La Première graine

La Première graine

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Livres
180 pages

Description

L’AGRICULTURE FUT À L’ORIGINE DE NOS
GRANDES CIVILISATIONS. MAINTENANT
QUE LA MENACE QUI PÈSE SUR NOTRE PLANÈTE
EST CELLE DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE,
L’AGRICULTURE ET LA FORÊT DOIVENT DEVENIR
LES ALLIÉS DU GRAND CHANGEMENT EN COURS,
DE LA GRANDE MUTATION.»


Dans toutes les sociétés et à toutes les époques, l’agriculture a été le moteur des grandes évolutions. Aujourd’hui, alors que le réchauffement climatique en cours sur notre planète cause déjà des catastrophes, elle a un rôle primordial à jouer pour que nous parvenions à une gestion saine et respectueuse de notre environnement. Mettre au service de la durabilité tous les moyens techniques que nous avons accumulés est une formidable piste d’exploration, que certains parcourent déjà, et que les politiques publiques doivent encourager. C’est le sens du projet agroécologique que j’ai porté pendant cinq ans.

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Date de parution 04 octobre 2017
Nombre de lectures 3
EAN13 9782702159309
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Aux cultivateurs, pionniers qui ont anticipé les mutations, qui par leurs expériences et expérimentations sont capables de construire les modèles de demain.
« La science de l’agriculture est comme l’âme de l’expérience. » Olivier de SERRES
INTRODUCTION
J’ai voulu écrire ce livre afin d’expliquer ce qui m’a guidé durant ces années à la tête du ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt. Un quinquennat marqué par des crises profondes pour le monde agricole qui ont obligé toutes les équipes à être mobilisées de manière continue. C’est donc à toutes ces équipes de mon cabinet, restées fidèles et dévouées dans les bons moments comme dans la tourmente, que j’adresse tous mes remerciements. À mes directrices et directeurs de l’administration centrale et à tous les fonctionnaires de l’administration centrale et déconcentrée qui m’auront convaincu de la nécessité d’avoir une administration forte, moderne, dont le dévouement reste la première des qualités. À tous un grand merci. Je ne peux pas oublier l’apport déterminant du groupe Saint-Germain, ciment d’une réflexion qui a mûri tout au long de ces années. Dans le cadre que nous nous étions fixé, avec l’apport de chercheurs de toutes origines (agronomes, historien s, sociologues, économistes) qui ont consolidé mes intuitions. À Edgard Pisani, qui sur la fin de sa vie a éclairé de son intelligence, de sa lucidité et de son irremplaçable expérience tous nos travaux. À tous un grand salut amical.
La première graine MON HISTOIRE DE L’AGRICULTURE
La culture du monde rural et la vie des cultivateur s, je les ai vécues et partagées pendant longtemps. Mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune adulte se sont déroulées à Longnes, un petit village de la Sarthe niché dans le fameux canton de Loué, célèbre pour ses poulets. Mon père était instituteur et secrétaire de mairie. Toute une époque où l’instituteur régnait sur les enfants du village et sur la vie tout court, où toute réussite au certificat d’étude était une fête, où la remise des prix avant les vacances d’été était solennelle, sou s le grand cerisier, où le tilleul de la cour embaumait au printemps toute l’école, où les enfants des fermes alentour venaient à pied alors que les copains du bourg et moi étions sur place. Je suis breton d’origine. Ma mère est née dans un p etit village des Côtes-d’Armor, à Saint-Trimoël, commune de Bréhand, au pied du mont Bel-Air. Mon père est né dans les monts d’Arrée de Bretagne bretonnante, dans un village – Niquelvez commune de Berrien – où les Le Foll sont d’abord connus pour avoir été des sacrés lutteurs, pratiquants la lutte bretonne. Les