De l'Ukraine à la France

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Conformément aux accords du traité de Versailles signés en 1919 entre l'Allemagne et les Alliés, puis de la paix de Riga entre la Pologne et la Russie soviétique, l'Ukraine fut dépecée, partagée entre ses Etats-agresseurs. Ces accords étaient perçus par les Ukrainiens comme illégaux et injustes, car négociés sans eux. Dans quel état d'esprit un être humain peut-il être quand son village est le théâtre de confrontations violentes provoquées par un pouvoir arbitraire ? En relatant son propre parcours, c'est dans cette période trouble de son pays natal que nous plonge l'auteur.

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Date de parution 01 janvier 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782140025440
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Grégory DE L’UKRAINE
À LA FRANCE Mémoires RominskyjMémoires
eeeedu XX siècle du XX siècle
«… Ainsi, au début de mai 1945, je quittai défi nitivement
Geschwenda pour rejoindre Arnstadt. Dans cette ville qui
comptait 24 000 habitants, vivaient 18 000 étrangers,
prisonniers de guerre et ouvriers de toutes nationalités. Les
Français, les Belges et les Hollandais étaient déjà rentrés DE L’UKRAINE
chez eux… il ne restait plus que des Polonais, des Russes et
des Ukrainiens, mais formellement que des Polonais et des
Russes, car l’Ukraine n’était pas considérée comme un État . » À LA FRANCE
Conformément aux accords du traité de Versailles signé le
28 juin 1919 entre l’Allemagne et les Alliés, puis de la paix de
Riga entre la Pologne et la Russie soviétique le 18 mars 1921, MÉMOIRES D’UN DÉPLACÉ (DP) l’Ukraine fut dépecée, partagée entre ses Etats-agresseurs et
son identité combattue, humiliée voire non-reconnue. DANS L’EUROPE DE LA TOURMENTE
Naturellement, ces accords étaient perçus par les (1939-1945)Ukrainiens comme illégaux et injustes, car négociés sans eux.
Ils n’offraient au sein de ces nouvelles frontières, ni garantie
juridique, ni perspective de développement culturel.
Dans quel état d’esprit un être humain peut-il être
quand son village est le théâtre de confrontations violentes
provoquées par un pouvoir arbitraire dès son plus jeune âge,
ses habitants battus et humiliés et leur identité rabaissée,
parce qu’ethniquement minoritaire ?
Sur son long chemin semé d’épines qui le mènera de l’Ukraine à
la France, Grégory Rominskyj nous projette dans cette période
troublée et tragique de son pays natal et décrit les tourments
et les incertitudes de ses concitoyens, emportés aveuglement
dans le tourbillon des guerres.
Illustration de couverture: «Карпатський потік» « Un torrent dans les
Carpates», 1995. Volodymyr I. Patyk (1926 Tchornyï Ostriv - 2016 Lviv,
Ukraine).
ISBN : 978-2-343-09867-8
34 €
DE L’UKRAINE À LA FRANCE 
Grégory Rominskyj
Mémoires d’un déplacé (DP) dans l’Europe de la tourmente (1939-1945)





De l’Ukraine à la France
eMémoires du XX siècle


Déjà parus

Daniel BARON, Du Côté de la Vie. Correspondance de Maryse
(1926-1940), 2016.
Micheline MAUREL, Danse au bord du précipice. Lettres et
écrits des années de guerre (1939-1945), 2016.
Larissa CAIN, Souvenirs d’enfance et de Pologne, 2016.
Michel GASPARD, Eaux mêlées à Montmartre, Une histoire
familiale, Deuxième période : 1936-1950, 2016.
Michel GASPARD,
familiale, Première période : 1880-1936, 2016.
Henri CHENNEBENOIST, Carnets de Chine (1900-1901). Un
Français dans la guerre des Boxers, 2016.
Auguste VONDERHEYDEN, Cahiers de guerre (1914- 1918),
2016.
Sabine CHERON et Marie-Hélène PRECHEUR, Les
coquelicots au vent de la liberté. De Varsovie à Nancy : un rêve
réalisé, 2016.
Rafael MONREAL, Le chemin de Rafael. Un républicain
espagnol dans la guerre civile, 2016.
Anna Senik, Une famille juive de la Pologne à la France de
Vichy, Penser ce qui nous est arrivé, 2015.
Bernard GROUSELLE, De la ligne Maginot à Berchtesgaden.
Souvenirs d’un français libre, 2015.
Viktor GEIGER, Viktor et Klára. Camp de travail en Ukraine
dans le Donbass (1945 – 1946), 2015.
Henri CHENNEBENOIST, Carnets de campagne 1914–1918,
2015.
Paul GRISON, Un soldat écrit à sa famille depuis le Maroc,
l’Algérie, l’Indochine (1944 – 1953), 2015.
Jean GRIBENSKI, De Suwa łki à Paris. Histoire d’une famille
d’origine juive polonaise : les Gribinski/Gribenski (vers
18401945), 2015.
Pedro CANTINHO PEREIRA, Un « Malgré nous » dans
l’engrenage nazi, Les sacrifiés de l’Histoire , 2015.
Fernand THOMAS, Mémoires de guerre, La vie malgré tout
(1914 – 1918), 2014.
Grégory ROMINSKYJ








DE L’UKRAINE A LA FRANCE
Mémoires d'un déplacé (DP)
dans l'Europe de la tourmente
(1939-1945)













L’Harmattan

































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-09867-8
EAN : 9782343098678
À mon village meurtri
Hommage du village de Rouda (Roudkivci)
à ses fils morts pour l’Ukraine et aux victimes du Stalinisme.




Au lecteur

Tout en rédigeant ses Mémoires, l’auteur jette un regard personnel et
critique sur les événements qui se sont déroulés dans son Ukraine natale
depuis le traité de Versailles jusqu’aux tumultes de l’entre-deux-guerres.
Grâce à son témoignage, il nous fait découvrir les turbulences et les
e tragédies de son pays durant cette première moitié du XX siècle, mais, plus
exactement, les tourments de ses concitoyens, emportés aveuglément dans
le tourbillon des guerres. Son récit se déroule chronologiquement sur trois
périodes majeures qui ont affecté gravement l’Europe tout entière :
• la Pacification de la Galicie par la Pologne de septembre à novembre
1930 ;
• les conséquences du Pacte Hitler-Staline du 23 août 1939 sur une
population prise entre deux feux ;
• les conditions de vie dans les camps pour réfugiés, ceux qu’il était
convenu d’appeler les « DP », les personnes déplacées en
Allemagne, en Autriche et en Italie à l’issue de la Seconde Guerre
mondiale.
Ces périodes étaient naturellement très complexes et délicates à la fois,
car elles déterminaient l’avenir de millions de rescapés qui n’avaient pas
choisi de partir et qui ne pouvaient plus revenir chez eux, victimes à la fois
des erreurs des politiciens mal éclairés et de la folie meurtrière des
dictateurs nazi et communiste. C’est pourquoi il nous a semblé utile de
décrire, en avant-propos, le contexte dans lequel s’est déroulé le
cheminement de l’auteur et qu’il vous invite à prendre et à partager avec
lui, ne serait-ce que le temps de la lecture.

















