L Adoption : mieux vivre les trois premieres annee apres l arrivee de l enfant
389 pages
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L'Adoption : mieux vivre les trois premieres annee apres l'arrivee de l'enfant , livre ebook

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Description

L’enfant adopté et sa famille vous intéressent ? Vous songez à l’adoption ? Vous voulez faire un choix éclairé en fonction des défis et des joies de l’adoption d’un bébé tout petit, d’un enfant plus grand, d’une fratrie ou de celui qui présente des besoins spéciaux ? Vous voulez en savoir plus sur l’adoption nationale ou internationale ? Vous êtes déjà parent par adoption ou sur le point de le devenir ? Vous désirez parfaire vos connaissances pour mieux accompagner votre enfant ? Ce deuxième tome de la collection Adopteparentalité vous propose tout l’équipement nécessaire pour réussir ou mieux poursuivre votre expédition d’adoption. Du choix du type d’adoption à l’acceptation de la proposition, en passant par tous les facteurs de protection à mettre en place les années suivantes pour faciliter l’apprivoisement, l’adaptation et l’attachement, vous y trouverez de nouveaux outils concrets, inspirants et accessibles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 avril 2016
Nombre de lectures 5
EAN13 9782764431207
Langue Français
Poids de l'ouvrage 15 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,125€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Érika Fixot, éditrice
Conception graphique : Sara Tétreault
Mise en pages : Julie Villemaire
Illustrations : Anouk Noël
Révision linguistique : Sabine Cerboni et Chantale Landry
Directeur de projet pour Le Monde est ailleurs : Rémi Baril
Directeur scientifique pour Le Monde est ailleurs : D r Jean-François Chicoine
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Lemieux, Johanne
L’adoption : mieux vivre les trois premières années après l’arrivée de l’enfant : les clés d’une adoption réussie (Dossiers et documents) (Adopteparentalité ; 2)
ISBN 978-2-7644-3089-7 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3119-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3120-7 (ePub)
1. Enfants adoptés - Psychologie. 2. Adoption - Aspect psychologique. 3. Rôle parental. I. Chicoine, Jean-François. II. Titre. III. Collection : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique). IV. Collection : Adopteparentalité ; 2.
BF723.A3L452 2016 155.44’5 C2015-942324-4
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2016
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2016.
quebec-amerique.com


À mon père, Celui avec qui j’ai si joyeusement exploré tant d’univers. Celui qui m’a transmis la passion de connaître, la curiosité de comprendre et la confiance d’aller au bout de mes rêves.


MES REMERCIEMENTS, MA GRATITUDE
En tout premier lieu, je réitère mes très sincères remerciements à toutes les personnes mentionnées dans le tome 1 de la collection Adopteparentalité. Vous avez été et êtes encore auprès de moi tout au long de ces mois d’écriture solitaire. Soyez ici doublement remerciés avec autant de reconnaissance de ma part que pour : La Normalité adoptive .
Au-delà des remerciements sincères, je suis surtout habitée par un profond sentiment de gratitude et de reconnaissance pour tout ce qui m’a permis de finaliser ce projet.
Ma gratitude éternelle envers mes parents, Jacques et Margot, qui ont quitté ce monde en me laissant tout ce dont j’avais besoin et bien plus encore. Vous me manquez terriblement tous les jours.
Une formidable gratitude envers mon conjoint Jean et mes trois enfants Marianne, Thomas et Maéva. Votre présence dans ma vie est une source de joies quotidiennes que les mots ne pourront jamais totalement exprimer. Mon frère Éric, mes amis proches et ma famille élargie vous suivent aussi de très très près. Je vous aime tous très fort.
Une sincère reconnaissance à Caroline Fortin, directrice générale des Éditions Québec Amérique, et à Martine Podesto, directrice des éditions, qui ont accepté, encore une fois, de m’accompagner dans les défis, et surtout, malgré les imprévus de ce projet. Les futurs lecteurs et les enfants adoptés vous en seront toujours reconnaissants.
Ma chaleureuse affection et appréciation envers les deux piliers de l’équipe de LE MONDE EST AILLEURS . À Julie pour sa disponibilité, sa bonne humeur et son efficacité, et tout particulièrement à Rémi pour sa ténacité, sa rigueur et sa vision. C’est grâce à votre travail dans l’ombre que l’approche adopteparentalité peut autant briller au Québec, au Canada et en Europe.
Ma gratitude en lettres MAJUSCULES pour toute l’équipe de production de Québec Amérique. Érika, Mylaine, Sara, Julie, Anouk, Sabine, Chantale, Éric, Sabrina et Flore sont de petites mains invisibles sans lesquelles mes meilleures idées ou concepts resteraient probablement informes et indigestes. Votre travail bonifie tellement le mien.
Des remerciements envers tous les lecteurs de La Normalité adoptive . Vos commentaires, vos témoignages ainsi que vos encouragements m’ont insufflé la motivation et l’énergie indispensables à la poursuite des choses. Sans votre accueil si positif, je ne suis pas certaine que j’aurais eu le courage de me remettre si tôt à cet exercice si rigoureux.
Une pensée toute spéciale à mes clients petits et grands. Tous les jours, je suis reconnaissante de la confiance que vous me portez et du privilège que vous me laissiez partager votre intimité.
Finalement et non le moindrement, toute ma gratitude pour la présence dans ma vie de mon ami et collègue Jean-François Chicoine. Je suis reconnaissante que le destin t’ait mis sur ma route personnelle et professionnelle. Déjà 15 ans de folles discussions ; de projets sérieux et farfelus ; de réalisations utiles et si improbables ; de complicité devant l’injustice et l’absurdité. Sans oublier de souligner toutes les joies, les fous rires et les immenses chagrins si bien partagés.
Johanne Lemieux
Lévis, Québec
Janvier 2016.


PRÉFACE
« Adopter un enfant, c’est tendance », j’entends l’autre jour. Ils sont devant moi, je le jure, à rapporter une sorte de désir d’enfant, une demande d’enfant en tout cas. « Tendance ? » je dis. Je renchéris en me composant une expression mi-figue, mi-raisin : « Vous avez vu la nouvelle collection ? » Ces adultes sont intelligents, sans malice au demeurant, de leur temps, avec leurs qualités, assis côte à côte dans le bureau de ma consultation médicale. Et ils viennent de comprendre que la file indienne des faux humanitaires et des politiques endormis rencontrés tout au long de leur projet d’adoption n’auront jamais raison du bout de la ligne, je parle ici de ces professionnels de l’enfance, dont je suis, qui prennent l’enfant comme point d’ancrage vers les milieux – ses parents en devenir, puis sa famille élargie, puis toute sa patrie d’accueil – et non l’inverse, comme s’il y avait un droit à l’enfant dans nos sociétés qui peuvent s’offrir tout, et de tout, y compris une descendance. J’ajoute, tandis qu’on s’apprivoise : « Je ne suis pas là pour plaire, je suis un brigadier scolaire de l’adoption, alors on se ressaisit, ensemble nous allons traverser la rue, mais l’autre rue, pas celle que vous pensiez franchir, l’enfant réel vous attend de l’autre bord, c’est possiblement le vôtre , pas celui des autres, je ne suis pas là pour vous juger, nous sommes là pour travailler avec vous. » Dans notre monde touffu, et moins nourrissant qu’en apparence, l’enfant se fait parfois, et encore trop souvent, l’ultime porte de sortie vers le bonheur d’adultes dont il faut remettre les pendules à l’heure, et ce, malgré le cumul de décennies de connaissances sur l’accueil de l’enfant adopté. Oui, ces parents ont probablement de l’amour à donner, beaucoup, mais ce n’est pas mon job, la gérance des désespoirs ou des affects à combler. Pédiatre en abandon/adoption, je m’investis, et pleinement, dans la santé physique, biologique, psychologique, psychique et environnementale de leur dernier arrivé et dans la santé physique, biologique, psychologique, psychique et environnementale d’eux-mêmes : ses parents en devenir, et de ses autres « nouvelles familles » : l’école, ses amis, le terrain de jeu, son premier petit copain, sa première petite copine et ainsi de suite. C’est bien assez d’ouvrage dont je suis entièrement tributaire. Je suis au service de l’enfant et de ses écosystèmes. Je ne suis pas redevable à une mode, ni à l’amour. L’amour est intime, mon point de vue est professionnel. Avec les parents, pour l’enfant, j’essaie au meilleur de mes connaissances et de mon expérience d’avoir un certain contrôle sur la destinée. Ce n’est pas la lune, c’est la vie, ce sera leur vie.
Texto à Johanne Lemieux pour qu’elle me calme.
Réponse ? Dans ses livres, ses formations, ses cours, ses prises de position, la réponse est là, et tant d’autres encore. Elle aura même prévu des fiches pour faciliter l’explication et des pages, et des pages. Constatez vous-mêmes le nombre de pages dont elle accouche. De toutes les mamans adoptantes, elle est certainement celle qui accouche le plus et qui en a accouché le plus. Moi, c’est ma collaboratrice, mon amie, l’amie de ma grande famille, je sais comment la joindre ipso facto et elle aussi. Providence qui n’est pas donnée à tout le monde, malheureusement. Vous devrez vous contenter de ses livres, c’est déjà immense, c’est fait pour, juste pour le meilleur de la santé et du développement de votre enfant par adoption. Vous avez le manuel d’instructions, formidable, vous avez la force de le mettre en œuvre, et de l’amour en sus aussi, j’imagine. Je n’ai rien à voir avec l’amour, c’est déjà dit, ça me concerne moi, ça vous concerne vous : j’enseigne l’attachement, la sécurisation, l’apaisement, l’encadrement, des fondements plus solides, plus primitifs que l’amour, mais je n’ai rien contre l’amour, que du pour. Au contraire, vous me lisez, je vous aime, vous lisez Johanne Lemieux, je vous aime encore plus, vous aimez les enfants que je soigne, pour eux, et pas par effet de mode, alors je vous aime, tellement.
Je vous aime, les parents adoptants, avant l’adoption, adoptifs, après l’adoption. Je vous aime quand vous carburez à l’expertise et à votre petite voix intérieure, et non pas à l’opinion ou à la petite voix de la personne qui vous veut soi-disant du bien. Je vous aime disponibles, sensibles, entraînants, coopératifs et portés sur la famille, l’éducation, la santé et la culture. Je vous aime coupables pour que vous fassiez encore mieux la prochaine fois. Je vous aime à condition que vous sachiez bien les apaiser avant de les aimer, et vous savez bien de qui je parle : vos enfants, et pas n’importe comment, vos enfants sainement attachés à vous, à leur monde afin qu’à leur tour, ils puissent ensuite mieux s’en séparer, pour explorer, pour vivre, nous transcender. Adopter un enfant serait devenu courant, banalisé, télédiffusé… facile ? Merveilleux, oui, mais facile, non. Et pourquoi ce serait facile, au juste ? Si adopter était, comment dire, aussi élémentaire… on ferait autre chose, justement.Vous en connaissez, vous, des choses ou des passages qui donnent un sens à la vie, mais qui se déploient dans la facilité ? Moi, non. Vous en connaissez, vous, des moments édifiants qui accompagnent des vies, mais qui se déploient sans savoirs ni connaissances ? Moi, non, sinon des feux de paille. Et je ne suis pas contre la facilité, croyez-moi.
La facilité, j’adore. Parlez-en à ceux qui me détestent. J’adore rayonner, claironner, raconter, dire et faire avec mon amie Johanne Lemieux, dans une joie scénique et communicative partagée à la télé, à l’écran, en conférences, en formation, en prises de paroles et en débats, et sur autant de continents qu’il y en a, voire sur l’Atlantide, la nuit. J’aime, oui, débattre avec vous, les parents, ça élève les enfants ou nos manières de les élever. Ça, c’est la partie facile, plaisante, agréable, endorphinienne . Je ne suis pas un joueur, Johanne non plus, mais on aime jouer, c’est tout, c’est dit. Jouer dans nos têtes à nous, pour les autres ou pour rien, en imagination, jouer, pour nous rappeler que c’est uniquement la profondeur et la portée du jeu, au sens le plus large, qui nous distingue des grands singes. Parce qu’en jouant pour soi, avec l’autre des fois, on se rend parfois, le plus souvent possible, utiles. Être utile, c’est donc cela que sous-tend le travail en pré, en per et en postadoption. « M me Lemieux, D r Chicoine, on vous aime, on aime vos allégories, votre franc-parler, votre accent, vos recherches, votre colonne vertébrale, vos personnalités, votre déraison raisonnable, votre vivant. » Ça, c’est la partie facile, quand on a du talent, comme Johanne Lemieux.
Croyez-moi, le talent ne manque guère parmi les travailleurs (euses)/assistants (tes) sociaux à vouloir travailler en parfaite interdisciplinarité avec les enfants adoptés et leurs familles que j’ai le privilège d’encadrer à Sainte-Justine. Il y en avait, et il y en a encore, des bons et des brillantes et des généreux (ses) avec qui je collabore souvent. Mais j’ai choisi, moi, de travailler pour l’essentiel de l’adoption avec « la Lemieux » depuis plus d’une décennie, parce que comme moi, elle savait s’abandonner au facile. Attention, pas au plus facile, mais à une certaine facilité, c’est tout. Facile pour elle, mais qui peut paraître une montagne pour d’autres : vulgariser, extraire un concept théorique, le brasser, le mettre en exergue, le confronter à une autre hypothèse, le représenter, le raconter, le mettre en mots, en images, le porter à l’autre, à ses pairs, aux fonctionnaires des autorités centrales ou nationales, aux parents, aux papas, aux mamans, aux grands-parents, enfin à des enfants, à des adolescents, à de jeunes adultes d’Europe, d’Asie et des Amériques. Leur permettre ainsi de transmuter leurs blessures, leurs fractures ou leurs handicaps en bonheur d’être en soi, pour construire une estime de soi, et un bonheur d’être aux autres, pour développer de l’empathie du cœur et de l’esprit, et ce, malgré toutes les adversités. La facilité, c’est cela. C’est cela, parce que ce n’est jamais difficile pour Johanne Lemieux. C’est une grâce qui n’est pas donnée à tout le monde. Le plus difficile, le plus exigeant, est caché derrière le paraître, dans l’enfoui, sous la tribune. Et ce n’est pas soigner. Car une travailleuse sociale, comme un pédiatre, aime soigner.
La plus grande difficulté pour l’une, comme pour l’autre, c’est la même qu’en adoptant : c’est d’arriver à panser, soulager, guérir l’enfant des horreurs qui ont été commises à son endroit. De tenir devant l’abandon, la prématurité, l’anomalie génétique, la malformation congénitale, la malnutrition, l’infection aiguë, l’infection chronique, l’infestation, la privation, l’immobilité, la pollution, l’agression, ses engrammes, les séparations à répétition, l’ennui. C’est tellement ennuyant la vie en orphelinat, pas toujours, mais presque tout le temps. De tenir devant les trafiquants d’enfants, les revendeurs de rêve, les opportunistes, les politiques dérisoires, la charité, les gouvernements passifs, les blessés de l’âme qui se donnent l’illusion de soigner les autres pour se soigner eux-mêmes, les structures scolaires rigides, le droit à la différence et le pire : l’indifférence. De tenir avec les parents blessés, épuisés, souffrants, résilients, porteurs, revampés, souvent courageux. Toute cette expérience unique et qu’on lui jalouse, Johanne Lemieux la porte en elle et la rend goutte à goutte en consultation, comme du bon lait, et la rappelle en elle quand il s’agit de la mettre en action pour un enfant et ses parents. Porter l’enfant, c’est bien cela, faire du portage de l’enfant pour la mère, le père et la société une priorité.
Avec Johanne, avec Rémi Baril, avec Julie Leblanc et l’ensemble de nos collaborateurs à Le Monde est ailleurs, dont nos amis de Québec Amérique, nous allons continuer d’enseigner, d’éduquer et de créer des objets nomades autour de l’adoption nationale, de l’adoption internationale, des familles d’accueil, de l’attachement en général, de la parentalité, du développement de l’enfant, de la santé et des droits de l’enfance, de la jeunesse et de la famille. Ce livre tout frais, à l’intention des parents, est le dernier-né de nos fiers rejetons. Il est pour vous. Pour tout dire, tandis que vous êtes encore là, quand je suis au bout du rouleau, et il est long, mon rouleau, car j’ai de la chance et des forces, donc quand je suis vraiment au bout du rouleau, avec un petit malade pour qui, malgré la formation parentale, ou devant l’insuffisance de compétences parentales, ou, comme souvent, en raison de la condition médicale ou psychologique complexe de l’enfant, malgré l’aide d’une psychoéducatrice, une intervention scolaire, la médication, le support de Sandra Caron notre infirmière, un appel ici ou là à l’ergothérapeute ou à la psychologue, etc., vous aurez compris que j’appelle Johanne.
« Johanne ? C’est moi. »
Avec elle, je fouille la dernière brèche possible pour parer à la mémoire traumatique du « petit chose » dont je suis le passeur vers l’autonomie, car avec elle, souvent, on trouve, et la résultante est géante : c’est un enfant qui arrive ultimement à se construire sur des fondations aberrantes, un enfant dont l’édifice de son vivant ne ressemblera à celui de personne d’autre, un jeune qui me rappelle que je fais tous les jours un métier vraiment sensationnel.
Parents, c’est votre tour, je vous confie précieusement ce dernier Johanne Lemieux et ses moments forts sur le CAAASÉ, les enfants à besoins dits « spéciaux », le coin de la mauvaise humeur, les techniques de sommeil ainsi que sa manière, sa recette, son humanisme et son humour dont on ne se lasse jamais, même quand la merveille se réveille, vous réveille, hurle et vomit.
Jean-François Chicoine, pédiatre
Professeur adjoint d e clinique à l’Université de Montréal
Clinique d’Adoption et de santé internationale au CHU Sainte-Justine
Directeur scientifique à Le Monde est ailleurs
www.lemondeestailleurs.com
www.facebook.com/lemondeestailleurs
Montréal, en 2016




INTRODUCTION

À qui s’adresse ce livre ?
L’enfant adopté et sa famille vous interpellent ou vous songez à l’adoption ? Vous voulez en savoir plus sur l’adoption nationale ou internationale, sur les défis et les joies de l’adoption d’un bébé tout petit, d’un enfant plus grand, d’une fratrie ou de celui qui présente des besoins spéciaux* ? Vous êtes déjà parent par adoption et vous désirez parfaire vos connaissances pour mieux accompagner votre enfant ?
Vous trouverez dans ce deuxième livre de la collection Adopteparentalité les outils pratiques nécessaires pour entreprendre et réussir cette aventure formidable. Ce livre a été conçu pour vous aider à accompagner votre enfant dans les étapes attendues durant ses trois premières années après l’adoption. Y seront précisés en détail les gestes à accomplir pour favoriser l’apprivoisement, l’adaptation* et l’attachement de l’enfant* durant ces années charnières pendant lesquelles il va prendre racine.


L’attachement, le véritable sens de l’adoption
L’approche adopteparentalité*, créée en 1996, n’aurait jamais vu le jour si l’épilogue du geste d’adoption se produisait automatiquement dès l’arrivée de l’enfant dans son nouveau foyer. Entendons-nous bien, nous sommes loin de minimiser la réussite de l’étape tant espérée qu’est de tenir votre enfant dans vos bras. Cela ne signifie pas que la partie est gagnée. La première partie de votre voyage vers une famille s’achève peut-être. La véritable aventure humaine pour fonder une famille commence : aider l’enfant à s’enraciner. Ce n’est que le début d’un long chemin que vous aurez à parcourir ensemble.
L’ultime objectif du geste d’adoption ne peut être atteint que si l’enfant réussit à faire de cette grande personne, au départ inconnue, SA maman et SON papa pour la vie et que cette même grande personne réussit à faire de cet enfant SON enfant. De l’union de ces deux destins doit naître le début d’une nouvelle page de leur histoire. Tel un jardinier, le temps est venu pour le parent de favoriser l’enracinement d’une petite plante que la vie a malmenée.
Il va devoir rafistoler, brancher, tisser, fabriquer et entretenir le lien* invisible et mystérieux qui unit un enfant à son parent, ce qu’on appelle « l’attachement ».


