Corps sexué, corps genre : une géopolitique

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Fidèle à son esprit initial, L'Homme et la Société continue la lutte pour l'auto-émancipation. Ce volume traite du genre, dominant débats contemporains et études féministes. Ce n'est pas sans conséquence politique : selon Mitchell la lutte pour l'égalité des sexes risque d'être oubliée dans le reproche d'hétéronormativité, comme le fait Judith Butler. Les luttes pour l'homosexualité et pour l'égalité se concurrenceraient au profit du genre. Il s'agit de déjouer une approche du genre qui rend illisible l'oppression et l'occulte, en s'enfermant dans l'identité au détriment du social.

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Date de parution 01 octobre 2017
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EAN13 9782336799551
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’HOMME ET LA SOCIÉTÉ

REVUE INTERNATIONALE
DE RECHERCHES ET DE SYNTHÈSES EN SCIENCES SOCIALES
**
*
FONDATEURS
Serge JONAS † et Jean PRONTEAU †

DIRECTEURS
Pierre BRAS et Claude DIDRY

COMITÉ DE RÉDACTION
Michela BARBOT (IDHES, ENS Paris-Saclay, CNRS), Pierre BRAS (University of California,
Paris), Francesca BRAY (University of Edinburgh), Ioana CÎRSTOCEA (CESSP-CSE, CNRS),
Delphine CORTEEL (REGARDS, Université de Reims), Laurence COSTES (CPN, Université
d’Évry-Val d’Essonne), Christophe DAUM (DySoLab, Université de Rouen Normandie), Claude
DIDRY (CMH, ENS, CNRS), Camille DUPUY (DySoLab, Université de Rouen Normandie),
Jean-Pierre DURAND (CPN, Université d’Évry-Val d’Essonne), Dominique GLAYMANN
(LIPHA, Université Paris-Est), Abdelhafid HAMMOUCHE (Clersé, Université de Lille 1), Judith
HAYEM (Clersé, Université de Lille 1), Bernard HOURS (CESSMA, Université Paris Diderot,
INALCO, IRD), Salvador JUAN (CERREV, Université de Caen Normandie), Michel KAIL,
Florent LE BOT (IDHES, Université d’Évry-Val d’Essonne, CNRS), Corine MAITTE (ACP,
Université Paris-Est Marne-la-Vallée), Margaret MANALE (CNRS), Stéphane MICHONNEAU
(IRHiS, Université Lille 3), Louis MOREAU DE BELLAING (Université de Caen Normandie),
Pierre ROLLE (Université Paris X), Monique SELIM (CESSMA, Université Paris Diderot,
INALCO, IRD), Richard SOBEL (Clersé, Université de Lille 1), Sophie WAHNICH (IIAC-TRAM,
EHESS, CNRS).

COMITÉ SCIENTIFIQUE
Michel ADAM, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Alain BIHR, Monique
CHEMILLIERGENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Christine
DELPHY, René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Colette GUILLAUMIN,
Pierre LANTZ, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Numa MURARD, Sami NAÏR, Gérard
RAULET, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN, Mahamet TIMERA,
Dominique VIDAL.

RÉDACTION
Anne-Sophie DÉCRIAUD (éditrice) – anne-sophie.decriaud@ens-paris-saclay.fr
MSH Paris-Saclay c/o ENS Paris-Saclay
61 avenue du président Wilson 94235 Cachan cedex
Contact : revue.homme.et.societe@gmail.com

© L’Harmattan et Association pour la recherche de synthèse en sciences humainesL’HOMME ET LA SOCIÉTÉ

REVUE INTERNATIONALE
DE RECHERCHES ET DE SYNTHÈSES EN SCIENCES SOCIALES






Corps sexué, corps genré :
une géopolitique


Coordonné par
Pierre BRAS



Revue publiée avec le soutien de la MSH Paris-Saclay (USR 3683)



© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISSN : 0018-4306
EAN Epub : 978-2-336-79955-1Sommaire
Couverture
4e de couverture
Titre
Copyright
Sommaire
ÉDITORIAL
Michel KAIL
Renouveau politique ? !
In Memoriam
Sophie WAHNICH
Pour Miguel
Bernard HOURS
Georges Balandier : une figure majeure de l’intelligibilité du politique
Dossier
Pierre BRAS
Introduction. Querelles transnationales sur l’oppression et le sexe
Juliet MITCHELL
Genesis of Psychoanalysis and Feminism/ Genèse de Psychanalyse et féminisme
Juliet MITCHELL
Débattre de la différence des sexes, de la politique et de l’inconscient
Observations de Jacqueline Rose
Michel KAIL
Juliet Mitchell répond à Judith Butler. Nietzschéisme, anti-naturalisme, matérialisme
Howard CHIANG
Égalité des relations intimes et Soi(s) transparent(s) : reconnaissance juridique du
mariage transgenre à Hong Kong
Assumpta SABUCO I CANTÓ
Fragmenter le corps, fragmenter les droits
Hors-dossier
Petr KOUBA
Être visible, devenir invisible et la capacité de voir. L’émigration rom comme
événement politique
Notes critiques
Isabel MORANT
Geneviève Fraisse à contre-courant
Caroline GOLDBLUM
Françoise d’Eaubonne, à l’origine de la pensée écoféministeLinda BERTELLI et Marta EQUI PIERAZZINI
« Le thème est l’authenticité ».
Une analyse de Carla Lonzi à travers le processus d’écriture de Vai pure. Dialogo con
Pietro Consagra
Marie BAUDRY
Corps et mémoire
C.D.
Lire Vernon Subutex 1, 2 et 3 de Virginie Despentes
Alizée DELPIERRE
Disparaître pour servir : les nounous ont-elles un corps ?
Catherine NESCI
Le terrorisme antiavortement aux États-Unis.
Richard WOLIN
Heidegger : la question juive
Comptes rendus
Stefania Ferrando
Geneviève FRAISSE, À côté du genre. Sexe et philosophie de l’égalité, Lormont, Le
Bord de l’eau (Diagnostics), 2010, 469 p.
Louis Moreau de Bellaing
Mariana SAAD, Cabanis. Comprendre l’homme pour changer le monde, Paris,
Classiques Garnier, 2016, 309 p.
Louis Moreau de Bellaing
Marie-Laure DIMON & Michel BROUTA (dir.), Sortir de la masse ? Psychanalyse et
anthropologie critique. Les « rencontres-débats du CIPA », Paris, L’Harmattan
(Psychanalyse et civilisations), 2014, 268 p.
Louis Moreau de Bellaing
Charles-Henri PRADELLES DE LATOUR, La Dette symbolique. Thérapies
traditionnelles et psychanalyse, Paris, EPEL (Essais), 2014, 341 p.
Louis Moreau de Bellaing
Marcel BOLLE DE BAL-LECLERCQ, Éloge du bon phallocrate. Mon idéal d’homme
féministe, Paris, L’Harmattan, 2015, 157 p.
Louis Moreau de Bellaing
Catherine ZITTOUN (dir.), Sommes-nous bientraitants avec nos enfants ?,
RueilMalmaison, Doin éditeurs
Montrouge, Éd. John Libbey Eurotext (Polémiques), 2015, préface de Pierre Rabhi,
298 p.
Louis Moreau de Bellaing
Bernard CASTELLI & Monique SELIM (dir.), Réparer les inégalités ?, Paris,
L’Harmattan (Questions contemporaines
série « Globalisation et sciences sociales » dirigée par Bernard Hours), 2016, 307 p.
Ioana Cîrstocea
Monique DE SAINT-MARTIN, Grazia SCARFÒ GHELLAB & Kamal MELLAKH (dir.),
Étudier à l’Est. Expériences de diplômés africains, Paris, Karthala
FMSH, 2015, 298 p.Louis Moreau de Bellaing
Salvador JUAN, L’École française de socio-anthropologie, Auxerre, Éditions Sciences
Humaines, 2015, 303 p., préface de Georges Balandier
Salvador JUAN
Revue des revues
Résumés/Abstracts
AdresseÉ D I T O R I A LRenouveau politique ? !
Michel KAIL

