279 pages
Français

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Devenir universitaire, demeurer femme

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Description

La femme katangaise urbanisée n'a que très récemment accédé à l'enseignement, y compris professionnel. Le secteur formel de l'emploi ayant quasiment disparu, la cellule familiale a dû dépêcher pour sa survie ses femmes et ses adolescentes sur le terrain dit "informel". Du coup, le nombre des étudiants s'est accru. Pourquoi même les parents les plus pauvres s'évertuent-ils à payer les frais académiques fort onéreux de leurs filles ? Trois récits de vie témoignent de la montée en puissance de jeunes femmes achevant leurs études universitaires à Lubumbashiet.

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Date de parution 01 novembre 2003
Nombre de lectures 101
EAN13 9782296788282
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Chapitre 1
M’ÉTANT ENGAGÉE, JE SUIS ALLÉE JUSQU’AU BOUT
Fille de M. Kaniki Ndiadia Gaston aujourd’hui âgé de 65 ans et de Geneviève Musau âgée de 58 ans, je suis la deuxième née d’une famille de 10 enfants dont 8 encore en vie. Ma sœur aînée est mariée et mère de 7 enfants. Après moi viennent 7 gar-çons et une fille. Le troisième de la famille est également marié et père de 4 enfants. Le quatrième, prématurément disparu a laissé une petite fille, aujourd’hui âgée de trois ans. Le cinquième, un garçon également décédé, était célibataire et sans enfant. Il est donc mort sans laisser de traces. La sixième, l’unique fille ve-nant après moi est mariée et aujourd’hui mère de cinq enfants. Les autres garçons qui viennent après celle-ci sont encore céli-bataires sans enfants. Mon père est aujourd’hui pensionné à la Gécamines. Ma mère est la troisième femme de sa vie. Les deux premières ne lui ont pas donné d’enfants. Papa souhaitait, comme tout Kasaïen qui se respecte, avoir un garçon pour premier né. Malheureusement pour lui, son premier enfant fut une fille. Elle fut appelée Kabedi, du nom de sa grand-mère, mais cette dernière fut, paraît-il, cho-quée. En effet, comme papa n’était pas fier d’avoir une fille, cette enfant s’est sentie rejetée et n’a pas vécu longtemps. Si mon père tenait tant à avoir un garçon en premier lieu, c’est parce que dans sa culture, c’est le garçon qui fait la force de la famille. Il est l’héritier sur lequel se fonde l’espoir de la continuité fami-liale. Il veillera sur ses frères et sœurs après la mort du père. Mais ce souhait de mon père ne put jamais se réaliser. Il enfanta un deuxième enfant, une autre fille à qui on donna le nom de la mère de papa. En effet, on craignait que le nom de Kabedi puisse porter la mort. Kalenga résista et grandit, de même que tous les enfants nés après elle. En secret, mon père, se di-
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sait : « Comme je n’ai pas de fils aîné, je dois aider mes filles à être responsables, ainsi ma progéniture ne souffrira pas si ces dernières ont une situation stable. » C’est pourquoi mon père, contrairement à la plupart des Kasaïens, avait accordé de l’im-portance aux études pour les femmes. Ainsi, ma sœur aînée, ma cadette et moi-même, avons eu la chance de faire des études, chacune dans le domaine de son choix. Ma sœur a débuté son parcours scolaire à l’École Sacré-Cœur, aujourd’hui appelée Tangy Hapo. Je devais commencer dans la même école mais à l’époque il se produisait beaucoup d’acci-dents de circulation et des petites filles étaient tamponnées cha-que jour. La raison en était que l’endroit où les écolières devai-ent se procurer le matériel scolaire se trouvait au couvent des sœurs de charité qui, à cette époque, étaient responsables de l’école. Comme ce couvent était situé de l’autre côté de l’avenue Sendwe, les fillettes devaient traverser la rue pour se procurer le nécessaire pour l’école. Qu’il s’agisse d’une touche, d’un crayon, ou quoi que ce soit d’autre, elles y allaient en masse et étaient victimes d’accidents de la circulation. Mes parents ayant déjà subi la