« La Pacification de la Galicie et de la Volhynie en1930 »
(Pacyfikacja Małopolski Wschodniej)

Ce terme définit l’action répressive menée par le pouvoir polonais entre
septembre et novembre 1930 par ordre de Jozef Piłsudski, avec l’aide de la
2police et de l’armée, contre la population civile ukrainienne de Galicie . Elle
3 a été organisée en réponse aux « actes de sabotage » de l’O.U.N et a donné
lieu à des arrestations massives, des passages à tabac, à la fermeture des
institutions ukrainiennes. Ces répressions ont entraîné une radicalisation
du mouvement de l’opposition sur tout le territoire de l’ouest ukrainien.
Depuis plus de deux siècles, Lviv était un foyer de la résistance nationale
ukrainienne. En 1873 avait été créée la « Société d’Études Scientifiques
4 Taras Chevtchenko » et, cinq ans plus tard, l’organisation d’éducation
culturelle « Prosvita ».
Durant la Première Guerre mondiale, la région se transformera en un
véritable champ de bataille. À la chute de l’empire d’Autriche, le 14 mai
1923, le traité de Versailles inclura la Galicie Orientale, peuplée
majoritairement d’Ukrainiens, dans le nouvel État polonais, à la condition
que ce dernier lui accorde une large autonomie.
La « Pacification » s’est déroulée à un moment difficile de la Deuxième
République polonaise, au milieu des années vingt du siècle dernier. La
Grande Dépression » qui frappait l’Europe n’avait pas épargné la Pologne,



1Source : uk.m.wikipedia.org
2 La Galicie est une région historique de l’Europe centrale, partagée aujourd’hui entre la
Pologne et l’Ukraine. Les grandes villes sont respectivement Cracovie et Lviv. En 1910,
l’ensemble de la population de la Galicie atteignait huit millions d’habitants, dont quatre
millions de Polonais, trois millions d’Ukrainiens et huit cent mille Juifs.
3 Source : territoryterror.org.ua. O.U.N. « Organisation des Nationalistes Ukrainiens ». L’idée
du nationalisme ukrainien, telle qu’inscrite dans la charte de l’organisation, ne se définit pas
comme « l’exaltation de la nation » par opposition aux autres populations, mais elle est à
e rapprocher de celle du XVIII siècle, légitimant l’existence d’une « identité nationale » et, par
là même, celle d’un État-Nation. Les actes de sabotage organisés par l’O.U.N. étaient la
réponse à la politique anti-ukrainienne engagée par les Polonais en Galicie. Pour toute
réponse, le gouvernement polonais rendit responsable toute la population ukrainienne et
mobilisa contre elle 17 compagnies de gendarmerie, soit 1 041 personnes, 10 escadrons de
cavalerie et toutes les sections locales de la police.
4 Taras Chevtchenko (1814-1861) poète, peintre et humaniste ukrainien. Son nom reste le
e symbole le plus marquant du réveil de l’esprit national ukrainien au XIX siècle.
8




dont la détérioration de la situation économique avait provoqué le
mécontentement de la population et une radicalisation de son opposition.

En réponse, le pouvoir de Jozef Piłsudski imposa au pays un programme
politique dit « d’assainissement » qui prévoyait la reconnaissance de la
priorité de l’État sur le reste des institutions, la réduction des pouvoirs du
Parlement et de la liberté d’expression et l’ouverture du camp de
concentration de « Bereza Kartuska ».
La décision d’engager cette politique de « pacification » fut prise le
01.09.1930 et les premières expéditions furent lancées le 16 septembre
contre seize régions de Galicie et se déroulèrent jusqu’en novembre.
Étaient visés non seulement les notables locaux, instituteurs, prêtres,
médecins, mais aussi tous les centres culturels, les écoles et les
coopératives. Dans les villages, les paysans étaient passés à tabac, on
brûlait leurs récoltes, leurs biens, on les humiliait en les obligeant à insulter
leur pays, leur langue, leurs écrivains et poètes et à honorer Jozef Piłsudski,
5à prier pour lui, à chanter l’hymne polonais .
Cette politique provoqua la panique au sein de la population
ukrainienne, qui n’avait personne vers qui se tourner pour défendre ses
droits.
On dénombrera 1 739 personnes emprisonnées parmi les civils,
quarante viols, treize meurtres. À l’issue de cette campagne, il ne restait
que quatre écoles où l’enseignement était assuré en ukrainien.

La diaspora ukrainienne, éparpillée dans le monde, ne manqua pas de
dénoncer cette terreur qui fit l’objet d’articles et d’enquêtes dans les
journaux britanniques, allemands, autrichiens, canadiens et américains.
La Société des Nations fut saisie du dossier, mais beaucoup trop tard car,
entre-temps, la situation s’était considérablement dégradée, notamment
après l’assassinat de Tadeusz Holowko, éminent homme politique polonais,
et le braquage des banques et des postes par les résistants ukrainiens.
Le 30 janvier 1932, la S.D.N. entendra davantage les arguments polonais
et rendra responsables les nationalistes ukrainiens de la dégradation de la
situation, mais demandera au gouvernement polonais de rechercher et
condamner les coupables des meurtres et viols à l’encontre de la
population civile.

5 Lire à ce sujet : La Pologne, forteresse infamante de la barbarie en Europe. Recueil
d’archives et de témoignages publiés à New York, édit. Hoverla.
Source : diasporiana.org.ua
9




Si, par la suite, le gouvernement en tirera profit en isolant davantage la
Galicie du reste du monde, ce verdict ne fera qu’accroître la rancœur de la
population ukrainienne à son égard et, sur le plan international, le
sentiment de n’avoir pas été entendue et d’être la victime d’une justice
aveugle et partiale.
Cette rancœur cumulée déferlera en 1943 sous occupation allemande
dans ce qu’il convient d’appeler « la tragédie de Volhynie », où des milliers
de Polonais furent exécutés par la fraction bandériste de l’O.U.N. et de
6l’UPA .

