Chamsa, fille du soleil

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187 pages
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Description

Née dans un village perdu dans une vallée imaginaire du lointain Orient, Chamsa rassemble toutes les qualités du monde. Petite paysanne analphabète, elle quitte son village natal et devient très vite une femme libérée, accomplie et surdouée. Sa beauté est une arme, elle s’en sert à bon escient et toutes les portes s’ouvrent devant elle. Ce beau roman, sorte de conte moderne au parfum des Mille et une Nuits, ravira lecteurs et lectrices sensibles à la vie éclatant sans fausse retenue.
Ce roman nous apprend aussi, comme l’écrit son préfacier, Jean Botquin, que l’ouverture des civilisations les unes aux autres est sans doute le seul moyen pour arriver à se faire entendre les peuples du monde, les uns avec les autres.
Belge d’origine algérienne, Malika MADI est romancière, essayiste, scénariste, conférencière et animatrice d’ateliers d’écriture. Elle a également coordonné et participé à plusieurs ouvrages collectifs.

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Ajouté le 01 janvier 2010
Nombre de lectures 15
EAN13 9782849241677
Langue Français
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Chamsa, fille du soleilCollection Roman francophone
dirigée par Denis Emorine
Dans la même collection :
Le conseil de discipline, Jean-Pierre Paulhac
Nos coeurs s’étaient filé rancard, Amélie-Grossmann-Etoh
La révoultion des montagnes, Frédéric Delorca
J.T., Sébastien Boussois
Le pèlerinage en Géorgie, Jean-Francçois Soulet
La porte du non retour, Jean-Pierre Paulhac
La Joconde noire, Elvire Maurouard
Le chant de Soledad, Maggy De Coster
Illustration de couverture : © Charles Henneghien
© Éditions du Cygne, Paris, 2010
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-167-7Malika Madi
Chamsa, fille du soleil
Éditions du CygneDu même auteur :
Romans
Nuit d’encre pour Farah, Mons, Cerisier, 2000, Prix de la Première Œuvre
de la Communauté française, finaliste du Prix des Lycéens.
Les silences de Médéa, Bruxelles, Labor, 2003. Bruxelles, Espace Nord, 2007.
Les vocations, roman numérique pour adolescent. Téléchargeable sur
www.malika-madi.net
Nouvelles
Belges sans en avoir l’air, Bruxelles, Memor couleurs, 2003 (recueil de
nouvelles rédigées avec une classe d’un établissement scolaire en
discrimination positive de Bruxelles dans le cadre d’un atelier d’écriture).
Le jardin d’Essai, Bruxelles, Couleur livres, collectif ; Amour j’écris ton
nom, 2006
Au c œur de ma cité, Culture 2000, Grand Hornu, 2006
Je hais les ados, Bruxelles, Memor couleurs, Le jeu de la plume et du
hasard, 2007
eÀ Mons un matin, Mons, 2007 (nouvelle rédigée dans le cadre des 7
Rendez-vous du livre de la ville de Mons)
Essais
Rompre le silence, 11 septembre 2001-11 septembre 2002, Bruxelles,
Labor, 2002 (Prise de position citoyenne d’intellectuels belges d’origine
maghrébine sur les événements du 11 septembre).
Et le monde regarde, Liban été 2006, Mons, Cerisier, 2007 (Coordination
d’un collectif dénonçant la guerre du Liban).
Je ne suis pas raciste mais..., Bruxelles, Editions Luc Pire, 2008 (coécrit
avec Hassan Bousetta).La souffrance est humaine, seul le plaisir est « divin ».
Henri Ghéon
(Extrait de sa correspondance avec André Gide)
Un merci tout particulier à Gérard Adam,
Aline Ngo-Doan-Ta et Coralie Vasselin.Préface
Le troisième roman de Malika Madi, Chamsa, fille du soleil,
révèle un nouvel aspect de la pensée de l’auteur, déjà intéressée
par l’étude de la condition de la femme, en particulier celle des
milieux d’émigrés maghrébins dont elle est issue. Mais, ici, elle
aborde un thème universel profondément ancré en chacun de
nous, souvent dissimulé derrière des convictions religieuses ou
des interdits. Ce roman participe à plusieurs genres littéraires.
