Au forgeron de Batna
494 pages
Français

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Au forgeron de Batna

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Description

Ce récit historique, qui a fait l'objet d'un scrupuleux travail de mémoire et d'une importante recherche documentaire, tente d'expliquer pourquoi l'insurrection de la Toussaint 1954 ne pouvait se fomenter que dans les Aurès-Nemencha. Ce livre est à la fois l'hommage d'un homme à son père et un témoignage sur la vie réelle des "petits pieds-noirs".

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Informations

Publié par
Date de parution 02 novembre 2005
Nombre de lectures 698
EAN13 9782336264547
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dedicace Remerciements Préface Epigraphe Introduction Préambule Livre premier - L’Aurès de Massinissa à Mostefa Ben Boulaïd
Chapitre I. L’Aurès avant la conquête française Chapitre II. La naissance de la ville de Batna, les débuts de l’aventure de la famille Marin dans l’Aurès Chapitre III. Chronique d’une vie heureuse à Batna Chapitre IV. Les jeux de mon enfance Chapitre V. Des saisons et des jours Chapitre VI. L’atelier de forge et charronnage d’Aimé et Marcel Marin
Livre second - La guerre dans les Aurès-Némencha : du déclenchement de l’Insurrection au retour au pouvoir du général de Gaulle
Chapitre I. La nuit du 31 octobre au 1 er novembre 1954 dans les Aurès-Némencha Chapitre II. L’organisation de la riposte Chapitre III. 1955, l’extension de l’Insurrection à l’ensemble du territoire algérien Chapitre IV. 1956, l’anarchie s’installe dans la willaya des Aurès-Némencha Chapitre V. 1957, la willaya I poursuit sa dérive. Multiplication des attentats dans Batna Chapitre VI. 1958, année décisive pour notre avenir en Algérie. Le retour au pouvoir du général de Gaulle
Livre troisième - Du retour au pouvoir du général de Gaulle à la proclamation de l’Indépendance de l’Algérie
Chapitre I. 1959, le temps des politiques. L’ascension fulgurante d’Ali Mallem député maire de Batna Chapitre II. 1960, le général de Gaulle dissipe le doute sur ses intentions et parle de République algérienne Chapitre III. 1961, les Algériens sont appelés à s’autodéterminer Chapitre IV. 1962, la fin de la guerre d’Algérie Chapitre V. L’an I de l’Indépendance de l’Algérie, l’exode des pieds-noirs Chapitre VI. La fin de l’aventure de la famille Marin en Algérie
Conclusion Bibliographie
Au forgeron de Batna

Jean-Pierre Marin
www.librairieharmattan.com e-mail : harmattan1@wanadoo.fr
@ L’Harmattan, 2005
9782747593113
EAN : 9782747593113
A Emmanuelle, ma compagne
Tous mes remerciements vont aux membres de ma famille et à mes amis de France et d’Algérie dont le chaleureux appui m’a été indispensable pour écrire ce livre.
Préface
C’est avec une émotion certaine que j’ai dévoré l’ouvrage sur le « forgeron de Batna ».
Tout un cortège de souvenirs a défilé dans ma mémoire sur un passé à tout jamais intégré. Le livre de maître Jean-Pierre Marin est très documenté et surtout il est vrai. Il est vrai !
Pour un roumi, Batna était comme une ville française de taille moyenne où le samedi, sur la place, je prenais l’apéritif avec le maire Alfred Malpel, le 1 er adjoint israélite et le 2 ème adjoint musulman. Tout était paisible.
Maître Marin parle avec tendresse de cette ville « heureuse », avec son église, sa mosquée, sa synagogue, ses commerces, son marché, sa mairie...
Il dessine les habitants de Batna, les colons, pas bien riches comme on le prétend, les musulmans intégrés et respectés sans antagonisme visible entre les diverses communautés. C’était comme une sous-préfecture de province. Tous les gouvernements, beaucoup de « frankaouis », et pas mal de Français d’Algérie ont été trompés par cette apparence sereine. Il y avait les Aurès où le combat ne cessa jamais depuis les Numides. Les Aurès, c’était une chaîne d’affrontements entre les tribus et les partisans. C’était une lutte toujours renouvelée contre la hiérarchie et les institutions. 1871, 1916, 1945, 1954 en sont le témoignage.
Nous n’avions pas perçu l’ampleur et les conséquences de l’éruption permanente des Aurès, foyer attachant mais inquiétant, véritable brûlot de refus, d’insoumission et de combat.
Nos méthodes militaires avec des chefs trop statiques, des soldats souvent inadaptés, poursuivirent des ombres.
Les manœuvres Aiguille, Violette et d’autres renforcèrent la confiance des rebelles et amenuisèrent notre crédit. Les « paras » n’étaient pas encore arrivés.
Tout est dans ce livre.
La vie d’une ville tranquille, le volcan des Aurès qui ne s’éteignait jamais, les injustices, les fraternités, les colères et les bonheurs dans un déroulement d’une extrême complexité où tourbillonnaient amour et haine.
Je confirme avoir été bouleversé par la réaction de la population lors de la venue du corps préfectoral après la défaite de Dien Bien Phu. J’ai alors déclaré publiquement : « Nous avons perdu l’Algérie. »
Plus de mille personnes nous attendaient. La nouvelle est arrivée par messager pendant notre visite. A notre sortie il n’y avait personne. Personne ! C’était un jugement irréversible. Nous étions des vaincus.
Ensuite que de tourments et de morts inutiles.
Seul Jacques Soustelle a peut-être approché une dernière chance avec un gouvernement de transition, dirigé par Abderhamane Fares et Ferhat Abbas. Aucun gouvernement, aucun homme politique n’avait compris le dernier avertissement de 1945.
Pouvait-il le faire ? L’inadaptation aux règles de la justice française, son application rigoureuse, la méconnaissance des mœurs et des traditions, la croyance que la loi transcendait les coutumes provoquaient la fuite de tous les bandits vers les Aurès.
La dia amnistiait le délit, la justice française intervenait. Ce n’est pas une critique, ce sont nos procédures qui sont coupables.
Le condamné s’estimait innocent, prenait le maquis pour éviter sa peine et devenait ainsi un bandit d’honneur des Aurès.
Nous avons trop souvent imposé nos idées et nos structures. Nous n’avons pas assez soutenu les musulmans qui ont combattu pour libérer le monde du nazisme. Les responsables s’aperçoivent toujours trop tard d’une telle erreur d’appréciation.
J’avais accepté avec fierté d’écrire cette courte préface. L’ouvrage de maître Marin est un conte, une véritable épopée. Je rends hommage à son auteur avec une pensée solidaire pour sa famille, pour tous les habitants de Batna et pour ceux qui ont combattu à mes côtés, à Miquel, à Fiama, à Dupuy...
Les Aurès, Batna, Biskra, toute cette région du Sud constantinois demeurent dans mes souvenirs profonds !
Encore merci à maître Marin d’avoir écrit un pareil livre ou plus exactement animé ce mouvement de l’Histoire.
Jean Deleplanque Sous-préfet de Batna en 1954 Commandeur de la Légion d’honneur
J’ai, avec l’Algérie, une longue liaison qui sans doute ne finira jamais. Elle est ma vraie patrie et, en n’importe quel lieu du monde, je reconnais ses fils et mes frères à ce rire d’amitié qui me prend devant eux.
Albert Camus
Introduction
C’est par une belle journée de printemps que s’est achevée en 1989, la vie de mon père que les chrétiens, les juifs et les musulmans de Batna appelaient familièrement « Mémé ». Impuissant, je l’ai regardé s’éteindre. Il avait 84 ans. Il est enterré dans un petit cimetière de Provence, à Villeneuve-Lès-Avignon, à quelques dizaines de kilomètres du village médiéval d’Aurel, en pays de Sault, qui fut le berceau de notre famille.
Selon un proverbe kabyle : « Quand on perd son père, on perd beaucoup ; quand on perd sa mère, on perd tout. » J’ai hélas pu mesurer quand ma mère mourut le 5 janvier 2004, la profondeur de cette sentence. Aimé et Marie-Camille Marin reposent ensemble, en pleine garrigue, parmi des paysages qui leur rappelaient le pays perdu.
Mais maintenant qu’ils nous ont quittés, je ne parviens pas à me défaire d’un pesant sentiment de culpabilité à leur égard. Leur ai-je consacré suffisamment de temps à leur retour ? Leur ai-je parlé autant qu’ils l’auraient souhaité ? Les ai-je suffisamment écoutés ? Ce livre est une tentative de réponse à une foule de questions que je ne cesse de me poser depuis qu’ils ne sont plus.
J’avais conçu initialement le projet de raconter l’histoire du « forgeron de Batna », en remontant le fil du temps jusqu’à l’arrivée, sur les pas des conquérants français de l’Aurès, des ancêtres provençaux et maltais de mon père, dans les hautes plaines que seuls avaient foulées avant eux les bêtes féroces et les chameliers nomades qui parcouraient le Tell au pas lent de leurs dromadaires. Mais cette saga familiale qui plonge ses racines au plus profond de la conquête de l’Algérie dont elle est contemporaine, ne pouvait ignorer l’épopée des légendaires tribus dont les descendants, et parmi eux des membres de ma famille algérienne, peuplent le massif de l’Aurès. En effet, la clef de l’Insurrection de 1954, que nos gouvernants auraient pu peut-être prévenir s’ils avaient été moins oublieux des difficultés de la conquête de Algérie et plus soucieux de l’impérieuse nécessité de satisfaire les légitimes aspirations à l’égalité et à la dignité de ses habitants, se trouve dans la suite ininterrompue des révoltes Berbères qui en ont ponctué le cours et préludèrent à la guerre décisive qui mit un terme à 132 ans de présence française en Algérie.
En 1954, les Chaouïas vivaient encore dans un monde de légendes au sein duquel le forgeron faisait figure d’initié, seul digne, avec le tailleur de pierres, de porter le tablier de cuir emblématique de sa fonction et le titre de ma’allem (maître) qui était à eux seuls réservé.
Ces hommes, ces femmes parmi lesquels nous vivions n’étaient pas seulement des individus que nous côtoyions sans toujours les voir, mais un peuple dont le passé enfouit ses racines dans la plus haute antiquité et qui, tout bien considéré, est génétiquement, historiquement et géographiquement plus proche de la « vieille Europe » que de la péninsule arabique. A cet égard, l’islam ne doit pas faire illusion. Les Berbères furent polythéistes, juifs, chrétiens, avant de devenir musulmans longtemps après la deuxième invasion arabe du Maghreb.
Je ne voulais pas, comme c’est trop souvent le cas dans les livres de souvenirs que j’ai lus, faire comme si les autres habitants de l’Algérie n’avaient existé que pour servir de faire-valoir à la communauté européenne et au drame qu’elle seule aurait vécu. Ma remarque, j’en conviens, n’est exempte ni de prétention ni de périls et je ne suis que trop conscient d’avoir moi-même succombé au travers que je dénonce car, en dehors de ceux des Français d’Algérie qui, comme mon père, vivaient au contact quotidien des Arabes et des Chaouïas dont ils parlaient les langues, les pieds-noirs étaient dans leur majorité des citadins qui ne connaissaient des Français-musulmans avec lesquels ils entretenaient des relations d’amitié au collège, dans leur quartier ou sur les stades et leurs lieux de travail, que ce que ces derniers voulaient bien leur laisser entrevoir.
Si les anecdotes que les Algériens m’ont rapportées sur les Français de Batna sont nombreuses, la réciproque n’est pas vraie. J’ai souvent eu le sentiment que nous étions les acteurs d’une pièce dont les Français-musulmans auraient été les spectateurs muets. Les fellahs , les djebali qui fréquentaient l’atelier de mon père, restaient pour la majorité d’entre nous et sans doute aussi pour la partie européanisée de la population musulmane de Batna, des inconnus dont ni les uns ni les autres n’appréhendaient la langue pas plus que les Chaouïas dans leur majorité ne comprenaient l’arabe et le français. 1
Sauf dans l’Est algérien où ils étaient très largement minoritaires, les Européens d’Algérie ne firent pas l’effort d’apprendre l’arabe. Il faut cependant réserver le cas des israélites dont la langue maternelle fut l’arabe avant que la citoyenneté française ne leur fût conférée. Leurs descendants en conservèrent le plus souvent l’usage, ce qui leur donnait un avantage par rapport à nous et un statut intermédiaire entre les communautés musulmane et chrétienne. Dans l’enseignement secondaire, les programmes ne tenaient pas compte du particularisme des départements français d’Algérie et l’arabe était, au même titre que l’anglais et l’allemand, langue à option que notre communauté s’abstenait trop souvent de choisir. Sur l’incitation de notre père, mon frère et moi optâmes pour l’arabe dialectal en deuxième langue. Le berbère était ignoré des programmes, ce qui ne peut surprendre si l’on se souvient du sort, alors peu enviable, réservé par notre République aux parlers breton, occitan, alsacien, basque ou corse. Dans la pensée de ceux qui nous gouvernaient, tout le monde en Algérie devait s’exprimer dans la langue de Molière. Les autres langues n’étaient pas indispensables à notre éducation citoyenne. Ce fut une erreur de plus qui fut là commise.
Quand j’étais enfant, la France pour moi se résumait à l’Algérie et mes copains les plus proches : Charley Guedj et Miloud Khadri, étaient pour moi des archétypes de Français bien plus plausibles qu’un normand, un breton ou un ressortissant de l’Ile-de-France. Je mettrai du temps à découvrir que Charley et moi étions « plus français » que Miloud et que Charley était un descendant d’indigène dont les ancêtres juifs vivaient en tribus et parcouraient le Tell en compagnie de ceux de notre copain berbère. 2
Le mensuel algérois L’Information juive, constatait en 1958 : « Rien ne distingue extérieurement la société juive du reste de la communauté européenne, une même destinée unit tous ces hommes et toutes ces femmes projetés dans le carrefour d’un conflit. » C’est pourquoi, tout au long de ce livre, j’ai englobé « chrétiens et juifs » sous un même vocable. C’est cette communauté de destin qui valut aux juifs d’Algérie de participer à l’exode de 1962. Auraient-ils pu éluder cette échéance, l’interminable conflit israëlo-palestinien aurait fini par les contraindre à l’expatriation.
Il sera question tout au long de ce livre, comme en filigrane, de l’Aurès, de Batna et des trois communautés qui y vivaient.
Notre communautarisme n’avait rien à voir avec celui que les fondamentalistes de toutes obédiences voudraient imposer aujourd’hui à notre République. Il ne signifiait pas exclusion de l’autre à raison de sa race et de sa religion, apartheid, ségrégation. Juifs, chrétiens et musulmans vivaient ensemble et personne ne songeait alors à s’enfermer ou à enfermer l’autre dans un ghetto pour se protéger de ses agissements ou conserver intacte son identité. Je me suis efforcé de reconstituer l’atmosphère si particulière qui régna pendant ces années de guerre dans Batna, cette bourgade coloniale dont Germaine Tillion et Yves Courrière firent une description sans complaisance. Pendant la durée du conflit, malgré l’âpreté des combats qui se livraient quotidiennement dans les djebels alentour, le terrorisme qui endeuillait indifféremment les familles musulmanes, juives et chrétiennes, jamais le dialogue ne fut rompu entre nous, bien que sachant quel camp l’autre avait choisi.
Par un singulier paradoxe, cette ville née en 1848 d’un camp militaire destiné à prévenir et réprimer les révoltes aurésiennes, abrita dans ses murs les préparatifs de l’Insurrection de 1954. C’est contre Batna que Mostefa Ben Boulaïd lança ses commandos dans la nuit du 1 er novembre, déclenchant ainsi la guerre d’Algérie. Qui aurait pu alors imaginer que tel un oued en furie, elle nous emporterait pour nous rejeter sur un autre rivage inconnu à la grande majorité d’entre nous.
Ma famille et moi étions des privilégiés. N’avions-nous pas déjà découvert la France en 1947 quand mon oncle Louis et ma tante Suzanne Peynoche nous invitèrent à passer un mois de vacances à Saint-Léonard-de-Noblat, en Haute-Vienne, où ma mère avait vécu dans son enfance avant de suivre son grand-oncle Negremont en Algérie lorsqu’il fut affecté au 3 ème spahi, en garnison à Batna.
Ces vacances à Saint-Léo furent les seules que mes parents prirent de leur vie. Toutefois, comme mon père ne supportait pas l’idée que nous soyons hébergés sans contrepartie, il fabriqua pendant notre séjour la porte du garage de mon oncle sur le modèle de celle de son atelier.
A partir de notes, d’archives personnelles, de celles qu’avec ma compagne Emmanuelle nous avons consultées à Aix-en-Provence, au Centre des archives de la France d’outre-mer (CAOM) et à Avignon, aux archives départementales de Vaucluse, de la presse quotidienne, d’innombrables lectures et des confidences recueillies auprès de ma famille, de mes amis et d’anciens de Batna ayant appartenu à l’un et l’autre camp, je me suis efforcé de reconstituer l’histoire des miens et des bribes de celle d’autres habitants de la ville.
Ainsi, de proche en proche, ce récit qui devait être circonscrit à la vie de mon père, celle de ma mère lui étant étroitement associée, s’est transformé en Ode au Forgeron de Batna. Il en reste, en effet, le personnage principal parce qu’il symbolise pour moi, mais aussi pour beaucoup d’Algériens qui l’ont connu et en parlent avec déférence, ce que le petit peuple pied-noir avait de meilleur, à savoir: le courage, le respect des croyances et des coutumes de chacun, le culte de l’amitié et de la famille. Mon intention est de témoigner qu’il y eut dans la communauté française d’Algérie beaucoup d’hommes et de femmes qui, à l’exemple de mon père, étaient épris de justice et respectueux de la vie et des traditions de nos voisins berbères et arabes. Trop de médisances ont été colportées sur notre compte que dément l’accueil que nous font les Algériens chaque fois que l’un d’entre nous retourne en pèlerinage dans son pays natal. J’ai voulu enfin rendre hommage à tous celles et ceux, juifs, musulmans, chrétiens, qui ont contribué à bâtir ce pays et qu’un vent mauvais a jeté sur l’autre rive de la Méditerranée où ils n’étaient pas attendus.
La mort annoncée de l’Algérie française avait contraint mes parents à envisager leur départ et à investir leurs maigres économies dans l’achat d’un immeuble en copropriété précipitamment bâti par des promoteurs avisés que l’arrivée de centaines de milliers de rapatriés en quête d’un toit, alléchait. Ils ne le firent qu’à la toute dernière extrémité, en février 1962. Encore ma mère resta-t-elle en Algérie jusqu’au début de l’année 1964, ayant refusé d’abandonner mon père qui s’était juré de continuer à travailler dans son atelier tant qu’il ne serait pas parvenu à le vendre, car l’atelier de forge et charronnage qu’il avait créé en 1929 avec son frère Marcel, fut tout ce que nous possédâmes jamais dans ce pays.
Tant d’autres étaient partis qui avaient tout abandonné. Les plus révolutionnaires parmi les membres du FLN ne laissaient d’autre alternative aux Français d’Algérie que « la valise ou le cercueil ». Mes parents et quelques autres, eurent le mérite de refuser ce choix dans ce berceau de la Révolution algérienne que fut Batna, capitale de l’Aurès.
En 1960, mon père avait décliné l’offre alléchante d’une compagnie pétrolière anglo-saxonne qui voulait implanter une station service sur l’emplacement de sa forge. L’atelier était en effet bâti en bordure de la route stratégique de Stora à Biskra qui ouvrait sur le port de Philippeville à un de ses terminaux et à l’autre sur les immenses champs d’hydrocarbures d’Hassi-Messaoud, Hassi R’Mel et Edjelé.
A cette époque, bien qu’assailli par le doute, il se refusait encore à envisager l’abandon de l’Algérie.
En 1964, il parvint à vendre l’atelier pour un prix sans commune mesure avec celui qu’il avait refusé quatre années auparavant, car entre temps l’Algérie était devenue indépendante et les biens que les Français possédaient encore s’étaient considérablement dépréciés quand les autorités algériennes ne se les étaient pas purement et simplement appropriés en vertu des dispositions d’un très opportun décret qui en régissait la vacance.
Au cœur de l’été de 1964, mon père prit à son tour le chemin de l’exil. Il savait qu’il ne reviendrait plus dans ce pays qui était le sien, qu’il avait aimé mais qu’il abandonnait, vaincu par une administration tracassière. Plusieurs générations de Marin et de Calléja reposent dans le cimetière de Batna où je suis retourné au printemps 2003.
Le pays dans lequel mon père allait désormais vivre n’était pas le sien mais sa patrie mythique, comme ce fut le cas pour tant d’autres devenus français en Algérie par leur naissance dans des départements français, leur naturalisation ou par le sang versé au service de la France. La Provence ne parvint jamais à lui faire oublier l’Algérie. Tant qu’il trouva à occuper son esprit et ses mains, il parvint à se donner à lui-même le change mais un jour vint où il s’enferma dans le silence.
Préambule
Les trois pays qui forment l’Afrique du Nord : l’Algérie, la Tunisie et le Maroc, auxquels les Arabes ont donné le nom d’Ile de l’Occident Djezira-El-Maghreb, sont en majorité peuplés de Berbères, ce qui leur confère une unité ethnique à défaut de révéler un état civil car nous sommes toujours dans l’ignorance de l’histoire précise de ce peuple. Ce ne sont pas les Berbères qui se sont donnés ce nom mais les Romains qui les appelèrent ainsi parce qu’ils les jugeaient étrangers à leur civilisation ( barbari ). Cette source latine est toutefois discutée. Pour Ibn Khaldoun 3 , « berbère » viendrait du « mot berbera qui signifie en arabe un mélange de cris inintelligibles, de là on dit en parlant du lion qu’il berbère quand il pousse des rugissements confus. » Les auteurs de l’antiquité leur donnaient leur vrai nom d’Imazighen.
Ibn Khaldoun propose une division des Berbères en Botr et en Branés 4 .
Les Berbères d’Afrique du Nord se rattacheraient à une race hamitique 5 qui compterait encore des groupes importants dans tout le sud de l’Europe mais pas davantage qu’ailleurs dans le monde, on ne trouve en Algérie de races pures. Dans la population indigène coexistent en effet des hommes de petite taille et d’autres de haute stature, des bruns mais aussi des blonds et des roux aux yeux verts ou bleus, notamment en Kabylie et dans le massif de l’Aurès. Ces types physiques existaient déjà dans l’Antiquité et n’ont été que faiblement altérés par les invasions historiques. Le métissage avec les Vandales dont le maréchal de Mac Mahon fait état dans ses mémoires 6 est d’autant plus improbable que Genséric et ses successeurs maintinrent une séparation stricte entre Vandales et Romains ou Berbères romanisés.
Salluste 7 , qui a recueilli dans les livres numides du roi Hiempsal 8 les plus anciennes traditions qui nous soient parvenues sur ces populations, nous apprend que les premiers habitants de l’Afrique du Nord, si l’on fait abstraction de la préhistoire, furent les Libyens qui s’étaient installés sur le littoral de la méditerranée avant la venue des colons phéniciens.
Les Égyptiens les dénommaient Lebou 9 . Des peintures égyptiennes les représentent avec la peau blanche, des cheveux blonds et les yeux bleus. Les Grecs, les Carthaginois et les Hébreux les appelaient Lybiens. Ils sont vraisemblablement frères des Pelages, des Ibères, des Celtes et des Gaulois qui envahirent l’Europe sensiblement à la même époque. C’est plus sûrement à ce lointain cousinage que certains habitants de l’Aurès ou de Kabylie doivent des traits physiques plus propres aux peuples nordiques qu’africains. Quand au printemps 2003, je revins en Algérie, en compagnie de Rolande Calvi, de ma compagne Emmanuelle et d’une équipe de télévision pour y tourner Retour à Batna 10 , je m’arrêtai dans une librairie installée dans l’ancienne quincaillerie Bel pour y faire provision de livres sur la guerre d’indépendance et l’histoire de la Berbérie. La collaboratrice du libraire était blonde comme les blés. Elle avait de grands yeux bleus et une peau délicatement blanche. Cette jeune personne appartenait à n’en pas douter à la légendaire lignée des ancêtres des Berbères : les Libyens.
Après avoir régné sans partage pendant plusieurs siècles, ces derniers furent vaincus par l’Egypte puis leur marine fut détruite par les Phéniciens et l’invasion de l’Afrique du Nord par les Gétules, vers 1300 avant notre ère, paracheva leur déroute. Pour une majorité d’historiens, les Gétules seraient à l’origine de la nation numide tandis que les Libyens, renforcés par des envahisseurs d’origine aryenne, seraient les ancêtres du peuple maure. Les Maures sont mal connus. On a vu en eux les habitants de l’Aurès.
Procope 11 qui fut le secrétaire de Bélisaire 12 et participa avec lui à la mise à mort du Royaume Vandale, nous dit que ce sont les Maures de l’Aurès qui, à la fin du V e siècle après JC, ont détruit la ville de Timgad dont les murailles furent rasées et la population déportée.
A l’époque de Procope, l’usage s’était répandu d’appeler Maures, les Berbères d’Afrique du Nord qui vivaient en tribus, au contraire des Romains et Berbères romanisés qui habitaient dans des cités.
Strabon 13 , qui écrivait cinq siècles plus tôt, considérait les Maures comme les indigènes de la Berbérie occidentale. Les autres Berbères étaient les Masaesyles, les Massyles et les Gétules. D’autres invasions se sont produites beaucoup plus tardivement qui ont affecté les populations des Aurès-Némencha. A Lambèse, une inscription gravée sur un monument témoigne de l’invasion par les Babares ou Bavares, des confins de la Numidie. La même inscription signale les ravages commis par les Quinquegentiens (Quinquegentenei) et les Fraxinenses, sous le commandement de Faraxem, et la capture de ce dernier. Il s’agissait de tribus maures qui avaient envahi la Numidie à partir de la Maurétanie césarienne. Une seconde inscription trouvée à Aumale confirme celle de Lambèse : « Faraxem rebellis satellibus suis fuerit captus et interfectus. » Dans l’Aurès les Imazighen et les Zenata s’ajoutèrent en une ultime strate, aux tribus qui les avaient précédés dans le massif.
A l’époque de la conquête de l’Algérie par la France, on qualifiait indifféremment d’Arabes ses populations indigènes. Cette habitude a survécu. Albert Camus ne les appelait pas autrement. Pourtant les Sémites (juifs, Arabes), les Indo-européens (Latins, Vandales, Grecs) et les Turcs sont venus en trop petit nombre pour modifier l’équilibre ethnique des populations du Nord de l’Afrique.
Les Vandales étaient au plus quatre vingt mille, hommes, femmes, enfants, vieillards confondus. Les Arabes ne furent pas non plus très nombreux : deux cents à trois cent mille personnes pour l’ensemble de l’Afrique du Nord, qui furent progressivement assimilés par la majorité berbère. Jules Roy en faisait encore le constat en 1996, lorsqu’il accomplit son ultime pèlerinage en Algérie pour aller se recueillir sur la tombe de sa mère. « Peu d’entre eux (ceux qu’on appelle les Arabes) sont de purs descendants des conquérants. La semence d’origine s’est mêlée aux Berbères et aux Bédouins, mais il en reste quelque chose. Où l’Arabe passe, les signes demeurent de génération en génération; les noms se sont altérés, les traces sont moins visibles, le sang arabe se révèle à un front, une couleur de peau, à la fierté agressive et à la noblesse... » 14
Finalement pour Charles-André Julien, les populations qui occupent la Berbérie sont, en dépit de quelques métissages, les mêmes que celles qui y vivaient aux temps historiques mais c’est encore dans le groupe des Chaouias 15 que l’on peut le mieux observer la trace des populations primitives qui habitaient l’Afrique du Nord longtemps avant le commencement de l’ère chrétienne. Car « ...Le relief de la Berberie a favorisé, dans la Kabylie ou l’Aurès la formation de groupements humains originaux qui ont résisté jusqu’à aujourd’hui à l’érosion de l’histoire 16 . »
C’est parmi ce peuple légendaire que mon arrière-grand-père Lange Isidore Marin, né à Aurel (Vaucluse) en 1837, et mon arrière-grand-mère Marie-Louise Demaisy, née en 1852, à Constantine, l’antique Cirta qui fut la capitale du royaume massyle du grand Aguellid Masinissa, s’installèrent en 1869 pour fonder notre famille.
Livre premier
L’Aurès de Massinissa à Mostefa Ben Boulaïd
Chapitre I. L’Aurès avant la conquête française
Beaucoup de noms de rois et de princes berbères qui vécurent au temps de l’Empire romain et des invasions vandale, byzantine et arabe, nous sont connus. Aucun n’égale en notoriété ceux de Masinissa, de Jugurtha, de Kosaïla et de la reine juive ou judéisée de l’Aurès : la Kahena. Leur geste a bercé mon enfance et mon adolescence. L’Aurès qui en fut le berceau, si l’on en croit Charles-André Julien, se souvient du Royaume Massyle et de Massinissa son grand Aguellid.
L’histoire de cette dynastie est indissociable de celle de Carthage et de l’Empire romain d’Afrique 17 . C’est dans la deuxième moitié du V ème siècle avant JC que Carthage commença à conquérir en Afrique un territoire au détriment des Libyens. L’intrusion de Rome dans la zone d’influence africaine de Carthage fut provoquée par le conflit qui opposa de 264 à 146 avant JC les deux puissances qui se disputaient alors l’hégémonie en Méditerranée. Au cours de la deuxième guerre punique (218 à 201 av. JC), apparurent, par les alliances qu’ils nouèrent avec les belligérants, les princes berbères qui gouvernaient la Numidie 18 .
En 206 avant JC, Publius Cornelius Scipio, que l’on surnommera pour cette raison « l’Africain », conçut le projet de transporter en Afrique la guerre contre les Carthaginois.
A cette époque Syphax était l’Aguellid des Masaesyles (numides de l’Ouest). Il avait conquis une bonne partie du royaume des Massyles au détriment de Gaïa, roi des Massyles (numides de l’Est) qui avait fait élever son fils Masinissa à Carthage. Syphax, époux de Sophonisbe, la fille du général carthaginois Hasdrubal Giscon, était l’allié des Carthaginois, comme l’était en principe Masinissa, mais ce dernier ne rêvait que de restaurer l’intégrité du royaume de son père, et passa à l’ennemi en plein combat. Scipion et son nouvel allié exterminèrent les armées d’Hasdrubal et de Syphax et firent prisonnier le roi des Masaesyles. C’est sur la défaite d’Hannibal à Zama en 202 avant JC que s’acheva la deuxième guerre punique. Les Carthaginois obtinrent, contre le paiement d’un lourd tribut et l’engagement de renoncer à toute guerre qui n’aurait pas été autorisée par Rome, de conserver leur territoire africain. De cette clause du traité de 201 avant JC, Masinissa profita pour réclamer à Carthage la restitution de tous les territoires dont ses ancêtres libyens avaient été dépossédés. Les revendications territoriales de Masinissa furent la cause de la troisième guerre punique qui aboutit à la destruction de Carthage en 146 avant JC mais l’Aguellid était mort en 148, à l’âge de 90 ans, laissant à ses héritiers un immense royaume qui englobait l’ensemble des régions situées entre les Maurétanies et la province punique.
Masinissa ayant abandonné à Scipion le soin de régler sa succession, celui-ci partagea le pouvoir entre trois de ses fils : Micipsa, Gulussa et Mastanabal. A la mort de ses frères, Micipsa en recouvra la plénitude et pendant 30 ans (148-118 avant JC) prolongea la survie du royaume Massyle. L’ambition de Masinissa était d’annexer l’Afrique carthaginoise et de soumettre les royaumes maures qui n’étaient pas en mesure de lui résister bien longtemps. Les Massyles auraient alors régné sur l’ensemble des pays qui formeraient deux millénaires plus tard le Maghreb. Mais Rome avait fini par prendre ombrage de la puissance de son allié numide qui revendiquait l’Afrique pour les Africains, si bien qu’elle préféra détruire Carthage et le symbole qu’elle représentait de crainte que n’apparaisse dans la lignée des successeurs de Masinissa un homme de son envergure. En même temps, elle transformait en provincia africa ou Africa 19 , ce qui restait de l’Afrique carthaginoise après les amputations territoriales que Masinissa lui avait fait subir, marquant ainsi les limites que le royaume massyle ne devait pas franchir.
A 14 kilomètres au sud de Constantine se dresse un imposant mausolée : la Çouma du Khroub. Tout porte à croire que ce tombeau est la sépulture du grand Aguellid. Depuis l’accession de l’Algérie à l’Indépendance, les Chaouïas et les Kabyles se réapproprient leur passé. Le nom que portait le jeune manifestant tué par la gendarmerie algérienne lors des émeutes kabyles de l’été 2001 est révélateur. Ne s’appelait-il pas Masinissa Guermah !
Micipsa, avait été contraint par Scipion Emilien d’adopter son neveu Jugurtha alors que le roi des Massyles eut préféré assurer la dévolution de son royaume à ses fils Hiempsal et Adherbal.
Salluste a raconté dans La guerre de Jugurtha (113-105 avant JC) le conflit de succession qui l’opposa à ses cousins à la mort de Micipsa et qu’une commission sénatoriale trancha en partageant le royaume massyle entre Adherbal et Jugurtha bien que ce dernier ait commandité l’assassinat de Hiempsal.
Durant l’été 112, Adherbal dut livrer Cirta aux partisans de Jugurtha qui le massacrèrent ainsi que les Italiens qui combattaient à ses côtés.
En 108 av JC, les Romains s’emparèrent de Cirta, capitale du royaume de Jugurtha qui appela à l’aide son beau-père Bocchus 1 er , roi de Maurétanie. Maures et Numides reprirent Cirta aux Romains mais Bocchus 1 er trahit son gendre et le livra au questeur Scylla. Jugurtha fut étranglé dans le Tullanium 20 le 1 er janvier 104. Ainsi finit Jugurtha le roi des Numides en lequel Jean Amrouche voit « un archétype, celui du Jugurtha éternel qui vit en tout Berbère, autrement dit l’esprit de révolte » 21 .
Après la défaite des Pompéiens devant César le 6 février 46 dans la plaine de Thapsus la Numidie orientale fut transformée en une nouvelle province : l’Africa Nova surnommée Nova Cirta.
En 36, Octave plaça à la tête de l’ Africa nova et de l’ Africa vetus, (Afrique carthaginoise et Tunisie actuelle), grossies des villes de Cirta, Rusicade, Cuicul et Milev, un gouverneur ayant rang de consul d’où le nom d’Afrique proconsulaire qu’elles portèrent jusqu’à leur fusion en une même province. Les deux Numides étaient devenues romaines. L’indépendance du peuple berbère avait vécu mais pas l’esprit de révolte qu’incarna de 17-24 après JC, au temps de Tibère, un numide : Tacfarinas dont a retenu le nom grâce à Tacite « cette même année (17 après JC), écrit-il dans ses Annales, la guerre commença en Afrique. Les insurgés avaient pour chef un numide nommé Tacfarinas, qui avait servi comme auxiliaire dans les troupes romaines et avait ensuite déserté : il rassembla d’abord quelques bandes de brigands et de vagabonds qu’il mena au pillage ; puis il parvint à les organiser en infanterie et cavalerie régulières. Bientôt de chef de bandits il devint général des Musulames, peuplade vaillante qui parcourt les régions dépourvues de villes, en bordure des déserts d’Afrique. Les Musulames prirent les armes et entraînèrent les Maures, leurs voisins, qui avaient pour chef Mazippa... »
La guerre avait éclaté à propos des terres de parcours et des pâtures dont les nomades avaient besoin pour leurs troupeaux. Les tribus révoltées demandaient déjà que leurs droits coutumiers soient respectés. Le proconsul Marcus Furius Camilius, qui commandait la III e légio augusta, battit Tacfarinas en 17 après JC au cours d’une bataille rangée. Les Numides se dispersèrent dès qu’ils eurent le dessous, pour se regrouper dans le désert ou dans l’Aurès.
Pourtant le proconsul Publius Comelius Dolabella parvint un jour à surprendre Tacfarinas et ses Numides en un lieu appelé Auzias (Aumale). Tacfarinas se « déroba à la captivité par une mort qu’il fit payer très cher » , écrit Tacite. Sa disparition mit fin à la guerre.
L’occupation romaine dura en Afrique du Nord jusqu’au V e siècle. Le territoire de l’actuelle Algérie a été sous la tutelle de Rome pendant quatre cents ans et sous son contrôle indirect pendant deux siècles. Dans l’Aurès, des tribus se réclament encore d’ancêtres « roumanias ». Mais de soulèvements en invasions de la Numidie par de nouvelles tribus, la puissance romaine lentement se délita par manque d’hommes et de moyens financiers. Quelques mois suffirent à Genséric et à ses Vandales pour l’abattre. Sous le règne de Genséric et de ses successeurs les tribus de l’Aurès, et les nomades du Sud conservèrent leur autonomie. Défait à Ad Decimum et à Tricamarum par les troupes de l’Empereur Justinien, Gelimer petit-fils de Genséric qui avait pris le pouvoir en 530, fut fait prisonnier en 534. Sa capture acheva la déroute des Vandales et provoqua la renaissance de l’Empire romain d’Afrique.
Solomon qui avait succédé à Belisaire au commandement de l’Afrique, eut à combattre les Aurésiens dont les chefs s’appelaient Coutzinas pour les territoires compris entre la Byzacène et l’Aurès ; Iabdas dans la région aurasienne ; Orthaïas, qui commandait aux tribus de la partie ouest de l’Aurès : le Hodna, le Belezma et le Zab.
Les cités florissantes de la plaine : Theveste (Tebessa), Thamugadi (Timgad), Baghaï (Ksar-Baghaï), Lambaesis (Lambèse), furent détruites par les Aurésiens. Après avoir mis fin à une mutinerie au sein de son armée (le chef des mutins s’appelait Stozas) et vaincu Coutzinas puis Iabdas, Solomon décida, pour contenir les Berbères, de relever les places fortes romaines au coeur de l’Aurès, en Numidie et en Maurétanie que les Vandales avaient démantelées. La coalition des tribus berbères vainquit l’armée byzantine à Théveste. Solomon fut tué dans la bataille.
Le dernier épisode de l’Afrique romaine se jouera en 647 à Suffétula, au sud de Kairouan, quand les Arabes battront le Patrice Grégoire qui s’était déclaré indépendant en 642.

