//img.uscri.be/pth/289683cd47e03fc1dd2ac603e0238b51788342c7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Lettres à la marquise

De
592 pages
Affaire d’Etat, l’affaire Dreyfus est aussi l’affaire d’un homme qui n’a cessé de chercher à restaurer son honneur. Un homme qui demeure finalement bien peu connu, mais qui se dévoile dans son intimité au fil de cette correspondance inédite avec la marquise Arconati Visconti. De 1899 à 1923, ces 458 lettres – la plupart étant de lui – révèlent non seulement Dreyfus après l’Affaire, mais aussi des points essentiels de l’histoire de France. Marie-Louise Arconati-Visconti (1840-1923), fille du journaliste et homme politique Alphonse Peyrat, était une femme influente dans les salons parisiens en même temps qu’une républicaine laïque. Riche collectionneuse et mécène, elle fut une grande amie du capitaine Dreyfus, qui disait des déjeuners chez elle qu’ils étaient « une joie pour l’esprit et un plaisir pour le cœur » - un si grand plaisir qu’il l’a prolongé par des lettres à cette femme droite et passionnée.
Lettre après lettre, nous voyons défiler les vingt premières années du siècle : la fin de l’Affaire, le vote de la loi de séparation des églises et de l’État, les premières années de la SFIO, le ministère Clemenceau et les grèves, le transfert des cendres de Zola au Panthéon, la Grande Guerre et nous rencontrons des figures essentielles de l’histoire française : Émile Combes, Jean Jaurès, Clemenceau, Aristide Briand, mais aussi des figures moins connues comme les historiens Auguste Molinier et Gabriel Monod qui ont apporté leur soutien à Dreyfus tout au long de l’Affaire. C’est enfin et surtout le portrait de l’homme Dreyfus, plus engagé dans les combats politiques qu’on ne l’aurait pensé, ne cédant rien sur son honneur ni sur celui de la France. Cette correspondance inédite est un apport considérable à ce qu’avait écrit Dreyfus dans ses deux livres de souvenirs (Cinq années de ma vie, 1901, Carnets, posth., 1998). Une découverte capitale et un témoignage passionnant.
L’édition est établie et préfacée par Philippe Oriol qui travaille depuis plus de vingt-cinq ans sur l’Affaire Dreyfus et a écrit une Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours (Les Belles Lettres, 2014).
Voir plus Voir moins
Couverture : Alfred Dreyfus, Lettres à la Marquise (Correspondance inédite avec Marie Arconati Visconti (1899-1923)), Bernard Grasset Paris
Page de titre : Alfred Dreyfus, Lettres à la Marquise (Correspondance inédite avec Marie Arconati Visconti (1899-1923)), Édition établie et préfacée par Philippe Oriol, Bernard Grasset Paris

1. Marie Arconati Visconti à Alfred Dreyfus

Château de Gaesbeck (Belgique)

24 septembre 1899

Capitaine,

C’est seulement aujourd’hui que j’ai la force de vous écrire – brûlée par la fièvre, je n’ai plus de larmes…

Courage capitaine, vous en avez tant !! l’humanité entière sait que vous êtes innocent, et la conscience de la France va se réveiller.

Les remords de ceux qui ont condamné vous ont déjà vengé. L’arrêt de Rennes1 a plus fait pour prouver votre innocence, que tout ce qui s’est fait, dit ou écrit depuis deux ans.

Nous sommes beaucoup capitaine qui donnerions notre sang pour vous épargner une nouvelle douleur.

Recevez capitaine l’hommage de mon admiration.

Mise Arconati Visconti

Fille d’A. Peyrat, sénateur de la Seine, vice-président du Sénat. Mon maître et ami M. Auguste Molinier2 qui arrive de Rennes malade, me prie de joindre sa carte à ma lettre. Il a souffert lui, autant que moi, et cela depuis deux ans, en pensant aux tortures de votre horrible vie.

