Algérie mon amour

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Français
358 pages
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Description

Composé de larges extraits des lettres écrites quotidiennement par l'auteur à sa fiancée pendant son service militaire en Algérie, l'ouvrage relate les événements qu'il y a vécus, saisis sur le vif, donc au plus près de la réalité. Responsable chiffre de son bataillon à la frontière tunisienne, il découvre la guerre telle qu'il ne pouvait l'imaginer, avec toutes ses atrocités. Plein de l'idéal humaniste, le jeune homme découvre par-dessus tout, un pays magnifique, un peuple déchiré et accueillant.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 74
EAN13 9782296486515
Langue Français
Poids de l'ouvrage 12 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Algérie mon amour
Journal épistolaire
d’un appelé en Algérie
(1960-1962)

e
Mémoires du XXsiècle

Déjà parus

Anita NANDRIS-CUDLA,20 ans en Sibérie. Souvenirs d’une vie, 2011.
Gilbert BARBIER,Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O, 2011.
Alexandre NICOLAS,Sous le casque de l’armée, 2011.
Dominique CAMUSSO,Cent jours au front en 1915. Un sapeur du Quercy
dans les tranchées deChampagne, 2011.
Michel FRATISSIER,Jean Moulin ou laFabrique d’un héros, 2011.
Joseph PRUDHON,Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil des misères de
laGrandeGuerre, 2010.
Arlette LIPSZYC-ATTALI,En quête de mon père, 2010.
Roland GAILLON,L’étoile et la croix,De l’enfant juif traqué à l’adulte
chrétien militant, 2010.
Jean GAVARD,Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007.
Lloyd HULSE,Le bon endroit : mémoires de guerre d’un soldat américain
(1918-1919), 2007.
Nathalie PHILIPPE,Vie quotidienne enFrance occupée: journaux de
MauriceDelmotte (1914-1918), 2007.
Paul GUILLAUMAT,Correspondance de guerre duGénéralGuillaumat,
2006.
Emmanuel HANDRICH,La résistance… pourquoi ?, 2006.
Norbert BEL ANGE,Quand Vichy internait ses soldats juifs d’Algérie
(Bedeau, sud oranais, 1941-1943), 2005.
Annie et Jacques QUEYREL,Un poilu raconte…, 2005.
Michel FAUQUIER,:1942-Itinéraire d’un jeune résistant français
1945,2005.
Robert VERDIER,Mémoires, 2005.
R. COUPECHOUX,La nuit des Walpurgis.Avoir vingt ans à Langenstein,
2004.
Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli,Les orphelins de la Varenne,
19411944, 2004.
Michel WASSERMAN,Le dernier potlatch, les indiens duCanada,
ColombieBritannique, 1921.2004.
Siegmund GINGOLD,Mémoires d’un indésirable. Juif, communiste et
résistant. Un siècle d’errance et de combat, 2004.

Paul OLLIER

Algérie mon amour
Journal épistolaire
d’un appelé en Algérie
(1960-1962)

Préface de Jacques Barrot,
ancien ministre
Postface de Claude Latta,
historien

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96813-4
EAN : 9782296968134

A Mad, « celle qui attend ».

A Philippe et Irène.

A Mélanie, Robin, Nathan, Clément,

pour que la guerre d’Algériene soitpas qu’un
chapitre dans leurs livres d’histoire.

A la mémoire de mes parents, de mon frère
et de ma sœur.

,

PREFACE

Arrivé en mars 1960dans le petit village d'Aïn-Embarka,comment
aurais je pu me douter de la chance qui serait lamienne 50ansaprès ?
J'aiaujourd'hui lebonheur de vivre uneamitié merveilleuseavecles
enfants deMouloudYousefi et de son épouseauxquels j'aiapprisà
lireàlaveille de leuradolescence.
Et, voilàquePaulOllieravecqui j'ai vécuces
deuxannéesalgériennes m'apporte le manuscrit des lettres
qu'ilaenvoyéesàsafiancée.Ilarelaté, jouraprès jour, les événements que nousavons vécus
ensemble. C’est une joie que d'avoir ce témoignage passionnant sur la
manière dont nousavons vécucesannéesalgériennes.Nousavions le
pressentiment qu'un jour ou l'autrecette guerre qui ne disait pas son
nom laisserait laplaceàuneautreAlgérie sans savoir laquelle.
Paul, en homme debonne volonté, fait de largesallusionsaux
grandes manœuvres politiques qui marquèrent les années 1960 –1962
àlaveille ducessez le feu.Sescommentaires éclairent ladifficulté
que nousavionsàêtrebien informés depuis le village dece qui se
passait enFrance et dans le monde,maisaussi notre pressentiment
sur les dangers de l’une des «dernières guerrescoloniales ».

Paul décrit d'abord lavie d'unappelé.Comme tout soldat, l'appelé
est habité par lapeur des opérations et desaccrochages dont il est
difficile d'estimer les risques et où l’on peut être blessé ou tué. Cette vie
au cœur du bled et loin de la mère patrie n'en réservait pas moins de
précieux moments deconvivialité.Lesappelés, venus de milieux très
différents,apprenaientàseconnaître ; de lànaissaient desamitiés
durables forgées dans les épreuves de laséparation et de lafrugalité
d'une vie dont leconfort étaitabsent.

Paul saitaussi nous parler decettearméeavecladistance
d'unappelé que le moule militaire n'apas suffià conditionner.Il le faitavec
ce regard du soldat qui doitavancer le doigt sur lagâchette, tout en
ayantbienconscience dece terrible engrenage de laguerre qui exige
mort d'homme.C'est unearmée où les militaires decarrièrechargés de
nous encadrer révèlent parfois leurscertitudes maisaussi leurs doutes
sur unconflit imprévisible.Et le récit montre quelques-unes deces

9

opérations plus spectaculaires qu'efficaces. Il est vrai que la ligne
Morice -à la frontière de l’Algérie et de la Tunisie- avait pudonner ici et
là le sentiment que la guerre était finie.
Grâce soitrendueauLieutenantColonelLeblond quicommandait
notre bataillon. Il aimait à me redire qu’il fallaitpenseràl'avenir en
traitant les hommes et les femmes de notre village de manière
respectueuse, juste et humaine.Tous les officiers n'ont pas eu lamême
perspicacité … . Paul fait allusion àla«corvée debois » ouàlatorture
survenuesàlasuite du départ duLieutenantColonelLeblond.Grâceà
EdmondMichelet, je fis interrompreces pratiquesau moins dans
notre secteur.Paul décritaussi les difficultés qu'éprouvèrent
lesappelésà comprendre les motivations du putsch du 22avril 1961 et les
retournements decertains officiers généraux.

Maisc'est surtout dece peuplealgérien dont il est question.Paul fit
ladécouvertecomme je le fis moi-même desconditions d'existence de
ces pauvres famillesalgériennes.Nous étions stupéfaits deconstater
qu’ils étaient condamnés à vivre dans une même pièce, sous des huttes
de torchis faites de paille et de terrebattue.Je fus impressionné par
ces enfants vêtus de haillons venus quémander quelque
nourritureauprès des soldats que nous étions.Heureusement lecolonelLeblond me
demandade m'occuper de l'école.Enseignerces enfants fut pour nous
une expérience heureuse et précieuse. Que de fois n’ai-je pas rêvé que
l’armée française eût engagé cet effort trente ans avant! L’histoire
aurait sans doute suiviun autre cours. La direction de l’école me valut
la chance d’être invité assez souvent dans l'un ou l’autre de ces
gourbis. J’utilisais tout mon savoir-faire pourconvaincre les parents de me
confier uneannée supplémentaire leurs filles.Ils voulaient en effet
désormais la voiler et lagarder à la maison, alors qu’elle s'était
pourtant révélée une excellente élève.