La première invasion arabe
Jusqu’à ce que Mahomet fonde à la Mecque une nouvelle religion, les belliqueuses tribus de l’Arabie étaient divisées par des rivalités séculaires. L’islam les rassembla et les engagea dans la voie des conquêtes. Après la défaite du Patrice Grégoire, les Arabes envahirent l’Ifrikia 22 et nommèrent Okba Ben Nafi, son gouverneur. Les califes Ommeyades étaient alors au pouvoir à Damas. Okba fonda Kairouan pour qu’elle serve de place d’armes à l’islam contre les Byzantins et surtout contre les Berbères.

La défaite d’Okba Ben Nafi
Okba marcha sur le massif de l’Aurès mais se heurta près de la ville d’Erba (probablement située entre Khenchela et Baghaï), à la tribu libyenne des Awreba qui occupait habituellement les plaines des Zibans et la partie occidentale de l’Aurès et que commandait leur roi, Kosaïla. Défaits, les Awreba se rallièrent, près de Lambèse, aux débris de l’armée byzantine. Les Byzantins et les montagnards de l’Aurès infligèrent alors de lourdes pertes à l’armée d’Okba qui parvint néanmoins à se retirer en bon ordre. En 687, Okba, au cours d’un nouveau raid dans le Maghreb, alla, avec trois cents cavaliers, reconnaître les places fortes de l’Aurès. A la sortie de l’oued-el-Abiod, au nord-est de Biskra, ils se heurtèrent à un fort contingent de Berbères et de Roms qui appartenaient aux ultimes garnisons byzantines du massif. Tous furent tués.
L’oasis de Sidi Okba où est enterré Okba-ben-Nafi se trouve à cinq kilomètres au sud de Tahoudha. Son corps repose dans une modeste kouba qui est devenue pour tous les musulmans, y compris les descendants des Berbères qui participèrent à son massacre, un lieu de pèlerinage.

Triomphe et mort de Kosaïla
Après cette victoire, les tribus de l’Aurès firent de Kosaïla leur roi 23 . Son royaume résista, avec l’aide de Constantinople, à deux expéditions arabes. Les tribus qui avaient embrassé la foi islamique sous la menace du sabre, revinrent à leur première religion chrétienne, juive ou païenne. Kosaïla, prince chrétien qui avait dû se convertir de force à l’islam, était au nombre de ces apostats 24 . Mais les Arabes n’avaient pas renoncé à reprendre le contrôle de la Berberie. Dès que le triomphe des Ommeyades eut été assuré, Zobeir Ibn Kaïs reçut l’ordre du calife de venger la mort d’Okba. Il se mit en marche vers 689 à la tête d’une nombreuse armée. Au cours de la bataille qui se déroula à Mems, à l’ouest de Kairouan, Kosaïla et les principaux chefs roms et berbères furent tués.
Il commandait aux plus anciens habitants du pays. Il régnait sur le M’Zab actuel et sur la partie de l’Aurès occupée par les vallées inférieure de l’oued-Abiod et de l’oued-Abdi, ainsi que sur le Hodna. Si l’on en croit les historiens postérieurs au XI e siècle, dont le plus éminent fut Ibn Khaldoun, la personnalité de Kosaïla domina toute l’histoire du Maghreb de ce temps. Après sa mort, le flambeau de la résistance berbère fut repris par les Zenata établis dans le Nord de l’Aurès depuis déjà plusieurs siècles.

La Kahena 25
C’est une femme, leur reine, qui en fut l’âme. Elle s’appelait Dina, Danya ou Damyah et était la reine juive ou judéisée des Djeraoua, comme l’assure Ibn Khaldoun. Elle était plus connue sous le nom de la Kahena, la devineresse. Son père, Tabet, était l’ancien roi du pays. Les témoignages des historiens arabes sont unanimes. Au VII ème siècle, de nombreuses tribus étaient devenues juives. Tel était le cas de la tribu aurasiènne des Djeraoua qui tenait l’Aurès oriental. A l’époque de la Kahena, les Djeraoua campaient au nord de Khenchela. Ce massif domine la plaine des Haractas. Les Zenata étaient maîtres de l’actuel Aurès oriental, du nord du massif et aussi d’une partie de l’Ouest puisqu’ils possédaient, en plus de la vallée de l’oued El-Arab, le Chelia, le djebel Mahmel sur les pentes duquel je skiais adolescent, le haut de l’oued Abdi et la vallée supérieure de l’oued-El-Abiod 26 . En 696, Hassan Ibn El-Noman el-Ghassani 27 , gouverneur de l’Egypte, reçut l’ordre du calife de Bagdad de repartir à la conquête du Maghreb. Quand, en 698, Hassan demanda quel était le chef le plus puissant en Ifrikia, on lui désigna la Kahena. « Elle demeure, lui dit-on, dans les monts Aurès,. Cette femme juive prédisait l’avenir et tout ce qu’elle annonçait ne manquait pas de se réaliser. Elle tuée, Hassan ne trouverait plus ni résistance ni rivalité. Hassan marcha contre elle... » 28 Mais les Berbères détruisirent presque entièrement son armée sur les rives de la rivière El-Meskiana où elle avait pris position et la rejetèrent en Tripolitaine.
La paix dura cinq ans mais la Kahena prévoyant que les Arabes reviendraient en plus grand nombre transforma le pays en désert ce qui lui aliéna les Berbères sédentaires et les Roms. Quand Hassan tenta à nouveau de s’emparer de l’Aurès, elle appela les Berbères aux armes mais seuls de rares contingents se présentèrent. Selon la tradition, la Kahena attendit les Arabes près de Tabarka où elle livra un combat désespéré. L’armée d’Hassan la poursuivit avec ses compagnons jusque dans l’Aurès où elle trouva la mort. Avant de mourir 29 , la Kahena aurait intimé l’ordre à ses fils, puisque tout était perdu, de faire leur soumission à Hassan. Charles André Julien considère que c’était un geste naturel pour un chef berbère chez qui la suprématie de la famille prime tout y compris la tribu. La défaite et la mort de la Kahena donnèrent le signal de la reddition des tribus berbères. Hassan, rapporte Ibn Khaldoun, accorda à ses fils le commandement en chef des Djeraoua et le gouvernement du mont Aurès. Selon El-Bayan, il exigea des Berbères qu’ils lui fournissent 12 000 cavaliers qu’il confia au commandement des fils de la Kahena pour conquérir le pays et soumettre ses habitants à la loi de l’islam. Ce sont les Berbères de l’Aurès qui partirent en 711-712, sous le commandement de Tarik, à la conquête de l’Espagne et qui tentèrent une invasion de la France qui fut arrêtée par Charles Martel à Poitiers en 732.

La seconde invasion arabe
Il y avait dans le désert du Hedjaz et la province du Nedjed, deux tribus particulièrement rétives à toute autorité qui ne cessaient de piller et de rançonner les voyageurs et les caravanes. Elles s’appelaient les Ouled-Hillal et les Ouled-Soleïm. Pour s’en défaire, un souverain fatemide les déporta en haute Egypte dont elles ne tardèrent pas à dévaster le territoire. En 1050, le Grand Vizir du calife régnant eut l’idée de détourner leur soif de rapines sur l’Ifrikia. Ibn Khaldoun et E.F. Gauthier ont dépeint la prospérité romaine à laquelle mit fin la conquête arabe 30 . Un autre effet particulièrement néfaste de cette invasion fut le déboisement intensif auquel ces nouveaux venus soumirent les régions qu’ils traversaient.
A force d’aider à la constitution de royaumes au-delà de leurs montagnes, les Aurésiens avaient vu peu à peu leur nombre se restreindre et leur puissance décroître. Les premiers habitants du massif, refoulés dans sa partie orientale, au-delà de l’oued-el-Arab, furent remplacés par deux tribus jusqu’alors inconnues : les Ouled-Abdi et les Ouled-Daoud ou Touaba, qui joueront un grand rôle tout au long de la conquête de l’Algérie par la France et singulièrement lors des insurrections de 1871, de 1916 et de 1954. Les Ouled-Abdi et les Ouled-Daoud seraient originaires du village de Belloul, non loin des gorges de Tighanimine. Il y a 400 ans environ, les Ouled-Daoud se seraient séparés des Ouled-Abdi pour remonter vers le nord. A cette époque, les Zenata, épuisés par les guerres et les émigrations, ne purent résister aux tribus qu’ils avaient autrefois vaincues : les descendants des Libyens, les habitants blonds de Nara et de Menaâ, petits-fils des Awreba de Kosaïla et leurs alliés, derniers colons romains et byzantins, berbères romanisés... les Zenata furent chassés des vallées de l’oued-Abdi et de l’oued-el-Abiod mais l’Aurès tout entier avait sombré dans l’anarchie. A l’extérieur du massif, cela en était fait des royaumes berbères.
Au début du XVI e siècle, le Maghreb tomba aux mains des Turcs mais jusqu’à ce que la France mette un terme à leur domination sur le pays qu’elle allait baptiser Algérie, les Turcs n’eurent jamais sur l’Aurès qu’une souveraineté nominale. C’est pourtant dans l’Aurès que Salah Bey trouva refuge après la prise de Constantine par les Français en 1837. Au contraire des Turcs, les Français allaient se lancer à la conquête de l’ensemble du territoire algérien avec la volonté de l’élargir au Sahara ce que même les Romains, grands inspirateurs de la colonisation française de l’Algérie, n’avaient osé tenter. Ce faisant, la France ne pouvait que s’affronter aux habitants des Aurès-Némencha.
La naissance du camp militaire de Batna en 1844 a coïncidé avec l’ambition de l’armée de s’assurer le contrôle de cette forteresse naturelle à laquelle tous les conquérants de l’Afrique du Nord se sont à un moment ou à un autre heurtés.
Chapitre II. La naissance de la ville de Batna, les débuts de l’aventure de la famille Marin dans l’Aurès

Naissance de la ville de Batna
Quand je revins à Batna, après quarante et une années d’absence, mon cousin Roger Kamel Chibani et son beau-frère Rachid Aggoune m’emmenèrent à la sortie de la ville, jusque sur un promontoire longeant un boulevard de ceinture qui domine l’ancien quartier européen de la gare. Là s’élèvent les restes d’une colonne qui fut érigée le 19 août 1849 pour commémorer la prise de possession, le 22 juin 1844, par le lieutenant-colonel Bedeau, d’un lieu appelé Batna afin d’y établir un camp militaire. J’étais fasciné par les inscriptions que ce monument portait et qui étaient pour l’essentiel encore lisibles mais pour combien de temps encore ? Ainsi des centaines de milliers d’hommes qui avaient sillonné le massif de l’Aurès depuis sa conquête par les Français, il ne subsistait plus que des tombes abandonnées dans les cimetières et les djebels et cette stèle dégradée par le temps et l’action des hommes. La ville née de la volonté du colonel Carbuccia qui commandait la subdivision de Batna en 1845, était par contre bien vivante et ne cessait même de grandir. Ne compte-t-elle pas aujourd’hui cent fois plus d’habitants que les cinq mille pour lesquels elle était prévue quand mon aïeul s’installa à ses portes en 1870. Pour mon père et pour tous ceux qui y vécurent, je ressentis ce jour là l’impérieuse nécessité d’accomplir un travail de mémoire afin que le souvenir des hommes qui la fondèrent, y naquirent, y moururent ou la quittèrent désespérés pour s’en aller mourir ailleurs, ne soit pas définitivement perdu. Quand mon père naquit à Batna en 1905, la ville existait depuis un demi-siècle à peine. Elle n’avait pas même vécu la durée d’une vie d’homme et qu’est-ce qu’une vie d’homme dans l’histoire d’une ville dont j’ai pu reconstituer les péripéties de la naissance grâce aux dossiers conservés par le CAOM.

Les prémisses, un camp militaire
En 1830, des Chaouïas avaient fait partie de l’armée du Bey d’Alger.
Ceux qui ne furent pas tués ou faits prisonniers lors de la prise de la ville, regagnèrent l’Aurès et prévinrent les autres montagnards contre une possible invasion. Quand Constantine tomba à son tour aux mains des Français en 1837, le Bey Ahmed se réfugia dans l’Aurès d’où il n’eut de cesse de fomenter la révolte au fur et à mesure de l’approche des armées de Louis-Philippe.
Le coup de main du duc d’Aumale, qui avec six cents cavaliers prit le 16 mai 1843 sa Smala, porta à la puissance de l’émir Abd-el-Kader le coup le plus rude qu’il eut reçu. La Smala était devenue, depuis la perte de Tagdempt et Mascara, sa « capitale de toile ». C’était une véritable ville qui abritait de vingt mille à soixante mille personnes et où vivaient la famille et les serviteurs de l’émir. Elle abritait aussi ses archives et ses biens dont le duc s’empara. Son coup d’éclat lui valut d’être nommé lieutenant général et de prendre le commandement de la province de Constantine en remplacement du général Baraguey d’Hilliers. Contraint de fuir, l’émir Abd-el-Kader envoya dans l’Aurès pour soulever les Chaouïas contre l’envahisseur, son Khalifa, Mohamed Seghir. Le 23 février 1844, une colonne de deux mille quatre cents fantassins et de six cents cavaliers, équipée de quatre pièces d’artillerie de montagne et de deux pièces de campagne fut rassemblée par le colonel de Buttafoco en un lieu appelé Batna par les Arabes, et au mois de mars y fut implanté un poste de ravitaillement militaire, comme en témoigne une lettre adressée le 22 mars 1844 par le duc d’Aumale au commandement militaire de la province de Constantine. Une colonne érigée à proximité de l’état major commémorait l’événement et marquait une des limites du périmètre de défense du camp de Batna. Au début du mois de novembre 1956, képis blancs et sapeurs la restaurèrent et il fut décidé de l’entourer d’un jardin.
Sur son fût étaient gravés : les noms de SAR le duc d’Aumale, du lieutenant-colonel Bedeau, commandant la province, du colonel Herbillon commandant supérieur, du capitaine du Génie Perrio ; les dates d’implantation (11, 12, 13 mars 1844) du camp militaire par le comte de Butta Foco et de la prise de possession de Batna le 22 juin 1844, ainsi que les régiments impliqués dans ces évènements : (le 3 ème chasseurs d’Afrique, le 3 ème bataillon d’Afrique artilleurs, les 2 ème , 22 ème et 31 ème de ligne, les spahis).
Les vestiges du monument que Kamel et Rachid m’ont montré le 1 er juin 2003, se trouvent à la sortie de la ville de Batna, sur la route de Constantine face à la chaîne montagneuse du Tuggurt. Son isolement l’a protégé d’une totale destruction. Une colonne devait être dressée sur le socle qui seul subsiste. Il est encore cerné par quatre embases situées chacune à un mètre de distance de l’ouvrage, qui ont dû supporter des pièces métalliques auxquelles était accrochée une chaîne ou fixée une barre de métal destinée à tenir à distance les passants. Ce monument fut érigé à la gloire de l’armée d’Afrique, le 19 août 1849 et porte les noms de SAR le duc d’Aumale, du maréchal Bugeaud, du commandant comte de Butta Foco, du général Charon, du général Herbillon, commandant la division de Constantine, du colonel Carbuccia, commandant la subdivision de Batna et des régiments représentés dans le camp militaire : le 2 ème étranger, le 3 ème chasseurs d’Afrique, le 3 ème spahis.
A partir de Batna, le duc d’Aumale se lança, avec trois mille hommes, aux trousses du Khalifa Mohamed Seghir. Après avoir franchi le défilé d’El Kantara et fait graver dans la pierre de la falaise abrupte qui surplombe le pont romain 31 et les gorges, une inscription qui témoignerait pour la postérité de son passage en ces lieux 32 , il prit Biskra où il laissa deux bataillons, puis se porta avec douze cents hommes et quatre cents chevaux sur M’Chounèche, au pied de l’Ahmar Kaddou, en remontant la vallée de l’oued El-Abiod sur les pas du Khalifa. M’Chounèche tomba le 15 mars 1844. Le 10 avril les Aïth Sultan du Belezma attaquèrent le camp militaire de Batna pour desserrer l’étreinte des troupes françaises sur les localités du sud de l’Aurès. Les Aïth Sultan comptaient mille à mille deux cents fantassins et cinq cents à six cents cavaliers qui portaient un burnous rouge, racontera le duc d’Aumale. La bataille autour du périmètre de défense du camp et dans la plaine de Lambèse dura jusqu’au 10 juin 1844, date à laquelle le duc obtint leur soumission. Entre temps, au mois de mai 1844, le général Bedeau 33 avait pénétré jusqu’au cœur de l’Aurès et pris Medina.
Le 20 mai 1844, le colonel Herbillon dompta la révolte des Aïth Abdi, maîtres du sud-ouest de l’Aurès, qui étaient entrés en dissidence. Menaa, que défendaient deux mille cinq cents Chaouïas, tomba à son tour. Le calme revint dans le Sud constantinois, mais c’était un calme précaire.