7Hitler, Staline et l’Ukraine : les impitoyables stratégies

8 « Bloodlands », Terres de sang : c’est par ce néologisme que Timothy
Snyder définit les territoires qui ont le plus souffert des dictatures nazies et
staliniennes. Ces territoires sont la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie, les
pays baltes et la partie occidentale de la Russie.
Il est d’usage de dire qu’en Ukraine, le tourbillon de la guerre a traversé
le pays de part en part plusieurs fois d’ouest en est, et vice versa.
Près de 60 % des troupes de la Wehrmacht sont entrées en Ukraine et
près de la moitié des combats décisifs se sont déroulés sur son sol. C’est par
elle qu’ont transité les armées soviétiques pour marcher vers l’Europe
centrale et les Balkans.
La conquête de l’Ukraine pour Hitler revêtait une importance
particulière, notamment dans l’application du plan de la faim « Der
9 Hungerplan » ou « Der Backe plan », dont l’objectif était d’infliger une

6 Il reste encore un travail important à faire pour mettre en lumière les détails du conflit
interethnique polono-ukrainien en Volhynie. Aujourd’hui, cet épisode fait l’objet de
recherches de la part des historiens polonais et ukrainiens, car il existe des versions
différentes de cette tragédie où périrent des milliers d’Ukrainiens et de Polonais.
7 Source : istpravda.com.ua - Yuri Shapoval, Hitler, Staline et l’Ukraine : les impitoyables
stratégies.
8 Timothy Snyder, professeur d’histoire à Yale University, USA auteur de “Bloodlands”
Europe between Hitler and Staline, October 28, 2010.
9 e Herbert Backe, nommé par Rosenberg, ministre du III Reich pour appliquer son « Plan de
la faim » qui, entre 1941 et 1944, fit 4,2 millions de victimes. Arrêté le 23 mai 1945 par les
Britanniques et présumé coupable de crimes de guerre, il échappera au jugement en se
pendant dans sa cellule le 6 mai 1947.
Source : https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Herbert_Backe.

10




famine de masse en Ukraine et de diriger toutes les récoltes vers
l’Allemagne.
Dès 1929, Staline nourrissait le dessein d’anéantir la résistance
ukrainienne. Il n’avait pas oublié ses aspirations à l’indépendance des
années 1917-1920. Il menait une lutte féroce non seulement contre les
adversaires déclarés des bolcheviques, mais aussi contre ceux, parmi l’élite
10ukrainienne du PCU , qui auraient pu avoir des inclinaisons nationales. La
situation délicate des années trente lui donnera l’occasion d’organiser le
génocide du peuple ukrainien, qu’il est convenu d’appeler « Holodomor »,
par lequel périrent de faim sept à huit millions d’individus durant
l’hiver 1932- 1933.

S’agissant de l’Ukraine, les points de vue des deux dictateurs étaient identiques

Condamnée à se retrouver entre deux puissances totalitaires, l’Ukraine
dut subir la confrontation des armées régulières, des conflits entre
différents clans de la résistance et des mouvements clandestins, des
massacres interethniques, des déportations, des mobilisations, des envois
aux travaux obligatoires – tout ce qui a fait de ce pays une véritable terre de
sang.



10 PCU – Parti Communiste Ukrainien
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Les événements qui ont entraîné l’annexion de l’Ukraine subcarpatique
par les Hongrois, alliés d’Hitler, en sont une démonstration éclatante. La
lutte armée inégale des Ukrainiens contre le régime hongrois a fait dire à
e Staline le 10 mars 1939, au 18 congrès du PC(b), sur un ton d’ironie :
« C’est une bestiole qui veut dompter un éléphant… »

Le 22 août 1939, devant tout l’état-major des forces armées allemandes,
Hitler déclarait : « Depuis l’automne 1938, j’ai décidé de m’allier à Staline…
Staline et moi – c’est l’union tournée vers l’avenir. Ainsi, ces prochains
jours, j’irai à la frontière germano-soviétique serrer la main de Staline et
ensemble, nous commencerons le partage du monde… »

Le 17 septembre 1939, l’U.R.S.S., alliée à l’Allemagne, entrait dans la
Seconde Guerre mondiale et ses armées pénétraient en
11 Ukraine occidentale et en Biélorussie. Le 22 septembre 1939, l’Armée
rouge occupait Lviv et le 27 septembre, les nazis entraient dans Varsovie
(voir carte en annexe 1).
Aujourd’hui, nous possédons des documents qui prouvent que la
Gestapo et le NKVD coopéraient ensemble.
La propagande stalinienne a baptisé cette occupation de l’ouest de
l’Ukraine le « Septembre d’Or » et « l’Union Fraternelle ».
Mais en guise d’union fraternelle, il s’en suivit, de la part de la dictature
communiste, une vague de terreur, de destruction et d’arrestations
massives des représentants polonais et ukrainiens, surtout ceux qui
défendaient leur identité nationale.
Au début de l’année 1939, les troupes du N.K.V.D. et de la police des
frontières, 90 000 côté biélorusse et 105 000 côté ukrainien, recevaient
l’ordre de maintenir la population dans la terreur.

Ainsi, les accords des nazis avec les communistes ont permis à ces
derniers d’occuper une grande partie de l’Ukraine occidentale. Dès
décembre 1939 débuteront les déportations massives de la population
ukrainienne vers les destinations lointaines de la Russie.
Les trois premiers convois partiront respectivement en février, avril et
juin 1940, les deux derniers en mai et juin 1941. Au total, 320 000
personnes seront arrachées à leur pays.
Jusqu’à ce jour, il n’a pas été possible de dénombrer les morts dans les
transports, dans les prisons, dans les camps, ainsi que le nombre des fusillés.

11 À l’époque, sous domination polonaise.
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Il faut ajouter à cela les milliers de détenus et de prisonniers de guerre
fusillés par le N.K.V.D. au début de la guerre germano-soviétique.

Choqué par « l’Opération Barbarossa » du 22 juin 1941, Staline était prêt
à proposer la paix à Hitler. Vyacheslav Molotov, dans un entretien avec
l’ambassadeur bulgare, lui avait demandé de transmettre à Berlin un
message dans lequel Staline proposait à Hitler une modification des
accords de paix de Brest-Litovsk, cédant l’Ukraine et la Biélorussie à
l’Allemagne, en échange de l’arrêt de l’offensive allemande. Mais enivré par
ses succès militaires, Hitler refusa cette proposition.

Privés d’État, les Ukrainiens étaient contraints de servir dans les armées
des pays dans lesquels ils se retrouvaient. La plupart d’entre eux servirent
dans les rangs de l’armée soviétique, tandis que les autres étaient
éparpillés entre les armées allemandes, roumaines et hongroises.

Le 22 juin 1941 marqua la fin des accords entre Hitler et Staline et le
début de terribles épreuves pour les Ukrainiens et le pays en général.
Toutes les ressources ukrainiennes furent envoyées dans les régions
orientales de l’U.R.S.S. et en Asie Centrale. Quelque 3,5 millions de
personnes furent évacuées et cinq cent cinquante entreprises, qui
constituaient le fleuron de l’économie ukrainienne, furent démembrées. Ce
qui ne pouvait l’être était brûlé, laissant la population totalement démunie.