perte d’un enfant, ne tenaient pas à en perdre un autre. Ainsi, si je fus bien inscrite au Sacré-Cœur en première année, il fut décidé que mon grand cousin Laurent Kazadi m’y conduirait. Grâce au cousin de mon père, Banza Polycarpe qui était directeur de cette école à l’époque, nous y avons eu accès sans difficulté. Il faut dire que cette école était parmi les meilleures de la place. Dans cette école conven-tionnée catholique, il y régnait l’ordre et la discipline tant sou-haités par les parents qui avaient le souci de bien scolariser leurs enfants. Je me revois ce jour-là, c’était je crois en 1968 ou 1969, car je n’avais pas fait l’école maternelle. Mes parents en effet n’étaient pas tranquilles à l’idée que je puisse vagabonder dans la ville avec tous les risques encourus. Je dus donc attendre d’en-trer en première primaire. Je dois ajouter que je suis allée à l’école avec quelques jours de retard. Papa et maman devaient en effet trouver un terrain d’entente. Il fallait m’inscrire quelque part où je n’aurais pas à craindre la circulation. Malheureusement les écoles les plus proches ne répondaient pas à leurs aspirations. On me fit donc d’abord inscrire au Sacré-Cœur. Ce jour-là, les
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autres élèves étaient en classe. On devait à tout prix aviser ma sœur aînée de ma présence pour que déjà, elle prenne soin de moi. Pour la rentrée, ça ne posait pas beaucoup de problème car le grand cousin, Laurent Kazadi étudiait à Saint-Boniface. Cet institut conventionné catholique était situé non loin de l’école Sacré-Cœur. Ce qui fait qu’à la sortie il passerait nous chercher toutes les deux et nous ramènerait à la maison. Ma sœur sortit de classe très joyeuse et me dit d’observer la belle école où l’on devait étudier. Sa classe était dénommée « Masomoyamesiewe Mulamba ». L’école enseigne monsieur Mulamba. Elle me demanda dans quelle classe j’étais inscrite. Mon père lui montra le papier où était inscrit ce nom. Ma sœur s’écria « Tiens, c’est la classe de madame X! », et elle passa devant pour bien nous indiquer la salle. Cette dernière était loca-lisée dans un bâtiment parallèle à celui de sa classe. Nous arrivâmes devant la porte. Mon cousin, que j’appelle « frère » à tort, frappa à la porte. La « madame » apparut et mon frère eut un entretien avec elle après lu avoir montré le papier de mon inscription. Au bout de quelques minutes, j’étais invitée à prendre place dans la salle de classe. Les autres fillettes me re-gardaient curieusement. Ma sœur quant à elle, me fit un signe de la main pour m’assurer qu’à la récréation on serait ensemble. Je me retrouvais dans un milieu inconnu pour lequel j’éprou-vais un peu de méfiance, car ma sœur m’avait déjà parlé de M. Mulamba qui fouettait les élèves. Je m’inquiétais de subir le même sort qu’elle ce jour-là. Enfin, j’avais une place au fond de la classe et « madame » se déplaça pour prendre quelques renseignements sur moi. Ma petite voisine de banc était toute joyeuse et me parlait déjà de jouer au « kange » : ce jeu consistait à taper des mains en sau-tillant, et après deux ou trois sauts, à lancer le pied en avant. Selon les règles établies par les joueuses, il existait différentes combinaisons de pas rappelant les opérations d’arithmétique, comme la multiplication ou la soustraction. Le jeu se faisait soit en se plaçant de part et d’autre d’une ligne tracée au préalable, soit en se mettant en demi-cercle. Personnellement, j’étais toute contente de commencer l’école et tout m’attirait. La dame avec sa craie qui écrivait au tableau puis se retournait pour s’adresser à la classe. Ma grande crainte,