Si la date du 22 juin 1844 fut considérée comme celle de l’acte fondateur de la ville de Batna, c’est parce que ce jour là, le camp de ravitaillement qui avait démontré son positionnement stratégique, devint un établissement militaire définitif. Rien n’a participé d’une volonté délibérée d’établir un camp puis une ville à cet endroit. Les circonstances seules ont fait que la nécessité de maintenir une garnison à Batna s’est imposée au commandant de la subdivision de Batna, au commandant de la division de Constantine et au gouverneur général de l’Algérie alors qu’au mois de mars 1844, la préoccupation première du duc d’Aumale était de prendre Biskra afin de s’assurer le contrôle du Sahara.
La présence d’une garnison permanente ne tarda pas à attirer des Européens et des indigènes désireux de commercer avec eux. C’est ainsi que l’idée d’un village puis d’une ville, prolongement nécessaire du camp militaire, prit peu à peu naissance. Les Romains avaient d’ailleurs précédé les Français puisqu’ils avaient établi au même endroit un praesidium 34 dont je n’ai pas retrouvé trace ni aucune indication sur la dénomination de l’endroit où cette garnison était implantée. Après qu’ils eurent conquis l’Algérie, les Arabes baptisèrent ce lieu d’un mot arabe : Batna qui signifie bivouac. La garnison romaine avait pour mission de prévenir l’état-major de la tertia legio augusta, du déclenchement éventuel d’une action d’envergure des tribus aurésiennes. C’est le rôle dévolu aux avant-postes dans toutes les armées du monde. La dizaine de kilomètres qui séparait la garnison de Batna de son camp de base de Lambaesis pouvait être couverte en quelques dizaines de minutes par la cavalerie. Aujourd’hui, il n’y a plus de solution de continuité entre les deux villes. L’épopée de la tertia legio augusta est indissociable de l’histoire de l’Afrique romaine. Ayant vécu vingt-cinq ans à dix kilomètres à peine de Lambèse où elle avait établi ses quartiers définitifs 35 , j’ai l’impression de l’avoir connue tant me sont familiers les vestiges de Lambaesis et de Thamugadi, les deux villes que ses légionnaires construisirent à peu de distance l’une de l’autre. Il me suffisait de fermer les yeux et de laisser vagabonder mon imagination pour voir Timgad s’animer et entendre le roulement des chars sous l’arc de triomphe de Trajan. Leurs roues ont laissé dans la pierre du Decumanus Maximus que bordent les boutiques du forum, de profondes ornières. La magie opérait plus sûrement à Timgad qu’à Lambèse où le village et le pénitencier agricole construit en 1850 par le maréchal de Saint-Arnaud occultent une partie importante de la ville romaine. Quand j’ai revu Timgad où je n’étais pas revenu depuis 1960 ce fut pour constater la fermeture du musée pour cause de saccage et la mutilation de la fontaine romaine qui en agrémentait l’entrée. C’était un puppi de pierre de un mètre cinquante de haut drapé d’une toge descendant jusqu’à ses pieds et portant, couchée sur son épaule gauche, une amphore. L’eau qui s’en écoulait tombait dans un bassin. Le reste du site était tel qu’en mon souvenir je l’avais conservé.
J’ai passé des heures quand j’étais collégien et toutes les fois que l’occasion s’en présentait, à relever les inscriptions lapidaires sur les monuments de Timgad 36 et de Lambèse. A l’origine, il s’agissait de cours pratiques que notre professeur de latin, monsieur Olivier, nous dispensait in situ . Puis, je me pris au jeu et toutes les fois que je revenais à Lambèse ou à Timgad, je complétais le travail entrepris avec mes camarades, en transcrivant ces inscriptions dans des carnets.
Par la suite je pris des photos de ces inscriptions et de celles gravées dans les gorges de Tighanimine par la VI ème legio ferrata.
La III e legio augusta qui comptait six cents fantassins et sept cents cavaliers auxquels s’ajoutaient des troupes auxiliaires, en tout moins de quinze mille hommes répartis sur les six cents kilomètres de la frontière africaine et numide, représentait la fraction la plus importante des troupes permanentes d’Afrique. A la fin de l’empire romain d’Afrique une légion ne comprenait plus qu’un millier de soldats.
Sur les raisons du choix de Batna par les Français, le colonel Carbuccia, chef du 2 ème régiment de la Légion étrangère, commandant provisoire de la subdivision de Batna, nous apprend que « la France a occupé Batna et non Lambesa en vue de jalonner la route de la mer au Sahara (Philippeville 37 à Biskra). En effet, Batna est placée sur cette route à mi-chemin entre Constantine et Biskra, à 28 lieues de Constantine et 30 de Biskra. » 38 Le limes 39 romain séparait l’Afrique civilisée de l’Afrique des steppes abandonnée aux nomades et aux animaux sauvages. En le déplaçant plus au sud, au Sahara, auquel en six cents ans de présence, les Romains avaient renoncé à s’attaquer, Bugeaud conférait à la position de Batna une importance stratégique supérieure à celle de Lambèse. Quelques dizaines d’années plus tard, le colonel de Lartigue 40 confirmait la place éminente qu’occupait la ville de Batna au sein du système général des fortifications de l’Algérie et sa situation de jalon indispensable sur la route du Sud algérien.
Dans le limes de Bugeaud qui allait de Batna à Sebdou, ma ville, avec son importante garnison, jouait le rôle qui avait été assigné à Lambaesis et à ses légionnaires dix-sept siècles auparavant.
C’est au général Bedeau qu’échut le commandement de la première d’une longue suite d’expéditions destinées à pacifier l’Aurès.
Le 1 er mai 1845, il quitta Batna à la tête d’une colonne de 5 420 hommes afin de soumettre à l’autorité de la France les habitants des vallées de l’oued-Abdi et de l’oued-el-Abiod. Le 3 mai, parvenus dans la partie supérieure de l’oued Chemora, les soldats aperçurent des fantassins et des cavaliers sur le djebel Achra. Les cavaliers chaouïas portaient des burnous rouges et des shakos de plumes d’autruche qui, au début du siècle dernier, étaient la coiffure traditionnelle des goums des Ouled-Rechaïch 41 . La soumission des Ouled-Abdi, après qu’ils eurent subi de lourdes pertes, marqua le terme de cette première campagne.
Le général Bedeau et ses troupes regagnèrent le camp de Batna le 20 juin 1845.

Transformation d’un camp militaire en ville européenne
Le 16 mai 1846, monsieur le lieutenant général, président de la commission consultative de Constantine 41 donna en séance lecture du rapport que lui avait adressé monsieur le colonel, commandant supérieur à Batna. De ce rapport, il ressortait que dès 1844, lors de la création du camp « quelques marchands et cantiniers vinrent s’y établir et construisirent des baraques pour y exercer leurs industries... Ces constructions élevées ainsi jusqu’à ce jour sont au nombre de vingt-sept. » Le colonel déclare que « le moment lui semble venu de régulariser cet état de choses et de proposer que des concessions définitives soient accordées aux habitans (sic) de Batna qui ont élevé des constructions... Le colonel pense toutefois qu’il faut pour le moment, se borner à établir un village commercial, la concession de terres à usage agricole ne lui paraissant pas opportune. Elles sont en effet la propriété des tribus. Il ferait toutefois exception pour un terrain situé à environ 6 kilomètres du camp, afin d’y bâtir un moulin. Il voudrait aussi que le marché fut agrandi et que l’on s’essaie à la formation d’un village agricole indigène dans lequel on construirait une mosquée, une école et un caravansérail, ce qui offrirait l’avantage d’attirer les indigènes à Batna et d’encourager le commerce dans la localité. »
Dès les prémisses de la naissance de la ville, on voit le commandant de la subdivision se préoccuper du devenir des indigènes et du commerce, garants de la paix dans la région. On sent poindre ses réticences devant la colonisation agricole qui risquerait de priver de terres de pâture les indigènes nomades et de les pousser à la révolte.
Le procès-verbal des délibérations de la commission consultative de la division de Constantine, en date du 16 mai 1846, contient les résolutions suivantes : « La commission, après une discussion et une délibération approfondies, considérant que Batna est aujourd’hui un établissement militaire définitif, que ce point placé à environ moitié route de Constantine à Biskra, près des ruines de l’ancienne et importante ville de Lambaesa, sur un territoire fertile, abondamment pourvu d’eau et comportant des forêts d’une grande richesse, présente dans cette position des conditions susceptibles d’assurer de sérieux avantages sous le rapport politique et commercial, est d’avis à l’unanimité qu’il y a lieu de proposer au gouvernement d’y créer un centre de population européenne... Elle sollicite en conséquence qu’un plan soit dressé à cet effet et comprenne, outre l’emplacement nécessaire aux constructions à élever, une étendue suffisante de terrains à destination de jardins (c’était là le vœu du colonel Carbuccia dont les légionnaires cultivaient eux-mêmes les légumes et les fruits nécessaires à l’alimentation du camp militaire) Toutefois, en ce qui concerne la circonscription d’un territoire agricole à annexer au centre de population, comme il y aurait des mesures à prendre pour obtenir la disponibilité des terres aujourd’hui possédées par les tribus indigènes et que la colonisation agricole ne paraît pas quant à présent un besoin de première nécessité, la commission est d’avis que cette question soit réservée et de surseoir à toute distribution de terre de cette nature, sauf à examiner ultérieurement les demandes de culture lorsqu’elles viendront à se présenter. »
Ainsi, les réserves exprimées par le colonel Carbuccia quant à la colonisation agricole ont-elles trouvé un écho favorable au sein de la commission. Elle décide par contre de surseoir à la création d’un village indigène près du centre européen que préconisait le commandant supérieur.
Pour la commission, la création d’un village indigène près du centre européen est une décision politique qu’elle répugne à conseiller. Par contre, elle ne perd pas de vue que les indigènes sont des partenaires commerciaux potentiels et qu’il convient de « remplacer le colportage qui s’exerce dans les tribus d’alentour en offrant aux populations les moyens de se pourvoir dans cette localité des objets qui leur sont nécessaires. » Elle préconise dans cette optique que l’on construise en un endroit favorable « des boutiques, hangars et logements en forme de caravansérail », qu’elle recommande, pour ménager les susceptibilités des musulmans, d’établir en dehors de la ville européenne. Monsieur le commandant du Génie est prié par elle de préparer un projet de ces constructions « conçu dans des conditions économiques. »
La commission n’aurait pas songé à proposer la création d’une ville près du camp de « Batena » mais plutôt d’un village. Elle admit toutefois la substitution qu’on lui proposait « par le motif que depuis le 16 mai dernier un fait nouveau s’est produit, à savoir la décision qui institue “Batena” chef-lieu d’une subdivision militaire, qui induit l’augmentation de la garnison de cette place. »
Le 20 mai 1847, « le maître des requêtes, directeur général par intérim, en l’absence du gouverneur général et du directeur général des affaires civiles en congé » adressait d’Alger à son Excellence monsieur le ministre de la Guerre, une lettre rendant compte des décisions adoptées le 25 mars par la commission consultative de Constantine et proposant, considération prise des avantages que réunit Batna au point de vue de la domination du pays, du commerce, « d’établir une ville, au lieu du village projeté. » Le 19 janvier 1848, son altesse royale le duc D’Aumale, gouverneur général de l’Algérie, renvoyait le projet de création d’un centre de population à Batna au maréchal de Camp (général de brigade) commandant provisoirement la province afin que le tracé proposé pour l’enceinte de la ville soit soumis à de nouvelles études.
Ce dernier communiqua le 5 février 1848 au duc d’Aumale le nouveau tracé établi par « monsieur le directeur des fortifications sur les prescriptions de son altesse royale », assorti d’un commentaire critique. Le maréchal de Camp déclarait ne pas partager l’avis de monsieur le directeur des fortifications « surtout en ce qui concerne des îlots de maisons à construire entre le quartier civil et le quartier militaire. »
Il préférait « que la rue soit complètement libre pour permettre des communications plus faciles entre les deux quartiers, et réserver à la ville une promenade intérieure et un lieu de rassemblement » et proposait de diminuer la largeur de la rue en établissant de chaque côté un rang d’arbres de plus. Il n’était pas non plus nécessaire selon lui « de réserver de grands îlots pour des établissements industriels qui ne se créeront à Bathna que dans un avenir très éloigné : assigner à l’avance une destination particulière à quelques portions de territoire, ce serait entraver les progrès de la ville pour une expectative fort incertaine et du reste, s’il se présentait quelque projet d’établissement de ce genre, on aurait toujours la faculté de réunir plusieurs îlots pour les mettre à sa disposition. »
Tandis que se poursuivent ces échanges Canrobert, à la tête du 2 ème Régiment étranger, quitte au mois de mai 1848 Batna pour l’Aurès où le Khalifa d’Abd-El-Kader tente une nouvelle fois de soulever les tribus.

La colonne Canrobert dans l’Aurès (1848)
Le Khalifa n’avait pas désarmé. Les Beni Oudjana qui en 1846 s’étaient soumis au général Bedeau, refusaient depuis d’acquitter l’impôt. L’autorité des caïds que les Français avaient mis en place, était mal assurée. Pour éviter que la contestation ne gagne les Ouled-Abdi et les Ouled-Abiod, le général Herbillon qui avait succédé au général Bedeau au commandement de la division de Constantine, décida d’organiser une expédition destinée à prévenir une éventuelle tentative d’insurrection dont il confia le commandement au colonel Canrobert du 2 ème étranger. Cette expédition se solda par l’incendie « préventif » du village de Soufou-el-Ma, à une vingtaine de kilomètres au sud de Taoubent. Canrobert parcourt le pays pour obtenir la soumission des tribus. Les biens de celles qui ont refusé de se soumettre sont donnés à celles qui ont accepté. Le colonel a appris que Ahmed Bey est réfugié depuis 1845 dans le village de Khebaïche, chez les Ouled-Abd-el-Rhamane Kébech, une petite tribu, du sud de l’Ahmar Khaddou qui nous est bien connue à cause du long séjour qu’y firent Germaine Tillion et Thérèse Rivière dans les années qui précédèrent la seconde guerre mondiale. C’est le commandant de Saint-Germain, chef du cercle de Biskra, agissant de concert avec le colonel Canrobert, qui recevra la reddition d’Ahmed Bey 42 à Khebaïche. Le 14 juin 1848, sa mission accomplie, la colonne Canrobert regagna ses casernements de Batna.
Le 10 août 1848, le directeur général des affaires civiles en son nom et par délégation du gouverneur général, informait monsieur le ministre de la Guerre que l’affaire de la création de la ville de Batna allait être examinée par le «Conseil supérieur d’administration dans l’une de ses prochaines réunions et que monsieur Ballyet, en l’absence de monsieur Germain, parti pour la France, rapporterait à ce sujet.
C’est ainsi que, après bien des péripéties, et sur l’insistance de son Altesse Royale le duc d’Aumale, le projet de la création d’une ville à Batna, vint devant le conseil supérieur d’administration 43 au cours de sa séance du 14 août 1848. Monsieur Ballyet commença son intervention en rappelant que « les Romains, nos précurseurs et nos maîtres, nous y avaient précédé. Ils l’avaient marqué de leur puissante empreinte par l’établissement de l’antique Lamboesa dont les vestiges encore existans (sic) pourraient offrir des ressources en matériaux de construction. »
Le rapporteur n’est pas le seul à commettre cette confusion entre les localités de Bathna et de Lamboesa. Un témoin de ce temps parlait de « Baitnab » « comme d’un gros tas de ruines extraordinairement bien arrosé », alors que jamais une ville ne fut construite à cet endroit. Au contraire, les ruines de Lambèse, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Batna, couvraient en 1844 plusieurs hectares. Monsieur Ballyet célèbre Rome et sa grandeur dont témoignent les ruines imposantes de Lamboesa mais il la transformerait volontiers en carrière de pierres. Le XIX ème siècle fut iconoclaste et les exemples abondent de monuments historiques qui furent dénaturés ou détruits pour réemployer leurs pierres dans des constructions alentour. Si Lamboesa échappa finalement à la pioche des démolisseurs, c’est parce que les pierres ne manquaient pas sur le site même de Batna et que le colonel Carbuccia, sans doute plus épris de grandeur que le rapporteur, en fit dégager les ruines par ses légionnaires et redresser monuments, colonnes et chapiteaux.
Lamboesa n’eut pas la « chance » qu’eut Timgad d’être oubliée des hommes pendant des siècles, ce qui permit à Bruce, un voyageur anglais, de la redécouvrir en 1765, dans un parfait état de conservation malgré les incendies, allumés par les Aurasiens aux V et VI ème siècles, dont la ville a conservé la trace et les reconstructions qu’elle subit à l’époque byzantine, sur l’initiative de Solomon 44 .
Après avoir justifié le choix du site de Batna pour édifier la ville nouvelle, monsieur Ballyet rappelait que le 6 mai 1846 « la commission envisageait déjà la création à Bathna d’un centre de population et de rattacher à ce centre un village arabe, un caravansérail ou un fondouk » afin de faire de cet endroit la halte obligée des grandes migrations sahariennes et le marché unique des populations de l’Aurès et du Belezma.
Puis, le rapporteur évoquait le premier projet élaboré en 1847, qui consistait en une enceinte rectangulaire de neuf cents et quatre cent quarante mètres de côté, percée de 4 portes, conduisant à Constantine, Biskra, Sétif et à Lambèse. Cette quatrième porte était à peine à deux cents mètres de mon domicile. La superficie de cette première ville était de quarante hectares dont vingt-trois ou vingt-quatre réservés aux installations militaires et au logement d’une garnison de trois à quatre mille hommes ; le reste, formant la partie nord-ouest du rectangle, était destiné aux habitations de la population civile et aux constructions d’intérêt général. Le projet tablait sur une population de deux cents habitants par hectare quand la densité moyenne en Algérie à cette époque était de cinq cents habitants et même davantage pour Bône et Oran. Des prairies situées au pied du coteau, au sud-ouest de la ville, devaient être transformées en jardins. Une pépinière existait déjà que le colonel Carbuccia et ses légionnaires avaient créée. Le général Charron, dans une apostille du 22 février 1847, proposait de conserver intra-muros un rectangle d’environ six hectares pour le réserver à la culture en jardins ou à tout autre usage temporaire et de rapprocher de quatre-vingts mètres vers le centre de la ville, l’église et la place publique dans laquelle elle allait s’inscrire qui risquaient sans cela d’être reléguées à l’extrémité des terrains bâtis. Ainsi, s’esquissait au fur et à mesure des travaux des commissions, la physionomie générale de la ville dans laquelle mes parents vécurent l’essentiel de leur âge. Aujourd’hui encore, malgré l’extraordinaire développement que connaît Batna depuis quarante ans, son cœur est demeuré très semblable au projet du colonel Carbuccia et des personnalités civiles et militaires qui le portèrent.
Batna, étant une place forte, doit être protégée par une enceinte fortifiée. « Cette enceinte doit avoir sur ses 4 faces environ 2 680 m de développement, plus 144 m pour les 4 bastionnets et 25 ou 26 m pour les 2 demi-tours carrées qui protègent les deux longues courtines ; en tout 2850 m... »
Le rapporteur n’est pas d’accord pour ajourner la création d’un caravansérail. « Une enceinte carrée aux murs de laquelle seraient adossés intérieurement de grossiers hangars à proximité d’une eau courante et située à quelques centaines de mètres vers le sud, sous le canon de la ville européenne, offrirait sans doute un attrait suffisant aux caravanes du désert. Malheureusement, conclut-il, le peu d’étendue des terrains de la vallée, ne saurait dispenser de construire tôt ou tard un territoire agricole et une banlieue à la nouvelle ville. »
C’est là le danger qu’avait dénoncé de longue date le colonel. A qui prendre les terres nécessaires à l’extension de la ville sinon aux tribus ? Or, si grand que soit un pays, il ne peut suffire à un peuple nomade.
La lecture du rapport de monsieur Ballyet étant terminée, le Conseil, à l’unanimité, formula son avis dans les termes suivants :
« Considérant que l’existence d’un camp sédentaire à Batna, en appelant sur ce point un certain nombre d’Européens, y a rendu nécessaire l’institution légale d’un centre de population chrétien, et que l’utilité de la mesure était reconnue et admise dès 1845 et 1846 ;
considérant que l’érection du camp jusqu’alors simple poste militaire, en chef lieu de subdivision a agrandi la question et entraîne l’agglomération sur ce point de tous les établissements militaires que comporte une semblable station permanente placée à moitié chemin entre Constantine et la frontière du Sahara algérien ;
considérant que sous les rapports de la salubrité de l’air de l’abondance et de la qualité des eaux, de la variété des produits naturels, de la fertilité de la vallée et de la proximité des matériaux de construction, l’emplacement choisi et désigné, présente la réunion des conditions les plus essentielles ; considérant que le tracé proposé, tel qu’il est modifié par le général commandant supérieur du Génie renferme une superficie de plus de 40 hectares et qu’il pourvoit à toutes les nécessités de l’établissement d’une garnison de 3 000 hommes et d’une population civile européenne de 3 000 à 5 000 habitans (sic) ;
considérant que ni la commission consultative de Constantine, ni la commission consultative provisoire instituée à Bathna ne paraissent s’être encore occupées de la formation du territoire qu’il sera indispensable d’affecter à la nouvelle ville, et que les terreins (sic) destinés à être cultivés en jardins ne sauraient suffire à suppléer cette lacune ;
Persuadé que les intérêts de première importance du transit commercial ne sauraient être trop favorisés et que l’établissement d’un caravansérail à portée de la nouvelle ville, sur la route de Biscara (Biskra) leur serait un puissant encouragement ;
est d’avis : qu’il soit construit à Bathna au lieu indiqué sur le plan d’ensemble annexé au présent acte, cote 6 une ville européenne pouvant contenir outre sa garnison, une population de 3 000 à 5 000 habitants (sic) ... »
Le Conseil était encore partisan d’assigner plus tard à la nouvelle ville un territoire ou banlieue dont elle ne pourra se passer dès que sa population se sera suffisamment développée, d’enfermer à l’intérieur de l’enceinte les établissements militaires, d’adopter pour la distribution générale des divers quartiers ainsi que pour le tracé des deux grands boulevards ou promenades intérieures, le plan présenté le 22 janvier 1848 par le capitaine du Génie Thomas.
Dans la ville où j’ai vécu près de vingt-cinq ans, les deux grands boulevards dessinés par le capitaine Thomas se croisaient à angle droit au centre géographique de la ville 45 . Et comme pour mieux indiquer ce centre, un imposant monument aux morts dû au ciseau du sculpteur Alaphîlippe, y avait été installé en 1924. Sur un piédestal de pierre repose une statue de bronze représentant une victoire ailée haute de trois mètres, qui tient dans sa main droite une épée dont la pointe est fichée dans le sol. A ses pieds, un “poilu” désarmé lui fait l’offrande de sa vie. Entre les deux guerres mondiales, le conseil municipal décida de déplacer ce monument et de le réinstaller sur les allées Bocca, rebaptisées en 1962 allées Mostefa Ben Boulaïd. Une colonne surmontée d’un buste de Mostefa Ben Boulaïd a été érigée sensiblement au même endroit que l’ancien monument aux morts.
Madame Blanchard 46 qui fit toute sa carrière dans l’enseignement et dont le fils né à Batna, est le président du Medef de Basse-Normandie, m’a raconté le 12 septembre 2000, l’histoire du déplacement de ce monument. Les lourds trinqueballes 47 qui transportaient les troncs des arbres coupés dans les forêts avoisinantes arrivaient à Batna par la route de Lambèse. Ils franchissaient la « porte de Lambèse » située dans la partie haute de la ville en longs convois de vingt à vingt-cinq fardiers qui passaient devant l’hôpital et les casernes, croisaient la rue Saint-Germain où j’habitais, avant de parvenir à l’intersection des deux avenues principales où trônait en majesté le monument aux morts, qu’ils devaient contourner par la droite avant de s’engager dans l’avenue de la République pour délivrer leur chargement un kilomètre plus loin, aux dépôts des entreprises de bûcheronnage Sassorossi , Stefani et Meyere .
A l’entrée de l’avenue de la République, la quincaillerie Bel et les Glands magasins du Globe se faisaient face 48 . Or, il arrivait que les mulets, entraînés par l’élan imprimé au convoi par la pente de la route de Lambèse, négocient mal le contournement du monument aux morts et s’écrasent contre lui. La répétition de tels accidents ayant fini par convaincre le conseil municipal de Batna que jamais monument aux morts n’avait mieux mérité son nom que celui-ci, il décida de son déplacement sur les allées Bocca, ainsi appelées du nom d’un avocat, Louis Bocca, maire émérite de la ville de Batna qui mourut en 1951.
Quarante et un ans après que l’Algérie eut recouvré son indépendance, j’ai revu ce monument tristement relégué au fond du cimetière chrétien, contre le mur d’enceinte qui a été rehaussé de quelques rangs de parpaings afin de décourager les yaouleds de le transformer en terrain de jeux et les habitants des HLM proches d’y déverser leurs ordures. La Victoire a perdu son épée, cassée au ras de sa garde, et l’écusson qui ornait son socle. Le cimetière lui-même a subi, il est vrai, d’autres outrages. Si les caveaux sont demeurés intacts, en grande partie parce que les familles des défunts avaient confié à Lakhdar, un ancien employé municipal, le soin de les entretenir moyennant une modeste rétribution à laquelle la municipalité qui avait supprimé son emploi, n’entendait pas contribuer, il n’en va pas de même des pierres tombales individuelles qui ont été brisées ou ont disparu sous les broussailles et les arbres qui ont poussé parmi sinon dans les caveaux. Mon cousin Roger Kamel Chibani a sensibilisé le maire actuel de la ville à la dégradation inexorable de cette nécropole. Un gardien a été nommé que nous avons rencontré. Le débroussaillage des tombes et des allées a été entrepris et des travaux vont être réalisés pour réhabiliter l’ensemble du mur d’enceinte. En l’état actuel du cimetière, Kamel et moi n’avons pu retrouver les tombes de Lange Isidore Marin et Marie-Louise Demaisy, nos arrière-grands-parents et celle d’Auguste Marin, le grand-père maternel de Kamel, semble aussi être irrémédiablement perdue, mais peut être aurons-nous une bonne surprise quand le débroussaillage sera achevé ? Les caveaux des familles Calleja et Marcel Marin n’ont subi par contre aucun dommage. Marcel a été inhumé en France. Son caveau renferme les dépouilles de ma grand-mère paternelle et de frères et sœurs de mon père et de mon oncle. Lakhdar, qui est décédé en septembre 2003, était parvenu à soustraire à la malveillance des pillards les couronnes mortuaires en perles de verre, les vases de faïence, de fonte et de fer, les ex-voto qui sont les ornements traditionnels de ces champs de repos et jusqu’au corbillard qu’il avait enfermé à double tour dans un hangar oublié de tous au fond du cimetière. Quand j’étais enfant et que nous prenions le frais les soirs d’été sur le pas de la porte où nous installions chaises et tabourets, en empiétant sur la rue, les « plus grands » des gamins du quartier nous racontaient des histoires à faire frémir que le décor ambiant avec les larges plages d’ombre qui s’étendaient entre la prison et les remparts des casernes et la lumière chichement dispensée par les deux lanternes de la maison d’arrêt, accréditaient. Quand ils racontaient l’histoire de la Charrette Fantôme dont il suffisait d’entendre les roues grincer pour être aussitôt foudroyé, j’étais saisi d’une angoisse délicieuse mais, ajoutaient-ils pour nous « rassurer », il suffisait pour éviter cette fin tragique, de se boucher les oreilles avec les mains ce que je ne manquais jamais de faire quand je voyais de chez moi passer avenue de France, le corbillard qui conduisait à sa dernière demeure, au pas las et cliquetant d’un cheval noir revêtu de deuil et d’argent, un paroissien du chanoine Goffard. J’étais convaincu qu’il était la Charrette des morts de l’histoire. Et voilà qu’en cette fin de mois de mai 2003, je le retrouvais lui qui m’avait tant effrayé, clinquant comme au premier jour malgré un sommeil de plus d’un demi-siècle dans l’ombre d’une remise, enseveli sous les objets funéraires que Lakhdar y avait entassés. Une pensée incongrue me traversa l’esprit, dont je m’excusais presque auprès des âmes qui hantent ces lieux à peine troublés par les rires, les chants et les cris des yaouleds que j’aurais dû remercier d’apporter la joie dans cette désolation : « J’ai vu le même corbillard dans Lucky Luke... » A ceux qui font musée de tout, je ne doute pas que la ville de Batna ferait don du corbillard de mes aïeux. Mon cousin Kamel n’a-t-il pas suggéré de ramener en France le monument aux morts pour l’installer sur la place d’une ville qui aurait des victoires et des défaites à commémorer. Ce serait davantage conforme à sa vocation que de rester abandonné à la solitude d’un cimetière mais, lui ai-je dit, « qui veillera sur nos morts si le monuments s’en va aussi ? » Et puis, ai-je ajouté, « n’a-t-il pas été érigé pour perpétuer aussi le souvenir de tous les Algériens morts pour la France ? » « Andou l’Rac (tu as raison) » m’a-t-il répondu.
Après cette digression provoquée par le plan du capitaine Thomas, il importe de dire que celui-ci fut modifié, comme l’avait recommandé le rapporteur, afin de rapprocher de quatre-vingts à cent mètres de l’intérieur de la ville, l’église et sa place qui, sans cela auraient été trop en retrait des premières habitations.
Le procès-verbal des délibérations du Conseil comportait in fine le texte d’un projet d’arrêté du pouvoir exécutif portant création à Bathna d’une ville européenne. Le 22 août 1848, le directeur général des affaires civiles, agissant au nom et par délégation du gouvernement général, adressait à monsieur le ministre de la Guerre, la délibération du conseil supérieur d’administration, datée du 14 août, et les pièces à l’appui, « portant qu’il y a lieu d’approuver la construction d’une ville européenne à Bathna. » Le 12 septembre 1848, le chef du cabinet du sous-secrétaire d’Etat au ministère de la Guerre informait le directeur des affaires de Algérie - bureau de la colonisation, que : « Sous la date de ce jour, le président du Conseil chargé du pouvoir exécutif a signé un arrêté portant qu’une ville européenne qui prendra le nom de la Nouvelle Lambèse est créée à Batna. » Suivait le texte de l’arrêté :
Ministère de la Guerre. République française Liberté, égalité, fraternité
Arrêté
Au nom du peuple français, le président du Conseil, chargé du pouvoir exécutif,
Vu les ordonnances des 21 juillet 1845 et 5 juin 1847 sur les concessions et créations de centres de populations en Algérie, sur le rapport du ministre secrétaire d’Etat de la Guerre,
Arrête
Article premier  : Il est créé à Batna, sur la route de Constantine à Biskra, un lieu indiqué par les plans produits, une ville européenne pouvant renfermer 5000 habitants et qui prendra le nom de Nouvelle Lambèse. La superficie et les limites du territoire de cette ville seront ultérieurement fixées.
Article 2  : Le ministre de la Guerre est chargé de l’exécution du présent arrêté.
Fait à Paris le 12 septembre 1848
Collationné : signé : L. Cavaignac 49 Le chef du Bureau Le ministre de la Guerre des lois et archives signé : De La Moricière 50 pour ampliation
Le sous-secrétaire d’Etat à la Guerre
Ainsi La Nouvelle Lambèse est née officiellement le 12 septembre 1848. La référence à la Rome antique est évidente mais c’était compter sans l’attachement de ses premiers habitants à son nom arabe de Batna. Le colonel Carbuccia avait déployé beaucoup d’efforts pour convaincre les autorités de l’intérêt de construire une ville européenne à Batna. Il n’en oubliait pas pour autant les devoirs que lui imposait la charge de commandant de la subdivision militaire.