2. Marie Arconati Visconti à Alfred Dreyfus

Paris, 17 décembre 1899

Merci, capitaine du grand honneur et du grand bonheur que vous m’avez fait, en m’envoyant votre portrait. Je le mettrai dans mon château de Gaesbeck (ancien château du comte d’Egmont) à côté de celui de la victime du comte d’Albe3. J’ai eu de vos nouvelles par mon ami Reinach4 et je sais que vous allez mieux. Espérons qu’après tous ces faux, tous ces crimes, tous ces cadavres tombés les uns sur les autres, espérons qu’après le plus formidable effort des puissances de mensonge et de tyrannie, la vérité soit proclamée officiellement. Mon ami Auguste Molinier que j’ai vu hier à l’École des Chartes, me prie de vous assurer de son profond respect.

Croyez capitaine à tout mon respect et à ma plus profonde admiration. Quelqu’un qui donnerait sa vie pour vous.

Mise Arconati Visconti

3. Marie Arconati Visconti à Alfred Dreyfus

30 décembre 1899

Capitaine,

Je n’ose pas aller vous porter mes vœux. Si j’avais eu le bonheur de vous serrer la main, c’eût été ma première joie depuis deux ans !

Ai-je besoin de vous dire les vœux que je fais pour vous ?… pour que l’heure de la justice et de la réparation arrive enfin !

Espérons que la vérité triomphera, que la Justice ne soit pas un vain mot, et que les innocents cessent de souffrir en même temps que les coupables commenceront à expier.

Espérons aussi que la France devenue l’instrument de l’immonde antisémitisme, redevienne digne de son passé de gloire et de lumière.

Recevez capitaine l’assurance de ma plus profonde admiration et laissez-moi vous répéter que je donnerais ma vie pour vous savoir heureux.

Mise Arconati Visconti

4. Marie Arconati Visconti à Alfred Dreyfus

22 mai 1901

Capitaine,

J’ai été souffrante, c’est pourquoi je viens seulement aujourd’hui vous remercier du grand honneur et du grand bonheur que vous m’avez fait, en m’envoyant votre volume5.

Je me sens incapable de vous dire l’émotion qui me serrait le cœur en le lisant et je ne vous étonnerai pas en vous disant que plusieurs fois les larmes me montaient aux yeux et m’empêchaient de continuer…

Je ne suis pas « une apaisée » moi, et je maudis tous les jours vos bourreaux et ceux qui n’ont pas eu le courage d’arrêter les bandits6, ceux qui reculent encore aujourd’hui devant le Père du Lac7 pris main dans la main avec les faussaires.

Ah ! capitaine, vous avez – peut-être – sauvé le malheureux pays, car c’est « l’affaire » qui en éclatant, a montré ce qui se tramait derrière le rideau de l’antisémitisme. Cette semence de discordes et de haines, a montré ses semeurs, les troupes de Loyola et les fidèles de « l’Assomption8 ».

Notre ami Reinach vient d’écrire son plus beau livre – nouveau Dante il a marqué au fer rouge tous les misérables – son Mercier est un chef d’œuvre9, et les royalistes de la Loire inférieure qui ont eu l’idée de retremper dans un bain de boue et de sang, les fades blancheurs de leur lys, doivent être fiers10 !!

Ah ! le brave Reinach, en voilà un qui a porté tout le poids du combat, qui a souffert je ne dis pas des dangers de la lutte, des outrages de la basse presse11 – cela honore et réconforte ceux qui ont du cœur – mais dont la conscience comme celle de tous ceux qui marchaient derrière lui, était lacérée par le spectacle de l’injustice triomphante de ce pays égaré, de la France devenue l’instrument de l’immonde antisémitisme et semblait s’accommoder de cette trahison d’un passé de gloire et de lumière.

Pardon, capitaine, je ne voulais que vous remercier, vous dire combien j’étais heureuse d’avoir votre livre et malgré moi une bouffée de ces horribles dernières années m’est montée au cerveau et je me suis laissé entraîner…

Recevez capitaine l’assurance de mon plus profond respect.

Mise Arconati Visconti

10. Alfred Dreyfus à Marie Arconati Visconti

Lundi [premier semestre 1902]

Chère Madame,

Je souhaite de tout cœur que l’ordonnance que je vous ai envoyée vous fasse du bien et vous guérisse des fièvres12.

J’ai lu quelques extraits de l’histoire de l’Inquisition au moyen-âge13. Il y a heureusement quelques progrès depuis cette époque, mais que d’efforts encore pour que l’iniquité et l’injustice, je ne dis pas cessent, car tant qu’il y aura des hommes, il y aura lutte entre la conscience et les passions ou les intérêts, mais diminuent.

