Golda
192 pages
Français
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Description

En 1938, Golda est au goulag, au fin fond de la Sibérie. Elle a 4 ans. Avec ses parents et son petit frère de 2 ans, ils ont fui les massacres perpétrés par les Allemands en Pologne. Arrivés en Russie, ils ont été arrêtés et déportés dans un camp de travail. Après avoir réussi à s'enfuir du Goulag, ils ont traversé la Russie pour arriver aux confins de l'Asie. Après la guerre, ils ont parcouru l'Europe libérée d'un camp de personnes déplacées à un autre et manqués d'être massacrés lors d'un pogrom. A l'automne de sa vie, Golda voit les images refoulées réapparaître : son enfance, la vie quotidienne sous le régime stalinien.

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Informations

Publié par
Date de parution 06 mai 2016
Nombre de lectures 5
EAN13 9782140009280
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Golda
Une enfant
au goulag Michel
KRENGEL Golda
En 1939, Golda est au goulag, au n fond de la Sibérie. Une enfant
Elle a 4 ans. Avec ses parents et son petit frère de 2 ans,
ils avaient fui les massacres perpétrés par les Allemands en au goulag
Pologne.
Arrivés en Russie, ils ont été arrêtés comme « espions et
ennemis de l’Union Soviétique » et déportés dans un camp de
travail. Après avoir réussi à s’enfuir du goulag, ils ont traversé
la Russie, dans des conditions dramatiques pendant que se
déroulaient les combats, pour arriver aux con ns de l’Asie,
puis après la guerre, parcouru l’Europe libérée d’un camp de
personnes déplacées à un autre et manqué d’être massacrés
lors d’un pogrom.
À l’automne de sa vie, Golda voit les images refoulées
réapparaître : son enfance, la vie quotidienne sous le régime
stalinien, vues à travers le regard de l’enfant qu’elle était à
cette époque.
Cet ouvrage est un périple à travers le temps et l’espace.
Avant que la lumière ne s’éteigne, il était temps de recueillir
ce récit.

Michel KRENGEL est né à Paris en 1934. Il a vécu la
guerre de 1939-1945 comme enfant caché. Il en a fait
le récit dans un livre, « Le goût des tomates vertes »
paru chez L’Harmattan en 2013.
Illustration de couverture : © Vitaliy Pakhnyushchyy - Thinkstock
ISBN : 978-2-343-08940-9
Prix : 19 €
Graveurs de MémoireGGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques, 9 782343 089409
s’ouvre également aux études historiques.
GRAVEURS_MEM_WW2_KRENGEL_10,5_GOLDA.indd 1 26/04/16 22:01:21
Golda Une enfant au goulag Michel KRENGEL





Golda
Une enfant au goulag
Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Eyrignoux (Pierre), Adolescents en Algérie, Djidjelli, une terre dans
la peau, Petite Kabylie, 1954-1962, 2016.
Bousquet (Bertrand), Prêtre de Paris, Une vie en Église, 2016.
Wamba (Philippe), Parenté, L’Odyssée d’une famille en Afrique et
en Amérique, 2016.
Guibourg (Catherine), Vayssettes-Vergès (Marie-Antoinette),
Hier ne finira jamais, Résister hier et aujourd’hui, 2016.
Schmitz (Alain), Le temps d’une vie, Pilote de brousse, tome2, 2016. Le temps d’une vie, Les ailes, tome1, 2016.
Jacquemart (Anne), Quand le clairon sonne, Mémoires de guerre
d’une petite fille sage de paris (1939 – 1945), 2016.
Ozwald (Michel), Parcours d’un combattant, La revanche d’un
pupille de l’Assistance publique, 2016.
Sigalas-Royer (Raymonde), Sauve qui peut ! 1940, Mémoires
d’une jeune fille sous l’occupation, 2016.
Taïeb (Yves), L’enfant et la boutargue, Souvenirs, 2015.
Bessard (Xavier), Un directeur export au travers des continents,
Pérégrinations d’un expert, 2015.
