissement personnel des femmes et des hommes (bricoler, cuisiner, jardiner, lire, aller au théâtre ou partir en vacances), les conditions et les limites de l’accès à la culture.

Il nous permet également de réfléchir aux modèles de sociétés proposés depuis plusieurs années maintenant. Travailler plus pour gagner plus, liberté d’entreprendre, réduction du temps de travail comme réponse au chômage, instauration d’un revenu universel : autant de visions qui interrogent la place du loisir dans nos vies et le droit au délassement, au divertissement, au libre développement.

[…]
1 La table des matières de l'édition originale se trouve à la page 232 du présent ouvrage.
Partie 1
[Loisir & Société]
[Les jeux ne sont pas faits]

Aujourd’hui, dans nos sociétés évoluées, le loisir est une réalité familière. Mais l’idée de loisir est loin d’être intégrée dans les systèmes de pensée qui guident la réflexion des intellectuels ou l’action des militants, qu’ils soient de gauche ou de droite, partisans ou adversaires des systèmes capitalistes ou socialistes. De bons esprits raisonnent sur la société comme si la notion de loisir n’existait pas. D’audacieux intellectuels l’écartent même délibérément dans leur quête de systèmes nouveaux qu’ils voudraient plus fidèles à la réalité d’aujourd’hui.
Nous nous proposons de montrer que cette sous-estimation théorique du loisir risque d’enfanter des systèmes privés d’une part de vie dès la naissance. Il ne suffit pas de rechercher les problèmes de l’homme à travers le cinéma, le sport, le théâtre ou la télévision, pour découvrir le problème général 1 que pose le loisir dans la culture contemporaine. Découvert dans son ampleur, dans sa structure complexe, dans ses relations avec les autres aspects de notre civilisation machiniste et démocratique, le loisir n’est plus un problème mineur, sorte de « poste divers » sans importance placé à la fin de l’inventaire des grands problèmes, si l’on a encore de la place, du temps ou de l’argent pour s’occuper de lui... Il apparaît comme élément central de la culture vécue par des millions de travailleurs, il a des relations subtiles et profondes avec tous les grands problèmes du travail, de la famille, de la politique qui, sous son influence, se posent en termes nouveaux. Nous voudrions prouver qu’au milieu du XX e siècle, il n’est plus possible d’élaborer des théories sur ces problèmes fondamentaux sans avoir réfléchi aux incidences du loisir sur eux. L’heure est venue de traiter sérieusement de cette futilité qui alarmait Valéry.
Inversement, lorsque le loisir nous apparaît à sa vraie place, avec ses influences multiples dans les divers secteurs de la civilisation, il peut nous éblouir. La tentation peut être forte pour des essayistes ou des poètes de l’imaginer plus indépendant et plus prépondérant qu’il n’est dans la vie de tous les jours. Denis de Rougemont (1957) décrit « l’ère des loisirs » comme un nouvel âge d’or, où tous les problèmes sociaux disparaissent comme par enchantement. Roger Caillois (1958) au terme d’un brillant essai sur Les Jeux et les Hommes , propose non seulement une sociologie des jeux, mais une sociologie fondamentale des sociétés à partir de leurs jeux. Enfin, le « loisir de masse », mis à la mode par certains penseurs américains, devient une perspective rose ou noire sur l’avenir de l’homme. Tous ces auteurs, dont les analyses sont souvent pénétrantes, ont le mérite de révéler l’importance nouvelle de cette réalité contemporaine, mais ils la simplifient, la déforment, la dénaturent même. Ils oublient souvent le façonnement du loisir par le travail et les différents contextes sociaux, l’hétérogénéité de sa structure, les disparités et inégalités de sa répartition dans la vie des campagnes et des villes, et tombent du mythe « travailliste » dans le mythe « ludique ».