- À Zaporizhzhya, le barrage de la centrale électrique fut
dynamité sans qu’aucune information n’eût été transmise aux
habitants qui vivaient en aval, ni même aux soldats qui avaient
leurs quartiers plus bas.
- À Dniepropetrovsk, un combinat de panification fut miné
avec les ouvriers à l’intérieur ;
- À Odessa, l’Armée rouge dynamita les appartements situés
aux abords du port avec leurs habitants. Les blessés furent évacués
dans des camions sanitaires, puis noyés en pleine mer.
- À Kharkov, une grande partie de l’intelligentsia fut arrêtée,
enfermée dans un immeuble et brûlée vive.
- À Uman, les habitants furent emmurés vivants dans les
caves…
Des monstruosités de ce type, des « Oradour-sur-Glane » sur le territoire
ukrainien, on pourrait en citer d’innombrables, perpétrées non
pas par des nazis, mais par les communistes, contre leurs « propres
13



concitoyens ». C’est pourquoi, en Ukraine, il est de coutume de dénoncer
non seulement les crimes nazis, comme il est d’usage de le faire en
Occident, mais aussi ceux de leurs supposés « libérateurs ». Les femmes
et les hommes qui ont vécu dans ce pays à cette époque en savent
quelque chose. Sur leur territoire, les nazis pratiquèrent la politique de
deux holocaustes :
- L’extermination totale des Juifs. Le Babyn Yar à Kiev est aujourd’hui le
symbole de la tragédie des Juifs d’Ukraine, où plus d’un million d’entre
eux ont péri ;
- L’extermination planifiée des Slaves : Ukrainiens, Russes, Polonais et
Biélorusses.

Entre 1941 et 1945, l’U.R.S.S. déplorait 32 millions de victimes selon les
statistiques. Les pertes de l’Ukraine à elle seule avoisinaient les 10
millions.

12Les « DP », « The Displaced Persons » .

Les camps de personnes déplacées étaient des installations temporaires.
Le terme était utilisé pour définir les camps créés après la Seconde Guerre
mondiale, principalement pour les réfugiés en provenance de l’Europe de
l’Est et pour les anciens détenus des camps de concentration nazis.
Deux ans après la fin de la guerre, quelque 850 000 personnes vivaient
encore dans des camps à travers l’Europe : Arméniens, Polonais,
Lituaniens, Estoniens, Yougoslaves, Juifs, Grecs, Ukrainiens et
Tchécoslovaques.
Les combats, les nettoyages ethniques, la crainte de génocides avaient
provoqué la déportation de millions de gens de leur pays d’origine. Les
chiffres avancés varient entre 16 et 18 millions de personnes. La majorité
était détenue dans des camps nazis et dans les camps de prisonniers de
guerre, libérés par les armées alliées.
En Europe de l’Est, les civils et les militaires avaient fui leur pays,
effrayés par l’avancée des armées soviétiques, souvent précédées par des
témoignages de nombreux cas de viols de masse, de pillages et de meurtres.
À la fin de la guerre, ces gens se retrouvèrent face à un avenir incertain
et les autorités civiles et militaires Alliées, durent relever des défis
considérables pour les prendre en charge. Elles les classèrent en un certain

12 Source : Free Encyclopedia : The Displaced Persons camp.
14




nombre de catégories : les personnes évacuées, contraintes ou bénévoles ;
les réfugiés politiques ; les prisonniers politiques ; les anciennes forces
étrangères sous commandement allemand ; les apatrides ; les prisonniers
de guerre, etc.
La grande majorité des DP étaient originaires des pays qui avaient été
envahis et occupés par les Allemands. Bien que la situation de la plupart
d’entre eux eût pu être résolue simplement en les renvoyant chez eux, cela
devenait impossible là où le tracé des frontières avait été modifié par les
accords de Yalta. En outre, beaucoup ne voulaient plus rentrer par crainte
de persécutions politiques.

Presque tous étaient traumatisés et souffraient de malnutrition : la
plupart d’entre eux avaient subsisté avec des régimes alimentaires de
moins de 1 500 calories par jour. Un grand nombre était malade et le taux
de mortalité dans les camps très élevé. Comme si cela ne suffisait pas, les
DP vivaient dans des abris souvent improvisés, mal chauffés et ils étaient
insuffisamment vêtus pour supporter le froid. Constamment sur leurs
gardes, ils se méfiaient des décisions malheureuses que les vainqueurs
auraient pu prendre à leur égard.
Mais la préoccupation immédiate des Alliés était de fournir des abris, de
la nourriture et des soins de santé de base.
Il fallut attendre plusieurs semaines avant que la prise en charge des DP
devienne effective et que les réfugiés s’installent dans des camps plus
décents.
er Le 1 octobre 1945, l’U.N.R.R.A. (Administration des Nations Unies pour
le Secours et la Reconstruction) prit le relais des militaires qui, toutefois,
continuaient de fournir une aide logistique et assuraient la sécurité.

À la fin de 1945, plus de six millions de réfugiés avaient été rapatriés
(parfois de force) par les militaires et l’U.N.R.R.A.
Mais malgré ce qui avait été convenu à Yalta avec les Soviétiques,
c’est-àdire le rapatriement de tous les réfugiés sans exception, une grande
majorité des DP résista aux Alliés, les obligeant à rompre cette clause,
surtout après avoir pris connaissance du sort que réservait Staline à ceux
qui étaient rentrés. Ceux que l’U.N.R.R.A avait rapatriés avaient trouvé la
détention et la mort dans les goulags du Grand Nord et de Sibérie.
Les autres réfugiés (ils étaient encore plus d’un million) s’étaient
regroupés dans les camps par affinités ethniques, religieuses ou par
nationalité. Peu à peu, on vit apparaître des églises, des synagogues, des
écoles, des journaux, des associations sportives, des instituts techniques et
même des universités – polonaises, ukrainiennes, baltes... Les universités
15




allemandes, par ailleurs, étaient tenues d’accepter un quota d’étudiants
DP.
Ils étaient juifs, ukrainiens, tchèques, baltes, yougoslaves et il fallait leur
trouver un pays d’accueil :
• La Belgique fut le premier pays à adopter un programme
d’immigration en accueillant jusqu’à 22 000 travailleurs, affectés
notamment à ses mines de charbon. Néanmoins, ce programme fut
très critiqué par la Communauté internationale, car l’action
humanitaire du gouvernement belge ressemblait plus à un
stratagème opportuniste pour faire venir de la main-d’œuvre
étrangère bon marché.
• Le Royaume-Uni accepta 86 000 DP dont 12 000 Ukrainiens,
dans le cadre de divers programmes d’importation de
maind’œuvre.
• Le Canada en accepta 157 687 fin 1951.
• L’Australie, 182 159 réfugiés en 1947, principalement
d’origine polonaise, ukrainienne et balte.
• Israël, à partir de 1948, en recueillit plus de 652 000 de tous
horizons.
• La France : 38 157
• Le Venezuela : 17 000
• Le Brésil : 29 000
• L’Argentine : 33 000
• Les USA : Truman signa un premier acte autorisant l’entrée
de 200 000 DP le 25 juin 1948, et un second de 200 000 le 16 juin
1950. Sur les 400 000 réfugiés admis d’Europe orientale entre 1941
et 1957, 13 745 étaient des Juifs d’Europe.
16