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c’était quand elle devait pointer quelqu’un afin qu’elle réponde à l’une ou l’autre question. En cas de réussite, elle demandait à ce qu’on applaudisse selon le rythme qu’elle-même avait pro-posé. Je me demandais constamment si elle ne se retournerait pas vers moi et si, le cas échéant, je pourrais m’attirer des ap-plaudissements. J’aurais bien aimé tenter ma chance,mai je crois que pour ce premier jour, la dame m’avait épargnée en se disant que je n’aurais pas encore su répondre aux questions posées. En fait, il était question de lire au tableau des lettres et des mots. Évidemment, avec ma sœur j’avais déjà acquis quelques notions. Quand elle répétait ses leçons, j’y participais presque in-consciemment. De ce fait, je savais déjà ce que pouvait être « i », « o », « a », « e », et je pouvais également compter. Mais cette fois-là, je n’ai pas eu l’occasion d’exhiber mes connaissances. Alors que je m’étais bien adapté à l’ambiance de la classe, mon frère Laurent, qui avait raté l’école ce jour-là, vint me re-chercher avant l’heure de la récréation. Je crus d’abord qu’il avait oublié quelque chose dont il venait juste de se rappeler, mais ce n’était pas du tout le cas. Il était venu me récupérer et me rame-ner à la maison sans que je sache pourquoi. Nous habitions le camp pré-fabriqué, c’est-à-dire la partie du bel-air qui était aux environs du camp, sur l’avenue Petunias. Il y avait dans les para-ges une école qu’on appelait « camp-préfabriqué ». Je ne suis pas sûre du nom qu’elle portait à l’époque, mais actuellement, elle a un nom en swahili. L’école était à quelques dizaines de mètres de la maison et c’est là qu’on m’amena le jour suivant. Personnellement je n’étais pas contente : à Sacré-Cœur on avait un uniforme. Il s’agissait d’une jupe de couleur verte et d’une blouse blanche. Mais, là, il n’était même pas question d’uniforme. En plus c’était une école mixte. J’eus beau résister, cela ne donna aucun résultat positif, et c’est donc là que je fis la première primaire. J’ai eu de grandes difficultés avec le comportement des garçonnets de ma classe. Ils taquinaient beaucoup les fillettes à la sortie des classes. Celle qui avait eu un problème avec l’un d’eux, était malheureuse. Ce que nous faisions, nous allions à l’école avec des tricots qui nous servaient de bandoulière pour porter les affaires d’école au dos afin de bien courir lorsque nous étions victimes d’un taquin. D’ailleurs, nous étudiions avec des
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enfants de militaires et leur attitude n’était pas du tout agréable. Pas moyen d’éviter les problèmes; eux étaient en sécurité avec leurs affaires d’école. Beaucoup d’entre eux s’amenaient à l’école avec des sacs à dos, héritage de leurs papas militaires. Avec ça ils couraient sans crainte. Si l’uniforme n’était pas obligatoire, l’école pouvait néan-moins exiger le port de chaussures. Dans la cour de l’école, il était absolument obligatoire d’être chaussé, mais à la sortie trop peu d’enfants pouvaient garder les chaussures aux pieds, la plu-part les gardaient dans le sac pour bien courir. Mon père avait un vélo sur lequel était fixé un porte-bébé. Il me mit sur celui-ci et me conduisit à cette école. À l’époque, elle était construite sur le modèle des maisons de militaires sauf que ses locaux n’étaient pas divisés. Il y avait des bancs mais pas en nombre suffisant, si bien qu’on pouvait se trouver à deux ou à trois sur un même banc. Le plus souvent, et je n’ai jamais com-pris pourquoi, l’instituteur mettait toujours les garçons et les filles sur un même banc. Personnellement j’aurais voulu qu’il y ait les filles d’une part et les garçons de l’autre. Franchement ça n’a pas été facile pour moi d’étudier avec les garçons. À cet âge, il y en avait certains qui pouvaient me dire « Kabibiyangu » ce qui veut dire « Ma petite femme ». Comme cela me paraissait pres-que une injure, je ne pouvais que réagir par un comportement sec. Le garçon ne pouvant pas digérer cette réaction bizarre pour lui, disait toujours « Unanitshambula, utakaona pu ka toka », ce qui signifiait : « Tu m’as injurié, tu verras à la sortie! ». Ou alors c’était une autre petite fille qui te disait : « Huyu anasema uko bibi yake », ce qui voulait dire : « Celui-ci a dit que tu es sa femme ». Comme on ne nous avait pas appris à tolérer des choses pa-reilles, tous ces garçons nous paraissaient grossiers. Alors, à cha-que fois qu’ils me taquinaient personnellement, je répondais : « Impoli! » et cela me valait des problèmes à la sortie. Parfois je rentrais à la maison avec des égratignures et ma mère ne pouvait pas admettre ça. Elle s’inquiétait à cause des cicatrices. En effet, avec mon teint bronzé, j’ai eu à porter ces marques pendant long-temps. Heureusement qu’elles ont disparu avec l’âge, peut-être aussi grâce à l’usage de certains produits. Maman qui savait que les filles étaient tout le temps tabas-sées par les garçons m’attendait impatiemment à l’heure de la
