L'enfer khmer rouge

-

Livres
240 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'ENFER KHMER ROUGE UNE ENFANCE AU CAMBODGE @ L'Harmattan, 1997 ISBN 2-7384-5893-9 MAIAYPHCAR YVES GUlHENEUF L'ENFER KHMER ROUGE UNE ENFANCE AU CAMBODGE Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 Les auteurs expriment une particulière reconnaissance à : -Catherine Guiheneuf - Marie-Louise, André et Chendareth Phcar Ils remercient également: -Pierre Blet - Jean-François Duranton - Vladimir Guiheneuf - Christian Haguet - Eric J eanjean Dédicace A l'heure où le soir tombe sur mes esquisses des temples d'Angkor, souvent je songe à mon pays lointain, le Cambodge. Je n'ai rien oublié: aucun des chemins de la jungle, aucun des corps mutilés, ni le visage de mon père, ni le sourire de ma mère, ni celui de mes frères et sœurs. C'est pour eux que j'ai écrit ce livre, pour qu'ils ne meurent pas une seconde fois dans l'indifférence du monde. La plupart de mes souvenirs sont autant de brûlures qui peuplent mes cauchemars malgré les années écoulées. Ils témoignent des horreurs que peut commettre la folie des hommes. C'est ma famille, puis mes petits frères, qui m'ont donné jour après jour l'énergie de continuer à me battre. J'étais si jeune et j'ai vu tant de morts que je ne sais comment j'ai survécu. Parfois, dans le silence de la nuit je m'interroge: qui donc a tenu le fil de ma vie pendant toutes ces années, le hasard seul ou bien Dieu? Je dédie ces pages à ma famille.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1997
Nombre de visites sur la page 232
EAN13 9782296349957
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

L'ENFER
KHMER ROUGE
UNE ENFANCE AU CAMBODGE@ L'Harmattan, 1997
ISBN 2-7384-5893-9MAIAYPHCAR
YVES GUlHENEUF
L'ENFER
KHMER ROUGE
UNE ENFANCE AU CAMBODGE
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Les auteurs expriment une particulière reconnaissance à :
-Catherine Guiheneuf
- Marie-Louise, André et Chendareth Phcar
Ils remercient également:
-Pierre Blet
- Jean-François Duranton
- Vladimir Guiheneuf
- Christian Haguet
- Eric J eanjeanDédicace
A l'heure où le soir tombe sur mes esquisses des temples
d'Angkor, souvent je songe à mon pays lointain, le
Cambodge. Je n'ai rien oublié: aucun des chemins de la
jungle, aucun des corps mutilés,
ni le visage de mon père,
ni le sourire de ma mère,
ni celui de mes frères et sœurs.
C'est pour eux que j'ai écrit ce livre, pour qu'ils ne meurent
pas une seconde fois dans l'indifférence du monde.
La plupart de mes souvenirs sont autant de brûlures qui
peuplent mes cauchemars malgré les années écoulées. Ils
témoignent des horreurs que peut commettre la folie des
hommes.
C'est ma famille, puis mes petits frères, qui m'ont donné
jour après jour l'énergie de continuer à me battre. J'étais si
jeune et j'ai vu tant de morts que je ne sais comment j'ai
survécu. Parfois, dans le silence de la nuit je m'interroge: qui
donc a tenu le fil de ma vie pendant toutes ces années, le
hasard seul ou bien Dieu?
Je dédie ces pages à ma famille.
Je les dédie également aux enfants du Cambodge et à tous
ceux qui, dans le monde, souffrent à cause des rêves fous de
.
quelques uns de leurs frères humains.\
~~1l,â 0 ~0
«""
~~1\{J
2:
I-LU
5>Préface
En 1965, peu de temps après mon arrivée au Cambodge,
j'ai entendu parler de la grande famille des Phcar. Le père,
un entrepreneur à l'esprit ouvert et courageux, s'était porté
garant d'un journal d'opinion, Le Messager, lancé par un
prêtre des missions étrangères. Il fallait du courage à
l'époque pour cautionner un tel journal! Le Messager a
d'ailleurs dû clore ses colonnes, quelques mois après sa
naissance, sur pression du prince Sihanouk.