L’offre politique (l’expression, qui suggère une relation commerciale, est tout à fait
adaptée à l’approche managériale par Macron et ses acolytes de la politique) du
mouvement En marche ! ajoute un nouvel épisode au récit de la « dépolitisation »
commencé en 1983 (date du « tournant libéral » négocié par Mitterrand et Maurois).
Encore faut-il préciser ce que recouvre ce terme de « dépolitisation » ?

L’appréciation critique commune de ce tournant le caractérise comme le ralliement
socialiste à l’économie de marché et le renoncement à une politique de rupture
économique, signes de l’intériorisation par les responsables socialistes d’une « culture
de gouvernement ». Mathieu Fulla, auteur d’une thèse publiée sous le titre : Les
Socialistes français et l’économie (1944-1981). Une histoire économique du politique,
nuance cette interprétation :

Replacer les annonces du plan de rigueur de mars 1983 dans la temporalité plus large
d’une quête de crédibilité économique du PS initiée fin 1973 avec l’aide de nombreux
« économistes » sceptiques à l’égard des solutions du programme commun met à mal la
thèse d’un tournant pris en urgence par une poignée de dirigeants responsables et
1clairvoyants .

L’auteur ajoute qu’il n’y a jamais eu de volonté de réformer sans souci de rigueur. À
juste titre, pour autant qu’on prolonge la remarque en tenant compte de l’ambiguïté du
terme « rigueur ». On ne manquerait pas de l’accueillir à bras ouverts, s’il s’agissait de
la rigueur logique, qui libère la pensée des pièges de la contradiction. Qu’en est-il, en
revanche, de cette rigueur qui prétend régler la relation entre l’économie et la politique
à partir du moment où celle-là n’a d’autre urgence que de s’émanciper de celle-ci, de
se débarrasser de ce qualificatif de « politique » qu’elle juge dépréciatif et qui la gêne
pour se faire valoir comme « science » ? La rigueur scientifique se fait alors argument
pour justifier que la décision de gouvernement revienne à « l’économiste ». Dans la
conclusion de son ouvrage, L’Économiste, la cour et la patrie, Arnault Skornicki
remarque :

La signification politique du caractère dépolitisé de cette science réside en ce que comme
croyance en un discours neutre, objectif, elle est un point d’appui utile pour les
2gouvernants .

Cette science économique ne sert plus à dévoiler ce qui est, mais à proclamer ce qui
doit être. La « rigueur » est devenue synonyme de « contrainte » devant laquelle la
politique ne peut que se plier ; ce qu’on appelle le « volontarisme politique », sans
prendre toujours – à dire vrai, rarement – la mesure de son impuissance alors qu’il
invite à s’en remettre à un « réel » affublé des attributs de la norme. C’est de ce
volontarisme politique, se contentant de répondre aux prétendues exigences du réel,
que se réclament indifféremment les gouvernements successifs de gauche ou de
droite (pas seulement en France), et le mot d’ordre « et de droite et de gauche », loind’annoncer un renouveau, ne fait qu’entériner cet état de fait que l’on croit être, ou que
3l’on feint de croire être, un état de droit .
Pour ce qui concerne cette dépolitisation, il est significatif de constater qu’au
deuxième tour des élections présidentielles françaises de 2017, les deux candidats qui
se sont affrontés rejoignaient l’une et l’autre le degré zéro de la politique. L’une, Marine
Le Pen, en se référant aux « vrais Français » et à une conception ethnicisée du peuple
français, évacue le problème politique fondamental de la constitution du peuple ; le
peuple n’est pas, en attente de s’exprimer, il a à être. Le peuple n’est pas une donnée
ethnique, pas même sociologique, car il n’est pas donné. En quoi, c’est un être
politique. L’autre, Emmanuel Macron, en décrétant caduque l’opposition de la droite et
de la gauche, expulse hors du champ politique le principe même de son extension,
l’égalité. La droite, c’est sa vocation, assume l’état de fait comme un état de droit : une
confusion voulue qui déploie une des formes de l’essentialisme où s’affiche la
correspondance entre l’existence et l’essence sous l’espèce d’une théodicée des
privilèges qui fait miraculeusement coïncider richesse et mérite (comme la théodicée
aristocratique des privilèges harmonisait honneur et naissance). Le volontarisme
politique lui est en quelque sorte consubstantiel. En revanche, la gauche, qui conteste
l’état de fait au nom d’un état de droit à venir, ne peut manquer d’en appeler au
principe de l’égalité sous peine de réitérer une quelconque théodicée des privilèges, de
recourir à un essentialisme. L’« égalité » perturbe la logique essentialiste dans la
mesure où les hommes sont déclarés et reconnus égaux parce que libres. C’est la
liberté, comme être même des hommes, qui les fait égaux. Les hommes ne sont pas
libres parce qu’ils participent d’une nature humaine – ce que suggère la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen de 1793 : « Tous les hommes sont égaux par
nature […] » –, mais en tant qu’ils ont à être. En ce sens, l’égalité seule est politique.

Si, donc, le renouveau ne peut être établi, pourquoi l’opération engagée par Macron
et son équipe s’est-elle révélée aussi efficace (efficacité mesurée par son élection au
titre de président de la République française ainsi que par l’obtention d’une majorité
absolue à l’Assemblée nationale) ? En d’autres termes, pourquoi la seule apparence
du renouveau est-elle aussi attrayante ?

