Jeunes en cité

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Français
282 pages
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Description

Les transformations qui affectent nos sociétés ont de lourdes conséquences sur les ouvriers des banlieues, souvent immigrés, et plus encore sur leurs enfants: évoluant dans une société hostile, ceux-ci développent de multiples stratégies face à un avenir incertain. A travers une étude ethnographique, réalisée dans une cité HLM d'une ancienne "banlieue rouge", ce livre montre que le discours commun sur ces jeunes ne résiste pas à la pluralité des enjeux sociaux, ni à la complexité des situations. Il atteste aussi qu'une page de l'histoire ouvrière se tourne définitivement.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2005
Nombre de lectures 267
EAN13 9782336258423
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Jeunes en cité

Diversité des trajectoires
ou destin commun ?

CollectionDébats Jeunesses
dirigée par Bernard Roudet

Institut national de la Jeunesse
et de l’Éducation populaire

La collectionDébats Jeunessesa été créée en appui àAGORA Débats
Jeunesse,revue de l’INJEP éditée par L’Harmattan. Le comité de
rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection.
Le secrétariat de rédaction est assuré par Apolline de Lassus.

Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET,
L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux.
Manuel BOUCHER, Alain VULBEAU(sous la direction de),
Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiations ?
Olivier DOUARD(sous la direction de),
Dire son métier. Les écrits des animateurs.
Olivier DOUARD, Gisèle FICHE(sous la direction de),
Les jeunes et leur rapport au droit.
Olivier GALLAND, Bernard ROUDET(sous la direction de),
Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans.
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Yannick LEMEL, Bernard ROUDET(coordonné par),
Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différentielles.
Pierre MAYOL,
Les enfants de la liberté. Études sur l’autonomie sociale et culturelle des
jeunes en France.
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Éducation populaire : le tournant des années soixante-dix.
François PURSEIGLE,
Les sillons de l’engagement. Jeunes agriculteurs et action collective.
Patrick RAYOU,
La Cité des lycéens.
Bernard ROUDET(sous la direction de),
Des jeunes et des associations.
Maxime TRAVERT
L’envers du stade. Le football, la cité et l’école.
Alain VULBEAU
Les inscriptions de la jeunesse.

© L’Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-7977-8

Éric Marlière

Jeunes en cité

Diversité des trajectoires
ou destin commun ?

Préface de Jean-Claude Combessie

L’Harmattan
5-7, rue de L’École-Polytechnique
75005 Paris
FRANCE

L’Harmattan Hongrie
Hargita u. 3
1026 Budapest
HONGRIE

L’Harmattan Italie
Via Bava, 37
10214 Torino
ITALIE

Remerciements

Mes premiers remerciements sont adressés à Jean-Claude Combessie
qui a dirigé avec une attention irréprochable ma thèse de doctorat dont ce
livre est issu.
Je remercie aussi Jean-Yves Trépos, président du jury de ma thèse,
Francis Bailleau, Gérard Mauger et Alain Vulbeau pour les critiques et
remarques constructives qui m’ont permis d’améliorer cet ouvrage.
Mes remerciements vont également à Tariq Ragi et à l’INJEP, ainsi
qu’à Laurent Mucchielli pour leurs conseils et soutiens.
Un grand merci aussi à Bessie Leconte pour sa relecture finale.

PRÉFACE

Jean-Claude COMBESSIE
Professeur de sociologie à l’université de Paris VIII

OURavoir suivi l’élaboration de la recherche dont procède ce
P
livre, je voudrais à son propos évoquer ce qu’un ouvrage peut
devoir à ce qui semble l’avoir facilité ou lui faire obstacle – et contre
quoi il a fallu, dans l’un et l’autre cas, s’armer.
Avoir vécu dans la cité, y vivre encore en faisant sa recherche, bel
atout que cette connaissance intime, cette expérience partagée, mais
qu’il faut surmonter. On parle de distanciation ou d’objectivation
nécessaires :c’est bien peu dire tant que l’on ne parle pas de ce qui fut
« vécu » et dont on veut faire un objet (de recherche), et moins encore
tant que l’on ne pose pas d’abord ce vécu comme un objet construit:
certes par soi, mais par d’autres aussi. L’objet «cité de banlieue»
construit et vécu comme stigmate et stéréotype cristallisant la «peur
de l’autre» devient dès lors un des premiers obstacles.
L’histoire longue et multiple des migrations ouvrières qui ont
peuplé la cité, l’histoire familiale et personnelle en son sein, l’histoire
enfin de ses nouveaux «jeunes »– les potes, les copains – lui opposent
d’abord la diversité et l’entrecroisement des trajectoires des entrants,
des sortants: les flux successifs d’arrivée de ceux «venus d’ailleurs»
dont la dernière grande vague a introduit ces immigrés d’origine
maghrébine, ouvriers aujourd’hui pour la plupart chômeurs, dont
procèdent beaucoup de ces «jeunes des cités», à côté d’autres portés,
comme Éric Marlière lui-même, par l’histoire d’une autre migration;
les départs de «ceux qui s’en sortent» par le haut d’une promotion

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

sociale mais ne sont pas complètement devenus des absents et les
départs des «déclassés »ou de ceux dont on porte le deuil.
De l’histoire à l’anthropologie réflexive du point d’observation
choisi par la suite, il semblerait que l’on passe du lointain au proche
si l’entrecroisement de ce que l’on a pu nommer « la triangulation des
méthodes »ne prolongeait pas la première. C’est sur fond de ces
mouvements de population qu’Éric Marlière oppose au stéréotype
construit la manière dont les destinées des garçons, ces «jeunes de
banlieue »,composent et diversifient les solidarités de groupe, à la
fois réglées et mouvantes. À travers l’expérience partagée des années
d’enfance, de la résidence et de l’école, les différences et les
communautés d’origine se réinterprètent dans l’élaboration de codes de
conduite communs et de manières d’être ensemble. Éric Marlière en
souligne la composante principalement arabo-maghrébine et la place
qu’y tiennent ceux dont aucune scolarité réussie n’autorise
l’éloignement prochain. Mais il témoigne aussi de la dimension collective du
cadre qu’elle offre à un même groupe d’âge par la diversification et
la personnalisation des rôles qu’elle autorise. Il insiste autant sur le
sentiment partagé d’une solidarité de destin que sur celui des
différenciations qui composent les groupes.
Une des forces de l’ouvrage est d’ancrer ses analyses sur la part
visible des comportements qui plus que d’autres alimentent les
stéréotypes : leregroupement de ces jeunes dans «l’espace public» de la
cité. Auregard de ceux qui ne font pas la différence, il oppose alors le
sien. En même temps qu’il décompose et recompose l’histoire sociale
de cet espace à partir des trajectoires de ceux qui l’investissent à leur
manière, collective et individuelle, il analyse, sans au demeurant se
mettre en scène lui-même, ce qu’il lui doit de souvenirs enchantés
(seule une communauté de culture peut animer l’analyse de ses
joutes verbales, de leur intensité et de leurs enjeux), de sentiment de
destin partagé et d’apprentissage de la distance, de cette ténacité
« guerrière »aussi qui a été requise pour surmonter les obstacles
culturels opposés à la trajectoire qui a produit ce livre.
Par là même, Éric Marlière pose et articule la question des
appartenances, mobilisations et résistances et celle des luttes « de classe » ; il
ne peut reconnaître celle d’une classe ouvrière qui ne se survit guère
que dans les mémoires; il prend acte de la métamorphose des
comportements – la montée du consumérisme des jeunes
notamment –, de la distance prise avec les formations politiques et de la
place nouvelle du religieux dans les structurations identitaires. Mais la
question est posée non seulement des ressentiments individuels, mais