Le loisir est une réalité fondamentalement ambiguë. Il a des visages multiples et contradictoires. Si nous ne parlons pas la langue d’Ésope, c’est qu’elle est peut-être trop usée pour pouvoir encore dire quelque chose. Mais méfions-nous des définitions a priori, des généralisations hâtives, des synthèses prématurées. Regardons, situons avant de philosopher. Si depuis trente ans les sciences sociales des loisirs se sont peu à peu constituées, la sociologie générale du loisir, elle, est encore dans l’enfance. Aux U.S.A., en Europe, en France, des enquêtes historiques globales et dialectiques sont en cours ou en projet. En attendant leurs résultats, soyons prudents. Nous resterons en deçà de nos propres connaissances. La rigueur sera notre règle ; il importe avant tout (c’est-à-dire avant toute recherche, toute réflexion, toute action) de poser le problème en termes incontestables dans l’évolution sociale et culturelle de notre temps. Nous nous contenterons de mettre en lumière des changements fondamentaux survenus dans le loisir depuis l’époque où ont été élaborées les principales idéologies que notre société, malgré quelques tentatives isolées, ne se soucie guère de reconsidérer et de remettre en question. Les jeux ne sont pas faits...
Au temps où Karl Marx englobait le repos simplement dans « la reproduction de la force du travail », la loi limitant à douze heures la durée du travail industriel n’existait pas encore. Selon un membre de l’Académie des Sciences morales et politiques de cette époque-là, Villermé (1840), la durée quotidienne du travail industriel pendant les six jours de la semaine, était en moyenne de treize heures. Le nombre des jours fériés était à peu près identique, l’accroissement du nombre des fêtes civiles étant venu compenser la diminution du nombre des fêtes religieuses. Ainsi la durée hebdomadaire du travail se situait autour de soixante-quinze heures ; on sait qu’aujourd’hui elle est à peu près de quarante-cinq heures, soit un gain de trente heures. Si l’on tient compte de la suppression annuelle de trois semaines de travail grâce à l’établissement des congés payés, on peut estimer qu’en un peu plus de cent ans, le gain du temps libre du travailleur industriel s’est élevé à environ quinze cents heures par an. Il ne travaille plus aujourd’hui qu’environ deux mille deux cents heures par an.
Quelle part de ces heures récupérées sur le travail a été occupée par des activités de loisir ? C’est là une question controversée : Sur la base des sondages effectués entre 1945 et 1948, par l’Institut français d’opinion publique, Jean Stoezel (1954) évalue à environ deux heures la durée moyenne du loisir du soir dans la famille urbaine. À ces heures-là, il conviendrait d’ajouter une partie du temps qui suit le repas de midi ou précède le repas du soir. Nous l’estimons, au moins pour l’homme, à une heure environ 2 .
Jean Fourastié (1951) évalue à trois heures la durée moyenne du loisir quotidien du « travailleur adulte de 1950 ». L’enquête de Chombart de Lauwe (1956) sur un échantillon raisonné de cent vingt familles ouvrières de la région parisienne semble contredire ces données ; la durée moyenne du loisir quotidien se situerait entre une heure trente et deux heures. Mais l’auteur exclut le bricolage, tout en ajoutant que, pour cette seule activité, la moyenne quotidienne se situe entre une heure trente et deux heures et « qu’une part du bricolage peut constituer un vrai loisir ». Une analyse empirique plus détaillée des types et des significations de ces activités nous permet d’affirmer que pour le plus grand nombre des ouvriers industriels, plus de la moitié de ces semi-loisirs constitue de véritables activités de loisir qui ne sont imposées ni par des nécessités économiques ni par des obligations domestiques. Dans l’agglomération d’Annecy (40.000 habitants), les résultats de notre enquête montrent que 60 % des ouvriers considèrent le bricolage comme un vrai loisir, 25 % comme un travail et 15 % comme une activité mixte. Nous pouvons donc évaluer la durée moyenne du loisir quotidien de l’ouvrier industriel à deux heures trente , soit pour cinq journées de travail, à douze heures trente. D’après ces mêmes travaux, on peut ajouter qu’en général les deux tiers des journées de repos sont consacrés aux loisirs. Pour plus du tiers des ouvriers d’Annecy, c’est le samedi tout entier ; pour la