La colonne Carbuccia (23 au 29 avril 1849)
Ayant appris que le cheikh de Nara avait été assassiné par ses administrés, le colonel quitta Batna le 25 avril 1849, à la tête d’une colonne qui comptait deux bataillons d’infanterie, deux escadrons de cavalerie, et était armée de deux canons. A quatre heures du soir, le lendemain, la colonne qui avait marché toute la nuit, attaqua Nara. Après deux heures de combat, le village inférieur fut pris et détruit. A huit heures du soir, le colonel Carbuccia était de retour avec ses hommes à Menâa. Le 27, les habitants de Nara firent leur soumission. Le 29 avril, la colonne était de retour à Batna.
Ainsi le colonel était-il aussi bon soldat qu’administrateur avisé.
Le 21 mai 1849, la lettre suivante fut adressée au ministre de la Guerre :
Monsieur le ministre,
L’arrêté du chef du pouvoir exécutif du 12 septembre 1848 qui a créé un centre de population de 5 000 âmes à l’ancien camp de Batna, a attribué à ce centre le nom de Nouvelle Lambèse.
Le nom de Batna est passé depuis longtemps dans les habitudes du pays. C’est le seul qui soit en usage parmi les indigènes.
Si plus tard, on se décide à créer un centre à Lambessa, le nom de Nouvelle Lambèse est celui qui semble lui être acquis à l’avance.
La commission consultative de Batna s’est fait l’organe de la population en demandant que le nom sous lequel ce centre a toujours été connu lui soit conservé.
J’ai l’honneur de vous transmettre un extrait du procès-verbal de la séance du 11 mai de cette commission en vous priant, monsieur le ministre, de vouloir bien accueillir favorablement le vœu qu’elle a émis.
Je suis avec respect, monsieur le ministre, votre très humble et très obéissant serviteur.
Pour le général de brigade commandant la division en expédition 51

Le colonel délégué,
Signature illisible.
Cette lettre parvint au secrétariat général du ministère de la Guerre, le 29 mai 1849. Le 2 juin, le directeur des affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre et le chef du 2 ème Bureau, colonisation, agriculture, domaine firent rapport au ministre en ces termes :
« Par dépêche du 21 mai dernier, n°47, le général commandant supérieur de la province de Constantine a transmis au ministre en l’appuyant d’un avis favorable, une délibérations par laquelle la commission consultative de Batna a émis l’avis que la ville française créée sur ce point sous le nom de Nouvelle Lambèse, par arrêté du chef du pouvoir exécutif en date du 12 septembre 1848, prit la dénomination de Batna. Si le ministre approuve cette proposition dont les motifs sont exposés dans le rapport ci-joint, on le prie de vouloir bien transmettre à monsieur Le Président de la République, avec ce rapport, le projet de décret qui y est annexé. »
Par lettre du 29 juin 1849, le ministère de la Guerre informait alors le gouverneur général de l’Algérie de ce que « ... (la) proposition étant suffisamment motivée, le Président de la République a décidé sur mon rapport, par un décret du 20 juin, que la ville dont il s’agit prendrait à l’avenir le nom de Batna.
Je vous envoie ci-jointe une ampliation de ce décret en vous recommandant de le faire insérer au Moniteur — Universel... »
« Au nom du peuple français,
Le Président de la République,
Vu l’arrêté du chef du pouvoir exécutif en date du 12 septembre 1848,
Vu le rapport du ministre de la Guerre,
Décrète
Article 1 er – La ville française créée à Batna (division de Constantine) sous le nom de Nouvelle Lambèse par l’arrêté sus-visé, prendra à partir de ce jour le nom de Batna.
Article 2 — Le ministre de la Guerre est chargé de l’exécution du présent décret.
Fait à l’Elysée National, le 20 juin 1849 »
Dans la vie de Batna, la date du 20 juin 1849 est celle de sa seconde naissance qui fut accueillie, dit-on, avec des transports de joie par ses habitants. Mais l’euphorie fut de courte durée car, à l’instigation du Khalifa Mohamed Seghir, une nouvelle révolte n’allait pas tarder à éclater à la périphérie du massif avant de l’impliquer tout entier.

La colonne Canrobert, les sièges de Zaatcha et de Nara
Le 17 septembre 1849, on apprit à Batna la mort du commandant de la place de Biskra : le commandant de Saint-Germain, tué au cours d’un accrochage sur l’oued Seriana, avec les bandes du marabout Sidi Abd El Hafid qui comptaient dans leurs rangs de forts contingents chaouïas. Les habitants de l’Aurès furent encore fortement impliqués dans la seconde tentative du marabout d’investir Biskra au mois d’octobre 1849, au cours de laquelle des convois français furent attaqués entre El-Ksour et El-Kantara. Les troupes du marabout contraignirent le capitaine Bataille à regagner Batna, après un combat acharné.
Quand Bou-Ziane, un ancien cheikh d’Abdel Kader qui avait été porteur d’eau à Alger, proclama la guerre sainte à Zaatcha, les Chaouïas se portèrent aussitôt à son secours. Le lieutenant Seroka du bureau arabe de Biskra, tenta de le faire enlever. Le colonel Carbuccia essaya de s’emparer de Zaatcha par surprise. Puis l’insurrection devint générale. Le 26 novembre 1849, l’oasis de Zaatcha tombait après cinquante-trois jours de siège et un ultime assaut donné par les colonnes Canrobert, de Barraz et de Lourmel. Sept mille hommes furent engagés dans la prise de cette bourgade saharienne. « Il fallut lutter maison par maison et il y eut de part et d’autre un incroyable acharnement. Ce Saragosse du désert nous coûtait 1 500 hommes dont 30 officiers, sans compter plus de 600 hommes morts du choléra. 80 officiers avaient été plus ou moins sérieusement blessés. » 52
Zaatcha fut brûlée et rasée de fond en comble. Ses dix mille palmiers furent coupés. Ceux des Chaouïas qui s’étaient engagés aux côtés de Bou-Ziane et avaient survécu, avaient gagné Nara dans le djebel Lazereg.
A la fin décembre 1849, le colonel Canrobert reçut l’ordre de se porter sur Nara avec une colonne constituée de quatre bataillons d’infanterie, trois escadrons de cavalerie et deux canons. Elle pénétra dans l’Aurès par le nord (vallée de l’oued Abdi). Le froid était vif. La neige et le verglas entravaient la marche des troupes qui parvinrent néanmoins devant Nara le 4 janvier 1850.
Le colonel Carbuccia, le commandant Bras-de-Fer et le commandant de Lavarande, investirent le village. Les Chaouïas empêchés de fuir par la profondeur du ravin furent sabrés par la cavalerie. Défense fut faite par le gouvernement de relever les ruines de Nara.
Les femmes et les enfants qui survécurent (les hommes étaient morts) durent chercher asile ailleurs et « pendant de longues années, le ravin du djebel Lazereg ne conserva plus que des décombres comme témoignage du drame qui s’y était joué. » 53

Le rapport du colonel Carbuccia (1850)
Le 13 mars 1850, le colonel Carbuccia écrivit à « monsieur le général commandant la division de Constantine » la lettre suivante :
« Mon général,
Le 22 février dernier, n°502, vous m’avez fait l’honneur de me transmettre la dépêche ministérielle du 26 janvier 1850 par laquelle monsieur le ministre demande le plus promptement possible un rapport d’ensemble sur la situation actuelle de Batna et l’opportunité des mesures tendant à y développer l’élément civil.
Ce travail d’ensemble est ci-joint. Il ne m’a pas été possible de le terminer plutôt (sic).
Je suis au regret, mon général
Votre très humble serviteur
Le colonel du 2 ème régiment de la Légion étrangère, commandant provisoire de la subdivision de Batna »
Le colonel Carbuccia a des idées sur tout. Son rapport, très dense, mériterait d’être repris in extenso . Je n’en retiendrai que les principales préconisations. Ses vues sur la colonisation agricole témoignent du respect qu’il portait aux indigènes et d’un sens politique dont il n’était pas seul à témoigner au sein de l’armée. Mais c’est dans le souci du bien-être de ses administrés indigènes et européens que l’édile se révèle qu’il s’agisse d’améliorer la salubrité publique, de planter des arbres, de faciliter les communications, le commerce en évitant de tromper les indigènes, d’assurer la liberté des cultes et l’instruction dans le respect des croyances de chacun. La salubrité de la ville laissait encore beaucoup à désirer en 1850. Le colonel n’hésite pas à critiquer les choix techniques opérés à l’origine du projet. « Une faute immense, dont il ne s’exonère pas, a été commise lors de l’établissement de Batna ; au lieu de la placer au sud de la nappe d’eau, à cause des marais avoisinants, on s’est établi au nord ; dans les deux cas on aurait été à la même distance de l’eau et du bois. On ignorait alors que le vent régnant venait du sud ou sud-ouest. Les vents passant sur les marais avant d’arriver à la ville, occasionnent les maladies qui l’ont décimée en 1848 et en 1849. » Au nombre de ces maladies, il y avait le choléra, le paludisme et le typhus qui sévissaient à l’état endémique dans la région.
Le colonel Carbuccia s’affirme partisan d’un développement du commerce et de l’industrie auquel devraient s’attacher en priorité les colons européens. Pour lui « la dépendance du désert envers le Tell doit être la base de notre administration. » Son objectif est de faire que les caravanes des sahariens qui vont directement à Constantine s’arrêtent à Batna. Mais elles ne le feront qu’à la condition que les commerçants de Batna changent d’attitude. « Lorsque Batna possèdera des négociants honorables, les Sahariens ne se donneront plus la peine d’aller à Constantine pour échanger leurs dattes et leurs tissus, contre des fers, des ouvrages d’or et d’argent, des soieries, calicots, des blés et orges ; d’autant plus qu’ils trouvent dans nos vastes forêts et dans nos immenses plaines les pacages nécessaires pour leurs troupeaux. » Le colonel concluait ce chapitre par ces réflexions désabusées : « L’avenir de la localité et la fortune sont dans les mains de nos commerçants. Malheureusement, jusqu’ici, notre commerce a trompé les Arabes et sous le rapport de la qualité et sous celui du prix et sous celui du métrage. L’agriculture en grand, ou ce qui est la même chose, la colonisation, est cause que les Arabes deviennent nos ennemis mortels, parce que nous leur retirons ainsi la terre de culture dont ils ont un si grand besoin. Le commerce au contraire nous en ferait des auxiliaires précieux... C’est pourquoi jusqu’à ce jour je me suis opposé aux grandes concessions. » Ce que le colonel voudrait, c’est que « Dans son intérêt d’abord, et celui de la paix si utile à conserver [c’est le soldat qui parle], le cultivateur européen transporté à Batna pense encore moins que sur le littoral à y faire fortune par le moyen des cultures. Il ne pourrait sans injustice exiger que le gouvernement, pour l’encourager, continuât à lui acheter les produits à un prix élevé, lorsque les Arabes produisent à bon marché : il faut qu’il sache d’avance que l’agriculture n’enrichit pas, qu’elle fait vivre. A Batna, sous cette condition, les familles des colons pourront être heureuses, car les terres de labour qu’on leur donnera, étant arrosées [souligné dans le texte], produiront sans peine des céréales et parce que les jardins sont fertiles et produiront beaucoup. »
Le colonel Carbuccia n’était pas hostile aux fermiers mais aux gros colons accapareurs de terres. Il n’eut pas admis la pratique que Napoléon III dénoncera et qui consistait à faire demander des concessions de terres par des prête-noms qui les rétrocédaient une fois obtenues, à leur mandant. Mais les successeurs du colonel Carbuccia au commandement de la subdivision de Batna ne firent pas tous preuve de la même rigueur. Les réserves exprimées par le colonel Carbuccia à l’encontre de la colonisation agricole, Bugeaud lui-même les avait formulées vivement avant d’accepter le poste de gouverneur général de l’Algérie.
Il n’avait pas changé d’idées mais la fonction qu’il avait acceptée et le pouvoir politique lui imposaient d’élargir la conquête à l’ensemble du territoire algérien et de favoriser une colonisation de peuplement qui ne pouvait qu’aboutir aux dérives que le colonel Carbuccia dénonçait par avance. Encore Bugeaud était-il partisan d’une colonisation maîtrisée, « à la romaine », conduite par des vétérans de l’armée, des cincinnati en somme. Sa devise n’était-elle pas : ense et aratro (par le fer et par la charrue). Son modèle de colonisation n’ayant suscité qu’incrédulité et scepticisme, Bugeaud finit par se démettre de ses fonctions pour retourner à la terre comme Cincinnatus. Le choléra, dont il mourut, l’en empêcha. En définitive, pendant toute la durée de la présence française en Algérie, la région de l’Aurès comptera très peu de cultivateurs et un nombre infime de « gros » propriétaires terriens d’origine européenne.
N’en déplaise aux amateurs d’idées reçues, les grandes familles arabo-berbères, à la veille du déclenchement de l’Insurrection de 1954, possédaient l’essentiel du patrimoine foncier de la région. Sans doute, le refus opposé par le colonel Carbuccia aux demandes de « grandes concessions » et les avertissements contre une colonisation agricole intensive qu’il ne cessa de délivrer pendant la durée de son commandement à Batna, avaient-ils finalement porté leurs fruits. Ceux qui néanmoins se lancèrent dans cette aventure, comme mon arrière-grand-père Lange Isidore Marin, ne firent pas fortune comme l’avait prédit le colonel, avec la quarantaine d’hectares qui leur furent concédés par l’Etat, mais ils purent élever leur famille.
Les descendants qui poursuivirent leur œuvre ne s’enrichirent pas davantage. C’est pourquoi, il serait vain et injuste de taxer d’exploiteurs la poignée de Français qui vivaient du travail de la terre autour de Batna. Cette terre stérile, ils l’avaient défrichée, irriguée de leur sueur et de leur sang, et rendue apte à produire du blé, de l’orge, de l’avoine et même de la vigne, sans profiter des fellahs qui vivaient à leur contact quand ils ne s’aidaient pas mutuellement à semer et à moissonner. C’était comme cela que le colonel Carbuccia concevait la colonisation, non comme une entreprise d’exploitation de l’homme par l’homme, mais tout le monde en Algérie, à son époque et à la nôtre, ne partageait pas ses vues tant parmi une infime minorité de « gros colons » qu’au sein des politiques et de l’administration coloniale qui gouvernaient le pays.
Le colonel Carbuccia croit aussi que dans un avenir proche se créeront à Batna des « industries : production de laine, de coton, usines à farine, à l’usage des Arabes, sur les cours d’eau principaux, exploitation de mines de cuivre, de fer et de plomb argentifère, exportation sur Constantine, à partir de Batna, de charbon, de bois de charronnage et de construction et même de bois à brûler. »
Pour faire baisser le prix du pain, le colonel « a encouragé l’établissement de deux moulins à farine situés à 4 et 8 kilomètres de Batna au nord, sur la route de Canstantine. L’un moud toute l’année pour l’administration, l’autre pour le commerce. Ainsi, le commerce a fait faire un grand pas à Batna en apportant une somme de 120 000 francs à beaux intérêts à la vérité : un second moulin va se construire sur le même cours d’eau ; déjà, sans cette concurrence, le prix du pain 1 ère qualité, fabriqué avec des farines de blé du pays, ne dépassera jamais 0,35 le kilo... » A Batna, en 1850, le quintal de blé coûtait dix francs et il y avait trois boulangers. Mon grand-père Ermand et son frère Auguste étaient meuniers. Quand mon père ouvrit son atelier en 1929, le premier travail d’importance qu’on lui commanda fut une immense roue métallique à aubes destinée à l’un des moulins implantés à la périphérie de Batna à l’initiative du colonel Carbuccia.
Les autres questions abordées par son rapport sont celles liées à la population, à l’instruction publique, aux cultes, à la justice et aux opérations topographiques concernant la ville de Batna.
La population de Batna était au 10 mars 1850 composée de : « 93 indigènes, dont 43 Arabes, 3 nègres, 47 juifs, 348 Européens dont 229 hommes, 84 femmes et 35 enfants. » Les Français étaient au nombre de deux cent soixante-sept, les Italiens étaient vingt-sept, les Maltais vingt-six (parmi eux les grands-parents maternels de mon père), les Espagnols treize, les Allemands neuf.
La garnison comptait deux mille quatre cents hommes. Il existait déjà à cette époque une population flottante de semi-nomades qui a toujours rendu difficile l’estimation exacte du peuplement de Batna. Le colonel note avec satisfaction que cette population est plutôt ouvrière qu’agricole. Il estime, non sans paternalisme, « qu’elle est bonne, respectueuse, point chicanière : elle n’avait organisé aucun club en 1848 54 . Elle jouit d’un petit bien être qu’elle fera durer le plus possible : 120 ménages composés de 260 âmes sont dans ce cas. Les autres ont peu l’esprit de conduite, peu d’ordre, et s’ils ne sont pas malheureux, c’est parce qu’heureusement le travail ne manque jamais. »

Sur la plus ou moins grande facilité des communications
La ville est née avant que l’on se préoccupe de construire la route qui doit la relier à Constantine. Les travaux, selon le colonel, ne présentent pas de difficultés particulières de Batna à Aïn-Yagout, de Ain-Yagout à Melilla, de Melilla à la fontaine romaine. Par contre « le terrain est mouvant entre ce poste et Constantine pendant 5 lieues. Les voitures en ce moment emploient 5 jours pour faire les 5 lieues et traverser le Rummel 55 ; elles ne mettent que 3 jours pour les 25 lieues restants. Le Rummel engloutit chaque année des hommes et des marchandises, il retarde de plusieurs jours les courriers. Batna ne pourra prospérer tant qu’un pont n’aura pas été jeté sur cette rivière et que la route de Constantine ne sera pas praticable. »
« ... Un million est destiné à la construction de l’établissement pénitentiaire de Lambesa, et le ministère prescrit qu’on commence par faire la route qui conduira de Batna à cette colonie. »
Pour le colonel, c’est un non-sens. Lambèse et Batna dépendent de Constantine. « Commençons, suggère-t-il, par créer la route de Constantine à Batna. 35 000 francs suffiraient pour en faire les fossés, bâtir les ponceaux, élever et empierrer les portions basses et marécageuses. 5 000 francs suffiraient pour construire dans la forêt des cèdres à Batna, toutes les pièces d’un pont à l’américaine que les voitures retournant à vide apporteraient à 4 kms de Constantine... »
Nous verrons que ces suggestions furent retenues par le ministre de la Guerre.

Sur la place des indigènes dans la cité
Les caïds des Aurès et du cercle de Batna veillent à l’approvisionnement régulier de la ville en œufs, poules, moutons, bœufs. Ils doivent aussi veiller à la sécurité des routes. Ils ont bâti trois maisons en vue du camp et en augmentent le nombre pour créer un village dont les plans ont été approuvés par les autorités.
C’est là que les marabouts de la subdivision comptent faire établir une mosquée, qui sera bâtie sur le modèle de celle de Sétif.

Sur la nécessité de construire une église
Le gouvernement alloue déjà la paie d’un Imam à Batna. Cette résolution des Arabes nous force à « bâtir une église sans délai. »
En attendant, le colonel relève que « le curé de Batna a un vicaire depuis huit jours ; il célèbre le service divin dans une barraque (sic) couverte en planches, cédée par le casernement et qui n’est ni carrelée, ni crépie, ni plafonnée. Son logement est à l’unisson. Il serait à désirer qu’une somme de 3 000 francs fût consacrée à rendre et la cure et l’église à l’extérieur, dignes du respect des Arabes, en attendant que la nouvelle soit bâtie...A côté de l’église s’élève un clocher en bois assez élégant, recouvert en zinc, disposé pour recevoir une cloche de 150 Kg Cette cloche a été donnée par les sapeurs du deuxième régiment de la Légion étrangère qui ont travaillé chez le sieur Perés, négociant, à condition que le surplus de leur gain, au-delà de 7 francs par jour, serait consacré à l’achat d’une cloche. » 56 Le colonel précise que cette cloche sert à sonner les heures 57 .
« Il serait vivement à désirer que l’Etat nous accordât une horloge qui serait installée au pignon d’une de nos casernes, et servirait aux ouvriers pour fixer les heures des travaux, sur lesquelles il y a toujours discussion. » Singulière époque où l’attribution d’une horloge à une ville nouvelle et d’un forceps que l’administration des hôpitaux avait refusé à l’hôpital de Batna, dépendait du bon vouloir du ministère de la Guerre !

Sur la création de divers autres établissements et services
« Un cimetière, une pépinière, des jardins civils et militaires ont été établis aux portes de la ville qui a besoin d’un abattoir public qui remplacerait avantageusement la barraque (sic) qui en fait office et dans laquelle travaillent deux bouchers. » Le colonel signale encore que trois grandes concessions ont été demandées « par des Européens qui voudraient établir des exploitations en grand à quatre ou huit kilomètres de Batna. » Il ne paraît toujours pas disposé à leur donner satisfaction. Son rapport fourmille de détails pratiques, ainsi du prix courant des comestibles 58 ou du salaire des ouvriers 59 . On constatera que les manœuvres indigènes gagnent cinquante centimes de moins par jour que les manœuvres européens ! Le colonel Carbuccia observe qu’ « un ouvrier dépense, s’il est garçon, quatre-vingts francs par mois et s’il est marié, cent vingt francs lorsqu’il a de l’ordre dans sa conduite. » Il va jusqu’à recenser les « animaux domestiques » de la localité, 60 le matériel agricole et industriel 61 . Cent ans plus tard, l’essentiel des activités de mon père et de mon oncle était encore de fabriquer et de réparer ces types de matériels. Notons qu’il n’existait à Batna, en 1849, que deux charrues européennes, l’araire étant par contre très répandu chez les fellahs . Le colonel s’intéresse aussi aux récoltes de l’année 1849 62 et aux plantations particulières 63 parmi lesquelles la vigne qui était cultivée dans la région depuis l’antiquité.
Batna possédait à cette époque deux fontaines, deux lavoirs et trente quatre puits.
Les plantations publiques en dehors de la Pépinière, fondée par le colonel Carbuccia et ses légionnaires, qui comptait cinquante mille plants et quarante deux mille boutures, se composaient de deux mille cinq cents arbres : frênes, peupliers, ormes, mûriers, acacias. Les mûriers qui, dans mon enfance, bordaient l’avenue de la République, avaient été plantés lors de la construction de la ville et provenaient de la pépinière du 2 ème régiment étranger. Ces arbres étaient très beaux mais ils avaient un inconvénient. Ils produisaient des mûres en telle quantité qu’elles formaient un tapis à leur pied. Les baies écrasées par les passants attiraient des myriades de mouches. Ils furent abattus et remplacés par des acacias et des micocouliers qui n’avaient pas leur magnificence. A l’époque de la création de Batna, le plateau sur lequel la ville fut édifiée ne comptait que quelques arbres isolés et rabougris. La plantation de deux mille cinq cents arbres en à peine trois ou quatre ans est encore à mettre à l’actif du 2 ème étranger et de son chef. La Pépinière de Batna était l’objet de tous les soins des légionnaires que dirigeait le capitaine Bertrand, lequel faisait également office d’inspecteur de la colonisation. Quand ce rapport fut établi, la Pépinière pouvait déjà livrer plusieurs milliers d’arbres, mais le colonel prédisait « que ces milliers se compteraient par centaines de milliers » dans quelques années. Le colonel restait fidèle aux traditions des légionnaires qu’il commandait et qui, à l’exemple des vétérans romains, étaient des guerriers bâtisseurs. Un jour, mon père reçut à l’atelier, la visite de légionnaires en garnison à Batna qui lui demandèrent s’il voulait bien les autoriser à utiliser ses outils pour améliorer l’agencement du mess de leur camp et fabriquer un décor pour les fêtes de Noël qui étaient proches. Il fut impressionné par leur habilité à travailler le fer et le bois. Sans doute avaient-ils été eux-mêmes dans une autre vie, artisans serruriers et menuisiers en Allemagne, en Belgique, en Italie ou en France.
Leur travail accompli, ils partirent en remerciant mon père mais revinrent le lendemain pour lui offrir les deux chiens loups qui l’entourent sur la seule photo que je possède du « forgeron de Batna » en tablier de cuir. Quelques mois plus tard, les deux chiens furent empoisonnés par des inconnus qui leur jetèrent par-dessus la barrière de bois qui entourait la cour de l’atelier, des boulettes de viande farcies à la strychnine. Il fut évident pour tout le monde que la mort des chiens était le fait de membres du FLN dont les mouvements nocturnes auraient pu être révélés par leurs aboiements.
Pour en revenir au rapport du colonel, le soldat se révèle dans l’intérêt qu’il porte à l’organisation de milices dont le maréchal Bugeaud avait préconisé la levée parmi la population européenne afin d’alléger les tâches de l’armée. Ces milices furent les ancêtres des unités territoriales qui durant la guerre d’Algérie, comptèrent jusqu’à cent mille hommes en majorité européens.
En 1849, la ville comptait cinquante quatre maisons. Le service médical était assuré par le médecin chef de l’hôpital. Pour éviter que la ville ne soit à nouveau décimée par des épidémies, le colonel prit le problème à bras le corps.
« Cent hommes par jour sont occupés à curer les fossés, saigner les jardins et praieries (sic), canaliser les eaux, combler les trous marécageux, planter des arbres. 500 hommes ont creusé un fossé d’irrigation dans la plaine à 1500 m de Batna. »
Une des causes d’insalubrité qu’il dénonçait résidait particulièrement dans le manque complet d’égouts et de latrines. Un abreuvoir et un lavoir avaient été aménagés dans un bas fond au moment de la création de la ville. Le colonel fit surseoir aux travaux du lavoir auquel il reprochait d’être le responsable de l’épidémie de 1849. Il estimait par ailleurs l’abreuvoir mal placé et recommandait de l’abandonner. S’agissant des égouts de la ville, c’est le 10 décembre 1900 que fut achevée la construction de l’égout appelé à remplacer l’ancien réseau installé par le 2 ème étranger et dont le collecteur se trouvait place Herbillon. Le réseau urbain ne fut terminé que le 31 décembre 1900. La décision de construire un nouveau collecteur avait été prise par le conseil municipal au cours de sa séance du 12 septembre 1896 que présidait le maire, monsieur A.G. de Saint-Germain, qui donna son nom à la rue où j’habitais.
Le colonel constatait, non sans fierté, que Batna avait tout pour devenir une grande ville « La pierre, le bois de toute espèce, sont sous la main, l’eau abonde de toutes parts... la chaux, le plâtre sont à petite portée. Dans les jardins, il suffit de creuser à 0 m 50 pour trouver la nappe d’eau... Le Génie a fait construire des puits dans le quartier militaire qui est le plus élevé de la ville et là on n’a pas dû creuser plus de 6 mètres pour arriver à l’eau... » Dans ma jeunesse, l’approvisionnement en eau de la ville n’était pas un problème, même si l’agriculture souffrait d’une mauvaise répartition des eaux pluviales. L’accroissement démesuré de la population provoque par contre de nos jours des ruptures d’approvisionnement auxquelles les Batnéens tentent d’obvier en constituant sur les toits des maisons et immeubles collectifs des réserves d’eau.