6

PRÉFACE–JEAN-CLAUDE COMBESSIE

aussi du travail collectif de définition des iniquités sociales opéré par
ceslaissés pour compte de l’histoirequi se voient perçus comme des
« ennemisde l’intérieur». Comme est aussi posé le constat d’« un
sentiment d’appartenance conjoncturel et fluctuant » qui évoque plutôt la
fragmentation de «cesnousà géométrie variable».

7

TABLE DESMATIÈRES

Préface,par Jean-Claude Combessie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .5

INTRODUCTION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11
Un champ de recherche en chantier depuis les années 80. . . . . . . . . .16
Une notion à déconstruire: les « jeunes de cité ». . . . . . . . . . . . . . . . . .24
Petite synthèse historique :Des métallurgistes
de l’entre-deux-guerres aux «jeunes de cités». . . . . . . . . . . . . . . . .28

PREMIÈRE PARTIE
DES RAPPORTS SOCIAUX FRAGMENTÉS31. . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE I– LesEspacenords .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .33
Le parcours scolaire et l’insertion professionnelle. . . . . . . . . . . . . . . . .34
Un groupe de plus en plus éclaté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .38
Zoom :LesVétéransou les anciens. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .57
CHAPITRE II– LesMusulmans pratiquants. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .59
Une pratique assidue de l’islam. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .59
Entre les besoins de la vie religieuse
et les nécessités du quotidien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .67
Les «Salafistes» et la société française. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .73
CHAPITRE III– LesInvisibles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .81
Des «jeunes de cité» loin des cités. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .82
Des jeunes situés entre deux mondes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87
Une identité à construire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .92
CHAPITRE IV– LesMarocainsuds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .97
Les études, les jobs et la cité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .97
Frimer, « gratter » et draguer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .101
Le temps des mutations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .107

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

CHAPITRE V– Les. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Algériencours .113
Les héritiers de la délinquance locale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .114
Le trafic de cannabis, entre rêve et réalité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .120
La cité, les activités ludiques et l’avenir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .126
CHAPITRE VI– Les. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Jeunacteurs .135
L’échec scolaire et une position locale de dominés. . . . . . . . . . . . . . .136
Des enfants d’ouvriers qui s’affirment
par de nouveaux comportements. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .141

DEUXIÈME PARTIE
UNE CULTURE SYMBOLIQUE COMMUNE. . . . . . . . . . . . .149
CHAPITRE VII»cadre primaire– Le «. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .151
L’espace de proximité, support de pratiques religieuses. . . . . . . . . . .152
Des valeurs maghrébino-musulmanes
dans l’espace public. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .164
Les femmes et la culture maghrébino-musulmane. . . . . . . . . . . . . . .173
La présence de l’islam populaire et rural. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .182
CHAPITRE VIII– Des comportements sociaux communs. . . . . . . .191
La présentation de soi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .191
L’importance de la «vanne »et du «charriage ». . . . . . . . . . . . . . . . .205
Jouer un rôle pour s’affirmer et se faire respecter. . . . . . . . . . . . . . . .213

CHAPITRE IX– Des pratiques de groupe:
le sport, les sorties et les «galères ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .221
Le football, de la grande passion à l’indifférence. . . . . . . . . . . . . . . .221
Faire du sport: un devoir de présentation de soi. . . . . . . . . . . . . . . . .229
Le groupe comme moyen d’exister. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .232

CHAPITRE X– Les institutions vues par les jeunes. . . . . . . . . . . . .237
Le rapport avec les institutions d’encadrement. . . . . . . . . . . . . . . . . .238
Les jeunes et le «social ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .255

CONCLUSION– Une nouvelle approche
des pratiques de sociabilité parmi les jeunes des cités. . . . . .265

BIBLIOGRAPHIE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .271

10

INTRODUCTION

LLÉEcette inscription blanche sur une plaque» :du 74
«A
bleue à l’entrée d’une résidence neuve de trois étages à
peine témoigne de l’existence d’une des plus anciennes cité HLM de
la banlieue parisienne. Cette plaque commémorative atteste en
quelque sorte, aux yeux des habitants, un passé industriel aujourd’hui
disparu. Elle représente pour les anciens locataires de la cité du 74 les
« tempsrévolus » : ceuxdes «bleus de travail», des « gamelles » et des
vélos, mais aussi des cheminées noires et du vacarme des usines et des
ouvriers. Ainsi, unehistoire ouvrière s’est déroulée en plusieurs actes
ici depuis la période de l’entre-deux-guerres, l’épopée parfois
tragique d’hommes et de femmes appartenant au monde de la
«banlieue rouge».
Depuis une vingtaine d’années, la «banlieue »au sens large et le
terme de cité notamment sont fréquemment placés dans l’Hexagone
sous le feu des projecteurs médiatiques. Ils sont devenus une priorité
pour les politiques, les architectes, les journalistes, mais aussi pour les
sociologues.
À l’époque antique, le terme de cité correspond à une unité
politique constituée sur une aire géographique précise dont les habitants
1
disposent de prérogatives qui en font des citoyens .Actuellement, ce
sens est de plus en plus recouvert par l’application du terme à des
groupes d’immeubles et, comme le montre le sociologue M. Péraldi,
la «cité »évoque davantage aujourd’hui la vie publique des quartiers

