Éloge de la distance ou l'esprit de civilité

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Plus un rapprochement s'opère entre les individus, plus les différences apparaissent visibles et indispensables à affirmer. Il en est ainsi en ce qui concerne les modes d'existence quotidiens entre les êtres, mais aussi en ce qui concerne leur vie en société. La recherche de « la bonne distance », ou de « la juste distance », est faîte de respect et d'intégration des règles communes de civilité. Les problèmes appelés pudiquement « de sécurité » trouvent leur origine dans cette difficulté à se situer à égale distance du local et du global. Ou, pour le dire autrement, à maintenir un équilibre entre ce qui fonde notre identité et ce qui nous appelle à son dépassement. De même, face au mal radical représenté par la Shoah, il nous faut trouver d'autres manières de nous situer. Rappeler la Loi ne ferait que nous enfermer davantage dans notre condition humaine limitée et coupable. Un autre discours s'impose, nourri d'une relecture de la vocation d'Israël et de l'universalisme chrétien.

Avec Éloge de la distance, Rémy Hebding n'hésite pas à établir des passerelles entre différentes disciplines ? histoire, philosophie, théologie, sociologie ? pour mieux saisir les enjeux des questions les plus actuelles. Traitées conjointement, elles nourrissent une interaction suggestive et constructive.


Rémy Hebding est rédacteur en chef de l'hebdomadaire protestant Réforme. Il est l'auteur de L'espérance malgré tout (Labor et Fides, 1998) et de Kierkegaard (Desclée de Brouwer, 1999).

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Date de parution 01 janvier 2002
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EAN13 9782876233386
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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1 « APRÈS VOUS, MONSIEUR»
istinction, séparation, distance, respect… Les termes D s’entrechoquent si bien qu’il est quelquefois difficile de les distinguer, précisément, tellement nous sommes enclins de les utiliser sans y regarder de trop près. Car dans la notion de distinction nous voyons surtout la désignation d’une différen-ciation des personnes et des choses. C’est l’acte de séparer par une marque: une sorte de mise à distance afin de nous per-mettre d’y voir plus clair, de ne pas confondre ce qui, sans cela, serait confondu. Il s’agit bien là de la distinction comme diffé-rence ou séparation salutaires. Un chemin vers le nécessaire éclaircissement d’ensembles confus, mêlés et disparates. Une manière de ne pas se laisser confondre par un prétendu mé-lange réputé confus et indémêlable. Dans ce cas, la distinction fait œuvre utile en apportant une lueur de clarté là où semble régner le multiple et l’identique. C’est son sens logique pris au cours du Moyen Âge: distinguer c’est rendre possible l’acte 1 réflexif . Il est même possible d’avancer que la réflexion est tout entière mobilisée par ce désir de marquer des distances entre différentes parties d’un tout. Mettre à plat et côte à côte les éléments du puzzle consiste à faire œuvre de compréhen-sion et de sélection en vue d’un agencement raisonné. Puis,
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d’autres sens viennent se proposer à la compréhension du mot. Plus proche de nous, celui d’ornement. Nous quittons ainsi les vies de la logique discursive pour celle de l’approche esthé-e tique. Mais pas seulement.AuXVIImot se charge d’unsiècle, le sens supplémentaire où est incluse la notion de supériorité, de représentation sociale différenciée. La hiérarchie entre les charges, fonctions et attributions trouvent ainsi leurs manifes-tations extérieures.Visibles par tous et, de fait, imposées à tous par la seule évidence du signe: qu’il soit vêtement, geste de civilité ou titre d’appartenance à un ordre supérieur. Ne dit-on pas alors: « C’est une personne de grande distinction »? incluant ainsi, à la fois, cette recherche d’une mise à l’écart par le rang tout en montrant l’évidence d’une différence permet-tant d’accuser la marque distinctive. Quant au troisième sens, il oriente vers la beauté et la grâce e du geste. AuXIXsiècle, la distinction s’orne de la signification d’élégance, venant ainsi souligner cette approche esthétique déjà esquissée précédemment. Une façon, peut-être, de rappe-ler en ce siècle de promotion de la bourgeoisie, combien la noblesse demeure la référence ultime, le modèle à reproduire afin de voir reconnaître son appartenance à la classe montante. La tenue et le rôle social contribue à conférer cette élégance d’autant mieux respectée qu’elle semble naturelle. Mais la tenue ainsi que le rang dans la société ne sont pas suffisants pour enferrer au premier venu cette distinction tant recher-chée. Il y faut des manières appropriées. Il y faut du langage et du style. Il y faut comme une grâce innée offerte à la naissance. Tout dans les manières doit paraître issu de la facilité, non de l’apprentissage. Ainsi, la distinction dans son application dans le monde affirme une différence évidente. Celle-ci ne se réduit pas à des marques grossières de séparation d’avec les classes inférieures. La distinction fait de la distance une sorte de jeu entre conformité à un modèle et singularité toute particulière.