Paul décritaussi magnifiquementces paysagesalgériens du sud
constantinois dont la beauté notammentau printemps nouscoupait le
souffle.Comment en temps de paix ne pas être séduit parces
montagnesàtaille humaine, habitées par une végétation méditerranéenne
si diverse et si vivace.

Quatorze ans après, j’effectuais au nom du gouvernement français
un premier voyage ministériel comme secrétaire d’État au Logement.
Jeconfiaisalorsau secrétaire général de laprésidence que j'avais
par

1

0

ticipé aux opérations militaires en Algérie : il me réponditque sa
propre maman avait eu la vie sauve face aux exactionsde la Légion
grâceauxappelés ducontingent.Et «celaje ne l'oublierai jamais »
me dit-il.
Oui nous pouvons être fiers de savoir qu'à Aîn-Embarkail n'yapas
eu,après lafin de laguerre,ces exécutions sommaires qui ont
ensanglantébeaucoup devillagesalgériens.Sans doute est-ce notre respect
vis-à-vis des familles de notre village, dont témoignePaul, qui
explique en partiecela.Sans douteaussi est-ce lasagesse de n’avoir pas
engagé la harka dans n’importe quelle opération. Toujours est-il que,
l’heure venue, ces règlements de compte entre harkis et combattants
de l’Armée de Libération Nationale n’ont pas vraiment eu lieu ici.

L'expérience que relatePaul estàsamanière unique.Ilaime le
soulignerau fil des pages: cetteaventure ne ressemble pas
nécessairementà ce quiaété vécuailleurs par d'autrescamarades.Ce qui
demeure vrai,c'est quecette drôle de guerrea beaucoup marqué notre
génération.Elleaoccasionné plus de 30 000 tués, et je me souviens de
cescamarades morts déposésàlamorgue deSouk-Ahras ; ilsavaient
été victimes d'un entêtement de l'ÉtatMajor qui n'avait pas voulu
reculer le poste de Sakiet, alors même que leFLN, de l’autre côté de la
frontière,bombardait nos positions depuis la Tunisie.Il fallut des
pertes humaines pour que l’Etat Major décidât enfin ce recul en
territoire algérien qui ne posait pas de problèmes majeurs à l’armée
française.
Cette guerrealaissécertains de noscamarades lourdement
handicapés pour le reste de leurs jours.Mais elleaété pourbeaucoup
l'occasion d'un véritable enrichissement: celui que procurent desamitiés
destinéesàdurer toute une vie,celuiaussi qu'offre ladécouverte d'une
population pauvre etattachante.Elle l'était d'autant plus qu'elle était
affrontéeaux souffrances d'une guerrecivile.
Pourbeaucoup d'entre nousce séjour enAlgérie reste lasource
d'une vraie fierté.Certes nous n'avons pas gagné une guerre qui ne
pouvait pas l'être.Mais nousavons le sentiment d'avoir partagéavec
beaucoup de passion des épreuves qui méritent d'être mieuxcomprises
par les générationsàvenir.Nousavonsànotre manière participéà
cette pacification trop tardivecertes, mais parfois empreinte
debeaucoup de générosité.
Nous étions vouésà ce service militaire risqué,àun moment de
notre vie où nousaurions pu les uns et lesautres parfaire nos
forma

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1

tions mutuelles etfonder un foyer.Celanousa beaucoup mûris et sans
doute rendus plus forts et plus vrais faceaux épreuves de lavie.

Algérie mon Amourfait partie deces témoignages qui,au fil des
années, prendront de plus en plus d'importance et d'intérêt.J'ai vécu
ces deuxannées pratiquementauxcôtés dePaul, même si nos
fonctions, nos responsabilités différaientbeaucoup.Je puisattester de la
vérité deces lignes écritesau jour le jouravec beaucoup d'humanisme
etaussi de tendresse.

MercicherPaul.

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2

JacquesBARROT

Ancien ministre

PRESENTATION

Algérie mon amour: pourquoi ce titre quelque peu provocateur,
tout au moins surprenant,pour un journal épistolaire d’un appelé en
Algérie pendant sonservice militaire ?
Pour plusieurs raisons :
Le temps passé en Algérie correspondait pour moiavec le temps
desamours,cequ’on appelait alors «lafréquentation ».En
l’occurrence, elle se passait à distance par lettres interposées.Le titre,
avec cette tournure littéraire, recouvre un transfert de
lapersonneaimée à l’Algérie.
En temps de paix, j’aurais été d’emblée amoureux de l’Algérie,
pour ladiversité, la beauté et larichesse de ses sites, pour les qualités
d’accueil aussi de ses habitants, que j’eus l’occasion d’éprouver
pendant etaprès laguerre.Je haïssais laguerre et ses exactions, non
l’Algérie et son peuple.
Ce titre estaussiun clin d’œil littéraire àHiroshima mon amourde
MargueriteDuras. Le titre seul m’avait attiré, mais le scénario qu’elle
aécrit et publié en 1957 pour le film du même nom révèle de
surprenants échos avec mon propos. Il s’agit d’une histoire d’amour liée à la
guerre qui s’inscrit dans l’espace et le temps:
D’abord ses deux personnages sont réunis pour un temps qu’ils
saventcourt:il leur faut vivre leuraventureamoureuseavecintensité.
Nous sommes arrachés l’un à l’autre pour un temps indéfini et il nous
faut vivre le présent dans le rêve du futur: l’écrit seul est une
incarnation decetavenir.
Ensuite son héroïne est venue tourner un filmcélébrant lapaix
dans les ruinesd’Hiroshima.Constamment dans ces lettres nous
célébrons la paix à laquelle nous aspirons de tout notre cœur.
EnfinHiroshima a été rasée par la bombe atomique.L’Algérie est
dévastée par une guerre qui dure depuis septans.

Sousce titre donc, voici de larges extraits des lettres écritesàma
fiancée pendant mon service militaire enAlgérie de 1960à1962.
Ecrites quotidiennementaucours des 730 jours passés là-bas, elles
constituent un journal épistolaire relatant les événements - menus ou
grands -que j’yai vécus et saisis sur le vif, donc au plus près de la
réalité.

1

3

Cette réalité n’est pas La Vérité de la guerre d’Algérie telle qu’elle
a été vécue par le million etdemi de jeunesappelés pour le « maintien
de l’ordre», tant les expériences des uns et desautres ont été
différentes selon lesaffectations, les situations et les périodes.Elle est
seulementMa Vérité:toutce que je raconte est rigoureusement vrai,
mais je ne me suis pas livréàune relation froide et désincarnée des
faits et événements. M’adressant à quelqu’un de cher pour qui il n’y a
pas de secret, je laisse éclater, souventavecvéhémence, mes réactions
et sentiments.Même si je les trouve parfois excessifs ou
naïfsaujourd’hui, je ne les renie en rien:ils sontceux du jeune homme que
j’étais, épris d’idéal humaniste, dévoré de l’appétit de construire sa vie
et stoppé dans son élan, projeté dans une guerre qui ne voulait pas dire
son nom et dont l’issue ne faisaitaucun doute.
Quantau rythme quotidien, interrompu seulement par les
opérations, missions et déplacements, il n’était pas le fruit d’une promesse
ou d’un serment, mais répondait à la nécessité de tout dire, de ne rien
cacher–pacte implicite de notreamour -, même si l’inquiétude était à
la clef pour ladestinataire.Làétait le piègecarl’absence de lettre
était synonyme d’opération, donc cause d’angoisse. Une fois
commencé, il fallait tenir le rythme, lequel se révélavite noncomme une
obligation ou unecontrainte, mais unbesoin et une détente, une
évasion et un refuge,une catharsis comme dans la tragédie grecque,
c’està-dire une évacuation des passions, en l’occurrence révolte et
indignation.Cette véritableaddiction me faisait considérer que l’armée me
devaitcette plagede liberté et j’étais souvent furieux d’en être privé.
Il faut reconnaître d’ailleurs que tout était fait pour l’acheminement du
courrier:les militaires saventbien que làréside unebonne part du
moral des troupes.