Grattez le vernis de civilisation dont les siècles nous ont couverts, et l’homme primitif reparaît. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les expéditions coloniales.

Merci de vos paroles émues. Oui il ne faut pas oublier ; outre qu’il faut atteindre le but, car c’est ainsi seulement qu’on fera triompher l’idée de justice et de vérité pour laquelle tant d’hommes de cœur ont combattu, il faut encore que les enseignements que cette lutte comprend produisent leurs fruits.

Mes hommages respectueux et bien sympathiques.

A. Dreyfus

15. Marie Arconati Visconti à Alfred Dreyfus

Château de Gaesbeck, 8 septembre 1902

Mon cher capitaine,

Je suis très souffrante, (j’ai attrapé une bronchite à Bruges) mais j’étais autrement malade il y aura demain trois ans14 !!!

Après Rennes, Nantes ! La justice militaire est déshonorée et elle est aujourd’hui irrémédiablement condamnée15 – voilà le résultat de l’éducation cléricale.

Quand la société civile permet aux congrégations d’enseigner, ce n’est pas l’exercice, c’est le suicide de la liberté. Rendre à la nation l’enseignement de la nation, est le premier devoir de la République, et les mensonges, les faux, les crimes accumulés depuis quatre ans par la réaction cléricale, ont si fortement ému la conscience publique, que toutes les œuvres congréganistes sont maintenant à découvert.

Il y a des crimes politiques et sociaux qui se paient et le grand crime commis par l’Église contre la vérité, contre l’humanité recevra je l’espère son juste salaire16.

Galliffet17 est un misérable et je vous fais mon compliment des lettres que vous avez écrites18. Il y a quelqu’un qui vous vengera et ce jour-là il ne rira peut-être pas. Ce lâche veut se faire pardonner par ses amis du Jockey d’avoir fait partie d’un ministère républicain ! Ah ! si tous les gens à qui il a écrit, publiaient ses lettres, comme on s’amuserait19 !!!

Je vous envoie mes meilleures et plus respectueuses amitiés.

Mise Arconati Visconti

Et Monod ? et Bréal ? Est-ce qu’ils ont la naïveté de croire que réclamant la liberté pour les congrégations, celles-ci redevenues puissantes leur en sauront gré et la respecteront au profit des Juifs et des Protestants. Ah ! les niais20 !! Ils oublient le mot de Veuillot : « Nous vous demandons la liberté en vertu de vos principes, et nous vous la refusons en vertu des nôtres. »

16. Alfred Dreyfus à Marie Arconati Visconti

101 Bd Malesherbes

16 sept[embre] 1902

Chère Madame et amie,

En rentrant hier à Paris, j’ai trouvé votre aimable lettre et je suis tout à fait désolé de vous savoir souffrante. J’espère qu’au reçu de celle-ci, votre santé sera de nouveau rétablie, en tous cas, je compte que vous serez assez aimable pour me donner de vos nouvelles.

J’ai été également à Bruges admirer les primitifs flamands ; l’un d’entre eux, surtout, Gérard David, a été pour moi une révélation.

J’ai passé un bon été au bord de la mer à Nieuport où j’ai trouvé autour de moi des sympathies ardentes mais discrètes.

J’espère que le verdict de Nantes fera enfin comprendre aux Chambres qu’il est nécessaire d’affirmer la suprématie du pouvoir civil et que la loi qui était depuis deux ans dans les cartons sera enfin votée21.

Il en est de même dans la lutte contre le parti clérical. Toutes les confessions sont respectables quand on possède la foi, mais leur domaine est tout intérieur et n’a rien à voir avec les devoirs du citoyen. La séparation des Églises et de l’État est la solution à laquelle il faut aboutir ; chacun libre dans ses croyances, mais aucune connexité entre la foi que chacun professe et le pouvoir civil.

Je regrette vivement de ne pouvoir vous rendre visite au château de Gaesbeck ; j’aurais été heureux de passer quelques heures avec vous et de me promener dans l’allée à laquelle vous avez eu la délicate attention de donner mon nom22, mais je suis très occupé par mon installation après de si longues années ! Je suis encore tout encombré de caisses et de meubles, des meubles me manquent et je suis obligé de courir les magasins et cependant je voudrais en finir au plus vite23.