1
Je fais allusion aux cités grecques et médiévales.

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

2
sensibles qui font « problèmes de société» : le mot « cité » dans le
langage politico-médiatique fonctionne désormais, comme celui de
banlieue, sans adjectif. Car, depuis les célèbres et malheureux
événements survenus dans la banlieue de Lyon en 1981, «cité »résonne
dans les esprits comme une sorte de «désastre urbain», évoque les
émeutes de la veille, les «problèmes sociaux», les vols et la
délinquance :de «cité antique», de «cité ouvrière» en des temps plus
proches, nous sommes passés à «cité à problèmes»… Et, comme le
souligne Patrick Champagne, le terme «cité », commecelui de
«banlieue »,devient la nouvelle cible des «constructions
médiatico-poli3
tiques »évoquant les «ghettos », les« zonesde non-droit» ou encore
4
les «enclaves partielles».
Peut-on traiter ainsi les habitants des «cités de banlieue» comme
un groupe homogène sous prétexte qu’ils habitent le même lieu,
qu’ils appartiennent plutôt aux classes populaires et qu’ils ont, pour
certains, des « origines » qualifiées d’étrangères ? On tend à ranger les
populations diversifiées de ces «cités »sous les vocables d’habitants
de «ghettos »,de groupes paupérisés, à l’image des sous-prolétaires
5
ou d’uneunderclassen phase critique de sous-emploi pour laquelle
se conjuguent désaffiliation, relégation et exclusion dans des habitats
6
vétustes . Cettedifficulté à nommer, à définir une population
ouvrière qui n’est plus tout à fait ouvrière, pose un certain nombre de
7
questions concernant les habitants de ces cités. Dans un registre
autre (mais proche), les comportements de la «population des cités»,
notamment ceux des jeunes relégués dans des positions sociales de
chômeurs et d’exclus, sont rangés sous les vocables de «violence », de

2
M. PÉRALDI,La Vie publique des cités, in L. MOZÈRE, M. PÉRALDI, H.
REY,Intelligence des banlieues, la Tour d’Aigues, L’Aube, 1999, p. 31.
3
P. CHAMPAGNE, «La construction médiatique des “malaises sociaux”»,Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 105, décembre, 1991, p. 65.
4
J.-F. LAÉ, « Crise des banlieues : le béton n’est pas en cause »,Regards sur l’actualité, juillet
1991.
5
P. BOURDIEU, L. WACQUANT, « Sur les ruses de la raison impérialiste »,Actes de la
recherche en sciences sociales; W. J. WILSON,, n° 121-122, 1998Les Oubliés de l’Amérique,
Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Et les articles parus dans laRevue française de sociologie:
N. HERPIN, «L’urban underclasschez les sociologues américains : exclusion sociale et
pauvreté »,n° 34, 1993, p. 421-439; D. FASSIN, «Exclusion,underclass, marginalidad. Figures
contemporaines de la pauvreté urbaine en France, aux États-Unis et en Amérique latine»,
n° 37, 1996, p. 37-75.
6
J.-C. LAGRÉE, «Exclusion sociale ou formation d’une underclass», in F. BOUCHAYER,
Trajectoires sociales et inégalités, Ramonville-Saint-Agne, Érès, 1994, p. 298-312.
7
F. DUBET, M. WIEVIORKA, «Comment nommer les “classes populaires”», in ouvrage
collectif,En marge de la ville, au cœur de la société: ces quartiers dont on parle, La Tour
d’Aigues, L’Aube, 1997, p. 39-65.

12

INTRODUCTION

8
« rage »ou de «galère ».Certes, la peur des banlieues n’est pas
nouvelle en soi, comme le rappelle le politologue H. Rey lorsqu’il parle
e
de la peur des faubourgs populaires parisiens auXIXsiècle ou de la
crainte des «banlieues rouges» qui émergent dans
l’entre-deux9
guerres ;mais le «monde des cités» dans ses formes de traitement
médiatique, politique et idéologique, apparaît comme la nouvelle
10
forme historique des «classes dangereuses». Cette construction
sociale, institutionnalisée par les élus et les experts, stigmatise de
manière insidieuse un certain nombre de personnes vivant en cité HLM
à travers leur type d’habitat, leur origine ethnique et sociale, et leurs
comportements perçus comme «incivils » :elle crée une
représenta11
tion «crisologique »de l’habitant de la banlieue et surtout des
jeunes, notamment de ceux issus de l’immigration. Ces enfants de
cité, fils d’immigrés et d’ouvriers, sont alors associés à tous les maux
de la société française – délinquance, violence, proxénétisme,
«tournantes », « homophobie », « judéophobie »–, mais aussi à « l’islamisme
fanatique » qui s’opposerait aux « valeurs républicaines », valeurs
fon12
datrices d’une identité à la française. L’islam, religion de l’autre, de
l’immigré, s’adjoint ainsi naturellement à la jeune population des
cités issue de l’immigration et fait figure de danger social dans une
société en pleine mutation. Les vocables de «banlieue »et de «cité »
sont ainsi perçus par bon nombre d’intellectuels pourfendeurs du
multiculturalisme comme la persistance d’un clivage irréductible à
« l’intégrationà la française», comme une hostilité même à la
démocratie voire une «malveillance »à l’égard de la société en général.
Cette brève énumération des problèmes nous amène précisément
à notre thème central de recherche, à savoir les transformations
culturelles chez les enfants d’immigrés et d’ouvriers d’une petite cité
HLM de la proche banlieue de Paris. Des enquêtes récentes en
sociologie ont montré les trajectoires plurielles et diverses que
connais13
sent les jeunes dits «de cité», surtout lorsque les plus ambitieux
d’entre eux connaissent des échecs en raison de la discrimination
raciale qu’ils subissent, de leur «instrumentalisation »par les politiques

8
F. DUBET,La Galère: jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987.
9
H. REY,La Peur des banlieues, Paris, Presses de Sciences po, 1996, p. 10-11.
10
L. CHEVALLIER,Classes laborieuses et classes dangereuses, à Paris pendant la première
e
moitié duXIXsiècle, Paris, LGF, 1978.
11
A. COLLOVALD,Violence et Délinquance dans la presse. Politisation d’un traitement et
technicisation de son traitement, Saint-Denis, DIV, 2000, p. 9.
12
J. CESARI,Faut-il avoir peur de l’islam?, Paris, Presses de Sciences po, 1997.
13
M. KOKOREFF,La Force des quartiers, de la délinquance à l’engagement politique, Paris,
Payot, 2003.

13

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

ou de leur incapacité à se doter de capital social même pour les plus
14
motivés .Mais le dénominateur commun de ces travaux avec ma
recherche, c’est le constat que les transformations économiques et
soe
ciales survenues dans les deux dernières décennies duXXsiècle ont
remis en cause les «destinées ouvrières» de ces populations venues
en France pour travailler à l’usine. Le monde ouvrier local, l’univers
de la «banlieue rouge» auquel les jeunes de la cité du 74 étaient
destinés n’existe plus : le quartier des G. n’est plus, à la veille de l’an 2000,
un quartier ouvrier comme il le fut voici vingt ans.
Face à ces métamorphoses politiques, économiques et sociales, face
à «la fin d’un monde ouvrier et du système social qui
l’accompa15
gnait »,comment s’illustrent les transformations pour ces enfants
d’ouvriers et d’immigrés qui ne peuvent plus devenir ouvriers? La
question nous oblige, en quelque sorte, à repenser le passé de cette
cité à travers la «culture ouvrière», mais encore à appréhender les
changements, les ruptures et les continuités de l’histoire locale tout en
s’interrogeant sur la nature des pratiques de sociabilité de ces jeunes
16 17
par-delà les notions d’«identité »,d’« anomie »,de «galère »ou
en18
core de «violence »,des termes qui s’opposeraient à la notion de
ci19
vilisation au sens où l’entend N. Eliasou l’historien R. Muchembled
20
lorsqu’il fait le constat de la disparition d’une «société policée».
Ce livre se propose donc de retracer une recherche
ethnographique restituant le plus méticuleusement possible les modes de vie
mais aussi les perceptions et les espoirs de ces jeunes. L’objectif ici est
de changer de perspective d’approche en grossissant le «zoom »sur
les sociabilités des jeunes adultes afin d’analyser au plus près leurs
modes de vie au jour le jour.
Dans le souci d’approfondir notre connaissance des rapports
sociaux qui peuvent exister entre ces jeunes, sans vouloir non plus
nécessairement réaliser un travail à contre-courant des positions
«idéo