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sortie. Comme la parcelle que nous habitions était clôturée par des bougainvillées d’une certaine taille, ma mère pouvait obser-ver la situation à partir de chez nous. Un jour, alors que j’accom-pagnais mes amies dans le joyeux mouvement de masse des élè-ves qui sortaient, je me retrouvai aux prises avec l’une d’entre elles à quelques minutes de la séparation. Elle me griffa et je fus obligée d’appeler au secours. En entendant mon appel, maman qui m’attendais voulut me rejoindre, mais ce fut long et difficile car elle dut traverser la foule pour arriver à notre niveau. Le temps qu’elle vienne, ma camarade était bel et bien par-tie et moi j’étais blessée à la joue. Cette fois c’était quand même assez important et ma mère fut tentée de poursuivre ma cama-rade jusque chez elle. Mais je pense que la voix de la raison l’a interpellée, puisqu’elle s’est écriée « Mimambo y a batoto ». En effet, lorsque les enfants sont en conflit, les adultes, eux, n’y trouvent pas souvent leur compte. Car aujourd’hui les enfants s’empoignent, mais demain ils sont ensemble. Il faut donc tou-jours faire attention. Un des avantages que j’ai pu tirer de cette école que j’ap-pelle « école de la cité », était qu’elle se trouvait dans un envi-ronnement habité, sans compter que ma mère se rendait le plus souvent au marché de la Ruashi, une commune qui me paraissait mystérieuse. En effet, à cette époque, lorsqu’on disait ce nom devant moi, je pensais le plus souvent à un village. Comme dans ce dernier, les cases sont couvertes de chaume, que l’on appelle « nyashi » en swahili, j’associais cela avec le nom « ruashu ». Donc pour moi, il s’agissait d’un village, d’autant plus que ma mère s’y rendait pour acheter des légumes comme les feuilles de manioc ou le tenga-tenga, et des fruits tels que la mangue, la goyave ou le fungo. Elle disait que ces histoires y coûtaient moins cher. Finalement, entre ma sœur qui étudiait à Sacré-Cœur et moi qui restais dans cette petite école « camp-préfabriqué », c’était moi la plus gâtée. Car, lorsque ma mère revenait du marché de la Ruashu, elle s’arrangeait toujours, pour être de retour vers 10h00, pendant la récréation. À ce moment là, elle prévoyait un petit paquet pour moi. Il y avait le plus souvent un gros morceau de tartine à la margarine et des fruits : goyave, mangue, etc. Mais, le comble était que je ne pouvais pas manger seule. Aussitôt que j’étais servie, beaucoup de camarades venaient se coller à moi
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pour avoir un petit morceau de l’une ou l’autre chose. Je me rappelle que durant mon enfance, il y avait des noms pour les différentes parties de la mangue. L’expression « kya ku ma tako » désignait la partie basse du fruit qui fait penser aux fesses – matako en swahili. Quant à l’expression « kya ku matcho fu », elle correspondait à la partie charnue autour du noyau – matchafu en swahili. Ainsi, j’ordonnais à ceux de mes camarades qui voulaient un morceau de mangue de l’arracher avec les dents dans la partie que j’avais désignée; et cela se déroulait selon mon bon vouloir. Ceci me donnait un petit pouvoir sur les autres, car celui qui refusait d’obéir à mes ordres ne bénéficiait pas de mon partage. Comme il y avait des classes supérieures, mes cousines qui y étaient me protégeaient en cas d’agression. Maman le savait et j’imagine qu’elle les avait chargées de ça, aussi, elles avaient