La séquence historique des dix dernières années politiques a incontestablement
joué un rôle pour qu’une partie de l’électorat éprouve le besoin d’un renouveau même
frelaté. L’électorat de droite a été, pour partie, rebuté par la vulgarité de l’alliance du
pouvoir et de l’argent arrogant avec son lot de corruption lors du quinquennat
sarkozyste – corruption dont ne s’est pas exempté le candidat Fillon, camouflé derrière
son discours de « père la morale ». L’électorat de gauche n’attendait certes pas de
Hollande qu’il changeât la vie, mais pas davantage qu’il rompît l’espèce de pacte qui
l’engageait à maintenir dans les limites d’une politique gestionnaire, entendons
soumise à la logique économiciste, un certain niveau de protection sociale. Mais il a
été ébranlé par l’alignement sur les recommandations de la Commission européenne
dans le cadre du « semestre budgétaire », qui continuent d’inspirer le projet de
« réforme structurelle » par ordonnances annoncé par l’actuel président. Cet électorat,
pour partie, a en outre été scandalisé par le franchissement de la ligne que
représentent la proposition de la loi dite loi-travail, et son adoption par le recours au
493 – loi qui dans ce rapport social qu’est le salariat a renforcé encore le pouvoir
d’initiative de l’employeur capitaliste, en approfondissant la brèche ouverte par la loi
dite de « sécurisation de l’emploi » en 2013 et les lois qui s’en sont suivies (dont la loi« Macron » de 2015). Dans le même temps et le même sens, le traitement policier des
manifestations que les syndicats ont organisées contre l’adoption de cette loi a révélé
le souci de criminaliser ce mouvement de protestation.
Des électeurs traditionnels, de droite et de gauche, ont pu éprouver le sentiment que
le contrat entre eux et leurs représentants avait été malmené par ces derniers, et sont
dès lors devenus « disponibles ». Opportunité que Macron a su tourner à son
avantage. Il possède incontestablement cette capacité, que l’on peut nommer, avec
Aristote, le sens du kaïros, ce point de rencontre heureuse entre l’action humaine et le
4temps, un temps propice et une action bonne . Opportunisme électoral, donc politique,
mais dans ce seul sens électoraliste, restreint au regard des possibilités qu’offre
l’activité politique ; le système des élections convoque le citoyen et l’enjoint de réagir à
une « offre politique » au moment des élections et le livre à une forme d’apathie
citoyenne dans l’entre-deux électoral. L’élection enferme de manière très efficace
5l’activité politique dans le schéma volontariste . L’action bonne que Macron et son
équipe ont déclenché en profitant habilement d’une conjoncture favorable n’est autre
que la conquête du pouvoir par le biais électoral ; toutes les propositions et promesses
sont des moyens en vue de la réalisation de ce but. Ainsi en va-t-il du « renouveau
politique » !
Dans le texte que Richard Sobel et moi avons rédigé pour le numéro commémorant
le cinquantenaire de la revue, nous prenions une résolution :

ne plus user du terme « démocratie » pour qualifier le régime politique de nos sociétés.
Cette affaire de mot pèse lourd sur notre mode de réfléchir la question politique, théorique
et pratique. L’expression « démocratie représentative » [, ajoutions-nous,] encombre notre
capacité d’analyse en ce qu’elle nous impose d’argumenter à partir d’une réalité soi-disant
démocratique et de chercher au mieux à l’améliorer en vue d’amplifier son degré
6démocratique .

Si le propos était de poursuivre cet engagement, il ne saurait être d’assurer un
approfondissement de la démocratie, mais d’ouvrir une brèche politique pour offrir une
chance à la démocratie. Ce qui signifierait, dans les termes de l’argumentation
présente, de considérer le « renouveau politique » comme une fin et jamais comme un
moyen, à l’image de la recommandation de l’impératif catégorique kantien concernant
le traitement spécifique de l’être humain comme être moral. À l’évidence, Macron et
ses acolytes usent du renouvellement soi-disant politique comme d’un moyen servant
à modifier quelque peu la composition de l’oligarchie, – en la rajeunissant et la
féminisant pour partie – qui décidait et fabriquait, et décidera et fabriquera les lois
selon la logique de la domination. Un renouvellement peu ambitieux, d’une grande
timidité dans sa réalisation, une simple opération de marketing, confirme le sociologue
7Étienne Ollion .
Que Macron et les partisans du mouvement En marche ! osent annoncer un
bouleversement politique, que des politistes et des journalistes puissent relayer « en
toute objectivité » un tel message montrent que, dans l’ordre de la communication de
masse, le principe cynique « Plus c’est gros, mieux ça marche » conserve une
8redoutable efficacité .
1 Mathieu FULLA, « L’économiste en politique », Revue française de science politique, I, 66,
51 (2016), p. 7762 Arnault SKORNICKI, L’Économiste, la cour et la patrie, Paris, CNRS Éditions, 2011, p. 376.
3 Quelques mots sur cette notion de « volontarisme politique » qui appartient à la doxa
philosophico-politique. Le volontarisme est la doctrine qui identifie la volonté et la liberté – à
tort, car si la volonté est apte à gérer les moyens, elle n’est nullement capable de poser des
fins, privilège de la liberté. En rabattant la liberté sur la volonté, le volontarisme maltraite la
liberté qui voit son activité contenue dans la sphère des moyens et son statut réduit à celui
d’instrument du sujet. Privée de sa capacité de se projeter dans des fins, la liberté en est
réduite à se référer à des fins extérieures « données », par l’économie, par exemple. Le
volontarisme politique ne peut fonctionner que sous la dépendance d’une sphère économique
(ce pourrait être aussi bien la « nature », comme dans le cas de la Deep ecology, ou la
volonté divine, comme dans le théologico-politique) qui dicte des exigences auxquelles la
politique se doit de répondre ; par exemple, il n’y a d’économie que croissante. Contre le
volontarisme, il faut constamment rappeler que la liberté est l’être du sujet humain, dont il ne
faut pas déclarer qu’il est, mais qu’il a à être. C’est ce mode d’avoir à être, sa transcendance,
qui le pousse hors de soi, dans des fins qu’il inscrit dans le monde. Ce dont le volontarisme
politique le prive.
4 Cf. l’excellente analyse de Pierre AUBENQUE, La Prudence chez Aristote, Paris, PUF,
1963
5 « Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le
peuple Anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres
du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa
liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Jean-Jacques ROUSSEAU, Du contrat
social, III, 15, éd. de Bruno Bernardi, Paris, GF Flammarion, 2001, p. 134).
6 Michel KAIL & Richard SOBEL, « Que peut la liberté ? Critique d’une critique », L’Homme
et la Société, 201-202, 3-4 (2016), p. 135-157.
7 Cf. l’entretien d’Alexiane LEROUGE avec É. Ollion, « La “société civile”, bel outil de
marketing politique », sur le site d’Alternatives économiques, posté le 08/06/2017.
Cf. Julien BOELAERT, Sébastien MICHON & Étienne OLLION, Métier : Député. Enquête sur
la professionnalisation en France, Paris, Raisons d’agir, 2017.
8 Cette efficacité a assurément été favorisée par le fait que la gauche a cru devoir prouver sa
capacité à gouverner en rabattant l’exercice du gouvernement sur l’habileté gestionnaire.
C’est dire si la reconstruction d’une pensée et d’une politique de gauche à la fois s’impose
comme une urgence et s’annonce comme une tâche de longue haleine.In MemoriamPour Miguel
Sophie WAHNICH