De plus on était bien conscient d’être engagé dans un processus qui
appartiendraitàl’histoire : le besoin de témoigner et d’en laisser des
traces s’imposait, ne fut-ce que pour les siens.Plongé de force dans
cetteaventure guerrière particulière (une guerre coloniale n’est pas
une guerre de défense du territoire national), jeme positionnaisaussi
comme observateur du contexte et de l’institution militaire, tout autant
que de l’Algérie elle-même,ce pays que je découvrais.

Lapépar ces lettres s’étend exactement (à deux sriode
relatéeemaines près) sur deuxans.Incorporé en tant que sursitaireavecla
er
classe 59 2/B, je fusappelé le 1novembre 1959auCentre

1

4

e
d’Régiment d’Infanterie de ClermontInstruction du 92-Ferrand pour
y «f». Spécificitéaire mes classesdu lieu, la fameuse marche
jusqu’au camp militaire de laFontaine duBerger:28 kmaller-retour
avec manœuvres dans laneigeau pied duPuy dePariou.Permission
de détente à l’issue des 4 moisavant le départ pour l’Algérie: ce ne
serapasCherchell et lesEOR(àune place et un désistement près)
mais lazone deConstantine, secteur deSouk-Ahras.Partis
deClermont le 7 mars d’un quai de gare à l’écart mais avec un petit coup de
fanfare tout de même et surtout lecœur gros, nous embarquerons le 9
pourBône.

e e
Affectationau 60RI à Laverdure, puisau 3bataillon stationnéà
AïnEmbarka, village minuscule non répertorié sur lescartesàune
trentaine de kmau nord-ouest deSouk-Ahras.

Nous sommes làdans une régionau reliefcomplexe et tourmenté,
à l’extrémité orientale des Monts de Constantine et desHautes plaines
constantinoises, prolongés à l’est par les Monts deGuelma au nord et
de la Medjerda au sud.Ces deux massifs sont séparés par l’oued
Medjerda qui prend sa source à l’ouest de la cité antique de Khémissa et
cloule versa Tunisie où il se jetteau nord duGolfe
deTunis.SoukAhras est arrosé (n’oublions pas que les oueds sont des cours d’eau
temporaires, doncsouventàsec) par la Medjerda,tandis
qu’AïnEmbarka,au nord-ouest, se situe sur le petit ouedElRirane qui rejoint
l’oued Ranem.

Ce village et son camp militaire se trouvent au centre d’une vaste
cuvette bornée à l’ouest par l’oued Ranem et sa forêt, au sud par des
sommetsarides quiculminentàplus de 1000 mètres.On y parvient
depuisSouk-Ahras par laroute nationale 16 qui relieTébessa au sudà
Bône sur la côte méditerranéenneau nord, puis enbifurquantàgauche
à Laverdure:làse trouve lePCdu régimentavec àsatête lecolonel
du secteur.Une routesecondaireconduit, par lesbourgs deFauvelle
etVillars,à AïnEmbarka :une école, une mairie et
quelquesbâtiments en dur.Arrivantà bord de nuit, je ne distingue,à côté deces
constructions, que de nombreuses meules de foin à l’ancienne, telles
qu’on lesvoyait à l’époque dans les campagnes. Quelle ne fut pas ma
surprise le lendemain matin,au grand jour, de voir de lafumée sortir
deces meules: ce sont les gourbis de paille et de terrebattue des
villageois, groupés en deux ou trois mechtasagrandiesau gré des
re

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5

groupements de populations que l’on a déplacées des zones devenues
interdites.
L’armée occupe la mairie et l’école et dispose son camp tout
autour,aubord de laroute: constructions légères ou démontables, tentes
de toile. C’est là qu’il me faudra vivre de longs mois, au PC du
bataillon jumeléaveclaCCAS(Compagnie deCommandement, d’Appuiet
desServices), tandis que lesautrescompagnies sont stationnées dans
les environs plus ou moins proches pourassurer le fameux
«quadrillage » du territoire selon lastratégie militaire.Cescompagnies sontau
e e ee
nombre de quaet 12, 11, 10tre et numérotées 9; s’y ajoute un
commando de chasse qui se déplace dans toute l’Algérie selon les
besoins, lecommando 44.Au-delà d’Aïn Embarka,la route qui conduit
àHammam N’Bn’est plails et Nador,us sécurisée etune escorte est
nécessaire.

Ce secteur frontalier est réputé dangereux: l’Armée deLibération
Nationale, estiméeà90 000combattants en 1958, estabritée et
entraînée enTunisie et de là, franchit lafrontière pour gagner les maquis de
l’intérieur algérien. Le danger a été atténué toutefoisdepuis la
construction de laligneMorice en juillet 1957 et son renforcementaprès la
«Bataqui opposille des frontières » de 1958a, de janvieràmai,aux
régiments d’appelés, les4000 combattants de l’ALN qui avaient pour
objectif de prendreSouk-Ahras.Latactique est désormais de passer
par petits groupes moins repérables.Certains points névralgiques
subsistentcomme le «becdecanaexrd »,croissance tunisienne en
territoirealgérienau nord deSouk-Ahras qui permet une pénétrationau
cœur desMonts de la Medjerda.

Lebarrage, réseauàhaute tension de 5000 volts,champs de mines
etbarbelés, et déployé sur 400 km, estconstitué en fait de trois
réseaux distants de quelques dizaines de mètres ou de plusieurs
kilomètres selon les endroits etla topographie.L’ensemble ne suit pas la
frontière:les deux premiersréseauxbordent parfois route et voie
ferrée pour les protéger, le troisième laisse jusqu’à la frontière une zone
déclarée interdite de 10, 20 ou 30 km, vidée de ses habitants.Ce no
man’s land permet la traque des soldats de l’ALN et on y tire
généralementàvue sur toutce quibouge.Chaquebarrage–avant,arrière et
médian -est suivi d’une piste où s’effectue «laherse »,c'est-à-dire le
passage régulier d’engins blindés qui assurent lasurveillance de la
tombée de lanuità l’aube.De plus, lesautomitrailleuses
peuventcir

1

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culerderrière unbandeau de lumière intense qui leur permet de
progresser tous feux éteints et leur évite d’être la cible des bazookas.Tout
unappareillage ultrasophistiqué et hyper-sensiblecomplète le
dispositif et signale immédiatement,aux postes decontrôle situés tous les 15
km, sous forme «d’impulsions positives» sur lescadrans, toute
tentative de franchissement et le localiseà100 mètres près.Alors des
projecteurs super puissants sebraquent et lescommandosblindés entrent
enaction.