C’est d’abord un conte qui fait apparaître des personnages
de conte, des bergers et des bergères, des princes et des
princesses riches et puissants, beaux comme des dieux ou des
déesses, des marâtres revêches, incultes et méchantes, des
vielles fées détentrices de moyens aphrodisiaques qui décuplent
le plaisir de l’amour.
Par contre, ce n’est pas un conte pour enfants car certains
personnages sont fort doués pour l’exercice combien exaltant
des fonctions amoureuses, et Malika Madi s’entend bien à le
décrire de manière particulièrement savoureuse. Toutefois, ce
n’est pas non plus un conte immoral, car les personnages sont
purs comme des archanges bien que souvent futés comme des
djinns.
S’il s’agit d’un conte, rien n’est impossible ou
invraisemblable. Chamsa rassemble toutes les qualités du monde, elle est
surdouée, belle à damner un saint, ambitieuse, dotée d’un sens
aigu de l’érotisme qu’elle appréhendait déjà avec ses jeunes
amies dans le hammam de son village, perdu dans une vallée
inconnue de la géographie actuelle.
Dans sa forme romanesque, la nouvelle œ uvre de Malika
Madi se présente aussi comme un roman initiatique et
d’apprentissage. Nous assistons au développement d’une petite
7paysanne qui d’autodidacte deviendra une sommité
universitaire dans les matières délicates de la physique amoureuse.
Poursuivant l’héroïne dans son itinéraire, on pense
inévitablement à Ovide et Horace, à L’Art d’Aimer et au Carpe Diem, à la
jouissance épicurienne du moment. Il n’y a pas que le corps et
ses organes sexuels qui l’intéressent, hormis la langue de son
prince ou de son assistante brésilienne qu’elle pratique
couramment, elle étudie les langues étrangères avec grande facilité et les
mathématiques n’ont plus de secret pour elle. Elle se joue aussi
de la botanique (qui permet à l’écrivaine de décrire
somptueusement la végétation de pays tropicaux)... Pas étonnant qu’elle
se trouve bientôt à la tête d’une des plus grandes bibliothèques
du monde musulman. Prodigieuse petite Chamsa, on voudrait
bien être à sa place. Un conte, un roman initiatique, un roman
de découverte de soi dans ce que nous avons de plus caché, un
roman d’apprentissage de la vie et des connaissances, des
techniques de l’amour sans pédanterie outrageuse, un roman tout
court qui vous fait rêver d’amour, voire fantasmer de sexe. Les
femmes libérées aimeront Chamsa parce que sa vie éclate sans
fausse retenue et qu’elle nous apporte la joie des jouissances les
plus belles qui souvent justifient à elles seules notre existence
terrestre. Elles apprécieront également son sens de la liberté,
son nomadisme libertin et sans attaches (selon une des
expressions de la Théorie du corps amoureux de Michel Onfray), son
ambition qu’aucune frontière n’arrête.
Ce beau roman à l’éros léger, comme aurait dit Horace, se
termine sur un message optimiste qui rapproche les cultures
différentes, qu’elles soient d’Occident ou d’Orient. Et ce conte
moderne au parfum des mille et une nuits nous apprend que
l’ouverture des civilisations les unes aux autres est sans doute le seul
moyen pour arriver à se faire entendre les peuples du monde,
les uns avec les autres.
Jean BotquinI
Petite fille déjà, son esprit avait fait sien l’idée qu’enfreindre
les règles devait être plus excitant que de les respecter. « Prends
la cruche à deux anses... » lui disait-on, « ... et va chercher de
l’eau à la fontaine ! » Chamsa agrippait alors la cruche à anse
unique et quittait la masure, fière et hautaine. Après une marche
de plus d’un kilomètre et une âpre bousculade avec les enfants
du village, elle récoltait le liquide puis, assise sur un rocher,
regardait s’éloigner les autres bambins.