fermes et les villages, les clochers de granit sont le cœur de ce Centre Bretagne, du pays gallo au pays bretonnant. Je me souviens de la ferme de mon grand-père maternel, à Saint-Trimoël, de celle des Le Glorennec, du frère et des sœurs de ma grand-mère paternelle, de celle de Kervélé à Scrignac pour le frère aîné de mon grand-père paternel, Pierre Le Foll, qui chiquait et jouait à la galoche. Ces fermes disparaîtront, comme tant d’autres, avec le grand chambardement de l’après-guerre. Ces souvenirs de vacances sont autant de clichés du bonheur insouciant de l’enfance, des quatre vaches de mon grand-père maternel – Louis Bourdais – qu’il fallait amener à la prairie à deux kilomètres dans des chemins creux et boueux. Souven ir aussi de sa jument Sirène qui était sa conquête et sa fierté, selon son fils Claude. Longnes, mon village, avait des fermes dans le bourg, deux épiceries et cafés autour de l’église, dont les cloches rythmaient le temps qui passe. Le bocage et les chemins étaient des terrains d’aventure à Lo ngnes ou en Bretagne. Dans la Sarthe comme à Saint-Trimoël, dans les Côtes-d’Armor, ces bocages disparaîtront avec les remembrements immenses des années 1970 et 1980. Les monts d’Arrée, eux, ne connaîtront pas ce sort. Avec la déprise agricole, cela sera tout l’inverse, l’avancée des taillis et de la forêt. J’invite tous ceux qui doutent de l’avancée de la forêt à faire l’effort de regarder des cartes postales de villages ou de paysages du e début du XX siècle ; ils verront la différence. Là où l’agricu lture a reculé, doucement, silencieusement, la forêt a progressé. Les Trente Glorieuses auront tout chamboulé, et modifié profondément la France. Les enfants de Bretagne et d’ailleurs partiront vers la capitale faire leur vie, comme mes parents. Il devait y avoir quelque chose de non-dit, alors, dans ce monde pourtant merveilleux que je connaissais. Quelque chose de simple. Ils n’étaient pas riches, tous ces paysans, et dans ce monde rural rien n’était facile pour accumuler un peu de richesse, réussir sa vie. Partir a été pour beaucoup la solution, la ville était déjà un lieu d’attirance pour le travail, la vie trépidante. Elle est, comme le dira Fernand Braudel, domination, mais aussi ouverture, aspiration, mouvement : le contraire de la campagne. Pourtant, l’une ne peut pas aller sans l’autre. Voire plus : je pense que les villes et les civilisations doivent beaucoup à l’agriculture. Rome, avec son empire, est la plus connue. Dans tous les empires il y a un centre, une ville puissante qui concentre le pouvoi r, et autour un monde indispensable, vital, où l’agriculture produit les surplus nécessaires à la ville et à l’empire. L’un ne va pas sans l’autre, la ville et le monde. Il ne faut pas le nier mais accepter de regarder le s choses avec lucidité. L’agriculture est à la source de la sédentarisation des hommes et donc des civilisations. Elle s’est donnée comme une offrande pendant des siècles et les cultivateurs, l es paysans ont été les maltraités de toute cette histoire. Il y a beaucoup de mythes autour de tout ce processus, des mythes qui font mal à la conscience des cultivateurs. Je dis « cultivateurs » car il y a « cultiver » dans ce mot. Alors qu’on les renvoie à leur origine, à la terre comme à une puni tion, en exigeant qu’ils s’en occupent, eux revendiquent à chaque étape de notre histoire leur place dans le présent, leur part de modernité. Ils sont pourtant pour quelque chose dans toutes les évolutions du monde, dans les grandes ruptures de nos sociétés. Ils les subissent ou les précèdent. Dans ces temps dit « modernes », cela a été encore plus vrai. Ils ont innové, cherché à rattraper la m odernité, à s’y accrocher avec les autres pour montrer qu’ils étaient là, même si ça leur coûtait cher. Les citadins ne les ont pas toujours compris.