L’attachement en adoption, une nouvelle terre à conquérir
Qu’est-ce qui explique que ce travail d’attachement soit si différent de celui qu’un nouveau parent biologique doit entreprendre avec son nourrisson* 1 ? Même si elle est dure, il faut regarder la réalité en face. Par définition, c’est parce qu’il a vécu des épreuves durant sa vie préadoption qu’un enfant est devenu adoptable.
En langage populaire, on parle d’un lourd bagage.
En langage scientifique, on parle de mémoires sans souvenirs*.
En adopteparentalité, on parle de mines antipersonnel*.
Les épreuves de la vie préadoption de l’enfant ont subtilement miné les territoires physiques, sensoriels, affectifs, cognitifs et sociaux de l’enfant. Ces « mines » proviennent des traumatismes* précoces, comme la négligence, la maltraitance*, les maladies mal soignées, les abandons*, le manque de nourriture* autant physiologique qu’affective, vécus par l’enfant. Des blessures qu’un bébé biologique en bonne santé n’a pas à sa naissance. Des blessures qu’un parent biologique n’aura pas à désamorcer ou à contourner pour conquérir le cœur de son enfant.
Si tisser le lien de confiance et de sécurité est LA cible à atteindre à la fin de cette expédition, le nouveau parent devra d’abord se consacrer à régler bien d’autres choses en cours de route. Voilà pourquoi il vaut mieux s’y aventurer avec le bon équipement et profiter des récits de ceux qui sont déjà passés par là. Pour jouer son rôle, le parent devra obligatoirement avancer prudemment dans sa conquête du cœur de son enfant.


1 Voir Attachement du nourrisson dans le glossaire du premier livre de la collection Adopteparentalité : La Normalité adoptive . Les termes accompagnés d’un astérisque y référeront.


Votre mission : défricher et déminer avant de cultiver
Le parent jardinier devra compter plus ou moins une année, selon l’âge de l’arrivée de l’enfant et la nature plus ou moins complexe de ses besoins particuliers, pour franchir l’intégralité des territoires affectifs de l’enfant. Après cette période d’effort plus intensive, il faudra habituellement deux autres années pour permettre à l’enfant de consolider ses acquis.
La mauvaise nouvelle : Il est fortement déconseillé aux parents d’essayer de prendre des raccourcis. Ne pas prendre le temps de déminer le terrain de l’attachement avant de s’y aventurer avec l’enfant, c’est courir le risque qu’une mine antipersonnel explose. S’il reste trop de mauvaises herbes et de roches, si le parents reprend trop le cours de sa vie habituelle, la petite plante n’aura pas l’espace nécessaire pour pouvoir grandir en beauté. Espérer que l’enfant récupère de ses blessures et de ses retards et s’attache immédiatement, sans ce travail préalable, peut aller jusqu’à créer ce que le parent craint le plus : se sentir rejeté par un enfant encore incapable de s’attacher sainement.
La bonne nouvelle : Nous connaissons maintenant les étapes à franchir, les facteurs de protection* à installer, les bons gestes à faire et le bon moment pour les faire, le trajet le plus efficace pour atteindre la cible en minimisant les dangers. Grâce aux récentes découvertes scientifiques sur le développement du cerveau, les professionnels savent de mieux en mieux intervenir. À cela s’ajoute l’expérience de milliers de familles adoptives, des pionnières à leur manière, qui nous a appris les facteurs de risques*, les facteurs de protection et les meilleures pratiques à mettre en place.


L’adopteparentalité : l’équipement nécessaire pour réussir l’expédition
Ceux qui se sont familiarisés avec l’approche adopteparentalité ne seront pas surpris par l’utilisation du concept de l’expédition et de la colonisation. Célébrée dans le monde francophone de l’adoption, cette approche biopsychosociale se caractérise par la transmission efficace de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être directement aux parents adoptants. Cette méthode, truffée d’outils concrets, se reconnaît aisément grâce à son contenu très créatif. En adopteparentalité, on n’hésite pas à utiliser des images, des allégories, des objets symboliques et des contes, l’objectif étant de rendre accessibles et intelligibles des notions scientifiques complexes.
Que ce soient en conférence, en formation, en intervention individuelle ou familiale, l’adopteparentalité cherche à donner aux parents des moyens d’intervention concrets et efficaces tout en leur transmettant les connaissances nécessaires pour saisir les particularités de la normalité adoptive. C’est une approche éducative et psychosociale qui propulse les parents au cœur des solutions.


Le CAAASÉ : une expédition vers l’attachement en adoption
Si le principe du CAAASÉ a été brièvement évoqué dans L’Enfant adopté dans le monde (en quinze chapitres et demi) 2 , il mérite d’être plus largement détaillé. L’expression bien québécoise « être casé » fait référence à une personne qui prend enfin racine, se stabilise et investit sincèrement dans une relation affective plus permanente. L’objectif de tout parent adoptif devrait être d’aider l’enfant à se « caser », autrement dit, à se lover au sein de sa nouvelle famille. C’est ainsi qu’est venue l’idée de présenter le modèle d’adaptation postadoptif sous l’appellation « CAAASÉ ».
Le CAAASÉ est une série de six étapes successives qu’auront à franchir ensemble les parents et l’enfant, comme autant de territoires physiques et affectifs à conquérir pour atteindre ce qu’on appelle en adopteparentalité un « attachement sécurisé* ». Le CAAASÉ se compose de six territoires (ou étapes) : le Choc*, l’Apprivoisement, l’Adaptation, l’Attachement, le Sevrage et finalement l’Équilibre. Les premières lettres de chacun de ces mots forment ainsi CAAASÉ.
Il s’agit d’un processus séquentiel, qui permet de mieux saisir les enjeux lors de la mise en famille. Décrire une à une des six étapes du CAAASÉ facilite l’identification des facteurs de risques et des facteurs de protection propres à chacune.
Comme nous le verrons tout au long du livre, le principe du CAAASÉ n’est pas une norme, car chaque enfant a un rythme d’évolution postadoptive unique, mais tous auront à traverser les mêmes étapes. C’est en traversant un territoire à la fois que vous vous rapprocherez de votre but.
Ce livre sera en quelque sorte votre sherpa !


2 Jean-François Chicoine, Patricia Germain et Johanne Lemieux. L’Enfant adopté dans le monde (en quinze chapitres et demi) , Montréal, Éditions du CHU Sainte-Justine, 2003.


Avant de commencer
Ce deuxième ouvrage de la collection Adopteparentalité s’attache principalement à la transmission des facteurs de protection à mettre en place durant les premières années suivant l’arrivée de l’enfant. Pour mieux comprendre le fondement de ces recommandations, il est fortement conseillé que le lecteur soit préalablement renseigné sur les particularités habituelles et plus générales des enfants adoptés. Si chaque livre de la collection peut se lire de façon indépendante, il est préférable de commencer par La Normalité adoptive : les clés pour accompagner l’enfant adopté 3 . En effet, ce premier livre fait un survol complet de l’ensemble des enjeux adoptifs. Il se veut une introduction au vocabulaire du domaine de l’adoption en général, et de l’adopteparentalité en particulier. Une solide connaissance de la normalité adoptive rendra la lecture plus facile, moins laborieuse.
À noter : Nous avons fait le choix éditorial de ne pas aborder l’adoption des enfants adolescents de plus de 12 ans. Non pas qu’il s’agisse d’un geste de protection impossible ou non souhaitable. Au contraire, s’il y a une catégorie d’enfants qui auraient besoin d’une famille et qui en trouvent rarement, c’est bien les adolescents abandonnés. En adopteparentalité, nous considérons qu’à part certaines situations exceptionnelles, adopter un adolescent est une forme d’adoption qui ne répond pas aux mêmes attentes, règles et besoins que d’autres formes d’adoption. Les enjeux et les défis dépassent de très loin le cadre de la normalité adoptive, autant du côté de l’enfant que des adultes voulant les accueillir. La nature très différente des profils et des besoins d’un adolescent n’entre pas dans le concept classique de « l’adoption ». Cette forme d’accueil très particulière sera plutôt abordée dans le quatrième tome de la collection, Quand l’adoption fait mal .


3 Johanne Lemieux. La Normalité adoptive : les clés pour accompagner l’enfant adopté , Montréal, Québec Amérique, 2013.


Comment consulter ce livre ?
Ce livre se veut un guide de voyage que l’on consulte, selon l’étape du CAAASÉ à laquelle votre enfant se trouve.
Les lecteurs qui se sont familiarisés avec la collection Adopteparentalité, reconnaîtront avec plaisir, nous l’espérons, la même structure que dans La Normalité adoptive : les clés pour accompagner l’enfant adopté.
Dans chacun des chapitres, vous trouverez : • des paroles d’enfants pour présenter le thème du chapitre. Il nous semblait important de laisser une place de choix aux mots des enfants qui sont les premiers concernés par l’adoption ; • des paroles de parents pour présenter les défis et les victoires vécus pendant les premières années suivant l’arrivée de l’enfant. Nous rapportons donc ici de façon anonyme des mots touchants, pertinents et parfois surprenants, entendus dans l’intimité d’un bureau de consultation ; • une allégorie , un conte et parfois une citation illustrant symboliquement chaque élément abordé. La force de l’adopteparentalité est d’imager des concepts complexes pour les rendre accessibles autant aux adultes, qui cherchent à comprendre, qu’aux enfants, qui cherchent à être compris ; • une section Savoir , dans laquelle sont décrits les savoirs théoriques et scientifiques nécessaires à la compréhension des enjeux. Nous souhaitons transmettre aux parents une synthèse des connaissances actualisées sur les enjeux d’adaptation, de développement et d’attachement ; • une section Savoir faire et savoir être composée de fiches pédagogiques , afin de mettre en pratique les savoirs théoriques vus dans le chapitre. Chacune des fiches décrit comment mieux intervenir dans une situation donnée grâce à des activités parents-enfants, des questionnaires et des méthodes éducatives précises. Ces outils peuvent être lus, relus et pourquoi pas être transmis aux autres acteurs gravitant autour de l’enfant, comme la famille élargie, les responsables des services de garde ou les enseignants ; • une section Savoir en bref , qui, nous l’avouons, est un petit clin d’œil aux nombreux papas qui demandent souvent à leur conjointe de leur faire un résumé. Ce savoir en bref est une sorte d’aide-mémoire qui reprend les idées principales du chapitre ; • à la fin de chaque chapitre, vous trouverez des suggestions de lectures complémentaires dans les sections En savoir plus et En savoir encore plus ; • ce tome 2 ne contient pas de nouveau glossaire, puisque celui du premier tome était très complet. Certains termes seront toutefois accompagnés d’un astérisque vous y renvoyant.
Course d’obstacles, parcours du combattant, cheminement truffé d’épreuves ne sont que quelques-unes des expressions qui jalonnent les écrits et les discours des postulants en désir d’enfant. Il est regrettable que les mêmes expressions ne soient pas autant utilisées pour décrire le vécu fort éprouvant des enfants en attente de parents. On ne peut que constater que les deux chemins parallèles menant à cette rencontre ont des airs d’épopée presque mythique.
Ce deuxième ouvrage vous propose tout l’équipement pour cimenter ce mystérieux jeu de hasard qui transformera irrévocablement vos deux destins en un seul : celui d’une famille, tout simplement.





CHAPITRE 1
Le CAAASÉ : le GPS du pays de l’adoption
Paroles de parent
J’avais grandement sous-estimé le temps et l’énergie nécessaire pour que ma fille s’adapte et s’attache à moi et à son papa. Je croyais que ce serait le long séjour en Ukraine qui serait la partie la plus épuisante et exigeante de notre aventure d’adoption ! Quelle naïveté de ma part ! C’est l’année qui a suivi notre retour qui s’est avérée une véritable course d’obstacles. Entre me battre pour obtenir des rendez-vous médicaux et essayer de calmer les colères de Natasha qui refusait que je la touche, je sentais que ma vie ne m’appartenait plus !
J’avais l’impression d’être concurrente de l’émission américaine Amazing Race . Chaque jour je courais pour traverser dans un nouveau pays, pour faire face à des défis toujours plus complexes et imprévisibles que la veille.
Dans les premières semaines, je me suis mise à avoir peur que ce chaos émotif qui chamboulait ma vie soit permanent. Dans mes nombreux moments de découragement, j’étais persuadée que la famille heureuse et normale dont j’avais rêvée n’existerait jamais. Pire encore : que je n’arriverais jamais à m’attacher totalement à ma fille, ni elle à moi…
Aujourd’hui, un peu plus d’un an plus tard, Natasha, son papa et moi avons ensemble gagné le grand prix de cette course. Pas le million de dollars de l’émission de télévision, mais le sentiment apaisé et profond que je suis devenue la MAMAN de Natasha et qu’elle est devenue MA fille. Nous avons ensemble atteint la cible.
Sophie, maman de Natasha, 5 ans, adoptée en Ukraine à 3 ans et demi
L’expression bien québécoise « être casé » fait référence à une personne qui prend enfin racine, se stabilise et investit profondément dans une relation affective plus permanente. Ainsi, on dira de la jeune fille et du jeune homme mutuellement tombés en amour et qui commencent à vivre ensemble qu’ils se sont enfin casés. L’objectif de tout parent adoptif devrait être d’aider l’enfant à se « caser », c’est-à-dire à s’attacher à lui, à le considérer comme sa famille pour y prendre racine pour toujours.
Le CAAASÉ est une série de six étapes successives qu’auront à franchir ensemble les parents et l’enfant, comme autant de territoires physiques et affectifs à conquérir pour atteindre ce qu’on appelle en adopteparentalité un « attachement sécurisé ». Le CAAASÉ représente une sorte de GPS qui indique à la fois le temps nécessaire, les dangers à éviter et le chemin le plus efficace à prendre pour avancer vers l’attachement. Il se compose de six territoires (ou étapes) : le Choc, l’Apprivoisement, l’Adaptation, l’Attachement, le Sevrage et finalement l’Équilibre. Les premières lettres de chacun de ces mots forment ainsi CAAASÉ.
À la conquête des territoires du CAAASÉ : voici la règle de 3 de la durée de chaque étape

C hoc : le tsunami d’émotions (trois jours)
A pprivoisement : le huis clos (trois semaines)
A daptation : la mise en famille (trois mois)
A ttachement : la finalité du voyage d’adoption (trois saisons)
S evrage : quitter le camp pour pouvoir mieux y revenir (trois semaines)
É quilibre : l’autonomie côtoie la dépendance (trois ans)
Ce concept est unique et propre à l’approche adopteparentalité. Il a été créé à partir des observations cliniques et empiriques de centaines de familles adoptives. Il s’inspire également des travaux d’illustres chercheurs comme Freud, Maslow, Bowlby, Ainsworth, Erikson, Spitz, Harlow, Piaget, Brodzinsky, Lemay, Gray ou Neufeld, pour ne nommer que ceux-là.
Une solide connaissance de ce principe devient pour le parent un formidable guide de voyage pour mieux vivre la première année après l’arrivée de l’enfant.
Ce chapitre est une introduction générale à la géographie des différents « territoires » d’attachement. Par ailleurs, vous trouverez dans les chapitres 6 à 11 une description plus détaillée du processus, ainsi que les savoir-faire et savoir-être les plus pertinents pour chaque type de situation adoptive.


Allégorie
Le premier pommier de la Nouvelle-France

Québec, Nouvelle-France, été 1621
L e voyage avait été rude, la navigation périlleuse. Trois semaines à se faire secouer sur les chemins de terre et un mois à attendre le bateau à La Rochelle. Puis deux interminables mois de mer démontée où le roulis et le tangage avaient renversé deux fois le pot. On avait dû jeter la terre qui était tombée au sol par peur que l’eau salée qui humectait la cale n’empoisonne cette petite vie fragile, sans parler de la fois où un des porcs avait cassé une branche en tentant de le manger.
Par la grâce de Dieu, en cette fin d’été 1621, Samuel de Champlain lui-même vint remettre à Louis Hébert et à sa femme Marie Rollet, l’arbre miraculé : le premier pommier en Nouvelle-France. Tout comme plusieurs de la soixantaine d’habitants que comptait la jeune colonie, il avait quitté sa douce Normandie, survécu de peine et de misère à la grande traversée, pour se retrouver seul en terre d’Amérique.
Les habitants de la colonie mettaient en ce premier arbre fruitier de grands espoirs. Ils avaient aussi de grandes angoisses. On avait vu pommier avec meilleure mine… Résisterait-il au dépotage, puis à la remise en terre ? Le sol serait-il assez compatible pour qu’il prenne racine ? Reprendrait-il assez de force pour affronter l’implacable hiver ? La météo serait-elle assez clémente ? Allait-il s’acclimater ou dépérir ? Et surtout, pourrait-il un jour produire de grosses pommes rouges, juteuses et croquantes aussi savoureuses que dans leurs souvenirs normands ?
C’est avec une motivation gourmande que la soixantaine d’habitants relevèrent leurs manches pour défricher, labourer, fertiliser la meilleure parcelle du promontoire surplombant le fleuve Saint-Laurent. Un lieu choisi avec soin près du ruisseau, en plein soleil et surtout protégé du terrible vent du nord.
Le jour de la plantation fut une grande fête. On donna ensuite aux deux célèbres pionniers, Louis Hébert et Marie Rollet, la responsabilité d’en prendre soin, tout en venant régulièrement aux nouvelles. À l’automne, tous vinrent s’assurer que l’on avait installé un solide tuteur, renchaussé le tronc et surtout bien ficelé le tissu de jute pour le protéger des légendaires congères de neige.
Au printemps 1622, la colonie entière retenait son souffle. Premier miracle : à part une petite branche mordue par le gel, l’arbre avait survécu au grand froid. Cet été-là, il grandit beaucoup, fit même deux ou trois fleurs, mais ne produisit aucun fruit.
Ce fut le prêtre Recollet Sagard qui, à l’automne 1623, colligea dans ses mémoires le deuxième miracle tant attendu. Le pommier avait non seulement survécu au deuxième hiver, mais ses branches ployaient sous le poids de pommes rouges, croquantes et plus juteuses que dans leurs souvenirs des vieux pays. Le petit pommier né en Normandie pouvait enfin se sentir canadien-français !
Histoire inspirée de la bande dessinée de Louis-Guy Lemieux et André-Philippe Côté, Nouvelle-France : la grande aventure , Québec, Les Éditions du Septentrion, 2001.



SAVOIR 1
Le CAAASÉ : le GPS du pays de l’adoption

Tout comme le petit pommier de l’histoire, il faudra donner le temps et les soins nécessaires à l’enfant nouvellement adopté avant d’espérer qu’il donne des fruits.
Le principe du CAAASÉ est un guide des soins à donner. Il détaille à la fois les étapes successives en terme de temps et en terme de lieux physiques et affectifs. Son objectif est d’outiller une grande personne étrangère aux yeux de l’enfant pour la transformer en une réelle maman ou en un réel papa dans le cœur de ce petit.
Il faut percevoir ces étapes successives comme des territoires. Chaque territoire est séparé du prochain par une sorte de frontière sociale, physique, affective et sensorielle. Ces territoires sont autant d’espace que le nouveau parent va offrir en cadeau à l’enfant qui arrive dans sa vie. L’objectif est que le parent sache comment accompagner l’enfant pour compléter le processus d’attachement de la façon la plus respectueuse et saine possible.
Le CAAASÉ n’est pas une norme absolue, ni une recette précise. Aussi, les durées indiquées entre chaque étape ne le sont qu’à titre indicatif. Elles sont une moyenne selon les observations de l’expérience clinique. En fait, chaque enfant est unique et a une évolution postadoptive qui lui est propre. Il n’existe pas encore de modèle scientifique validé pour décrire les réactions physiques ou émotives d’un enfant adopté type par des parents types dans un environnement type. En revanche, nous connaissons beaucoup mieux les facteurs de protection efficaces pour adoucir les facteurs de risques durant la période de postadoption.
Entre chaque étape, il y a bien entendu des zones de transition. Selon les événements de la vie, comme une météo* imprévisible ou une mauvaise accessibilité des ressources, il peut aussi y avoir des périodes de régression*, mais généralement sans perte totale des acquis.