Sa mère tonnait : « Tiens-toi correctement ! Les petites filles
n’écartent pas les jambes... ! » Et Chamsa les écartait plus
encore. Elle hurlait aussi, jusqu’à faire vibrer les murs d’argile :
« Je ne veux plus te voir jouer avec les garçons... ! » Et Chamsa
disparaissait de longues heures avec les gamins du voisinage à la
chasse aux crapauds.
Le plus pénible pour Chamsa était ce mal dont elle souffrait
et dont personne ne connaissait ni la cause ni le remède. Il la
faisait éternuer des journées entières aux premiers signes du
printemps et aux prémices de l’automne. Le nez encombré, elle
respirait deux fois plus par la bouche, ce qui faisait sécher puis
craqueler ses lèvres comme la terre ocre du plateau d’Agour, les
mois d’été. À treize ans, l’enfant développa une curieuse
habitude qui consistait à passer lentement sa langue sur ses lèvres
gercées, afin d’en apaiser la sensation de brûlure. Cela rendait sa
mère hystérique et elle l’injuriait en lui disant : ton prénom
définit peut-être le soleil mais tu es les ténèbres de ma vie...
Cette attitude, n’était-ce pas là un appel au baiser ou pire encore ?
Pas dans l’esprit d’une fille de treize ans, mais dans celui des
adolescents qui papillonnaient autour d’elle et qui l’aidaient à
porter l’eau dans la cruche à anse unique.
9Chamsa découvrit donc la sensualité à l’aube de
l’adolescence par la grâce de cette maladie qu’un médecin diagnostiqua
plus tard comme de « l’allergie ».
* *
*
Chamsa passait régulièrement chez une tante maternelle :
Zouleyka. Celle-ci était une narratrice pourvue d’une grande
imagination. La nièce s’allongeait sur la natte et la tante, en
brodant des entrelacs sur des draps de coton, fabulait comme
nulle autre dans la vallée.
Zouleyka était veuve et n’avait eu que des filles. Depuis que
la dernière était mariée, elle vivait seule et Chamsa brisait sa
solitude. Comme le miel attire les abeilles, il suffisait de lui
conter l’histoire de l’une de leurs ancêtres du nom d’Aïcha et
d’y greffer, chaque jour, un événement inédit pour la faire venir
dans la cahute. Le talent de Zouleyka résidait dans sa capacité à
garder une continuité au récit. Les yeux sur son ouvrage, elle
semblait deviner dans le point de croix les détails de l’existence
de l’illustre aïeule.
Chamsa avait vu le jour dans une contrée qu’autrefois on
nommait « la Grande Arabie ». Son grand-père lui disait : « Les
Anglais et les Français n’ont fait qu’exacerber les différences qui
existaient entre nos peuples. Ils ont fragmenté, morcelé notre
Arabie pour mieux régner sur la richesse qu’Allah nous a offert :
le pétrole. »
Les royalties de l’or noir ne concernaient pas Chamsa ni
même les hommes et les femmes de la tribu à laquelle elle
appartenait : les Zimouras. Son peuple était sédentaire et
vivotait sur des plateaux dominant une gorge et des rivières d’une
pureté divine. La vallée avait vu s’installer puis croître ce peuple
aux m œ urs certes rigoureuses, mais sans commune mesure avec
d’autres tribus arabes. La raison en était que les Zimouras,
10descendants d’une vingtaine de concubines du sultan Salim I
equi régna au XIX siècle, et de leurs esclaves mâles, avaient été,
dès l’origine, isolés du reste du monde.