Puis les tempêtes ont déferlé sur le Cambodge... Bien des
années plus tard, le 28 mai 1997, dans l'avion qui me ramène
à Phnom Penh, je lis L'Enfer khmer rouge, que m'a remis
Malay quelques jours plus tôt. Je découvre alors l'histoire de
cette vieille famille du village "Noalang" de Phnom Penh.
Malgré ma proximité de cœur, j'ignorais tout de ce
qu'avaient vécu ces amis,. l'épreuve était demeurée cachée
sous le voile du sourire khmer que la discrétion m'avait
interdit de lever.
Félicitations, Malay, et un grand merci pour ce livre
agréable à lire, on comprend bien le drame de ta famille, et
par elle, celui du peuple khmer tout entier. Ta sensibilité
douloureuse affleure à chaque ligne.
Durant les dernières années, la communauté
internationale palabrait inlassablement sur un éventuel
procès de Pol Pot. Ce livre est un témoin accablant de cerégime kafkaïen dans lequel tout sentiment humain semblait
avoir déserté les responsables.
Puisse le Cambodge ne pas connaître à nouveau un tel
drame, dont les scènes initiales sont en train de se rejouer
ces derniers jours.
Battambang, le Il juillet 1997
1François Ponchaud
1 Le Père François Ponchaud a vécu de nombreuses années au Cambodge
avant 1975, et y réside actuellement. Il fut un des tout premiers, si ce n'est
le premier, a dénoncer le régime khmer rouge dans les colonnes du journal
Le Monde et dans son livre Cambodge Année Zéro.I - "Dans ma famille nous étions quatorze"
Juin 1966 à mars 1975
Je suis né au Cambodge en 1966, à Phnom Penh, sur les
bords du Tonlé Sap, le puissant affluent du Mékong. C'était
au mois de juin, quand le fleuve commence sa crue pour
couvrir trois mois plus tard la plaine de ses eaux grises. Mon
pays ne portait pas encore ce terrible nom de "Kampuchéa
démocratique" que lui donnèrent les Khmers rouges. Selon la
légende, l'étymologie du mot "Kampuchéa" remonte à un
lointain brahmane du nom de Kambu. Mais dans les camps,
les Khmers rouges nous disaient que le nom de notre pays
venait de Kam, la fatalité et de Puchéa, la pureté de la race.
Cette étymologie leur convenait parfaitement, car ils
voulaient extraire de la masse du peuple cambodgien une race
pure, parfaitement fidèle à leur doctrine, et ce quel qu'en fût
le prix. Quant à la démocratie, elle ne vit jamais le jour au
"Kampuchéa démocratique". Au contraire nous avons
souffert d'une dictature sans nom qui extermina froidement
plus de deux millions d'êtres humains. C'est pourquoi je
maudis ce nom de "Kampuchéa démocratique"
Dans les années soixante Phnom Penh passait pour être la
plus belle ville d'Indochine; elle était même surnommée "le
petit paradis de l'Asie du sud-est". Sa beauté remontait en
partie au protectorat français qui nous avait protégé du Siam
et du Vietnam, entraîné sur la voie d'une scolarisation presque
totale du pays, et appris à déchiffrer les écritures des temples
13d'Angkor. En 1966 Norodom Sihanouk gouvernait le
Cambodge. Les Khmers vivaient en paix. Ils ne se souciaient
pas de ce qui se passait à l'est, au Vietnam. La guerre
semblait lointaine et impossible. Pourtant des nuages
obscurcissaient déjà l'horizon. A Paris ou à Hanoï, Saloth Sâr,
qui n'avait pas encore pris le nom de Pol Pot, étudiait avec
une attention implacable les plus extrêmes des doctrines
communistes. Depuis peu la "piste Ho Chi Minh" traversait le
nord-est du pays, permettant au Vietcong de mener ses
attaques vers le Sud-Vietnam. Notre gouvernement
n'intervenait pas pour que ces incursions cessent. Il semble
qu'il essayait de jouer un jeu difficile et hasardeux entre
Hanoï d'un côté, Saïgon et Washington de l'autre. Quelques
années plus tard cette politique se désagrégea, et les
conséquences furent tragiques pour le Cambodge.