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Le théâtre classique se plaît d’ailleurs à élaborer des intrigues à partir de ce cache-cache des rôles. Entre celui qui affecte d’être et celui qui tient son rang s’élaborent de multiples chas-sés-croisés où la duperie se mêle au grotesque. Ceci pour la bonne raison que, même sans l’Ancien Régime, n’était noble que celui qui était reconnu comme tel. Et sous le règne de la bourgeoisie triomphante, l’affectation doit s’interpréter de manière encore plus serrée afin de maintenir son rôle dans le théâtre social. Il doit surtout « avoir l’air » d’en être et mainte-nir ainsi les apparences tout en se maintenant lui-même. Un « air » ou l’affirmation de soi tient à la précision de la mise en scène comme de l’interprétation. Une façon de se mouvoir tout à son aise dans une société où le paraître tient facilement et rapidement lieu de distinction essentielle et suffisante. La distinction est alors reconnue à celui qui sait user de la dis-tance. Une distance entre soi et les autres dans un monde où la mise à l’écart n’est pas toujours signe d’exclusion.
UN CODE DE CIVILITÉ
L’art de se comporter en société se conjugue avec celui de la dissimulation. La Rochefoucauld, très attaché aux pré-séances, se démarque de toute liberté quant aux formalités. Il tient à tout prix à marquer ses distances avec quiconque, ceci dans le but de ne pas révéler totalement sa propre identité: « Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il faut en garder aussi pour la société: chacun a son point de vue, d’où il veut être regardé, on a raison le plus souvent de ne vou-2 loir pas être éclairé de trop près ». Dans ce théâtre du social, l’image de soi donnée aux autres revêt toute son importance. Elle intervient directement dans cette mise en fiche par le regard scrutateur des personnes ren-contrées. Celles-là vous jaugent d’un seul regard; d’où l’intérêt à maintenir une mise à distance à l’opposé de toute familiarité
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mielleuse et dénonciatrice de ce qui n’est certes qu’un jeu, mais un jeu non dépourvu de gravité. Car la personne en ques-tion joue sa propre image, et ceci en quelques secondes. Dans la crainte de paraître en pleine lumière se dissimule sans doute le soupçon de ne pas être aimé; d’être rejeté en moins de temps qu’il faut pour le dire. Une réputation a trop de mal à s’installer pour risquer d’être balayée en un instant.Au moins, dans un cadre prédéterminé et formaliste, les coups se révèlent moins durs à encaisser. L’étiquette intervient pour ménager chacun de revers de considération trop violents. Et ce qu’il reste encore aujourd’hui de politesse comme résidu des pratiques anciennes assure dans la forme une étiquette pas tou-jours partagée dans le fond. Mais ce maintien des apparences permet de ne pas laisser libre cours aux sentiments trop sou-vent d’inimitié ou de convoitise. Les pratiques de bienséance ménagent un cadre dans lequel les passions sont canalisées, non directement livrées à la libre disposition des individus. En fait, le monde du respect et des convenances établit un code de civilité là où, sans cela, régnerait la brute libération des ins-tincts. Et pour se faire respecter, il faut se démarquer d’une trop grande proximité entre les êtres, ceux-ci pouvant perdre l’image de cette interface s’ils oublient les manières de la bien-séance. Il y va directement de son estime auprès de l’entourage. D’où la nécessité d’offrir un air particulièrement distant et réservé. Ne jamais donner l’occasion de fixer un juge-ment sur un comportement trop à l’écart des us et coutumes réputés corrects. Dans le cadre imposé par le comportement codifié, l’estime ou la surestime d’autrui n’intervient d’aucune manière. Ils butent sur des gestes ou des attitudes convenus, donc acceptés par tous. L’essentiel étant de bien les assimiler afin de ne permettre aucun écart pouvant donner prétexte au moindre jugement, à la moindre critique. C’est par la distance laissée entre l’individu et la norme que peut s’immiscer la réprobation et le manque de considération. Et c’est pour