SAVOIR 2
C pour Choc : le tsunami d’émotions

On peut définir un choc comme étant un ébranlement psychologique ou physique causé par la rencontre parfois violente d’un objet, d’une personne ou d’un événement imprévu et difficile. Un choc cause toujours des manifestations physiques et psychiques* intenses et envahissantes. Il fragilise temporairement les êtres vivants qui le subissent.
Non, le mot n’est pas trop fort : le moment de la première rencontre tant espérée par le parent est le plus souvent vécu comme un tremblement de terre par l’enfant. Certains auteurs nous apprennent que le geste d’adoption crée un choc post-traumatique* 1 chez l’enfant qui vivait tranquillement dans son orphelinat.
Qu’il ait lieu dans un orphelinat à l’autre bout du monde ou dans un aéroport, ou bien qu’il s’actualise dans un bureau de la protection de la jeunesse, le moment du premier contact est toujours vécu comme un choc par l’enfant et par ses nouveaux parents. Ce moment-là, les parents l’ont rêvé des centaines de fois. La réalité n’a rien à voir avec l’image cinématographique que les parents ont projetée dans leur tête, et ce, même après avoir été bien préparés en préadoption. Préparé ou non à l’arrivée de nouveaux parents dans sa vie, l’enfant vivra quant à lui la transition de sa vie passée à sa nouvelle comme une réelle épreuve. De fait, un changement rapide de l’univers des odeurs, des goûts, des sons, des personnes qui prennent soin de lui peut causer chez un nourrisson un sentiment de grande insécurité. La transition de l’orphelinat à une famille aimante est un objectif louable et utile. Mais il va falloir du temps au petit être pour qu’il réalise la douceur du changement.
« Qui êtes-vous ? », « Que me voulez-vous ? », se demande-t-il. La joie intense ressentie au départ par les parents est inversement proportionnelle au stress* terrifiant vécu par l’enfant qui, lui, perd (de nouveau) tous ses repères sensoriels et affectifs. Il se retrouve en présence de purs étrangers qui le scrutent intensément, le touchent, l’embrassent sans qu’il comprenne pourquoi. Rien ne lui indique encore que ces nouveaux adultes ont de bonnes intentions. Bien souvent, personne n’a parlé à l’enfant de ses futurs parents. Et puis, cela veut dire quoi au juste « un papa » ou « une maman » pour un enfant qui vit depuis toujours en orphelinat ? Et que veut dire « des parents bienveillants » quand on a été retiré d’une famille négligente ou maltraitante ?
Le cerveau limbique* de l’enfant lui envoie des messages de danger. L’enfant est submergé de cortisol et d’adrénaline* qui le rendent hypervigilant*, inconfortable et incapable de se concentrer. Les conséquences d’un choc métabolique et neurobiologique n’ont rien de romantique. Des manifestations en accéléré de deuil* émotif et physique sont à surveiller. L’enfant pourra passer de la colère à un état dépressif, il pourra refuser de manger, de dormir ou avoir de l’hypersomnie, il pourra avoir un regard angoissé ou fuyant, montrer les signes d’une hyperagitation motrice étourdissante ou alors d’une hypomotricité quasi catatonique. Il faut alors se rappeler que l’enfant a une réaction physiologique « normale » dans ces circonstances très « anormales » et qu’il ne s’agit pas de son comportement « normal » et habituel. Les comportements observables pendant les premiers jours sont des stratégies de survie* que développe l’enfant basées sur ses expériences passées. Ces réactions seront de l’ordre du combat, de la fuite ou de la paralysie 2 , et apparaîtront comme si un grizzly 3 bondissait subitement sur lui.
Les sentiments positifs ou négatifs ressentis intensément par les parents au moment du premier contact ne sont ni la garantie du succès, ni, au contraire, l’échec annoncé de l’attachement et de l’amour. Une adoption, tout comme une naissance, c’est la rencontre de deux êtres totalement différents qui ne se connaissent pas encore. Mais contrairement à une naissance, une adoption est la rencontre d’une grande personne avec une petite personne qui a déjà un trajet de vie fait de ruptures, de négligence, de pertes et de deuils. Ces deux êtres ont besoin l’un de l’autre, mais entre eux, tout reste encore à bâtir.
La seule mission du parent à cette étape du CAAASÉ sera d’être TRÈS calme, très doux dans sa voix et ses gestes, très présent de corps et d’esprit. Il devra veiller rapidement au confort physique de l’enfant, c’est-à-dire veiller à ce qu’il ait suffisamment à boire et à manger 4 . Il devra prendre tous les moyens possibles pour protéger l’enfant de tout stress sensoriel ou physique supplémentaire ou non obligatoire.
La période de choc dure généralement entre vingt-quatre et soixante-douze heures, en moyenne trois jours.


1 Voir Stress post-traumatique.

2 Voir le chapitre 6, La période de choc .

3 Voir le chapitre 9, Une mauvaise gestion du stress , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 285.

4 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 61, Douze conseils généraux pour mieux vivre le choc de la rencontre .


SAVOIR 3
A pour Apprivoisement : le huis clos

Cette étape de l’apprivoisement dure de une à quatre semaines, trois en moyenne. Pendant cette période, l’enfant prend peu à peu conscience que, malgré ses premières protestations, il ne retournera pas d’où il vient. Ses donneurs de soins ne viendront pas à son secours. Il ne reverra plus ses petits camarades. Un profond sentiment de solitude et de mélancolie peut alors l’envahir. Un si grand deuil est une chose pénible à vivre pour une si petite chose…
Le nouveau parent devra rapidement devenir responsable de la survie et du bien-être de l’enfant, et ce, jour et nuit. Il lui faudra former un petit cocon de protection autour de cette petite personne. Il doit mettre en place un huis clos dans la sécurité, la routine, sans oublier la joie et la gentillesse. Cela signifie qu’il faudra éviter les contacts avec les amis et la famille… et le monde extérieur, y compris la télévision. Les nouveaux parents ne devront surtout pas quitter la maison sans l’enfant et ne pas le faire garder par qui que ce soit d’autre. Aucune autre personne que l’un de ses deux nouveaux parents ne devra soigner, nourrir, mettre au lit ou laver l’enfant 5 . C’est un principe à respecter scrupuleusement durant la phase 2 d’apprivoisement, et ce jusqu’au début de la phase 3 qu’est l’adaptation 6 .
En mettant en place ces mesures de protection, le parent pourra alors observer une baisse graduelle des manifestations d’hypervigilance chez l’enfant, au départ si envahissantes. Petit à petit l’enfant semblera moins effrayé, tout en restant en surveillance constante. Il acceptera que le nouveau parent soit un donneur de soins, mais toujours sans comprendre la permanence de cette relation. À cette étape, l’enfant reproduira ses façons de faire et d’être avec le nouveau parent, comme il le faisait avec ses derniers donneurs de soins. Il pourra esquisser un sourire, accepter d’être amusé par ses parents ou même de jouer avec eux. Son amygdale cérébrale recevra moins d’hormones de stress et elle commencera à s’apaiser. Il continuera d’observer intensément ses nouveaux parents, même s’il ne les regarde pas encore bien droit dans les yeux. Ce qu’il observe, ce sont les actions, les gestes, l’état émotif de ces deux adultes qui « parlent, sentent et se comportent bizarrement ». C’est au cours de cette étape que l’enfant se fait à l’idée qu’il n’est pas en danger immédiat avec ses nouveaux donneurs de soins.
Comme durant l’étape 1 du choc, les nouveaux parents ont alors pour tâche primordiale de répondre aux besoins de base de l’enfant : lui donner à manger et à boire, le faire dormir dans un endroit sûr, lui parler doucement, répondre délicatement à ses manifestations de détresse 7 . Oui, il faudra apprivoiser ce petit humain, tout comme on le ferait naturellement avec n’importe quel nouveau petit animal domestique. Ce n’est pas encore le moment d’espérer voir chez l’enfant des signes d’amour. Il y a des choses plus urgentes à gérer.
Durant cette période d’apprivoisement, l’adulte peut se sentir très stressé dans ce rôle qui ressemble davantage à celui de gardien de zoo, d’infirmier ou d’éducateur spécialisé qu’à celui de parent racontant tendrement une histoire à son enfant. Ça viendra, mais plus tard… Il est assez rare qu’un enfant nouvellement adopté ne présente pas au moins un ou plusieurs comportements difficiles, difficiles à décoder et surtout difficiles à apaiser 8 . Les émotions vécues par l’enfant sont intenses, imprévisibles et peuvent affecter le nouveau parent. Le plus difficile sera de rester très calme, tout en étant fermement encadrant pour que l’enfant ne se sente pas en danger. Ce sera un grand défi physique et affectif pour le parent qui doit composer avec des déceptions, la fatigue, la peur, le découragement, et aussi parfois le décalage horaire ou encore la chaleur : des facteurs très fréquents lors d’un voyage d’adoption.
Même si c’est au départ contre-intuitif, le parent doit avant tout inspirer à l’enfant la confiance et la sécurité, en se montrant en contrôle de ses émotions et de son environnement. Il doit se concentrer à répondre aux besoins de base de l’enfant AVANT de satisfaire ses propres besoins affectifs et relationnels. Le nouveau parent doit prouver avant tout à l’enfant qu’il est un capitaine de navire solide et compétent. Un capitaine capable d’assurer la survie et la sécurité d’un petit humain qui vient de vivre un nouveau naufrage 9 .
Pendant ces premières semaines de vie commune, la dernière chose que le nouveau parent désire c’est bien d’être identifié à un adulte dont il faut se méfier. Un parent sensible et sensé va construire un climat de sécurité, de confiance et d’empathie* dans sa relation avec son enfant, pas un climat de terreur. En bon capitaine, il va indiquer clairement à l’enfant quelles sont les règles de sécurité et de vie à bord. Il pourra utiliser des moyens visuels comme des pictogrammes 10 pour transmettre efficacement ce qu’il attend de l’enfant. Ce procédé prend du temps, beaucoup de patience, il faut utiliser la contenance de son corps, pas uniquement les mots. Surtout si l’adulte veut devenir le parent qu’il souhaitait être avant même d’adopter.
Il faut compter de une à quatre semaines, avant que l’enfant se soit suffisamment laissé apprivoiser, pour pouvoir passer à l’étape suivante qu’est l’adaptation à sa nouvelle maison et au concept de famille.


5 Voir le chapitre 7, L’apprivoisement : huis clos et décalages .

6 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 72, Guide des minisevrages jusqu’à l’entrée à la garderie.

7 Voir le savoir 8, Quelles sont les sortes d’attachement insécur isé ? , dans le chapitre 2, Connaître la langue du pays de l’adoption : l’attachement .

8 Voir le chapitre 11, Les comportements difficiles .

9 Voir les chapitres 3 et 7 du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., et notamment les fiches pédagogiques Adopteparentalité N° 4 et N° 5, Consolider la base et Les 4 mantras de l’entretien sophistiqué , p. 143 et 146.

10 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 78, Comment organiser la chambre de l’enfant ?


SAVOIR 4
A pour Adaptation : la mise en famille

Le début de la phase d’adaptation a généralement lieu lors du retour à la maison. Cela commence habituellement quelques semaines après la première rencontre entre l’enfant et ses parents.
L’adaptation est l’une des étapes les plus importantes d’une adoption réussie, mais non son objectif ultime. Les enfants adoptés ont survécu aux abandons successifs, à la vie en orphelinat et à la négligence en développant de très bonnes capacités d’adaptation. Vous les mettez immédiatement à la garderie et ils s’adapteront facilement. Ils ne connaissent d’ailleurs que cela, s’adapter dans un contexte de vie en groupe. Le véritable défi qui les attend, c’est la vie en famille : aimer, faire confiance, obéir à un papa et à une maman.
Trop de parents persistent à croire qu’un enfant qui s’adapte à sa nouvelle vie est automatiquement un enfant attaché à sa nouvelle famille. Erreur ! Le véritable enjeu de la nouvelle relation n’est pas l’intégration rapide, compulsive ou faussement harmonieuse. C’est l’adoption mutuelle profonde, impossible à réaliser sans un ancrage solide préalable, un attachement sain, fort et permanent de l’enfant pour ses nouveaux parents. Or, les difficultés vécues par l’enfant ont fragilisé ses capacités d’attachement. Les enfants capables de s’adapter assez facilement à toutes sortes de situations nouvelles sont beaucoup moins outillés pour s’attacher inconditionnellement à de nouveaux adultes. L’adaptation doit être prise pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une étape essentielle avant de pouvoir transiter vers la phase d’attachement. Celle qui est la plus importante.
Le retour au pays est le moment où le parent retrouve ses repères et le moment où l’enfant perd les siens. Le parent DOIT être indulgent avec l’enfant et faire preuve de patience. Son cerveau est littéralement pris d’assaut par trop d’informations sensorielles, affectives, cognitives et sociales. C’est pendant cette période que l’enfant va être exposé probablement pour la première fois à une vie de famille.
Même si sa santé est encore chancelante et que son stress est encore suractivé, l’enfant aura énormément de choses à apprendre en même temps. Tout est nouveau pour lui. Il va devoir s’adapter à des situations qui peuvent sembler banales comme les routines de la famille, l’heure du coucher et des repas, les règles de sécurité propres à son nouvel environnement, emprunter un escalier et un passage pour piétons, les nouveaux bruits, l’architecture de la maison, les tiroirs, les bibelots, les portes, les tapis, les appareils électriques, la voiture et le siège auto, les animaux domestiques, les nouveaux goûts et nouvelles textures dans la nourriture, la sensation des couches, des vêtements et tout particulièrement les manteaux et les bottes en hiver, etc.
Ces quelques premiers mois suivant le retour à la maison permettent à l’enfant de se refaire une santé, de commencer à récupérer ses retards de développement, d’apprivoiser sa nouvelle langue. Parallèlement, le parent aura lui aussi à s’adapter, à s’ajuster à sa nouvelle vie, à prévenir les accidents domestiques, à se prémunir contre les pertes d’énergie et à s’armer de patience !
Avec tout cela à intégrer, on ne peut pas réalistement demander à un enfant et encore moins à un bébé de commencer à aimer ses parents et à leur faire totalement confiance. Il faudra miser sur la répétition et la régularité des gestes, c’est-à-dire mettre en place une routine en préservant une attitude tendre et bienveillante envers l’enfant. Toujours.
Dans l’esprit de la pyramide des besoins de Maslow 11 , la phase d’adaptation est terminée une fois que le parent a répondu aux premiers besoins fondamentaux de l’enfant. Cette phase dure de trois à neuf mois après la première rencontre.
Ce n’est qu’une fois cette étape finie que l’enfant pourra accéder à un échelon supérieur de la pyramide : la possibilité de relations affectives plus intimes, plus solides.


11 Voir le chapitre 4, Un entretien sophistiqué , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit. , p. 127.


SAVOIR 5
A pour Attachement : la finalité du voyage d’adoption 12

L’attachement : voilà le nerf de la guerre. C’est la phase où on arrive à l’essentiel. Un essentiel qui, contrairement aux croyances populaires, n’est pas uniquement de l’amour. L’attachement a beaucoup plus à voir avec un sentiment profond de sécurité qu’avec le sentiment d’être aimé et d’aimer. L’amour est la cerise sur le gâteau, mais ce n’est pas le gâteau : le sentiment de grande sécurité et de confiance totale qui se tisse lorsque l’enfant découvre des réponses adéquates à ses signaux de détresse. Il est incontestable que les premières bases du sentiment d’attachement se mettent en place tranquillement, mais sûrement, durant les phases 2 et 3 d’apprivoisement et d’adaptation. La présence constante et rassurante d’un parent, qui prend le temps de favoriser l’apprentissage de toutes les nouvelles connaissances nécessaires à l’enfant pour vivre dans son nouveau milieu, l’aide à se sentir important, valable et de plus en plus en sécurité. De façon inconsciente, c’est à cette quatrième étape, que l’on appelle en adopteparentalité « attachement », que l’enfant décide ou non de faire confiance à ses parents. Et la confiance, ça se mérite.
Ce n’est qu’une fois que l’enfant se sera adapté à ses parents et à sa nouvelle routine, que sa sécurité physique sera assurée, que l’enfant et ses parents seront enfin disponibles pour consolider leur attachement mutuel. « Je t’aime, je me sens aimé inconditionnellement par toi et totalement en sécurité avec toi. » S’attacher à un nouveau parent, ce n’est pas uniquement se sentir aimé et, réciproquement, avoir un sentiment d’amour envers lui. C’est lui faire confiance, c’est compter sur lui pour qu’il revienne toujours à la fin de la journée, c’est s’apaiser grâce à lui. C’est sentir sa bienveillance devant ses émotions de colère et de honte, de tristesse ou encore de peur. S’attacher à un nouveau parent, c’est littéralement mettre sa vie entre ses mains.
À noter : La phase d’attachement se compose de deux niveaux d’intimité : 1. Le niveau « parent » : l’enfant va tout d’abord s’attacher au concept de mère et de père dans son rôle de capitaine solide, compétent et encadrant 13 . Il va tisser un lien plus sécurisé et commencer à comprendre les avantages d’avoir des adultes bienveillants pour le soigner, lui apprendre toutes sortes de choses, le motiver, le protéger, même de lui-même ! Le parent devient un camp de base affectif, cognitif et social. C’est un attachement réel, mais qui ne se sécurise pas facilement dans une intimité sensorielle. 2. Le niveau « maman et papa » : ce à quoi la majorité des parents adoptants aspirent, c’est que l’enfant s’attache sensoriellement et physiquement à eux. C’est l’étape à laquelle l’enfant fait du parent SA maman et SON papa. C’est aussi l’étape à laquelle le parent devra lui aussi ressentir que cet enfant est SON fils ou SA fille.
L’attachement devient plus évident de 3 mois à 9 mois après l’arrivée pour le tout-petit (de 0 à 24 mois); de 9 à 12 mois (parfois plus) pour le petit (de 2 à 4 ans et 11 mois). Cela peut prendre plusieurs années lorsque l’enfant est grand (5 ans et plus). Une fois le nouveau camp de base consolidé, vient enfin le temps d’explorer l’univers !


12 Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , ibid ., p. 221.

13 Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 221.


SAVOIR 6
S pour Sevrage : le camp de base à quitter pour pouvoir mieux y revenir

Ironiquement, après tout ce travail, le parent aura pour mission de gentiment pousser l’enfant à se séparer de lui. Ne l’oublions pas, l’objectif d’un attachement sécurisé n’est pas de maintenir l’enfant dans une dépendance totale. C’est ce qu’on appelle la phase 5 du sevrage. Cette étape est d’ailleurs commune aux parents d’enfants modèle de base* (non adoptés) 14 .
Ce n’est que lorsqu’un enfant est sûr de l’attachement des siens qu’il a la sécurité nécessaire pour pouvoir devenir un petit explorateur. Et pour se développer, le petit humain DOIT être indépendant. C’est lorsque l’enfant adopté aura intégré que le lien qui l’unit à son parent est unique, indestructible, suffisamment solide et opérationnel pour recevoir et émettre une bonne communication émotive, qu’il osera s’éloigner physiquement de lui. Il peut enfin s’éloigner, car il sait désormais que ni le parent ni le lien invisible qui l’unit à lui ne vont disparaître. Il peut désormais grandir, mener ses propres expériences, s’éloigner physiquement, voire rester avec un autre adulte quelques heures, tout en ayant le sentiment profond d’être en sécurité. L’enfant a maintenant un camp de base solide, disponible et vigilant qu’il n’a pas à traîner partout et en permanence avec lui. Cette étape est d’autant plus importante que le parent doit reprendre sa vie et ses activités.
À noter : Idéalement, il faudrait commencer à faire des miniséparations thérapeutiques et bien programmées 15 durant la dernière partie de la période d’adaptation. Cet entraînement à la séparation a pour but de faire vivre à l’enfant de nombreuses retrouvailles ! Il est important que l’enfant soit rassuré de notre présence, mais comment le rassurer que l’on va toujours revenir, si on ne part jamais ? Et puis, un parent a bien beau avoir à différer ses besoins, il faudra qu’il finisse par reprendre soin de lui et de son couple !
Le sevrage doit donc commencer doucement dès le quatrième mois suivant l’adoption. C’est à ce moment-là que les grands-parents 16 peuvent enfin entrer en scène. Il va donc falloir laisser l’enfant quelques minutes d’abord, puis quelques heures et enfin une journée complète à une personne fiable. Chaque départ doit être une occasion de rassurer l’enfant sur les raisons du départ du parent. Il doit comprendre qu’il ne s’agit pas d’un abandon ou d’un rejet, et qu’il n’est pas en danger avec l’adulte qui le garde : « Maman et papa t’aiment pour toujours, mais là on va au cinéma et on revient dans trois heures, c’est promis. » Bien entendu, l’enfant fera une petite ou une grosse crise les premières fois. Au fil du temps, l’enfant comprendra qu’il n’est plus ou pas en danger que ses figures d’attachement* disparaissent définitivement, comme il l’a vécu dans le passé. Il s’agit d’un travail de désensibilisation progressif.
La période de sevrage devrait idéalement se terminer au plus tard une année après l’arrivée de l’enfant, et ce, même si l’enfant est gardé à la maison par son parent ou par une gardienne adulte.