Le 22 avril 2017, Miguel Abensour s’est éteint. Il nous reste à entretenir sans lui, sans
son intensité, sa générosité, son savoir immense, ses questions incisives, la flamme
de l’utopie démocratique.
Il s’est éteint la veille du premier tour des élections présidentielles françaises. Il
n’avait cessé de répéter ces derniers mois comme il lui était pénible d’avoir le
sentiment de finir sa vie comme il l’avait commencée en 1939, dans l’absentement de
cette utopie, dans une atmosphère où le désir de tous UN semblait décidément
l’emporter sur celui des tous uns du désordre fraternel. Il était lucide aussi bien sur
l’alerte que devait donner la défenestration d’une femme chinoise clandestine à Paris,
que sur des agressions antisémites subies dans la rue. Alors que j’écris ces lignes
entre les deux tours de l’élection présidentielle, j’apprends ceci par un mail amical :

Une dame est venue ce matin relever les compteurs gaz et électricité de l’immeuble. Mais
cette femme n’a pas pu faire son boulot, elle a dû exercer son droit de retrait car elle s’est
faite violemment agressée par Michaud père et fils (respectivement 85 ans et 50 ans, au
FN depuis 30 ans). Ils l’ont frappée et plaquée contre la porte du compteur de l’immeuble,
qui s’est cassée sous le choc. Cette dame était black.

Ce qui s’annonce alors que le Front national vient de passer le cap du premier tour
est un désordre fasciste qui est aussi, étant donné l’âge des intéressés, un retour et
une transmission. Ce désordre-là conduit à devoir trembler de dire son désir d’égalité
tous azimuts, car quelqu’un pourra venir vous casser la gueule pour avoir osé parler ou
simplement exister. Le conseil syndical de cet immeuble où ces voies de fait ont eu
lieu doit se réunir. Mais un conseil syndical conduit très rarement au désordre fraternel,
il conduit aux invectives qui se fracassent sur le réel, l’argent, la force, l’ignominie
d’une profession qui a laissé des immeubles se dégrader et des marchands de
sommeil en profiter, des enfants s’empoisonner. Un conseil syndical d’immeuble
parisien est rarement une institution civile insurgeante qui rappelle l’exceptionnalité
démocratique. Décider dans quel type d’ordre chacun veut vivre est l’une des
attributions d’une assemblée de copropriétaires, cet ordre est rarement démocratique,
souvent simplement administratif, parfois ignominieux, il y règne l’invective, et des
arbitres sans vertu.
L’aliénation n’est pas alors étatique mais d’un autre ordre. Mais comme l’aliénation
étatique, elle conduit à tourner le dos à l’universalité et au désir d’une liberté véritable,
c’est-à-dire sans domination.
Si la démocratie est une forme de vie bien davantage qu’un régime institutionnel, ce
genre d’événement témoigne de son extrême dégradation. La banalisation médiatique
et idéologique d’un parti politique qui affirme explicitement qu’il faut identifier la
catégorie de peuple à une communauté fermée et finalement ethnicisée fait partie du
tableau de cette dégradation. La presse témoigne ainsi de son peu d’intérêt pour
l’ambition démocratique véritable dans ce monde, alors qu’elle est supposée être
garante de la liberté d’expression démocratique. Cette presse quand elle ne fait
qu’accompagner la déréliction est-elle encore un contrepouvoir démocratique ? Radio-Paris ment.
Mais ceux qui, contre toute expérience démocratique insurgeante, veulent remettre
de l’ordre, remettre en ordre l’État comme donneur d’ordre, sont bien sûr beaucoup
plus nombreux que les journalistes qui les accueillent.
Nous sommes dans la sensation de ce moment de bascule, où la vraie démocratie
comme résistance à la forme étatique est résistance au Front national, mais où pour le
moment elle doit prendre des chemins de traverse avant de fonder une forme
communaliste face à l’extrême pouvoir des néo-libéraux et de la domination
économique sur la vie comme telle qui s’annonce.
L’agir politique démocratique ne pourra alors s’inventer que comme lutte incessante,
concurrence incessante avec l’État qui fabrique, au nom du libéralisme économique,
des lois de contraintes extrêmes, parfaitement antidémocratiques. Miguel Abensour
expliquait comment le manuscrit de 1843 du jeune Marx, La Critique du droit public de
Hegel, était en continuité Pour Miguel 19 souterraine avec l’adresse à la Commune de
1871. La « vraie démocratie » du jeune Marx ne s’accomplirait pas tant dans un procès
de disparition de l’État que dans la lutte contre l’État. Le communalisme non étatique,
des groupes anarchistes chers à Miguel Abensour, sont pourtant aujourd’hui dans un
appel explicite à ne pas laisser s’installer le Front national et à voter sans sacralité
contre lui. Il y a là ceux qui savent déjà que la lutte ne peut être qu’incessante et qu’il
faudra inventer de nouvelles institutions protectrices de l’agir démocratique, des
nouvelles mutualités. Celles de la sécurisation des parcours de vie a été inventée au
eXIX siècle contre le chômage, les maladies et les accidents. Elle n’existe ni en
Amérique du Nord ni en Amérique du Sud où règne l’assurance comme forme
accomplie du capital risque. Aujourd’hui, à l’heure où le néolibéralisme transforme
radicalement l’accès au savoir comme accès à une marchandise, des jeunes gens
réfléchissent à une mutualisation sociale de l’accès aux études pour tous ceux qui
veulent en faire. La mutualité est une belle forme de résistance à la déshumanisation
capitaliste. Mais la mutualité définit des groupes, et le fondement des démocraties
edepuis le XVIII siècle, c’est de produire la gratuité de ses fondements, l’échange non
marchand de ce qui humanise et protège la raison publique, l’espace public
démocratique. Et c’est pourquoi ma manière de rendre hommage au lien construit avec
mon éditeur Miguel Abensour, c’est de vouloir le continuer pour aujourd’hui en
questionnant l’opposition entre cette lutte contre l’État, et la nécessité de produire des
lois pour tous, dites jacobines. De fait, malgré tout, elles centralisent et redistribuent,
mais, ce faisant, elles visent au maintien des conditions de possibilité de l’agir
démocratique pour chacun. Ces lois seraient à ce titre de véritables institutions
insurgeantes, bien que sans doute produites depuis ce qu’on appelle encore l’État. Ces
lois-là travailleraient à disjoindre la domination des riches, des puissants, des dotés sur
les autres. Ces lois conduiraient à empêcher une division de guerre civile, et feraient
renaitre l’indivision des tous uns. Le désordre fraternel contre le pouvoir pastoral des
chefs, mais à l’ombre bénéfique d’une loi digne de la constitution de 1793. Miguel
admirait l’insurrection de Prairial an III. Les sans culotes avaient appelé à partir de tous
les points de la ville pour justement ne pas être muselés par des chefs. Ils avaient fait
irruption à la Convention en réclamant du pain et la constitution de 1793. Modalité
communale mais revendication d’une constitution elle-même insurgeante,
communaliste et étatique en même temps. Notre dialogue a été interrompu. Mais c’est
à cet endroit précis qu’il va le plus me manquer. Comment ne pas faire resurgir sous la
figure constitutionnelle des lois organisatrices, l’Ur de l’État oppressif ? Je crois que
c’était la grande question des révolutionnaires prononcés ou radicaux français en1793-1794. Comment vaincre l’oppression des formes étatiques comme l’hôpital
général ou l’oppression des formes libérales-économiques comme la grande fabrique ?
Comment favoriser l’indépendance de chacun sans disloquer le lien politique et
social ? Cette question est incarnée par Saint-Just qui navigue entre des institutions
républicaines et le « se rire des lois, des magistrats et des dieux ».
Mais ce rire ne surgit pas n’importe quand. Il surgit dans les sociétés finissantes,
décadentes, on peut alors à nouveau trier entre la convention et la vérité, saisir le
ridicule des conventions et faire advenir une justice authentique, car le rire aura balayé
un monde fini.
Nous en sommes là. Il faut à la fois préserver l’agir politique fraternel de la violence
fasciste déjà active, et se rire de nos institutions pour faire advenir un monde tout
autre.
Que ces élections produisent l’interruption chère à Walter Benjamin, compagnon
incessant de Miguel Abensour, produisent l’epoke utopique, le rire inextinguible, la joie
des communalistes et des amis véritables, la lutte est vraiment nécessaire face à l’État
d’urgence, à la doctrine pénale de l’ennemi, à la marchandisation des savoirs et des
corps vivants. Mais s’il nous faut rire, il nous faut aussi inventer nos institutions
insurgeantes et fraternelles, et tenter d’agencer la constitution utopique et la vie
quotidienne.
Miguel Abensour, comme éditeur et comme ami, m’a permis d’inscrire mon travail
auprès de celui de Nicole Loraux, dans l’anachronisme contrôlé. Il est celui qui n’aura
jamais cédé sur la liberté véritable et sur l’agir politique et utopique, magnifique en ce
sens, sachant rouvrir ces périodes de l’histoire qui donnent à penser les possibles de
la liberté, ses prophéties. C’est ainsi comme penseur et comme éditeur qu’il nous aura
fait savoir à tous ce que veut dire le mot « constellation ».
Avec lui la mémoire des utopies vaincues contient une promesse de bonheur.