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cacher cette distance éventuelle qu’une autre distance doit s’affirmer, faite de respect par l’acceptation visible du non sem-blable. C’est là que la familiarité ne peut agir en tant que brouillage des pistes. Ainsi, Balthasar Gracian, dansL’Art de la prudence, ne manque pas de souligner que « celui qui se fami-liarise perd aussitôt la supériorité que lui donnait son air sérieux, et par conséquent son crédit. […] En se divisant, l’on 3 s’attire du respect; en s’humanisant, du mépris ». Ainsi est-il peu souhaitable d’être l’objet d’un trop grand amour, car ce dernier est difficilement conciliable avec l’estime. La familiari-té, par son franc-parler autant que par sa proximité recherchée et accomplie, menace de mettre à bas la distance hiérarchique à la base de toute convention sociale. Et de laisser libre cours à d’autres conventions où la liberté non maîtrisable donne le ton. Ainsi, l’affranchissement des manières risque, ni plus ni moins, de mettre en péril l’ordre et l’équilibre inhérents à toute société. Il y a donc de la prudence dans l’application des codes de bonne conduite. La peur de ne pas être à la hauteur se dessine derrière le moindre comportement. Sauf chez celui dont le res-pect des convenances s’impose tel une seconde nature. Celui-là joue alors du savoir-vivre avec élégance et finesse. Il a transfor-mé la pratique du code social en une interprétation esthétique. Rien n’est jamais si bien joué que des automatismes si bien assi-milés qu’ils paraissent naturels à tout observateur extérieur.
DES DISTANCES À OBSERVER
Qu’elles soient respectées au point d’être assimilées à un art, les convenances authentifient les règles du jeu social. Elles le visibilisent et lui confèrent toute son autorité, toute sa perti-nence. Sous cette extériorisation rendue visible aux yeux de tous, point de consécration de l’ordre sans cesse en représen-tation. Dans l’Ancien Régime, mais bien au-delà, l’étiquette a
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pour fonction de consacrer l’équilibre des rouages de la socié-té. Il semble que tout tient à partir de cette codification des rapports entre les individus. Et plus on s’élève dans la hiérar-chie, et plus le scrupule apporté au respect de cette codifica-tion semble respecté. Au bas de l’échelle, seule l’immédiateté des rapports prime. Avec la familiarité, c’est la rudesse qui semble dominer dans les rapports interpersonnels. Rien ici ne fait écran: il ne s’agit pas de paraître ou de dissimuler ses sen-timents mais, au contraire, de laisser libre cours à ses passions. Celles-ci peuvent être brutales car non retenues par l’interposition d’un formalisme relationnel. L’étiquette étant réservée à une certaine classe pour qui il est important de défendre son rang – c’est-à-dire la plus ou moins grande proxi-mité de la cour – les autres n’ont pas à leur disposition le moindre code de conduite. Le peuple n’est alors défini que par rapport à son manque face à la noblesse. Dépourvu de titre, il l’est aussi du moindre savoir-vivre; du moins aux yeux de ceux dont la fonction consiste à donner corps aux différentes manières de cour, aux différentes distinctions par lesquelles une élite s’affirme comme telle. C’est-à-dire pourvue dès la naissance de marques extérieures de supériorité sociale vécue comme une élection: se sentir appelé à un destin suprême de par son rang, hérité puis transmis de même. Cette « logique du prestige » de la rationalité sociale s’opère négativement par l’exclusion, et positivement par la distinc-tion. D’où cette application scrupuleuse à maintenir des dis-tances entre les êtres, chacun étant par son attitude partie prenante de cette mise en scène. Le système hiérarchique, sur lequel la société se trouve fondée, tient précisément au main-tien de cette codification des rapports humains. DansLa socié-té de courlaÉlias rappelle que « par l’étiquette, , Norbert société de cour procède à son auto-représentation, chacun se distinguant des personnes étrangères au groupe, chacun et tous ensemble s’administrant la preuve absolue de leur exis-