Chebrou (Jacqueline), Une jeune fille raconte…, Carnet de guerre,
1939-1945, 2015. Michel KRENGEL





Golda
Une enfant au goulag


























































© L'HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-08940-9
EAN : 9782343089409
Tu prendras bien un verre de thé
Le ciel est blanc, d’un de ces blancs profonds,
pesants, impénétrables dont on n’imagine pas voir le fond.
Il tombe de gros flocons sur Paris. De l’étage élevé où
nous nous trouvons, à travers la fenêtre, on aperçoit les
toits recouverts d’une épaisse couche de neige. C’est
une vision inhabituelle et étrange de la ville, vue d’en
haut. Le regard plonge sur la rue où quelques rares
passants emmitouflés pressent le pas.
– Tu prendras bien un verre de thé ?
– Oui, volontiers.
Les paroles de Golda m’ont laissé songeur. Il est des
mots, des expressions qui ont, dans un certain contexte,
un pouvoir magique. Ils peuvent déclencher des
réminiscences, faire remonter à la surface des images, des
sensations enfouies, des souvenirs que l’on croyait
effacés. Il en est de même pour les odeurs, les sons, le
retour sur des lieux évocateurs. Ce sont nos madeleines,
de toutes sortes.
Ce verre de thé que me tend Golda me réchauffe les
mains et la mémoire par la même occasion. Toute une
histoire se met en route. Il m’évoque le froid, des pays au
7 climat rude. Il me ramène aussi loin en arrière. Il y a
longtemps que je n’ai plus entendu une telle proposition.
Je me souviens. C’était « gluss tei » que l’on disait en
yiddish. C’est toute une tranche de vie qui ressurgit. Tout
un monde où l’on buvait le thé dans un verre. Je revois,
chez mes grands-parents, le samovar en cuivre, si brillant à
force d’avoir été astiqué, avec sa forme ventrue et le petit
robinet qu’on tournait pour laisser couler le liquide. Le
verre était parfois décoré de motifs à fleurs aux couleurs
vives. La boisson, d’une couleur dorée, dégageait une
vapeur odorante. On la buvait très sucrée. Ce « verre »,
c’était très particulier. Il fallait savoir le tenir entre le pouce
et l’index car il n’avait pas d’anse, le saisir fermement et
faire bien attention à ne pas se brûler les doigts. Il se
trouvait parfois dans un porte-verre en métal, avec une
anse finement ciselée. Il avait bien un cousin, le mazagran,
dont l’usage était plutôt réservé au café.
C’était très différent de boire le thé dans une tasse de
porcelaine. Celle-ci pouvait parfois être finement
décorée. Mais c’était une autre culture. Cela devenait alors « a
cup of tea », aux arômes délicats venus de contrées
lointaines, du fin fond de la Chine ou de Ceylan, aux
noms anglais, Darjeeling ou bien Earl Grey, ou encore
thé au jasmin. Et bien d’autres. Non, ce verre, c’est du
cœur de l’Europe ou du fin fond de la Russie qu’il vient.
Dans ces contrées où sévit le froid, c’est d’une boisson
revigorante que l’on a besoin. On y boit de la vodka. Et
on en consomme énormément. C’est la boisson
nationale.
8 Je revois les réunions, quand mes parents
retrouvaient des amis. Le thé, très sucré, était synonyme de
convivialité, de réunions, de moments heureux. Les
femmes papotaient en dégustant leur boisson tandis que
les hommes jouaient à la belote, devant un verre de
vodka ou discutaient de politique.
Boire un « gluss tei », cette phrase, faite d’un mélange
de français et de yiddish, c’était le lien entre deux
cultures. Celle à laquelle on s’était intégré et l’autre, celle
des origines que l’on n’avait pas oubliées.
On n’entend plus beaucoup parler le yiddish ; il n’y a
plus beaucoup de lèvres pour le porter. Bien de ses
locuteurs ont disparu. La guerre a taillé dans leurs rangs et
beaucoup de ceux qui en ont réchappé et en gardaient la
pratique sont morts. Les autres, encore présents, mais
très âgés, voient le vide s’installer autour d’eux.