14
O. MASCLET,La Gauche et les Cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris,
La Dispute, 2003.
15
F. DUBET, D. LAPEYRONNIE,Les Quartiers d’exil, Paris, Le Seuil, 1992, p. 49.
16
C. DUBAR,La Crise des identités.L’interprétation d’une mutation, Paris, PUF, 2000.
17
F. DUBET,La Galère: jeunes en survie,op. cit.
18
S. BODY-GENDROT, N. LE GUÉNNEC,Mission sur les violences urbaines, Paris, La
Documentation française, 1998. C. BACHMANN, N. LE GUÉNNEC,Autopsie d’une émeute.
Histoire d’un quartier nord de Melun,Paris, Albin Michel, 1997. M. WIEVIORKA,Violence
en France, Paris, Le Seuil, 1999.
19
N. ELIAS,La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.
20e
R. MUCHEMBLED,La Société policée. Politique et politesse en France duXVIsiècle au
e
XXsiècle, Paris, Le Seuil, 1998.

14

INTRODUCTION

logiques »actuelles – démarche qui serait plus proche de celle d’un
militant que de celle d’un chercheur en sciences sociales –, nous
tâcherons de proposer un regard nouveau sur les transformations que
connaît le «monde des cités». À travers l’appréhension des relations
sociales qui composent les expériences des jeunes du 74, il s’agit de
montrer comment les «jeunes de cité de banlieue» s’adaptent aux
transformations économiques et sociales, mutations qui remettent
radicalement en cause leurs destinées sociales. Pour reprendre le
questionnement des sociologues concernant l’incapacité des chercheurs et
des experts à nommer les classes sociales et plus précisément les
« classespopulaires »en raison des transformations profondes de
21
notre société, que pouvons-nous dire de ces évolutions à propos des
« jeunesde cité», dernière génération de fils d’ouvriers ?
Cet ouvrage est divisé en deux parties. La première nous fait entrer
de plain-pied dans le travail ethnographique. Elle a pour objectif
d’analyser les grandes variétés de trajectoires et de parcours biographiques
qui existent parmi ces jeunes, ce qui conduit à proposer une typologie
locale des jeunes du 74 en termes de groupes. Ces groupes se
manifestent dans l’espace résidentiel et mettent en relief des variables telles que
l’âge, les pratiques de sociabilité, la nature des parcours scolaires ou des
trajectoires d’activités diverses comme l’illustrent les pluralités de
carrières qui peuvent être celles de la délinquance, des études longues, une
expérience dans le monde du travail social ou encore dans le commerce.
La deuxième partie montre en quoi les pratiques de sociabilité de
ces jeunes se révèlent être un syncrétisme de la culture
maghrébinoouvrière du père, de l’islam, des traditions ruralo-maghrébines, des
modes de vie acquis dans la société d’accueil: ces jeunes véhiculent
une sorte de culture commune dont les contours définissent une
«variante »urbaine des cultures arabo-musulmanes en France.
La construction de ce travail oscille entre les divisions
sociospatiales et les pratiques culturelles communes – ce qui met en
évidence la complexité de la nature des rapports sociaux. Mais tout
d’abord, nous ferons un bref retour, qui nous apparaît essentiel, sur
des questions méthodologiques, en abordant des notions discutables
et discutées comme celles de jeunesse, d’immigration, de «bande »ou
encore de «jeunes de cité», appellation médiatique devenue label
très séducteur (et réducteur) dans le discours commun.

21
F. DUBET, M. WIEVIORKA, «Comment nommer les “classes populaires”»,op. cit.Plus
récemment P.BOUFFARTIGUE (dir.),Le Retour des classes sociales. Inégalités,
dominations, conflits,Paris, La Dispute, 2004.

15

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

Un champ de recherche en chantier depuis les années 80

Une méthodologie adaptée à une position particulière

Ce livre est issu d’un travail de thèse qui comprend l’approche
ethnographique présentée dans cet ouvrage ainsi qu’une étude
socio22
historique que nous ne développerons pas ici. La recherche
ethnographique consiste en une étude des rapports sociaux d’une
population de jeunes gens, de sexe masculin et d’âge proche du mien qui
habitent et investissent l’espace résidentiel d’une cité HLM dans la
banlieue parisienne: des rapports sociaux localisés dans l’espace
rési23
dentiel habité et fréquenté par ces jeunes.
J’ai habité moi-même jusqu’à très récemment la cité étudiée.
Cette « proximité » physique avec le terrain suscite la question de ma
distance avec cet objet, mais aussi plus précisément de la nature des
rapports que je peux entretenir avec les jeunes de la cité étudiée.
Tout d’abord, ma position de «camarade »mais aussi de locataire
depuis plus de vingt-sept ans me permet de connaître, de façon
précise, les réseaux locaux de sociabilité: ce «savoir implicite»
m’autorise à déterminer, de manière consciente mais encore inconsciente,
les «statuts »locaux des acteurs étudiés que sont ici les jeunes.
La construction des deux immeubles (aujourd’hui démolis) qui
forment la cité du 74 remonte au milieu des années 20. Parmi les
premières familles installées dans cette cité figure celle de mon
arrière-grand-père paternel, arrivé en 1931. Originaire du nord de la
France, cet arrière-grand-père, âgé alors de 37 ans, emménage au 74
avec sa femme et ses cinq enfants. Son parcours est fait de mobilité
résidentielle dans toute l’Île-de-France, jusqu’à son installation
définitive au 74 qu’il occupera jusqu’à son décès en 1968. Mon
grand-père, né en 1923 dans la région du Nord, est l’aîné de cette
famille de cinq enfants. Il poursuit des études jusqu’en deuxième
année de CAP, mais quitte l’école à 14 ans pour entrer à l’usine
comme apprenti; la nécessité de gagner de l’argent rapidement l’a
contraint à abandonner ses études.Toutefois, il n’abandonne pas
définitivement l’institution scolaire grâce aux cours du soir qu’il
fréquente assidûment. Entré comme apprenti à l’usine Chausson, il
entame une carrière que l’on pourrait qualifier d’ascensionnelle: il
gravit rapidement les échelons de l’usine en finissant «ingénieur

22
É. MARLIÈRE,Les Recompositions culturelles chez les jeunes issus de l’immigration, thèse
de sociologie, université Paris VIII, octobre 2003.
23
Nous reviendrons plus tard sur la nature de ces rapports sociaux.