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4 tence . » Ces règles de bienséance permettent de contenir des relations trop brutales, livrées au seul déferlement des passions et des pulsions les plus vives. Norbert Élias parle de processus de civilisation: le désir immédiat n’est pas livré à lui-même. Les manières civilisées renvoient à une conception pacifiée de l’existence en société où chaque attitude est en quelque sorte programmée. Ceci afin de repousser toute forme d’affrontement direct des corps, la médiatisation se faisant à base de langage mais aussi d’une gestuelle particulière ornée d’une mise à distance. Cette gestuelleévite l’affrontement des corps en exaltant la beauté des manières ainsi que la préciosi-té du parler. Autant de manifestations du rang, du titre, de la position dans l’échelle sociale. Tout un formalisme aux règles imposées mais intégrées au fil des âges comme unique maniè-re d’être face aux autres. Il n’est pas jusqu’au rituel des manières de table pour créer un espace hiérarchisé où chaque élément du système se découvre interdépendant des autres. Cette disposition dans l’espace et dans le temps semble ren-voyer à un ordre intemporel, garanti par la transmission des règles de distinction de génération en génération. L’individu qui pratique ce code de bienséance, par un res-pect bien compris des distances à observer, semble faire plus que d’obéir à des conventions étriquées. Par son attitude et par cette manière dégagée et sereine de tenir son rang, il lui semble être un maillon de cet ordre social. Celui-ci le fait vivre, en même temps qu’il entretient la pérennité de l’existence du système. Il existe une certaine interdépendance entre les acteurs et la pièce jouée. Elle ne tient que par ceux qui la jouent et qui croient à la nécessité de son interprétation.
L’ÉTIQUETTE
Que la politesse soit un art ou une norme, renvoyant à un ordre social consolidé par des pratiques quotidiennes, pose la
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question de la nécessité d’une telle extériorisation de pra-tiques dignes d’une société périmée. Ou, en d’autres termes: faut-il maintenir des us et coutumes servant de codification précise et circonstanciée? Ou, encore: cette fameuse distance entre les êtres, recherchée afin d’éviter tout brouillage de l’étiquette, est-elle encore justifiée alors qu’est partout prônée la libération des mœurs? Certes, tout le monde peut s’accorder sur le fait que nous ne vivons plus selon les normes et traditions de l’Ancien Régime. Nos références ont évolué; nous n’avons plus à justifier par nos gestes ou paroles une vision sociale rendue au passé. C’était d’ailleurs la conviction de ceux dont les idées ont semé le e monde en devenir. Cela se passait auXVIIIsiècle, et tout était permis de penser à la disparition d’un certain type de relations entre les individus faisant suite au bouleversement politique. Pour Mirabeau, « le code de l’étiquette a été jusqu’ici le feu sacré des gens de cour et des ordres privilégiés: la nation ne 5 doit pas y mettre la même importance ». L’étiquette devait donc être abolie en même temps que les privilèges ou, du moins, être singulièrement revalorisée. Cela semble l’évi-dence… Il s’agissait, pour les penseurs du changement social, de considérer l’avènement d’une nouvelle société issue de la disparition del’ancienne. Ce qui impliquait la mise à l’honneur de vertus à la place des conventions étriquées liées à l’ancien système.