14 Voir le premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 25.

15 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 72, Guide des minisevrages jusqu’à l’entrée à la garderie.

16 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 19, La lettre aux futurs grands-parents , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 243.


SAVOIR 7
É pour Équilibre : l’autonomie côtoie la dépendance


La phase 6 qu’est la phase d’équilibre devrait être entamée entre six à douze mois après l’arrivée de l’enfant (voire plus tard encore selon sa condition physique, ses blessures antérieures et les événements de la vie). La notion de première année est une moyenne. Comme toute moyenne, certains enfants progresseront plus rapidement et d’autres plus lentement. Généralement, l’essentiel du travail est maintenant derrière, mais les parents ne doivent pas tout lâcher pour autant. Le CAAASÉ est peut-être terminé, mais l’enfant vivra toujours avec les caractéristiques de sa normalité adoptive 17 .
Entre la nourriture affective, l’encadrement nécessaire et les plaisirs de la vie de famille, les parents doivent maintenir une routine saine même au cours de la deuxième année suivant l’adoption. Plusieurs parents adoptants concluent de leurs lectures, que dès le début de la deuxième année, tout devrait être devenu parfaitement « normal » et l’enfant ne devrait plus avoir de besoins spéciaux. C’est bien mal connaître la normalité adoptive 18 . Même un enfant modèle de base ne fonctionne pas de cette façon. Le parent qui met en place les meilleurs facteurs de protection va réussir à apaiser, à soigner les blessures invisibles* avec lesquelles l’enfant est arrivé, mais pas à faire de lui pour autant un enfant modèle de base.
La fin du CAAASÉ signifie que le parent a pris les bons moyens pour soigner physiquement, sensoriellement, affectivement, cognitivement et socialement l’enfant. Mais « bien soigné » ne veut pas dire « parfaitement guéri ». L’objectif de l’adoption n’est pas de transformer un enfant adopté en enfant modèle de base. C’est de soigner suffisamment ses blessures préadoption pour qu’il reprenne une bonne santé, pour qu’il s’attache à ses parents afin de reprendre son développement et aller le plus loin possible dans l’actualisation de son potentiel.
Combien de temps dure cette étape de l’équilibre ? La période d’équilibre, c’est le défi du reste de la vie avec l’enfant. Vous pouvez commencer à savourer les joies et les défis d’une famille heureuse et ordinaire !


17 Voir le premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit .

18 Ibid .


SAVOIR 8
Le processus d’attachement d’un enfant modèle de base : un voyage qui commence par des figures d’attachement primaires, puis vers des figures secondaires et tertiaires
Mais alors, en quoi le processus d’attachement est-il si différent en adoption ? Ce n’est pas une différence de processus, mais bien une différence de l’ordre des étapes. • En parentalité biologique, on peut commencer à construire immédiatement le lien d’attachement. • En adoption, il faut d’abord prendre le temps de soigner les blessures d’abandon avant de pouvoir commencer à construire le lien d’attachement. Il faut d’abord reconstruire un attachement sain.
Habituellement, un enfant biologique 19 arrive sans une histoire complexe de ruptures avec de nombreux donneurs de soins. Le parent biologique est le premier adulte disponible. L’enfant modèle de base habite le ventre puis les bras de sa maman, puis ceux de son papa pour ensuite élargir son cercle d’attachement et « coloniser » de nouveaux territoires affectifs de plus en plus éloignés de son camp de base. Son apprentissage d’attachement commence donc dans une sorte de noyau central comme dans le graphique ci-dessous. C’est le lieu de l’intime et de la sécurité, un camp de base dans lequel le parent devient la figure d’attachement principale et primaire.
L’enfant sait qu’il pourra toujours compter sur sa figure d’attachement primaire pour l’accueillir, le comprendre, le soigner.


19 Il peut y avoir des exceptions en parentalité biologique, comme la prématurité, de longues hospitalisations dès la naissance, etc.


SAVOIR 9
Le processus d’attachement d’un enfant adopté : un voyage qui commence par un territoire d’attachement tertiaire, puis secondaire et finalement primaire
Comme nous l’avons précédemment constaté sur le schéma représentant les territoires d’attachement, pour que le petit humain puisse aller au bout de son potentiel, il lui faut un camp de base affectif : une figure d’attachement. Pour l’enfant, la figure d’attachement est littéralement le centre de l’univers. Voilà pourquoi il est si long avant que l’enfant nouvellement adopté fasse de ses nouveaux parents le nouveau centre affectif de son nouvel univers.
Au moment de l’adoption, que l’enfant ait 5 mois ou 5 ans, on se retrouve avec une petite personne non seulement désorientée, mais qui n’a pas bénéficié des facteurs de protection habituels. Le cheminement normal d’attachement qui aurait dû partir du noyau vers l’extérieur (des figures d’attachement primaires aux secondaires et tertiaires) a été interrompu ou mal vécu.
Rares sont les enfants adoptés qui ont pu garder auprès d’eux suffisamment longtemps une figure d’attachement stable et adéquate. Du moins, rarement assez longtemps pour que ce territoire intime soit programmé, intégré, solidifié dans son cerveau. Il n’a pas pu bien s’imprégner du concept de s’attacher d’abord à une maman, puis à un papa, pour ensuite connaître la nature d’une relation saine avec un père et une mère, ni se sentir à part entière attaché à SA famille pour ensuite généraliser à d’autres adultes sa programmation d’attachement sécurisé. Il s’est retrouvé brusquement séparé de sa maman biologique pour être confié à des donneurs de soins extérieurs, comme s’il avait été arraché brusquement de son camp de base, pour être catapulté en dehors.
Au moment de l’adoption, l’enfant se retrouve seul, sans repères, désorienté, en choc, en deuil. Il arrive avec une programmation d’attachement insécurisé*, et aussi ignorant en grande partie l’utilité d’avoir un papa ou une maman, ou la réalité d’une vie de famille.
Peut-on vraiment lui demander de franchir immédiatement toutes les étapes pour atteindre confortablement le territoire le plus intime de l’attachement ? Non. Les nouveaux parents devront être bienveillants, mais sans être intrusifs. Ces territoires sont autant d’espaces que le nouveau parent va offrir en cadeau à l’enfant qui arrive dans sa vie. Ils seront d’abord de simples donneurs de soins, avant de gagner des galons et de devenir sa vraie maman ou son vrai papa.
S’ils souhaitent un jour fabriquer un lien d’attachement sincère et profond avec leur enfant, les parents devront le faire en respectant chaque étape et territoire du CAAASÉ comme illustré dans le graphique de la page suivante. 1. D’abord, ils devront franchir les étapes CAAA (Choc-Apprivoisement-Adaptation-Attachement) : de l’extérieur vers l’intérieur comme sur le schéma de la page suivante.
Ils devront aider l’enfant à traverser plusieurs espaces affectifs moins intimes avant qu’il accepte de pénétrer dans le territoire affectif le plus intime qu’est celui de la sécurité et de la confiance 20 des bras de sa nouvelle maman et de son nouveau papa.
C’est lui redonner de nouvelles racines. 2. Ensuite le SÉ (Sevrage-Équilibre) : une fois la cible d’attachement plus sécurisé atteinte, l’enfant et ses parents pourront faire un cheminement plus classique, plus habituel qui va du centre, la base de sécurité, pour ensuite aller vers l’extérieur et l’exploration de l’univers.
C’est lui donner des ailes.

Ce processus demande du temps, de l’énergie et beaucoup de volonté. C’est pourquoi on décrit les enfants dans la normalité adoptive comme des petits êtres humains à entretien sophistiqué 21 !


20 Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 230.

21 Voir le chapitre 4, Un entretien sophistiqué , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 127.


SAVOIR 10
Le voyage du CAAASÉ vu par l’enfant, vu par le parent
L’amour et l’attachement ne sont automatiques ni pour l’enfant ni pour le parent. C’est pourquoi il faut savoir que les étapes vécues par les enfants correspondent, avec plus ou moins de décalage, aux étapes vécues par les parents adoptifs. Sans oublier que le parent et l’enfant n’auront pas la même perception des choses, ni le même rôle à jouer à chaque étape.
De fait, l’ajustement parents-enfants s’ancre dans une communication aller-retour grâce à une sorte de réseau wifi. Cela ne repose pas sur une adaptation à sens unique. Cette danse interactive a pour but de transformer doucement deux adultes inconnus en bons donneurs de soins, puis en véritables papa et maman dans le cœur de l’enfant. L’objectif est qu’à travers la conquête des différents territoires d’attachement, les parents deviennent le véritable camp de base, garant de la sécurité affective et physique de l’enfant. Comme un bon jardinier 22 offrant un solide tuteur à une petite plante déracinée.
Le temps nécessaire pour que l’enfant franchisse chacune des étapes sera tributaire de ce qu’il a vécu en préadoption, de son état de santé, de son âge, de ses traumatismes précoces, de ses liens d’attachement antérieurs, du nombre et de la nature des ruptures avec ses donneurs de soins, etc. Ce sont des facteurs qui appartiennent donc en partie aux caractéristiques de l’enfant lui-même, mais également aux attitudes et réactions du nouveau parent 23 .
Le temps nécessaire pour que le parent franchisse chacune des étapes sera tributaire aussi de ses propres caractéristiques 24 . Un adulte porte en lui le besoin parfaitement légitime de devenir parent. Il désire offrir à un enfant tous les trésors de ses ressources personnelles*. Mais même un adulte mature, solide et généralement équilibré porte en lui des vulnérabilités. Sans oublier qu’il devra avoir l’humilité d’apprendre comment bien soigner une petite plante que la vie a malmenée.
Dans ce processus l’adulte doit guider, mais aussi s’ajuster avec sensibilité au rythme propre à l’enfant et non pas au rythme souhaité par l’adulte. Il est primordial de se rappeler que dans cette danse d’attachement, les deux partenaires ne sont pas des égaux. S’il n’est pas responsable des blessures de l’enfant, son rôle est de mettre en place tous les facteurs de protection possibles pour le soigner.
Un parent trop impatient ou trop intrusif peut provoquer le contraire de l’objectif souhaité qui est de se faire totalement adopté émotionnellement par l’enfant. À l’inverse, un parent trop débonnaire ou émotionnellement peu impliqué peut insécuriser davantage l’enfant qui ne se sentira jamais en sécurité avec lui. Un parent qui s’informe sur la normalité adoptive sera résolument mieux outillé qu’un parent qui refuse de voir des défis de la parentalité adoptive. Un parent qui s’est renseigné pour mieux décoder les comportements d’attachement insécurisé en adoption va avoir une longueur d’avance sur le parent qui refuse d’apprendre cette langue d’attachement 25 .
Chaque situation adoptive est unique. Cela dit, nous vous proposons un résumé des réactions autant du côté du parent jardinier que de la petite plante-enfant pour chacune des étapes du CAAASÉ 26 . Une bonne dose d’empathie n’est jamais inutile !
Avec les bons outils, du courage, de l’humilité et un bon sens de l’humour, la majorité des familles adoptives vont franchir les étapes du CAAASÉ. Certaines y arriveront plus rapidement, d’autres devront ralentir leurs attentes avant d’arriver à sa dernière phase, celle de l’attachement le plus sécurisé possible. Malgré les bons outils et une bonne connaissance des étapes du CAAASÉ, plusieurs facteurs propres à l’enfant ou au parent peuvent venir un peu compliquer les choses.


22 Voir le chapitre 3, Le travail du jardinier : devenir un bon tuteur pour sa petite plante.

23 Bilan de santé de 808 Chinoises nouvellement adoptées de l’étranger (collectif), APLF, Tours, France., 1999 ; et Health Status, Cognitive and Motor Development of Young Children Adopted… (collectif), IJBD, E-U, 2005.

24 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 49, Comment se montrer sensible pour devenir un tuteur de résilience : la réponse à la détresse et l’accordage.

25 Voir le chapitre 2, Connaître la langue du pays de l’adoption : l’attachement .

26 Voir le chapitre 3, Le travail du jardinier : devenir un bon tuteur pour sa petite plante , et la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 48, Résumé des réactions de l’enfant (la petite plante) et du parent (le jardinier) à chaque étape du CAAASÉ .

SAVOIR 11
Quand le voyage se termine avant la cible pour l’enfant 27
Paroles d’enfant
Thérapeute : Théo, où est ta mère ?
Théo : Dans la salle d’attente.
Thérapeute : Théo, où est ta maman ?
Théo : Aux Philippines.
Théo, 14 ans, adopté aux Philippines à 4 ans
Bien que ce ne soit pas courant, oui, il se peut qu’un enfant soit attaché à la mère qui l’a adopté sans qu’il puisse la considérer entièrement comme sa « maman ».
Ainsi, certains enfants arrivés plus âgés ou avec des histoires de ruptures d’attachement traumatisantes vont parvenir à accéder au premier niveau de l’attachement appelé le niveau « parent » de l’attachement, mais il leur sera beaucoup plus difficile d’aller plus loin pour atteindre le second qu’est le niveau « maman et papa ».
Trois raisons majeures que l’on rencontre en clinique expliquent cela.
1. LA PLACE EST DÉJÀ PRISE
Il se peut que l’enfant soit en conflit de loyauté avec une maman dont il a des souvenirs conscients, d’autant que les adoptions sont de plus en plus tardives. Cela peut être aussi avec une maman un peu fantasmée, dont il n’aurait que des mémoires sans souvenirs, mais sensoriellement bien réelles. Il ne peut pas laisser entrer une nouvelle maman dans ce territoire, car la « place » est déjà prise.
2. LA PLACE EST TROP DOULOUREUSE
Il se peut que l’enfant ait vécu tellement de traumatismes précoces de négligences, de maltraitance ou d’abandons dans le territoire affectif le plus intime de la maman ou du papa, qu’il est terrorisé de s’y retrouver de nouveau. Comme toute personne traumatisée, il se protège de tout élément déclencheur* de perturbations physiques et émotionnelles.
3. LA PLACE EST PRISE TROP VITE
Il se peut aussi que l’enfant soit disponible à pénétrer dans ce niveau d’intimité affective et sensorielle, mais que ce soit l’attitude de l’adulte qui nuise au processus. Le parent peut être trop intrusif, trop insistant. Trop centré sur ses propres besoins immédiats, il ne sera pas assez sensible au point de vue de l’enfant. Certains papas, mais surtout certaines mamans sont dans l’urgence de se faire accepter comme une bonne maman et de combler le manque physique de prendre soin d’un enfant. C’est un rôle dont elles rêvent depuis si longtemps. On appelle parfois ce phénomène le « syndrome du ventre vide ». L’enfant peut alors se sentir envahi, surveillé, scruté dans ses moindres réactions, et ce, trop tôt après l’adoption. Certaines mères cherchent si désespérément un signe que l’enfant les aime, qu’elles finissent par provoquer ce qu’elles craignent le plus : être rejetée par l’enfant qui étouffe sous trop d’affection, trop tôt dans son cheminement.
Il n’est jamais trop tard pour ajuster le CAAASÉ à ces réalités imprévues. Une fois informé, le parent peut mieux comprendre, mieux réagir et ainsi dédramatiser. Il se peut aussi que certains parents doivent attendre patiemment dans l’antichambre du niveau « papa ou maman » pour un peu plus longtemps que prévu. Un professionnel compétent pourra évaluer la situation et suggérer des stratégies adéquates pour apaiser les défenses de l’enfant.
Malgré tout, une petite minorité de parents auront, toujours avec l’aide d’un professionnel, à vivre un renoncement. Ils sont et seront un vrai père ou une vraie mère, mais jamais une maman ou un papa dans le cœur de l’enfant qu’ils aiment.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de réel attachement, mais que celui-ci va demeurer insécurisé et que jamais il ne pourra devenir un attachement sécurisé et plus intime.


27 Voir le chapitre 15, Comment savoir si mon enfant est dans la normalité adoptive ?, du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 463.


SAVOIR 12
Quand le voyage se termine avant la cible pour le parent
Paroles de parent
Vous savez, j’ai fini par bien m’adapter à la situation. Je sais que beaucoup de gens vont me juger sévèrement, mais je dois le dire à quelqu’un. Après dix ans d’essais in vitro, de procédures d’adoption, de délais qui s’allongeaient, je n’aurais jamais dû, à 48 ans, accepter la proposition d’une enfant de 3 ans avec une fente palatine. Je vous jure que j’adore ma fille, mais je n’aime plus ma job de maman, moi qui, dans la vingtaine et la trentaine, me serais coupé un bras pour m’occuper jour et nuit d’un enfant. Elle le ressent et je m’en veux. Autant pour elle que pour moi, j’aurais dû renoncer.
Ginette, 62 ans, mère de Marie-Lou, 16 ans, adoptée en Chine à 3 ans
Il se peut qu’un enfant adopté soit disposé à accéder au niveau maman ou papa, qu’il soit même très demandeur, en besoin et en attente et, aussi surprenant que cela puisse sembler, que ce soit l’adulte qui n’y parvienne pas.
1. LA DÉCEPTION DU PARENT
Il se peut que le parent soit tellement déçu de l’enfant qui lui a été confié, qu’il ne peut dépasser ses premières impressions. Ce peut être la lourdeur de son état de santé, son âge, ses caractéristiques physiques moins harmonieuses, voire les circonstances particulièrement éprouvantes de la première rencontre, y compris les réactions étranges ou intenses de l’enfant les premiers jours. L’enfant secrètement imaginé et idéalisé est si différent de l’enfant réel, que l’adulte peut rester dans les phases premières du deuil. Il est alors submergé par un profond sentiment d’injustice envers le hasard, Dieu ou la vie au point de le rendre incapable de se centrer sur les besoins fondamentaux de l’enfant en souffrance et en besoin.
2. LES TRAUMATISMES DU PARENT
Les caractéristiques de l’enfant peuvent littéralement faire exploser de petites ou grosses « mines antipersonnel 28 » émotives de l’adulte, c’est-à-dire faire resurgir une vulnérabilité due à des traumatismes mal soignés ou à une histoire personnelle d’attachement très insécurisée. Dans ce cas-là, les « mines » de l’enfant, donc ses traumatismes à lui, vont ressortir également. Le territoire affectif entre l’enfant et son parent se transforme alors en champ de bataille rendant le processus d’attachement impossible. Si une telle chose se produisait, le parent ne doit pas laisser la honte l’empêcher de demander de l’aide rapidement.
3. LE SCÉNARIO ÉTABLI PAR LE PARENT
Il se peut aussi que le parent n’ait pas bien saisi le sens profond du geste d’adoption. Certains adultes s’engagent dans un projet d’adoption pour des raisons avant tout humanitaires. Ils souhaitent sincèrement accueillir des enfants dans le besoin, leur ouvrir leur foyer et leur famille, mais n’ont pas nécessairement le désir d’obtenir le statut de papa ou de maman. Ils se voient comme des tuteurs, des mentors, mais ne souhaitent pas une relation d’attachement parent-enfant. Dans certaines situations, un professionnel en adoption a pu bien saisir les inconvénients, mais aussi les avantages d’une telle situation. Cela pourra alors lui permettre de faire un jumelage parfait entre ces personnes et des enfants beaucoup plus âgés, eux-mêmes incapables de s’attacher aussi intimement ou au-delà de cette étape dans leur développement. Mais sans jumelage professionnel, surtout en adoption internationale, le hasard peut mettre en contact avec cet adulte, un enfant en immense besoin d’un maternage dans tous les sens du terme. Le hasard ne fait pas toujours bien les choses.
4. L’ÉTAPE DE VIE DU PARENT
Il arrive que le désir de devenir une maman ou un papa ait été très puissant, très sain et bien réel pendant une partie de la vie de l’adulte. En effet, le besoin de se reproduire, de fonder une famille, d’avoir la joie de voir grandir des petits humains peut être très présent à une certaine étape 29 . Il se passe parfois de nombreuses années entre le dépôt d’un dossier d’adoption et l’arrivée d’un enfant. Ce désir peut finir par s’estomper et rendre trop exigeant le travail de parent.
Toutes ces situations ne finissent pourtant pas en échec ou en renoncement. Le bonheur peut être au rendez-vous, à condition de demander l’aide d’un professionnel de la normalité adoptive afin d’aider le parent à mettre en place tous les facteurs de protection nécessaires.
C’est pourquoi nous verrons plus loin l’importance d’avoir dressé, lors de la préadoption, une liste de ressources professionnelles, et prévu des ressources financières et des assurances afin de couvrir les suivis médicaux et psychosociaux en postadoption. En adoption, mieux vaut se préparer au pire et se donner les moyens de réagir. Devenir parent est rarement un long fleuve tranquille !