Cependant en ce mois de juin 1966 je n'étais qu'un bébé de
quelques jours, parfaitement insouciant, le septième enfant de
mes parents. Mon père avait choisi de m'appeler "Malay". Ce
prénom a vraisemblablement la même origine indienne que le
mot Malaisie formé à partir de Malaju, le nom de l'antique
cité du royaume malais. Des Pakistanais m'ont aussi affirmé
que "Malay" est le nom donné à une plante sauvage qui
pousse sur les pentes de la chaîne de l'Himalaya. Notre nom
de famille appartient lui aussi au monde végétal car en
cambodgien "Phcar" veut dire "fleur".
Mais, à la place de "Malay" choisi par mon père, ma mère
préférait me prénommer "Veasna", ce qui signifie "la
destinée" ; celle qui selon la légende déviderait le fil de son
écheveau de la naissance jusqu'à notre dernier souffle. Dans
la famille, on m'appelait donc indifféremment "Malay",
"Veasna" ou "Sna", le diminutif de "Veasna".
En 1966, mon père avait quarante ans. Il portait les
prénoms d'André et de Kralap qui lui venaient de son
ascendance eurasienne. En effet son propre père était un
Cambodgien et sa mère une. Française. Je tiens d'elle ma
nationalité française. Mon grand-père paternel vint suivre ses
14études en France au début du siècle. Il fut un des premiers
Cambodgiens à obtenir un diplôme d'ingénieur. A son retour,
il fit fortune et créa une entreprise de briqueterie à Preak Tar
Prom, un village situé aux environs de Phnom Penh. Par la
suite mon père lui succéda et dirigea l'affaire avec succès
pendant plusieurs années. A l'origine elle était la seule
briqueterie de la région, et les affaires marchaient bien. Mon
père employa jusqu'à deux mille ouvriers. Mais des
concurrents apparurent. Ils fabriquaient des briques moins
cuites, donc moins solides, mais aussi moins chères. Mon
père se refusa à ces pratiques, si bien que son entreprise
dépérit. Puis la guerre survint. Les commandes se tarirent. Et
l'affaire fit faillite. La déchéance financière de la famille fut
particulièrement rude. Certains jours ma mère allait faire les
courses avec vingt-cinq Riels. Au lieu de riz, nous n'avions
que du potage d'épluchures de riz à manger.
Du temps où la briqueterie fonctionnait, mon père fut un
entrepreneur très proche de son personnel. Il prenait à cœur
ses conditions de travail et de vie. En outre il possédait
quelques notions de médecine; s'il apprenait qu'un de ses
ouvriers était malade, même à trois heures du matin, il se
levait pour aller le soigner. Quand nous étions à table et qu'il
voyait un de ses employés passer, il l'appelait pour qu'il
mange avec nous. Il était cordial, chaleureux, prêt à tout
donner. Il lui arrivait souvent de secourir l'un ou l'autre de ses
ouvriers qui rencontrait des problèmes financiers. Quand
nous avons été beaucoup moins riches, nous avons dû
compter chaque Riel. Nous ne mangions pratiquement jamais
de viande, mais les principes dispendieux de mon père ne le
quittaient pas. Un jour où ma mère s'était absentée, il utilisa
tout l'argent du ménage pour nous acheter et nous cuisiner un
poulet par enfant!
Mon père jouissait aussi d'une intuition remarquable, grâce
à laquelle en avril 1975, nous n'avons pas évacué Phnom
Penh les mains vides contrairement à des centaines de
milliers d'autres Phnom Penhois. Enfin, il était très doué pour
15la mécanique et identifiait à l'oreille l'origine de la panne d'un
moteur .
A-côté de ces qualités manifestes, mon père avait quelques
défauts tout aussi conséquents. Il entrait parfois dans de
terribles colères. Comme ce jour où, à cause d'une mauvaise
querelle de famille, il saisit un tee-shirt de Vichet, mon petit
frère, et le trempa dans l'essence pour mettre le feu à la
maison. Vichet qui avait quatre ans à l'époque, ne comprenait
pas la situation et s'agrippait au pantalon de mon père en
disant: "Papa, Papa, pourquoi tu trempes mon tee-shirt dans
l'huile?" Mon père se calma et ne mit pas son projet à
exécution. Mais, oserais-je dire, tout le monde avait eu
chaud!