UN ART DU COMPORTEMENT
« Dans le temps où les hommes ne s’estimaient et n’étaient estimés que suivant leur puissance, leur rang et leurs richesses, il fallait beaucoup d’études pour savoir toutes les nuances d’égards et de politesse à observer dans la société. Aujourd’hui il n’est plus qu’une règle à suivre dans le commerce de la vie, 6 c’est d’être avec tous libre, modeste, ferme et loyal . » On voit là
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s’esquisser les contours d’un homme nouveau pour qui la mo-rale individuelle, libérée du carcan jadis entretenu, doit pouvoir inventer de nouvelles formes de vie en accord avec la nouvelle émancipation. Les théoriciens de la société issue de la Révolu-tion ont cru, en toute sincérité et bien rapidement, qu’une convivialité naturelle allait surgir des ruines de l’Ancien Ré-gime. Que la mort de l’étiquette, liée aux distinctions hiérar-chiques, serait suivie de l’avènement des civilités républicaines. e Or, il n’en a rien été puisque leXIXsiècle est caractérisé par une profusion de manuels à l’usage de la bourgeoisie montante dépourvue de ce savoir-vivre inculqué dès le plus jeune âge dans la noblesse. La disparition de la politesse comme un des beaux arts se double d’une amplification du système de l’étiquette. Alors que la politesse de l’Ancien Régime semblait aller de soi – elle faisait partie d’une codification transmise mais non décrite en termes précis et répertoriés –, la politesse de la société bourgeoise donne lieu à de multiples publications. Ces pratiques ne semblent pas aller de soi puisque la demande d’une codification précise se fait jour. En tout cas, cela signifie que la convivialité naturelle en droite ligne de Rousseau ne sau-rait surgir d’un renversement politique.Autrefois existait pour la classe possédante une certaine liberté d’interprétation de prin-cipes généraux à appliquer selon les circonstances. Dans la nou-velle configuration sociale, il s’agit, pour la classe montante, de récupérer des signes extérieurs liés à sa nouvelle position de pouvoir. La politesse de l’Ancien Régime se révèle ainsi comme un art du comportement pour lequel le respect des règles de dis-tinction selon son rang s’inscrit en conformité avec un certain mode d’existence. Ce mode d’existence étant remplacé par un autre, les règles non écrites doivent désormais faire l’objet d’une énonciation dans les moindres détails. Le passage d’un monde oisif à un monde du négoce et de la production ne lais-se pas le champ libre aux pratiques de cour. L’éducation doit
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alors suppléer à un manque de disponibilité laissé à l’intériorisation des mœurs de civilité. La petite et moyenne bourgeoisie a besoin de saisir par l’apprentissage un minimum de repères sociaux non transmis « naturellement » à la naissan-ce. Cette nouvelle classe privilégiée éprouve le besoin d’établir une distance avec ceux d’un rang inférieur. Il lui faut apprendre quelle position adopter dans la société: y prendre son rang selon une étiquette convenue.
LA POLITESSE
Dans la société d’Ancien Régime, la noblesse témoigne de la distance entretenue avec soi-même dans un cadre bien précis, celui du théâtre social. Là, rien ne doit être pris d’une manière trop appuyée. Rien ne doit transpirer l’affectation ou la leçon apprise.Tout doit se faire d’une manière légère, naturelle. Seul le bourgeois imitant le gentilhomme est autorisé à laisser transpa-raître d’une façon grotesque et ridicule la supercherie. Il se hausse à un niveau qui n’est pas le sien et qui ne sera jamais le sien.Tel semble être le jugement porté sur celui dont le compor-tement trahit la véritable origine. C’est pour cette raison que la classe montante se doit de rattraper son retard sur l’intégration de l’étiquette dans sa manière de vivre. Il lui faut emprunter à ses prédécesseurs dans cette position privilégiée les mœurs et les convenances. Car il n’existe pas de politesse naturelle fleu-rissant sur les décombres de l’ancienne société. Cette fameuse distance entre les êtres qui témoignait d’un ordre social, tout en le garantissant, est vivement recherchée. Et l’oubli de cette dis-tance comme facteur de respect mutuel ne saurait être assimilé e à une quelconque émancipation. LeXIXsiècle tâtonne dans sa recherche d’une substitution à l’étiquette passée. Dans la foulée du siècle précédent, l’époque se plaît à croire pendant un temps à l’émergence de principes nouveaux de relations entre
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