Paris, le 30 avril 2017Georges Balandier :
une figure majeure de l’intelligibilité du politique
Bernard HOURS

« Le politique était le nouveau domaine de la dignité »
É. GLISSANT, La Lézarde

Récemment disparu à l’âge de 96 ans, Georges Balandier (1920-2016) laisse une
œuvre monumentale tant par le nombre de ses publications que par la qualité de ses
travaux et leur originalité aux différentes époques de sa longue activité. Ses dernières
publications remontent à 2013.
Balandier est d’abord un universitaire et un chercheur qui a formé un nombre
exceptionnel d’étudiants et la majorité des africanistes francophones. Il est de fait le
fondateur de l’africanisme français, au même titre que Meyer Fortes ou Evans Pritchard
en Angleterre. À la différence de ces anthropologues britanniques, Balandier a affiché
en permanence un lien fort avec la sociologie. C’est avec l’école anthropologique dite
de Manchester que Balandier fut le plus proche des Anglo-Saxons autour de travaux
sur le pouvoir et la domination, c’est-à-dire sur le politique au sens le plus fort du
terme. La publication d’Afrique ambiguë dans la collection « Terre Humaine », en 1957,
installe sa notoriété qui est précédée de travaux de terrain d’une grande richesse.
Après son unique roman Tous comptes faits publié en 1947, Balandier s’inscrit
résolument dans son champ, l’Afrique à la sortie du colonialisme, et dans une
anthropologie sociologique ou sociologie anthropologique du présent. Son article de
1951 intitulé « La situation coloniale : approche théorique », paru dans Les Cahiers
internationaux de sociologie, en témoigne.
Parmi les très nombreuses publications de Georges Balandier l’ouvrage Georges
9Gurvitch, sa vie, son œuvre souligne son lien pérenne avec la sociologie française,
10celle de Gurvitch en particulier. Sociologie des Brazzavilles noires est un marqueur
classique de l’époque, tout comme Sociologie actuelle de l’Afrique noire. Dynamique
11des changements sociaux en Afrique centrale .
Au terme de cette mise en place d’un africanisme français dont il est le fondateur,
Balandier entame, à partir de son ouvrage Le Dédale. Pour en finir avec le
e 12XX siècle , une production d’anthropologie politique plus générale, voire déjà globale
par son ambition théorique et réflexive. Suivront dans cette veine d’un questionnement
13 14“tout terrain” sur le politique, Anthropologie politique , Le Grand Système , Sens et
15 16 17puissance , Le Grand Dérangement , Le Pouvoir sur scènes , Le Dépaysement
18 19contemporain , Carnaval des apparences ou nouveaux commencements , Du social
20par temps incertain , ultime titre qui souligne la perspicacité, l’actualité, la modernité
des questionnements de Georges Balandier.
En fait, deux périodes se donnent à voir : celle de l’africaniste fondateur, penché sur
les dynamiques des sociétés africaines en cours de décolonisation, puis celle d’une
réflexion globale et d’interrogations d’une extrême actualité sur les mutations
contemporaines des sociétés dans la globalisation. Cette seconde carrière apparaît à
tort comme celle d’un essayiste aux yeux de certains ethnographes de l’Afrique.L’acuité du regard de Balandier est pourtant manifeste et l’auteur fait preuve dans la
plupart de ses ouvrages d’une intuition remarquable et d’une égale sagacité. Le monde
contemporain l’interpellait au plus haut point dans la mesure où des mutations notables
modifient le lien social, les formes de la domination, la nature du pouvoir et l’essence
du politique, transformant les sociétés largement à leur insu et à celle d’une partie des
sciences sociales.
Toutes ces problématiques demeurent au cœur de l’œuvre de Gorges Balandier,
ehomme du XX siècle, à la recherche d’une lecture à vocation universelle du monde
contemporain et du politique en particulier. Dès les années 1990, il posait les questions
les plus pertinentes qui s’imposèrent à l’agenda de la recherche dans les années 2000.
Gorges Balandier bénéficiera de l’essor et du dynamisme des sciences sociales dans
les années 1970, mais il incarne, bien au-delà, la permanence d’une ambition des
sciences sociales devenue bien discrète aujourd’hui, où disparaissent les fondateurs
de champs, remplacés par des experts sectoriels peu portés aux questions
totalisantes, radicales ou théoriques. Gérer les sociétés est une chose. Les
comprendre une autre probablement.
Dans son avant-dernier ouvrage Carnaval des apparences, Balandier soulignait
avec lucidité :

Un vocable révèle tout autant le renoncement des politiques : gouvernance substitué à
gouvernement. Lorsqu’un premier ministre français utilise ce mot pour présenter ce qu’il
décide ou projette, il apparait moins en tant que pleinement responsable des « affaires
publiques » qu’en gestionnaire d’une grande corporation ayant la référence de l’État pour
raison sociale.

