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La vie a plus d'imagination que toi

De
180 pages
« Je sais bien, je m’étais juré que je ne raconterais pas, jamais. Que je garderais pour moi ce qui n’appartient qu’à moi. Mais je ne m’appartiens plus tout à fait: pourquoi et comment je suis devenue française semble poser problème, dans un pays traversé par les doutes. Alors, d’autres ont pris le relais, comblent les silences, racontent, imaginent, affabulent. Il faudrait laisser dire, comme toujours. Mais ma petite histoire privée est devenue publique. Une histoire française, parce que je suis Ministre de la République, que j’ai porté la parole de mon pays et que, parfois, on lui prête mon visage. Ni belle, ni sale, juste une histoire vraie dont j’ai bien voulu qu’elle dise un peu de moi, pour autant qu’elle dise un peu de la France. »
 
N. V.-B.
Najat Vallaud-Belkacem quitte un instant ses habits de ministre pour se raconter avec simplicité. Elle évoque son enfance dans un petit village du Maroc, sa jeunesse dans les quartiers Nord d’Amiens, la découverte de la lecture, la conquête de la liberté à Paris et les premières responsabilités à Lyon… Mais aussi l’origine de ses engagements, la vie dans l’arène politique et sous la lumière médiatique, le sens de ses combats.
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Couverture : La vie a plus d’imagination que toi de Najat Vallaud-Belkacem chez Grasset
Page de titre : La vie a plus d’imagination que toi de Najat Vallaud-Belkacem chez Grasset

Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse, de toutes mes forces.

Lettre d’Albert Camus à Louis Germain

Aux millions de Louis Germain et de « petit Camus »
de l’École de la République d’aujourd’hui.

Je suis née à Beni Chiker, dans un petit village au nord du Maroc, à quelques kilomètres de l’enclave espagnole de Melilla. Aujourd’hui c’est une petite ville de 5 000 habitants, mais en 1977, nous étions une centaine. Peut-être moins. Je me souviens : quelques maisons de chaux blanche. Des troupeaux. Une terre aride, des pierres. Une herbe rare, ici et là, comme du lichen. Des buissons. Ni eau courante ni électricité à la maison. Et partout, le soleil qui frôle, qui brûle, qu’on ne voit plus, le soleil en son ciel gris. Aujourd’hui, pas des images, mais des sensations, un peu floues, parfois joyeuses, toujours lointaines. J’ai demandé à ma mère : tu es sûre, c’était bien comme ça, mon enfance, notre première vie ? Elle ne dit rien, elle sourit. Je crois l’entendre : mais Najat… Tu as oublié ? Tu ne te souviens pas ? Vraiment ? C’est la France qui fait ça ?

Chaque matin, je partais chercher de l’eau au puits. Comme je m’en souviens de cette eau ! Comme chez Pagnol : non pas l’eau perdue, consommée, mais l’eau précieuse, l’eau qui est une pensée, douce et tragique. Ce puits, un peu effrayant, avec la peur des esprits, bien sûr, et le bruit du seau qui tape contre la pierre en dévalant. Ces canalisations de ciment gris : l’eau devenue invisible mais qui circulait, rassurante. Enfin, l’eau du lavoir, savonneuse, fraîche, avec toutes sortes de bruits : la brosse ; le linge tapé, secoué, qui finit sur un fil dans le soleil de toute la Méditerranée.

 

Je ne suis pas sûre que mes enfants comprennent. Nour et Louis se demandent si je leur écris un livre, à eux qui vivent dans le beau Paris de pierre claire, ordre, calme et volupté. Ils ont de la chance – trop peut-être ? Et ils se demandent si moi, leur maman, au bord du lit, ce soir, qui leur lis ces phrases à haute voix, pas bien assurée, je leur parle de leur arrière-grand-mère. Ou si c’est moi, l’enfant qui marche dans la lumière laiteuse du petit matin. Ils sont émus, ils se moquent un peu : chercher de l’eau au puits, en tirant un seau de fer trop grand, bientôt trop lourd ? Comme dans les livres ? Toi, maman ?

Oui, celle qui leur parle de ce monde-là, c’est bien moi, Najat. Je suis née dans un autre monde. Je suis née il y a deux cents ans. Et si je veux tenir ma vie contre moi, il me semble qu’elle s’étire, qu’elle s’échappe, qu’elle se trouble.