Nos enfants, nos petits-enfants ne le parlent pas. Ils
ne l’ont pas entendu à la maison. Oui, c’est sûrement de
notre faute. Mais on a été élevé avec la langue française,
on a été à l’école, on s’est imbibé de cette culture. On a
même parfois appris le latin, la langue de la chrétienté.
Nos parents voulaient tellement s’assimiler et voir leurs
familles intégrées. Pourtant, entre l’humour à base
d’autodérision, les lamentations, les oïe, oïe, elle était
vivante cette langue, si imagée et riche en métaphores.
Elle ne pouvait s’imaginer qu’accompagnée par le geste,
faite pour le théâtre, la discussion, la conversation,
l’échange.
Dans cet appartement, au confort douillet,
coquettement décoré, j’aperçois sur les meubles des cadres
9 contenant des photos de Golda et Jo quand ils étaient
jeunes, puis d’autres qui racontaient leur vie et celles de
leurs enfants et petits-enfants, les moments heureux de
cette famille.
Dans l’aquarium, les poissons glissent et ondulent
lascivement, dans leur monde de silence et de sérénité
apaisante. Ils nous regardent parfois à travers la vitre,
d’un air indifférent, avant de reprendre leur ronde.
Je savais que Golda et Simon, son frère, avaient vécu
une aventure peu ordinaire durant leur enfance pendant
la guerre. Même parmi tous les récits que j’avais
entendus. Ils n’en parlaient pas. Les périodes de guerre se
prêtent à troubler le cours normal des existences. A
l’écoute de tout ce qui touchait à cette période, je
voulais en savoir davantage. Il s’est passé tellement de
choses incroyables, des parcours inimaginables. Cela
faisait longtemps que j’avais demandé à Golda qu’elle
me raconte leur histoire, ce qu’ils avaient vécu, et les
évènements tels qu’elle les avait ressentis, avec son
regard d’enfant, si elle s’en souvenait. Car, au moment où
se produisirent ces évènements, elle était toute petite, à
l’âge où les enfants ne pensent qu’à jouer.
Le XXème siècle est un roman. Pour beaucoup ce fut
une série noire. Les gens de cette génération ont eu
beaucoup d’histoires extraordinaires à raconter sur ce
qu’ils ont vécu. Ils sont bien souvent des survivants, des
miraculés. Il faut qu’ils parlent, il faut les entendre avant
que ce ne soit trop tard. Il faut coucher sur le papier ce
qu’ils ont à dire, qu’il reste une trace de cette tranche de
l’histoire. Ces témoignages sont nécessaires.
10 Pourtant Golda était hésitante, réticente. Je constatais
qu’elle n’arrivait toujours pas à en parler. Ce qui l’en
empêchait devait être douloureux. Elle me disait :
– C’est très lointain. Ce sont de tels mauvais
souvenirs que je préfère oublier. Et ils sont devenus flous. Ils
ont tendance à s’effacer. Ce qui touche à cette période
se trouve dans un nuage complètement brumeux,
comme dans une autre vie, dans un monde irréel. Ce
que l’on a vécu paraît maintenant tellement inimaginable
et surtout le fait qu’on en soit sorti vivant. Ma mémoire
n’est plus très sûre. Il m’arrive de m’embrouiller dans la
chronologie, de confondre les dates et les évènements.
J’étais si petite. Et, qui cela peut-il intéresser
aujourd’hui ?
Enfin, elle a paru décidée à tout dire. D’abord avec
des hésitations, puis résolument, elle a accepté de me
raconter leur histoire.
C’est aujourd’hui, je suis chez elle. Je bois mon thé à
petites gorgées, impatient de l’entendre, prêt à ne pas
perdre une parole.
– Quelle coïncidence étrange, me dit-elle. Ce jour où
je vais lever un voile sur ce que j’ai vécu dans mon
enfance, il neige sur Paris alors que la neige a été le cadre
de cette période de ma vie. On vivait entourés de neige,
d’une hauteur qui nous dépassait, dans une immensité
où le ciel se confondait au sol, dans un univers d’une
blancheur pesante, angoissante. C’était au fin fond de la
Sibérie.
11 Elle reprend :
– Vois-tu, il m’aura fallu plus d’un demi-siècle pour
en parler. On avait refoulé tout cela très profondément.