16

INTRODUCTION

maison » avant sa retraite en 1979. Il quittera le 74 en 1983 en raison
de ses problèmes de santé pour occuper un logement plus récent et
surtout plus confortable. Mon père, le plus jeune de ses fils, ne
connaît pas le succès scolaire de son frère aîné qui poursuivra des
études techniques après avoir obtenu un CAP avec mention bien à
16 ans. Il reste au 74 après son mariage en 1971 avec une fille
étrangère au monde ouvrier (ses parents sont employés dans la fonction
publique) et exerce le métier d’imprimeur offset chez Paul Dupont.
Mais son licenciement pour fermeture de l’usine remet en question
sa position d’ouvrier qualifié: entre périodes de chômage et petits
boulots, il est confronté à la précarité. L’histoire familiale est donc
celle d’une ancienne famille ouvrière établie sur quatre générations
si l’on inclut la mienne – puisque je vivais encore au 74 au moment
de l’enquête – dans une des plus anciennes cités HLM de la
ban24
lieue parisienne. À travers mon «lignage patrilinéaire», la
connaissance de ce terrain fait référence à une histoire longue de
soixante-dix ans environ.
Par cette biographie familiale, mais aussi par ma forme
d’implication personnelle avec l’objet, les «interférences »renvoient
inévita25
blement à l’écueil de la «sociologie spontanée». De plus, ma
position de sociologue est délicate, puisque je suis un jeune qui étudie
d’autres jeunes. Elle a en outre évolué avec le temps.
Tout d’abord, mon «statut »de jeune du quartier fut acquis dans
la «vieille cour» du 74 en jouant avec les enfants de mon âge. Puis ce
« statut »a évolué lorsque, comme pour les mêmes jeunes du 74
devenus adolescents, le sport et l’école occupèrent une place centrale
dans mes activités.Aujourd’hui, je me trouve être à la fois un « grand
frère »pour les plus jeunes, un copain pour les jeunes approchant
actuellement la trentaine et le «petit jeune» que l’on a vu grandir, pour
les anciens qui approchent la quarantaine.Ces différents «statuts »,
liés à l’âge et à mes activités d’une manière générale, posent quelques
problèmes quant à mon approche des rapports de sociabilité des
jeunes ici: je suis plus proche des jeunes de mon âge que de ceux de
la classe d’âge suivante et je connais donc mieux les itinéraires des
jeunes qui ont 30 ans aujourd’hui.
Mon «statut »varie également en fonction de l’image que les
jeunes du 74 ont de moi. Si l’on superpose les différentes images que

24
Du côté de ma mère, l’origine sociale est tout autre. Appartenant à la classe moyenne
pavillonnaire de la banlieue sud (Orsay), elle est restée en marge de l’histoire ouvrière locale.
25
P. BOURDIEU, J.-C. CHAMBORÉDON, J.-C. PASSERON, «Préalables
épistémoloe
giques», inLe Métier de sociologueédition, 1983, p. 21., Paris, Mouton, 4

17

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

je véhicule dans la cité du 74, on pourrait ainsi établir à la fois, dans
ce statut qui est le mien aujourd’hui, une position de grand frère et
d’historien voire d’«intellectuel »en raison de mon parcours scolaire.
Mais cette image pour le moins éclectique peut devenir également
celle du sportif et plus particulièrement de footballeur en certaines
occasions. J’ajouterai, non sans humour ni gêne, l’image acquise, par
mes rapports de sociabilité juvéniles passés, de « charrieur » local : une
partie de ma biographie et de mes activités est connue, comme je
connais une partie de celles des jeunes dont je parle.
Toutefois, par mon parcours scolaire et mes réseaux de sociabilité
extérieurs à la cité, j’ai acquis une distance avec ces jeunes même si
j’en suis encore proche, n’ayant jamais véritablement coupé les liens
avec les réseaux locaux de sociabilité. Cette position, très ambiguë au
final, me permet à la fois d’être partout mais aussi nulle part ; elle me
donne ainsi l’occasion de pouvoir être absent comme présent dans
26
l’espace résidentiel sans que cela pose de véritables problèmes: ce
statut me facilite ainsi la fréquentation des différents groupes de
jeunes qui investissent l’espace résidentiel. D’une manière générale,
cette connaissance des réseaux sociaux et des enjeux locaux s’avère
être un atout considérable pour appréhender les phénomènes
sociaux intrinsèques à cette cité, même si cette connaissance reste
« spontanée ».
Ainsi, ce livre expose mon travail d’enquête ethnographique
constitué d’entretiens directifs avec grille d’entretiens, mais aussi de
notes systématiques prises lors d’observations participantes ou
d’analyses de conversations en situation. Ma position particulière et
privilégiée m’a obligé à enquêter, à questionner, à observer et à
collecter un maximum d’informations afin de partir d’une réalité
construite sur de l’observation empirique plutôt que de commencer
sur une théorie préconçue au préalable par des hypothèses et des
intuitions. Cette démarche s’inspire des méthodes empruntées à la
seconde École de Chicago et regroupe sous le terme anglo-saxon de
27
« groundedtheory ».un vaste ensemble d’enquêtes de terrain

26
Ce qui est d’une importance capitale quand on connaît la méfiance générale qui surplombe
les rapports sociaux dans cette cité.
27
Pour en savoir plus: J. CORBIN, A. STRAUSS,Basics of qualitative research: grounded
theory, procedures and technics, New York, CA Sage, 1990 ; A. STRAUSS,La Trame de la
négociation, sociologie qualitative et interactionnisme, textes réunis et présentés par I. Baszanger,
Paris, L’Harmattan, 1992.

18

INTRODUCTION

Jeunesse, immigration, bandes: des notions à préciser

• La jeunesse

Concernant la jeunesse, il est bien difficile actuellement de poser
une définition consensuelle qui puisse satisfaire l’ensemble des
chercheurs et des experts. La jeunesse est avant tout un passage: elle
constitue une transition entre l’enfance et l’âge adulte. Même si
l’aspect biologique donne un indice physique en termes de cycle de vie
d’une personne, le rapport social est sans aucun doute un autre
déterminant important des âges de la vie. En effet, l’âge en tant que tel
est un construit social complexe dont la durée et les attributs sont
significatifs à la fois des stratégies individuelles mais surtout des
modèles culturels d’établissement social. Les âges de la vie varient selon
les sociétés, les groupes sociaux et les enjeux:
« La définition des âges de la vie n’est pas seulement la conséquence
d’une imprécision de sens; elle correspond à une réalité sociale qui fait
de la jeunesse, encore plus aujourd’hui, du moins dans certaines
couches sociales, l’âge de l’attente, de la dépendance et de
l’incerti28
tude. »
Le sociologue Gérard Mauger se risque à cet exercice périlleux
qu’est l’essai d’une définition de la jeunesse pour les sociétés
industrielles :
« Onpeut considérer que la jeunesse est l’âge de la vie où s’opère le
double passage de l’école à la vie professionnelle et de la famille
d’origine à la famille de procréation, la séquence des trajectoires
biographiques définie par l’insertion sur le marché du travail et sur le marché
29
matrimonial. »
Le prolongement de la scolarité mais aussi le développement de
la précarité dans le monde du travail allongent inévitablement le
cycle social de la jeunesse:
« Lereport de l’âge moyen d’entrée dans la vie professionnelle dû à
la fois à la prolongation de la scolarité et au développement des formes
précaires d’emploi au début de la vie active contribue à différer le
moment du mariage car la norme reste de s’établir professionnellement
30
avant de former une union stable.»