Le 3/60RI,classé unitéd’intervention sur le barrage,participera à
cet, souvent ene dispositif de défensealerte, il devraintervenir lors
des tentatives de franchissement.
De plus, il seraencharge du poste frontière deSakietSidiYoussef
àlafrontière même,àpartir du 12 décembre 1960, en remplacement
d’un élément de laLégion qui avait lui-même relevé unecompagnie
d’appelés, après un assaut au bilan très lourd qui faillit emporter le
fort.Le 3/60 relèverala Légion en raison des désertionsquiauront
lieu: 6 ou 7 déserteurs en l’espace de quinze jours. Il faudra s’y
ème
rendre souvent pour la maintenance et l’approvisionnement de la 12
compagnie envoyée là-bas,ainsi que pour lamise en place et le suivi
du «chiffre »:45km à l’estdeSouk-Ahras, au bout d’une
routedéminéeà chaque liaison.
Sakiet est un point stratégique important pour lecontrôle de la
frontière et fut l’objet de nombreux enjeux. Il fit parler de lui
notamment le 8 février 1958, lors du bombardement par l’aviation française
des cantonnements de l’ALN, quifit 70 morts et 80 blessés dans la
populationcivile du village.En représaillesau harcèlement depuis la
Tunisie, leschefs militaires, les générauxChalle etJouhaud,avaient
appliqué le « droit de suite » sans en référerau gouvernement qui se
trouva affrontéàun grave incident
diplomatiqueavecBourguiba.Celui-ci rappelasonambassadeur enFrance ;lesconséquences
politiques intérieures et internationales furent nombreuses: autorité de la
IVèmeRépublique contestée par cette prise d’autonomie de l’armée,
arguments pour les pays qui dans le monde estiment que laFrance doit
quitter l’Afrique du Nord.

Je suisaffectéau poste de régulateur-chiffreurauPCdubataillon.
Cette fonction nécessite une formahtion et une «abilitationchiffre »,
précédée sans doute d’une enquête de moralité enFrance. Il s’agit
pour moi,avectoute une équipe de radiotélégraphistes et de
régula

1

7

teurs, d’assurer la transmission des communications radio ainsi que la
réception et l’envoi des messages, au camp et sur le terrain, donc de
suivre les opérations à petite ou grande échelle.En opération,
l’urgence l’emporte sur le secret et la plupart des messages se passent
enclairavecseulement uncodage des procédures, desautorités et des
unités.Lechiffrement et le déchiffrement des messages qui requièrent
l’emploi d’une machine, se font uniquement au camp dans le bureau
sécurisé du chiffre : c’est un exercice souvent délicat et dont je vais
déclesouvrir toutesarcanes, parapprentissage d’abord, pardes stages
de perfectionnement ensuite.Devenuau fil des mois responsable dece
bureau, je me trouverai placé au cœur des informations les plus
secrètes,assurant également le secrétariat du service des transmissions.

Ce poste à l’échelon dubataillon et laparticipationàdes opérations
d’envergure me feront découvrir un aspect de la guerre d’Algérie que
je ne soupçonnais pas.Croyant débarquer dans une guérillafaite
d’embuscades, de guet-apens et d’accrochages,je découvrais en plus
l’emploi des grands moyens: aviationaveclargage,bombardement et
héliportage,artillerie,blindés.Je découvrais également que les
fellaghas n’étaient pas des bandes hétéroclites dispersées dans le maquis,
mais les soldats d’une armée véritable, structurée et organiséeà
l’image de la nôtre.

De plus, le stage d’élève sous-officier à Bougie, que l’officier des
transmissions tenaitàme faire suivreau plus tôt, me fit renoueravec
l’instruction du fantassin et exercer en situation réelle tous lesaspects
et les risques du «crapasur le terrhut »ain, des embuscades et des
gardes de nuit.C’était également la découverte intéressante d’une
autre région d’Algérie avec la côte et laCorniche kabyle. Plusieurs
stages et de nombreuses missionsàBône etSouk-Ahras me mirent
également encontactaveclaréalité des villes.

Après autorisation d’accéder aux archives «non
librementcommunicablesj’ai» du Service Historique de la Défense à Vincennes,
ème
consulté leJournal des Marches etOpérationsdu 3bataillon du
ème
60Régimentd’Infanterie pour la période 1954 –1962, sous les
cotesGR7U158 et 159.Lesbilans desactions,accidents et
opérations sontidentiques à ceux que j’ai notés.
Pas decompte-rendu en revanche entre le 14 et le 29avril 1961,
période encadrant le putsch du 21avril.

1

8

Ce journal épistolaire ne
pouvaitdérogeràlaprésentationchronologique. Mais pour en rompre l’inévitable monotonie, il nous a semblé
intéressant d’annoncer pour chaque extraitde lettre lecontenu du
thème dominant, sous laforme dece « sous-titre » encaractères gras
disposé sous ladate, qui devient « sur-titre » quand le même thème se
poursuit sur plusieurs jours d’affilée.Cette disposition adjoint donc à
lalecturechronologique la possibilité d’une lecture sélective et des
retours enarrière permettant une recherche facile decertains passages.
C’est cette approche thématique qui a déterminé d’ailleurs en
partie lechoix des extraits.Aucunecensure dansces extraits, si ce n’est
« la censureamoureuse et intime».Outrecela, seuls ont été écartés
des passages qui reprenaient un sujet déjà abondammentabordé et qui
auraient été trop répétitifs.

Des notes debas de page donnent lasignification des sigles, des
expressions arabes et des mots d’argot militaire
employés.Ellesapportent également des explications et descomplémentsaux faits et
événements relatés pour les éclairer et les mettre en relationavec ce
qui se passe sur lascène nationale ou internationale.

Une soixantaine de photos inédites prises sur le terrain illustrent en
regard du texte les faits rapportés.Ainsi, notes et photos n’exigent pas
une interruption de lecun report fture pourastidieuxàlafin de
l’ouvrage.La table des illustrations photographiques n’est là que pour
préciser dates et sujets des images qui parlent d’elles-mêmes.
Des fac-similés de quelques extraits attestent l’authenticitédeces
lettres.

La bibliographie en fin d’ouvrage indique uniquement,par ordre de
parution, dans lafoule deceux qui existent sur leconflitalgérien, les
témoignages, publications ou documentsaccumulésau fil desannées
etconsultés pour vérification des faits historiques, des dates et des
bilans.
Quantàlatable des matières, elle ne pouvait être qu’une sélection
des points de repère les plus importants,cités selon les trois périodes
1960, 1961 et 1962.

1

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PaulOLLIER

1960

8 mars–31 décembre

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Départ pour l’Algérie

Marseille, camp Ste Marthe mardi8 mah.rs1960. 16

Partis deCà 13 h 36, avec le cérémonial d’usage (j’ailermont hier
eu le tempsde serrer lamainà Armand qui faisait partie de lamusique
venue nous jouer le traditionnel «Ce n’est qu’un au revoir»), nous
sommesarrivésà Marseillece matinà4 h.Lanuit dans le train fut
assez péniblecarce fut difficile de se reposer dans les vieux wagons
sanscompartiments que nousavions.Descamions nousattendaient
qui nousconduisirentaucampSteMarthe, plaque tournante
desarri1
véeset des départs pour l’AFN:on ycôtoie des militaires de tous les
régiments et tous les uniformes.Enfin vers 5 h, nous pûmes nous
reposer un peu, dans deschambrées où laplace est utiliséeau maximum
puisque leschâlits ont trois étages.
Nous ne savons rien de vraiment officiel quantànotre
voyage.Cependant nous tenons pour sûres les informations selon lesquelles nous
embarquerions demain en fin de matinée (11 h 30) sur leCazaleten
direction de Bône où nous arriverions jeudi à 8 h 30.Ce n’est pas,
paraît-il, un transport de troupes et nous serionsà bord seulement les
ème
cent militairesàdestination du 60.J’espère que la mer sera bonne
et que latraversée se passera bien.