Ce roi conquérant, qui gouverna la plus vaste région de la
Basse-Arabie, aimait la fournaise des guerres et la chaleur des
femmes. Des combats, il en mena plus de quarante ; des
concubines, il en eut plus de deux cents. Elles étaient, pour la plupart,
prises lors de razzias dans les villages vaincus. Comme tout
sultan, il avait ses favorites, une petite vingtaine. Toutes les
femmes de son harem étaient néanmoins son bien, son
patrimoine, sa propriété. De temps à autre, entre deux batailles et
pour se rappeler à elles, il annonçait à l’intendante son désir de
descendre dans le bas harem afin de choisir de nouvelles
maîtresses. Après tout, les favorites vieillissaient et il fallait bien
renouveler l’escouade de filles jeunes et fraîches. Est-il utile de
décrire l’état d’exaltation et d’excitation dans lequel la venue du
roi mettait les « trésors de guerre » ? Est-il utile d’évoquer la
journée qui commençait au hammam par de cruelles
altercations, dignes de leurs défunts guerriers ? Le bain terminé,
s’ensuivait une épilation complète, un massage aux huiles
essentiels, un tatouage au henné et un assouplissement de la peau à
l’essence de rose. Ces rites accomplis, venaient le choix de la
robe, du déshabillé et le sujet de la conversation susceptible de
plaire au roi. Cette dernière épreuve était éliminatoire, le
monarque préférant jeter son dévolu puis s’unir à une fille de
moyenne beauté mais intelligente, plutôt que belle mais sotte,
les femmes se torturaient l’esprit durant les longues heures de
la nuit précédant l’entrevue afin de trouver « le » sujet à évoquer
auprès du sultan. Certaines songeaient tactiques de guerre ou
stratégies militaires mais n’avait-il pas envie, auprès d’une
femme, d’oublier les conflits et leurs désagréments ? Le sultan
adorait la poésie et la littérature, mais la plupart d’entre elles ne
savaient ni lire ni écrire. N’apprenaient à le faire que les favorites,
exhortées par l’intendante à affiner leur culture car le roi
demandait, chaque soir avant l’amour : « Qu’as-tu appris aujourd’hui ? »
11Que pouvaient-elles alors évoquer ? La botanique et les
somptueux jardins du palais ? La nouvelle cuisine agrémentée
des épices en provenance des Indes ? Les tapisseries des salons,
œ uvres d’Ibn Salah Chamseddine ? Les progrès en équitation
des petits princes Hassan et Hussein ?
Un soir, ce fut le tour de l’arrière,
arrière-arrière-arrièregrand-mère de Chamsa. Sereine, elle pénétra dans les
appartements du sultan. Celui-ci, lassé des futiles bavardages de
ses favorites, avait résolu de choisir, pour la nuit, une maîtresse
moins rabâcheuse.
Aïcha avait toujours su ce qu’elle dirait ce jour-là. Elle répéta
donc, comme une liturgie, la phrase ressassée depuis des mois :
– Mon roi, je n’ai jamais accompli ce pour quoi je suis ici,
c’est la raison pour laquelle je consacrerai mon temps de parole
à vous expliquer ce que j’attends de vous, si vous me choisissez
pour la nuit !
Salim, saisi, tenta de dissimuler sa surprise en ajustant les
traversins de soie qui soutenaient ses reins. Aïcha poursuivit :
– J’aimerais connaître ce plaisir dont parlent vos favorites.
Certains après-midi de canicule, assise sous le balcon de
l’étage qui leur est réservé, je les écoute raconter cette
jouissance dont vous leur faites don chaque fois qu’elles partagent
votre couche. Vos exploits amoureux valent à leurs yeux vos
prouesses guerrières. Toutes relatent le plaisir comme si vous
possédiez l’acuité de sentir ce que chacune attend de ce
moment d’amour à vos côtés... À leur écoute, mon sexe
s’humidifie, comme peut l’être ma bouche devant un plat de gigot aux
amandes, quelques instants avant la rupture du jeûne...
Aïcha inspira et sa poitrine se gonfla sous le regard de Salim
qui en tressaillit d’émotion. Il balbutia :
– Et... qu’aiment-elles... Ces favorites ?
– Amina aime vos baisers sur ses seins, Hayat, le frottement
de votre barbe sur son pubis, Afra, votre langue dans son
nombril, Kalila, votre sexe dans le sien, Yumn, vos doigts sur sa
vulve, Noor son corps sur le vôtre, Farida votre sexe dans sa
12bouche, Falia, votre bouche sur son sexe, Nadja, vos lèvres sur
ses cuisses, Yasmina dit tout aimer à la fois...
Le roi se cabra si fort que ses muscles se raidirent de douleur.
Jamais aucune femme, fût-elle la favorite des favorites, ne s’était
adressée à lui de manière si déliée. Aimait-il cela ? La surprise,
pour l’heure, ne lui permettait pas de définir ses impressions.