28
O. GALLAND,Sociologie de la jeunesse. L’entrée dans la vie, Paris, Armand Colin, 1991,
p. 11.
29
G. MAUGER,L’Âge des classements. Sociologie de la jeunesse, Paris, CSU, 1998, p. 43.
30
O. GALLAND,Sociologie de la jeunesse. L’entrée dans la vie,op. cit.,p. 146.

19

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

Ce cycle ne possède pas de frontière étanche, même lorsque l’on
aborde le thème de l’âge, hormis l’approche institutionnelle qui
impose généralement une sorte d’«âge limite» (entre 18 et 25 ans, ou,
de manière plus large, entre 18 et 29 ans) correspondant au
traitement politique de la jeunesse dans l’espace public pour des raisons de
cohésion sociale, comme le précise le sociologue A.Vulbeau :
« Etc’est dans cette perspective de cohésion sociale que la jeunesse
est autant abandonnée que surveillée, autant socialisante que socialisée,
c’est cette difficulté, tamisée ou surexposée par les médias, qui passe
31
dans l’espace public.»
Si l’utilisation de la notion de cycle provisoire est pour définir la
jeunesse un invariant, son traitement par les institutions ne prend
guère en compte l’hétérogénéité sociale de sa construction; les
fragmentations dans l’espace public et les récentes transformations
sociales connues par la société industrielle en attestent. Et c’est à
travers une rhétorique admise comme allant de soi que la jeunesse reste
un groupe unifié, homogène, en conflit avec les générations
précédentes et embarquée dans une sorte de « communauté de destin » que
P. Bourdieu nomme générations : générations qui sont appelées à
en32
trer en conflit avec les précédentes. La jeunesse reflète, bien au
contraire, les contradictions et la complexité de notre société. Dans la
catégorie «fourre-tout »de jeunesse, on trouve aussi bien les jeunes
de « classes » dites supérieures que les « jeunes des cités » étudiés dans
ce travail. Or la structure sociale intrinsèque à notre société, avec ses
groupes sociaux, ses différents «milieux »qui l’agitent, existe aussi
chez les jeunes qui ne peuvent constituer un groupe social. Catégorie
constituée par les politiques publiques, la jeunesse réunit un nombre
important de groupes qui n’ont aucun dénominateur commun
excepté biologique (des individus «jeunes ») :génération-« L’ensemble
33
nel en soi ne peut pas être caractérisé comme un groupe concret.»
Mon étude empirique sur les jeunes d’une ancienne cité ouvrière
s’interroge ainsi également sur la notion même de jeunesse. Car, si
conclure sur les propriétés de la jeunesse reste un débat sans fin en
rai34
son de la difficulté à en préciser l’intérêt scientifiqueou à définir les

31
A. VULBEAU,La Jeunesse comme ressource. Expérimentations et expérience dans l’espace
public,Ramonville-Saint-Agne, Érès, 2001.
32
P. BOURDIEU, «La “jeunesse” n’est qu’un mot», inQuestions de sociologie, Paris, Minuit,
1984, p. 151.
33
K. MANNHEIM,Le Problème des générations, Paris, Nathan, 1990, p. 42.
34
G. MAUGER,Les Jeunes en France, état des recherches, Paris, La Documentation française,
1994, p. 5.

20

INTRODUCTION

contours sociologiques d’une jeunesse en proie aux débats sociaux
pas35
sionnés et polémiques y compris chez les chercheurs, la question s’est
posée pour mon travail sans que je parvienne à une définition
satisfaisante. Ici, par exemple, j’exclus de l’enquête les adolescents du 74 qui
ont entre 13 à 16 ans; ces derniers restent selon moi, dans notre
contexte empirique, sous la tutelle de leurs parents et de leurs frères
plus âgés. En revanche, j’y mets les jeunes ayant passé la majorité
juridique, qui disposent d’une certaine autonomie concernant leurs
pratiques culturelles. Mais le cycle biologique qui qualifie la jeunesse n’est
pas toujours en adéquation avec le rythme social, comme en
témoignent les plus âgés qui approchent la quarantaine et conservent des
pratiques spatiales héritées de leurs périodes juvéniles des années 80.

• La question de l’immigration

Sans entrer dans des débats théoriques et rhétoriques sur la
définition de l’immigration, dont l’imprécision favorise
malheureuse36
ment un certain nombre d’amalgames et de confusions, quelques
clarifications s’imposent afin de saisir les itinéraires de ces jeunes et
de leurs parents. Mis à part une infime poignée de jeunes du 74 dont
les parents sont nés en France, la plupart ont des parents nés à
l’étranger ;ces parents que j’appelle les primo-migrants sont des
im37
migrés aux sens sociologique et démographique du terme. Ils sont
nés à l’étranger mais vivent en France depuis plus de trente ans pour
certains.
Les cinq communautés d’origine les plus représentées sur le sol
français viennent du Portugal, d’Algérie, d’Italie, du Maroc et
d’Espagne ;ces pays d’origine représentent environ 60 % des
nationalités des immigrés.Au 74, les immigrés d’origine marocaine sont
largement en tête, devant les Algériens et les Tunisiens, suivis de près
par les Espagnols et les Portugais. Bien que je n’aie pas d’information
complète sur le statut de ces primo-migrants aujourd’hui, il est
certain que les immigrés originaires d’Afrique du Nord n’ont pas fait de
demande d’acquisition de la nationalité française: la grande majorité

35
C. PUGEAULT-CICCHELLI, V. CICCHELLI, T. RAGI, «Appréhender la jeunesse. Du
problème social à la question sociologique», in C. PUGEAULT-CICCHELLI,
V. CICCHELLI, T. RAGI,Ce que nous savons des jeunes, Paris, PUF, 2004, p. 9-26.
36
P. DEWITTE, «L’immigration, sujet de rhétorique et objet de polémiques», in
P. DEWITTE (dir.),Immigration et Intégration. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1999,
p. 5-12.
37
Les Immigrés en France. Contours et caractères, rapport INSEE, 1997, p. 12.