Réveiller ces souvenirs n’était pas facile. On ne voulait
plus y penser, c’était trop pénible. On voulait vivre, se
projeter dans un avenir, construire une vie. Et, peu
enclins à le remuer, on a gardé tout cela enfoui.
– Mais, ici, en France, on a ignoré pendant
longtemps ce qui s’était passé en Russie pendant la guerre et
même après. Comment le pouvoir soviétique
fonctionnait envers le peuple. Une chape épaisse recouvrait
toute la société. Soljenitsyne nous en a fait découvrir
une partie, le monde du goulag. Cela fut un choc.
– Oui, on a vécu une enfance peu ordinaire. Notre
génération a été un peu chahutée. C’est un miracle qu’on
soit là pour en parler. La chance qu’on a eue c’est d’être
restés durant toutes ces épreuves avec nos parents, une
mère attentive qui nous protégeait du mieux qu’elle
pouvait et un père qui a toujours réussi à nous sortir des
pires situations. Ces épreuves, on les a vécues avec nos
regards d’enfants. On ne se rendait pas toujours bien
compte de la gravité. On était très jeunes, mais cela nous a
fait grandir rapidement. J’ai vu mourir beaucoup de gens,
certains que je connaissais, et des inconnus, des enfants.
Le principal pour nous fut que nos parents étaient
présents, nous entourant de leur tendresse. Cela nous
rassurait. Beaucoup d’enfants étaient séparés de leur
famille. Ils se sont retrouvés abandonnés, dans des
orphelinats, souvent maltraités. J’avais très peur d’être
séparée de mes parents et qu’on m’y mette aussi.
12 Oui, nous avons eu de la chance, une chance inouïe.
Dans les pires moments, quand tout semblait perdu,
une solution inespérée, miraculeuse apparaissait.
Ces paroles me laissent pensif. Je suis toujours
étonné des possibilités que nous détenons pour
surmonter des évènements dramatiques. Cette faculté que
l’être humain possède de puiser en lui-même les moyens
de rebondir me semble fascinante.


13 Warka
– Tu étais toute jeune quand débutèrent ces
évènements ? Quel âge avais-tu ?
– J’avais tout juste 4 ans et mon petit frère 2 ans. On
venait de fêter son anniversaire. »
– Où habitiez-vous ?
– On habitait à Warka, au sud de Varsovie. C’était un
« shtetl », une bourgade à une demie-journée en
charrette de la capitale, ce qui correspond à environ 60
kilomètres.
Dans la partie où résidaient principalement les Juifs,
les chaussées étaient en terre et les rues bordées de
petites maisons basses, d’un seul niveau. Je revois les
murs, le toit, la cheminée qui étaient faits de rondins de
bois de teinte foncée et d’un aspect assez austère. C’est
l’image habituelle que l’on se faisait des habitations de
ces pays de l’Est, l’isba traditionnelle. La maison où
nous logions était différente des autres, une des seules à
être construite en pierre. Nous en occupions une partie,
l’autre moitié abritait un jeune couple. Il était rare que
des chrétiens habitent là. Le mari était policier. Il portait
un uniforme que je trouvais très beau avec des boutons
15 dorés, un ceinturon et une large casquette. Il
m’impressionnait beaucoup. Je ressentais déjà une
certaine crainte quand je me trouvais devant ceux qui
portaient un uniforme, qui représentaient le pouvoir. Ils
avaient un gros chien qui devait être très vieux. C’était
notre compagnon de jeux, dans la cour, derrière la
maison. Il se laissait caresser. Sa fourrure était très douce.
C’est dans la pièce principale que notre père avait
installé son atelier, que notre mère préparait les repas,
que nous mangions et où dormaient nos parents. Leur
lit était recouvert d’un gros édredon rouge. Cet «
ibebet », compte tenu de sa couleur était censé protéger
contre le mauvais œil. C’était une superstition tenace. Il
aura pourtant un rôle essentiel par la suite. Un gros
poêle trônait au milieu de la pièce. Simon, mon petit
frère, et moi dormions dans une petite chambre.