Ainsi cette course aux tracteurs, à la chimie, à la génétique n’est pas fortuite. Elle s’explique, elle doit se comprendre, aussi, et ils ne doivent pas s’en excuser mais passer à une forme plus aboutie de leur modernité. Fini l’ancien temps, avec cette vérité du dur labeur qui forge les esprits, qui fait les hommes. Tout cela ne sert à rien, sauf à manipuler tout le monde. La terre ne ment pas, c’est sûr, et pour cause, elle ne dit rien. Ça laisse beaucoup trop de place aux « grandes gueules », aux nostalgiques, aux romantiques qui disent des bêtises. La seule vérité que je connaisse est que les hommes ont besoin de manger et donc de se regrouper, de communiquer. De tout temps, ils ont voulu se ras sembler autour d’une table, table ouverte humaniste, abondante, comme nous le dit Rabelais, o u parfois autour d’une table méfiante où on ne partage plus, éclairée par la lumière sombre du dou te et de la peur. De tout temps on a vu une lutte terrible entre la curiosité, l’ouverture, la découverte et le repli sur soi, la peur de l’inconnue et celle de l’autre. De tout temps les forces de ceux qui avancent et ceux qui s’enferment se sont opposées. Si les seconds prennent le pas sur les premiers, c’est la stagnation, la régression. Avec les difficultés d’aujourd’hui, je le sais, la tentation est grande du retour en arrière. Comme s’il y avait un bonheur perdu, qui pourtant n’a jamais existé, qu’on recherche au lieu de construire un avenir conforme aux enjeux et aux défis de demain, et enfin conforme au rôle et à la place des cultivateurs dans nos sociétés. Les cultivateurs et les forestiers travaillent sur le temps long, celui des saisons, des grands cycles, de la biodiversité, et il se trouve qu’à notre époq ue leur modernité va se réinventer. Ils sont en résonance avec ce qui nous oblige à changer de cap et d’orientation pour notre développement et notre avenir. Lutte contre le réchauffement climati que, préservation de la biodiversité, prise en compte des écosystèmes et des mécanismes de la natu re sont la grande ambition d’aujourd’hui et de demain. Ne plus chercher à les bouleverser par des actions souvent miraculeuses mais peu durables. De modèles très gourmands en capital, en chimie, en machines, on va revenir à des modèles moins coûteux mais performants en termes économiques et écologiques. La révolution de l’agro-écologie est en dynamique et elle donnera une place aux cult ivateurs parce qu’elle est la modernité. Ces artisans de l’ombre, grâce au soleil de la photosynthèse, peuvent enfin capter la lumière. En 2017, il faut cette fois-ci poser les termes de la modernité des cultivateurs, leur entrée de plain-pied dans le monde, avec la ville. Éviter les erreu rs, ne pas réinventer des souvenirs et des clichés mais dire les choses : les cultivateurs, les paysans d’aujourd’hui et de demain assumeront pleinement la fonction de cultivateurs avisés de la terre et d es sols avec l’énergie du soleil. C’est ça, leur modernité. C’est avec les cultivateurs que se sont produites les grandes évolutions dans toutes les sociétés et à toutes les époques. Mon histoire, c’est le monde rural et agricole, c’est le printemps, les fleurs et les jardins, c’est l’odeur des foins, les cerises, ce sont les champignons, les noix et les pommes à l’automne, les patois sarthois, gallo et la langue bretonne, c’est l’entité villageoise comme unité de base de la vie, c’est la ville pour le cinéma, les grands magasins et le premier supermarché, le lycée et les courses le jeudi. Eh oui, le jeudi, jour de fête à l’époque. Ça fait de moi un homme qui a compris depuis longtemps que tout est compliqué, et que c’est pour ça qu’il faut rester simple. Dans ce rapport complexe, en France, avec les représentations, voire les mythes, il y a quelque chose à écrire pour donner un sens et une place aux cultivateurs d’aujourd’hui, comme à ceux d’hier. Ils ont toujours été liés aux grandes évolutions du monde, jamais à côté et jamais en dehors. Ça sera à nouveau le cas dans les années qui viennent. Partons un peu à l’aventure. Souvent, je me suis interrogé sur l’origine de l’agriculture. Comment la première graine a-t-elle été semée ? Celle qui permit l’éclosion de l’agriculture.