Laissez-moi vous dire quelque chose. Quand on n’a pas eu l’eau courante, pendant des années, on est un peu différent. Je ne m’étonne pas ; je ne me plains pas ; je ne regarde pas non plus mon enfance du haut d’un piédestal républicain, je n’en fais pas commerce, mais comment le formuler… C’est en moi. Le temps a passé. Il ne me reste que quelques cousins, là-bas, et je ne les ai pas vus depuis des années. Peut-être que je suis entrée dans le moule dans beaucoup de domaines, peut-être que j’ai pris l’uniforme, que j’ai épousé certaines fonctions, mais tout au fond de moi, franchement, il y a ça : ce soleil, ces matins de pierre, l’eau du puits.

Il paraît que ma naissance a été difficile. Je n’en sais pas plus. Ma mère a accouché dans la ferme familiale, aidée par sa belle-sœur. Sans soins et sans médicaments. J’étais la deuxième fille, après ma sœur Fatiha. On dit que ma mère était si malheureuse qu’elle a supplié Dieu de ne pas lui faire revivre cela avant au moins sept ans… Cette parole, réputée sacrilège, qu’elle a regrettée dès le lendemain, est devenue comme un sort. Et Karima est née sept ans plus tard. J’adore cette histoire – une tragédie grecque qui finit bien : la naissance, la douleur et la joie, la médecine, aussi, et ces mots merveilleux, magiques, inquiétants, portés par des esprits, dans le vent du désert… et qui bien sûr se réalisent, quand une femme a mal parlé.

Je ne sais pas trop où était alors mon père. Au travail en France, j’imagine. Très vite après l’accouchement, ma grand-mère a demandé à ma mère de reprendre sa vie de tous les jours : linge, ménage, cuisine, vaisselle. Une montagne de corvées. Ma mère était très jeune, et assez seule : elle a obéi, bien sûr. On dit que ma grand-mère était dure. C’est possible. Je sais aussi ce qu’on dit des femmes : elles sont toujours trop comme ci, ou pas assez comme ça. Alors, je passe sur ces considérations : j’étais et je suis toujours très proche de ma mère, qui n’a cessé de m’apprendre à choisir. Sa façon à elle de désobéir, sans doute. Un domaine où il est sage de progresser.

La maison était grande, tout en pisé blanchi à la chaux, avec une vaste cour intérieure. Je vois des enfants courir, garçons et filles mêlés ; et des adultes. Des animaux qui passent dans le soleil, cherchant de l’herbe, une fleur, des grains. Une mer de pierraille à gratter. C’est la vie familiale : ici résident officiellement trois frères, leurs femmes, leurs enfants ; et deux sœurs, célibataires encore. Les hommes ? Ils sont en France, à l’usine : chez Peugeot ou Citroën, toute l’année. Oui, c’est aussi notre histoire ; une certaine histoire de la France, entre colonies, protectorats et croissance économique. Partagée par des centaines de milliers de personnes. J’ai peu connu mon père, à cette époque. Il rentrait l’été, bien sûr, fier et envié, chargé de cadeaux, de bric et de broc, plein de force. Puis il repartait, nous laissant dans l’attente.

Ma mère n’a pas eu la vie facile. Ne m’en veux pas de te raconter un peu : ton père est mort quand tu avais sept ans. Après toi, il y avait deux sœurs et un frère. Alors ma grand-mère t’a mariée à dix-huit ans. Tu as quitté ta maison et tu as rejoint celle de ton mari, cette grande bâtisse blanche. Ton mari, il est parti très vite pour les usines, alors c’est ta belle-mère qui a tout dirigé. Tu n’étais pas si bien traitée, maman. Je n’ose pas dire comme une souillon. Je te vois telle Cendrillon, un balai à la main, toujours. Ou surveillant les chèvres. Ou trayant le lait. Ou vendant, avec moi, nos pauvres récoltes au souk voisin. Mais tu sais bien, tellement de choses se sont passées, depuis. Tellement de choses belles, ou difficiles, de choses à nous. Alors je garde pour nous seules un certain passé, je laisse de la place à ce qui vient. Aux projets. Aux images nouvelles.