21

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

des primo-migrants au 74 sont restés des immigrés étrangers. En
1990, 69 % des immigrés sont étrangers en France ; l’estimation quant
à l’importance des immigrés non français de la cité étudiée doit être
de l’ordre de 80 % à 90 %.
Ce qui nous intéresse plus précisément ici, ce sont donc les enfants
de ces primo-migrants. En 1990, 4,7 millions d’enfants d’immigrés
vivent en France: les trois quarts sont nés en France et ne sont donc
38
plus, par définition, des immigrés. La grande majorité des jeunes
étudiés dans la cité HLM est constituée d’enfants d’immigrés, nés en
France ; ilsont opté, sans exception, pour la double nationalité, ce qui
en fait donc des Français. Seuls les aînés de familles marocaines qui
ont plus de 30 ans sont nés parfois dans le pays d’origine. Mais ces
jeunes ont fait les démarches nécessaires pour l’obtention de la
nationalité française dès leur majorité. Mon travail porte donc sur les
jeunes d’une cité HLM dont la plupart sont des enfants d’immigrés
originaires d’Afrique du Nord ayant acquis la nationalité française
soit par le droit du sol, soit par des démarches administratives; les
jeunes du 74 sont des citoyens français à part entière même si les
institutions les appellent communément « jeunes issus de l’immigration ».

• La notion de groupe, plutôt que celle de bande

Au 74, j’ai été conduit à distinguer sept groupes différents,
rassemblant chacun des jeunes qui ont des caractéristiques communes
en matière d’âge, de niveau scolaire, de systèmes de valeur et de
pratiques de sociabilité.Toutefois, pour rendre compte des différentes
trajectoires sociales au sein de cette petite cité HLM, le terme de
« groupe »est-il le plus approprié? Beaucoup de sociologues
travaillant sur les banlieues ont utilisé le terme de «bande »pour
qualifier les pratiques spatiales des jeunes de milieux populaires. Or ce
terme évoque, outre sa connotation très péjorative, des pratiques très
spécifiques qui ne concernent pas tous les jeunes des cités et encore
moins les jeunes du 74. La notion de bande ajoute à la conscience
d’appartenance l’existence d’une «ségrégation réciproque», pour
paraphraser le célèbre ouvrage de P. Robert et P. Lascoumes:
« Labande est loin d’être une antichambre, de jouer un rôle de
facilitation à un moment et à une époque difficile, la bande se constitue

38
Les Immigrés en France, op. cit.,p. 46. Pour plus de précisions, lire V. DE RUDDER,
«Quelques problèmes épistémologiques liés aux définitions de populations immigrantes et de
leur descendance», in F. AUBERT (dir.),Jeunes issus de l’immigration: de l’école à l’emploi,
Paris, CIEMI/L’Harmattan, 1997, p. 17-44.

22

INTRODUCTION

en pseudo-société refuge à fondement symbolique et magique, donc
ré39
gressif ou du moins stagnant.»
La bande apparaît donc comme un ensemble de jeunes replié sur
lui-même, un groupe étanche à tous ceux qui n’en font pas partie et
dont les contraintes sont non négligeables. Pour l’anthropologue
Maryse Esterle-Hedibel, la bande est un élément structurant qui met à
l’écart les jeunes qui y adhèrent du reste de la société:
« Jecaractériserais la bande par une structuration de jeunes en
groupe hors de l’intervention d’adultes, par une cohésion du groupe
face à l’extérieur, par la délimitation d’un territoire d’action, par un
ensemble de valeurs repérables, liées à l’histoire du groupe et à l’origine
de ses membres, et par des normes de conduite, antinomiques avec le
reste de la société, entraînant le cas échéant des actes de délinquance
40
plus ou moins importants et des conflits avec l’extérieur.»
Au regard de ces définitions, la «bande »ne décrit pas
véritablement les pratiques de sociabilité des jeunes de la cité du 74. Même si
ces jeunes ou moins jeunes se réunissent à plusieurs en bas des cages
d’escalier, au café ou pour aller au cinéma, cette notion est beaucoup
trop réductrice pour définir leurs pratiques de sociabilité et pour
caractériser, d’une manière générale, leurs comportements sociaux :
« L’enquêtemontre qu’il est plus fréquent de rencontrer des bandes
de copains, groupes de pairs, modes de socialisation privilégiée des
jeunes de milieu populaire qui se mettent en place au hasard des
relations de voisinage, que de vraies bandes (conformes au stéréotype, aux
41
descriptions journalistiques ou demi-savantes).»
À mon sens, le terme de «groupe »est ainsi plus adéquat que
celui de bande pour appréhender les modes de sociabilité des jeunes du
74. De cette notion, essentielle en sociologie, je retiendrai la
définition du sociologue américain J. H. Fichter:
« Ungroupe est une unité sociale identifiable comme telle, à la fois
par ses membres et par ceux du dehors, où chaque individu a une
position, un statut bien défini, avec des rôles bien précis avec des relations
réciproques et des interactions que régissent des normes de conduite et
des valeurs communes.Tout groupe se caractérise par des objectifs et

39
P. ROBERT, P. LASCOUMES,Les Bandes d’adolescents.Une théorie de la ségrégation,
Paris, Les Éditions ouvrières, 1974, p. 296.
40
M. ESTERLE-HEDIBEL,La Bande, le Risque et l’Accident, Paris, L’Harmattan, 1997,
p. 55.
41
G. MAUGER, « Les usages politiques du monde des bandes », in:L’Engagement politique
déclin ou mutation, colloque, Sénat, Palais du Luxembourg, Paris, CEVIPOF/FNSP, 1993.

23

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

des buts sociaux, conscients ou inconscients, avec une permanence
re42
lative, c’est-à-dire, une durée mesurable dans le temps.»
Plus neutre, moins réducteur, le terme de groupe facilite
l’appréhension de la pratique spatiale des plus âgés (mariés, salariés) comme
des plus jeunes (qui se réunissent régulièrement dans l’espace local).
La notion de groupe permet aussi de tenir compte de l’ascendance
commune (lien du sang), de la proximité territoriale (temps et espace
communs), des caractéristiques corporelles et biologiques (ethnie,
âge, sexe) et des intérêts communs (adhésion collective dans la
poursuite d’un objectif). Les sept groupes de jeunes «identifiés »au 74 se
sont constitués dans la plupart des cas par proximité géographique:
ces jeunes sont voisins (certains frères évoluent parfois dans le même
groupe) et poursuivent des études, pratiquent ensemble des activités
sportives ou s’initient ensemble à la petite délinquance. Ces activités
dessinent les trajectoires et creusent des distances entre les jeunes qui
n’ont plus les mêmes occupations.Ainsi, le rôle des « effets sociaux »,
pour le dire ainsi, que sont l’âge, le parcours scolaire, le capital
corporel, le capital rhétorique et les centres d’intérêt est déterminant
pour expliquer la formation et l’existence de ces groupes au moment
de mon travail d’observation.