28 Voir le chapitre 3, Le travail du jardinier : devenir un bon tuteur pour sa petite plante .

29 Christophe Fauré. Maintenant ou jamais ! La transition du milieu de la vie , Paris, Albin Michel, 2011.



FICHE PÉDAGOGIQUE ADOPTEPARENTALITÉ N O 48 Résumé des réactions de l’enfant (la petite plante) et du parent (le jardinier) à chaque étape du CAAASÉ
Objectif : offrir un résumé des réactions habituelles selon les étapes que l’enfant et le parent auront à vivre
Public cible : tous les parents adoptants
Période favorable durant le CAAASÉ : avant et à tout moment pendant la première année
Chaque situation adoptive est unique. Cela dit, nous vous proposons un résumé des réactions autant du côté du parent jardinier que du petit enfant « plante » à chacune des étapes du CAAASÉ. Une bonne dose d’empathie est toujours utile.


ÉTAPES DU CAAASÉ
RÉACTIONS DE L’ENFANT « PLANTE »
RÉACTIONS ET TÂCHES DU PARENT JARDINIER
CHOC • Je suis déraciné et j’ai mal. • Je perds tous mes repères sensoriels. • Je suis en choc et en danger. Je ne comprends rien à ce qui se passe. • J’ai peur de cet inconnu. Je ne peux pas survivre sans lui. • Je ne comprends pas ce qu’il attend de moi. • Je ne comprends pas pourquoi il s’intéresse à moi. • C’est moi qui déracine brusquement cette plante. • C’est pour son bien, mais c’est pénible à voir. • Je dois être empathique. • Je suis encore un inconnu pour cet enfant. • Je dois répondre à ses besoins avant les miens. • Je dois être le plus présent et le plus rassurant possible. • Il se peut que je ressente déjà de l’amour pour cet enfant. • Il se peut aussi que je ne ressente aucun lien pour l’instant. • Je ne sais pas toujours quoi faire comme parent. • Je ne saisis pas ses réactions émotives.
APPRIVOISEMENT • Je me sens si vulnérable hors de mon jardin. • Je n’aime pas le pot où on m’a mis. • Cet inconnu semble un donneur de soins digne de confiance, il ne semble pas dangereux. • Je reste sur mes gardes. J’accepte ses soins pour le moment, car je n’ai pas le choix. • Je suis encore très stressé, triste et parfois en colère. • Je dois me comporter en jardinier bienveillant, laisser cette petite plante s’acclimater avant de la replanter. • Je deviens un autre donneur de soins pour cet enfant. • Je dois d’abord répondre à ses besoins fondamentaux : santé, nourriture et sécurité physique. • Je dois absolument rester calme et sécurisant devant les émotions intenses de l’enfant.
ADAPTATION • Me voici replanté dans un nouveau sol, mais je suis encore faible, car je n’ai pas de nouvelles racines. • Je dois comprendre à quoi sert le lieu où je suis et qui sont les gens qui y habitent avec moi. • J’ai mille choses à apprendre. Je suis souvent confus et stressé. • J’ai souvent peur et je suis triste. • Je ne sais pas encore que je suis ici pour toujours. J’apprécie les grandes personnes qui s’occupent de moi. • Elles sont gentilles avec moi, me nourrissent, me soignent, me protègent. • Je ne comprends pas encore exactement ce qu’elles attendent de moi. Je les surveille. • Je reste sur mes gardes. • Je mets la plante en terre et je l’aide à prendre racine avec grand soin. • Je ne la bouge pas. • Je la protège des intempéries. Je suis proactif et lui donne eau et nourriture. • Je dois m’adapter et aider l’enfant à s’adapter à la réalité de la vie de famille . Je me sens de plus en plus compétent à gérer le quotidien, à saisir les besoins de l’enfant. • La santé, le développement de l’enfant s’améliorent. • La routine d’hygiène de vie est encore complexe. • Le bien-être de cet enfant me tient de plus en plus à cœur. • Si je ne ressens pas encore un amour parental total, j’ai de plus en plus d’affection pour lui. • Je me préoccupe de lui jour et nuit. • Je suis indulgent envers moi-même si tout n’est pas parfait dans la maison.
ATTACHEMENT phase 1 • J’ai des nouvelles racines. Je m’habitue à mon nouveau jardin. • J’ai maintenant des parents : un père, une mère et j’ai une meilleure idée de leur raison d’être. Je leur fais de plus en plus confiance. J’aime ce qu’on fait ensemble. Je recherche leur présence. J’accepte de suivre leurs règles. Je m’adresse à eux en cas de besoin. Je reste encore un peu méfiant de la permanence de cette relation. • Je vois le résultat de mes efforts. • La petite plante s’épanouit doucement. • Je me sens le parent (père ou mère) de cet enfant. • Je sens que la relation est de plus en plus solide et tendre. • Les responsabilités parentales sont devenues généralement agréables et gratifiantes. • L’enfant dort mieux, mange mieux, fait moins de crises, accepte plus facilement mon autorité. • Nous vivons des moments de grandes joies ensemble. • Je sens que l’enfant est encore insécurisé. Je dois encore travailler le lien de confiance.
ATTACHEMENT phase 2 • Je suis dans MON jardin. Il est le plus beau et j’en suis fier. • J’ai le meilleur jardinier au monde. • C’est MA maman et MON papa. J’aime être près d’eux, me coller sur eux pour jouer ou pour être consolé. Je suis précieux et important pour lui. • Je suis unique au monde pour lui. Je sens qu’il sait que j’existe, même quand il n’est pas avec moi. J’ai confiance qu’il reviendra toujours. C’est auprès de lui que je préfère être. Je fais des efforts pour que notre relation soit agréable. • Je me sens totalement LA maman de MON enfant. • Je me sens en général compétent et en contrôle de la vie de famille. • Ma petite plante fait de magnifiques fleurs, comme j’en avais toujours rêvé. C’est la plus belle, car c’est la mienne. J’aime profondément cet enfant. • Je ne peux plus imaginer ma vie sans lui. Je suis devenue la vraie maman, ou le vrai papa, de MON enfant. • On se regarde tendrement dans les yeux et on se comprend sans se parler. • Je sens désormais une connexion affective et physique très forte. • J’aime profondément cet enfant et je sens qu’il m’aime autant. • Il est devenu unique au monde pour moi. Il fait partie de moi.
SEVRAGE • Je n’aime pas me séparer de mon parent. • Je proteste un peu, pas trop longtemps. • Mais j’ai suffisamment confiance dans le lien entre moi et mon parent pour qu’il me confie temporairement à des membres de la famille élargie, à une gardienne ou à une éducatrice en garderie ou un professeur. • Je dois mettre mon enfant en situation de courte séparation afin qu’il fasse l’expérience de mon retour. • Ce n’est pas toujours facile pour moi de le quitter. • J’arrive à le rassurer que le lien existe toujours entre nous.
ÉQUILIBRE • Je suis en général rassuré que le lien entre mon parent et moi est solide et permanent même quand je ne suis pas avec lui. • Je préfère toujours que ce soit lui qui s’occupe de moi. • Mais je prends maintenant plaisir à explorer le monde avec d’autres grandes personnes. • Je demeure souvent inquiet, mais mon parent sait me rassurer au besoin. • Je sens le lien d’attachement beaucoup plus solide. • Je peux retourner à mes occupations d’adulte (travail, loisirs, études). • Je peux désormais confier mon enfant à un adulte de confiance sans avoir peur qu’il se sente abandonné ou que cela brise notre relation d’attachement. • Je suis dans une belle vie de famille, même si mon enfant garde sa normalité adoptive.


En bref
1. La première année après l’adoption se divise en six étapes distinctes et successives nommées : le choc, l’apprivoisement, l’adaptation, l’attachement, le sevrage et l’équilibre. 2. Peu importe les conditions, la première rencontre sera vécue comme un choc psychologique et physiologique pour le parent et pour l’enfant qui seront submergés par des hormones de stress. Cette étape dure en moyenne 3 jours. 3. Pendant la période d’apprivoisement, ce sont uniquement les parents qui doivent répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant pour le convaincre qu’ils sont de bons donneurs de soins et qu’ils ont des bonnes intentions envers lui. Cette étape dure environ trois semaines. 4. Pendant la période d’adaptation, les parents fournissent à l’enfant ce qu’il lui faut pour reprendre une meilleure santé physique et développementale, se sentir en sécurité dans son nouveau foyer, acquérir la langue et intégrer des routines familiales prévisibles grâce aux pictogrammes. Ce sont uniquement les parents qui répondent aux besoins fondamentaux, mais la famille élargie peut interagir et jouer avec l’enfant. Cette étape dure trois mois. 5. Pendant la période d’attachement, les parents se concentrent sur la consolidation du lien de sécurité, de confiance, de bienveillance en décodant de mieux en mieux le langage d’attachement de l’enfant et en lui enseignant un comportement plus sécurisé. Des minisevrages peuvent commencer. Les autres adultes de la famille peuvent jouer un rôle de donneur de soins plus actif. Cette étape dure trois saisons. 6. C’est pendant la période de sevrage que commence graduellement la garde non parentale si les deux parents retournent travailler. Les papas sont généralement plus à l’aise pour accompagner l’enfant dans cette étape qui devrait s’échelonner sur trois semaines. 7. La période d’équilibre se caractérise par la stabilisation des joies et des défis de la vie de famille où l’autonomie de l’enfant côtoie sa dépendance saine selon son âge et ses besoins plus ou moins spéciaux. Cette période dure pour tout le reste de la vie de famille ! 8. Les étapes du processus d’attachement, que ce soit pour les enfants modèle de base ou pour les enfants adoptés, sont comparables à une cible avec des territoires affectifs à conquérir. Le processus d’attachement pour les enfants modèle de base commence par le milieu qui est un territoire plus intime nommé « papa et maman », puis se déplace vers l’exploration de l’univers. 9. Le processus d’attachement pour les enfants dans la normalité adoptive part dans le sens inverse. Il débute dans les territoires extérieurs de la cible pour avancer vers le milieu de la cible. En d’autres mots, avant de pouvoir occuper le territoire affectif et sensoriel « papa et maman », l’enfant devra les accepter comme donneurs de soins, puis famille, puis père et mère. 10. Pour réussir à franchir sereinement chacune des étapes, le parent doit être sensible, solide et pas trop intrusif. Il doit être bien outillé pour interpréter correctement les réactions physiques et affectives de l’enfant selon ses différents besoins. 11. Pour certains enfants, franchir parfaitement toutes les étapes du CAAASÉ est difficile. Ils refuseront l’intimité et n’accepteront pas de considérer leurs nouveaux parents comme une maman et un papa. Soit ce territoire affectif est déjà pris par le souvenir d’un premier parent ; soit ce territoire est rempli de traumatismes trop souffrants ; ou encore les nouveaux parents ont été physiquement et émotionnellement trop intrusifs, trop rapidement. 12. C’est parfois les parents eux-mêmes qui peinent à entrer dans ce territoire intime et à se considérer comme une maman ou un papa. Soit ils vivent un trop grand écart entre l’enfant idéalisé et l’enfant réel ; soit les traumatismes particuliers de l’enfant réactivent leurs propres traumatismes semblables ; ou encore la conception du rôle de parent ne correspond pas aux besoins de l’enfant ; enfin le parent peut avoir dépassé l’étape de vie où le désir de devenir maman ou papa est plus fort que les défis à relever.

En SAVOIR plus
Voir le chapitre 2, L’adopteparentalité : démystifier les mythes pour devenir tuteur de la résilience de l’enfant , du premier livre de la collection Adopteparentalité, La Normalité adoptive : les clés pour accompagner l’enfant adopté , p. 67.
En SAVOIR encore plus
Fauré, Christophe. Maintenant ou jamais ! La transition du milieu de la vie , Paris, Albin Michel, 2011.
Gray, Deborah D. Nurturing Adoptions : Creating Resilience after Neglect and Trauma , Indianapolis, Perspective Press, 2007.
Hughes, Daniel A. Building the Bonds of Attachment : Awakening Love in Deeply Troubled Children , Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield Publishers, 2004.
Noël, Louise. Je m’attache, nous nous attachons : le lien entre un enfant et ses parents , Montréal, Sciences et Culture, 2003.



CHAPITRE 2
Connaître la langue du pays de l’adoption : l’attachement


Allégorie
Y a-t-il un traducteur dans la salle ?

Paroles de parent
Sur l’étage pédiatrique où je travaillais comme infirmière, j’avais la réputation d’avoir « le tour » avec les enfants. J’étais convaincue que mes dix ans d’expérience professionnelle m’avaient parfaitement préparée à comprendre et à prendre soin de ma cocotte dès son arrivée. Le retour à la maison fut tout un choc pour mon ego*. Je savais logiquement que je faisais les bons gestes, mais ma fille ne réagissait jamais comme les autres enfants dont j’avais pris soin auparavant. Elle passait d’un regard vide aux pleurs hystériques à des gestes agressifs. Elle était comme un yoyo pendant toute la journée.
Malgré mes efforts, je n’arrivais pas à saisir ce qui déclenchait ses réactions intenses, ni à réagir correctement pour l’apaiser, la rassurer. Cette enfant était un mystère. Je n’y comprenais rien. Moi qui suis de nature calme, je découvrais avec horreur que l’anxiété commençait à me ronger le ventre.
C’est grâce à la réponse d’une autre maman adoptive sur une ligne de discussion que j’ai enfin trouvé une sorte de « dictionnaire » pour traduire les comportements de ma fille : la langue d’attachement !
Amélie, maman de Marion, 11 ans, adoptée à Haïti à 2 ans et demi
Les futurs parents adoptants à l’international s’inquiètent terriblement à propos des problèmes de communication verbale entre eux et leur nouvel enfant adopté. Certains suivent des cours de mandarin ou d’espagnol avant de partir chercher l’enfant. L’intention est bonne, toutefois, il y a plus important encore que la langue parlée, c’est ce qu’on appelle en adopteparentalité le « langage ou la langue d’attachement » de l’enfant adopté.
Le « pays » dans lequel vous allez accueillir votre enfant et cultiver votre « jardin » famille, n’est pas tout à fait semblable à celui de la parentalité biologique. En devenant un parent par adoption, vous pénétrez dans un territoire nouveau demandant d’acquérir certaines connaissances afin que le voyage soit une réussite et non une aventure éprouvante.
Dans ce chapitre sur l’attachement 30 , vous trouverez un « dictionnaire de traduction » pour mieux commencer ce voyage, et une liste des comportements à adopter avec votre enfant. Devoir apprendre une nouvelle langue d’attachement fait partie de la normalité adoptive. Connaître ce langage n’est pas uniquement utile pour lui ; il aide surtout à la création du lien d’attachement du parent envers son enfant. En adoption, il est rare qu’un enfant arrive avec un comportement d’attachement* facile à interpréter et avec des réactions faciles à apaiser. Le parent devra commencer par reconnaître les comportements de son enfant et ne pas considérer ses réactions comme une preuve de sa propre incompétence.


30 Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 221.



SAVOIR 1
Amour et attachement sont-ils synonymes ?
Dans la croyance populaire, l’amour et l’attachement sont souvent des concepts que l’on confond. À tort…
L’attachement parent-enfant a beaucoup plus à voir avec un profond sentiment de confiance, de sécurité, d’apaisement. C’est une connexion affective réciproque qui unit profondément deux humains : une petite et une grande. L’amour est un des ingrédients souhaitables de l’attachement, mais il ne garantit en rien la réussite de la recette.
Sans ce lien, il sera difficile pour tout parent de répondre aux besoins fondamentaux de sécurité, de stabilité, de soins quotidiens de son enfant. Un parent peut aimer son enfant, mais être incapable de décoder ses messages et d’y répondre adéquatement. Dans ce cas, l’enfant ne s’attachera pas ou fabriquera un attachement compliqué ou malsain.
Accueillir un enfant avec un comportement insécurisé et réussir à lui apprendre un comportement plus sécurisé, c’est l’essence même du geste d’adoption. Pour ce faire, le parent devra se transformer en reprogrammateur de circuit neurologique. Une des tâches du parent adoptant sera en effet de modifier en douceur la « mauvaise programmation » de l’amygdale hyperactive de l’enfant 31 . Ainsi, les parents actuels, bien qu’ils ne soient pas à l’origine, ou coupables, de cette mauvaise programmation, seront néanmoins capables d’apaiser, de calmer l’amygdale de leur enfant afin de lui enlever peu à peu sa peur de l’abandon* 32 , du rejet et son angoisse de décevoir.


31 Voir le chapitre 5, Peur du rejet, de l’abandon et peur de décevoir du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 155.

32 Voir Anxiété de séparation .


SAVOIR 2
Qu’est-ce que le lien d’attachement ?

L’attachement, c’est le lien affectif profond, invisible, fort et efficace qu’établit le nourrisson, puis le jeune enfant avec son principal fournisseur de soins. Ce principal donneur de soins devient alors sa figure d’attachement, le camp de base de sécurité de l’enfant.
En parentalité biologique, ce camp de base est habituellement la maman. Mais ce peut être toute grande personne qui saura le mieux en prendre soin au quotidien, car le lien d’attachement se tisse au quotidien, dans la mesure où le donneur de soins décode les signaux de détresse, les autres besoins de l’enfant et sait y répondre sans tarder. Le cerveau du bébé humain est à la naissance le moins développé et le plus fragile de tous les bébés mammifères. Sans la protection constante d’une figure d’attachement pendant plusieurs années, le bébé ne survit tout simplement pas. Des études scientifiques ont mis en évidence les effets potentiellement catastrophiques du manque de nourriture physique, mais aussi sensorielle, affective, cognitive et sociale sur le développement et le fonctionnement futur du cerveau humain. L’attachement parent-enfant est l’une des plus importantes raisons de la survie de l’espèce humaine.
En d’autres mots, le lien ne se tisse pas principalement dans le partage de moments agréables entre l’adulte et l’enfant. Il se tisse dans les milliers de moments où le bébé vulnérable exprime ses besoins que l’adulte réussit à satisfaire afin de l’apaiser. L’attachement et l’apaisement sont des concepts indissociables.
Grâce à ce lien, la figure d’attachement permet à l’enfant de développer tout le potentiel de son cerveau. La qualité de la réponse à la détresse de l’enfant est ce qui fabrique des circuits efficaces entre les trois principales parties du cerveau (sensations, émotions et cognitions 33 ). Son cerveau peut alors se nourrir de stimulations sensorielles, affectives et cognitives sans avoir constamment peur, et ainsi se développer en puissance et en performance. L’enfant apprend alors à bien décoder son monde intérieur, le monde qui l’entoure et à entrer sainement en relation avec les autres êtres humains. C’est ce qui lui permet de grandir avec le sentiment de sécurité et de confiance nécessaire pour qu’il puisse utiliser tout son potentiel.
Grâce à ce lien, le parent se sent compétent à décoder les comportements d’attachement de son enfant pour pouvoir ainsi mieux l’apaiser, le guider, l’aimer.