Paris, le 24 avril 2017
9 Paris, PUF, 1972.
10 Paris, Armand Colin, 1955.
11 Paris, PUF, 1955.
12 Paris, Fayard, 1994.
13 Paris, PUF, 1967.
14 Paris, Fayard, 2001.
15 Paris, PUF, 1971.
16 Paris, PUF, 2005.
17 Paris, Balland, 1980.
18 Paris, PUF, 2009.
19 Paris, Fayard, 2012.
20 Paris, PUF, 2013.D o s s i e rIntroduction.
Querelles transnationales sur l’oppression et le sexe
Pierre BRAS

Qui croit encore à l’oppression ? Juliet Mitchell, assurément, qui rappelle, dans le texte
publié dans ce volume, que son livre Psychanalyse et féminisme, paru en 1974,
cherche à penser l’oppression des femmes. Plus tard, le 20 mai 2009, s’est tenu à
Cambridge un symposium à l’occasion de son départ à la retraite. Ce symposium
21portait le beau titre d’« Oppression and Revolution » . Au cours de cette réunion,
chaque orateur et oratrice devait traiter de l’un des livres de Mitchell. C’est Judith Butler
qui a prononcé la conférence sur Psychanalyse et féminisme. Juliet Mitchell lui a
répondu, et c’est cette réponse – suivie des considérations de Jacqueline Rose – qui
est publiée ici.
On verra qu’un fossé sépare Mitchell et Butler. Cette dernière reproche à Mitchell de
faire le jeu de l’hétéronormativité par une reconnaissance de l’existence de différences
entre les sexes. Mitchell rétorque que lorsqu’elle traite de la différence des sexes – en
insistant sur le singulier de différence –, elle reconnaît uniquement qu’il existe une
ligne de partage entre les sexes, ligne de partage qui fait qu’une femme n’est pas un
homme, et réciproquement – idée chère à Freud. Elle ne donne pas de contenu à cette
différence : « Le fait biologique d’être femme et la féminité psychique ne coïncident
jamais pleinement », dit-elle. Mitchell récuse aussi la critique qui range son travail du
côté de l’hétéronormativité ; sur ce point, comme sur d’autres, elle trouve un soutien
dans la réponse que Jacqueline Rose fait, elle aussi, à la lecture de Psychanalyse et
féminisme par Butler. Rose revient sur l’importance de ce livre qui a montré que le
féminisme n’était pas incompatible avec la psychanalyse. Elle relève qu’au contraire
Judith Butler rejette l’approche par la psychanalyse de Mitchell (notamment la question
de la transmission, à travers les générations, de la différence des sexes à
l’inconscient). Rose insiste alors sur le fait que, dans la préface de la réédition de 1999,
Juliet Mitchell dit quelque chose d’important :

[…] déplacer l’attention […] sur le caractère instable de la sexualité et du désir a entraîné
le risque de faire perdre à la loi de la différence des sexes sa position prééminente dans
l’esprit, et ainsi, de façon paradoxale, de ruiner les possibilités de transformation qui
dépendaient de la reconnaissance préalable de la force de cette loi.

C’est cette idée, sans doute, qui permet à Juliet Mitchell de constater, qu’en fait, Butler
et elles n’ont pas le même centre d’intérêt : Butler est tournée vers l’homosexualité
avec l’objectif de lutter contre le traitement insupportable dont elle fait l’objet, alors
qu’elle même s’intéresse à l’oppression des femmes. Pour Juliet Mitchell, l’approche
de Judith Butler de l’hétéronormativité conduit celle-ci à négliger ce qui est spécifique à
l’oppression des femmes. Mitchell souligne que l’explication psychanalytique des
femmes et celle de l’homosexualité/ hétérosexualité sont souvent confondues, pourtant
il s’agit de deux problématiques différentes. La confusion peut amener à faire oublier la
nécessité de la lutte pour l’égalité des sexes.
On a alors la très nette impression que, dans le débat entre Butler et Mitchell, la lutte
en faveur de l’homosexualité et le combat pour l’égalité des sexes sont mis en22concurrence . Mais Juliet Mitchell récuse toute concurrence, ajoutant même que tout
en tenant à ne jamais perdre de vue que la différence des sexes existe, elle a aussi fini
23par accepter le concept de « genre » : elle l’utilise pour parler des siblings . La
position de Mitchell fait alors songer à celle de la philosophe française Geneviève
Fraisse, dont les travaux sont présents dans ce volume à travers les articles d’Isabel
Morant et de Stefania Ferrando. Fraisse insiste sur le fait que l’adoption du concept de
« genre » ne doit pas nous conduire à nous défaire de « sexe » ; elle dit aussi que
« genre » doit être maintenu au singulier, le passage au pluriel (les genres) lui faisant
24perdre son caractère de concept et, ipso facto, nous faisant sortir de la philosophie .
Cette position peut être mise en résonnance avec ce que dit, de l’autre côté de la
Manche, Juliet Mitchell lorsqu’elle insiste sur le fait que, à travers toute son œuvre, elle
utilise l’expression « différence des sexes » au singulier.