LA GRANDE VISITE
Il y a dans l’histoire de l’agriculture un mystère : son commencement. C’est le cas dans beaucoup de domaines de l’histoire des hommes et de l’homme tout court. Mais en l’occurrence, la question est encore plus lourde car les conséque nces ont été colossales. Le passage du nomadisme tribal du cueilleur-chasseur à la sédenta risation du mode de vie a nécessité une révolution. C’est avec l’avènement de l’agriculture que va s’écrire un formidable processus pour le meilleur et quelquefois pour le pire. Avec elle, on va engager les hommes sur le grand chemin de l’urbanisation, de l’écriture, des grands édifices des civilisations. Avant cette rencontre, les groupes humains étaient nomades et ils se sont baladés pour partir à la conquête de la planète, dans tous les sens, suivant probablement le gibier, mais aussi leur curiosité, ou plus certainement poussés par la faim lorsque l’accroissement démographique pesait sur leur milieu d’origine. Déjà, la recherche de l’équilibre entre les écosystèmes et la pression humaine existait, sans, à l’époque, aucune marge d’adaptation. Il n’y avait qu’une alte rnative, c’était partir ou mourir. D’autres phénomènes ont aussi provoqué des changements profonds dans le long chemin vers l’homme et la planète d’aujourd’hui. Des chocs exogènes, climatiques en particulier, tectoniques, volcaniques, conduisent à des bouleversements environnementaux immenses, qui sont à l’origine de grandes évolutions. Le grand rift et sa faille, pour partag er les primates arboricoles et ceux qui vont devenir bipèdes à cause des savanes, est sûrement le plus connu. Yves Copens parlera de Lucie, petite Lucie qui deviendra grande et qui porte sur ses deux jambes arquées la longue lignée des hommes.Homo erectus se mettra debout pour conquérir, pour courir. Il q uittera le premier l’Afrique, partira gambader dans le monde entier. Il sera suivi par d’autres hommes de notre lignée, et bien entendu par le dernier dans l’évolution, nous,sapiens. Ainsi va se dérouler ce que j’appelle la « grande visite » de la planète, par vagues successives. Inexorablement les hommes vont bouger, s’installer, rebouger, chercher les recoins inexplorés pour être sûrs de ne rien avoir oublié. Il y a bien quelques obstacles, des montagnes, des océans, des fleuves – quoique les fleuves et les rivières sont aussi les grandes routes des temps jadis. Tout sera franchi, contourné, exploré, vu, vaincu dans u ne frénétique découverte de notre planète, comme une gigantesque prise de possession. Je me so uviens d’un livre du grand Cavanna, moustachu d’Hara Kiri, sur l’art pompier. La description qu’il faisait de cet immense tableau vu au musée d’Orsay, –Caïn,de Fernand Cormon – m’avait interpellé. On y voit Caïn conduire son peuple, sa famille plutôt, ou ce qu’il en reste, su r un brancard de branches, on ne sait où. Est-ce que cette longue marche est une fuite ou une quête, et vers quel destin ? Je ne sais toujours pas, la seule chose que je sais c’est que cette grande visite s’arrêtera et que l’agriculture prendra le relais avec les civilisations. Cette grande visite fut une grande aventure durant des milliers d’années. Elle sera stoppée quelquefois, puis accélérée en fonctio n de multiples facteurs extérieurs qui n’éteindront jamais cette farouche volonté des homm es, cette énergie vitale. Des grands changements environnementaux et climatiques seront à l’origine de grands changements dans la longue marche de l’humanité. Ainsi, des quatre grandes ères glacières du quaternaire, la dernière, celle de Würm, va déstructurer les fonctionnements tribaux, créer des nouveaux mouvements en ouvrant de nouvelles routes migratoires et des regroupements contraints des hommes vers le sud de l’Europe, moins froid, vers les Amériques. Ces regroupements en Europe ont dû être une étape décisive pour une organisation sociale différente d u système tribal, plus concentrée, mieux organisée. Les grandes transhumances dans tous les sens ont créé des brassages, et des minisédentarisations. Pendant les cent mille dernières années de la préhistoire, on ne voit pas d’étapes nouvelles être franchies par les hommes. Seul constat à faire, l’Homo sapiens s’impose définitivement face aux Néandertaliens, qui auront vécu, rappelons-le, près de quatre cent mille ans. On est dans un équilibre tribal et transhumant parfait, stable, immuable et beau. Cela me fascine toujours autant : entre la grotte Chauvet et celle de Lascaux, dix-sept mille ans s’écoulent pour cette magnifique culture rupestre, dans une st abilité culturelle et sociale parfaite, sans rupture ni bouleversement. Quand on prend un peu de recul sur ce que nous sommes devenus en seulement deux mille ans, avec des ruptures et des accélérations historiques sans précédent, cela nous rend plutôt fragiles et doit nous obliger à êt re modestes. Il faudrait en avoir conscience et être un peu plus raisonnables. Ce monde d’avant était-il joyeux ? À y regarder de plus près, avec l’ethnologie moderne et l’étude des peuples primiti fs, on peut dire qu’il n’est jamais facile de vivre quand vivre s’apparente à survivre.