Bône, jeudi 10 mars. 15h.

C’est ce matin à 8 h que j’aiposé le pied sur laterrealgérienne ;
mais il m’est difficile encore de prendre conscience que je me trouve
dans ce pays et que plus de 1000 km sans doute nous séparent.C’est
que,pour moi, l’événement qui compte, ce n’est pas d’avoir quitté la
France,ce n’est pas d’avoir vu s’estomper dans la brume Marseille et
leChâteau d’If, ce n’est pas d’avoir pris le train àClermont au son
d’une musique d’au revoir, c’est uniquement d’avoir quitté les miens.
Pour moi, pour nous, l’événement qui compte et quiresteragravé
dans nos mémoires, c’est notre au revoir devant la caserne àClermont.
Au revoir simple et émouvant, passé inaperçu parce que nousavons su
être courageux, mais dont nous n’ignorions ni l’un ni l’autre la
signification.Je me rappellerai toujourscette séparation où il nousafallu
nous arracher l’un à l’autre:vous,attendantau volant de la4CV, que

1
AfriqueFrançaise duNord.

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j’aie disparu dans l’entrée de la caserne, moi, attendant sur le trottoir
que vousayez démarré.
Depuis j’aiété transporté, véhiculé, bousculé, entassé, mais je n’y
ai guère fait attention et j’ai été tellement passif, tellement absent dans
tout cela qu’il me faut faire effort pour merappeler ce qu’on a fait de
moiaucours deces derniers jours.Encore les récits ressassés par mes
camarades, que les péripéties du voyage ont vivement impressionnés,
m’aident-ilsàme souvenir deces mauvais moments déjàpresque
oubliés, ou plutôtàpeine enregistrés.
Comme je vous l’avais dit mardi soir à Marseille – je n’ai pas pu
vous écrire hieret croyez que cela m’a beaucoup manqué –nous
avons embarqué mercredi matin sur lePrésident de Cazalet.Réveillés
à5 h 30, emmenés ducamp deSteMarthe encamions, nous étionsau
port (sur l’un des quais de laJoliette) vers 8 h.Après les interminables
attentes sous lapluie, le transport toujours pénible de nos paquetages,
nous sommes montés à bord où l’on nous entassa sur des transats dans
les cales. Le bateau leva l’ancre à 11 h précises et c’est sous la pluie et
dans la brume que nous quittâmesMarseille.C’était un triste visage de
la France que nous emportions et sans doute le tempsavait-il vouluse
mettre à l’unisson de nos cœurs.
Le temps était très mauvais en effet et,àpeine sortis du port, nous
allions nous enapercevoir:leCazaletse mitàrouler etàtanguer
comme je ne l’ai jamais vu faire à un bateau, sinon au cinéma. Le
résultat, vous devinez tout de suite quel il fut:tout le monde
immédiatement maladeà bord, y compris certains membres de l’équipage qui
avaient rarement vucela.Vous imaginez égalementce quecelapeut
être dans descales où sont entassés descentaines de militaires et où
l’on peut à peine bouger (bien que ce ne soit pas un transport de
troupes, nous étions presque uniquement des militairesà bord:seuls
une dizaine decivilsalgériens étaient perdusau milieu de nous).Il
faudrait user d’un style trop réaliste pour décrire les spectacles offerts
par cette traversée, mais je vous jure que cela n’était pas drôle. Pour
ma part, j’ai été quelque peu malade au début–celaétait dû sans
doute plus à l’ambiance qu’au tangage ou au roulis du bateau –mais
j’ai passé une nuit calme, allongé pendant plus de douze heures sur
mon transat et ne me levant pas même pour manger, ce dont je n’avais
pas envie.
Certainscamarades, par trop malades,avaient loué unecabine–
j’ai été surpris que cela soit possible pour de simples soldats – et j’ai

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pu ce matin faire une toilette à bord, ce qui m’a grandement lavé des
fatiguesdu voyage.
Au largedeBône, le soleil nousattendait: l’Algérie voulait faire
mieux que la France pour nous accueillir.Ces côtes m’apparaissaient
un peucommecelles deGrèce (il yaquatreans déjà),collines
d’allure méditerranéenne, surmontées çà et là de pins aux troncs
rabougris ; maisonsblanches etcarrées, sans toits pourbeaucoup, mais
dontcertaines offraient des formescrénelées et mauresques.
Entassés sur les quaisavecles marchandises, nousattendîmesau
soleil et encapote que descamions viennent nouschercher.Ils nous
emmenèrent rapidement jusqu’au camp de transit où je me trouve
actuellement.
La vision que j’eus au passage de Bône fut très rapide:ville
méditerranéenne,avecdes places et desboulevardsbordés de palmiers, de
lauriers ; etau passage, je ne pouvais manquer d’évoquer un pays que
je neconnais pas:laCorse.Mais dans les rues, desburnous et des
turbans,blancs ou roses, nous rappelaient que nous étions enAlgérie.
Des petits ânes aussi, tirant de lourdes charrettes chargées d’agrumes.
Au premier coup d’œil, ce pays est bien de ceux que l’on appelle
sous-développés:des gens oisifs,assis sur les trottoirs ou les marches
d’un édifice, des gosses vendant à la sauvette des oranges
magnifiques, desattelages dechevaux traînant de lourdes voitures.
Pour le reste, on secroirait encore enFrance:voitures françaises
presque uniquement, garages, magasins, réclamesaux enseignes
françaises,animationanalogueà celle des villes dechez nous.
Maisaussi des militaires,beaucoup de militaires, de véhicules
surtout.Et à ceci on se rend compte que tout n’est pas absolument normal
ici: les camions de l’armée n’ont pas tous la même allure que ceux de
France.Il ya bien sûrceux qui ramènent les jeunes recrues du port ;
mais il y en a d’autres surmontés de mitrailleuses derrière lesquelles
dépasse un casque. L’agent qui, au carrefour, règle la circulation a lui
aussi une mitraillette enbandoulière.Etcependant laviecontinue
comme si de rien n’était:les gens semblent habituésà cela.
Voilà bientôt deux heures que je suis lbaà àvarder, deux heures
que je n’ai pas vues passer –alors quecertaines paraissent si longues.
J’ai découvert un coin bien tranquille, à côté de l’inévitable foyer qui
se trouve danschaquecamp: c’est la salle delecture et
decorrespondance.Je suis seulàune table et lapièce est presque vide:tous mes
camarades sont allés applaudir au cinéma du camp dont l’entrée est
gratuite, les exploits de je ne sais quelZorro.De maplace je vois un

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boutde larue qui longe la façade du camp bordée d’une double
rangée debarbelés:en face le garageRenault, sur la chaussée
descamions, des voitures, quelquesbicyclettes montées par desburnous.
C’est vrai que je suis enAlgérie et que, dans l’espace et le temps nous
sommes très loin l’un de l’autre:1200 km et unan.Unan surtout,
c’est cela qui est affreux.
2
Jecrois que nous partons demain matinà8 h pourSouk-Ahras ,
ou plus exactement pourLaverdure, petit villageà13 kmau nord de
cette ville.C’est là quese trouve paraît-il le gros du60ème et c’est là
qu’on nous donnera nos affectations.J’ai hâte vraiment de les
connaître et d’être installé quelque part; etcette impatience me fait
paraître longs les jours malgré les déplacements, les voyages,
leschangements qui devraient nous occuper.