Texte traduit de l’ukrainien par Alexandre Rominskyj, enrichi par les
précieux témoignages de sa mère, Anastasia Rominskyj Lukomska,
avec le concours de ses sœurs Maria, Olga et Anne-Marie. Les notes
ont été rassemblées par le traducteur.
Un grand merci à mon ami Jean-Michel Korczak pour ses
suggestions et corrections.
Titre original du livre : Терновим шляхом, Par un chemin jonché
d’épines.
Les caricatures présentes dans le livre ont été retrouvées par
Maxime Mayorov et Rostyslav Pilyavets pour l’Institut ukrainien de
la Mémoire Nationale à l’occasion de la Journée européenne de
commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme le 23
août 2009.
e Inaugurée par le parlement de l’OSCE, cette date correspond au 70
anniversaire du Pacte germano-soviétique, signé le 23 août 1939.


Trident de Volodymyr le Grand, Prince de Kiev (958-1015)

Notes du traducteur

- Les notes en bas de page, tout au long du récit, permettent également de
renseigner le lecteur sur les personnalités, les partis ou organisations qui ont joué
un rôle dans l’histoire de l’Ukraine ou durant la guerre, méconnus de la grande
majorité du public.
- Il existe de nombreuses manières d’effectuer une translittération de l’alphabet
cyrillique ukrainien en français, bien que l’Organisation
Internationale de Normalisation ait élaboré la norme ISO, les noms
ukrainiens sont encore aujourd’hui transcrits selon les méthodes propres à
chaque pays.
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Так ! Я хочу кріз сльози сміятись
Серед лиха співати пісні
Без надії таки сподіватись…

« Oui ! Je veux rire à travers mes larmes,
Dans ma détresse je veux pouvoir chanter
Et contre tout espoir, encore espérer… »

(Contra Spem Spero !)
Lesya Ukraïnka, 2 mai 1890



Photo prise à Cornberg (Allemagne) avant le départ de l’auteur en Belgique en avril 1947


À nos enfants et petits-enfants…
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Carte de l’Ukraine entre les deux guerres mondiales à la naissance de l’auteur. La ligne grise qui
suit le tracé en dehors des frontières actuelles de l’Ukraine, délimite le territoire ethnographique
de l’Ukraine de l’époque. Ses habitants ont également été victimes de la famine-génocide de
l’hiver 1932-33 voulue et organisée par Staline. (voir carte à la page 38).
Source : ukrmap.org.ua/Pages/Ukraine
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1 MON VILLAGE NATAL

1 e ROUDA , le village où je suis né, est apparu au XVI siècle ; il aurait été
fondé, dit-on, par seize familles. Il est divisé en deux parties : l’une part de
l’est vers le sud et l’autre du nord vers le sud également. L’explication de
cet étalement provient du fait que les gens, à cette époque, s’installaient
près des rivières ou des sources. En effet, Rouda a ses sources, l’une à l’est
du village et l’autre au nord. De l’est, la source coule en direction du sud sur
plus d’un kilomètre, vire brusquement vers l’ouest, ravinant légèrement le
sol et formant un large méandre, puis repart vers le sud où elle rejoint la
source du nord ; ainsi, les deux sources alimentent la rivière Roudka, qui
coule dans la plaine du village de Horodychtche Korolivske, et se jette plus
loin dans le Dnister.

On raconte que le nom de Rouda vient de ce qu’il y avait dans les
2environs une sorte de minerai, d’où l’origine de son appellation . Les
habitants ne travaillaient pas seulement la terre, mais aussi le minerai.
Suite à divers événements militaires, ils auraient abandonné son
exploitation, laissant sur place des trous béants derrière eux. Mais quel
minerai exploitait-on ? Personne ne s’en souvient.

3 Au milieu du village se tient l’église en bois de la « Décollation » ; à
4 proximité se trouve la salle de lecture « Vira » (la foi) et, lui faisant face,
l’école. Ces trois constructions forment entre elles un triangle isocèle.


1 Rouda : située au sud de Lviv (Galicie), aujourd’hui Rudkivtsi.
2 Le mot rouda s’utilise aussi comme métaphore pour désigner le sang. Ainsi dans la seule
région de Poltava, on décompte une dizaine de sources et rivières du nom de Rouda,
Roudka, Kryva Roudka, etc. où il n’y a pas de minerai. Dans son livre Les Mystères
indoaryens de l’Ukraine (éd. Prosvita), Stepan Nalyvaïko, émet l’hypothèse que cette appellation
trouverait son origine dans la mythologie indienne où les sources symbolisaient le sang de
la terre et lui donnaient la vie.
3 Holovosik – Décollation de saint Jean-Baptiste.
4 Tchytalnia en ukrainien. Elle fut fondée en 1897 par le curé de la paroisse, le père
Volynskyï, dans un petit édifice dédié non seulement à la lecture, mais à toutes les activités
culturelles, notamment théâtrales. En 1909, la bibliothèque acquit le bâtiment actuel pour
12 mille couronnes. C’était, certes, un lieu réservé à l’étude et à la culture, mais aussi un
point de rassemblement, un centre d’information et d’opposition à l’occupant polonais, puis
soviétique. Aujourd’hui, la bibliothèque possède plus de 2 000 livres et ouvrages.




Le village est construit à flanc de coteaux, éloigné de la rivière et des
sources, afin que les crues du printemps n’inondent pas les cours et les
maisons. La rivière Roudka sépare le village en deux. De l’un comme de
l’autre côté des versants, en contrebas des habitations, il y a les routes. Le
village s’étend de telle manière qu’à partir des routes, on n’aperçoit pas les
maisons ; seule l’église apparaît, comme émergeant d’un grand parc ou d’un
grand bois.
Il y a là : des tilleuls, des bouleaux, des aulnes, des pommiers, des
poiriers, des cerisiers et des pruniers. Les plus vieux et les plus hauts sont
les poiriers et leur tronc fait un mètre de large.
Derrière le village, il y a un petit bois d’environ cinquante hectares. Sur
la route qui va de Rouda à Tchornyï Ostriv se trouve un chêne majestueux.
5 Les gens racontent qu’il a été planté par Bohdan Khmelnytskyï et en
passant devant, ils ôtent leur chapeau. Quand j’étais petit, j’imitais les plus
âgés : si j’avais un chapeau sur la tête, je l’enlevais, sinon je saluais l’arbre.