On pressent bien que ces débats théoriques et philosophiques ont des implications
politiques et pratiques ; les textes qui suivent rendent ces implications évidentes. On
retrouve ainsi, dans l’article de Howard Chiang, un phénomène d’empiétement, de
concurrence, entre droits des homosexuels et, cette fois, droit des transgenres. Howard
Chiang retrace, en effet, comment, à Hong Kong, les transgenres ont fini par obtenir le
droit de se marier. Son idée est que le juge suprême de Hong Kong s’est résolu à
ouvrir le droit au mariage des transgenres pour éviter le débat sur le mariage
homosexuel. Dans l’affaire qui a permis l’ouverture du mariage aux transgenres, la
requérante, née garçon, était devenue femme et voulait épouser un homme : prendre
en compte le sexe masculin inscrit sur son acte de naissance, c’était poser la question
du mariage homosexuel – non reconnu à Hong Kong – ; prendre en compte le sexe
féminin porté sur son nouveau passeport, c’était poser la question du mariage des
transgenres. Le juge de Hong Kong a choisi cette deuxième solution. Chiang montre
comment la question posée par la requérante de Hong Kong s’inscrit dans une
géopolitique, puisque Hong Kong se trouve à la croisée des traditions juridiques
anglaise et, avec elle, européenne (les juges raisonnent en ayant en tête les décisions
de la Cour européenne des droits de l’Homme), et chinoise, puisque le territoire glisse
progressivement vers l’influence de la République populaire de Chine. En ouvrant sur
la politique queer sinophone – de la Chine continentale à Taiwan, en passant par Hong
Kong –, Chiang évoque les liens entre droits des transgenres et droits des
homosexuels, et parle d’encadrement homonormatif du principe queer.
La dimension géopolitique soulignée par Chiang dans le cas des transgenres
appartenant au monde sinophone, monde en partie en contact avec la jurisprudence
de la Cour européenne des droits de l’Homme, permet de s’interroger en retour sur la
dimension géopolitique qui pourrait exister dans l’affirmation d’une certaine pensée du
genre – ou des genres, pluriel qui nous éloigne des concepts, donc de la philosophie –
propre à rendre difficile par brouillage la lutte pour l’égalité des sexes. Cela pourrait
peut-être ouvrir des pistes pour comprendre pourquoi Juliet Mitchell répète que Judith
Butler et elle poursuivent des buts différents. De quelle nature sont réellement ces
buts ? Ils dépassent sans doute le simple choix de l’objet, et le but immédiat de libérer,
pour l’une, les femmes de l’oppression des hommes, pour l’autre, les homosexuels de
leur situation discriminante. Mitchell elle-même, en définitive, lorsqu’elle évoque la
25genèse de Psychanalyse et féminisme , dit que si elle s’est intéressée à la
psychanalyse, c’est parce qu’elle était fascinée par la position anti-freudienne rageuse
des féministes américaines de la fin des années 1960. En écrivant cela, Mitchell
présente son livre comme une réponse directe aux féministes américaines de l’époque.Au risque d’une certaine généralisation. Aujourd’hui, Butler, dans sa critique de
Psychanalyse et féminisme, lui adresse une réponse d’Amérique. Cette réponse est
telle que, comme Jacqueline Rose l’a noté, on ne pourrait pas combler le fossé qui
sépare Mitchell de Butler, toute tentative de Rose de rapprocher les deux penseuses
étant vouée à l’échec, puisque le simple fait de s’inscrire dans un mode de
concurrence implique qu’elles ne pourraient jamais être mises d’accord.

Ce désaccord, Michel Kail l’étudie dans ce numéro, partant de sa reconnaissance du
principe de l’articulation nécessaire entre l’anti-naturalisme rigoureux et le matérialisme
libérateur. Passant par Nietzsche pour se libérer, par l’idée « d’innocence du devenir »,
de la causalité (cause première-finale), il cite largement Monique Wittig pour qui les
femmes ont été forcées de correspondre à l’idée de nature construite pour elles, et qui
ajoute qu’à cause de cette construction, l’oppression semble être la conséquence de
cette « nature ». En somme, « le “naturel” est toujours le produit de l’artifice : sa vertu
est idéologique puisqu’il a pour vocation de laisser dans l’ombre le principe artificialiste
qui l’entretient ». Kail poursuit en montrant que le matérialisme ne peut être
qu’antinaturaliste. Pour échapper à l’idée de causalité et conserver l’idée de liberté, la
matière doit être comprise comme soumise au hasard. Il ne voit pas Butler comme une
matérialiste ; il estime qu’elle « “culturalise” la question des femmes » : elle veut se
défaire de l’hétéronormativité, mais cela l’entraîne vers un cadre de pensée dessiné
par la forme de la différence entre les hommes et les femmes. Elle subvertit cette
différence « en multipliant les intermédiaires, les différences, croyant échapper au
binaire qui, en fait, demeure, et avec lui : la hiérarchie ». On est dans l’accumulation
des différences qui enferment dans l’identité, au contraire de l’idée de singularité qui
excède la logique de la différenciation. Cette dernière a besoin d’un « sujet-porteur de
qualités, en l’occurrence de différences ». Alors, le simple fait que les différences
soient tolérées par les autres suffit à la satisfaction, alors que, tout au contraire,
l’abolition des genres entraîne une singularisation qui s’épanouit dans la socialisation.

C’est là l’enjeu. J’ajoute qu’il est géopolitique. En effet, si s’enfermer dans l’identité
ne permet pas d’opérer l’acte politique que requiert la lutte contre l’oppression (on se
contente d’être tolérés), cet enfermement n’empêche pas les actes géopolitiques, ces
actes de lutte qui visent à convaincre les autres d’adopter le système de valeur de
celui qui agit. Il s’agit, dans un esprit de rivalité de pouvoirs, d’étendre des positions
identitaires aux dépends des relations de socialisation, cette extension provoquant à
son tour l’extension d’un angle mort qui occulte l’oppression.
Dans ce sens, l’analyse critique qu’on lira dans ce volume sous la plume
d’Assumpta Sabuco i Cantó montre l’influence de certaines victoires idéologiques sur
la fragmentation des corps, des droits et de la citoyenneté. Le texte décrit des formes
de production corporelle – par le biais de « technologies de l’enchantement » – qui
montrent bien comment l’artificiel précède le naturel. Bien plus, Sabuco trace des
éléments de causalité entre ce phénomène de création de la nature et l’oppression : la
croyance est forte que l’on peut modifier son corps pour atteindre des réalisations
valorisées, c’est-à-dire une esthétique inspirée d’une “nature” dont la construction s’est
imposée. Sabuco i Cantó évoque ensuite le care, ce qui entre en résonnance avec le
texte de Mitchell puisque cette dernière montre que le care a remplacé la reproduction :
les riches, ayant de moins en moins d’enfants, font remplir les tâches, jadis réservées
aux femmes de la famille, à des étrangères plus pauvres. Or, le care est aussi un lieu
d’indifférenciation qui empêche l’émancipation, notamment parce que le discours qui26l’entoure « oublie » la différence des sexes. Cette « neutralité sexuelle » , comme
l’appelle Geneviève Fraisse, empêche de voir la réalité à combattre : l’oppression.
Cette oppression dont on commence dangereusement, çà et là à travers le monde et
par la géopolitique des idées, à nier l’existence.
21 Le titre que portent les actes de ce symposium fait référence aux recherches de Juliet
Mitchell sur les frères et sœurs (siblings) : Robbie DUSCHINSKY & Susan WALKER (dir.),
Juliet Mitchell and the Lateral Axis. Twenty-First-Century Psychoanalysis and Feminism, New
York, Palgrave Macmillan, 2015.
22 Ce n’est pas la première fois que le combat pour l’égalité des sexes est mis en
concurrence avec d’autres luttes : pour beaucoup par exemple, l’égalité des sexes est
supposée devoir attendre que l’égalité sociale soit réalisée. Pierre BRAS, « Le capital
féministe au XXIe siècle. Primauté de l’égalité des sexes », L’Homme et la Société, 198, 4
(2015), p. 13-27.
23 Juliet MITCHELL, « Procreative Mothers (sexual différence) and Childfree Sisters
(gender). » [2006], in Jude Browne (dir.), The Future of Gender, Cambridge, Cambridge
University Press, 2007, p. 163-188.
24 Geneviève FRAISSE, Les Excès du genre, Lignes, 2014, p. 23.
25 Cf. infra, Juliet MITCHELL, « Genesis of Psychoanalysis and Feminism/Genèse de
Psychanalyse et féminisme ».
26 Geneviève FRAISSE, op. cit., p. 14.Genesis of Psychoanalysis and Feminism/
Genèse de Psychanalyse et féminisme
Juliet MITCHELL