Arrivée dans lebled

Laverdure, samedi 12 mars 60.12 h

Hier matin,à8 h nousavons pris le trainà Bône.Bône dont je
vous dirai encore que c’est une ville agréable par sa large promenade
ombragée et dans laquelle on se promène sans trop d’appréhension
malgré les nombreuses patrouilles, les véhicules militaires et de police
qui sillonnent les rues, les entrées grillagées de tous les établissements
publics.
En dépit de toutce système, inhabituel pour nous, onadu malà
s’imaginerque tous les deux ou trois jours une grenade explose en
pleine rue ou qu’une rafale troue la nuit.
Sans regret j’ai quitté cette ville, soumis à mon destin, n’ayant
d’autre préoccupation que celle de mon retour, que celle d’attendre de
nous retrouver.
Le train, un vieux trainaux wagons debois, nousaemmenés
d’abord à travers la plaine. Plaine immense et magnifique quecelle de
Bône: des vignes à perte de vue, des champs d’orangers et de
citronniers encorechargés de fruits qui nous faisaient envie , des étendues
d’artichauts, de primeurs et, çà et là, au milieu de la verdure, au bout
d’unealléebordée de palmiers élégants, une grosse exploitationaux
bâtimentsblancs.Mais danschaque ferme ouauxabords, des
mili

2
Ville du nord-estConstantinois dans la vallée de l’oued Medjerda, ancienne cité
romaine deThagaste, patrie deSaintAugustin,àunecentaine de kmau sud de
Bône.

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taires souvent oisifs, des véhicules de l’armée et parfois une ou
plusieurs tentes kaki.
De temps en temps le train faisait une brève haltedansune petite
gare, laissant passer en sens inversedesconvois de minerai de fer de
l’Ouenza ou du Kouif.Des indigènesaux tenues pittoresques
etbariolées nous regardaient passer avec l’air badaud des méridionaux ou
orientaux.
Peuàpeu laplaine se fitbosselée, les grandes étendues plates
disparurent et leur succédèrent des collines d’abord douces puis de
plus en plusabruptes entre lesquelles montait en nombreuxcontours le
petit trainauxallures deWestern.Laroute souvent longeait lavoie et
toutes deux étaient protégées, tout le long et dechaquecôté, par un
réseau debarbelés électriques ; des soldats le gardaientà chaque
passage, d’autres le désherbaient là où les herbes l’avaient envahi.
Aflancdecollinesbroutaient de maigres troupeaux de moutons
et dechèvresauxcornes enroulées, parfois de vachesbises
efflanquées, au milieu des genévriers aux fleurs d’or et des oliviers argentés.
Càet làtrottait tristement un petitâne, latêtebasse, sous des paniers
plus gros que lui, poussé par unArabeaussi misérable que lui.
Le paysage se fit plus tourmenté.Lescollines furentcoupées de
gorges profondes où bouillonnaient les eaux boueuses d’un oued que
l’on franchissait au pas sur des ponts de fortune. Au bord de l’eau
croissaient des tamaris au feuillage en filigrane et, de loin, je n’ai pu
reconnaître si les fleurs jaunes,apparemment en grappes, étaient du
mimosa.
Le réseau debarbelés longeait toujours lavoie etau sommet des
gorges, sur les fameux pitons d’Algérie, un bloc de maçonnerie disait
que des soldats vivaient là-haut.

Affectation

Dimanche 13 mars 1960

Je voudrais vous faire partager mavie nouvelle, maiscette semaine
aétéàtous points de vue extrêmement pénible: depuis lundi, je n’ai
pas quitté, même pour dormir, latenueaveclaquelle je suis parti.Pas
un soir je n’ai couché au même endroit. Tous les jours j’ai été
transe
porté encamion etce soir je passe lanuit daposte militns le 3aire
dans lebled.Je me retrouvece soir, seul de lasection,au milieu de
gars que je neconnais pas.

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Que de choses j’ai à vous dire.Je ne sais par où commencer car,
pourle moment, les événements vont en somme plus vite que ma
plume.
Que je vous dise d’abord mon secteur postal et mon affectation.
Les deux sont liés d’ailleurs et je ne les connais que depuis une heure
oudeux,après de multiples et déprimants ordres etcontrordres.Alors
que tous les colonels ou commandants que j’ai vus m’avaient promis
une place de bureau ou d’instituteur, je me retrouve finalement aux
Transmissions, alors que je n’y connais absolument rien.Déçu, je le
suis, mais il paraît que c’est aussi la« planque» et que je n’aurai sans
doute pasà«crapahuter ».
Nous sommescantonnésau milieu descollines,autour de
l’ancienne école d’Aïn-Embarka,à5 ou 6 km deVillarsau
nordouest deLaverdure et deSouk-Ahras.

e
Le 60RIest disséminé dans toutecette région:lePCestà
Lavere
dure et les diversbataillonscontrôlentchacun un secteur.Je suisau 3
bataillon dont lePCest icià Aïn-Embarka :ilcompte
troiscompa3
gnies dont deux ne font que «crapaethuter »cantonnéeschacune
dans uncoin.Je suis, moi,àlaCCAS(Compagnie
deCommandement, d’Appui et de Services), celle qui en principe ne chasse pas le
fellagha. J’ai couché hier sur une sorte de piton, à la «FermeNoire »,
bâtisse occupée par lasection de transports, seule sur unecolline dans
unecuvette immenseaux horizons montagneux.

3
Progresser en terrain difficile, participeràdes opérations.

2

8

Hier samedi, nousavons quittéLaverdure où nous étionsarrivés
vendredi matin (!).comme il me semble qu’il y a longtempsC’était
mon premier contact avec cet aspect de la vie et du rôle de l’armée
dans le pays.Laverdure est un petit villageàgrosse majoritéarabe.
Quelques belles maisons, d’autres plus ordinaires et, groupés en
ha4
meaux, des « gourbis ».Je n’imaginais pas cela:des huttes de paille
misérables, serrées en troupeaux informes, entre lesquelles jouent des
hordes de gosses et quelquesbestiaux.Ces gourbis sont souvent tout
près ducamp militaire et gosses et gens vivent un peuau milieu de
nous, à l’ombre pour ainsi dire des soldats. Les gosses en haillons
viennent chercher continuellement de l’eau au robinet du camp dans
desboîtes deconserve transformées en seaux.A Laverdure, ils se
précipitaient, pieds nus, pour laver nos gamellescontre une misérable
pièce de monnaie (à Bône ils vendaient des oranges, duchewing-gum
etciraient les souliers).
Ce matinàla«FermeNoire »- une dizaine de gourbis étaient
groupés toutà côté du poste– une petite fille s’est précipitée pour me
prendre des mains le reste de pain et de pommes de terre que j’allais,
avectoute mon inconscience de «capita», jeterliste européenàla
poubelle.Cela m’a fait entrevoir le degré de misère de ces gens plus
ou moins réduits à la famine.D’ailleurs, je le répète, la vision de ces
gourbis m’a stupéfait.
Autre vision frappante vendredi soirà Laverdure pour le «bleu »
que je suis ici:les camions rentrant d’opération.But de «l’opé»:3
5
ou 4 « fells »signalés etàqui il fallait donner la chasse.Introuvables
comme toujours.Les soldats, dontbeaucoup de musulmans,ainsi que
quelques «harkis »,anciens fellaghas ralliés et servant de guides,
6
avaient rapporté six ou sept petits marcassinsaux poils zébrés .Les
soldats sont d’ailleurs assez impressionnants, hirsutes et hâlés qu’ils
sont sous leurchapeau debrousse kakiàlargesbords, les poches et la
ceinturebourrées de munitions.
Sortirainsi est devenu normal pour eux, mais rassurez-vous, les
accrochages sont heureusement rares ici maintenant.
Autre chose d’inimaginable:le logement de latroupe.Rien de
e
comparableavecla chambrée du 92qui fait figure de palais.Certains