Habituellement, les concubines radotaient sur la guerre, les
stratégies, la botanique, la poésie, la tapisserie ou sur ses fils. Après
avoir distingué celle qui usait du vocabulaire le mieux châtié,
Salim I lui faisait l’amour puis, à l’aube, elle regagnait sa
chambre comme ces fées naissant la nuit, trépassant le jour.
Apprendre de la bouche d’Aïcha que ses prouesses étaient
louées par les concubines, lui procurait, il est vrai, une fierté
incommensurable. Il songea que cette sensation n’était
comparable qu’à celle, jubilatoire, qui accompagnait le moment de
victoire sur le champ de bataille. Le roi sentit son sexe se tendre.
Même le Scheik Abdelkader, ennemi béotien et sanguinaire
dont il n’était venu à bout qu’après une campagne de
trentetrois mois et la mort de six mille hommes, ne l’avait à ce point
agité.
– Comment t’appelles-tu ?
– Aïcha !
– Et que voudrais-tu... toi, Aïcha ?
– Je voudrais, chaque soir, par un chemin différent, atteindre
avec vous les cimes du plaisir...
À cet instant, le roi Salim I, monarque régnant sur la tribu la
plus puissante de la Basse-Arabie, tomba, pour la première fois,
éperdument amoureux. Et cet état, autant que la nécessité de
faire l’amour ou de guerroyer, généra en lui le désir de fidélité.
Les concubines, effondrées, accusèrent Aïcha de sorcellerie.
Qu’avait-elle dit ou fait pour bouleverser ainsi les habitudes de
Salim ? Ce ne pouvait être lié qu’à la parole, car ni son corps ni
son visage n’étaient plus avenants que le leur.
– De quoi parlez-vous ? la questionna Noor.
– De rien en particulier !
13– Menteuse ! Avec quoi l’as-tu envoûté ?
– Avec mes mots !
– Lesquels ?
– Ceux de l’amour...
Ceux de l’amour et de la volupté, prononcés par sa bouche,
gagnaient en sensualité jusqu’à exalter l’esprit du sultan avant
d’en exciter le sexe. Les mots d’Aïcha l’émouvaient plus que les
corps, aussi gracieux soient-ils, de toutes ses concubines.
Mais les guerres menaient le sultan, d’interminables mois,
vers de lointaines contrées. Certains de ses quelques amis lui
conseillèrent maintes fois de castrer les esclaves mais il refusait
toujours, invoquant le Coran et l’interdiction faite par Dieu de
porter atteinte aux organes sexuels d’un individu. Il laissait
donc dans sa demeure vingt favorites avides d’amour, dans un
palais où se mouvaient, d’une grâce animale, des esclaves mâles
venus de Nubie, d’Érythrée ou de Somalie dont la peau lisse et
les muscles saillants bouleversaient, jusqu’à l’asphyxie, les
femmes esseulées qui avaient connu le plaisir et se désespéraient
de ne plus faire l’amour qu’en rêve, d’autant que leurs songes,
peuplés de jouissance, laissaient sur les nattes des réveils
douloureux.
Survint donc ce qui ne manquait pas d’arriver après chaque
départ du roi mais dont Aïcha fut témoin pour la première fois.
« Si tu le dis à Salim, la prévint Afra, tu es une femme morte ! »
Aïcha, fidèle au roi autant qu’il l’était à elle, préférait être
aveugle aux beautés des esclaves qui la frôlaient plus que de
raison.
Au bout d’un temps, ces attouchements « inopportuns »
provoquèrent en elle des contractions au centre de l’abdomen
avant de crisper les muscles du bas ventre. Ce n’était pas
désagréable, bien au contraire. Quant aux concubines, jamais
elles n’avaient paru plus belles, ni plus épanouies. Elles
semblaient apaisées et leur regard, rieur, laissait deviner que
l’esprit et le corps étaient au diapason.
Le palais de Salim était somptueux. Dans les jardins,
oran14gers et jasmins dégageaient un parfum qui pénétrait les salons.