Dans le village, à l’endroit où se rejoignent les deux ruisseaux, il y avait
un grand terrain vague qui servait de place sur laquelle se déroulaient
différents jeux et festins en été, lorsqu’il était sec. Un peu plus haut, se
trouvait le cimetière, détruit depuis par les bolcheviques, sur lequel paît
6 aujourd’hui le bétail du kolkhoze. Mon frère Stefan, membre de l’O.U.N. et
7chef d’un escadron de l’UPA , ainsi que deux de ses compagnons, ont été
fusillés par les bolcheviques le 11 février 1946 et sont enterrés là, entre
l’ancien cimetière et ladite place.
L’histoire de mon village, comme celle de toute l’Ukraine occidentale, a
été marquée par différentes occupations : polonaise, autrichienne, à
nouveau polonaise, soviétique, allemande et depuis 1944, à nouveau
soviétique.
Malgré ces diverses occupations et l’oppression armée des envahisseurs
sur la population, il n’a jamais perdu son visage ukrainien.


5 Bohdan Khmelnytskyï, (1595-1657), chef militaire des Cosaques Zaporogues, hetman de
l’Ukraine.
6 Organisation des Nationalistes Ukrainiens, parti politique créé à Vienne en 1922 par
Yevhen Konovalets, après la disparition de la République Populaire d’Ukraine (1917-1920).
7 L’Armée d’Insurrection Ukrainienne créée en 1941 par Taras Boulba Borovets, homme
politique. Cette armée s’appelait à l’origine « Sitch de Polésie », puis « U.P.A.” » Il est aussi
l’auteur d’une œuvre historique en cinq tomes, Les Cannibales, où il décrit l’histoire de la
grande famine en Ukraine, provoquée par Staline en 1932-33.
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Aussi, par respect pour mon village blessé et mes amis qui y ont laissé
leur vie, j’ai décidé d’écrire mes Mémoires, car ma conscience ne me permet
pas de taire les crimes de ces bourreaux, qu’ils soient rouges, noirs ou
blancs.
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2 - PREMIERS SOUVENIRS

Je me rappelle encore la vieille église où l’on m’a baptisé. Notre village,
qui était passé de seize à cent vingt familles, avait pris la décision d’en
construire une plus grande. L’idée de la construction venait du père Petro
Kortchaba qui l’avait soumise au conseil du village, dirigé par Pachka
Gregoryï, qui était non seulement un bon maire, mais aussi un patron avisé.
La nouvelle église était tout en bois, elle aussi, et de l’avis de tous, elle
tiendrait plus de trois cents ans, aussi longtemps que l’ancienne. Dans tout
le district de Bibretska, il n’y avait que deux églises comme la nôtre : l’une
près de Hourakh, non loin du village de Bibirka, et l’autre chez nous. Ces
deux édifices avaient été construits par les mêmes maîtres d’œuvre, venus
1, du pays des houtsouls mais, malheureusement, j’ai oublié leur nom.
Elle est, encore aujourd’hui, la fierté du village avec son iconostase et
son bel autel. Pour sa construction, nous n’avions pas fait appel aux
habitants des villages voisins, comme c’était la coutume. Elle avait été
2 financée avec l’argent collecté par notre salle de lecture « Prosvita », et
nous n’en étions pas peu fiers.

Mes premiers souvenirs d’enfance sont liés à elle. En 1926, je n’étais
3encore qu’un gamin , mais je me rappelle le jour où ma mère m’a pris par la
main et m’a emmené à l’église.
La messe était célébrée et chantée par l’abbé Kortchaba, accompagné
par ses diacres, qui accomplissaient leur office avec solennité. À l’époque, il
n’y avait pas encore de chorale à l’église. À la fin de la cérémonie religieuse,
le prêtre monta en chaire et commença son sermon.
La chaire était située près de l’autel, dans la partie réservée aux enfants et
d’où l’on entendait bien. Du sermon, je n’ai pas compris grand-chose, mais
4je me souviens de ceci : dans une rue de Paris , en France, est tombé
5 Symon Petlura de sept balles moscovites.

1 Les Houtsouls – ethnie ukrainienne de la région des Carpates, reconnaissable à son style
vestimentaire très coloré, ses traditions et coutumes locales millénaires et à son
architecture religieuse et traditionnelle en bois.
2 e e « Maison de la culture ». Entre la fin du XIX siècle et le début du XX siècle, les
ukrainophiles de Galicie ont créé cette association, chargée de la diffusion du savoir dans les
villes et villages. Plus tard, cette association sera considérée par les Soviétiques comme
« nationaliste et bourgeoise ».
3 Le narrateur est né en 1921, il avait donc 5 ans.
4 À l’angle de la rue Racine et du bd. St. Michel.
5 Symon V. Petlura (1879-1926) : troisième président de la République populaire
ukrainienne, assassiné le 25 mai 1926 par Samuel Schwartzbard, un agent moscovite. Il
repose aujourd’hui au cimetière Montparnasse à Paris.



Le sermon terminé, on distribua une bougie à tous les paroissiens
présents dans l’église pour l’office funèbre. En regardant les fidèles, je
remarquai que leurs mains tremblaient ; certains avaient les larmes aux
yeux, chez d’autres, elles coulaient sur leur visage. Le prêtre chantait, et
tous les gens en chœur avec lui. Malgré notre jeune âge et notre ignorance,
nous ressentions l’instant pesant et douloureux du moment et restions
silencieux, regardant les bougies ou scrutant les visages. Après la messe, les
gens regagnèrent leur maison et nous, les petits, restâmes dehors pour
jouer.
Aucun d’entre nous ne commenta ce que nous avions entendu et vu à
l’église. Nous nous sommes mis à chantonner, puis à jouer et courir, parce
que les enfants sont des enfants – ils oublient vite. L’important, pour eux,
c’est le jeu.
En automne 1926, ma mère m’inscrivit à l’école et me recommanda de
bien apprendre et d’être sage. J’avais une sœur et un frère plus âgés que
moi qui allaient en classe ; ils m’avaient appris un peu à écrire et à compter.
C’est pourquoi je ne profitais pas beaucoup de la première année. Les
suivantes furent plus difficiles, mais j’étais bon élève. J’avais quand même
un gros problème : je n’arrivais pas à faire la distinction entre l’écriture
6polonaise et ukrainienne .
Le soir, à la maison, Maman me grondait et le jour, à l’école, c’était la
maîtresse.
Je mélangeais indifféremment les caractères ukrainiens et polonais. Je
m’appliquais à bien écrire et pourtant les autres n’arrivaient pas à me lire.
Ce calvaire allait durer trois longues années, jusqu’au jour où ma mère me
fit comprendre que ces caractères-ci étaient polonais et que ceux-là étaient
ukrainiens et qu’il convenait de bien les distinguer. Grâce à Dieu, cela finit
par rentrer dans ma caboche et je devins premier de la classe.