Une notion à déconstruire: les «jeunes de cité»

Éclairer cette notion, thème indispensable puisque central dans
cet ouvrage, nous paraît obligatoire. En effet, les travaux portant sur
le thème des «jeunes de banlieue» dans la recherche sociologique
sont plutôt récents; les premiers travaux ont moins de 20 ans. Les
premières «manifestations »de jeunes dits de cité remontent à
l’émeute des jeunes dans le quartier des Minguettes en 1981. Suite à
cet événement, les «jeunes de banlieue» ou «jeunes de cité» se
retrouvent progressivement au carrefour des enjeux politiques et
sociaux dans un contexte de crise et d’inégalité sociale. L’expression
« jeunede cité» renvoie à une définition de jeunes habitant de vastes
et grands ensembles dont les dénominateurs communs sont de vivre
dans des logements sociaux situés au cœur des banlieues populaires.
Néanmoins, rien ne nous indique que l’appartenance à un même type
d’habitation, le logement social ici, soit susceptible de créer, en
quelque sorte, des personnes dotées de comportements identiques et

42
J. H. FICHTER,La Sociologie, notions de base, Paris, PUF, 1960, p. 80-81.

24

INTRODUCTION

d’une pensée similaire, même si certains sociologues comme F. Dubet
parlent d’«expériences communes» :
« Ilsvivent dans plusieurs mondes à la fois, dans des
“communautés” et dans une culture de masse, dans l’exclusion économique et dans
la société de consommation, dans le racisme et dans la participation
43
politique. »
Cette expérience qui structure les modes de vie des «jeunes de
44
cité »se solde par l’«exclusion », la« rage »ou la «galère »en raison
des délitements des banlieues ouvrières produisant «anomie »et
45
« désorganisation sociale». Mais ce schéma pourrait également
s’appliquer à l’ensemble des jeunes des «classes populaires» où la
marginalité juvénile est liée à un sentiment de clivage entre les riches et
les pauvres qui les distinguerait des fractions des classes moyennes
46
voire des classes supérieures ouvrières. Mais cette grille de lecture
pertinente pour décrire ici les positions sociales des «jeunes de cité»
les plus en difficulté ne trouve plus d’écho véritable concernant les
jeunes qui vivent dans des logements sociaux mais qui ont un
véritable emploi ou qui ont effectué des études supérieures.
D’autres sociologues ont montré de manière approfondie que les
exclusions sociales dont sont victimes les «jeunes issus de
l’immigration » – et donc en l’occurrence les « jeunes de cité » – peuvent
déboucher sur des conséquences plus ou moins graves. Par exemple, les
plus démunis en matière de capital scolaire sont conduits à adopter
la «culture de rue», ce qui les exclut encore davantage de la
so47
ciété .C’est dans cet ordre d’idées que les sociologues S. Beaud et
M. Pialoux se proposent de donner une définition plus précise du
« jeunede cité» :
« Nous entendons ici par “jeunes de cité” les jeunes résidant dans les
quartiers d’habitat social, enfants d’immigrés pour la plupart, qui se
trouvaient en situation d’échec scolaire, orientés en SEGPA ou en
lycée professionnel (et, pour les garçons, souvent dans celui qui avait la
plus mauvaise réputation dans la région), où ils ont préparé un CAP
ou un BEP et, pour une minorité d’entre eux, poursuivi des études
jusqu’en bac professionnel. On les reconnaît de loin à leur apparence

43
F. DUBET,Sociologie de l’expérience, Paris, Le Seuil, 1994, p. 18.
44
F. DUBET,La Galère : jeunes en survie,op. cit.
45
F. DUBET, D. LAPEYRONNIE,Les Quartiers d’exil,op. cit.
46
J.-C LAGRÉE, P. LEW-FAI,La Galère. Marginalisations juvéniles et collectivités locales,
Paris, CNRS, 1985.
47
G. MAUGER,Le Monde des bandes et ses transformations, Une enquête ethnographique
dans une cité HLM, Saint-Denis, DIV/Mission de recherche Droit et Justice, mars 2004.

25

JEUNESEN CITÉ.DIVERSITÉ DES TRAJECTOIRES OU DESTIN COMMUN?

physique (casquette, blouson de marque, démarche), à leur façon de
“parler banlieue” et de se déplacer en groupe (“on marche ensemble”,
48
comme ils disent).»
Ce parti pris, en connaissance de l’hétérogénéité des situations
sociales et scolaires qui peut exister parmi les jeunes vivant en cité
HLM, s’avère judicieux dans la mesure où les «jeunes de cité» qui
ont réussi même dans leurs études rencontrent des discriminations
plus importantes dans le monde du travail surtout en période de
49
crise .C’est pourquoi le soulèvement des jeunes du quartier étudié
par les deux sociologues contre les forces de police trouve un sens
dans les formes d’injustice que ces derniers ont subi depuis le début
50
des années 90. Ces formes d’exclusion peuvent se retrouver dans
d’autres contextes et sous d’autres formes, comme le montre l’étude
ethnographique d’un grand ensemble proche de Paris dans une
mu51
nicipalité communiste. Et ces manifestations sporadiques de
violence, souvent liées à cette situation d’exclusion sociale, propulsent
irrémédiablement ces jeunes sous les feux de la rampe médiatique où
52
ils apparaissent comme des rebelles, des violents et des délinquants.
Le dessein de ce livre est de prendre en considération l’ensemble
des jeunes qui vivent dans la cité du 74. Cet ouvrage n’exclut pas plus
les jeunes en situation d’échec scolaire occupant des halls d’entrée et
des cages d’escalier aux comportements qualifiés de «déviants »que
les «jeunes de cité» ayant réussi à l’école et dans le monde du travail.
L’exemple de la cité observée montre que, si un nombre non
négligeable de jeunes rencontrent des difficultés, la grande hétérogénéité
des trajectoires individuelles et des parcours scolaires infirme, de
manière catégorique, les représentations médiatico-politiques qui les
ca53
ractérisent .En adoptant une posture «scientifique »qui nous
épargnerait l’oscillation théorique permanente entre le relativisme
culturel et le misérabilisme social qui altère souvent le raisonnement

48
S. BEAUD, M. PIALOUX,Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes
dangereuses, Paris, Fayard, 2003, p. 163-164.
49
S. BEAUD, M. PIALOUX,ibid.
50
Comme le précisent S. BEAUD et M. PIALOUX eux-mêmes en début d’ouvrage:«Car il
faut bien avoir à l’esprit que, derrière les mots chômage de masse ou précarité, il y a des
expériences sociales très concrètes – sentiment de relégation scolaire, sociale et résidentielle, racisme
– qui ont laissé des traces profondes inscrites dans les manières d’être et d’agir, par exemple dans
les façons de parler ou dans les hexis corporels»,ibid.,p. 25.
51
O. MASCLET,La Gauche et les Cités, op. cit.
52
L. MUCCHIELLI,Violences et Insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, Paris,
e
La Découverte, 2édition, 2002.
53
C’est le parti pris également de M. KOKOREFF dansLa Force des quartiers,op. cit.

26