À bientôt dans le plaisir de vous lire et d’avoir des nouvelles de votre santé.

Veuillez agréer l’expression de mes hommages respectueux et bien sympathiques.

A. Dreyfus

17. Marie Arconati Visconti à Alfred Dreyfus

Château de Gaesbeck, [17-19] septembre 1902

Mon cher capitaine,

….…24 Je vais mieux, mais j’ai payé d’une bonne bronchite ma visite à Bruges. Comme j’aurais aimé vous y rencontrer – vous savez probablement que les plus belles choses qui sont là, appartiennent aux musées – les Gérard David entre autres – les beaux Memling viennent de l’hôpital Saint-Jean, des musées de Bruges, de Bruxelles et d’Anvers, heureusement car cela me permet de leur faire une visite tous les ans.

Je vois avec plaisir que vous avez la même opinion sur le résultat de toute cette chouannerie – cela nous mène je l’espère (?) à la suppression du budget des cultes. Il sera bien difficile de le conserver avec ce que nous voyons – Le Pape et le clergé le sentent bien car ils ne sont pas aussi bêtes que les gens de Bretagne et leurs meneurs, c’est pourquoi le haut clergé fait le mort25.

Comme je le répète toujours – et Reinach m’étonne beaucoup quand il traite Combes26 de maladroit etc. etc. – le moment est décisif, il s’agit de savoir si la République veut devenir une république cléricale. C’est par les congrégations que l’Église a fait la conquête du monde, et faire passer ces gens-là pour une quantité négligeable est une duperie.

Je ne comprends pas comment Monod se met du côté de nos adversaires dans cette lutte contre la tyrannie cléricale, lui qui combattait récemment avec tant de netteté et de courage pour la vérité et le droit – Vouloir obliger la démocratie républicaine à confier aux congrégations l’enseignement de la liberté qui n’a pu naître que contre elles !!

Remarquez que ceux qui se plaignent aujourd’hui sont les mêmes qui nous égorgeraient demain s’ils étaient les maîtres.

Et les magistrats qui avec un audacieux parti pris de haine contre nos institutions républicaines, refusent l’application des lois faites par les représentants du pays contre les privilégiés de la calotte ! Ils n’ont qu’une idée sauver les rebelles dont ils sont les défenseurs avoués.

Espérons que le gouvernement et les républicains de la majorité ne se laisseront intimider ni par les outrages ni par les menaces et qu’ils iront jusqu’au bout de leur saine besogne………

Adieu, mon cher capitaine, je vous envoie mes meilleures et mes plus respectueuses amitiés.

Mise Arconati Visconti

18. Alfred Dreyfus à Marie Arconati Visconti

Samedi [20 ou 27 septembre 1902]

Chère Madame et amie,

Je vous remercie vivement pour le superbe lièvre que vous nous avez envoyé.

J’ai reçu ce matin votre aimable lettre et ai été très heureux d’apprendre que votre santé était meilleure ; j’espère d’ailleurs avoir le plaisir de le constater moi-même à votre retour à Paris.

Merci beaucoup des articles au sujet des propos de Galliffet. Ils expriment fort bien les résultats qu’on pouvait en attendre, si les personnes en cause ne s’étaient pas tenues dans le silence27. Espérons qu’on arrivera à les en faire sortir.

Je suis toujours occupé par mon installation et j’avoue que j’y trouve un plaisir médiocre, sauf celui de me trouver enfin chez moi après huit ans28 ! J’aimerais infiniment mieux courir le lièvre sur les hautes futaies de votre admirable parc et jouir des beautés de la nature, celles qui ne vous laissent jamais aucun regret.

Agréez chère Madame et amie, l’expression de mes hommages respectueux et bien sympathiques.

A. Dreyfus

1. Rappelons que quelques jours plus tôt, le 9, Dreyfus avait été une nouvelle fois condamné devant le conseil de guerre de Rennes. À la date de cette lettre, gracié par le président Loubet, il avait été rendu à la liberté.