Le marché de Batna
En 1850, il avait lieu tous les jours dans une cour environnée de boutiques que des Arabes avaient fait construire à leurs frais, à la demande du colonel Carbuccia. « Le dimanche, le marché a lieu en dehors de la ville ; il s’y présente quelquefois 6 000 hommes. »
« ...Deux caïds ont construit un bain maure qui attire de tous les côtés les Arabes qui étaient autrement obligés de se rendre à Constantine... » Il y a cent vingt kilomètres de Batna à Constantine. C’est un peu loin pour aller prendre un bain, surtout si l’on considère qu’il fallait à l’époque huit jours de voyage pour gagner les faubourgs de l’antique Cirta. On appréciera donc à sa juste valeur le progrès que représenta pour la population indigène de Batna, la construction de ce bain maure.
Tout autant qu’à la pépinière, le commandant de la subdivision était attaché aux jardins. Dès 1849, il avait fait délimiter, par des rangs de peupliers, trois cents concessions de jardins en forme de rectangles ou de trapèzes. Les légionnaires les exploitaient et continueraient à le faire pour satisfaire les besoins de la garnison, jusqu’à ce que les colons auxquels ils seraient attribués soient en mesure de se substituer aux militaires. En 1850, douze colons avaient reçu chacun une concession de vingt acres 64 à charge pour eux de les faire fructifier.

Le choix d’un maire
Au contraire d’autres officiers supérieurs, le commandant de la subdivision militaire de Batna abandonnerait volontiers ses pouvoirs civils à un maire. Ainsi écrivait-il : « Profitant de la faculté laissée par l’article 45§2 de l’arrêté du 16 septembre 1848, je proposerai un citoyen de la localité pour remplir à Batna les fonctions de maire et de juge de paix dès qu’un homme honorable voudra les accepter. » 65

L’instruction publique (quatrième chapitre du rapport)
Elle est assurée à Batna par le curé qui fait régulièrement dans la salle destinée au presbytère, la classe aux enfants européens des deux sexes. Des enfants juifs y sont admis. « Un marabout fait l’école aux enfants arabes des environs dans une tente placée près de celle du caïd. Le curé de Batna, dans les constructions en cours d’exécution, a disposé un logement pour l’instituteur et une “chambre” de quarante places pour l’école. (...) Les juifs sont élevés avec soin par leurs rabbins. (...) Enfin, pendant l’hiver, un cours public d’arabe est fait par l’interprète de la subdivision aux militaires et aux colons européens qui veuillent le suivre. »
S’agissant de la justice, les Européens, aux termes de l’arrêté du gouverneur général de l’Algérie du 2 février 1848 sont justiciables pour les affaires de simple police, de commerce et civiles, du commandant de place qui est donc leur maire, leur juge de paix et leur tribunal civil. Pour les contestations dépassant 1 500 francs en cas d’appel, le commandant de la subdivision remplit le rôle de cour d’appel. Le colonel considère que Batna a déjà pris assez d’importance, pour qu’un juge soit désigné pour y tenir résidence ; les appels contre les décisions de ce juge seraient portés devant le tribunal militaire de Constantine.
Quant aux Arabes et aux juifs « ils sont justiciables du commandant de place qui s’éclaire des lumières du chef du bureau arabe et des Mokdem, dans leurs démêlés avec les Européens. Dans leurs démêlés entre eux nous laissons entièrement suivre le cours de la justice du cadi et du Mokdem. Parce qu’ils étaient des indigènes au même titre que les Arabo-berbères, les juifs relevaient alors des mêmes tribunaux. »
Le colonel est fier d’annoncer que Batna est désormais dotée d’une brigade de gendarmerie à pied, qu’il a installée provisoirement dans une baraque. Il voudrait qu’une caserne de gendarmerie soit construite et que l’on affecte à Batna une brigade de gendarmerie à cheval.
Depuis six mois, la ville était pourvue d’un bureau de poste et d’un directeur, mais il serait bon, insistait le colonel, que soit créé un poste de facteur pour la régularité de ce service important qui avait délivré en janvier et février 1850 pour trois mille trois cent quatre-vingt-neuf francs de mandats postaux, et encaissé sept cent quarante-sept francs de ports de lettres !! En attendant, c’était un caporal qui remplissait cet office. Enfin, un géomètre, indispensable à la colonisation et à la constitution de la propriété à Batna, était à l’œuvre depuis le 5 mars.


La colonne de Saint-Arnaud
Au mois de mai 1850, le général de Saint-Arnaud quitta Khenchela à la tête d’une colonne alors que le calme régnait dans l’Aurès. Il traversa les Némencha, le djebel Cherchar puis descendit l’oued el Abiod jusqu’à Khanga-Sidi-Nadji avant de remonter l’oued Cheurfa jusqu’à Medina. Il parvint enfin dans les gorges de Tighanimine. Là, le général eut la surprise de découvrir, gravée dans la pierre, une inscription qui attestait du passage en ces lieux, sous le règne d’Antonin-le-Pieux, de la VI e legio ferrata . J’avais relevé et photographié cette inscription avant le déclenchement de la guerre d’Algérie. Le général avoua à son frère le dépit qu’il avait ressenti : « Nous nous flattions, cher frère, d’avoir passé les premiers dans le défilé de Khanga-Sidi-Nadji, erreur. Au beau milieu, gravée sur le roc, nous avons lu une inscription parfaitement conservée, qui nous apprend que sous Antonin-le-Pieux, la 6 ème Légion romaine avait fait la route à laquelle nous travaillons seize cent cinquante ans après. Nous sommes restés sots. » 66
La colonne poursuivit ensuite sa route vers Baniane et Biskra où elle arriva le 12 juin sans avoir éprouvé nulle part la moindre résistance. La pacification de l’Aurès paraissait achevée.
Six années s’étaient écoulées depuis l’implantation d’un camp militaire à Batna. Maintenant que la totalité des Aurès-Némencha était sécurisée comme paraissait le démontrer la promenade militaire du général de Saint-Arnaud, la ville de Batna allait, pensait-on, connaître un rapide essor. Tel ne fut pourtant pas le cas puisque l’objectif des cinq mille habitants européens escomptés par ses fondateurs ne fut atteint que cent ans plus tard. Les raisons de cet échec sont multiples. L’Aurès n’était pacifié qu’en apparence. Les Chaouïas n’attendaient qu’un moment propice pour reprendre les armes. Ils patienteront vingt années pendant lesquelles la colonisation agricole ne se développera pas à cause de la rigueur du climat, de l’inadaptation des premiers colons (qui étaient dans leur majorité des ouvriers et des artisans) aux travaux des champs, des épidémies qui les décimeront et du sentiment d’insécurité que ne cesseront d’éprouver les fermiers que l’on avait convaincus de s’établir à quelque distance de la ville de Batna et de sa garnison. Mais en 1850, tous les espoirs que le colonel Carbuccia plaçait dans la fondation de cette ville étaient encore permis, même si le général commandant la division de Constantine exprimait des réserves quant à la pertinence des propositions contenues dans son rapport sur la situation générale de Batna, dans la lettre d’accompagnement qu’il écrivit le 21 mars 1850 à monsieur le ministre secrétaire d’Etat à la Guerre :
« J’ai l’honneur de vous adresser, conformément aux prescriptions de votre lettre du 26 janvier dernier, n° 98, un rapport qui me parvient à l’instant de Batna. Monsieur le colonel Carbuccia y traite de tout autre chose que de ce qui était réclamé par votre dépêche précitée. Néanmoins, j’ai cru devoir vous le faire parvenir tel qu’il est parce qu’il aura l’avantage de vous mettre au courant de la situation complète de Batna. Il sera facile en outre d’en séparer la portion qui répond aux demandes que vous avez faites. Quant à ce qui a trait au développement de l’élément civil 67 , monsieur le commandant supérieur se borne à faire la demande d’un maire pour la ville, dès qu’il aura trouvé quelqu’un qui convienne à l’emploi, tandis que les habitants eux-mêmes et en masse demandent qu’il ne leur en soit point donné et expriment le désir de rester dans le régime de l’administration militaire. (...) Le colonel de la Légion étrangère se révèle dans les détails interminables que contient le rapport sur les travaux opérés par ce corps ; ils offrent trop peu d’intérêt pour que j’appelle sur eux votre attention. » Le colonel Carbuccia n’eut probablement jamais connaissance de ce commentaire critique, d’autant moins justifié que l’aide apportée aux colons par les légionnaires ne pouvait que favoriser l’implantation de l’élément civil souhaitée par le secrétaire d’Etat à la Guerre.
Tout le rapport du colonel aurait mérité d’être lu et commenté autrement que ne le fit le commandant de la division de Constantine. Le secrétaire d’Etat à la guerre se montra plus réceptif aux préconisations du colonel que son supérieur hiérarchique.
Le 18 avril 1850, dans une note transmise à monsieur Farcy, 3 ème bureau, le directeur des Affaires de l’Algérie au ministère de la guerre, 2 ème bureau section « colo », soulignait l’intérêt de la proposition du commandant du cercle de Batna d’employer les trente-cinq mille francs affectés à l’établissement d’une route à ouvrir entre Lambessa et Batna, à l’achèvement de la route entre la fontaine romaine et Constantine et à la construction d’un pont sur le Rummel. « Batna écrivait-il est une ville destinée à prendre de l’importance en raison des richesses que possède son territoire et de la fertilité du sol. Mais on ne peut songer à attirer une population européenne sur ce point tant qu’il sera isolé du reste de la province par l’absence de communications faciles. »
Le colonel Carbuccia ne pouvait que prévenir contre les risques d’une colonisation européenne trop poussée mais il n’était pas en son pouvoir de l’empêcher. Le 14 novembre 1850, le général commandant la division de Constantine qui avait suivi l’invitation qui lui avait été faite par le secrétariat d’Etat à la Guerre de prévoir « dès à présent » les territoires à annexer pour permettre l’extension de la ville de Batna et l’implantation de nouveaux villages de colonisation, adressait au gouverneur de l’Algérie, avec un plan à l’appui, le procès-verbal des délibérations de la commission consultative de Batna constatant les résultats des opérations de délimitation de la banlieue de Batna et du territoire de Lambessa aux fins d’approbation par le conseil du gouvernement. Cette délimitation avait été réalisée le 30 septembre 1850, par Louis-Joseph Moreau, géomètre triangulateur, délimitateur de 1 ère classe, au service des opérations topographiques de l’Algérie, sur instructions du ministre de la Guerre. Elle conférait aux territoires de « Bathna » et de la « Nouvelle Lambessa » une superficie respective de huit mille sept cents hectares pour la première et de quatre mille cinq cents hectares pour la seconde. Le 26 décembre 1850, statuant en application des dispositions de l’article 10 de l’arrêté présidentiel du 10 octobre 1848, le conseil « considérant qu’une superficie de 4 500 ha pour Lambessa suffit amplement et au pénitencier agricole qui doit y être établi et au village dont la construction est proposée, entre le pénitencier et la ville de Bathna, que les limites présentées dans le projet sont presque toutes naturelles “émettait l’avis” qu’il y avait lieu d’approuver le projet de délimitation dont il s’agit. » Le 8 mars 1851, le gouverneur général de l’Algérie informait le général Randon qu’il avait fait promulguer le décret de monsieur le Président de la République du 8 février 1851 sanctionnant la délimitation proposée, au moniteur algérien, bulletin officiel du 5 mars. Le pénitencier agricole de Lambèse 68 fonctionnait selon le principe du travail extérieur en commun pendant le jour et de l’isolement pendant la nuit. Il disposait de trois mille hectares de terres de culture qui permettaient d’employer six cents détenus ; une section disciplinaire comprenait les condamnés qui auraient dû être transportés en Guyane. Parmi eux, il y eut Pauline Rolland (1805-1852), une militante socialiste, disciple de Pierre Leroux, qui fut déportée à Lambèse pour avoir aidé des familles de proscrits. Rapatriée sur l’intervention de Georges Sand elle mourut à son retour en France. Aux insurgés des journées de juin, s’ajoutèrent, en vertu d’un décret du 8 décembre 1851, les adversaires du coup d’Etat 69 et plus tard encore des ouvriers suspects.
Victor Hugo, exilé à Jersey pour s’être opposé au coup d’Etat de Louis-Napoléon, consacra à Pauline Rolland, dans les Châtiments 70 , des vers sombres. La description de l’Algérie qu’il fait sans encore la connaître relève de la licence poétique. En réalité, la région où était implantée la colonie pénitentiaire de Lambèse était verdoyante et l’air y était particulièrement pur. 71
L’Algérie n’avait pas bonne presse depuis que la répression qui avait suivi le coup d’Etat du 2 décembre 1851 en avait fait un lieu de relégation. C’est sur Lambèse que se concentra toute l’horreur inspirée par la transportation politique en Algérie. Le talent de Victor Hugo ne fut pas étranger à cette détestation.
Le bagne de Lambèse occupe toujours un tiers de la surface totale de la ville romaine. En outre un village a été construit sur les emplacements les plus importants du camp et pourtant Lambaesis survit dans ses ruines où l’on trouve un temple de la victoire, un temple d’Esculape, un cirque, un amphithéâtre, des aqueducs, des thermes, des palais, des statues et d’autres monuments encore, très caractéristiques de l’occupation militaire romaine comme ces arcs de triomphe à demi-ruinés que les légionnaires édifiaient au retour de leurs grandes expéditions sur les frontières de l’Empire et surtout un pretorium , sorte de salle commune où se réunissaient les soldats et où avaient lieu les fêtes. C’était le bâtiment central du camp. Les dépôts et les salles d’archives étaient adossés à cet édifice. Lorsque j’étais adolescent et que je campais dans les ruines de Timgad ou de Lambèse, une de mes occupations favorites était de rechercher dans les tumuli, des pièces de monnaie, des fibules, des débris de poterie... Je n’avais pas alors le sentiment de transgresser un interdit.
Je revenais rarement bredouille de ces expéditions tant ces sites archéologiques étaient riches, surtout d’ailleurs celui de Timgad qui était resté pendant des siècles à l’écart des mouvements de population.
Il restait dans le camp militaire romain une salle entourée de murs épais qui gardait sans doute le trésor de la légion et le pécule des légionnaires en campagne. Les restes d’innombrables mausolées jonchaient la plaine. Un seul nom subsistait sur l’un d’eux, celui de Quintus Flavius Maximus, préfet de la légion auguste au III e siècle de notre ère. Quand le colonel Carbuccia découvrit ce monument, il le fit relever par ses hommes, puis à la tête du 2 ème régiment étranger, il défila devant le tombeau de cet ancien frère d’armes et lui fit rendre les honneurs.
Dans l’Algérie de 1930, on considérait volontiers que la France, nation latine, était, comme avant elle l’Empire byzantin, l’héritière de l’Empire romain dont elle avait décidé en 1830 d’assurer la continuité. Ce n’étaient plus les Berbères, premiers habitants du pays, mais les Romains, ses « légitimes occupants », qui avaient dû subir les invasions vandale, arabe et turque et les Gaulois romanisés que nous étions n’avaient fait en somme que revenir chez eux. Le plus étrange est que, en dehors de la multitude des champs de ruines qui parsèment son territoire, ce pays qui pendant des siècles fut pétri de culture latine, n’a rien conservé de son passé romain. L’islam a tout emporté.
Il ne suffisait pas de décider de la superficie de la ville de Batna et de la Nouvelle Lambèse. Encore fallait-il que l’Etat leur donne, après se les être appropriés, les milliers d’hectares nécessaires à leur création et à leur développement.

Généralités sur le régime foncier de l’Algérie au moment de la conquête coloniale
En 1830, le régime foncier était en Algérie le suivant :
Les « terres Arch » 72 étaient la propriété collective des tribus. L’Etat était propriétaire des terres nommées Azel. Il s’agissait des terres du Beylik, grossies au fur et à mesure des révoltes, des terres confisquées aux tribus. Les « terres melk » formaient des lots individuels aliénables. D’autres propriétés inaliénables appartenaient à des communautés religieuses ou à des fondations pieuses : les biens habous dont les revenus servaient à l’entretien des mosquées, des fontaines, à l’enseignement religieux...
Au temps de la domination turque, la grande propriété féodale existait. Le Dey, les Beys, les Aghas et leurs collaborateurs : les Haouchs, possédaient des fermes dont les terres étaient cultivées par des colons parcellaires, les khammés 73 . Il y avait un autre mode d’exploitation : l’association familiale. Le groupement familial suppose la mise en commun des terres, des capitaux, du travail. Il est le résultat de l’indivision et des difficultés d’attribution des parts d’héritage. Ce système est caractérisé par une précarité extrême, la moindre dissension pouvant rompre l’association. Le khammesat fut progressivement remplacé par le salariat qui laissait à l’ouvrier agricole une rémunération supérieure à celle qu’il aurait perçue en tant que khammés .
La colonisation agricole a été décidée et organisée par deux ordonnances royales du 1 er octobre 1844 et du 21 juillet 1846.
Toute une législation suivit leur mise en œuvre qui oscillait entre la défense des intérêts des indigènes et de ceux des Européens.
Il n’en reste pas moins que la construction et l’agrandissement de Batna et des centres agricoles de sa périphérie se firent, comme partout ailleurs en Algérie, au détriment des zones de nomadisation traditionnelles. Les dépossessions nécessaires furent assurées par l’administration des domaines dont les méthodes expéditives qu’elle employait pour s’emparer des terres collectives des tribus qu’elle convoitait furent dénoncées par des officiers des affaires arabes et l’empereur lui-même qui, dans sa Lettre sur la Politique de la France en Algérie 74 stigmatisa des pratiques administratives qui ont détruit : « L’organisation conforme à ses traditions et à ses mœurs, de l’ancienne société arabe... on a soumis les tribus aux formes tracassières de l’administration, on leur a souvent pris les meilleures terres...L’Arabe, éloigné des parties les plus fertiles de la plaine, s’est réfugié dans les montagnes. Là, il a rencontré l’administration forestière qui s’emparant de vastes étendues de broussailles, où les arbres ne pousseront qu’en dépensant des sommes considérables, a refusé d’abandonner les pacages à ses troupeaux.... Les terres azels, c’est-à-dire les territoires appartenant à l’Etat, mais occupés depuis un temps immémorial, par les indigènes groupés en tribus ou en douars, leur sont louées sous forme d’adjudication publique... L’incorporation au domaine des terres dont les indigènes avaient la jouissance et leur amodiation 75 , est une iniquité.
Au loyer des terrains s’ajoute l’impôt arabe 76 assis sur les terres cultivées, les bestiaux, les arbres fruitiers. Pour faire face à ces charges inconsidérées, les fermiers épuisent le sol. »
Ces pratiques douteuses de l’administration des domaines étaient moins répandues dans la région de Batna qu’ailleurs, à cause de la ferme opposition des commandants successifs de la subdivision mais aussi et surtout en raison de l’éloignement des Aurès-Némencha des autres centres de colonisation qui n’incitait pas les colons à s’y installer.
La loi Warnier 77 s’attacha à franciser la terre musulmane et à attribuer aux fermiers indigènes des titres individuels de propriété. Mais alors que son initiateur pensait faire le bonheur des indigènes en substituant la propriété individuelle au collectivisme agraire la réforme manqua son but parce qu’elle n’avait pas tenu assez compte du droit musulman. Non seulement la sécurité des transactions des Européens avec les musulmans ne fut pas assurée, mais la délivrance des titres individuels facilita l’expropriation des indigènes par des spéculations malhonnêtes alors que la confusion de la propriété indigène avait jusque là interdit les transactions immobilières. La propriété demeurant le plus souvent indivise, il suffisait qu’un homme d’affaires véreux achète à un musulman sa part de copropriété pour provoquer la licitation du tout. L’expérience de cette loi fut si ruineuse pour les indigènes qu’on l’abrogea en 1890. Une nouvelle fois, on ne s’était pas avisé que l’application de la législation française en terre d’islam ne pouvait se faire sans de sérieuses adaptations. C’est en 1926 seulement que fut mis en place un statut définitif qui permit de doter les « terres melk » de titres indiscutés et d’arriver à la suppression progressive des propriétés collectives aussi défavorables à la mise en valeur du sol qu’à la colonisation.

La colonisation officielle
A côté de cette colonisation privée, l’Etat a pratiqué une colonisation officielle qui était destinée à lutter contre la forte immigration étrangère par la création de villages agricoles européens et le don ou la vente de terres aux colons nés Français ou naturalisés, en leur imposant certaines conditions de résidence et de durée de conservation des biens. C’est à la colonisation officielle que ma famille d’origine provençale par mon arrière-grand-père, mais déjà française d’Algérie par mon arrière-grand-mère, doit d’avoir fait souche dans la région de Batna. Les colons de la première heure, pour la plupart des ouvriers de manufactures, « manquaient de pratique agricole et de ressources » assurait monsieur de Peyerimhoff, ancien directeur de la colonisation officielle de 1871 à 1895. Ils avaient tous disparu en 1916 quand se produisit l’Insurrection. Il ne restait plus alors à Mac Mahon que sept à huit propriétaires dont trois Algériens qui avaient repris les concessions primitives et agrandi considérablement leur domaine par le rachat systématique des terres avoisinantes. Cette situation prévalait dans l’ensemble des Aurès-Némencha dès le début du siècle dernier. Au moment de la commémoration du centenaire de la présence française en Algérie, deux millions quatre cent mille hectares 78 de terres appartenaient aux Européens et douze à treize millions d’hectares aux Français musulmans. Le mouvement de rachat par les musulmans des terres qui avaient été leur propriété collective, amorcé à partir de 1919, ne fit que s’amplifier par la suite. « Vous nous avez pris la terre à coups de fusils, nous vous la reprenons à coups de douros » disaient-ils.
A la fin de la première guerre mondiale, le recul de la propriété européenne était particulièrement net dans le département de Constantine dont Batna dépendait et en Kabylie. A partir de 1930, le mouvement d’abandon par les Européens du bled pour la ville, s’accentua à cause de la densité croissante de la population indigène qui accentuait leur isolement. Quand survint dans l’Aurès l’Insurrection de 1954, l’incendie systématique des fermes, l’assassinat des fermiers européens, accélérèrent ce processus de désertion, les fermiers ne trouvant d’autres acquéreurs de leurs terres que les musulmans. A partir de 1959, le Plan de Constantine voulu par le général de Gaulle, organisa la dévolution aux fellahs musulmans de deux cent cinquante mille hectares de terres qui étaient tombées dans le Domaine public.
L’image du colon exploiteur, profondément ancrée dans l’inconscient collectif des Français, s’est partiellement estompée mais elle mériterait d’être historiquement remise en cause afin que justice soit rendue au petit peuple pied-noir qui ne possédait pas la terre et n’exploitait personne, comme en convint le préfet Deleplanque quand je le rencontrai au mois d’avril 2003 pour lui parler de mon projet d’écriture.

L’Insurrection de 1871
Quand éclata l’Insurrection de 1871 79 , mes arrière-grands-parents, Lange Isidore Marin, né à Aurel (Vaucluse) le 27 avril 1837, décédé à Batna, le 11 décembre 1916 et Marie-Louise Demaisy, née à Constantine en 1852, et décédée à Batna le 11 décembre 1912, étaient installés depuis un an à El-Madher, l’ancien site romain de Casoe.
L’Aurès se tint tranquille grâce à deux chefs de tribus, écoutés et respectés, qui s’appelaient Si Boudiaf et Si M’Hamed Ben Abbès. Par contre, la région de Batna fut sérieusement impliquée. L’instigateur de cette révolte fut le Bachagha de la Medjana, Mohammed El-Hadj-El-Mokrani 80 .
En homme d’honneur, le Bachagha Mokrani attendit la fin de la guerre franco-prussienne avant de renvoyer aux autorités françaises les insignes de sa fonction: le burnous rouge de Bachagha et la cravate de commandeur de la Légion d’honneur et de lancer le 16 mars 1871, six mille hommes à l’assaut de bordj-Bou-Arreridj. Les militaires et les civils n’eurent que le temps de se réfugier dans le bordj que les insurgés ne parvinrent pas à prendre.
L’intention de Mokrani était de bloquer les villes où résidaient des Européens
afin de contraindre le gouvernement à renoncer aux réformes qu’Adolphe Crémieux avait engagées. Sa rébellion n’avait pas à l’origine un objectif nationaliste mais n’étant pas parvenu à gagner à sa cause les « nomades de grande tente » qui étaient ses alliés naturels, il fit appel à la puissante Confrérie des Ramaniya, dirigée par un vieillard de quatre-vingts ans, Cheikh-el-Haddad, que son fils, Si Aziz, parvint à convaincre de lancer le 8 avril 1871 l’appel à la guerre sainte. Aussitôt cent cinquante mille kabyles se soulevèrent.
Mokrani ne survécut pas à la révolte qu’il avait déclenchée puisqu’il fut tué le 5 mai 1871, par une balle qui le frappa entre les deux yeux, alors qu’il était en prières. Son frère, Bou Mezrag, poursuivit la lutte.
Dans le cercle 81 de Batna, les Saharis furent les premiers à entrer en dissidence en saccageant le bordj d’El-Outaya et en tendant une embuscade à un convoi qui circulait sur la route de Batna à Biskra. Dans les monts du Belezma, tout proches de Batna, Ahmed Ben Rahmoun et ses bandes faisaient la loi.

La colonne Adeler
Le colonel Adeler, commandant de la subdivision, quitta la ville le 3 avril 1871 à la tête d’une colonne de trois mille hommes pour rétablir l’ordre dans le Sud. Profitant de son absence, les Mokkadems du Belezma s’allièrent à Ahmed Ben Rahmoun, comme le fera le FLN en 1954 quand il intégrera dans ses rangs les bandits des Aurès.
Le 21 avril, les nouveaux alliés se soulevèrent. Dans la nuit du 21 au 22 avril, la scierie Sallevin, installée à vingt kilomètres au sud-ouest de Batna, fut pillée et incendiée. Seize Européens furent massacrés avant qu’un détachement de cinquante chasseurs d’Afrique envoyé de Batna ait eu le temps de les rejoindre. Le 22 avril, les insurgés attaquèrent le Ravin-Bleu, à six kilomètres au nord-ouest de Batna. Ils tuèrent un Européen et saccagèrent des fermes. La milice de la ville envoyée au secours des fermiers isolés se heurta à plusieurs milliers de rebelles, mais parvint à sauver deux fermiers au prix de la mort d’un milicien. Deux détachements montés avaient quitté leur caserne sur les pas de la milice. Le premier comptait cinquante goumiers et quarante-cinq hussards. Sa mission était d’appuyer et de protéger l’évacuation sur Batna des colons des fermes et villages environnants. Le second détachement, des chasseurs d’Afrique, devait prendre en charge un convoi de prisonniers qui arrivait de Biskra, accompagné d’une faible escorte.
La scierie Prud’homme se trouvait sur les hauts du Ravin-Bleu. Le 22 avril, quatorze ouvriers européens en partirent à sept heures du matin, sous la protection d’un goum appartenant à une tribu demeurée fidèle, pour tenter de rejoindre Batna. En chemin, ils rencontrèrent un fort parti d’insurgés. Les goumiers se retournèrent alors contre ceux qu’ils étaient censés protéger et tuèrent douze d’entre eux tandis que deux Européens parvenaient à s’enfuir. Des insurgés qui tentaient d’investir Batna furent dispersés à coups de canons à mitraille. Ils se rabattirent le 23 avril sur Fesdis et El-Madher où vivaient mes arrière-grands-parents. A leur approche, les colons abandonnèrent les villages et les fermes. Les plus chanceux eurent le temps de gagner le camp militaire en voiture. Isidore et Marie-Louise Marin furent de ceux là. D’autres se retranchèrent dans la ferme Chassaing. Accouru au bruit de la fusillade, le marabout Messaoud Ben Abdessemed parvint à dégager les colons et à les ramener sains et saufs à Batna. Dans l’histoire des insurrections de l’Aurès, le geste de ce marabout n’est pas unique. Il témoigne certes de l’ascendant qu’exercent les religieux sur leurs coreligionnaires en terre d’islam mais aussi de la complexité des relations qui s’étaient établies entre les Européens et les musulmans, qui ne se sont jamais résolues, y compris entre 1954 et 1962, à un conflit entre colonisés et colonisateurs comme on l’a trop souvent affirmé. Le 26 avril, sur la route de Constantine, une patrouille tomba dans une embuscade. Elle opposa une résistance si farouche, chargeant même les insurgés à la baïonnette, qu’elle parvint à se dégager tandis que les assaillants laissaient cent cinquante d’entre eux sur le terrain. Une colonne élevée sur un petit tertre au bord de la route de Constantine, à six kilomètres au nord de Batna, rappelait encore en 1962 ce fait d’armes.
Si elle s’était répandue comme une traînée de poudre, toutes les tribus n’avaient pas pour autant rejoint la rébellion. Le 25 avril, le gouverneur général décréta l’état de siège. Le général Augeraud, qui commandait alors la division de Constantine, dépêcha à Batna deux compagnies de zouaves et la colonne du lieutenant-colonel Marié qui venait de mettre fin à la rébellion dans le cercle de Tebessa. Le 28 avril, le colonel Adeler prit la route d’El-Madher 82 à la tête d’une colonne forte d’un millier d’hommes qui fit sa jonction dans le village, avec celle que commandait le lieutenant-colonel Marié. Les 3 et 4 mai, les insurgés du Bou-Arif demandèrent l’aman. Pendant toute la durée de la guerre d’Algérie ce massif qui surplombe la ville de Batna, fut le théâtre d’affrontements sanglants entre l’armée française et l’ALN (Armée de libération nationale).
Le lieutenant-colonel Adeler rentra à Batna le 7. Le 8, le colonel Marié et ses hommes regagnèrent aussi leurs casernes. Mais la révolte continuait dans les monts du Belezma que domine une forteresse naturelle, le djebel Mestaoua transformé en camp retranché par les insurgés. Le 21 mai, le colonel Adeler perdit dix officiers et vingt soldats en tentant sans succès de prendre ce bastion. Le 13 juillet, Cheikh-el-Haddad fit sa reddition au général Saussier. Si la guerre sainte était terminée, l’Insurrection ne l’était pas pour autant.