4
Habitations sommaires des Arabes, d’autant plus sommaires que beaucoup de
villageois ont été déplacés et regroupés et ont dû reconstruire leur maisonàpartir de
rien.
5
Fellaghas, rebelles, c’est-à-dire combattants de l’ALN.
6
Ce sont les soldats métropolitains qui lescapturaient, les musulmans refusant tout
contactavec cocshons etangliers.

2

9

sont logés sous la tente, d’autres dans des baraques de tôle, d’autres
enfindansles bâtiments existants:à Laverdure j’ai couché dans un
vieux garage, à la Ferme Noiredansune espècede grangeau sol de
poussière etau plafond de tuiles laissant voir les étoiles.Il y faisait
froid sur les lits de camp qu’on nous avait donnés. Ici la baraque est
de pierre,aux murs intérieurs noncrépis,au plafond de
tuilesapparentes.Dix gars y sont logés.Je couche au deuxième étage d’un châlit.
Chacunaménage le pluscommodément possible son petitcoin,carce
sont des mois qu’on y passe.

Aïn-Embarka, lundi 14 mahrs. 10
.
Je neconnais encore rien de précis quantàmon travail dans les
transmissions.D’après les gars de la chambre, où se trouve enmême
temps le central téléphonique, je vais d’abord remplacer l’un d’eux
qui partce soir en permission pour une quinzaine de jours et je
resterais là jusqu’en mai pour aller faire ensuite un stage radio de 4 mois à
Bône ouConstantine.Maisaucun gradé ne m’a rien dit et pour le
moment je n’ai qu’à attendre.
Plus encore qu’enFrance, il faut se faire à cette vie au jour le jour
et accepter d’attendre sans savoir.
Rien de comparable d’ailleurs avec la vie en caserne.C’est un peu
le genre de vie de lanomadisation, mais dans lecontextealgérien.Ce
qu’on perd en «confort » par exemple, on le gagne en
discipline.Apparemment pas de rassemblements (sauf pour le lever descouleurs),
pas de réfectoire mais le repas pris dans la chambrée, pas de gradés
continuellement sur le dos.
Quant à l’atmosphère de la chambrée, ce que j’imaginais:des gars
de tous les milieux, laradio qui fonctionneàplein régime,aux murs
des gravures féminines découpées dans des magazines.Encore il me
semble que je soisassezbien tombé ici:les gars paraissentassez
sympathiques et pas trop « gueulards ».
On n’entend parler que de ça:dans la chambréeà Laverdure, des
quilles soigneusement tournées et vernies depuis des mois, étaient
suspenduesàlatête deslits.EtAndré avait raison lorsqu’il m’écrivait
que les gars n’ont qu’un mot à la bouche:« tanta».u
jusOncomprend à la vie qu’ils mènent, que le jour de leur libération soit la seule
préoccupation. Mais c’est assez énervant lorsqu’on a encore devant
soi quelque 23 mois.D’un autre côté cela prouve que ce jour tant
at

3

0

tenduet un peu utopique tant il est lointain, existe et arrive toutde
même.

PS.Contrordre de dernière minute:jechange dechambre et je passe
dans celle d’à côté, pour être «régulateur ».Je ne sais pasce que
c’est. En tout cas, ce n’est pas moi qui irai faire le stage radio et,
d’après le caporal qui me l’a annoncé, je remplacerais un «quillard »
et serais làpour unbonbout de temps.Attendons, vivonsau jour le
jour etcultivons l’espoir!

Mardi 15 mars

Régulateur

J’ai écrit hier à mes parents et à mon frère. Tout le jour je n’ai fait
que noircir du papier (à la grande stupeur des autres) et d’un seul coup
mon bloc a diminué de moitié. J’ai raconté tant de choses que je ne
sais plus bien ce que j’ai dit exactement à chacun.

Sans doute vousai-je dit que j’avais changé de chambre hier. Le
cadre est un peu mieux que celui où j’étais d’abord.D’ailleurs c’est
curieux deconstatercomme tout est relatif: ce qui d’abord vous
surprendau point de paraîtreabominable, finit par devenir normal etcette
chambrée, je la trouve presque agréable aujourd’hui.

3

1

Quant à mon travail (Il y a une heure que je vous écris : vous voyez
donc enquoi il consiste pour l’instant), c’est bien celui de
«régula7
teur »: s’il n’y a pas de changement, j’aurai à remplacer dans un
mois environ un caporal qui aura la quille et quidoitme mettre au
courant avant sondépart.

Première opération

Jeudi 17 mars

Je n’ai pas pu vous écrire hier: c’est que l’armée n’a pas tardé à
m’offrir ma première opération.Amon arrivée ici, tout le monde
m’avait dit que laCCAS sortait rarement en opération et voilà que
e
cela arrive le 4jour où je suis ici.
Mercredi soir nous recevions des
messagesàtransmettreaucommandant du bataillon annonçant qu’un avion français avait été abattu
8
par lesfells ducôté deSakiet verslafrontière tunisienne.Aussitôt
l’effervescence régna au camp et, avec l’état d’alerte, nous nous
attendions à partir d’un moment à l’autre.
Le départ n’eut lieu qu’hier jeudi à 9 h.En cas d’opération, le
service des transmissions estchargéd’assurer sur le terrain les liaisons
radio, c’est-à-dire que nous devons faire en pleinairce que nous
faisons d’ordinaire ici.Côté rassurant des choses:faisant partie de la
section decommandement, nous restonsavecles «autorités »pour
transmettre les ordres par messages ou capter ceux qu’envoient les
diversescompagnies quicrapahutent.
Seulement, tout capitaines qu’ils sont, les autorités se déplacent à
pied lorsque c’est nécessaire et le PCsuit le mouvement de
l’opération.C’est ainsi qu’hier ils ont dû faire une trentaine de kmà
pied dans le djebel.Je dis « ils» car, n’étant pas suffisamment au
courant, j’avais été emmené pour « avoir une idée de ce qu’est une
opération », et je suis restéavecleconvoi de véhicules quiavaitamené les
troupes. […]

7
Celui qui reçoit des opérateurs radio les messages, enclair oucryptés (danscecas
lechiffreur les décrypte:voir explicaloin, notetion plusN° 94), et les transmetaux
destinataires.
8
SakietSidiYoussef, village frontière tunisienbombardé (sur ordre des généraux
Challe et Jouhaud, sans accord du gouvernement) le 8 février 1958 par l’aviation
française, en représailles aux actions menées par l’ALN depuis le territoire tunisien
quiabritait ses soldats.