2. Auguste Molinier (1851-1904), professeur à l’École des Chartes, avait témoigné au procès Zola, à l’occasion de la première révision et au procès de Rennes. En 1904, il donnera une étude sur les expertises de Bertillon et de ses suiveurs (voir lettre 96).

3. Le comte d’Egmont et le comte de Hornes avaient été condamnés à mort et décapités le 5 juin 1568 par le comte d’Albe. On trouvera au cabinet des Estampes de la Nationale, un recueil de photographies du château sous la cote PET FOL-VG-79 (A).

4. Est-il besoin de rappeler que Joseph Reinach (1856-1921), ancien député de Digne, fut une des grandes figures du dreyfusisme et le premier historien de l’Affaire ?

5. Cinq années de ma vie qui venait de paraître chez Fasquelle.

6. Beaucoup de dreyfusards, suivant en cela le gouvernement, prêchaient l’apaisement que la loi d’amnistie (voir note 68) était venue forcer à la fin de décembre 1900. Sur cette question voir notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 909-920.

7. Stanislas du Lac de Fugères (1835-1909), jésuite, forma en son école de la rue des Postes de nombreux cadres de l’armée dont il était parfois, à l’image du général de Boisdeffre, le confesseur et le directeur de conscience. Nous savons que contrairement à ce dont étaient persuadés beaucoup de dreyfusards, il ne fut pas plus responsable de tous les maux qu’il fut l’homme qui avait fait main basse sur l’armée dont il dictait les nominations et les avancements et que, plus largement, le « complot jésuite » dont il aurait été le grand ordonnateur est pour le moins à relativiser.

8. Le rôle des Assomptionnistes, éditeurs et rédacteurs de La Croix, fut en revanche tout à fait actif et surtout dans le cadre des élections. On pourra pour en savoir plus se reporter à notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 709-710.

9. Le premier tome de son Histoire de l’affaire Dreyfus venait de paraître aux éditions de la Revue Blanche dont « Mercier » était le titre du premier chapitre. Auguste Mercier (1833-1921), on s’en souvient, était le ministre de la Guerre en 1894. Dreyfus le considérait comme le « criminel en chef ».

10. Mercier venait en effet d’être élu le 28 janvier 1900 sénateur de la Loire-Inférieure par 703 voix contre 287. Il avait donc eu à ce titre à voter la loi d’amnistie qui le lavait de ses propres crimes…

11. Joseph Reinach fut en effet, pendant toute l’Affaire, la cible favorite des nationalistes et des antisémites.

12. Allusion à la lettre de « Vendredi » que nous n’avons pas reprise (lettre 9 de la « Provenance des textes »).

13. D’Henri-Charles Lea et qui avait paru en 1900 dans une traduction de Salomon Reinach à la Société nouvelle de librairie et d’érudition.

14. Date de la seconde condamnation de Dreyfus, à Rennes.

15. En application à la loi de 1901 sur les associations, le cabinet Combes, au pouvoir depuis juin précédent, avait décidé de fermer les écoles non autorisées des congrégations. Le colonel de Saint-Rémy avait refusé d’obéir à l’ordre de son supérieur, le général Frater, de procéder à l’exécution de la réquisition préfectorale contre une congrégation, au motif que l’ordre en question « bless[ait] [s]es sentiments et [s]a foi ». La veille de cette lettre, le conseil de guerre de Nantes l’avait condamné pour cela… à un jour de prison (pour des motifs à vrai dire qui semblaient plus juridiques qu’uniquement corporatistes : voir Odile Roynette, « Les conseils de guerre en temps de paix entre réforme et suppression (1898-1928) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 73, 2002/1, p. 20).

16. La marquise démarquait ici purement et simplement – elle le faisait souvent – Jaurès, reprenant ce qu’il avait écrit quelques trois mois plus tôt dans La Petite République : « Il y a des crimes politiques et sociaux qui se payent, et le grand crime collectif commis par l’Église contre la vérité, contre l’humanité, contre le droit et contre la république, va recevoir enfin son juste salaire » (« La conclusion », 3 août 1902).

17. Le général marquis Gaston de Galliffet (1831-1909) avait été ministre de la Guerre dans le cabinet de défense républicaine présidé par Waldeck-Rousseau.