6 L’ukrainien utilise les caractères cyrilliques et le polonais les caractères latins.



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13 - SOUVENIRS DE LA PACIFICATION

À l’âge de cinq ans et demi, le malheur s’abattit sur notre famille : notre
père décéda. Il travaillait loin de notre domicile et on le voyait peu ; c’est la
raison pour laquelle nous n’avons pas trop ressenti les conséquences de sa
disparition. Il y avait de quoi manger à la maison et Maman était avec
nous…
L’automne 1930 approchait et avec lui le temps des travaux. Les
journées raccourcissaient et les nuits s’allongeaient. Les feuilles jaunies
tombaient des arbres et le village se préparait pour l’hiver. Il fallait semer
le blé d’hiver, le seigle, ramasser les pommes de terre, les betteraves. Bref,
du travail, il y en avait plus que de raison. Pour finir plus tôt et malgré mon
jeune âge, on me demanda de ramasser les pommes de terre.
Ce soir-là, épuisé par ma journée de labeur, je suis allé me coucher sans
souper. Dans mon sommeil, j’ai bien entendu quelqu’un frapper à la fenêtre
et Maman se lever pour lui parler et sortir de la maison, mais je me suis
rendormi aussitôt pour ne me réveiller qu’au petit matin.
Allongé dans mon lit, j’essayais de comprendre ce qui se passait ; chaque
jour, Maman nous réveillait quand il faisait encore noir, mais ce matin elle
n’était pas venue. Je restai allongé encore un petit moment, puis me décidai
de me lever pour aller à l’école. Je réveillai ma sœur et mon frère aînés et
laissai les plus jeunes dormir, car elles n’étaient pas encore scolarisées.
Étonnée de me voir, ma sœur me demanda :
— Pourquoi c’est toi qui me réveilles, Greg, et non pas Maman ?
— Maman est sortie cette nuit et je ne sais pas où…
Sans attendre, elle se mit à sa recherche, mais revint très vite en disant
qu’elle n’avait trouvé Maman nulle part et que les voisins n’étaient pas là
non plus. Il n’y avait que les cochons qui traînaient dans les cours. Sans
attendre de connaître le fin mot de l’histoire, je pris ma serviette sur mon
dos et me hâtai vers l’école au pas de course, car tout retard était puni.

1 Actions répressives de la part du pouvoir polonais de septembre à novembre 1930
menées par Joseph Pilsudski contre la population civile ukrainienne de Galicie.
La Galicie a été rattachée par la Ligue des Nations à la Pologne le 14 mai 1923, mais à la
condition que cette dernière traite la question ukrainienne en lui accordant l’autonomie. Au
lieu de cela, le pouvoir s’est mis à pratiquer activement une politique de colonisation et
d’assimilation. La Galicie fut rebaptisée « Petite Pologne Orientale » et l’enseignement de
l’ukrainien interdit. À la fin de l’année 1930, il ne restait que quatre écoles publiques où
l’ukrainien était enseigné.




À l’école, personne non plus. Que se passait-il ?
Personne au village. Personne à l’école. Je tournai en rond dans la classe
un moment, puis ne voyant personne arriver, je me dis qu’il était inutile de
rester plus longtemps. Mais en sortant dans le couloir, j’aperçus deux
élèves, puis deux encore. Et petit à petit, au bout d’une heure, la classe se
remplit à moitié. Personne ne savait rien et chacun faisait le même constat :
les parents avaient disparu Dieu sait où ; ils avaient sorti le bétail, qui
s’était dispersé dans la cour et dans les vergers…

À cet instant arriva la maîtresse que nous saluâmes comme chaque
matin :
— Gloire à Jésus-Christ !
— Pour les siècles des siècles, nous répondit-elle.

Elle nous fit asseoir et commença à faire l’appel. Visiblement, elle ne
savait pas quoi faire de nous, car nous n’étions pas nombreux. J’étais le plus
jeune de la classe, mais aussi le plus audacieux et lui dis :
— Que maîtresse fasse son cours, puisque personne ne viendra plus.
Sans me répondre, elle se dirigea vers l’armoire comme pour chercher
quelque chose, mais ne trouvant rien, se mit à marcher d’un bout à l’autre
de la pièce, puis à regarder par la fenêtre. Moi aussi…

De là, on voyait un feu. Ce n’était pas le village qui brûlait, mais quelque
chose un peu plus bas, où coulait notre rivière. Les larmes aux yeux, la
maîtresse annonça d’une voix chevrotante qu’elle ne ferait pas cours
aujourd’hui et que nous pouvions rentrer chez nous. Sacs sur le dos, au lieu
de nous séparer, nous nous précipitâmes tous vers le feu.

Sur place, des ballots de paille entiers brûlaient, ainsi que des gerbes de
seigle, de blé et d’orge. Les vieillards s’activaient avec la pompe manuelle,
qui d’habitude se trouvait près du clocher, pour éteindre le feu. Nous, les
gamins, regardions avec effroi ce qui arrivait. Mais pourquoi brûlait-on le
blé ? N’en avions-nous pas besoin ? Quelle sottise !
Des soldats amenaient des ballots dans des charrettes et les lançaient
dans les flammes. Celui qui était en faction repoussait les vieillards qui
tentaient d’éteindre le feu. Comme personne ne lui prêtait attention, il leur
arracha le tuyau des mains et le dirigea vers eux pour les disperser. Sous la
pression du jet d’eau, l’un d’eux glissa et la petite fille qui se tenait près de
moi reconnut son grand-père et s’écria en courant vers lui : « Oh !
GrandPère ! »
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Le soldat se tourna alors vers nous, jeta le tuyau et, empoignant un
bâton, se mit à courir pour nous disperser. Et comme des lapins, nous
détalâmes tous vers nos foyers.
À la maison et chez nos voisins, il n’y avait toujours personne. Dans la
rue, des soldats sur leurs montures galopaient dans tous les sens, par-ci,
par-là. Mes deux petites sœurs pleuraient, ma sœur et mon frère aînés n’en
menaient pas large et moi non plus.