La colonne Flogny
En septembre 1871, il fut décidé de reprendre les opérations contre le djebel Mestaoua. Le général de Lacroix qui commandait la division de Constantine, envoya à Batna une colonne sous les ordres du colonel Flogny, tandis qu’une autre colonne commandée par le général Saussier, complétait le dispositif. Les insurgés se soumirent mais ceux qui étaient les plus compromis dans le pillage des fermes et les meurtres d’Européens, comme Amar Ben Messaoud, alias « Khomati » 83 , se réfugièrent dans l’Aurès ou en Tunisie. Khomati ne réapparut que le 20 mars 1872 dans l’Aurès où il fut tué le 13 avril 1873. La reddition, le 15 septembre 1871, des insurgés de la Mestaoua, marqua la fin de l’insurrection dans la région de Batna mais elle ne se termina que le 20 janvier 1872 avec l’arrestation de Bou Mezrag. L’Insurrection de 1871 fut la plus formidable à laquelle la France eut à faire face avant le déclenchement de la guerre d’Algérie en 1954. Il y eut huit cent mille insurgés qui fournirent deux cent mille combattants. Il fallut plus de vingt colonnes pour en venir à bout. La répression fut implacable. A Palestro, les cinquante Européens qui étaient tombés aux mains des insurgés avaient été littéralement rôtis vivants. A Aïn-Yaghout, au nord-est de Batna, la milice exécuta sans jugement trente-six prisonniers. Des condamnations à mort furent prononcées. Cheikh-El-Haddad mourut en prison. Son fils, Si Aziz et Bou Mezrag, furent déportés en Nouvelle-Calédonie. Quatre cent cinquante mille hectares de terre furent confisqués aux tribus insurgées pour être donnés à la colonisation. Leurs anciens propriétaires furent transformés en khammés et en ouvriers agricoles. Les excès commis de part et d’autre laissèrent des traces durables. La révolte de 1945 ne recouvrait-elle pas les limites géographiques de celle de Mokrani, dite aussi « la révolte kabyle » ?
A peine le djebel Bou Arif avait-il été libéré de ses insurgés, que mes arrière-grands-parents quittèrent le camp militaire pour regagner leur ferme au début du mois de mai 1871. A cette date, la concession de terres qu’ils avaient demandée ne leur avait pas encore été attribuée officiellement parce que les lots de colonisation d’Aïn-El-Madher étaient initialement destinés aux Alsaciens-Lorrains qui avaient préféré émigrer en Algérie plutôt que de devenir allemands. L’immigration alsacienne-lorraine a représenté, au cours des années 1871-1874 qui furent les plus actives de l’œuvre de peuplement, un peu plus de 50% des concessionnaires émigrants que les autorités distinguaient des concessionnaires d’origine française nés sur le sol ou naturalisés. 84 La famille Richl, honorablement connue à Batna, s’installa dans la région sensiblement à la même époque que mes arrière-grands-parents. A partir de 1874, la proportion de l’émigration alsacienne-lorraine déclina au profit de nouveaux immigrants venus du sud de la France, comme Isidore Marin, de l’île de Malte (les grands-parents de ma grand-mère paternelle), d’Italie (les parents de ma tante Anita, née Sassorossi) ou d’Espagne (les grands-parents de ma belle sœur, Liliane Chacon), qui formèrent le gros des contingents d’étrangers naturalisés français. Il convient de rétablir une vérité méconnue : le régime des concessions gratuites dont a bénéficié mon arrière-grand-père Isidore, ne profita pas qu’aux seuls Européens. De 1871 à 1874, les Algériens de confession musulmane reçurent deux mille huit cent trente-cinq concessions gratuites contre deux mille soixante-dix attribuées aux immigrants européens. Il était équitable de donner aux Algériens qui s’étaient installés dans ou à côté des centres de peuplement européens, les mêmes avantages qu’aux immigrants bien qu’ils ne contribuent pas au peuplement de la colonie qui était une des justifications de la colonisation officielle. Il s’agissait au mieux dans leur cas, d’un déplacement de population.

Le développement de la colonisation dans la région de Batna
Le général de Gallifet commandait à cette époque la subdivision de Batna. Le 4 juin 1872, trois rapports de la commission des centres du district de Batna se déclarèrent favorables à la création de centres de colonisation européenne à Seriana, Zana, Aïn-El-Ksar, Djerma, Mezouala et Aïn-Igni. Le 26 juin le gouverneur général civil de l’Algérie approuva leur création et pria le général commandant la division de Constantine, « d’assurer la disponibilité des terres nécessaires, par la commission de séquestre. » Les tribus des Haractas Djerma et les Ouled Bou Aoun concernées par la création de ces centres, allaient voir leur territoire amputé de quatorze mille hectares 85 dont une partie allait faire l’objet de concessions gratuites à des immigrants européens. Pour Napoléon III, le système des concessions gratuites favorisait la spéculation. « Le trafic des concessions, écrivait-il, était devenu si ordinaire qu’il n’était pas rare de voir des individus ne demander une concession que lorsqu’ils avaient trouvé un acquéreur. » 85 J’ai trouvé dans les archives du CAOM la dénonciation d’une telle pratique dans la région de Batna. Le 8 novembre 1856, le ministère de la Guerre s’enquit auprès du gouverneur général de l’Algérie, d’une affaire d’attribution de concessions de plus de cent ha, dans la subdivision de Batna, qui n’aurait pas respecté la procédure applicable en la matière. J’extrais d’une lettre du ministre de la Guerre du 9 septembre 1857, le passage suivant : « Il résulte de l’état de situation des exploitations européennes et indigènes dans la subdivision de Batna, dressé le 1 er juillet
[1857] par monsieur le général, commandant cette subdivision, que le sieur Jean Péres est titulaire sur le territoire de Mahder (sic), de deux concessions, dont l’une de 350 ha, octroyée par l’autorité locale en dehors de toutes les règles en la matière... » Le ministère demandait des explications et enjoignait de régulariser cette concession et de rechercher s’il n’en existait pas d’autres dans le même cas. Le 29 septembre 1857, le général de brigade commandant la province de Constantine par intérim, fournissait à monsieur le maréchal, ministre de la Guerre à Paris, les explications suivantes :
« Le sieur Peres possède, il est vrai, cette étendue (350 hectares), à l’oued Toutletine, non par suite d’un titre personnel, mais pour l’avoir acquise parcelle par parcelle des sieurs Rieurt, Gezly, Bonat, Righi, Picolo, Rambaud et Alaret, à chacun desquels monsieur le général Maissiat avait accordé 49 ha au mois de mai dernier, sur les propositions de monsieur le commandant du Cercle de Batna. Ces diverses transactions m’ont été signifiées par actes extra-judiciaires en date du 12 juin dernier. Les concessions attribuées aux dénommés ci-dessus figurent à l’Etat général du 2 ème trimestre sous les n° 2719 à 2726 inclus. »
Par lettre du 9 octobre 1857, à l’intention de monsieur le général commandant de la division de Constantine, le ministre de la Guerre constate que par le moyen de l’acquisition de concessions attribuées à d’autres qu’à lui-même, le sieur Péres a pu se constituer en terres domaniales une propriété supérieure à cent hectares sans l’observation des formalités prescrites en pareil cas par les règlements sur les concessions, que les sieurs Rieurt, Gerly ( sic ), Bonal, Righi, Picolo, Rambaud et Alaret n’étaient que des prête-noms et qu’ils n’avaient aucune intention sérieuse de les cultiver. Monsieur le général commandant la subdivision de Batna aurait dû mieux se renseigner sur la moralité des demandeurs et le but qu’ils poursuivaient en demandant des terres. « S’il eut agi de cette manière, probablement on eut évité de donner gratuitement des concessions à des gens dont l’unique but était d’en trafiquer immédiatement après les avoir obtenues. Il est bien entendu que le sieur Péres devra remplir toutes les conditions de cultures et autres qui étaient imposées à chacun de ses sept vendeurs avant de pouvoir réclamer la levée de la clause résolutoire de ses titres. Vous voudrez bien l’en informer. » Jean Pères dût régulariser la situation puisqu’une dizaine d’années plus tard, il était devenu le plus gros propriétaire foncier européen de la région. On aurait pu plutôt s’attendre à ce que l’attribution des concessions à ses prête-noms fut dénoncée.
Nous reparlerons de Jean Perès qui, en 1875, était maire de Batna. Une rue portait encore en 1962 son nom. Elle s’appelle aujourd’hui rue Abdelmadjid Bouakaz.
Isidore Marin n’eut jamais recours à ces pratiques comme en témoigne le dossier conservé à son nom au Centre des archives de la France d’outre-mer.

Attribution d’une concession à Lange Isidore Marin
Le 27 mars 1874, les immeubles domaniaux suivants lui furent loués sous promesse conditionnelle de propriété définitive, « pour une période de neuf ans, à compter de ce jour » :
Désignation et nature des lots Numéros du plan de lotissement Contenance Lots ruraux 29 a et 29 b 37 ha 50 a 00 c Lots urbains 20 10 ha 20 a 00 c Jardin 36 0 ha 50 a 00 c Jardin 37 0 ha 50 a 00 c Jardin 39 0 ha 50 a 00 c Vigne 11 1 ha 83 a 30 e Total 41 h 03 a 30 c
La location était subordonnée au respect des dispositions des décrets des 16 octobre 1871 (Titre II) et 10 octobre 1872, et notamment à l’exécution d’un engagement de résidence de deux années. Cet engagement une fois rempli, le locataire était autorisé à céder son bail. Le contrat était résilié de plein droit si l’attributaire n’était pas français au moment de la location, s’il avait cessé de l’être ou s’il ne l’était pas devenu depuis, mais un sursis d’un an était accordé aux étrangers pour parfaire les trois années de résidence en Algérie dont, aux termes de l’article 5 du senatus consulte du 14 juillet 1865, l’étranger devait justifier pour être admis à jouir de tous les droits de citoyen français. 86
Le village d’Aurel où étaient nés en 1837, Isidore et ses parents Jean-Joseph Marin et Victoire Paris, quarante ans plus tôt, est en plein pays de Sault. C’est un très beau village médiéval qui fut bâti par les Chevaliers de Jérusalem qui y établirent un hospice. Les armoiries du village sont celles de la famille d’Agoult dont le premier de la lignée fut Loup d’Agoult (1036). Le 14 octobre 2003, j’ai emmené à Aurel mon cousin Roger Kamel Chibani et sa femme Souad, qui étaient venus d’Algérie pour assister au Zénith de Rouen, à la projection du film Retour à Batna que nous avions tourné quelques mois auparavant et qui participait à la clôture de l’année de l’Algérie en France sous la présidence d’Hervé Bourges.
Mon père, ses frères et sœurs et Hadda, dite Louise, la fille d’Auguste et de Djania Guidoumi, ont vécu leur prime enfance dans la ferme construite par Isidore à El-Madher en 1870. Je l’ai revue à la fin du mois de mai 2003, une soixantaine d’années après que mon père m’y eut conduit, un dimanche d’été, sur sa « pétrolette Peugeot ». Tu vois me dit-il : « C’était la ferme de mon grand-père. J’y vivais quand j’avais ton âge. » Je ne pouvais pas ressentir alors sa frustration et la souffrance qui se cachaient derrière ces paroles d’apparence anodine, la mère trahie, les enfants abandonnés et chassés de la maison de leur enfance, le dur apprentissage de la forge quand mon père rêvait de devenir instituteur. La ferme d’Isidore n’était plus dans notre famille depuis la fin de la première guerre mondiale et pourtant on l’appelle toujours dans la région « la ferme Marin ». Bien sûr elle a changé. Des bâtiments lui ont été ajoutés mais le corps principal est reconnaissable à ses murs de pierres épais et à leur technique d’assemblage qui évoquent les origines provençales de leur bâtisseur. Elle est restée des décennies dans la famille Chikki qui la céda après indépendance, au beau-frère de Roger Kamel, Mohamed Benflis. Ce dernier m’a expliqué qu’il s’en était défait avant la collectivisation des terres qui fit suite à la réforme agraire des années 1970. Quand l’Etat algérien fut revenu de cette politique, il revendit la ferme d’Isidore, grossie de deux cent cinquante hectares de terres, à des particuliers (quatre frères) qui l’exploitent toujours et qui nous ont réservé un accueil très amical, après un moment d’inquiétude provoqué par l’arrivée intempestive de trois véhicules bondés d’individus dont ils ne pouvaient a priori deviner les intentions. La proximité du Bou Arif et des fondamentalistes qu’il abrite a, en effet, de quoi inquiéter en cet endroit isolé. Trois ou quatre jours après notre passage à El-Madher des membres du GSPC (Groupement salafiste pour la prédication et le combat), qui avaient trouvé refuge dans le djebel Bou Arif, assassinèrent cinq habitants du village.
A revoir la ferme de mes arrière-grands-parents, j’ai été soulevé par la même vague d’émotion que celle qui m’emporta lorsque je découvris le village natal d’Isidore. Il me fallait impérativement retourner au berceau de ma famille, en France et à El-Madher, pour pouvoir enfin refermer la porte sur mon passé comme je l’ai fermée, rue Saint-Germain, sur les décombres de ma maison ruinée.
Avant d’accéder au statut de propriétaire terrien, mon arrière-grand-père dut se battre pour se faire une place au soleil. Il aurait dû attendre jusqu’au 27 mars 1883 pour entrer en possession définitive des biens domaniaux dont la location lui avait été consentie par le gouverneur général de l’Algérie. Mais un décret du 15 juillet 1874 réduisit de quatre années le délai nécessaire à l’obtention de la propriété des immeubles loués. Isidore adressa alors le 1 er mars 1879 une requête au préfet du département de Constantine à l’effet d’obtenir la délivrance d’un titre définitif. Il fut fait droit à sa requête le 5 avril 1879, après qu’il eut été constaté qu’il ne s’était produit « ...aucune opposition de la part de créanciers, bénéficiaires d’un acte régulier de transfert du droit au bail et qu’il n’avait cessé de résider dans les lieux loués et d ’ y entretenir sa famille. » L’acte précisait que « Le concessionnaire ou ses ayants cause ne pourront point vendre l’immeuble désigné sur le présent titre de propriété, soit en tonalité, soit en partie, à des indigènes non naturalisés, pendant une nouvelle période de cinq années, à compter du jour de l’expiration de la cinquième année de résidence, date à laquelle a pris fin le bail. » 87
La concession accordée à mon arrière-grand-père était à peine transformée en propriété définitive qu’éclata dans l’Aurès une nouvelle insurrection beaucoup plus violente pour les habitants de la région que ne l’avait été celle de 1871.

L’Insurrection de 1879
A l’origine de cette insurrection 88 , on trouve les Lehala, une fraction d’origine arabe de la tribu des Ouled-Daoud ou Touaba.
Le rôle du marabout Mohamed Amziane, plus connu sous le nom de « Mohamed Ben Abdallah », fut déterminant. Alors qu’il faisait une retraite à Timermacine, il prétendit que Dieu lui avait ordonné de déclarer la guerre sainte aux Français. Mais il ne réussit à entraîner qu’une partie des Touaba, des Beni-Bou-Slimane et des Beni-Oudjana.
Les Touaba et les Beni-Bou-Slimane ne le dénoncèrent pas mais lui dirent attendre ses premiers succès pour savoir si Dieu était vraiment avec lui, auquel cas ils le suivraient car il ne fallait évidemment pas mécontenter Dieu. Le caïd Si Hachem Boudiaf, un Touaba, envoya deux deïras (cavaliers) à El-Hammam, pour s’emparer de Mohamed-Ben-Abdallah et le ramener à Batna. Mais ses fidèles tuèrent les deïras . C’est ainsi que commença l’Insurrection de 1879.
Le caïd Bachtarzi, de la tribu des Beni-Bou-Slimane, était un vieux serviteur de la France. Il habitait à Tkout, dans un bordj imposant mais gardé par deux ou trois cavaliers seulement. Les insurgés lui envoyèrent, sous un vain prétexte, un membre de sa tribu afin qu’il établisse un état des lieux en vue d’une attaque contre le bordj.
C’est par cet espion que Mohamed Ben Abdallah apprit que le bâtiment était pratiquement dépourvu de défense. Le 31 mai les insurgés y pénétrèrent par une porte qu’un serviteur avait opportunément laissée ouverte. Le caïd Bachtarzi fut tué puis décapité. Le général commandant la subdivision de Batna enjoignit le caïd Si Boudiaf de se rendre à El Hammam avec une trentaine de deïras afin d’y rétablir l’ordre. On lui donna en renfort quelques spahis et un officier des affaires arabes. Surpris dans son campement par les Lehala, dans la nuit du 2 juin 1879, Si Boudiaf tua quatre d’entre eux de sa main avant de succomber sous le nombre. Ses hommes durent se replier en abandonnant leurs morts et leurs blessés. Les caïds des Touaba et des Beni-Bou-Slimane étaient morts mais leurs tribus hésitaient encore à se lancer dans l’aventure, bien que Mohamed Amziane ait été déclaré chérif (prophète de Dieu) par ses pairs, à la suite de ses premiers succès. Pour les convaincre qu’il était bien chargé d’une mission divine, pendant la nuit du 5 au 6 juin il attaqua avec plusieurs centaines d’hommes la forteresse de l’oued Abdi qui abritait Si Hassein, le fils du caïd Si Bel Abbès qui s’était absenté, et une trentaine de cavaliers. Ces derniers opposèrent une résistance farouche mais leurs assaillants étaient trop nombreux. Le chérif ordonna d’égorger Si Hassein et d’incendier le fort. L’Insurrection commençait à se répandre. Les Achèches des environs de Batna s’agitaient. Le nombre des Beni-Oudjana et des Beni-Bou-Slimane engagés aux côtés de Mohamed Amziane grossissait. Les tribus de l’Ahmar Khaddou n’attendaient qu’un signal pour entrer en dissidence. Toutes ces tribus pourtant protestaient dans le même temps de leur fidélité à la France. De tout temps, les Berbères ont agi ainsi. Avoir un pied dans chaque camp était pour la tribu un gage de survie. Pourtant, le 7 juin les Touaba basculèrent majoritairement dans celui du chérif. Il restait à convaincre les Beni-Bou-Slimane et les Beni-Oudjana d’en faire autant. Mais ces derniers ne voulurent pas s’engager avant que le chérif se fut mesuré à l’armée française dont les colonnes avaient quitté Batna. Les généraux commandant la division de Constantine et le 19 ème corps d’armée d’Alger, à l’annonce du meurtre des trois caïds, avaient décidé d’agir vite et fort avant que l’Aurès tout entier soit à feu et à sang et que la révolte gagne, comme en 1871, la province de Constantine et celle d’Alger. Des renforts de tirailleurs, de zouaves, de chasseurs d’Afrique, de hussards prélevés sur les garnisons d’Alger et de Constantine furent envoyés à Batna. Alors que les colonnes se rassemblaient, Mohamed Amziane décida de se porter à leur rencontre avec quinze cents hommes, enfants, vieillards, certains seulement armés de bâtons, auxquels le cheikh avait fait croire que par la volonté de Dieu, les fusils des Français s’enrayeraient. Dans la nuit du 8 au 9 juin, cette foule se heurta à deux compagnies de tirailleurs et à un escadron de spahis retranchés derrière les murs du bordj de R’bãa qui attendirent qu’elle soit parvenue à quelques mètres d’eux pour ouvrir un feu roulant. On releva quatre cents cadavres sous les murs du bordj. Une heure d’affrontement avait suffi pour faire perdre à Mohamed Ben Abdallah toute crédibilité auprès des tribus. Celles qui étaient demeurées dans une prudente expectative, laissant aux armes le soin de choisir le camp auquel elles se rallieraient, n’eurent qu’à se féliciter de leur attitude. Les autres l’abandonnèrent à son sort sans plus d’états d’âme. « Vae victis » (malheur aux vaincus). Jamais ces mots adressés aux Romains par Brennus, le chef gaulois qui s’était emparé de Rome vers 390 avant Jésus-Christ, ne furent plus actuels que dans l’Aurès. Seuls les Lehala restèrent fidèles à Mohamed Amziane. Le 11 juin, les femmes, les enfants, les vieillards de la tribu, accompagnés de ses troupeaux, s’enfuirent vers l’est pour tenter de gagner le Sahara. Les tribus, hier alliées de Mohamed Ben Abdallah ou attentistes, le guettaient aujourd’hui pour s’emparer des troupeaux des Lehala.
La colonne de Batna trouva le 15 juin sur son chemin le camp retranché du chérif et des sept cents hommes qu’il commandait encore. Ses positions furent enlevées rapidement. Le 16, elle parvint à Medina. Lorsque l’avant-garde de la colonne de Biskra arriva dans les gorges de Tighanimine, une centaine de Lehala tentèrent vainement de lui barrer la route. Le 17 juin, les colonnes de Batna et de Khenchela firent leur jonction mais Mohamed Amziane et les Lehala étaient parvenus à échapper à la nasse qui allait se refermer sur eux. Dans leur fuite éperdue ils se heurtèrent aux Beni..Imboul puis aux Beni-Bou-Slimane, tribu dont Mohamed Amziane était pourtant originaire, et aux tribus de l’Ahmar Khaddou. Les dépouilles arrachées par les pillards, au-delà du profit immédiat qu’elles représentaient pour eux, leur permettraient aussi de se dédouaner auprès des autorités françaises. Pille-t-on des alliés ? Mais personne ne fut dupe de leur apparente sincérité.
Les Lehala avaient atteint le seul point d’eau de la région qui, en toute saison, n’était jamais tari : la fontaine du Darmount, au débouché de l’oued Guechtane dans le Sahara. Les goumiers du caïd du djebel Cherchar, Si Ahmed Ben Nacer s’affrontèrent avec eux les 19 et 20 juin. Les survivants poursuivis par les goumiers tombèrent bientôt sous les coups des fusils Legras des 25 spahis du poste de Zeribet-el-oued que commandait le maréchal des logis El Hallali, le bien nommé, sur lesquels ils avaient été « rabattus » comme des chasseurs l’auraient fait d’un gibier. Ceux qui parvinrent à s’enfuir à la faveur de la nuit se réfugièrent dans le djebel Cherchar où les spahis et les goumiers les rattrapèrent pour les rejeter dans le désert. Ils tentèrent de rejoindre Negrine. Seuls une dizaine d’entre eux y parvinrent et se rendirent aux goumiers de Tebessa auxquels ils racontèrent leur odyssée. Les secours dépêchés aussitôt ne trouvèrent que trois à quatre cents cadavres desséchés. Le chérif, qui avait pu gagner la Tunisie, fut livré aux autorités françaises et renvoyé devant le conseil de guerre de Constantine. Les Touaba rejetèrent sur les Lehala la responsabilité de l’insurrection mais la tribu fut néanmoins condamnée à une forte amende et perdit ses troupeaux. Les Beni-Bou-Slimane et les Beni-Oudjana furent condamnés à des amendes dont ils purent s’acquitter grâce au butin qu’ils avaient razzié aux Lehala. Les biens des marabouts de Tkout qui avaient laissé assassiner leur caïd furent vendus pour payer l’amende à laquelle ils avaient été condamnés.
Telle fut la triste fin de la tribu arabe des Lehala.


Lange Isidore Marin et Marie-Louise Demaisy, mes arrière-grands-parents
La famille que Lange 89 Isidore Marin avait fondée en 1869, par son mariage à oued-Seguir avec Marie-Louise Demaisy, ne souffrit pas de l’Insurrection de 1879 qui affecta essentiellement le massif de l’Aurès. Elle comptait alors quatre enfants nés : Victor en 1872, Florence en 1873, Auguste, le grand-père de Roger Kamel Chibani, en 1875, Léon en 1878, mon grand-père Ermand, en 1880, sa sœur Aimée Hermance qui ne vécut que quelques mois, en 1885. Qui était Lange-Isidore Marin ? L’enquête qu’Emmanuelle et moi avons menée à Aix-en-Provence permet de brosser le portrait « d’un homme travailleur qui paraît être l’un des colons les plus aisés du village. » C’est l’appréciation que porte sur lui monsieur Corot, l’adjoint au maire d’El-Madher dans une lettre datée du 30 juin 1875 adressée à monsieur le maire de Batna, qui n’était autre que monsieur Perés, au sujet de l’indemnisation réclamée par mon arrière-grand-père à la suite du vol d’une jument et de son poulain. Dans un courrier du 7 juillet 1875, adressé par le commissariat civil de Batna à monsieur le préfet de Constantine, au sujet de cette demande, Isidore Marin est qualifié de « colon sérieux qui mérite à ce titre la bienveillance de l’administration. » Il est vrai que depuis que la colonisation agricole avait été entreprise dans la province de Batna, les autorités avaient eu souvent affaire à des aventuriers sans scrupules ou à des gens qui manquaient des compétences nécessaires pour exploiter les concessions rurales qu’ils avaient obtenues quand ils n’agissaient pas, comme on l’a vu, pour le compte d’autres colons soucieux d’agrandir leur propriété sans s’embarrasser de formalisme juridique. Isidore voulait aussi accroître sa propriété pour améliorer les conditions d’existence de sa famille, mais il n’en était pas moins respectueux des codes et lois. Dans un pays neuf ou les us et coutumes de la colonisation n’étaient pas encore bien établis, il avait quelque mérite à se comporter ainsi.
Le 30 mai 1878, il réitéra auprès de « monsieur le préfet de Constantine », en joignant un timbre pour la réponse, une demande déjà formulée le 23 mars « à l’effet d’obtenir en concession ou d’acquérir à titre d’achat une des prairies n°24 ou 28 » et d’expliquer au préfet que la prairie n° 14 qu’il possède et s’offre à rétrocéder pour rien à l’Etat ne produit pas de fourrage, ce qui l’obligerait à se « dépayser s’il n’était pas remédié à cette situation. » Les colons ne se bousculaient pas pour solliciter des concessions dans une région réputée hostile. Isidore qui se savait apprécié par les responsables de la colonisation agitait la menace d’un dépaysement à bon escient.
« En conséquence, je vous demanderai [pour cette année] de me consentir la vente du fourrage qui se trouve sur le n°24 ou sur le n°25, actuellement sans propriétaire par suite du départ en 1874 des sieurs Lambert et Bonnac. Le partage du fourrage de ces deux prairies est fait depuis 4 ans entre les colons par tirage au sort. » Le 12 juin 1878, le commissariat civil donnait raison à mon arrière-grand-père. « Le sieur Marin est dans le vrai quand il parle de la mauvaise qualité de sa prairie, laquelle porte le n° 14 du Plan et ne produit généralement que de mauvais fourrage et en très faible quantité. » Le lot n°24 n’était toutefois pas disponible parce que faisant partie de la concession du sieur Lambert. « Ce dernier, il est vrai, a quitté El-Madher sans esprit de retour... Il aurait même vendu son attribution, moyennant une somme très minime. Quoiqu’il en soit, il a encouru l’éviction et dans le cas, monsieur le préfet, où vous jugeriez à propos de la prononcer, je vous prierais de vouloir bien accorder au sieur Marin le lot de prairie n°24, objet de sa demande. » Isidore obtint finalement satisfaction mais n’en poursuivit pas moins sa politique opiniâtre d’agrandissement territorial, se voyant à l’occasion opposer par la préfecture de Constantine une fin de non recevoir. Ainsi, pour le lot de jardin n°26, situé à El-Madher, commune de Batna, dont il demandait au préfet qu’il lui fut concédé ou vendu de gré à gré, arguant de ce qu’il habitait le village depuis dix années et qu’il élevait sa famille avec beaucoup de difficultés. Considérant que ce « pétitionnaire » possédait déjà quarante et un hectares de bonne terre, le préfet estima que sa demande n’était susceptible d’aucune suite. Mais Isidore ne se découragea pas pour autant. Le 28 octobre, il revint à la charge auprès du préfet, en demandant à nouveau l’obtention du n°26, en nature de jardin, d’une contenance de 0 ha 50 a et ajoutant le n°12, en nature de vigne, d’une contenance de 1 ha 89 a, ces deux lots étant disponibles. Il précisait que si le lot 26 lui était accordé, il le planterait aussi en vigne.
« Je suis père de famille, écrivait-il au préfet, elle est composée de six personnes, de ma femme, d’une fille et de trois garçons et de votre serviteur qui ose espérer que vous voudrez bien accueillir sa demande avec faveur . » Obtint-il satisfaction pour les lots n°12 et n°26 ? Les pièces manquent au dossier pour l’affirmer. En tout cas, le 24 mars 1884, il lui fut délivré un titre définitif de propriété à titre d’agrandissement sur le lot de prairie n°41 du territoire d’El-Madher, d’une contenance de 3 ha 34 a 95 ca. Quelques années s’écoulent. Nous sommes en 1892 et Isidore revient à la charge auprès du sous-préfet de l’arrondissement de Batna, sollicitant la vente de gré à gré à son profit des lots de vignes n°7 et 9, situés sur le territoire du village d’El-Mad’ her, d’une contenance de 1 ha 80 ares chacun, lesquels étaient destinés aux anciens concessionnaires Garnier et Quincarlet qui n’ont pas été mis en possession. Isidore précise qu’il est marié et père de six enfants dont cinq garçons, le dernier étant né en 1888 alors que l’aîné des enfants, Victor, n’avait que seize ans. Leur père voudrait améliorer le sort de sa nombreuse famille grâce à l’agrandissement de son domaine.
Justement, le lot de vigne n° 7 touche sa propriété. Comme il n’existe aucun autre terrain domanial susceptible d’être aliéné à son profit, il demande que cette parcelle de terre lui soit vendue de gré à gré par l’Etat. Lorsque la ferme fut cédée à la fin de la première guerre mondiale, elle ne s’était pas autrement agrandie car les colons se heurtaient aux projets de la ville de Batna, elle-même grosse consommatrice de concessions.