quasi-totalité, c’est le samedi après-midi et le dimanche. En attendant que certains travaux statistiques en cours soient terminés, nous évaluerons largement entre vingt heures et trente heures la durée des activités de loisir hebdomadaire de la majorité des ouvriers urbains. Il ne faut pas oublier d’ajouter environ deux cent vingt-cinq heures correspondant aux trois semaines de congé légal annuel. Certes, le surmenage des cadres professionnels, sociaux ou culturels, rend difficile une véritable détente. La durée actuelle du loisir ne correspond pas aux besoins croissants d’évasion. Le travail industriel d’exécution, plus fragmentaire et plus organisé, plus rapide qu’au XIX e siècle, est plus fatigant pour les nerfs et le besoin de repos et d’évasion n’en est que plus pressant dans la conscience de la majorité des travailleurs. Par ailleurs, nous examinerons plus loin les situations où le loisir est dénaturé, réduit, voire supprimé par les heures supplémentaires, par le manque de moyens, l’éloignement du lieu du travail, etc. Mais l’étude des situations différentielles ne doit pas détourner la sociologie de l’étude du phénomène général qui conditionne les attitudes collectives des classes, des groupes d’aujourd’hui.
Le fait important est que désormais le travail ne s’identifie plus à l’activité ; la journée n’est plus remplie par le seul travail, elle comporte deux ou trois heures de loisirs. La semaine de travail a tendance à se réduire à cinq jours, avec « deux dimanches », les années de travail ne se succèdent plus sans interruption, elles sont séparées par trois semaines de vacances. La vie de travail ne se termine plus exclusivement par la maladie ou la mort, elle a une fin légale, qui assure un droit au repos. Ainsi pour le travailleur, l’élévation du niveau de vie s’est accompagnée d’une élévation croissante du nombre des heures libres. Même si sa situation de salarié dans le processus de la production est la même qu’il y a cent ans, ses ressources ont changé et aussi ses perspectives journalières, hebdomadaires et annuelles ; un temps nouveau est né pour ses actes et ses rêves.
Ce temps est occupé par des activités réelles ou possibles de plus en plus attrayantes . C’est un lieu commun d’affirmer que les distractions sont plus nombreuses, plus fréquentes, plus compliquées, qu’il y a cent ans, qu’il y a cinquante ans même. L’industrie des loisirs déborde d’imagination et le public est toujours à l’affût du prochain twist ou du futur « Ange blanc ». Mais ce qu’il importe de souligner, c’est que le machinisme a accru le déséquilibre entre le travail et le loisir. En effet, s’il a allégé les tâches professionnelles, c’est bien souvent au détriment de l’intérêt qu’elles présentaient et de la liberté avec laquelle on pouvait les accomplir. Par contre, l’expansion du nombre des automobiles, la multiplication des techniques de diffusion de masse (presse, film, radio, télévision) le développement des associations et groupements appropriés aux goûts, marottes ou passions de chacun, ont accru l’agrément des activités de loisir dans des proportions incomparablement plus grandes que la machine n’a réussi jusqu’à ce jour à diminuer la peine des hommes.
En moins de cinquante ans, le loisir s’est affirmé, non seulement comme une possibilité attrayante, mais comme une valeur . On connaît les études du protestant Max Weber sur les types idéaux qui guidaient les fondateurs du capitalisme : « Le travail justifie le gain et toute activité inutile à la société est une activité mineure ». Cette sociologie idéaliste reflétait en partie les thèses de Ricardo sur l’accumulation nécessaire du capital. Dans une perspective opposée, Marx avait la même idée de l’importance fondamentale du travail. (« Le travail est l’essence de l’homme. ») Le développement du loisir menace aussi bien les valeurs de Marx que celles de Ricardo... Lorsqu’en 1883, le militant Paul Lafargue (1883) écrivit son fameux pamphlet : « Le droit à la paresse », le loisir était encore plus ou moins assimilé à l’oisiveté. Aujourd’hui, le loisir fonde une nouvelle morale du bonheur. Celui qui ne profite pas ou ne sait pas profiter de son temps libre est un homme incomplet, ou retardataire, un peu aliéné. On pourrait presque dire avec l’Américaine Martha Wolfenstein (1958), qu’on assiste à la naissance d’une nouvelle moralité de l’amusement ( fun morality ).