Élevage et pastoralisme : les premiers pas
Le pastoralisme, la technique de conduite des troupeaux dans les grands espaces, a dû être le premier pas vers l’agriculture, avec une ébauche de sédentarisation. Il y a dû y avoir des lieux, des espaces avec des formes prolongées de coexistence, de proximité entre des hommes, des troupeaux, au sein d’écosystèmes équilibrés. Autant d’espaces où les naissances sont nombreuses, la démographie prospère avec des habitudes et des accoutumances qui se prennent, s’élaborent. Pour les charognards et les carnivores curieux dans une mixité méfiante, il devait y avoir beaucoup de restes qui traînaient autour des campem ents de ces bipèdes parfaitement repérés comme dangereux et en même temps utiles. Il y a un jour, au bout d’un temps, au cœur de cette mixité humain-animal, où cette méfiance a faibli de part et d’autre. Les charognards sachant où se trouvaient des restes faciles à chercher ont fini par vivre non loin des campements, à l’affut des moindres gestes de nos ancêtres en peau de bête. De s canidés seront surement apprivoisés et deviendront longtemps après les chiens, les meilleu rs amis de l’homme. Surtout, le partage des espaces herbeux avec les herbivores, avec le temps, fut l’occasion d’une coexistence source de rapprochements. À force de courir après pour tuer le gibier, les hommes se sont donné les moyens de le surveiller, de le suivre et, au fur et à mesure, de tout faire pour le garder pas trop loin. Ils ont évité de sortir en hurlant et en courant, restant silencieux, sans s’agiter, pour prélever ce dont ils avaient besoin. Cette proximité et les prélèvements tranquilles opérés ont bien fini par conduire les hommes à garder quelques bêtes auprès d’eux, à commencer par de jeunes animaux capturés pour s’amuser. Et là, miracle, avec un peu de temps et de patience, l’élevage et le pastoralisme furent lancés. Viendra aussi, plus tard, la conquête du cheval qui donnera la grande lignée des seigneurs et des guerriers. En Afrique, encore aujourd’hui, il y a un ministre de l’Élevage différent du ministre de l’Agriculture. Preuve des origines diverses de l’él evage et de l’agriculture… Les peuples d’éleveurs sont des peuples fiers et souvent dominants, souvent grands (Peul, Massai, Tutsi) pour voir loin dans la savane et marcher pour accompagner et protéger les troupeaux. C’est ce que m’avait expliqué un ethnologue passionné par les pe uples africains, Jean-Claude Boulard. L’élevage et le pastoralisme sont selon toute vraisemblance les premières conquêtes agricoles. C’est le cas en Afrique, qui sera sûrement la première dans ce domaine. En Europe, la chasse de l’auroch continuera longtemps mais n’empêchera pas la domestication des animaux. La sélection par l’homme fera naître de nouvelles espèces, domestiques bien sûr, de toutes sortes pour des usages divers. En Europe, à la différence de l’Afrique, l’astuce géniale sera d’associer élevage et agriculture, en somme de dépa sser le clivage des deux pour créer la polyculture élevage. La terre fournit de la nourriture aux hommes et aux animaux, et en retour leurs déjections retournent dans la terre pour la fertiliser. Grand concept et grande rupture au sein même du miracle agricole. Mais avec le pastoralisme, on n’a pas encore franchi l’étape décisive, celle du semis et de la récolte.
LE BIG BANG AGRICOLE
Il s’est donc passé quelque chose qui a rompu cet équilibre tribal, la transhumance, la chasse et la vie pastorale. Un moment de l’histoire des hommes où la conquête ne sera plus celle de l’espace géographique, celle de repousser les frontières, mais celle de produire sur place, de planifier cette production, de la réfléchir. Cet événement sera celui du « big bang » agricole, de la météorite, de la première graine semée près de la première hutte. Celle qui décidera de la sédentarisation organisée, voulue, qui attachera les hommes au travail de la terre, au rythme des saisons. Pourquoi fallait-il s’arrêter, changer d’organisation, entrer dans une ère nouvelle, celle de la planification, de la concentration démographique, de l’urbanisation, des cités et des grandes civilisations ? Il y a eu en tout cas une condition nécessaire, une terre fertile capable de supporter les hommes et d’offrir dès le départ un terreau favorable au développement de l’agriculture.