Une brise guidait les senteurs jusqu’aux corps nus des femmes,
repues de plaisir, aux côtés de serviteurs dévoués aux épouses
de leur roi.
– Pauvre petite Aïcha... lui dit Afra, penses-tu qu’il n’y a que
Salim pour te combler ? Essaye Gharib, c’est un dieu ! Je te
l’envoie tout de suite.
– Non ! Je resterai fidèle...
Et Afra éclata d’un rire rauque et moqueur.
– Nous sommes toutes les femmes ou les filles de ses
ennemis vaincus ! L’as-tu oublié ? Combien en ramènera-t-il
cette fois pour les refouler dans le bas harem ?
– Salim et moi ce n’est pas seulement la copulation !
– Idiote ! En cet instant il massacre de pauvres gens dans le
but de leur confisquer une contrée aride et sans intérêt avant de
réconforter leurs veuves et leurs orphelines... Essaye Gharib !
Aïcha essaya donc Gharib et reconnut qu’en effet, c’était un
dieu !
Dix mois et six jours après son départ du palais, Salim revint
et, pour la première fois, ne ramena pas de femmes avec lui.
Cette nouvelle se répandit comme une déferlante dans le palais.
Afra faillit en perdre connaissance. Aïcha fut appelée dans les
appartements du roi. À sa vue, Salim se précipita vers elle et
posa la tête dans le creux de son cou avant de la serrer contre
sa poitrine. Aïcha décela l’odeur de sa transpiration mêlée à
celle du pur-sang qu’il avait chevauché pour rejoindre le palais.
– J’ai gagné une bataille ! Je devais en mener une autre, mais
il me fallait rentrer. Chaque instant passé loin de toi fut pour
moi une torture effroyable. Aïcha ma douce, Aïcha ma belle, ne
me laisse plus repartir...
– Et les autres ?
– Quelles autres ?
– Tes autres femmes ?
– Je veux faire de toi ma femme, unique et légitime !
– Et elles ?
15– Je t’aime, toi Aïcha, toi seule!
Elle se dégagea de son étreinte, recula de deux pas puis
baissa les yeux devant Salim, las et terreux.
– Aurais-tu quelque chose à me dire ?
– Non !
– Dans ce cas pourquoi cette attitude ? Serais-tu inquiète du
sort des autres femmes ? Dès ce soir, elles regagneront le bas
harem et tu pourras disposer du palais à ta guise...
Devant le silence d’Aïcha, Salim, hébété, sentit la terre se
fendre, bien en dessous du marbre veiné du sol, en dessous de
l’argile sur lequel il était posé, en dessous du sable du désert où
son palais était bâti, s’écarter, l’avaler comme une sorcière des
légendes que lui contait soultane Imane, sa mère. Il posa les
yeux sur Aïcha, les baissa, les releva. Porta ses mains sur son
visage, ses cheveux, son ventre. Il dit, dans un souffle : « Aïcha...
Tu n’aurais pas... » Salim avait toujours feint d’ignorer les
infidélités de ses concubines mais dès son retour des champs de
bataille, il convoquait Nasreddine, son sbire, et celui-ci lui
contait par le menu les faits et gestes de chacune. Magnanime,
il fermait les yeux. Mais l’adultère d’Aïcha l’anéantit comme
jamais aucun ennemi n’était parvenu à le faire. Depuis qu’il avait
découvert cette merveille, pas un instant il n’avait eu envie
d’une autre. Chaque femme rencontrée au détour d’un oued ou
d’un village, lui avait semblé insipide. Même lorsque certaines
menaient devant lui une danse lascive, ventre nu, seins rebondis.
Même lorsque le désir de la chair devenait trop ardent.
Fou de chagrin et d’épuisement, Salim se laissa choir sur le
tapis de laine. Il sanglota devant une Aïcha figée, démunie.
Après une éternité, il se releva et fit appeler son chef de corps.
Sans un regard pour elle, il dit :
– Prends cette femme, ainsi que les dix-neuf autres du haut
harem. Joins à elles les serviteurs et les esclaves qui les honorent
pendant mes absences et conduis-les dans la vallée de Zimoura.
Donne leurs cent têtes de moutons. Cinquante mâles et
cinquante femelles. Cinquante poules et cinquante coqs.