Même quand la pratique du loisir est limitée faute de temps, d’argent, de moyens, le besoin en est présent, toujours plus pressant. En 1955, 15 % des salariés urbains se préparaient à acheter en priorité un équipement de loisir : billets de voyage, location de maisons de vacances, poste de télévision, auto pour se promener ; ce pourcentage est aussi élevé 3 que celui de ceux qui se préparaient à aménager, à équiper ou à acheter un appartement ou une maison ( lege , 1955). Ce besoin croît avec l’urbanisation et l’industrialisation ; les enquêtes de Moscovici (1961) et de son équipe dans trois villages industrialisés de la haute vallée du Nourrain sur les transformations de l’univers économique et familial des travailleurs ont montré qu’il est renforcé par la participation à l’entreprise la plus modernisée et par l’élévation du niveau socio-économique des ouvriers. Il n’est pas étonnant que ce trait de la civilisation moderne s’affirme surtout dans les jeunes générations. Selon une enquête nationale, dans la génération des dix-huit à trente ans, mariés ou célibataires, il arrive en tête (Giroud, 1958). Il est à la source des privations qui sont le plus souvent citées : 42 % souhaitent davantage de vacances, 39 % désirent en priorité un moyen de transport individuel dont ils envisagent l’emploi surtout le dimanche, les jours de fête et les jours de vacances. Enfin, 35 % voudraient davantage de distractions. Lorsque le budget ne permet pas de satisfaire ces besoins, il arrive que le goût des voyages, de la télévision ou de l’auto aboutisse à des restrictions volontaires de nourriture, de vêtements, de logement. Depuis 1956, environ, ces attitudes posent des problèmes nouveaux aux travailleurs sociaux spécialisés dans l’aide familiale ( Informations sociales , 1960). Quand les besoins croissent plus vite que les moyens de les satisfaire, nous avons un sentiment de paupérisation, même si nous nous sommes réellement enrichis (Arzoumanian, 1956). Il en est de même pour le besoin de loisir.
Mais l’accroissement du loisir est loin d’être égal dans toutes les couches de la société. Il subsiste en France des milieux sociaux dont les loisirs sont « sous-développés ». L’insuffisance ou l’inexistence d’un équipement récréatif ou culturel collectif, le manque de ressources familiales, les difficultés attachées à l’exercice du métier empêchent ou retardent le développement quantitatif ou qualificatif du loisir. Dans ces milieux, le besoin de loisir peut créer des états d’insatisfaction particulièrement aigus. Nous citerons deux exemples :
a) Les ouvriers qui habitent les cités isolées ou des banlieues dans lesquelles persistent une ségrégation sociale et un sous-équipement des installations collectives (George, 1950). Ensuite, ceux qui traversent chaque jour des agglomérations gigantesques, lorsque le lieu de travail est séparé du lieu d’habitation par un trajet de deux à trois heures ( ined , 1950). Enfin, les manœuvres non spécialisés, auxquels peut s’appliquer cette réflexion de Chombart de Lauwe ( op. cit. ) : « Les préoccupations imposées par les dépenses de première nécessité empêchent d’avoir des intérêts libres. »
Lorsque les cadres supérieurs et les carrières libérales dépensent en moyenne 155.600 frs. par an pour les « vacances, transports, culture et loisirs », les manœuvres dépensent 17.

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