33 Voir le schéma à la page 69 : L’attachement remplace le cordon ombilical .


SAVOIR 3
Le comportement d’attachement est-il inné ou acquis ?
Les comportements d’attachement qui consistent à alerter l’adulte en cas de détresse ou de besoin sont innés dès sa naissance. Les balbutiements du comportement d’attachement sont instinctifs. Comme le petit humain ne peut s’exprimer par la parole, la nature l’a pourvu d’un vocabulaire non verbal. Il est déjà actif dans le cerveau des sensations* et des émotions*, que l’on appelle le cerveau d’en bas. C’est le cerveau d’en bas qui va manifester les besoins légitimes et normaux de tous les bébés humains.
La nature sécurisée ou insécurisée des comportements d’attachement est acquise dans les premières années de la vie. Il faut absolument l’intervention adéquate d’un donneur de soins bienveillant pour peaufiner les outils d’attachement. Le cerveau du bébé est en attente de recevoir les stimulations affectives qui vont déterminer la sorte de langage d’attachement qu’il parlera. Le style d’attachement* sécurisé ou insécurisé se fixe alors dans le cerveau, comme un programme informatique. Un bébé humain doit pouvoir utiliser toutes les parties de son cerveau pour résoudre des problèmes, s’apaiser et apprendre. Sa survie et la qualité de son développement vont dépendre de la qualité des connexions sensorielles, affectives et cognitives. Le langage d’attachement dépend donc de ce à quoi l’enfant a été exposé après sa naissance.


SAVOIR 4
Comment ce lien se fabrique-t-il dans des conditions habituelles ?
Pour utiliser une image, imaginons le lien d’attachement comme une sorte de câble invisible et virtuel (wifi) qui remplace le cordon ombilical. On sait que, pour le fœtus, le cordon ombilical sert d’émetteur de besoins et de récepteur des réponses à ces besoins qui agit en boucle rétroactive. Dès que le bébé naît, dès que le cordon ombilical est sectionné, le bébé se retrouve en péril. Il ne peut pas prendre soin de lui-même. Il se met en mode d’appel de détresse. Il pleure pour qu’un adulte vienne prendre soin de lui.
Les comportements d’attachement peuvent consister à pleurer, saisir, se cramponner, chercher, se rapprocher, ramper, marcher ou courir en direction de quelqu’un, suivre, sourire, être mignon, accueillir, tendre les bras ou émettre des vocalises. Le bébé émet des signaux de détresse ou de séduction, le donneur de soins* 34 les reçoit. Le donneur de soins va chercher à entrer en relation avec l’enfant grâce à des mots, des gestes, des expressions empathiques. Si le donneur de soins est disponible et de surcroît lui-même assez sécurisé, il mettra des mots sur ce qu’il perçoit du besoin. L’adulte va traduire à l’enfant le besoin qui se cache sous l’émotion intense exprimée. Il va possiblement réussir à trouver les gestes justes comme donner à manger, changer une couche ou donner un médicament qui vont calmer, apaiser l’enfant. Ce faisant, il trace les bases du circuit de rétroaction d’un attachement sécurisé que l’on appelle aussi le « cercle de confiance* 35 ».
La survie et le développement de l’enfant vont dépendre entièrement de la réussite ou de l’échec de ces échanges affectifs et physiques. Le plus grand espoir d’un nourrisson est que sa maman biologique le repère, le prenne contre elle et, dans une bouffée d’émotion et d’ocytocine 36 , s’attache à lui en choisissant de le protéger pour toujours, et ce, même au péril de sa propre vie.
L’attachement remplace le cordon ombilical



34 Voir Figure maternante .

35 Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 221.

36 L’ocytocine est une hormone que l’on appelle « l’hormone de l’amour et de l’attachement ».


SAVOIR 5
Les comportements du donneur de soins sont-ils les seuls facteurs de protection ou de risques qui influencent l’attachement ?
La réponse est tout simplement non.
Il est grand temps que l’on sache que les parents ou autres donneurs de soins ne sont pas les seuls coupables des problèmes d’attachement, ni les seuls responsables d’un attachement sain. Il est vrai qu’il existe plus de facteurs de risques en adoption. Mais la parentalité biologique n’est pas à l’abri non plus. Devant les comportements d’attachement insécurisé d’un enfant, il est trop simpliste de porter un jugement en pointant uniquement l’incompétence des parents. Le blâme et la honte sont les pires ennemis d’un attachement sain.
Pour que se produise l’attachement, plusieurs déterminants vont agir dans un système dynamique. Certains éléments de ce système vont s’unir pour devenir des facteurs de protection permettant la création d’un langage d’attachement sécurisé. Ils vont permettre au donneur de soins d’être disponible, sensible, apaisant et compétent pour faire son travail auprès de l’enfant. Certains autres déterminants vont quant à eux nuire à la capacité qu’a l’adulte de jouer son indispensable rôle auprès de l’enfant.
En adopteparentalité, nous divisons ces facteurs en quatre éléments. Nous reprenons l’allégorie de la petite plante transplantée soignée par un jardinier dans un jardin soumis aux délices ou aux supplices de la météo. 1. Le jardinier : les facteurs de protection ou de risques sont les caractéristiques du parent lui-même et sa capacité à installer les meilleurs facteurs de protection. 2. La petite plante : les facteurs de protection ou de risques sont les caractéristiques et les besoins de l’enfant, tels qu’ils sont déterminés par les facteurs de risques et de protection de son vécu préadoption. 3. Le jardin : les facteurs de protection ou de risques sont le jardin de la rencontre entre l’enfant et le parent où se passeront les interactions nécessaires à la fabrication du lien. C’est un lieu où le parent doit idéalement prévoir et utiliser le matériel spécifique à la normalité adoptive. Un lieu où la présence comme l’absence de ressources peuvent influencer le résultat de la greffe. 4. La météo : les facteurs de protection ou de risques sont les hasards agréables ou désagréables de la vie, hors du contrôle des humains. Les événements subits, imprévisibles qui peuvent favoriser ou nuire à la greffe.
Bien entendu, ces mêmes facteurs peuvent aussi influencer la vie des enfants biologiques : • un jardinier incapable de jouer son rôle (p. ex. : des parents avec de graves problèmes de santé physique ou mentale ou porteurs de sévères traumatismes) ; • une petite plante mal en point (p. ex. : un grand prématuré, un enfant souffrant d’un handicap physique ou sensoriel ou d’une maladie grave) ; • le jardin des ressources insuffisantes ou inexistantes (p. ex. : des parents sans argent pour faire soigner un bébé constamment en douleur ou pour simplement lui donner à manger) ; • une météo catastrophique à la naissance (p. ex. : une maman qui décède et un papa trop en choc pour s’occuper correctement du bébé).
Alors, qu’est-ce qui est si différent dans une situation adoptive ? Trois choses : 1. Une petite plante plus fragilisée. L’enfant nouvellement adopté aura été soumis à beaucoup plus de facteurs de risques avant son arrivée dans sa famille qu’un bébé naissant désiré et né à terme en bonne santé. Pensons-y. Si tous les besoins de cet enfant avaient été parfaitement comblés, il ne serait pas légalement et moralement adoptable. C’est parce que sa santé, sa sécurité et son développement sont compromis que l’on doit lui trouver le meilleur facteur de protection qui soit : une famille adoptive.
Contrairement à un bébé naissant en bonne santé, ces facteurs ont fragilisé l’enfant. Ces blessures, ces malnutritions (physique, sensorielle, affective, cognitive et sociale) et ces traumatismes précoces sont autant de mines antipersonnel que l’enfant va transporter dans son bagage. Certains en auront peu (les enfants fleur de printemps*), d’autres un peu plus (les enfants fleur d’été*), les suivants beaucoup (les enfants fleur d’automne*) et finalement une minorité en auront énormément (les enfants fleur d’hiver*) 37 . Avant de pouvoir soigner l’enfant adopté dans son nouveau jardin, le jardinier devra doucement se transformer en habile démineur. 2. Des ressources encore insuffisantes en postadoption. Malgré de belles améliorations depuis les vingt dernières années, il faut se rendre à l’évidence : les pays d’accueil ne donnent encore pas suffisamment accès à des professionnels spécialisés en postadoption aux parents adoptants. Cela exige donc des nouveaux parents une préparation supplémentaire, notamment par rapport aux nouveaux parents biologiques qui ont accès facilement à des soins périnataux de qualité. Préparer les ressources pour son jardin adoptif implique un investissement d’énergie, d’argent et de temps, car il faut trouver et payer des services médicaux, psychosociaux ou de réadaptation, et ce, pendant un congé parental moins avantageux que celui offert aux parents biologiques. 3. Les réactions des jardiniers. À quelques nuances près, le profil des parents biologiques et celui des parents adoptants se ressemblent. Dans les facteurs de protection, comme dans les facteurs de risques. Bien sûr, en adoption, une évaluation psychosociale est réalisée, car prendre soin d’un enfant à entretien sophistiqué* n’est pas pour tout le monde et il est essentiel de protéger ces enfants déjà en grande souffrance.
Ce processus d’évaluation ne peut toutefois pas exiger que les postulants soient des superhumains sans faille. On espère trouver des adultes solides, équilibrés, disponibles, les plus sécurisés possible et normalement imparfaits ! Cela signifie que le jardinier en herbe sera lui aussi porteur d’un certain nombre de mines antipersonnel 38 . Aucun adulte au monde, ni aucun postulant à l’adoption ne peut prétendre n’avoir aucune vulnérabilité, aucun défaut, aucun petit traumatisme enfoui. Mieux vaut en être humblement conscient et en connaître la nature avant de se lancer en adoption pour pouvoir ainsi prendre les moyens de trouver et de désamorcer ces mines avant que l’enfant arrive, sinon tout de suite après.
Comme l’affirme de façon si limpide et pertinente mon collègue et ami, le D r Jean-François Chicoine : « Presque tous les enfants sont adoptables, mais cela dépend par quel parent. » Pour devenir un parent compétent et heureux, il faut prendre conscience de nos forces et de nos limites. En d’autres mots, il faut savoir quelle sorte de jardinier on veut et peut devenir. Soyons très clairs : les jardiniers paresseux vivent habituellement bien mal leur adoption. Soyons plus clairs encore : aucun traitement, qu’il soit médical ou psychothérapeutique, ne peut transformer une orchidée d’hiver en tulipe de printemps…
En résumé : L’évaluation psychosociale cherche à déterminer que le futur parent possède ou détient beaucoup plus de facteurs de protection 39 que de facteurs de risques. Il ne faut pas oublier que l’enfant adopté va placer ses mines entre lui et son nouveau parent, dans le jardin. Des mines qui vont s’ajouter à celles du parent, ce qui en adoption rend la situation différente, plus complexe et littéralement plus explosive. Et d’après vous, qu’est-ce qui est le plus efficace pour faire sauter une mine ? La présence d’une autre mine !


Les mines antipersonnel sont des armes sournoises et cruelles. Dans certaines zones de guerre, elles sont dissimulées dans le sol où elles peuvent rester fonctionnelles pendant des décennies. On peut totalement ignorer leur présence jusqu’au moment fatidique où l’on y pose le pied, ce qui déclenche le mécanisme d’explosion. Elles ne tuent pas toujours, mais infligent des blessures atroces aux jambes afin d’empêcher un soldat de combattre. Cela oblige par ailleurs ses camarades à l’évacuer, privant ainsi l’adversaire de nombreux combattants.
En adopteparentalité, nous désignons symboliquement les vulnérabilités ordinaires telles que le manque de patience ou une santé plus fragile, comme des petites mines antipersonnel. Tous les adultes du monde ont des petites mines en eux. Ces dernières nuisent cependant rarement à la création d’un lien d’attachement sain. Plus dangereuses sont les grosses mines. Celles qui ont été fabriquées par des épreuves précoces qui se sont transformées en traumatismes plus graves. Des épreuves comme des deuils, des abandons, de la négligence ou de la maltraitance physique ou sexuelle. Ces mines sont souvent minimisées ou niées par certains adultes qui croient, à tort, qu’en n’y pensant plus, tout se réglera avec le temps ou la volonté. Toutefois, ces mines peuvent gravement handicaper la mise en relation d’attachement avec un enfant. Surtout un enfant lui-même porteur de grosses mines.
Situation d’attachement biologique : Un nouveau parent place toujours quelques mines et un bébé naissant ne place aucune mine dans le champ de la relation

Situation d’attachement adoptive : un nouveau parent place toujours quelques mines et l’enfant adopté aussi.

C’est la présence de mines chez l’enfant et chez le parent dès le début de la relation qui rend le travail du jardinier plus délicat. Un parent biologique doit uniquement surmonter ses propres mines pour s’approcher physiquement et émotionnellement de son enfant. Un parent adoptant doit non seulement surmonter ses propres mines, mais éviter qu’elles fassent exploser les mines de l’enfant et vice versa. Il devra faire ce travail minutieux, en fournissant à l’enfant toutes les sortes de nourriture dont il a été privé et qui sont nécessaires à sa bonne programmation 40 tout en lui transmettant un langage sécurisé.


37 Voir le chapitre 4, La proposition : choisir sa petite plante .

38 Voir encadré, p. 73.

39 Voir le chapitre 4, La proposition : choisir sa petite plante .

40 Voir le chapitre 3, Le travail du jardinier : devenir un bon tuteur pour sa petite plante .



SAVOIR 6
Comment se fabrique la « langue 41 » de l’attachement sécurisé ?
En adopteparentalité, on appelle un enfant qui « parle » la langue de l’attachement sécurisé un petit piano*. On parle aussi de comportement d’attachement sécurisé. L’enfant piano n’a pas été exposé aux mêmes facteurs de risques que ses petits compagnons d’infortune devenus solos*, velcros* ou sumos* 42 . Il a pu se sentir en sécurité et compétent en utilisant simplement les comportements d’attachement que la nature lui a donnés (innés).
Quand il signalait sa détresse, le donneur de soins y répondait presque toujours de façon rapide, chaleureuse, cohérente et prévisible. Le donneur de soins répondait en grande qualité et en grande quantité, autant aux émotions positives que négatives exprimées par l’enfant. L’enfant a compris et appris que toutes les émotions humaines, agréables et désagréables, sont dignes d’être soulignées.
Toutes les interventions de cette figure d’attachement lui ont ainsi permis de construire des autoroutes neurologiques entre son cerveau d’en bas et son cerveau d’en haut. Grâce à ces autoroutes, il a appris à exprimer librement ses comportements d’attachement en sachant que l’adulte les accueillerait et les décoderait. Il s’est laissé apaiser en sécurité et en confiance par cette personne. L’enfant a fini par en faire SA figure d’attachement préférée, son camp de base. L’odeur de son parfum, le timbre de sa voix, la chaleur de son corps étaient suffisants pour calmer son stress causé par la faim, le froid, la peur ou l’inconfort d’une couche souillée. Chez l’enfant piano, ni la météo, ni le manque de ressources n’ont empêché le jardinier de pouvoir prendre soin de sa petite plante.
Pour l’enfant piano, la séparation d’avec sa figure d’attachement sera vécue comme un choc, une véritable épreuve, un deuil. Un enfant piano va protester d’être séparé de sa figure d’attachement. S’il ne la retrouve pas rapidement, il sombrera même dans une période dépressive, pour ensuite se résigner et finalement s’en détacher. Dans le meilleur des cas, cela fera de la place pour une future figure d’attachement. Dans le pire, il aura beaucoup de difficultés à s’attacher de nouveau. Ces réactions sont pénibles à voir et à vivre. Par contre, cette séparation n’effacera pas les circuits neurologiques d’un attachement sécurisé. L’enfant piano pourra réutiliser cette programmation avec un nouveau donneur de soins, à condition que ce nouveau donneur de soins soit lui-même suffisamment sécurisé pour parler le même langage et poursuivre le travail.
Voici une illustration des étapes qui favorisent la programmation d’un attachement sécurisé :
Comment fabriquer des connexions neurologiques sécurisées



Par ses attitudes, ses gestes, le ton de sa voix et ses paroles, le donneur de soins évoque les sensations ressenties par l’enfant, la nature de ses émotions et une explication puis refait le chemin inverse pour l’aider à se calmer. Il aide l’enfant à fabriquer ainsi les autoroutes neurologiques nécessaires à l’apprentissage du langage sécurisé.


41 Le terme « langue d’attachement » désigne le langage non verbal qui est exprimé dans un comportement d’attachement.

42 Voir le savoir 8, Quelles sont les sortes d’attachement insécurisé ? , dans le chapitre 2, Connaître la langue du pays de l’adoption : l’attachement .


SAVOIR 7
Comment se programme la « langue » de l’attachement insécurisé ?
Les comportements d’attachement insécurisé se développent lorsqu’un principal fournisseur de soins ne répond pas ou est dans l’impossibilité de répondre de façon rapide, chaleureuse, cohérente et prévisible aux comportements d’attachement exprimés par le bébé ou l’enfant. Cela se produit également lorsque l’enfant en orphelinat subit trop de changements de donneur de soins impliquant des réactions imprévisibles ou des attitudes différentes à son égard. L’un peut être sensible et bienveillant, mais un autre, déprimé, agressif ou anxieux.
Comment fabriquer des connexions neurologiques insécurisées

Le donneur de soins donne les soins de façon brusque, impatiente, irritable. L’enfant comprend que ses besoins dérangent et mettent l’adulte en colère.

Le donneur de soins ignore les comportements d’attachement de l’enfant et/ou le fait de façon indifférente, sans affection, absente physiquement et/ou émotionnellement. L’enfant comprend que ses besoins ne sont pas importants.


Le donneur de soins répond rapidement, mais avec anxiété, nervosité, maladresse. L’enfant comprend que ses besoins affolent et stressent l’adulte qui ne sait pas comment l’apaiser, que ses besoins dérangent et mettent l’adulte en colère.
L’attachement insécurisé est une stratégie adaptative pour survivre le mieux possible à un environnement hostile.

L’enfant a trop de donneurs différents ou un seul donneur de soins, mais qui a des humeurs et attitudes instables, imprévisibles.
Les recherches scientifiques des vingt-cinq dernières années nous ont confirmé qu’en réaction à de multiples épisodes traumatisants vécus en bas âge, l’enfant se fabrique un langage se traduisant par un ensemble de comportements liés à l’attachement insécurisé. Et ces comportements peuvent être totalement déroutants et agressants pour un adulte qui ne s’est pas familiarisé avec la normalité adoptive et est encore novice en attachement insécurisé.
Un enfant qui arrive dans une famille avec un comportement d’attachement insécurisé ne peut pas immédiatement adopter un nouvel adulte pour en faire sa figure d’attachement. Cela ne va pouvoir se faire qu’avec la mise en place, par le nouveau parent bienveillant et patient, de facteurs de protection. Ainsi, l’enfant va pouvoir apprendre une deuxième langue plus sécurisée.