Notre mère s’était enfuie… Qu’allions-nous devenir ?

Pour tout déjeuner, on se contenta d’un peu de pain et d’eau, de quoi
tenir la journée. Demain, Maman serait de retour et elle nous ferait à
manger ; si elle ne revenait pas, nous trouverions bien quelque chose qui se
mange cru, des navets ou des carottes…
N’arrivant pas à me tenir tranquille, je sortis encore une fois à la
recherche de Maman. Mais les jardins et les vergers étaient déserts. Il n’y
avait que des gamins qui cherchaient leurs parents comme moi. Soudain,
j’entendis quelqu’un m’appeler par mon nom. Mais autour de moi,
personne. L’appel se répéta et, levant la tête, j’aperçus sur le toit d’un
2 oboroh un homme de ma connaissance qui voulait me confier une mission :
— Eh, petit ! Je vais te lancer une carte. Porte-la à Horodychtche
Korolivske et épingle-la sur la porte de la salle de lecture. Seulement, fais
attention que les Polonais ne t’attrapent pas.
Je ramassai la carte et courus à travers les potagers pour rejoindre la
route qui menait à Horodychtche. À peine y avais-je posé le pied qu’un
cavalier polonais m’aperçut et vint à ma rencontre. Me sentant piégé et ne
sachant comment me débarrasser de lui, je continuai mon chemin comme si
je ne l’avais pas remarqué.
Arrivé à ma hauteur, il s’écria :
— Halte !
Je m’arrêtai.
— Où vas-tu ?
— Chercher mes chevaux dans la prairie.
— Et où est-elle ?
— Loin d’ici !

2 Il s’agit d’un toit posé sur quatre pieux, sous lequel on stockait les ballots. On pouvait le
remonter ou le redescendre, selon le volume nécessaire pour le stockage
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Le soldat, ne se détachant pas de moi, me lança un ordre :
— Avance, je te suis !
C’était l’automne, la nuit tombait vite et il faisait déjà noir quand nous
arrivâmes à la prairie. Si le soldat n’avait pas eu de monture, mon histoire
se serait peut-être mal terminée ; mais par chance, de quelque part se fit
entendre le hennissement d’un cheval et le cavalier se dirigea vers lui. Il y
avait là deux chevaux qui avaient emmêlé leurs longes. J’avais peur de
m’approcher d’eux et j’essayai de ruser en demandant au soldat :

— Je ne vois rien, aide-moi à les démêler et mets-moi sur un cheval.
— Fais-le tout seul ! me lança-t-il.

Alors, surmontant ma peur, je m’approchai d’eux, leur enlevai les
muserolles et m’en écartai rapidement. Libérés, les chevaux se cabrèrent et
s’enfuirent. Je me mis à pleurer, disant que je ne les rattraperais jamais
dans la nuit, mais le soldat, riant aux éclats, fit faire demi-tour à sa monture,
puis regagna le village.
Je pris la direction opposée et tard le soir, j’arrivai enfin à Horodychtche,
fis ce que l’homme assis sur l’oboroh m’avait demandé de faire et rentrai à
la maison en courant.

La maisonnée était triste. Les petites pleuraient et les plus grands
s’inquiétaient pour moi. Je les rassurai un peu en disant que tous les
parents, y compris notre mère, avaient gagné le bois et qu’ils ne craignaient
pas les Polonais. Ils étaient bien armés et si ces derniers s’avisaient de venir
les chercher, ils leur tireraient dessus ; planqués derrière les arbres, ils
allaient abattre tous ces sauvages, jusqu’à ce que la paix revienne…
L’atmosphère finit par se détendre. Nous étions assis autour de la table
et commencions à manger des navets crus que mon frère avait cueillis dans
le potager quand, brusquement, un cavalier polonais fit irruption dans la
maison, enveloppé dans une cape et armé d’un grand sabre sur le côté.
— Où est votre père ? vociféra-t-il.
— Mais il est décédé depuis trois ans ! nous sommes-nous exclamés
tous.
3— Mensonge ! il est inscrit là, sur ma liste .

3 Selon le témoignage de Volodymyr Liga, recueilli le 25.06.2010 par le journaliste Andrïï
Chymanskyïi, les escadrons polonais possédaient une liste de villageois opposés au régime.
Ils étaient arrêtés et rassemblés dans une grange, dénudés complètement et battus. La
norme était de vingt-cinq coups de fouet. Source vidéo : territory.org.ua
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— Va voir le maire et demande-lui !
— Et où est votre mère ?
— Nous ne savons pas, elle est partie et elle n’est pas revenue.
Le soldat se mit à inspecter la maison en fixant les images, parmi
4lesquelles il y avait le portrait du métropolite Andriï Cheptytskyï . Il
s’arrêta un moment devant lui et demanda :
— Qui est-ce ?
— Lis, c’est écrit, lui dis-je.
— Petit sot ! maugréa-t-il, avant de quitter la maison.

Sitôt parti, je refermai la porte derrière lui, puis nous allâmes nous
coucher.
Le lendemain matin, après avoir mangé un peu de pain et bu de l’eau, on
resta là à observer ce qui se passait dehors, le nez collé aux carreaux de la
fenêtre. L’armée s’agitait dans le village et emportait des affaires ; quoi au
juste et pour les emmener où ? Mystère !
Les soldats pillaient les maisons et vidaient les granges ; ils brûlaient les
oreillers, les édredons et tout ce qui leur tombait sous la main. Après cette
expédition punitive à Rouda, nous les avions affublés du sobriquet de
« puanteur polonaise » parce que, quand les plumes et les tissus brûlent, il
s’en dégage une odeur pestilentielle.

Dans notre village, seules deux personnes avaient été tabassées. Deux
garçons innocents qui n’avaient pas trouvé nécessaire de se cacher dans le
bois : l’un d’eux était légèrement débile et l’autre se disait « Polonais » et,
de ce fait, pensait que les siens ne le toucheraient pas.
Mais les soldats se réjouissaient d’avoir trouvé deux gars sur qui se
défouler et les avaient battus sans pitié ; le « Polonais » pleurnichait comme
un gosse, mais rien n’y faisait. Le pauvre se redressa sur ses jambes six
mois plus tard et devint un « véritable patriote ukrainien ».
e Cette expédition punitive fut exécutée par le 14 Régiment de la
cavalerie polonaise.





4 Cheptytskyï Andriï (1865-1944) : comte, issu d’une famille anoblie par le prince de Galicie
et de Volhynie en 1284, métropolite de Galicie, archevêque de Lviv, évêque de
KamianestPodilskyï. Sa grande idée était de fédérer tous les chrétiens d’Ukraine autour du Patriarche
de Kiev, dans l’unité avec le Saint-Siège de Rome.

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