Projets d’agrandissement de la ville de Batna
Dans une note datée du mois de septembre 1872, adressée au général de Lacroix, le directeur général des affaires civiles et financières du gouvernement général remarque que les pétitionnaires [membres du conseil municipal] demandent qu’on accorde à leur commune (Batna), une large dotation en forêts, terres de labours et de parcours, qu’elle soit mise en possession de tous les lots disponibles dans la ville et notamment du lot n°164 90 . Or, constate-t-il, Batna se trouve parmi les villes qui ont reçu le plus de concessions de l’Etat si l’on en juge par la nomenclature suivante :
- Abattoir 1 ha 54 a 71 cs - 11 immeubles pour services municipaux 18 ha 70 ca - 2 immeubles (Marché, Presbytère, école) 40 a 25 ca - 1 cours Promenade 9 ha 66 a 17 cs (les futures allées Mostefa Ben Boulaïd) - 16 lots pour les les services municipaux 25 ha ha 19 a 17 cs Total 56 ha 24 a 36 cs
Vingt ans après que le colonel Carbuccia eut présenté son rapport, la plupart des propositions d’aménagement qu’il contenait concernant le développement de la ville étaient satisfaites : promenade, presbytère, école (vraisemblablement celle de la rue Jules Ferry), abattoir... ou étaient en passe de l’être : mairie, justice de paix, commissariat de police. « Satisfaction sera donnée à la pétition sur ce point (attribution à la commune du lot n°164 encore disponible), mais on ne saurait aller dans cette voie au-delà des besoins véritables en constituant à une ville purement industrielle et commerciale (c’est toujours la vocation attribuée à la ville par le colonel Carbuccia qui prévaut en 1872) , une dotation en foréts, terres de culture et de parcours. Nous n’avons pas trop de terres pour le peuplement et ce serait vraiment d’une mauvaise administration que d’immobiliser et de frapper de main morte celles que nous avons au profit des communes. » Le passage de la note relatif à la revendication par la ville de Batna de forêts, de terres de labours et de parcours est, me semble-t-il, à rapprocher de la publication trois ans plus tard par messieurs Eugène Delessut et Jean Pères, le maire de la ville, d’un opuscule intitulé Batna 91 , qui recensait les richesses de la région et dévoilait un ambitieux programme de développement dont la réalisation nécessiterait l’octroi par l’Etat de nouvelles et importantes concessions et l’expropriation corrélative des tribus. Pour monsieur Eugène Delessut, Batna était une nouvelle Californie, à laquelle il manquait encore le chemin de fer pour s’épanouir mais des « capitalistes » (messieurs Joret de Paris) venaient d’obtenir la concession de la ligne de chemin de fer de Constantine et Biskra contre dix compagnies ferroviaires françaises et britanniques.
« Batna, plus que toute autre ville de l’Algérie, est appelée à un grand avenir par sa position géographique située à 1 200 mètres au-dessus de la mer. L’air est plus pur, plus sain. Batna possède en abondance l’eau et le bois qui manquent ailleurs. »
Le projet de messieurs Pères et Delessut nécessitait la création d’une société industrielle, minière et forestière de Batna, dont l’objet devait être l’exploitation des ressources minières et forestières situées dans les environs de la ville. Son capital devait être de cinq millions, libérés intégralement ou par moitié, le solde étant appelé au fur et à mesure des besoins financiers de l’entreprise. L’opuscule vantait les « forêts sans fin et archi centenaires que l’Etat possédait dans les environs de Batna, les milliers et milliers d’hectares d’alfa, les mines de cuivre, de plomb-argentifère du djebel Tuggurt, de fer du djebel Fesdis, de manganèse, de cuivre du djebel Fora, que les Romains exploitaient déjà, les gisements de baryte des djebels Ras Pharaon et Ras Sardoni, de mercure de Tayout-el-Ousani (à 70 kms de Batna), d’albâtre à El-Kantara. » L’ouvrage envisageait la construction d’usines et de presses hydrauliques pour exploiter l’alfa et fabriquer de la pâte à papier, de la vannerie, de la sparterie, de la tapisserie, mais pour ce faire, il était nécessaire que l’Etat accorde à l’entreprise une concession de cent cinquante mille hectares d’alfa sur les six cent quatre vingt-cinq mille qu’il possédait dans les environs de la ville et dans le Cercle de Khenchela jusqu’à Tebessa. D’autres concessions seraient indispensables au bon fonctionnement de ces usines, vingt-cinq mille hectares de forêts autour de Lambèse pour les fournir en bois de chauffage, vingt-cinq mille hectares de forêts de chêne pour fabriquer des traverses de chemin de fer, des forêts de cèdres susceptibles de produire cent mille mètres cubes de bois de construction.
L’expertise acquise par monsieur Perès en matière de concession a sûrement nourri son projet de société industrielle et commerciale.
L’opuscule soulignait : « La main d’œuvre indigène est peu coûteuse et accomplit les travaux les plus pénibles. (...)En travaillant 10 heures par jour , écrivaient messieurs Delassut et Pères, un ouvrier habile et laborieux, arabe ou européen, peut arracher 300 kilos d’Alfa vert . » Voilà quel était le mirifique projet de Jean Perès qui fut assurément un homme d’affaires avisé, aux antipodes de mon arrière-grand-père qui avait conservé sa mentalité de paysan français. La demande d’importantes concessions de forêts, de terres de parcours et de labours qu’avait formée le conseil municipal de Batna cachait-elle le projet de développement repris à compte personnel trois ans plus tard par le maire de la ville quand le directeur général des affaires civiles et financières du gouvernement général eut opposé « aux pétitionnaires « une fin de non recevoir ?
On ne saurait l’affirmer mais la coïncidence est troublante. En tout cas, la société industrielle minière et forestière de Batna n’a jamais vu le jour.
Quand, en 1850, le colonel Carbuccia parlait d’industriels, c’était à des artisans qu’il pensait. Le colonel Carbuccia n’eut pas aimé le projet industriel de Jean Pères, beaucoup plus consommateur de concessions que la colonisation agricole elle-même qui, très vite, marqua le pas dans la région de Batna.

La spoliation des tribus par l’administration des domaines, dans la subdivision de Batna
Les agissements des domaines qu’avaient dénoncés l’armée, les officiers des affaires arabes et l’Empereur lui-même, concernaient la province de Mostaganem, mais dans la subdivision de Batna de telles pratiques ont aussi existé. Je n’en veux pour preuve qu’une lettre expédiée d’El Madher le 26 mars 1903, à monsieur le gouverneur de l’Algérie en son palais d’Alger, par messieurs Slimani Taïeb, Slimani Ben Ali, Boubekeur Menasri, Hamouana Ben Shad, Haded et Mabrouk Ben Mohamed, appartenant au douar Ouled-Cheleï, commune mixte d’Aïn-Touta et qui concernait des dépossessions de terres intervenues un demi-siècle auparavant pour permettre l’extension de la ville de Batna. La réponse qui lui fut apportée par l’administration en charge de la colonisation est très révélatrice de l’injustice qu’eurent à souffrir les tribus. Cette pétition soutenait en effet que depuis 1858, plus de cent familles indigènes qui possédaient environ dix mille hectares, avaient été chassées de leurs terres et depuis ne possédaient plus rien.
« Ces terres, accusaient ses signataires, ont été prises par les Européens qui leur promettaient sans cesse de leur en faire avoir dans d’autres lieux, ce qui n’a jamais eu lieu. C’est pourquoi monsieur le gouverneur général, étant touchés par la misère de tous ces gens qui ne trouvent même plus de places comme bergers chez les colons, je me permets ainsi que trois de mes voisins, avec l’autorisation de la djemaa des Ouled-Cheleï, de vous adresser cette requête, afin, s’il est possible, que soit accordée à chacune de ces familles une petite quantité de terre qui suffra à subvenir aux besoins pressants de l’existence de leurs familles. »
Il n’y eut pas moins de trois pétitions de ce type qui furent transmises pour avis par le gouverneur général au préfet de Constantine qui répondit le 10 septembre 1903. Pour le préfet, il ne s’agissait pas de terres de colonisation mais de terres dont les indigènes furent dépossédés pour permettre l’agrandissement de Batna. Pour les indigènes, cela ne changeait pas grand-chose. Le directeur des domaines fournit au préfet des informations précieuses sur la manière dont l’Etat se les appropria.
Voici ce qu’il écrivait au préfet de Constantine : « Le périmètre de la colonisation de Batna a été formé en exécution d’un arrêté ministériel du 12 septembre 1848 (BO 1848 p. 338), au moyen de prélèvements effectués sur des territoires indigènes et confirmés par le § 2 de l’art. 1 du senatus consulte du 22 avril 1863. Il ne comprenait d’abord qu’une superficie de 9 024 92 hectares 18 ares 30 centiares, remise au service de la colonisation suivant procès-verbal des 8 et 9...1852. Par la suite la partie de ce territoire [appartenant à la tribu des Zoui], connue sous le nom de groupe isolé de Kasserou, subit (1897) un nouveau prélèvement de 2 248 h pour l’agrandissement du centre de Batna et la création de celui de Fesdis et se trouva partagée en deux parcelles. L’une située au sud-est était déjà, lors de l’accomplissement de ces travaux, complètement inhabitée et l’autre de beaucoup plus considérable, ne renfermait que dix familles des Ouled-el-Kadi et quinze familles venues des Ouled Chelih et vivant de longue date sur des terrains contigus au territoire de colonisation, le long de la route de Constantine à Batna. Ces familles labouraient seulement “7 charrues ½ sur 289 ha 66 a 71 ca de terres de culture” et presque tout le reste du groupe de Kasserou (4 901 ha 36 a 90 c) était couvert de forêts simplement grevées au profit des indigènes, de droits d’usage étendus. »
Le 23 avril 1868, le cadi constata la conclusion d’un arrangement transactionnel entre l’Etat et les tribus, consacré par le décret de délimitation. « Art.2 - Sont approuvés les transactions sus-visées du 23 avril 1868, portant, 1° abandon de tous les droits de l’Etat sur la partie de l’Aguedel-el-Beylik [6458 ha 67 a 83 c], située chez les Zoui ;
2° abandon par le caïd si Admed Bel Kadi et par la djemaa des zoui d’une superficie totale de 622 h 75 a pour l’installation des familles qui doivent évacuer le territoire de Kasserou [10 familles des Ouled el Kadi et 15 familles des Ouled Chelih] ;
3° renonciation par les familles établies dans le groupe de Kasserou à toutes prétentions sur les 5549 ha 08 a 20 c du dit groupe qu’elles abandonnent et dont le territoire est attribué à l’Etat libre de toute servitude. »
Pour le directeur des domaines, « les 15 familles des Ouled-Chelih auxquelles, d’après les renseignements fournis par le receveur des domaines à Batna, les pétitionnaires se rattachent, loin d’avoir été sacrifiées aux besoins de la pénétration européenne, ont été longuement dédommagées de la perte des terres leur appartenant autrefois et affectées à la colonisation.... Si ceux-ci ou leurs auteurs ont délaissé les fonds qu’ils avaient reçus, conformément aux transactions du 23 avril 1868 à proximité du Chot Taricht, ils n’y ont nullement été contraints par l’administration qui n’a par conséquent pas à leur donner de nouvelles compensations territoriales destinées à remplacer celles qu’ils ont abandonnées et sur lesquelles ils n’ont plus rien à prétendre. Elles ont été en effet classées parmi les immeubles détenus à titre de propriété collective par le décret de répartition du 24 octobre 1868 et, de leur propre aveu, ils ont depuis fort longtemps cessé d’en avoir la possession effective. »
Le directeur des domaines concluait au rejet pur et simple de « la réclamation, pour le moins tardive, des sieurs Slimani, Boubekeur, Menasri et Haded. » « Je ne puis, monsieur le gouverneur général, que me rallier à cette manière de voir » écrivait, en guise de conclusion, le préfet de Constantine au gouverneur général de l’Algérie.
La transaction intervenue m’a tout l’air d’un marché de dupes. L’Etat considère comme lui appartenant le territoire que les tribus estimaient être le leur de tout temps. Pour agrandir Batna, il a besoin de terres immenses sur lesquelles vivent à peine vingt-cinq familles. Il leur échange six cent vingt-deux hectares contre deux mille deux cent quarante-huit hectares et s’engage à renoncer à s’approprier six mille cinq cents hectares sur lesquels il avait jeté son dévolu. Encore les six cent vingt-deux hectares nécessaires au reclassement de ces vingt-cinq familles hors de la zone de Kasserou furent-ils prélevés sur les propriétés de la collectivité et de Si Ahmed el Kadi.
Le temps passa et peu à peu les ayants causes des familles qui avaient signé l’accord transactionnel du 23 avril 1868 « délaissèrent les fonds qu’ils avaient reçus », ce qui permit à l’administration de s’en emparer en les classant dans la catégorie des « immeubles détenus à titre de propriété collective », grâce aux dispositions d’un opportun « décret de répartition ». Ce texte ne serait-il pas l’ancêtre de « la loi sur les biens vacants » que Algérie indépendante mit en œuvre à l’encontre des pieds-noirs ? Tout porte à le croire. Dans les deux cas, il s’est agi le plus souvent d’une dépossession arbitraire car les petits colons européens de la région au nombre desquels fut mon arrière-grand-père Isidore, n’avaient pas le sentiment d’avoir spolié les indigènes puisqu’ils tenaient leurs concessions de état français, à charge pour eux de les faire fructifier, ce qu’ils firent.
Ce ne sont pas les pieds-noirs qui ont dépossédé les musulmans de leurs terres, mais les autorités du pays dont ils étaient les citoyens.
On a souvent dit de Algérie qu’elle fut le Far West de la France. Il y a quelques similitudes en effet dans la manière dont nous nous sommes emparés du territoire et l’avons colonisé peu à peu, en concluant avec les indigènes des pactes léonins et dans le non-respect systématique par les Américains des traités qu’ils avaient signés avec les nations indiennes, accentuant chaque fois un peu plus leur dépossession.
Il existe cependant une différence de taille entre le comportement des Français et des Américains de cette époque. En Algérie, la France ne s’est pas rendue coupable d’un génocide à l’encontre des premiers occupants du pays. Une des causes de son départ d’Algérie fut, au contraire, augmentation extrême de la population arabo-berbère que la prophylaxie et les soins médicaux favorisés par la colonisation permirent. La spoliation conduisant inéluctablement à la révolte, les tribus insurgées une fois vaincues, devaient abandonner au vainqueur des territoires supplémentaires cette nouvelle spoliation générant par contrecoup une nouvelle insurrection. Le dernier grand mouvement insurrectionnel qu’ait connu notre région avant le déclenchement de la guerre d’Algérie dans la nuit du 31 octobre au 1 er novembre 1954, se produisit en 1916.