18. Suite à un article d’Hugues Le Roux publié dans le Baltimore Sun qui accusait Dreyfus d’avoir avoué par sa grâce une culpabilité qui ne concernait pas la seule Allemagne mais aussi la Russie, Dreyfus avait envoyé une lettre au Radical (1er août), lettre dans laquelle il avait mis en cause Galliffet en rapportant des propos privés de lui par lesquels il s’était fait le vecteur de cette nouvelle fable (la « légende russe »). L’ancien ministre de la Guerre avait à son tour réagi par une lettre au Journal des Débats dans laquelle il avait glissé qu’« en signant son recours en grâce, [Dreyfus s’était] reconnu coupable » (2 août 1902) et Dreyfus avait à son tour répondu le 6 août dans le Journal des Débats pour dire ce qu’avait été réellement l’histoire de cette grâce. Sur cette polémique, voir Dreyfus, Carnets (1899-1907), op. cit., p. 108-109 et 113-115. Sur la grâce, voir notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 901-914.

19. Et en grande partie à cause de son ambivalence : pour Dreyfus avec les dreyfusards et contre avec ses adversaires. Voir notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1899 à nos jours, op. cit., p. 869, 870-872 et 911-914 et sa notice dans notre Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus à paraître chez Champion.

20. Gabriel Monod (1844-1912), professeur à la Faculté des lettres de Paris, fondateur et directeur de la Revue historique, ardent dreyfusard, venait de prendre position contre les lois visant à restreindre la liberté d’enseignement des congrégations au motif qu’il était navrant « de voir les anticléricaux d’aujourd’hui manifester à l’égard de l’Église catholique des sentiments et des doctrines identiques à ceux que les catholiques ont manifestés naguère à l’égard des protestants et des hérétiques de tout ordre » (Le Siècle, 1er août 1902). Quant à Michel Bréal (1832-1915), professeur au Collège de France, dreyfusard, il venait de faire publier dans Le Temps du 7 août une lettre dans laquelle il considérait que ces mêmes mesures étaient « une erreur et une faute politique ».

21. Nombreux étaient les dreyfusards qui demandaient la suppression des conseils de guerre. « Entre 1898 et 1909, pas moins de 21 projets de loi tendant à la réforme ou à la suppression des conseils de guerre sont discutés devant les chambres », écrit Odile Roynette (article cité). Rappelons qu’il faudra attendre 1982 pour que Robert Badinter en obtienne enfin la suppression.

22. La marquise avait donné aux allées de son parc les noms de ses amis dreyfusards (voir lettre 742). Dreyfus avait donc « son » allée.

23. Dreyfus venait d’emménager avec sa famille au 101, boulevard Malesherbes. Devenir locataire d’un appartement ne se fit pas, pour lui, en toute simplicité. Il cherchait depuis le début de l’année et, la presse ayant rendu l’information publique, les propriétaires les uns après les autres avaient refusé d’accueillir un si encombrant locataire (voir Michael Burns, Histoire d’une famille française, les Dreyfus, Paris, Fayard, 1994, p. 351-354).

24. Ainsi sont signalées par Dreyfus les coupures opérées par lui dans la recopie qu’il fit des lettres de la marquise.

25. En Bretagne, de nombreuses écoles dépendant de la congrégation des Filles du Saint-Esprit ayant refusé de se soumettre, leur expulsion avait été ordonnée par décret (le 1er août). La troupe avait été envoyée et une partie de la population s’était insurgée contre ces expulsions.

26. Émile Combes (1835-1921), sénateur de la Charente-Inférieure, était président du Conseil depuis le 7 juin précédent.

27. Relativement aux conditions dans lesquelles s’était déroulé le procès de Rennes et à la manière dont avait été proposée à Dreyfus la grâce (voir note 47). Nous ne savons précisément de quels articles il s’agit mais ce qu’en dit Dreyfus nous laisse comprendre qu’ils présentent une version fantaisiste des faits.

28. Dreyfus, en effet, n’avait plus eu de « chez [lui] » depuis 1894. Il avait successivement habité – après l’île du Diable et la prison militaire de Rennes – chez sa sœur près de Carpentras (jusqu’en avril 1900), en Suisse chez les Naville (jusqu’en novembre 1900) et enfin à Paris, rue de Châteaudun, chez son beau-père.