SAVOIR 8
Quelles sont les sortes d’attachement insécurisé ?
Il semble qu’en l’absence d’une figure d’attachement adéquate qui apporte à l’enfant un apaisement de façon régulière, son exposition précoce au cortisol aurait un effet dévastateur sur la programmation d’apaisement. Cette exposition pourrait modifier fondamentalement les structures du cerveau du nourrisson. Les comportements d’attachement insécurisé sont tous des symptômes post-traumatiques qui se traduisent par de la méfiance et de l’hypervigilance envers les grandes personnes. En adopteparentalité, nous avons répertorié trois types d’enfants présentant ce style d’attachement : le solo, le velcro et le sumo. Si tous les langages de l’attachement insécurisé ont des racines communes, ils se traduisent par des comportements différents.
LE SOLO : L’ENFERMEMENT

L’enfant solo a appris que, pour sa survie, il valait mieux qu’il évite au maximum les interactions avec un donneur de soins. Cet enfant a bien essayé de manifester des comportements normaux d’attachement, mais ses appels d’urgence n’ont pas donné les résultats tant espérés. Aucun adulte ne recevait correctement le message, ni ne réagissait convenablement aux sensations et aux émotions envahissantes produites par son cerveau d’en bas.
Les adultes donneurs de soins qui incitent un enfant à devenir solo sont souvent absents physiquement ou émotionnellement, trop occupés ou préoccupés par leurs propres besoins. Quand ils interviennent auprès de l’enfant, ils le font de façon insensible, indifférente, comme si le bébé était un objet sans importance. Cet adulte répond peu aux signaux de l’enfant en ignorant particulièrement les émotions de protection de la vie comme la peur, la tristesse, la douleur ou la colère. C’est une personne peu chaleureuse, qui fait son devoir mécaniquement. Souvent ce donneur de soins ne veut pas être réactivé dans des souvenirs affectifs pénibles en voyant l’enfant souffrir.
Pour ne plus souffrir, l’enfant solo a donc fini par « désactiver » son système d’alerte rouge. Parmi les enfants présentant ce style d’attachement, on trouve souvent des enfants grandement négligés, laissés souvent seuls au point que leur cerveau a fabriqué une sorte de pare-feu entre leur cerveau des sensations et celui des émotions 43 . La libre circulation entre les deux parties est alors entravée. Faute de donneur de soins, « l’autoroute », ou le circuit, neurologique ne s’est pas créée. L’enfant va continuer à avoir des sensations de douleurs, de faim, de soif, de peur, de tristesse, en revanche, elles atteindront très peu le cerveau des émotions et encore moins le cerveau des cognitions*.
Le petit solo se tient donc toujours à une certaine distance du camp de base en faisant semblant d’explorer l’univers. Il a appris tout petit qu’il était très risqué de déranger le donneur de soins. Ainsi, il envoie très peu de signaux de détresse. Cela explique pourquoi un enfant avec des caries dentaires ne bronchera pas en buvant du lait froid ou grimacera à peine en recevant trois vaccins en ligne. Souvent, il présente des difficultés psychosomatiques : eczéma, maux de ventre, petites blessures. Comme si seul son corps pouvait parler (cerveau des sensations), mais sans expressions affectives (cerveau des émotions), sans mots ou explications (cerveau des cognitions). Il semble indépendant, autonome avec peu de besoins apparents. Pourtant, plus il vieillit, plus le petit solo désespère secrètement que l’adulte devine ses besoins.
Le solo : des sensations sans autoroutes efficaces vers des connexions émotives ou cognitives

Les réactions demeurent des sensations dans le cerveau d’en bas, mais sans rejoindre les émotions, ni les cognitions vers le cerveau d’en haut.
LE VELCRO : TOUJOURS CRIER AU LOUP

Les situations qui incitent un enfant à devenir velcro sont multiples. Tout d’abord, les expériences passées ont appris à l’enfant que les donneurs de soins peuvent disparaître à tout moment. Les multiples changements de milieu de vie, comme connaître plusieurs familles d’accueil ou multiplier les donneurs de soins à l’orphelinat 44 , sont des situations à risques. C’est ce qui conduit l’enfant à surveiller, à s’accrocher, à veiller à ne jamais laisser s’éloigner le donneur de soins. Il croit que le donneur va oublier qu’il existe s’il ne le voit pas ou ne l’entend pas.
Parmi les enfants présentant ce style d’attachement, on trouve souvent des enfants auxquels les donneurs de soins ont peu répondu aux signaux de détresse, ignorant surtout leurs émotions agréables, celles qui améliorent la vie, en ne les soulignant presque jamais. Dans cette mesure, l’enfant a intégré que l’expression d’une émotion positive n’est donc pas efficace pour attirer l’attention de l’adulte et qu’il réponde efficacement à ses besoins. Pour lui, seules des émotions de détresse exprimées de façon très forte peuvent avoir une chance d’être efficaces au point de parvenir très difficilement à se calmer.
Ces comportements rendent généralement les nouveaux donneurs de soins anxieux, préoccupés, les amenant à projeter leurs peurs, leur impuissance sur l’enfant et à le surprotéger d’un monde qu’ils perçoivent comme dangereux, sans parvenir pour autant à le rassurer. Plutôt que de calmer l’enfant, ils calment en réalité leurs propres angoisses en s’assurant de ne pas vivre de la culpabilité ou des reproches s’il arrivait quelque chose à l’enfant.
Contrairement à l’enfant solo, chez l’enfant velcro, le système d’alerte rouge, celui qui détecte les dangers, est loin d’être débranché. Au contraire, il est surutilisé, jamais au repos. Il sera toujours en mouvement, il sursautera au moindre bruit, attirera toujours l’attention, surveillera tous les détails de son environnement. L’adulte aura beau essayer de le calmer, de lui parler doucement, il restera fébrile. Comme si rien ne l’avait convaincu que l’apaisement par un donneur de soins stable était possible ou même souhaitable. Le cerveau du petit velcro va donc lui aussi établir un pare-feu entre son cerveau d’en bas et son cerveau d’en haut. L’enfant aura des sensations de douleurs et des émotions très envahissantes, mais pas les outils nécessaires pour les exprimer correctement et surtout pour les laisser être apaisées par son donneur de soins. Si leur « autoroute » neurologique se poursuit un peu plus loin que chez les solos, la boucle de rétroaction qui devrait partir du bas vers le haut pour ensuite redescendre calmer le bas n’a pas encore été complétée.
Le velcro va donc tout tenter pour garder le donneur de soins à proximité au cas où il arriverait quelque chose de vraiment urgent. Il est collant, exigeant, presque toujours en besoin de proximité, de soins, d’attention 45 . Il essaie par ailleurs de charmer son parent, car il est convaincu que l’adulte ne le trouvera pas important autrement. Il est hypervigilant et cherche dans son entourage des raisons d’alimenter sa vision acquise que l’univers est dangereux.
Le velcro : des sensations et des émotions, mais sans autoroutes efficaces vers des connexions cognitives

Les réactions sensorielles connectent avec des émotions de peur et d’anxiété, mais sans autoroutes efficaces vers les cognitions du cerveau d’en haut.
LE SUMO : LA COLÈRE EST SA MEILLEURE AMIE

L’enfant sumo est un enfant ayant reçu des soins imprévisibles. Parfois, les anciens donneurs de soins étaient disponibles et agréables, et d’autres fois, impatients et agressifs. Ils répondaient de façon irritable, exaspérée aux signaux de détresse normaux de l’enfant. Les adultes qui fabriquent des petits sumos minimisent, voire ridiculisent leurs émotions de peur ou de tristesse et ignorent les émotions agréables, qu’ils ne soulignent presque jamais. L’enfant comprend que l’expression d’une émotion dite faible, comme la peur ou la tristesse, n’est pas efficace pour qu’on réponde promptement à ses besoins. Ces donneurs de soins voient la vie comme un combat où l’enfant doit s’adapter et devenir autonome beaucoup trop jeune. L’expression de la peur, de l’insécurité ou de ce qu’ils considèrent futile est perçue comme une faiblesse, un caprice sans fondement. Seules des émotions désagréables comme la colère, l’agressivité, exprimées de façon très dramatique et exagérée, peuvent avoir une chance de faire agir l’adulte. Tant pis si cet adulte arrive en colère, au moins, le bébé aura reçu à manger.
Le sumo surutilise son système d’alarme en manifestant surtout de la frustration, de la colère, de l’agressivité. Il veut ainsi cacher ses peurs ou sa tristesse pour ne pas paraître faible. Chez les sumos aussi le cerveau aura fabriqué une sorte de pare-feu entre le cerveau d’en bas et celui d’en haut, à peu près à la même frontière que chez les velcros, et faute d’attention de la part d’un donneur de soins il n’a pu développer son autoroute. L’enfant a des sensations et des émotions très envahissantes, mais pas les outils nécessaires pour les exprimer autrement qu’avec agressivité et colère. Son système d’alerte rouge est aussi en constante utilisation.
L’enfant sumo exprime des comportements d’attachement. Il va signaler bruyamment sa détresse souvent avec des pleurs enragés pour faire venir le donneur de soins. Il va le faire en cachant ses émotions de tristesse, de peur ou ses sensations de douleurs sous la colère. Il est pris entre deux besoins contradictoires. D’une part, il a besoin de l’aide de l’adulte ; d’autre part, il ressent le besoin de se protéger des réactions violentes ou imprévisibles des adultes. C’est pourquoi dans la littérature, on parle d’un attachement ambivalent. En adopteparentalité, on compare souvent le petit sumo à un douanier imprévisible. Parfois, il laisse l’adulte entrer dans sa frontière physique et affective. D’autres fois, il va lui refuser l’accès sans aucune explication logique. Ainsi agressé, l’adulte se protège. Il s’éloigne en pensant que le petit sumo ne voulait pas de ses soins. Alors l’enfant peut immédiatement réclamer sa présence. Cela peut rendre fou un donneur de soins analphabète en langage d’attachement.
Dans les cas les plus sévères, le langage insécurisé de l’enfant sumo tend vers ce qu’on appelle « l’attachement désorganisé ». En adopteparentalité, on a baptisé l’enfant présentant ce langage le petit terroriste de maison 46 , tellement ses comportements peuvent être contradictoires et imprévisibles.
Important : Un parent qui accueille un enfant présentant un profil d’attachement désorganisé ne doit PAS essayer de le reprogrammer seul. Dans ce cas, une aide professionnelle 47 s’avère indispensable et urgente.
Le sumo : des sensations et des émotions, sans autoroutes efficaces pour activer les cognitions du cerveau d’en haut

Les réactions sensorielles connectent avec des émotions de peur cachées sous de la colère, mais sans autoroutes efficaces vers les cognitions du cerveau d’en haut.


43 Voir le schéma du cerveau de l’enfant solo ci-dessus.

44 Certains orphelinats offrent une plus grande stabilité. Certaines nounous ont peu d’enfants à la fois. Elles en prennent soin jour et nuit puisqu’elles demeurent sur place, sauf pour des congés mensuels de quelques jours où elles partent dans leur famille.

45 Voir la fiche pédagogique Adopteparentalité N° 39, Je sais que tu existes , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 409.

46 Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , du premier livre de la collection Adopteparentalité, op . cit ., p. 221.

47 Voir le chapitre 11, Les comportements difficiles .


SAVOIR 9
L’adoption : une rééducation à l’attachement sécurisé


Tranche de vie
Je me souviens que mon tout nouveau petit frère de 3 ans ne parlait que français au début. Puis il s’est mis à utiliser des mots en anglais, mais dans un ordre qui nous faisait bien rire mon frère aîné et moi. Il disait « I want that apple green » puis plusieurs mois après son arrivée du Québec, il a enfin dit : « I want that green apple. »
Ma mère lui avait tendrement souri et dit : « Oh Sweetheart, you are finally home ! »
Antonia, 64 ans, sœur de Roberto né en 1952 à la Crèche de la miséricorde de Québec et adopté à 3 ans dans une famille catholique d’origine italienne du Minnesota

Comme pour la plupart des enfants qui arrivent dans une nouvelle famille et qui parlent un langage d’attachement insécurisé, un ensemble de facteurs de protection, destinés à favoriser une rééducation à l’attachement sécurisé, devront être mis en place par les parents.
Apprendre une nouvelle langue implique que notre cerveau commence par se constituer une nouvelle base de données composée de mots totalement nouveaux. Maîtriser cette nouvelle langue implique ensuite la fabrication de nouvelles procédures grammaticales qui vont modifier des routes de mémoires procédurales* déjà existantes. C’est le travail que va devoir faire en douceur le parent. Encore faut-il que l’élève soit accompagné par un professeur qui maîtrise bien la langue à apprendre et qui est conscient que la petite personne devant lui n’utilise pas le même vocabulaire que lui ou qu’un même mot n’a pas forcément la même définition. Le parent doit être attentif au fait que l’enfant peut utiliser certains comportements qui, s’ils ressemblent à la langue de l’attachement sécurisé, signifient bien autre chose dans la langue de l’attachement insécurisé.

Lost in translation
En France, il faut éviter de demander à un Québécois de passage comment vont ses gosses.
Par le jeu des différences culturelles de la langue, cette formule de politesse pour les uns est une maladresse impudique pour les autres. Si l’Européen pense simplement prendre des nouvelles des enfants, le Nord-Américain francophone croira qu’il s’intéresse à ses testicules !

Ce sera toujours la responsabilité du professeur de savoir que son élève ne comprend pas encore cette nouvelle langue et non pas le contraire. Le parent devra être au fait que le cerveau de son enfant ne suit PAS ENCORE les mêmes chemins que le sien. Il doit être vigilant quant au choix de son vocabulaire. Certaines façons d’agir comme des gestes brusques, un ton de voix menaçant peuvent stresser inutilement l’enfant s’il l’associe à un souvenir désagréable. Cela permettra au parent de mieux décoder et d’interpréter les messages comportementaux émis par l’enfant.
C’est pourquoi il est si fondamental que le nouveau parent ait acquis une petite base du langage d’attachement insécurisé (solo, velcro ou sumo). Qu’il ait compris que les émotions intenses (velcro ou sumo) ou à l’inverse quasi inexistantes (solo) sont bloquées dans une des parties plus primitives du cerveau de son enfant. Ce sera à lui d’aider l’enfant à fabriquer de nouvelles routes qui vont lui permettre d’utiliser tout son petit cerveau en devenir.


SAVOIR 10
Pourquoi un parent se sent-il incompétent sans lien d’attachement ?
Une fois créé, un attachement mutuel sécurisé devient le plus formidable des outils de la compétence parentale et un des facteurs de protection les plus positifs pour le développement d’un enfant. Non seulement un réseau wifi efficace sera branché, mais il unira deux langages informatiques plus compatibles.
Sans ce moyen, le parent peut difficilement se fier à son jugement, à son instinct. Les informations reçues lui semblent floues, indirectes, pas toujours fiables, bref potentiellement déformées. C’est un peu comme si l’enfant et le parent n’étaient pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Ils entendent les signaux émis par l’autre, mais avec tellement d’interférences qu’il leur est impossible d’être certains de la vraie nature du message.
Un parent sécurisé, mais qui ne connaît pas le langage insécurisé, aura la conviction que les différentes parties du cerveau de son enfant sont efficacement reliées. Il agira exactement de la même façon qu’avec les enfants à l’attachement sécurisé de son entourage. Il cherchera naturellement à aligner l’enfant dans une route qui va du cerveau des sensations à celui des émotions, puis qui continue vers celui des cognitions. Ce parent pourra alors être complètement perdu face aux réactions de l’enfant qui ne sont absolument pas celles qu’il anticipait.
Ce que l’adulte ne sait pas toujours en postadoption, c’est que les traumatismes relationnels passés de l’enfant n’ont pas permis à ses sensations et à ses émotions de sortir de la partie primitive de son cerveau.
Comme le parent ne décode pas facilement le langage insécurisé émis par l’enfant, il n’arrive pas à l’apaiser, à faire baisser sa production d’hormones de stress et à se faire obéir. De son côté, l’enfant a besoin du parent pour survivre, mais il ne se laisse pas totalement rassurer ou bien soigner par lui. L’enfant peut accepter, voire réclamer sa présence, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il se sente en sécurité avec lui. Comme il a été négligé, maltraité ou abandonné par d’autres grandes personnes, l’enfant se méfie des intentions réelles de cet adulte.
Pour se sentir compétent, le parent doit s’engager avec énergie et détermination à rendre l’enfant le plus sécurisé possible. Pour ce faire, il devra savoir que : 1. il n’est pas à l’origine des réactions étranges de l’enfant, mais responsable de trouver les moyens de l’apaiser ; 2. il doit apprendre comment décoder correctement le langage des comportements insécurisés ; 3. il doit ensuite se consacrer à traduire ses comportements à l’enfant lui-même, avec empathie et bienveillance, afin de rassurer l’enfant pour qu’il puisse désamorcer ses pare-feux ; 4. il doit finalement répéter constamment la boucle de rétroaction 48 de la langue d’attachement sécurisé. À force de patience, c’est ainsi que le parent va pouvoir construire des routes plus saines entre les différentes parties du cerveau de son enfant.


48 Voir les schémas aux pages 76-77, Comment fabriquer des connexions neurologiques sécurisées .


SAVOIR 11
L’apprentissage de la nouvelle langue efface-t-il l’ancienne ?

Tranche de vie
Johanne : Betty, ce matin, je ne suis plus capable de parler anglais !
Betty : Oui, je comprends. Toi, tu es fed up de parler en anglais tous les jours.
Johanne : Non, tu ne comprends pas : après huit jours de formation, mon cerveau n’en peut plus. Je ne trouve plus les mots et je ne les comprends plus ! Je donnerais n’importe quoi pour que les professeurs me parlent en français et avec l’accent québécois !
Colorado, mars 2002, conversation entre Johanne et Betty, une psychologue de l’Ohio qui, par un heureux hasard, parlait un peu français

Peut-on complètement effacer les traces d’un attachement insécurisé et le transformer définitivement en attachement sécurisé ? C’est là une question fascinante et complexe.
Certains spécialistes prétendent que oui, à condition que : 1. l’apprentissage de la nouvelle langue d’attachement se fasse très tôt, idéalement avant l’âge de 24 mois ; 2. l’enfant ne soit pas porteur de traumatismes relationnels trop sévères ou de limitations neurophysiologiques graves ; 3. le nouveau donneur de soins ait un attachement sécurisé et que ni le manque de ressources, ni une mauvaise météo ne l’empêche de donner les soins nécessaires à l’enfant.
D’autres pensent que le style d’attachement qu’une personne a acquis dans son enfance peut être modifié tout au long de sa vie, grâce à une psychothérapie ou à la rencontre d’un tuteur de résilience*, comme un ami, un conjoint, un mentor.
En adopteparentalité, notre expérience clinique nous pousse à conclure que : 1. plus un enfant est placé jeune auprès de donneurs de soins les plus sécurisés possible, plus l’attachement chez l’enfant pourra être corrigé ; 2. plus un enfant a été exposé à des facteurs de risques de traumatismes relationnels et développementaux en préadoption, plus ses parents auront à mettre en place de facteurs de protection, et plus l’enfant mettra de temps pour apprendre cette nouvelle langue, et ce, que l’enfant ait 18 mois ou 5 ans.
Cependant, dans les deux cas, il restera toujours chez l’enfant des traces de sa première langue. C’est-à-dire qu’au quotidien, l’enfant parlera bien ou même très bien l’attachement sécurisé. En revanche, devant des situations de stress, de réactivation post-traumatique ou de toute autre épreuve, il se réfugiera dans ses vieilles stratégies de survie inconscientes. Il ne perdra pas la mémoire de sa deuxième langue sécurisée pour autant. C’est simplement que son cerveau va temporairement se reconnecter aux routes plus anciennes, celles qui lui avaient permis de survivre avant son adoption. Cela explique les moments de régression que peut connaître l’enfant et qui découragent certains parents. Rassurez-vous, chers parents, cela ne signifie pas que les nouveaux acquis ont disparu. Reprenez la boucle de rétroaction 49 de la langue d’attachement sécurisé. Par exemple, dites : « Tu trembles (sensation) parce que tu as peur (émotion) à cause du gros bruit qui vient du toit (cognition). Ne crains rien (cognition), tu es en sécurité avec moi (émotion). Viens, je vais te bercer (sensation). » C’est de cette façon que vous apprenez à consolider doucement chez votre enfant un langage d’attachement sécurisé, sa deuxième langue. Elle n’a pas disparu. Laissez le temps à votre enfant de se reconnecter à sa nouvelle langue.


49 Voir les schémas aux pages 76-77, Comment fabriquer des connexions neurologiques sécurisées .


SAVOIR 12
Peut-on réussir une adoption sans lien d’attachement ?
Sans la création de ce lien mutuel, solide, fort, satisfaisant et authentique, une adoption demeurera à tout jamais un simple état de fait purement légal, un arrangement social sans aucune profondeur affective, sans aucun effet bénéfique ni pour le développement de l’enfant, ni pour l’épanouissement du parent et de la famille tout entière. L’enfant pourra peut-être s’adapter, mais sans réellement s’attacher. Il passera les étapes du CAAASÉ, sans jamais atteindre la cible, c’est-à-dire faire de ses parents sa maman et son papa.
Un enfant avec un lien d’attachement assez sécurisé cherchera activement à maintenir ce lien qui le rassure et le nourrit émotionnellement. Mais, sans lien d’attachement sécurisé, un enfant ne prendra pas soin de ce lien. Il ne sera pas souvent aimable. Il utilisera la relation réelle, mais encore insécurisée, de façon égocentrique, sans sincère réciprocité. Il doutera toujours de la bienveillance de son parent à son égard. Disons-le, il est difficile pour un parent d’aimer un enfant désagréable.
Cet enfant n’arrivera jamais à comprendre la hiérarchie d’une famille fonctionnelle. Il ne croira pas que les grandes personnes sont solides, bienveillantes et aiment prendre soin des petits. Il n’intégrera pas non plus que les grandes et les petites personnes n’ont pas le même statut. Il ne verra que les inconvénients d’avoir à obéir aux parents. Il ne verra que des frustrations au concept de père et de mère responsables de son encadrement et de son éducation. Il refusera l’intimité physique et affective qui aurait pu l’apaiser, le rassurer. Il restera stressé et ce stress risquera de l’empêcher d’aller au bout de son potentiel humain.
Seul un enfant ayant suffisamment modifié ses premières distorsions d’attachement pourra remettre sa vie entre les mains de ses nouveaux parents. C’est la condition pour que le nouveau jardinier puisse enfin aider sa petite plante à reprendre sa croissance et son développement.