Dear Pierre,

As I was musing about how to describe the genesis of Psychoanalysis and Feminism to
you, a phrase kept echoing through my mind : the book is a “foundling” child. An
obvious source would be Jacqueline Rose’s comment that she returned from Paris to
Oxford and ‘found’ my book waiting for her. But that is not it. My phrase meant the other
side of what is understood by the term as an abandoned baby that used to be placed in
a ‘foundling hospital’. Ever since I first wrote it, I have had the pleasant feeling : ‘Oh !
Look what I have found !’
Articulating this foundling experience will help me explain something I wrote which
seems to have been misleading. As the book was going to press, the publisher asked
for a brief introduction and I referred extensively to the Paris based movement
Psychépo with whom I had exchanged ideas after Psychoanalysis and Feminism was
finished. In fact I had already written it when I met PsychéPo and it was because of my
book and their work that we talked. I had already written about psychoanalysis for
feminism in the late sixties and this had been taken up by one of the small groups (the
‘History group’) of the federation that formed the London Women’s Liberation
Workshop. Two or three members of PsychéPo came to a ‘women’s liberation’
conference we held in South London (I think !) in the early seventies and presented
their manifesto which I quote in the introduction ; then Rosalind Delmar and I visited
Paris to discuss our shared interests with them. In my case there was a ‘shared
interest’ but almost the opposite trajectory !
In Paris Antoinette Fouque was powerful and vocal, explaining in a way that took no
prisoners how PsychéPo, soaked in the theses of Jacques Lacan, had come as
feminists and some psychoanalysts to strongly critique his stance. I had on the
contrary embraced, with a scant knowledge, Lacan’s work as a way into the
patriarchalism exposed by Freud’s theories. My background had been to know and use
the Sartrean existential psychoanalysis of RD Laing, David Cooper and others to
understand the role of childhood in the English novel. Paradoxically I had found that for
grasping something of the oppression of women, Freud, glossed by Lacan, was far
more revolutionary than these later radicals. PsychéPo with their brilliant publishing
27house, Les Editions des femmes, published Psychoanalysis and Feminism . Although
we met on a number of further occasions at their invitation in Paris, the continuous
exchange as it appears in Psychoanalysis and Feminism mostly took place in our
separate heads. We had taken up different positions with the same psychoanalytic
material and the same feminist concerns.
My own ‘Paris history’ had started with Simone de Beauvoir whom I had met much
earlier and with whom I continued to discuss feminism, psychoanalysis and socialism
28on rare but important occasions . In retrospect my political heart still feels warm when
I recollect brief but crucial activism with Gisele Halimi. In a way, the genesis of
Psychoanalysis and Feminism was as much my socialism as my interest in finding
psychoanalysis to address the feminist concern of the whys and wherefores ofwomen’s oppression. How do women – a moiety of the world – live in its heads and
hearts a self-definition which is at core a definition of oppression. Not only : what does
oppression make of women but what do women in their/our joy as well as our sorrow do
to the concept ? There was here also a latent conversation with psychoanalytically
imbued Franz Fanon – anti-colonialist and anti-feminist.
It was my fascination with the rabid anti-Freud stance of the first American feminists
in the second half of the nineteen sixties that made me go to the British Museum library
to read Freud’s five articles on women. Instead I read twenty-three volumes of his
translated work non-stop. Psychoanalysis and Feminism was the result. I had found
what I wanted – some way we could think about the question of the oppression of
women.
And now I am so pleased that it should be you, Pierre, who has ‘found’ this recent
discussion of Judith Butler, Jacqueline Rose and myself and done all the work of
translating and seeing to its publication. We are different generations but since you
were a small boy born in our beloved village of Bouzigues as I was writing ‘Women :
the Longest Revolution’ (1966), I have felt a kindred spirit – we ask the same questions
and often find, not the same answers – but always more questions to share.

Amitiés, Juliet.
Cambridge. July 2017

Cher Pierre,

Alors que je songeais à la manière de décrire pour toi la genèse de Psychoanalysis
and Feminism, une phrase ne cessait de résonner dans ma tête : le livre est un enfant
« trouvé ». Pour aller dans ce sens, on pourrait s’appuyer sur le commentaire de
Jacqueline Rose qui, au retour de Paris, « trouve » à Oxford mon livre qui l’attendait.
Mais ce n’est pas ça. Ma phrase pointait l’autre côté de ce que l’on entend par
l’expression d’enfant abandonné, enfant que l’on plaçait jadis à l’hospice des enfants
trouvés. Depuis que j’ai écrit ce livre, j’ai toujours le même sentiment agréable : « Oh !
Regarde ce que j’ai trouvé ! »
Avoir exprimé cette expérience d’enfant trouvé va m’aider à clarifier quelque chose
que j’ai écrit et qui semble avoir prêté à confusion. Alors que le livre allait être mis sous
presse, l’éditeur m’a demandé une brève introduction. Dans ces pages, j’ai fait
longuement référence au mouvement parisien PsychéPo, avec lequel j’avais échangé
quelques idées après l’achèvement de Psychoanalysis and Feminism. De fait, j’avais
déjà fini de l’écrire quand j’ai rencontré les membres de PsychéPo, et c’est à cause de
la convergence de mon livre et de leur travail que nous avons parlé ensemble. J’avais
écrit sur la psychanalyse pour parler de féminisme dès la fin des années 1960, et mon
travail avait été accepté par l’un des petits groupes (le groupe « Histoire ») de la
fédération que formait le London Women’s Liberation Workshop. Deux ou trois
membres de PsychéPo vinrent à une conférence de « Women’s Liberation » que nous
avons tenue dans le sud de Londres (je crois !) au début des années 1970 et elles
avaient présenté leur manifeste – celui que je cite dans l’introduction de mon livre. Puis
Rosalind Delmar et moi nous sommes rendues à Paris pour discuter des intérêts que
nous partagions avec elles. Dans mon cas, il y avait bien un « intérêt partagé », mais
dans une trajectoire quasiment opposée.
À Paris, Antoinette Fouque était toute puissante et parlait haut et fort, expliquant