également droit à quelque chose. C’est ainsi que j’ai pu être en sécurité dans cette école. Sauf pendant les heures de classe. Cer-tes, j’étais douée comme un perroquet, je connaissais bien la matière. Mon maître ne cessait de répéter à mon père qu’on de-vait faire attention à moi car j’étais très intelligente. Je me rap-pelle que pour passer en deuxième, j’avais eu 83% à la fin de l’année. Pourtant, cela ne m’empêchait pas de commettre des erreurs qui nécessitaient le fouet : une fois, vers l’heure de sor-tie, le maître m’avait fouettée au dos. Comme j’avais les yeux rouges en arrivant à la maison, mon père m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai alors relaté la situation. Ayant regardé l’en-droit où j’avais mal, il a remarqué les traces de fouet. Comme ma peau est fort sensible, les traces étaient rouges et la peau avait pris du volume. Le cœur de mon père se serra. Il me hissa sur son vélo et on se rendit à l’école. Alors que le maître s’apprê-tait à partir, il nous vit débarquer mon père et moi. Je pense que le pauvre ne pouvait même pas imaginer qu’il avait fait une gaffe. Habitué à bien s’entretenir avec mon père, il s’attarda à fermer la classe pour nous recevoir à l’intérieur. Le maître fut donc sur-pris de constater que papa était fâché. Moi-même je n’y compre-nais rien. Il avait montré mon dos au maître et lui avait fait des reproches. Je ne sais plus comment cela s’est terminé, mais tou-jours est-il que, après ça, je devins l’ennemie du maître. En classe, il se contentait juste de citer mon nom, lors de l’appel. Mais
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après, ça lorsque je voulais répondre à une question, il me de-mandait tout bonnement d’aller voir mon père. En tant qu’élève brillante et souhaitant être en bons termes avec le maître, j’en fus très malheureuse. Je fus donc obligée de rapporter la situa-tion à mon père, et quand ce dernier retourna parler au maître, le climat redevint normal. Un autre fait insolite que je relève de mon passage dans cette école, c’est ma santé. Il m’arrivait souvent de tomber malade et durant cette période je mangeais difficilement. Pourtant, en tant qu’hypoglycémique, je ne pouvais pas rester sans manger. Alors il m’est arrivé à deux reprises d’être ramenée à la maison par mon maître et ce, en passant par le dispensaire du camp militaire pour des soins rapides. Une fois, c’était pendant la gymnastique. Pour ce cours, mon père m’avait acheté une tenue se composant d’une culotte et d’un polo blancs. Ce jour-là je n’avais pas fait attention à ma tenue. Je m’étais tout bonnement contentée de me coucher à même le sol puisque je ne me sentais pas bien. Les autres avaient pris cela pour de la blague. Mais le maître avait compris; ce n’était en effet pas dans mes habitudes de faire des blagues de ce genre. C’est pourquoi il n’a tenté de me mettre debout qu’une seule fois. Comme je n’y parvenais pas, il a com-pris qu’il devait laisser là les autres élèves afin de m’accompa-gner à la maison. Comme nous habitions des maisons mises à notre disposi-tion par l’Université, nous étions un peu nomades. En effet, les maisons à cette époque étaient concentrées au Bel-air. Après la guerre de 1960, certaines maisons détruites n’avaient pas été re-bâties. Ainsi donc, nous habitions dans un environnement peu sûr. En plus nous étions non loin d’un cimetière qu’on disait être celui des gens morts pendant la guerre. Mon père avait demandé une autre maison qui lui fut accordée et qui se trouvait sur l’ave-nue Savonnier. Un problème se posa alors. On avait refusé que j’aille au Sacré-Cœur par crainte des accidents de circulation. Effectivement, si j’avais dû marcher toute seule sur les grands axes, je n’aurais pas été en sécurité. Mais voilà que nous nous trouvions soumis à la même difficulté. De l’avenue Savonnier à l’endroit où j’étudiais, il y avait une certaine distance. Je devais longer la chaussée de Kasenga avant de déboucher sur Savonnier. Pourtant c’était l’un des parcours qui connaissaient beaucoup d’accidents.