16Cinquante brebis et cinquante boucs. Cinquante ânes et
cinquante ânesses. Dix sacs de grains d’orge. Dix de grains de
blé. Dix de grains de seigle et dix de grains de maïs.
– Mon roi..., dit Aïcha.
– Je veux, poursuivit Salim, qu’ils aient quitté mon palais
avant la tombée de la nuit !
–Pourquoi ne pas simplement les lapider? proposa lechef de corps.
Comme s’il ne s’était jamais effondré, Salim dit avec retenue :
– Parmi eux, il y a une femme à qui j’ai donné mon c œ ur,
sans méfiance. La savoir morte, serait pour moi plus
douloureux encore que l’avoir sue dans les bras d’un esclave.
C’est ainsi qu’Aïcha, les concubines et les serviteurs
formèrent la première communauté des Zimouras.
* *
*
La sédentarité, les hasards de l’agriculture, les difficultés de
l’élevage avaient fait perdre à ce peuple, de génération en
génération, son sens de la sensualité et de l’érotisme. Le faste et le
luxe du palais du roi Salim faisaient partie d’une histoire révolue
qui, lorsque le soleil brûlait les récoltes et que l’hiver
s’annonçait sous les pires auspices, semblait dérisoire.
Les Zimouras étaient arabes et musulmans mais différents des
membres des autres tribus. Tout leur avait échappé, le meilleur
comme le pire. La manne pétrolière autant que le
fondamentalisme islamiste qui sévissait par-delà la vallée. Ils étaient
analphabètes, peu éduqués aux choses de la vie mais la solidarité
demeurait plus vivace ici que nulle part ailleurs.
Chamsa avait hérité de son aïeule bien plus qu’elle ne
l’imaginait. Elle connaissait, bien sûr, l’histoire d’Aïcha et de Salim.
Pas par sa mère qui trouvait cette aïeule déshonorante et l’avait
même une fois traitée de putain, mais par Zouleyka, fascinée
par l’ère des grands sultans et des harems où la quiétude et la
17volupté étaient le quotidien des femmes. Chamsa passait des
après-midi entiers chez sa tante. Ses obligations domestiques
accomplies, elle prenait le chemin escarpé et caillouteux et se
rendait à sa cabane.
– Ma mère me rend folle... L’eau, la cuisine, le ménage... Elle
commence même à me parler mariage... Si elle s’imagine que je
vais passer ma vie à décrasser le sol, torcher le cul des enfants
et combler les désirs d’un paysan, elle peut toujours rêver.
Zouleyka dodelinait de la tête, un sourire en coin. Cette
Chamsa était troublante et effrayante, insolente et dévergondée.
Elle songea que sa nièce n’était pas à sa place, comme si la
voluptueuse Aïcha, soumise et résignée à son sort de répudiée,
s’était réincarnée en cette rebelle.
– Tante Zouleyka, parle-moi encore d’Aïcha et de Salim...
Zouleyka lui proposait de s’asseoir et Chamsa relevait sa
robe jusqu’aux cuisses car depuis quelque temps, elle ne
supportait plus ces robes longues et amples. Puis, les coudes sur
les genoux et les poings sous le menton, elle attendait, les yeux
grands ouverts, avide, à dix-sept ans, des histoires de sa tante
que le temps et le bouche à oreille avaient fini par sublimer.
– Tante Zouleyka, qu’est devenu Salim après le départ
d’Aïcha et des autres concubines ?
– Ça, ma fille, personne n’a de certitude... Juste quelques
rumeurs circulent, mais les rumeurs, tu sais...
– Et que disent ces rumeurs, tante Zouleyka ?
Zouleyka soupira :
– Elles affirment qu’il est reparti quelques jours plus tard
pour une nouvelle bataille sur les hauts plateaux de l’Atar, de
l’autre côté du pays mais que, miné par le chagrin, il serait mort
au combat.
Chamsa baissa les bras, déçue.
– C’est tout ?
– C’est une des versions. Il y en a d’autres...
– Bon, ne me les donne pas toutes, seulement celle qui te
semble la plus crédible.
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