Vous trouverez les fiches pédagogiques Adopteparentalité sur l’attachement au chapitre 9, La période d’attachement : la finalité du voyage .


En bref
1. Contrairement à ce que les gens croient, l’attachement et l’amour ne sont pas des synonymes. 2. L’attachement parent-enfant a beaucoup plus à voir avec un profond sentiment de confiance, de sécurité. C’est le lien affectif profond, invisible, fort et efficace du jeune enfant avec son principal fournisseur de soins. 3. Le bébé naît avec des comportements d’attachement innés qui consistent à alerter le donneur de soins en cas de besoin, de détresse. La nature sécurisée ou insécurisée des comportements d’attachement est acquise dans les premières années de la vie. 4. Le lien d’attachement est une sorte de câble invisible qui remplace le cordon ombilical. Il assure la transmission des comportements d’attachement qui est une forme de langage non verbal, comme des pleurs ou des sourires. C’est la qualité de la réception et de l’interprétation de ces messages qui va favoriser ou non la survie et le développement de l’enfant. 5. Comme dans un jardin, quatre éléments vont interagir de façon dynamique et systémique pour favoriser ou nuire à la création d’un lien d’attachement sécurisé. Ces facteurs sont les caractéristiques de l’enfant lui-même (la petite plante); les caractéristiques du parent (le jardinier) ; les caractéristiques des ressources disponibles (le champ, la pluie, le soleil), et finalement les imprévisibles hasards de la vie (météo). 6. La figure d’attachement de l’enfant qui développe un attachement sécurisé a pu répondre de façon rapide, chaleureuse, cohérente et prévisible, ce qui lui a permis de bien connecter les différentes parties de son cerveau et de faire confiance à l’adulte. Ces enfants souffrent et protestent d’être séparés de leur figure d’attachement, mais ils pourront éventuellement s’attacher de nouveau à d’autres parents. 7. L’enfant développe un attachement insécurisé lorsqu’un principal fournisseur de soins ne répond pas ou est dans l’impossibilité de répondre de façon rapide, chaleureuse, cohérente et prévisible aux comportements d’attachement exprimés par le bébé ou l’enfant ; lorsqu’il y a trop de changement de donneurs de soins ; ou lorsque l’environnement est hostile et imprévisible. 8. Les sortes d’attachement insécurisé sont inhibées, c’est le cas des solos, ou désinhibées : c’est le cas des velcros et des sumos. Les solos ont désactivé leur comportement d’attachement pour ne pas déranger le donneur de soins. Les velcros et les sumos surutilisent leurs comportements d’attachement pour garder à proximité leur donneur de soins et le contrôler. 9. Un des objectifs de l’adoption est de modifier la langue du comportement insécurisé en permettant à un adulte sécurisé et sécurisant d’enseigner un langage comportemental plus sécurisé. 10. Il est très difficile pour un parent de se sentir compétent à apaiser l’enfant lorsqu’il n’arrive pas à décoder ses comportements d’attachement insécurisé. C’est pourquoi il est si important d’apprendre la langue des comportements insécurisés. 11. L’apprentissage de la nouvelle langue sécurisée devient solide et utile, mais n’efface pas totalement la première langue insécurisée. 12. Le vrai sens de l’adoption est la création d’un lien d’attachement plus sécurisé. Sans ce lien, l’enfant ne se sentira jamais en sécurité, jamais en confiance, jamais aimé. Sans ce lien, le parent ne se sentira jamais compétent, utile et aimé.

En SAVOIR plus
Voir le chapitre 7, Un attachement difficile , dans le premier livre de la collection Adopteparentalité, La Normalité adoptive : les clés pour accompagner l’enfant adopté , p. 221.
En SAVOIR encore plus
Berger, Maurice. L’Enfant et la souffrance de la séparation , Paris, Dunod, 2003.
Chicoine, Jean-François. « Les troubles de l’attachement en adoption internationale » (avec J. Lemieux), France, JPE, 2006.
Chicoine, Jean-François. « Pratique en adoption internationale : un Rubicon… » (avec J. Lemieux), dans L’Adoption, État des lieux , Prisme , N° 46, Québec, 2007.
Chicoine, Jean-François. « La capacité du cerveau de l’enfant à être adopté », Prisme , N° 46, Québec, 2007.
Rygaard, Niels Peter. L’Enfant abandonné. Guide de traitement des troubles de l’attachement , Bruxelles, De Boeck, 2004.
Sunderland, Margot. La Science au service des parents , Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2007.



CHAPITRE 3
Le travail du jardinier : devenir un bon tuteur pour sa petite plante
Paroles de parent
Mon mari et moi pensions vraiment la perdre en la veillant à l’hôpital de Singapour où nous avions dû faire escale tellement elle faisait de la fièvre et de la diarrhée. Ce furent les trois jours et les trois nuits les plus angoissants de ma vie. Elle n’en menait déjà pas large à 11 mois, pesant seulement 11 livres 50 , née prématurée, et couverte de pustules quand nous l’avons rencontrée à Phnom Penh. Mais là, mourir d’une dysenterie en 1997, c’était trop impensable. C’était bien mal la connaître ! Bien sûr nous avons été là, présents, attentifs, enveloppants et lui avons fourni les meilleurs soins disponibles là-bas et pendant des mois en revenant. En fin de compte, je sais que nous n’avons été que les infirmiers d’une merveilleuse petite battante !
Marie-Hélène, maman d’Alice, 19 ans, adoptée au Cambodge à 11 mois
Accéder à la parentalité n’est jamais pareil d’une fois à l’autre, d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre, d’une culture à l’autre. Cependant, le contexte de l’adoption suppose un travail parental hautement plus sophistiqué que la moyenne, surtout durant la première année suivant l’arrivée de l’enfant.
Comme nous l’avons vu, ce voyage parental suivra une route au long de laquelle le parent devra commencer par apprivoiser, rassurer et soigner son enfant avant de pouvoir le materner et le paterner totalement. De plus, et contrairement à la parentalité biologique, le parent adoptant aura à enseigner à l’enfant un nouveau langage d’attachement plus sécurisé. Y a-t-il autre chose qui peut favoriser la réussite de l’adoption ? Oui, il y a deux autres rôles précis que le parent va devoir jouer.
Le premier rôle est celui de tuteur de résilience pour l’enfant. Les enfants adoptés sont d’incroyables survivants. Malgré leur instinct de survie exceptionnel, ils auront besoin de s’appuyer sur un adulte qui les aidera à quitter la survie pour entrer dans la vie.
Après avoir été un tuteur de résilience, le parent doit par la suite devenir un tuteur de développement . Il doit tout faire pour redémarrer l’actualisation du potentiel de cet enfant. Pour ce faire, le parent jardinier devra consacrer une bonne partie de la première année à remédier aux carences nutritionnelles que portent l’âme et le corps de la petite plante.

« Pour tisser le premier nœud du lien, peut-être faut-il avoir été anxieux et avoir rencontré celui ou celle qui a su nous apaiser ? Une alerte pacifiée, un chagrin consolé permettent, en donnant à une figure d’attachement un pouvoir tranquillisant, de reprendre confiance en soi et d’éprouver le plaisir de partir à la découverte de l’inconnu. Double ambivalence qui explique l’ambivalence des relations humaines : j’ai besoin d’être anxieux afin de me lier à celui qui me sécurise et me donne ainsi la force de le quitter 51 .»
Boris Cyrulnik



50 Cinq kilogrammes.

51 Boris Cyrulnik. De chair et d’âme , Paris, Odile Jacob, 2006, p. 38.



SAVOIR 1
Devenir tuteur de résilience
Les parents adoptants décrivent parfois leur difficile cheminement vers l’adoption d’un enfant comme « un parcours du combattant ». Sans chercher à minimiser les efforts, les frustrations et la détermination nécessaires aux parents pour réussir à fonder une famille par adoption, soulignons tout de même que ce parcours semble une promenade de santé si on le compare avec le parcours de survie de l’enfant. C’est une cruelle réalité. Une réalité que nous, citoyens de pays d’abondance, ne voulons ou ne pouvons pas imaginer. Contrairement aux reptiles qui sont autonomes dès leur sortie de l’œuf, sans un donneur de soins compétent et chaleureux, les bébés humains meurent. Point final.
On définit la résilience humaine comme la capacité d’un être à survivre, sur les plans physique, psychologique et social, et de fonctionner normalement, voire d’être heureux, malgré les traumatismes de son passé. Certains individus moins résilients ont de la difficulté à surmonter un événement mineur, alors que d’autres le sont beaucoup plus, et surmontent les plus grandes épreuves.
En tant que parents adoptants, mieux saisir le concept de résilience et ses applications pratiques est de toute première importance. En effet, bien que l’enfant ait eu la force et les ressources intérieures pour survivre sans la présence stable de donneurs de soins adéquats, il ne peut pas y arriver éternellement tout seul. Survivre n’est pas vivre. Constamment occupé et préoccupé à ce qu’on réponde à ses besoins les plus primaires, le petit humain ne peut pas utiliser ses autres ressources pour se développer librement.
Dans toutes les histoires de résilience, il y a eu une rencontre humaine décisive. Une rencontre qui a complètement changé le destin de la personne éprouvée. Ce sont des tuteurs externes qui vont étayer la force intérieure du survivant. C’est le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik 52 qui a introduit le terme « tuteur de résilience » dans la francophonie. C’est également ce grand humaniste qui a souligné les deux caractéristiques de la résilience : 1. Le tuteur de résilience pose un regard de compassion sur l’autre. Jamais de pitié. La compassion consiste à croire la réalité des origines de la souffrance de l’autre, puis le laisser librement exprimer son récit. Le tuteur est attentif, sensible, mais ne s’effondre jamais en entendant la douleur de l’autre. Trop de survivants ont cessé de dire en voyant l’effroi, l’incrédulité ou pire la pitié dans le regard de leur interlocuteur. Un tuteur de résilience croit que la personne a été réellement victime, mais ne la traite pas en victime. Il ne la considère pas comme un être abîmé, faible ou incapable de surmonter les séquelles du passé. Un tuteur de résilience aide la personne à rompre avec son passé, sans jamais le nier. 2. Le tuteur de résilience a aussi la capacité d’accepter la personne telle qu’elle est et non pas telle qu’elle désirerait qu’elle soit. Il ressent un amour inconditionnel* et une profonde admiration pour le survivant. Cet adulte significatif croit dans le potentiel souvent caché en dessous des apparences. Le tuteur de résilience n’est pas centré sur sa performance de sauveur ou de réparateur. Il est disponible pour soigner, mais sans l’objectif irréaliste de totalement guérir ou effacer toutes traces du passé. Il se réjouit de toutes les améliorations, de toutes les petites et grandes victoires. Un parent tuteur de résilience célèbre tout ce qui permet à l’enfant d’accéder enfin aux joies d’une vie encore imparfaite certes, mais définitivement meilleure.


52 Boris Cyrulnik. Un merveilleux malheur , Paris, Odile Jacob, 1999.


SAVOIR 2
Le rôle du tuteur de résilience : devenir un camp de base
À partir des travaux de John Bowlby 53 , tous les grands cliniciens en attachement des soixante dernières années ont créé et diffusé des approches créatives et différentes pour favoriser l’attachement. Si les bases scientifiques sont semblables, les outils diffèrent légèrement, mais ils s’entendent tous parfaitement sur l’objectif. Aucun alpiniste ne peut atteindre le sommet de l’Everest sans avoir un camp de base pour se réfugier en cas de problème. Ce besoin est si fondamental qu’il est l’essence même qui justifie le geste humain et juridique de l’adoption.
Mais concrètement, quelles sont les conditions qui vont permettre à un nouveau parent d’être accepté comme camp de base ? Quels gestes ou quelles attitudes vont réussir à convaincre un enfant de faire enfin confiance, alors qu’il a appris à se méfier ?
Pour devenir un camp de base de sécurité, un parent adoptant devra être : 1. protecteur ; 2. encadrant ; 3. apaisant ; 4. disponible ; 5. sensible.

Le camp de base du mont Everest
PROTECTEUR : UN REMPART CONTRE LE STRESS
Autant un enfant a besoin de stimulations pour rattraper ses retards de développement, autant il a besoin de beaucoup de calme. Votre rôle sera de servir de protection contre le déclenchement de trop d’hormones de stress. Sans protection parentale bienveillante et proactive, l’enfant sera dans un état chronique d’hypervigilance avec le sentiment terrifiant d’être en danger. Ce sera à vous d’être le rempart contre les agressions extérieures.
Plusieurs de ces enfants ont été gravement sous-stimulés dans leur vie antérieure. Leur système nerveux n’a pas appris à digérer trop d’informations en même temps. Le moindre changement les met inutilement en alerte comme s’il s’agissait automatiquement d’un danger potentiel. La négligence massive vécue par de nombreux enfants en orphelinats a sous-stimulé leurs sens, leur affect et leur potentiel cognitif. C’est pourquoi ces enfants arrivent dans leur nouvelle famille sous-programmés pour interpréter les messages affectifs et sensoriels de leur nouvel univers.
L’éclairage et les bruits sont trop forts, le mouvement leur donne mal au cœur, les goûts les agressent.
Le nouveau parent doit intervenir pour protéger l’enfant, non seulement des dangers physiques, mais aussi des dangers affectifs. On pense ici aux disputes conjugales, aux horaires compliqués et irréguliers, à trop de changements d’adultes auprès de lui, aux exigences irréalistes, aux mots qui peuvent blesser, etc.
Pour y arriver, il faut être patient et attentif. Dans les premiers mois, c’est à l’adulte de s’ajuster au rythme de l’enfant et non l’inverse. Le nouveau parent doit bien évaluer la quantité de stimulation que l’enfant peut absorber avant qu’il ne se dérégularise, qu’il ne devienne trop anxieux, trop colérique ou trop fatigué. Le parent doit mettre en place la routine de la maison en fonction de la capacité actuelle de l’enfant.
Bien entendu, un jour, il faudra que cet enfant soit capable de s’adapter aux changements brusques, comme une visite non annoncée, ou des imprévus. Au début du voyage du CAAASÉ, ce jour n’est pas encore venu, il n’est pas encore prêt. Pour qu’il sache que vous êtes capable de le protéger, il faudra lui montrer que vous êtes solide et fort dans votre rôle de parent. Oui, assez fort pour ne pas avoir peur de ses réactions si vous lui dites non.
ENCADRANT : DEVENIR UN CAPITAINE COMPÉTENT

Tranche de vie
Le papa : Ben voyons donc, si je commence à lui dire non, à lui interdire des choses, à mettre et à appliquer des règles, ma fille ne n’aimera pas et ne s’attachera jamais à moi ! Je suis venu ici pour que vous me disiez quoi faire pour qu’elle arrête de me désobéir, de me frapper et de me cracher au visage. J’ai vraiment l’impression que je vais manquer le bateau avec elle si je deviens trop autoritaire.
La thérapeute : Justement, en parlant de bateau, voici une petite histoire :
Imaginez que vous êtes naufragé au milieu de l’océan, grelottant sur un radeau, sans nourriture ni eau depuis des jours.
Puis, miracle : deux bateaux de sauvetage approchent en même temps.
Dans le premier bateau, vous voyez un capitaine souriant, gentil, empathique face à votre sort, qui vous pose des questions pour mieux vous connaître, qui veille à ne pas vous brusquer et attend patiemment que vous soyez disposé et volontaire à accepter son aide, que vous ayez créé une relation d’affection avec lui pour vous mettre en sécurité et vous hisser à bord.
Dans le second bateau, vous avez un garde-côte grand, solide, organisé avec l’air pas très sympathique, mais sérieux. Sans vraiment vous parler, il ordonne à ses hommes d’aller vous chercher sur-le-champ, de vous déshabiller au plus vite même devant tout le monde pour vous éviter l’hypothermie, de vous donner de l’eau, mais pas trop au début pour ne pas mettre votre estomac assoiffé en choc. Il fait tout cela avec calme, assurance, en même temps qu’il communique avec le port le plus proche pour qu’un hélicoptère vienne vous chercher afin de vous conduire à l’hôpital.
Dites-moi, avec lequel avez-vous l’intention de faire affaire pour survivre ? Avec lequel vous sentez-vous le plus en sécurité et en confiance ?
Le papa : Bon, c’est certain que je choisirais d’embarquer avec le deuxième, le gars pas sympathique, mais efficace. L’autre a vraiment l’air d’une mauviette qui ne comprend rien à l’urgence de ma situation. Il me tomberait royalement sur les nerfs.
La thérapeute : Votre cocotte est arrivée il y a trois mois. Pendant les 4 premières années de sa vie, elle a vécu de nombreux naufrages physiques et affectifs. Selon vous, de quelle sorte de capitaine a-t-elle besoin actuellement ?

Pour certains observateurs néophytes, la simple vue d’un parent adoptant qui discipline un enfant « qui fait déjà si pitié » est insupportable. Et pourtant, l’amour ne guérit pas tout. Il permet tout, mais ne suffit pas au tout. Un des principes de base d’une parentalité efficace est de tendre à maintenir l’équilibre le plus « parfait » possible entre la quantité de nourriture affective donnée à un enfant et la quantité de structure disciplinaire à lui fournir. Ce qui est vrai pour toutes les formes de parentalité est néanmoins plus complexe à appliquer en adoption.
En parentalité biologique, un parent n’a pas à faire de discipline ipso facto à un nouveau-né : il a du temps. Le parent modèle de base aura des mois de nourritures affectives à donner avant d’intégrer doucement des méthodes de discipline et d’encadrement. C’est donc sur un lien affectif déjà créé que le parent ajoutera progressivement son rôle d’autorité. Ce temps est un luxe que le parent adoptant n’a pas. La majorité des enfants arrivent déjà mobiles, donc déjà capables de se mettre en danger. Vous n’avez pas le choix. Vous devez intervenir même physiquement pour arrêter un geste dangereux, violent ou un comportement à risques.
Enseigner des limites physiques et émotives dès les premiers jours est un rôle ingrat, mais tellement nécessaire. Il faudra encadrer l’enfant dès le départ, mais toutefois sans jamais oublier de l’apaiser.
APAISANT : APAISER AVANT DE PUNIR
Les interventions disciplinaires nécessaires doivent toujours être justifiées par une intention de sécurité. Au début de ce voyage d’adoption, la priorité ne doit pas être d’éduquer l’enfant à avoir de bonnes manières. Le parent doit d’abord « éduquer » le cerveau de l’enfant à se tourner vers lui pour se calmer. Oui, il faudra toujours essayer d’apaiser avant de sévir. Pour y arriver, l’adulte devra littéralement se battre contre un ennemi invisible : les traumatismes relationnels venus du passé de l’enfant. Un enfant peut avoir profondément besoin de son parent pour l’apaiser, mais réagir avec indifférence ou même agressivité à ses tentatives bienveillantes. Il doit commencer par comprendre que s’il est triste, apeuré, souffrant et surtout en colère, son parent aura les mots, les gestes, le calme et la solidité nécessaires pour l’apaiser. Un enfant a besoin d’être convaincu qu’il peut totalement compter sur ses parents pour pouvoir retrouver son calme.
DISPONIBLE : DE CORPS ET D’ESPRIT
Dans la psychologie populaire des trente dernières années, il a été souvent répété aux parents qu’il valait mieux passer moins de temps, mais un temps de qualité avec leur enfant. Il s’agit d’un discours rassurant et déculpabilisant pour des parents très occupés. En réalité, cela répond aux besoins d’une société de rapidité et de performance, pas aux réels besoins des jeunes enfants. Il faut arrêter de se leurrer, ce manque de temps « coûte cher » à tous les enfants et à tous les parents. Cette croyance est encore moins adaptée à un enfant qui aura des besoins plus complexes qu’un bébé naissant. N’oublions pas que le vécu préadoption a donné à l’enfant des options supplémentaires*.

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