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Pour pallier à cette difficulté, je devais prendre un bus de l’université, je ne sais plus à quel niveau. Mais un jour, j’ai pris le bus qui allait au centre-ville et à un moment donné, notre voi-sine de l’ancien quartier, ayant remarqué que je n’étais pas des-cendue, me demanda où je me rendais. Quand je lui dis que j’al-lais à la maison, elle me fit comprendre que je devais descendre à tout prix, puisque nous n’étions pas encore très loin. Elle de-manda à un policier de me ramener car nous étions non loin du camp Est. Ce dernier obéit, mais se montra intéressé. Comme nous venions de déboucher sur Savonnier, j’avais retrouvé mon chemin. Je le lui fis comprendre, mais il ne voulut pas me lâcher; à peine arrivés à la maison, il réclama un pourboire auprès de mes parents sous prétexte qu’il m’avait ramassée. C’est donc pour cette raison que je ne fis pas ma deuxième au camp pré-fabriqué. Comme on était cette fois-ci près du camp Koweit, on me fit inscrire là-bas. Je commençais ma deuxième année dans cette école également mixte. La matière était facile à comprendre, mais ce qui m’embêtait c’était le système « fouet » : notre moniteur nous chicotait sérieusement lorsqu’on échouait. Un jour nous nous sommes mis d’accord avec un groupe de camarades : nous n’entrerions pas en classe, afin d’éviter la chicote. Nous nous étions cachées quelque part, lorsque subite-ment, un groupe d’aînés de l’école se mit à nous pourchasser. On avait compris que c’était le maître qui les avait envoyés. Ce fut difficile pour moi de me sauver et je me retrouvai prise au piège avec quelques autres filles. C’était en effet le groupe des filles qui avait organisé le coup. Une fois ramenées en classe, ce fut un tel drame que le maître nous obligea à nous coucher à même le sol sur l’estrade. Il passait avec le fouet et nous frappait à tour de rôle. Ce fut un jour noir pour moi car j’avais pleuré à en avoir mal. Malheureusement, je ne pouvais pas recourir à mon père pour que le maître soit réprimandé. Ce jour 1à, à la maison, je me montrai trop calme et mes parents n’avaient pas tardé à com-prendre que j’avais un problème sérieux. D’habitude j’animais la maison avec les nouvelles de l’école, mais ce jour-là, c’est à peine si je pouvais parler. Mon père, très malin, m’a dorlotée pour que je lui dise ce qui n’allait pas au juste. Toute petite en-core, je ne pouvais pas cacher mon secret, et je lui dis ouverte-
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ment ce qui s’était passé. Mon père saisit cette occasion pour me faire comprendre que je ne devais jamais faire l’école buisson-nière. Le jour où je le ferai franchement il me donnerait une pu-nition plus forte que celle que j’ai eue du moniteur. Je n’ai fait que la deuxième primaire au camp Koweit. La troisième, je la fis au Sainte Élo, dans l’actuel Camp Tshmilemba. Là je n’ai pas grand-chose à raconter car je m’étais presque ha-bituée à l’école mixte. La distance était légèrement plus longue que la normale, mais il y avait un groupe d’enfant du quartier qui fréquentait la même école que moi. Nous devions traverser un espace vert, broussailleux entre l’avenue Savonnier et le camp de l’actuelle S.N.C.C. – autrefois la B.C.K. Il y avait à cette épo-que, une vague d’enlèvements d’enfants. Ce qui faisait que les parents n’étaient jamais tranquilles lorsque nous allions à l’école. Il nous était strictement interdit de faire confiance aux étrangers qui cherchaient à nous parler sur le chemin. Mais un jour, alors que je rentrais à la maison, un papa qui roulait à vélo prétendit qu’il avait pitié de moi et il me proposa de me transporter. Comme par hasard, je me trouvai seule sur ce tronçon. Malgré ma grande peur de tomber aux mains de malfaiteurs, j’acceptai. Je montai sur ce vélo mais par malheur, ma sœur qui passait aussi par là, me vit et je sus que c’était parti, elle le dirait à papa. Le monsieur, quant à lui était de bonne foi. Il m’avait dépo-sée non loin de chez nous. Mais le soir, j’avais des comptes à rendre à mon père. Il devait me faire comprendre que des malfai-teurs usaient de toutes les ruses possibles pour enlever les enfants, après quoi, ils leur enlevaient le cœur. Depuis lors, je dus toujours faire attention à ceux que je rencontrais sur mon chemin. Après ma troisième primaire dans cette école, mon père avait regagné la G.C.M. Du coup, il avait été transféré à Likasi. Ça tombait bien, puisque nous étions à la fin de l’année. Pendant les grandes vacances, papa s’était démené pour nous faire inscrire. Ce n’était pas très facile parce que les écoles de la G.C.M. avaient un système tel que vers la fin, les élèves étaient déjà orientés vers telle ou telle classe. À cette époque, les enfants qui n’avaient jamais connu de retard se retrouvaient dans les classes « A », dont le maître était un cousin à mon père. Personnellement, j’ai d’abord pensé que c’était une chance pour moi, mais c’est le contraire qui arriva. J’étais forte en fran-
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