On allait chercher l’eau à la fontaine. C’était le lieu de
rencontre des femmes où se racontaient tous les potins.
Ou bien, on l’achetait à un porteur d’eau qui passait
dans les rues portant deux seaux aux bouts d’une
palanche posée sur son épaule. On appelait ça une
« karanisla ».
Les familles juives étaient pratiquantes pour la majeure
partie et comportaient de nombreux enfants. Les hommes
âgés avaient de longues barbes et portaient une petite
casquette. Ils vivaient pauvrement. La vie était dure et il
était difficile de nourrir toutes ces bouches. En plus des
boulangers, bouchers et épiciers, on trouvait surtout des
tailleurs, des casquettiers, des cordonniers, des fourreurs,
les métiers qu’ils étaient autorisés à pratiquer.
16 – Y avait-t-il des rapports avec le reste de la
population ?
– Il y en avait très peu. On ne croisait pas leur
chemin, ils ne croisaient pas le nôtre. Même nos regards ne
se croisaient pas. Ils passaient indifférents ou arrogants
sans nous voir. A leurs yeux nous n’existions pas. Les
deux populations vivaient côte à côte, sans trop se
mélanger. C’était comme ça depuis des générations,
l’antisémitisme était ancré profondément. Pour les
Polonais, catholiques fervents, c’était normal, habituel,
dans l’ordre des choses. Depuis leur plus jeune âge, ils
avaient été élevés dans cet état d’esprit.
Périodiquement, des pogroms se produisaient. Il y
avait des moments de violences extrêmes, puis cela se
calmait, jusqu’à la fois suivante. Cela faisait des siècles
que les Juifs subissaient cet état de choses. Ils n’avaient
pas le droit d’être propriétaire d’une terre. Pour ceux qui
en avaient les moyens, ils devaient s’arranger avec un
prête-nom chrétien. Cela faisait partie de notre
condition. On n’avait même pas le droit de monter sur les
trottoirs. Alors, on vivait repliés sur nous-mêmes, entre
nous. Les Juifs d’un côté, les goys de l’autre. La langue
était le polonais, mais en famille on parlait yiddish.
Juste en face de notre habitation se trouvait la
synagogue. C’était une construction en bois, au toit pointu.
Le rabbin était reconnaissable à sa longue barbe, il était
vêtu de sa lévite, long manteau noir et à ses papillotes
sous son large chapeau de fourrure, le « chraïmel ».
C’était la « schule », dont le nom signifiait l’école, le
lieu où les enfants venaient apprendre l’hébreu pour lire
17 la Thora, pour passer leur Bar-Mitzvah. Certains
étudiaient et commentaient le Talmud, tel que cela se
perpétue depuis des siècles, tradition essentielle pour le
peuple du livre et de l’écriture, source de réflexions et
de discussions interminables. On les voyait, dans les
rues, marcher l’air absent, absorbés dans leurs pensées,
étrangers au monde présent.
La région était minière, riche en charbon. Beaucoup
de Polonais travaillaient dans les mines. Le travail était
difficile, dangereux mais ils gagnaient bien leur vie.
Alors, le dimanche, pour aller à l’église ou pour les
réunions de famille, ils tenaient à être bien habillés. Les
plus riches portaient même des pelisses et leurs femmes
des manteaux de fourrures. Alors, ils acceptaient de
s’adresser aux Juifs, les tailleurs, fourreurs, casquettiers,
cordonniers, parce qu’ils travaillaient bien et aux
meilleurs prix.
Quand je repense à notre famille, l’image qui me
vient est celle d’un nid. Un nid douillet, avec la mère
attentive qui protège ses petits et le père, qui tel un
chasseur, rapporte de quoi manger.
Notre mère, Mindla, veillait sur le foyer de son aile
protectrice. Elle était toujours inquiète pour nous, avait
peur qu’on n’ait pas assez à manger, peur qu’on ne soit
pas assez couverts, qu’on tombe malade. Son souhait
était de nous voir avec des joues bien rondes.
« Ess, mein kind » (mange, mon enfant) disait-elle,
quand on ne mangeait pas assez de son point de vue.
Je me souviens qu’elle me courait après, une cuillère
à la main, pour me faire manger.
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