 

Un jour, nous sommes tous arrivés en France, où nous avons retrouvé mon père. J’avais quatre ou cinq ans : je me souviens encore du départ, de la tristesse, du déchirement. Quitter le pays. Quitter le pays de l’enfance, avec mes vêtements, mes amis, mes chèvres, la pièce et la poussière, avec les mots. Allez, écris-le, Najat : quitter ton pays. Aussi. Et ta langue. Car je parlais berbère alors, comme ma mère. Et assez vite, le français a tout emporté.

Je me souviens du bateau vers Marseille : un immeuble à coque et à moteur, qui me semblait un monstre. Bruits, couleurs, sifflement. À écrire ces lignes, je suis émue. Cette émotion me gêne, en même temps c’est bien, non, de songer parfois au destin de ceux qui partent ; ou de ceux qui arrivent ? D’échapper aux statistiques, au comptage, à l’inquiétude. De s’essayer à un regard d’enfant.

Je me souviens de ma première France ; je me revois courir sur le pont du bateau, avec ma mère qui serre ma main et respire fort ; terrifiée par le bruit, la foule, les couleurs. Et tenez-vous bien – c’était en 1982 – les voitures m’ont stupéfaite : bruyantes, rapides, dépassant de tous côtés. Rien de comparable avec le calme de Beni Chiker. Et bien sûr la pluie. Un pays qui échappe au soleil, si c’est pas malheureux…

 

La lecture sauve. Elle offre d’autres vies. Elle a tout sauvé en moi. Instants joyeux ou difficiles : toujours, je lisais. Et puis nous n’avions pas la télévision.

Quand ça va mal, lire c’est oublier, rêver, apprendre, c’est changer, aller au miroir pour comprendre, se transformer. Lire pour sortir et s’en sortir. Et attention : ce n’est pas la ministre de l’école qui fait la maligne devant trente bureaux bien rangés : c’est la femme qui se souvient avoir été une enfant. Aujourd’hui encore, aux jours joyeux, agaçants, difficiles, et il y en a : je lis.

Tout ce qui me passe entre les mains. Tout. Le littéraire, le populaire, l’indispensable, le négligeable, la fiction, la théorie, le classique, le jetable. Peu importe. J’ai adoré Exbrayat, avec la couverture du Masque, jaune et noir, légendaire. Orange, aussi, parfois, chez les bouquinistes ou en bibliothèque.

Mon plus grand regret, de toutes ces années, en politique, au gouvernement : ne pas avoir lu plus souvent des histoires à voix haute à mes enfants. Je ne connais pas de plus belle chance, pour qui a déjà l’eau courante : rentrer le soir, caresser le front de ses enfants, frôler leurs pyjamas, oublier tout souci dans leurs yeux rieurs, exigeants, envahis de pureté. Choisir ensemble une histoire. S’asseoir, se serrer, et plonger dans les palais, les contes, les idées de nos écrivains. Claude Ponti, ses mots bizarres, ses dessins, ses monstres. Marie Depleschin. Tomi Ungerer, ses fusils à poivre, ses brigands à chapeaux et ses ciels bleus de paix. C’est comme une famille, non ? La famille souris. Poule-rousse. Tous les chaperons de tout genre. Les bons amis, qui se partagent carottes et choux pendant l’hiver. J’aimerais m’endormir dans une bibliothèque, et les laisser venir, tous. Le plus beau des remparts, la plus grande prairie : les mots. Toujours recommencés, car dès ce soir, dès demain… ils voudront relire la même histoire !

Je n’ai pas vu de livres dans le village de mon enfance : je surveillais les chèvres, je jouais avec les poules un peu malingres, j’accompagnais ma mère partout.

Il ne faut pas dire « NaDjat », qui écarte, qui chasse ou se moque : combien de fois m’a-t-on jeté ce prénom au visage ! Comme un reproche, sauf pour ceux qui le confondaient avec la « Nadja » d’André Breton. Or c’est un son assez doux, je crois. Il a toujours plu à mes amies, et à mes amis. Il m’a semblé assez rare, en France, quand je suis arrivée. Tout le monde s’appelait Marie ou Olivier. Moi j’étais Najat. À chaque fois on me disait : ça veut dire quoi ? Et je répondais, avec fierté, me semble-t-il : le salut. Parfois aussi on me disait : ça vient d’où ? J’expliquais simplement. Puis on n’en parlait plus. Dans ce silence un peu neutre, affectueux, attachant, il y a la France.

Photo de la couverture : Archives de l’auteur. DR.

 
ISBN numérique : 978-2-246-81214-2
 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.

 

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2017.