Troubles insurrectionnels dans l’arrondissement de Batna en 1916
Les meurtrières batailles de Charleroi et de la Marne et la crainte de voir la France instaurer pour les Français musulmans qui n’y étaient pas de droit assujettis, le service militaire obligatoire afin de combler les pertes qu’elle avait subies, ébranlèrent le loyalisme dont les habitants de l’Aurès avaient fait preuve depuis le déclenchement de la guerre. La France de 1914 ne comptait que quarante millions d’habitants ; les Allemands étaient quinze millions de plus. Tous les Français d’Algérie, en âge de l’être, ayant été incorporés, seule la population indigène était à même de fournir des contingents supplémentaires. Cent cinquante cinq mille Français d’Algérie furent mobilisés en 1914 et vingt-deux mille (un sur cinq) moururent sur les champs de bataille de la grande guerre. Ils étaient versés dans les zouaves et les chasseurs d’Afrique qui étaient des unités nord-africaine à recrutement européen. Quatre régiments de zouaves revinrent en Algérie avec la Fourragère rouge 93 .
Au début de la guerre, l’armée d’Afrique comptait dans ses rangs vingt-huit mille trois cent quatre vingt dix engagés de confession musulmane dont le père de mon cousin Kamel, et trois mille huit cent soixante-dix huit appelés musulmans alors que, au recensement de 1911, les habitants autochtones de Algérie étaient au nombre de quatre millions sept cent mille. Après la campagne de recrutement initiée par le gouvernement, le nombre des engagés et appelés indigènes passa à quatre vingt six-mille cinq cent dix-neuf pour les premiers et à quatre vingt-deux mille sept cent trente et un pour les seconds. D’après les statistiques du ministère de la Guerre, cent vingt mille à cent vingt-cinq mille musulmans participèrent aux combats ; dix neuf mille soixante quinze furent tués et six mille quatre vingt seize portés disparus. Deux régiments, le 2 ème et le 7 eme RTA arboraient à leur retour en Algérie la Fourragère rouge et quatre la Fourragère jaune de la médaille militaire 94 .
La révolte qui éclata à l’automne 1916 dans l’Arrondissement de Batna eut plusieurs causes. L’une d’elles fut la conscription mais d’autres raisons entrèrent en ligne de compte, comme l’action des marabouts et la propagande turco-allemande en faveur de l’émancipation du Maghreb de la tutelle française orchestrée de Berlin, à partir de 1916, par le Comité pour la liberté de l’Afrique du Nord. L’explication la plus évidente resta toutefois le refus opposé par les montagnards à l’enrôlement de leurs conscrits. Le recensement de la classe indigène de 1915 leur apparut comme une menace d’instauration du service militaire obligatoire auquel ils avaient jusqu’alors échappé. Il se disait dans l’Aurès que lors de la bataille de Charleroi, la France avait sacrifié en premier ses troupes indigènes.
Un document classé confidentiel, émanant du cabinet du gouverneur général de l’Algérie et traitant des « troubles insurrectionnels de l’arrondissement de Batna en 1916 » fait état de lettres 95 au contenu révélateur de l’état d’esprit politique d’une partie de la population indigène.
Le rôle des marabouts dans la prise de conscience politique que révèlent ces extraits de lettres fut essentiel, notamment celui joué par la confrérie des Rahmaniya, dont la maison mère était à Tolga, près de Biskra. J’extrais le passage suivant du document confidentiel du cabinet du gouverneur général : « A l’origine de toutes les insurrections indigènes dirigées contre nous, on rencontre toujours plus ou moins ouverte, la main maraboutique. Dans d’arrondissement de Batna, les divers soulèvements de 1859, 1860, 1864, 1871, 1879, 1916, ont placé une confrérie au premier plan : marabouts ou Chioukhs, tous doivent s’incliner devant les dignitaires de ces confréries. Ils vivent dans des zaouïas qui tiennent de la chapelle, de l’école et de l’auberge hospitalière. Ils pratiquent le soufisme 96 qui de dogme en dogme, élève l’initié jusqu’au sommet de l’extase où se consomme l’union mystique avec Dieu. »
La plupart des Rahmaniya de Batna et de Biskra obéissaient à Si Ali Ben Atsmane Ben Amor, fils du fondateur de la zaouïa de Tolga.
En 1916, ces Rahmaniya, sauf ceux des douars entrés en dissidence, demeurèrent dans fexpectative et c’est même un Rahmaniya qui sauva la vie de la femme de l’administrateur civil, monsieur Marseille, et de ses fillettes, lors du sac de Mac-Mahon. Quoiqu’il en soit, l’Insurrection de 1954, à Batna et dans l’Aurès, n’a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Elle avait été préparée par toutes les révoltes précédentes, surtout par celle de 1916.
Un courant favorable à l’indépendance de l’Algérie, existait dès le début du siècle dernier dans les couches éclairées de l’opinion musulmane. Pourtant, comme le souligne Pierre Montagnon 97 , l’accueil fait en France aux militaires comme aux travailleurs civils musulmans, la fraternité d’armes, le comportement humain souvent admiré des cadres français, favoriseront l’émergence d’une nouvelle couche sociale : les anciens combattants foncièrement attachés à la France qui, au contraire de leurs prédécesseurs, n’étaient pas issus des luttes coloniales. Ces Algériens qui avaient le sentiment de se battre pour une patrie, élèveront leurs fils dans cet esprit comme le fit le lieutenant Chibani avec mes cousins René et André et nombre d’entre eux choisiront à leur tour la carrière des armes.
Bien qu’important, le soulèvement de 1916 demeura circonscrit aux massifs de Aurès et du Belezma et les Algériens ne profitèrent pas de la guerre mondiale pour se révolter contre la France 98 .
Les tribus qui se soulevèrent furent les Lakhdar Halfaouïa, les Ouled Soltane, les Ouled Bou Aoun, les tribus du Hodna oriental, les Ouled Ziane et les Saharis, les tribus du djebel Cherchar, les Seguias, les Maadid. Le 17 octobre 1916, le mouvement de résistance à la loi dure depuis la fin du mois de septembre, mais il ne s’est encore agi que de réactions individuelles de montagnards qui tiennent tête au chef de la commune et au sous-préfet ce qui n’a pas de quoi surprendre dans un pays réfractaire à toute autorité. Mais des signes annonciateurs d’un mouvement collectif de grande ampleur vont surgir des profondeurs de l’Aurès et du Belezma, un autre foyer de résistance où déjà de sévères manifestations contre la conscription avaient eu lieu en 1914. En dix huit jours, du 25 octobre au 8 novembre, le parquet de Batna eut à connaître de dix huit assassinats et tentatives qui coûtèrent la vie à cinq Européens et à un notable musulman. Les 21 et 22 octobre, des tentatives de meurtre furent commises à l’encontre de messieurs Rio Battesta, Ucelle et Garsi, ouvriers au Chelia. Le 25 octobre, madame Weigel fut assassinée dans sa ferme de Medina, au cœur de Aurès. Le 27 octobre, le cheikh de M’cil (Belezma) fut tué dans la maison d’un Kebir de Djemaa qui lui avait offert l’hospitalité. Le 31 octobre, monsieur Orsini, bûcheron à Khenchela, fut assassiné par des inconnus. Le 6 novembre, monsieur Souillard, ancien maire d’Aïn-Beïda, adjudicataire d’une coupe de bois, et un de ses bûcherons, Depardona Senti, furent abattus à dix kilomètres de Khenchela.
Ces meurtres n’alertèrent pas pour autant les autorités sur l’imminence d’une révolte mais furent mis sur le compte des bandits d’honneur ou de grand chemin qui, de tout temps, trouvèrent refuge, comme les insoumis et les déserteurs, dans les montagnes de Aurès et des Némencha. 99
En 1916, la guerre avait vidé les garnisons de Constantine, Batna, Khenchela, Tebessa, de leurs soldats, comme le conflit indochinois le fera une quarantaine d’années plus tard, laissant le champ libre à tous les réfractaires à l’autorité de la France. La gendarmerie et le parquet de Batna, débordés, furent très vite dans l’incapacité de juguler une insécurité grandissante. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les gendarmes et le parquet se découvrirent tout aussi impuissants quand survint insurrection de 1954, qu’ils l’avaient été trente-huit ans plus tôt.
Au demeurant, la piste des bandits de l’Aurès sur laquelle on se lança en 1916 et en 1954, n’était pas fausse puisqu’il fut démontré dans l’un et l’autre cas qu’ils avaient partie liée avec la rébellion.
Le bandit le plus célèbre de ce temps était « Benali » Mohamed Ben-Noui. Il était originaire du douar Tilatou et tenait sous sa coupe les habitants du djebel Metlili 100 près d’Aïn-Touta. La spécialité de Ben-Noui était de tendre des embuscades aux voitures de transport public et de rançonner les voyageurs dans la plus pure tradition du Far-West. Etrangement, les diligences qui appartenaient au cheikh Moqaddem Beloudini, adjudicataire du courrier de Mac-.Mahon, Barika et N’gaous, échappaient à l’intérêt du bandit.
Lorsque la révolte éclata, il apparut que Ben-Noui avait changé de maître et qu’il était devenu l’homme de main du cheikh de Seggana et le bras armé de l’insurrection. Mais celui qui joua le double rôle de chef politique et mystique de la révolte était le cheikh de Seggana qui trouvera appui auprès de la confrérie des Rahmaniya, comme Mokrani avait, en 1871, sollicité l’aide du forgeron Haddad qui était le chef de la confrérie des Rahmaniya dans le Nord. Quand des feux commencèrent à s’allumer le soir sur les crêtes, transmettant des messages convenus, on commença à comprendre que les crimes qui avaient été perpétrés n’étaient pas que des actes de pur banditisme. Partout commençait à se répandre le bruit que la France n’avait plus de soldats et que sa dernière troupe n’avait pas osé tirer sur les moudjahidins qui galopaient dans la plaine de Batna, en brandissant l’étendard du prophète et en appelant au djihad que prêchait le cheikh Moqaddem de Seggana. Ce dernier affirmait que toute l’Algérie résisterait à la conscription et à la levée des travailleurs d’usine qui, enlevant tous les hommes valides de vingt à quarante-cinq ans, allaient faire le vide dans les douars et condamner à la famine la population.
Or, les conscrits musulmans représentaient à peine 2,7 % de la totalité de la population indigène et seulement 1,3 % des Français musulmans de l’arrondissement de Batna, contre 16,50 % de la population française d’Algérie pour les appelés appartenant à la communauté européenne que l’on n’appelait pas encore pieds-noirs. Ces mêmes pourcentages de conscrits des deux communautés se retrouveront dans l’armée d’Afrique, au cours de la seconde guerre mondiale. On a tendance à occulter le fait que cette armée comptait autant de combattants pieds-noirs que Français musulmans, malgré la disproportion des populations en présence et qu’elles acquittèrent à parité le prix du sang.
Pourquoi l’ordre de tirer ne fut-il pas donné ? Parce que la France, en 1916 comme en 1954, n’était pas en guerre contre les Chaouïas de l’Aurès qu’elle considérait comme ses ressortissants et que les soldats devaient attendre qu’on leur ait tiré dessus pour pouvoir ouvrir le feu à leur tour.
Le 11 novembre 1916, le sac de la ferme Grangier, à douze kilomètres de N’Gaous, marqua le début officiel du mouvement insurrectionnel.
Monsieur Kellermann, gérant de la ferme, fut prévenu par Hellal Mokhnache Ben Saïd, son garde (Assés), que des troubles graves venaient d’éclater. Milloud Ben Hamou, un Kabyle, au service du cheikh de Saggane, lui annonça que « La Boublique » (République) régnait de Lambèse à Barika, en passant par Mac-Mahon. Les huit khammés se rassemblèrent en armes dans la cour de la ferme. Sur ces entrefaites, le cantonnier Derras Saïfi Ben Lakhdar, vint dire à monsieur Kellermann qu’il avait rencontré des cavaliers arabes qui galopaient vers Barika et qui lui avaient dit avoir vu à Gouriane un grand rassemblement d’indigènes à pied et à cheval qui clamaient : C’est ce soir la « Boublique » ! Entre 19 h et 19 h 30, monsieur Kellermann décida de se rendre à N’gaous ou Barika pour alerter les autorités sur ce qui se tramait. Il partit avec son fils à travers champs et parvint à N’gaous vers 22 h 30 où il alerta la gendarmerie. Quelques heures après, les gendarmes que commandait le brigadier Pastor arrivèrent à la ferme. Elle avait été pillée et partiellement incendiée. Le 12 novembre, vers 7 heures du matin, un télégramme annonça au gouverneur général de l’Algérie le drame qui s’était déroulé à Mac-Mahon 101 au cours de la nuit. Le sous-préfet de Batna, monsieur Casinelli et l’administrateur d’Aïn-Touta, monsieur Marseille, venaient d’être assassinés par des Ouled-Aouf.
Le conseil de révision que présidait le sous-préfet, assisté du commandant de Boerio, chef d’escadron au 3 ème spahis, s’était déroulé dans le calme. A l’exception des Ouled-Aouf, les douars du Nord convoqués à ce conseil (Ouled-Chelih, Tahanent, El-Ksour, Briket et djebel Groun) avaient présenté cent quarante deux conscrits dont vingt-huit seulement furent déclarés bons pour le service armé et vingt-deux pour le service auxiliaire.
A 18 heures, le sous-préfet rendit compte télégraphiquement de ces résultats et ajouta à son télégramme les lignes suivantes : « Les inscrits du douar Ouled-Aouf, ainsi que je l’exposais dans mon télégramme du 8 novembre, ne se sont pas présentés et 10 Kébars sur 12 ont refusé amener conscrits. J’ai envoyé administrateur adjoint avec cavalier sur les lieux,, mais je crois que les Ouled-Aouf, tribu animée de tout temps d’un mauvais esprit, ne céderont pas facilement et que les troupes que j’ai demandées pour Belezma devront également intervenir dans la région . » Ce fut là le dernier acte administratif du sous-préfet Casinelli.
Il est trois heures du matin. Les massifs environnants se couronnent de feux, véritables télégraphes transmetteurs de mots d’ordre. Des bandes armées commandées par « Benali » Mohamed Ben-Noui et formées de cavaliers et de piétons, hommes, adolescents, encerclent le bordj administratif de Mac-Mahon qui est une sorte de caravansérail.
A trois heures quinze, la porte latérale et la grande porte centrale du bordj cèdent sous la poussée des assaillants. La fusillade crépite. Sommairement vêtus, monsieur et madame Marseille et leurs fillettes se précipitent hors de leurs appartements. Monsieur Marseille est blessé au genou. La famille revient sur ses pas et s’enferme. Madame Bisquera et son mari, médecin de colonisation, portant un tout jeune enfant, ont franchi le mur de séparation sud du bordj , traversé la cour et frappé à la porte de l’appartement des Marseille. N’obtenant pas de réponse, ils ont regagné sous la fusillade leur résidence où ils se sont barricadés. Cette initiative et l’intercession de leurs employés de maison leur sauveront la vie. La cour est investie. Les deux cavaliers de la tribu des Ouled-Aouf qui gardaient le bordj  : Abdallah Ben Mohamed et Maatongui Ahmed Ben Mohamed, complices ou craignant pour leur vie, n’ont pas tenté de contenir l’invasion, ni essayé d’avertir leur chef.
Traduits devant un conseil de guerre, ils bénéficieront d’un non-lieu, faute pour l’accusation d’avoir pu rassembler contre eux des charges suffisantes. Des pillards ont réussi à pénétrer dans les appartements de l’administrateur, qu’ils ont incendié après avoir fait main basse sur l’argent, le linge, les bijoux. L’administrateur, sa famille et le sous-préfet sont parvenus à s’enfuir et à atteindre la porte principale. Là, ils se séparent. Les Marseille prennent le chemin de droite pour tenter de gagner le village, le sous-préfet tente de fuir par celui de gauche mais il est rattrapé et frappé de plusieurs coups de matraque. Il parvient à se relever et tente de regagner le bordj . On le retrouva mort dans la cour, à une dizaine de mètres du couloir d’entrée du bâtiment. D’autres insurgés achevaient pendant ce temps monsieur Marseille à coups de couteau et de bâton en l’injuriant : « Tiens cochon, tiens salaud  ! »
Les émeutiers sont au nombre de quinze cents à deux mille, originaires principalement des douars Tilatou, Briket et Ouled-Aouf et se sont emparés des vingt-quatre fusils de guerre et des caisses de munitions que contenait l’armurerie du bordj . Le moqqadem des Rahmaniya, Sahraoui Mohamed Ben Ammar Ben El Amri, est accouru à dos de mulet avec son fils, de sa mechta de Gouaref, à quatre kilomètres de Mac-Mahon. Il parvient à arracher madame Marseille et ses fillettes aux mains des meneurs. Arrive « Benali » Ben-Noui qui dirige le sac du bordj et a ordonné de l’incendier. Il traite le marabout de « tahane » (proxénète) et lui crie : « Eloigne-toi pour que je tue aussi ces roumis ! » A force de supplications, le marabout obtient de Ben-Noui qu’il les épargne. Le moqqadem les conduit à cinq cents mètres de là, chez son cousin Reddah pour les mettre à l’abri de Ben-Noui et de ses hommes.
Une petite garnison d’une vingtaine de zouaves appartenant au 3 eme régiment est cantonnée à l’extrémité du centre de colonisation.
Des insurgés ont dressé un barrage et guettent l’arrivée des colons et des soldats. D’autres saccagent et pillent les boutiques de Benhammou, un mozabite, et de Benchoucha, un israélite. Ferrandi, le cantonnier, a pu fuir à temps. Clapier, le boucher, s’est caché dans son grenier avec sa famille. D’autres Français ont couru alerter les zouaves.
Les membres du conseil de révision et les gendarmes, logés chez l’hôtelier Tacon, sortent dans la rue pour prêter main forte à la troupe.
Le cheikh de Briket, Louchène Rahmani Ben Mohamed, part au grand galop chercher des secours. Pendant ce temps, la gare « d’Aïn-Touta-Mac-Mahon », située à deux cents mètres du bordj , est saccagée. Le chef de gare, Pellegrini, sa femme et son enfant, sont recouverts de leurs burnous par deux gardes lignes : Lhassinat Mohamed et Amaza Rabah, qui les conduisent jusqu’à leurs cabanes pour les cacher. Ils déclarent aux rebelles que la famille Pellegrini est partie la veille mais la femme de Lhassinat qui avait elle aussi refusé de trahir ses hôtes, est assassinée.
Les dix-neuf zouaves du sergent-chef Louis Torregrossa ont rejoint Mac-Mahon. Les gendarmes Pierre Bovaquet, Félix Muselli et Daniel Frandon, se sont joints à eux. Parvenus aux abords du bordj , la petite troupe est accueillie par un feu nourri auquel elle riposte. Au cours de ces échanges, une balle traverse la cuisse du gendarme Frandon.
Les gendarmes trouvent refuge dans « la maison Meyere ». Un cheikh de Aurès, du douar Bouzinah, Djebaïli Abdelkader, qui se trouvait à Mac-Mahon pour percevoir les impôts de son douar , accompagne les zouaves en criant « Vive la France ». Vers quatre heures quinze du matin, les soldats, parvenus à l’entrée du bordj , dispersent les mutins par des feux de salve.
A neuf kilomètres de Mac-Mahon, la maison forestière des Tamarins a été attaquée. Le brigadier des eaux et forêts Terrezano a été assassiné et la maison forestière pillée comme celle de monsieur Ottavi qui se trouvait à ce moment là à Batna avec sa famille. C’est à lui que mes parents louèrent de 1931, année de leur mariage, à 1937, date de son inondation par la crue subite d’un oued, la maison que nous habitions dans le quartier de Laverdure, à proximité de l’atelier de forge de mon père. De nombreux Européens durent d’avoir échappé au massacre à la présence d’esprit du conducteur d’un train de marchandises qui les prit à son bord avant de rétrograder à toute vapeur pour retourner à El-Kantara. A la ferme Raynal, un Chaouïa prévint monsieur Raynal et son fils que tous les roumis de Mac-Mahon étaient morts et qu’il leur fallait quitter leur ferme au plus vite. Ils s’enfuyaient en voiture par la route de Batna, quand ils reconnurent un cavalier qui brandissait un sabre, en faisant mine de les poursuivre. Il s’agissait de Lebchek Taïeb. Pour toute réponse, monsieur Raynal lui montra son fusil. D’autres cavaliers armés tentèrent sans succès de leur barrer la route. Les obsèques du garde forestier Terrezano eurent lieu à Batna, en présence du maire, monsieur Mauduit, et de l’ensemble de la population européenne qui réclamait une répression impitoyable.
Les 72 ème et 91 ème RI furent retirés du front pour être envoyés dans Aurès. Au total, seize mille hommes participèrent à l’expédition punitive.
L’officier supérieur qui commandait aux troupes chargées de rétablir l’ordre était le général de Bonneval. Il partit le 23 novembre 1916 de Mac-Mahon en direction de Barika, à la tête d’une colonne mobile forte de cinq compagnies d’infanterie, de deux escadrons et d’un peloton de cavalerie, de trois sections de mitrailleurs et d’une section de 65 de montagne. Cinq mois furent nécessaires au général de Bonneval pour réprimer la sédition qui s’était étendue au nord de l’Aurès, touchant les communes mixtes d’El-Madher, Chemora, Aïn-Kercha, Aïn-Fakroun, mais épargnant relativement le quadrilatère : Khenchela-Batna-Biskra-Khanga-Sidi-Nadji. La majorité des actions eurent lieu en dehors de ce quadrilatère, notamment dans les monts du Belezma, du Metlaoui, du Metlili, du Zellatou et de l’Ahmar-Khaddou. Bien que sollicitées par les fractions rebelles du Belezma, les tribus de l’Aurès, s’étaient tenues à l’écart du mouvement insurrectionnel lors de l’attaque de Mac-Mahon. On estima officiellement à vingt pour cent le nombre des tribus de l’arrondissement de Batna qui participèrent effectivement à la révolte, mais la population des tribus non belligérantes était plus ou moins acquise à la cause du Cheik de Seggana et de son allié « Benali » Mohammed Ben-Noui, le détrousseur de diligences qui fut arrêté dans le douar Sefiane. Le bilan des victimes s’établit à vingt-huit tués chez les Européens et la troupe, et à deux cents à trois cents tués chez les insurgés. Trois mille sept cent cinquante neuf fusils et pistolets furent récupérés par l’armée. Les troupeaux abandonnés par les tribus en fuite furent saisis et intégrés aux troupeaux communaux.
Le conseil de guerre de Constantine était compétent pour connaître de la majorité des cas, mais le conseil de guerre de Batna eut à juger quarante-cinq affaires d’insoumission, de désertion, de rébellion avec armes, d’homicides volontaires, d’association de malfaiteurs, de pillages en bande. Sur trente-sept cas d’insoumission, le conseil de guerre prononça un seul acquittement, les autres accusés étant condamnés à des peines de deux à cinq ans de prison. Les déserteurs furent condamnés à des peines de trois ans à cinq ans d’emprisonnement et un prévenu à deux ans de prison pour rébellion. « Benali » Mohammed Ben-Noui, condamné à mort, fut exécuté en public à Mac-Mahon.
En 1916, les familles d’Ermand, d’Auguste et de Léon Marin habitaient le domaine d’El-Madher. Florence, leur sœur aînée, s’était mariée avec Ernest Urberger et était partie vivre à Batna. Victor avait quitté la région. Marie-Louise était morte à Batna, à soixante ans, le 11 décembre 1912. Quand l’insurrection éclata, la ferme, trop isolée, trop proche aussi du djebel Bou-Arif, fut évacuée vers la fin du mois de novembre 1916 sur les conseils de l’armée comme elle l’avait été lors du déclenchement de la révolte de Mokrani en 1871. Isidore ne revit jamais sa ferme. Le nouvel exode qui lui était imposé acheva de ruiner le peu de forces qu’il avait épargnées après des années de labeur acharné. Il craignait que son domaine soit incendié, le bétail massacré en son absence. Il mourut à Batna le 11 décembre 1916, quatre ans jour pour jour après Marie-Louise, et c’est son gendre, Ernest Urberger qui déclara son décès à la mairie de la ville.
La répression de l’insurrection ne mit pas un terme à l’insécurité qui continua de régner dans l’Aurès. Ainsi, en 1917, l’aviation, déjà, dut intervenir contre des bandes armées. Il s’agissait de l’escadrille n° F-306 que commandait le capitaine Laurent. Elle était basée à Biskra. Les appareils de cette escadrille étaient des Henri Farman qui s’avérèrent insuffisamment robustes pour supporter la dureté des opérations dans l’Aurès et la région de Batna. Trois appareils furent perdus accidentellement. En 1926, le douar Ouled-Aouf, dans la commune mixte d’Ain-Touta, se souleva à nouveau. La commune mixte d’Arris, en plein cœur de l’Aurès, garda sa réputation de zone sensible que ne démentira pas le déclenchement de l’Insurrection de 1954 qui, au contraire de toutes les révoltes qui l’avaient précédée atteindra son objectif : l’indépendance de l’Algérie. On dit que de jeunes révoltés de 1916 furent parmi les premiers, la cinquantaine passée, à rejoindre Mostefa Ben Boulaïd dans le maquis.
Chapitre III. Chronique d’une vie heureuse à Batna

L’enfance, mon quartier au temps jadis
Durant toutes nos années d’enfance, ma sœur, mon frère et moi ne manquâmes jamais de rien, ignorants comme nous l’étions des sacrifices en tous genres que notre train de vie même modeste, imposait à nos parents. Mon père était fier de son métier mais il nous en taisait les difficultés et les fatigues. Quand il commença à me solliciter pour faire de petits travaux à l’atelier, je compris mieux combien ce travail était dur et ne l’en admirais que davantage.
Nous ne devions jamais déchoir. Il avait la fierté atavique de ses ancêtres maltais et provençaux. Sa mère, qu’il chérissait, lui avait fait promettre à sa mort qu’il ne devrait jamais cesser de veiller sur ses frères et sœurs. C’était un homme de cœur tout autant que de devoir. Il respecta à la lettre ses engagements. C’est ainsi que lorsque la plus jeune de ses sœurs, Louise surnommée Lolotte, mourut pendant la seconde guerre mondiale des suites des brûlures provoquées par un réchaud à alcool tandis que son mari était au front, George, leur fils qui avait mon âge (5 à 6 ans), vint vivre avec nous. Louis le menuisier, qui travaillait avec ses frères à l’atelier mourut à son tour en 1943 pendant la campagne de Tunisie. Christian, Marie-Laure, Monique et leur mère vinrent également vivre chez nous. La petite maison dans laquelle nous nous étions installés à l’automne de 1937 devint trop petite pour nous contenir tous. Pourtant je me souviens de cette époque comme d’une période heureuse de ma vie.
J’avais deux ans quand la guerre de 1939-1945 éclata. Mon père appartenait à la classe 1925. Il avait accompli son service militaire du 14 mai 1925 au 28 avril 1926 et avait été engagé en Syrie contre les Druses. Après une période d’instruction en 1938, il fut incorporé le 1 er septembre 1939 à Constantine où ses compétences techniques lui valurent d’être affecté à l’atelier de son régiment. Il resta donc en Algérie. C’est alors que ma mère tomba gravement malade. Son oncle et sa tante que nous appelions « l’oncle et la tante Negremont » nous hébergèrent ma sœur et moi. La « drôle de guerre » étant terminée, mon père fut envoyé en permission illimitée (mention qui figure sur son livret militaire) le 19 juillet 1940. Afin de lui laisser le temps de reprendre en main son atelier et de permettre à ma mère de se rétablir, je demeurais chez l’oncle et la tante Negremont tandis que ma sœur Christiane retournait vivre rue Saint-Germain. Il y avait chez eux beaucoup de livres et malgré mon jeune âge, j’étais passionné par la lecture d’un périodique qui s’appelait Sciences et voyages auquel Guy Negremont était abonné. Il possédait tous les numéros de cette revue depuis sa création, qu’il conservait dans des reliures superbes illustrées de photos d’animaux sauvages.
Ma passion pour la nature vient des lectures que je fis à cette époque. Je pouvais rester des heures à lire des histoires d’anticipation qui terminaient chaque numéro. L’oncle Negremont qui avait été un combattant de la grande guerre possédait une série de Larousse consacrée à ce premier conflit mondial. Je regardais les photos qui illustraient ces livres à son insu car elles montraient des cadavres horriblement mutilés, des troncs d’hommes, des membres épars. Il fut obligé de les mettre sous clef.
La tante Negremont faisait des prodiges pour me ramener du marché une banane ou une orange qui étaient devenus des fruits très rares pendant la guerre. Elle y parvenait. Je me souviens encore d’une magnifique boite de soldats de plomb que l’oncle Negremont avait réussi à trouver pour moi à Constantine. J’ai eu très tôt un meccano que je passais des heures à monter et démonter.
C’est également eux qui m’offrirent une magnifique voiture Renault à pédales, de couleur verte, sur le siège de laquelle je promenais un gros lapin blanc qui disparut un jour mystérieusement. Je sus plus tard qu’il avait terminé sa vie dans une casserole. Lorsque mon frère Michel naquit en 1941 et que l’oncle et la tante Negremont m’emmenèrent à la maternité pour que je puisse le voir, ma mère, heureuse, me dit : « Alors, il est beau ton petit frère  ! » Je refusai de le regarder et lui dis : « J’en veux pas ! Tu peux le mettre à la poubelle ! » Ainsi manifestai-je précocement un caractère pas forcément affable ! Lorsque ma mère se remémorait notre enfance, elle s’étranglait toujours de rire quand elle nous racontait cet épisode.

L’arrivée de Marie-Camille Peynoche en Algérie
Ma mère est née le 1 er mars 1914 dans un petit village du Limousin : la Lathiere. Mes arrière-grands-parents, Marcellin et Maria Sauvent, étaient des paysans. Ils avaient trois garçons et trois filles dont ma grand-mère, Louise, qui, elle, eut trois enfants : Louis, Léon et la benjamine, ma mère, Marie-Camille qui avait six mois quand la guerre de 1914-1918 fut déclarée. Son grand-père était mort accidentellement peu de temps avant le commencement du conflit. Il s’était rompu la colonne vertébrale en sautant par-dessus les feux de la Saint-Jean. Mon grand-père fut le premier des trois garçons de la famille à être appelé sous les drapeaux. Il appartenait au 1 er régiment d’infanterie (numéro matricule : 1297). Ma mère ne l’a pas connu car il fut tué à Beauséjour (Marne), le 8 septembre 1914. Ma grand-mère maternelle se retrouva veuve avec trois enfants. Le second des fils de mon arrière-grand-mère ainsi que deux de ses gendres furent tués à leur tour. Il lui restait un fils et trois filles dont deux étaient veuves, ainsi que six petits enfants. La famille resta à la ferme jusqu’à la fin de la guerre, les femmes remplaçant les hommes dans les travaux des champs. Puis ma grand-mère partit pour le bourg où elle trouva du travail dans un château. Ma mère m’a souvent parlé de la petite maison qu’elle habitait alors. Il y avait un puits à l’entrée, puis trois marches et l’on pénétrait dans une grande pièce qui comportait deux alcôves dans lesquelles dormaient Louis et Léon puis une grande cheminée où l’on cuisait le repas sur la braise. Accroché à une crémaillère, un chaudron dans lequel la soupe réchauffait. Il y avait aussi une grande table et une maie qui servait à pétrir la pâte à pain. Ma mère n’avait que quatre ans mais tout, me disait-elle durant l’été 2001, était demeuré gravé dans sa mémoire. Elle me raconta encore le jardin qui fournissait à profusion fruits et légumes. Louis, alors âgé de treize ans, manifestait un vif intérêt pour la mécanique. Dans le bourg, on l’appelait en patois limousin « lou farassou », le bricoleur. Léon passait ses journées dans les bois.
Puis ma grand-mère quitta le bourg pour Saint-Léonard de Noblat où elle trouva du travail dans une fabrique de porcelaine. Louis apprit le métier de mécanicien. Mon arrière-grand-mère habitait une maisonnette près de la gare de Bujaleuf et du château du Chalard. Le châtelain avait fait construire trois ou quatre maisons dans lesquelles il logeait gratuitement des veuves et blessés de guerre. La seule contrainte dont ma mère se souvenait était la coupure du courant à partir de huit heures du soir. Ma mère et ses frères passaient les vacances avec leurs cousins, chez leur grand-mère. Elle se rappelait un petit bois (le bois des Amoureux) où elle allait chercher l’eau à la source, de la rivière où l’on lavait le linge, des visites à la famille et aux amis qui se faisaient à pieds à défaut d’autre moyen de locomotion. Elle longeait la voie ferrée et l’orée du bois. Elle partait tôt le matin avec sa mère et ses frères car il fallait du temps pour arriver au château du Chalard d’où ils ne repartiraient que le lendemain.
Ma grand-mère mourut le 23 décembre 1927 à l’âge de quarante deux ans. La vie de ma mère allait changer du tout au tout. Sa marraine, la « tante Negremont », décida de l’amener à Auch où son mari était maître bottier militaire. Elle était bonne élève et son statut de pupille de la nation lui aurait permis de faire des études secondaires et même supérieures mais les adjurations de la directrice de son école et de ses tuteurs se heurtèrent à sa volonté inflexible d’apprendre le métier de couturière. Ces derniers se résignèrent donc et l’inscrivirent dans une école spécialisée où elle apprit ce métier. Ma mère avait quinze ans quand l’« oncle Negremont », grand combattant de la première guerre mondiale, obtint son affectation en Algérie, au troisième spahi qui était cantonné à Batna. Elle m’a écrit à 88 ans son bonheur de découvrir un nouveau pays. C’était au mois de février 1930. « La traversée en bateau fut mon premier voyage. Je me souviens d’une mer démontée. Le pont s’était peu à peu vidé. Tous les passagers ou presque étaient malades. Sur la mer rien d’autre n’attirait l’œil que les crêtes blanches des vagues qui accusaient une teinte grisâtre. J’avais pourtant tellement rêvé de la Méditerranée et de ses flots bleus ! Dans la salle à manger, à chaque mouvement du bateau, un passager se levait le cœur au bord des lèvres et la sueur au front pour aller respirer, accroché à la lisse, de larges goulées d’air pur.
A cet instant je maudissais ma soif d’aventures puis j’aperçus ma première bande de dauphins. Ils bondissaient hors de l ’eau et replongeaient pour réapparaître, leur peau ruisselante d’eau faisant au soleil enfin apparu comme un éclat d’or aussitôt noyé dans le bleu de plus en plus profond de la mer. Puis j’aperçus à l’horizon comme un nuage sombre dont les contours se dessinèrent peu à peu pour former des collines constellées de points blancs. Le pont se repeupla comme par enchantement après que le commandant eut annoncé notre arrivée prochaine dans le port de Philippeville. Encore quelques manœuvres et nous accostâmes. Notre navire était environné de barques de pêche et d’embarcations de plaisance dont les passagers nous faisaient de grands signes.
Assis sur les rochers de la jetée, de jeunes musulmans affectaient l’indifférence. Le soleil d’hiver brillait dans un ciel bleu sans nuage et faisait étinceler l’eau du port. Les façades des maisons étaient éclaboussées de lumière. Quel contraste avec les brumes, la pluie, la neige de l’autre rive.
Quel beau pays ! Les orangers, les citronniers embaumaient. L’air sentait si bon ! Quels chatoiements de couleurs ! Quelle variété de peuples ! Toutes les races paraissaient s’être données rendez-vous sur ce port. Des Arabes se promenaient nonchalants et superbes, drapés dans leurs burnous à larges plis, au milieu d’Européens en costume de ville, de mozabites aux larges culottes bouffantes, de juifs en habits traditionnels, de dockers et pêcheurs maltais, italiens, français, espagnols, arabes, noirs, qui s’interpellaient joyeusement dans leurs langues mêlées. Les élégantes Européennes côtoyaient les femmes musulmanes en haïk qui ne laissait apparaître que leur regard sombre et mystérieux.
Vint le moment du départ pour Batna. J’allais trouver une ville de garnison à l’ordonnance sévère, peuplée de quelques centaines d’Européens, de quelques milliers d’Arabo-berbères et d’un nombre indéterminé de militaires de toutes armes : tirailleurs, zouaves, spahis... »
L’oncle et la tante Negremont et ma mère passèrent une quinzaine de jours à l’hôtel puis louèrent, dans le quartier de Laverdure, une petite maison qui appartenait à un certain monsieur Cottarel et qui avait un mur mitoyen avec un atelier de forge et charronnage que deux frères, Aimé et Marcel Marin, avaient ouvert un an plus tôt.
Marie-Camille se mit en quête d’un emploi. Bien que la couture pour homme, ne l’intéressât pas, elle se résigna à travailler chez un tailleur car il y avait très peu de couturières à Batna et aucune qui puisse employer. Le magasin et l’atelier étaient à l’enseigne du Chevalier Bayard . L’employeur de maman s’appelait Joseph Khalifa mais tout le monde l’appelait « Soso ». Il travaillait principalement pour l’armée mais au magasin, en plus d’articles militaires, il vendait de la mercerie et des vêtements de confection.
En fait, au Chevalier Bayard , on vendait un peu de tout et c’était madame Khalifa qui s’en occupait avec l’aide de ma mère à laquelle ce métier plut très vite. Elle aimait ce commerce à cause de la variété des gens qu’il lui permettait de côtoyer. Ses patrons étaient gentils. Ils n’avaient pas d’enfant et s’étaient attachés à elle. Elle devint l’amie de leur nièce qui avait son âge. Elle était invitée dans toutes les fêtes juives. On l’appelait la juive de France à cause de sa blondeur et de ses yeux bleus et ses patrons l’avaient affublée du diminutif de « Michette ». Lorsque monsieur et madame Khalifa partaient faire une cure en France, ils lui confiaient la garde de leur magasin. Elle travailla chez les Khalifa jusqu’à son mariage.
Elle avait dix-sept ans. La proximité de l’atelier et de la maison qu’elle habitait avait facilité leur rencontre, mais, nous a-t-elle avoué à l’occasion d’une visite qu’Emmanuelle et moi lui avions rendue au mois de décembre 2001, « J’avais bien sûr remarqué ton père qui était plutôt beau garçon avec ses cheveux noirs de geai, son regard sombre et sa fossette au menton. Mais c’est au bal du 14 juillet, sur la place de l’église, que ses talents de danseur ont achevé de me séduire. (...) A vrai dire, l’oncle et la tante Négremont ne prisaient que médiocrement cette liaison en raison de mon âge sans doute, mais aussi à cause d’un soupçon de préjugé à l’encontre d’un Européen un peu métèque. Ils apprendraient à connaître et à aimer ce gendre auquel ils avaient initialement préféré un militaire affecté à la garnison de Batna dont ils avaient fait la connaissance sur le bateau. L’adjudant-chef Petit était aussi roux que ton père était brun et ma mère de s’exclamer dans un éclat de rire : que voulez-vous, je n’aimais pas les rouquins. » Quoiqu’il en soit, le charme latin d’Aimé Marin avait opéré et sa décision une fois prise, rien, comme d’habitude, ne ferait plus changer Marie-Camille Peynoche d’avis. Elle épousa mon père à Batna le 1 er décembre 1931.
Quand l’oncle et la tante Négremont déménagèrent du quartier de Laverdure pour aller habiter à proximité du collège, dans une grande maison qu’ils louèrent à monsieur Rufino, mon oncle Marcel et ma tante Anita se portèrent acquéreurs de la maison qu’ils avaient libérée.
Après leur mariage, mes parents louèrent à monsieur Ottavi une maisonnette située non loin de l’atelier, à proximité de l’oued Karouby. Elle disposait d’un jardinet et d’une grande cour où ils élevaient quelques volailles et trois ou quatre lapins. Ils possédaient un chien qu’ils appelaient Prince . Leur distraction du dimanche consistait en de longues promenades à bicyclette dans la campagne environnante. Ils allaient parfois au cinéma mais c’est surtout la lecture qui les passionnait. Ma sœur Christiane naquit deux ans après leur mariage. L’oncle et la tante Négremont habitaient encore à proximité de l’atelier à cette époque.

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