3

2

Partis d’Aïn-Embarka en petit convoi (2 ou 3
jeepsdecommande9
ment, nos 2 véhicules des «Trans »chargés de postes radio et
debat10
teries, un ou deuxcamions seulement de «biffins ») nous partîmes
en direction deSouk-Ahras, nousarrêtantà Villars etLaverdure pour
y prendre le gros descombattants.Je doisavouer quece départ me fit
forte impression.Certes j’avais déjà ressenti, lors des transports de
poste en poste,cette légèreangoisse qui vous étreint malgré vous
quand laroute passe dans descoins déserts ouaccidentés, mais je
n’avais pas vraiment pris conscience de la réalité.
Ce fut toutautre hier lorsque je me trouvais équipécommeces
soldats que j’avais vus revenir d’opération:treillis decombat, pataugas
decrapahut,chapeau debrousse déjàtout
déformé,cartouchièrebourrée de munitionsautour des reins et entre les mains fusilautomatique
chargé de balles, de vraies balles qui tuent ( l’arme est la première
chose qu’on nous a donnée et, chargée en permanence àlatête de
notre lit, elle ne nous quitte jamais lorsqu’on sort ). […]
Notreconvoicomplet (30 véhicules) prit,à Souk-Ahras larouteN
20 en direction deGhardimaou et empruntasur ladroite une piste
abominable, bien après qu’un panneau de signalisation nousait
indiqué: Tunis 250 km.
Là, dans unecuvette où se trouvaient
déjàenginsblindés,ambulance etaire de signalisation pour hélicoptères, nous nousarrêtâmes.
Après unbrefcasse-croûte pris sous un orage de grêle, le dispositif
s’ébranla.
Pour mapart je restaisavecles véhicules qui reprirentaussitôt la
direction deSouk-Ahras.Laroute qui yconduit estbordée tout le long
11
par un tronçon du fameuxbarragequi n’est donc pas exactement à la
frontière.C’est précisément entre ce réseau et lavéritable frontière,
« zoneinterdite», qu’opèrent souvent les fells qui essaient de passer.
Et c’est là qu’ils sont traqués.
D’autres régiments sont stationnés dans des postes tout autour de la
route et des enginsblindés patrouillent sansarrêt le long dubarrage
électrifié tout illuminé lanuit.

9
Abréviation deTransmissions
10
Surnom désignant à l’origine les chiffonniers (de biffe:étoffe rayée).attribuéaux
fantassins, lessoldats d’infanterie.
11
Barrage électrifié au centre d’un réseau de mines et de barbelés, appelé ligne
Morice, du nom du ministre de l’époque, édifié en juillet 1957pour interdire l’entrée
des troupes de l’ALN stationnées auprivanMaroc et en Tunisie,tainsi les maquis
de l’intérieur de renforts en hommes, en armes et en munitions.

3

3

A Souk-Ahras, le convoi prit cette fois la routedeSakiet et nous
allâmes attendre nos camarades au bout d’une piste innommable après
qu’on eut ouvert pour nous une porte du barrage et déminé le terrain
devant nous.
Là,au milieu du djebelaux horizons immenses, nousattendîmes
toute lanuit, danscette nuitalgérienneclaire et froide:noscamarades
fourbus nous rejoignirent à 3 h du matin, les officiers s’étant mal
repérés ( !) malgré nos signaux. Bilan de l’opération:une nuit decrapahut
pour les uns, de veille silencieuse dans le froid pour lesautres (sans
manger, le repas du soir n’ayant pas été prévu), pour le laconique
communiqué des journaux:2 fellaghasabattus.

Chiffreur

Samedi 19 mars

Le caporal que je dois remplacer m’a expliqué un autre aspect de
matâche: celui dechiffreur.Pourcelanous nous sommes enfermés
dans le petit bureau du fond dont l’accès est interdit à toute personne
non habilitée,camarades de chambre ou gradés. C’est là que sont
conservés, dans uncoffre fort, tous les papiersconcernant les diverscodes
utilisés pourcamoufler ou déchiffrer les messages secrets transmisau
PC du bataillon. Quels prodiges d’imagination et quelle dépense de
matière grise font les esprits géniaux qui ont misau point et modifient
sansarrêtcescodes pour déjouer toute tentative d’espionnage.
D’ailleurs je crois qu’on fera une enquête à mon sujet pour savoir
quelle sorte de personnage je suisavant de me laisser entrer dans le
« secret des dieux » !
Achevé hier lalecture desCarnets du major Thomson, empruntéà
la bibliothèque ducamp quicompte quelques titres intéressants (mais
qui hélas n’a guère l’air utilisée par le soldat moyen qui possède sa
littératureàlui). ...Présentation très fine et très humoristique parPierre
Daninos des travers et ducaractère français vus par unAnglais,ce qui
constitue en même temps une satire non moins fine desAnglais.Tout
estbien observé,agréablement présenté dans un style incisif où fusent
les mots d’esprit. […]
Mais une fois la lecture terminée, je me suis dit que je n’avais
jamais ri devant cet humour qui m’aurait fait m’esclaffer avant.
Seraisje déjà marqué par mon séjour à l’armée dont l’auteur parle ences
termes:«LeFrançais conservera jusqu’à la mort l’empreinte de cette

3

4

scolastique qu’il transmettra à son fils en lui disant: Tu verras quand
tuferas ton service ! »

Lundi 21 mars.

J’avais pris la mauvaise habitude d’organiser mon emploi du
temps avec une paresseuse audace: je consacrais jusqu’ici les heures
de l’après-midi à vous écrire, profitant de mon état d’apprenti en
marge du service. […]
Or c’est justement l’après-midique mes «professeurs militaires »
se sentent le plus en possession de dons pédagogiques. J’ai donc passé
tout l’après-midià affermir mes connaissances(dansle petit cabinet
du chiffre) dans le déchiffrement de messages ultra secrets.Et ce n’est
pas toujours facile, loinde là.Ce soir nousavons eubeaucoup de mal
à tirer au clair ce fameux message, les radios qui l’avaient transmis en
morseayantcommis des erreurs.Le travail de déchiffrement
s’effectue d’ailleurs à l’aide d’une machine, petitemaiscompliquée,
que nous réglons périodiquement selon descodes que nous
décachetonsaux dates indiquées.En gros un message se présente sous forme
de groupes de 5 lettres.Chacune deces lettres est reportée sur
leclavier de lamachine et, en tournantà chaque fois une manivelle, lalettre
exactecorrespondante est imprimée sur unebande de papier qui
restitue–en principe -,après manipulation longue et fastidieuse, le texte
« enfrançais ».Reste ensuiteàrecopierce texte enbonne et due
forme sur des feuilles spéciales, à l’enregistrer sur plusieurs registres
etàle transmettreàqui dedroit.

Mercredi 23 mars

L’incompréhension de l’arrière

Le voilà, le véritable drame: c’est de penser –pouravoir été
soimême de l’autre côté de la barrière–que laFrance entière vit dans
l’ignorance de l’état d’âme de 500.000 de ses enfants.Car je ne suis
pas seulàéprouvercela; j’essaie simplement d’analyser ce que tous
les gars ici ressentent plus ou moinsconfusément, plus ou moins
consciemment et qui se traduit, selon leur nature, leur éducation, leur
tempérament, de façon si diverse.Ils ressentent tousce problème qui
tientàpeu près dansces mots:«Pourquoi suis-je ici ?Pourquoi me

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