Malheureusement le principal défaut de mon père ne
résidait pas dans ses accès de colère. Il connut une autre
femme que son épouse. Nous en avons tous souffert. Cela
rongea certainement ma mère, néanmoins son caractère calme
et patient fit qu'elle ne nous le montra jamais. En dépit de
cette blessure, elle sauvegarda l'harmonie de la famille. Il
arrivait même que mon père rentrât soûl, mais ma mère
l'accueillait toujours: par chance il n'avait pas l'ivresse
violente. J'ignore bien sûr ce que se disaient mes parents
quand ils étaient seuls tous les deux. Ma mère essayait
certainement de le persuader de changer de vie. En tout cas,
ils ne se disputèrent jamais devant nous.
Après la faillite de la briqueterie dans le début des années
soixante-dix, mon père tenta de monter un garage automobile;
mais il échoua et la ruine de la famille se poursuivit. Il
recouvra un emploi stable à la fin de l'année 1973. En effet,
mon grand frère Léon avait pu le faire embaucher comme
chef de garage par une fondation caritative américaine. La
mécanique automobile ne présentant aucune difficulté pour
mon père, il donna pleinement satisfaction dans ce travail. Et
le dimanche ses employeurs lui donnaient parfois le droit
d'emprunter de belles voitures américaines, avec lesquelles il
nous promenait dans les rues de Phnom Penh.
16Quand je suis né ma mère avait quarante et un ans. J'étais
son septième enfant, et elle eut encore deux fils après moi.
Elle s'appelait Bounhoeuv Somay, et contrairement à mon
père, appartenait à une famille entièrement cambodgienne. Je
sais fort peu de choses sur mes grands parents maternels si ce
n'est qu'ils furent catholiques, chose rare au Cambodge où
l'immense majorité de la population pratiquait le
Bouddhisme. Ma grand-mère a tenu à vivre les derniers mois
de sa vie chez des religieuses. Ma mère, elle aussi, croyait
très profondément. Sa foi ne la quitta jamais même aux
moments des pires épreuves dans les camps khmers rouges.
Quand j'étais enfant et que je voulais lui faire plaisir, je lui
disais que plus tard je serais prêtre.
Tous les dimanches nous allions à la messe dite en latin. Je
ne comprenais rien et trouvais cela particulièrement long et
ennuyeux. Néanmoins la communion m'intriguait:
- C'est quoi la chose blanche que le prêtre vous donne à
manger?
- C'est le corps du Christ, me disait ma mère. Cette réponse
dont je ne comprenais pas le sens me plongeait dans un abîme
de perplexité. Une de nos voisines, qui confectionnait les
hosties pour la messe, me donna des explications qui me
parurent plus satisfaisantes. Elle m'en fit goûter une et me
montra comment elle les fabriquait.
La seule messe de l'année où je me rendais avec plaisir
était celle de Noël car à la fin nous pouvions admirer la
crèche et embrasser le petit Jésus.
A la maison nous avions aussi une crèche avec une
multitude de personnages en plâtre qui nous encombraient un
peu. De temps en temps l'un d'entre eux se cassait. Il n'y avait
plus qu'à s'en débarrasser. Cependant il était inconcevable
pour ma mère de jeter n'importe où les restes de Saint-Joseph
ou d'un Roi Mage; nous allions donc pieusement déposer les
morceaux de plâtre au pied d'une des grandes statues de saints
qui ornaient le jardin du séminaire à côté de chez nous.
Ma mère se montrait très attentive aux personnes, à leurs
malheurs ou à leurs joies, elle était toujours prête à rendre
17service. Comme mon père, elle possédait un tempérament
généreux. A l'époque où la briqueterie fonctionnait encore,
nous avions à notre service deux bonnes que ma mère traitait
plus en filles de la maison qu'en domestiques. Elle leur offrit
à chacune un collier en or pour leur mariage. Plus tard dans
les camps, ma mère demeura fidèle à elle-même. Elle
partagea sa nourriture entre ses enfants, ne se nourrissant que
d'eau et d'herbes.
Ma mère se caractérisait aussi par une ouverture d'esprit
inhabituelle dans la société traditionnelle khmère. Elle
souhaitait que ses enfants aillent le plus loin possible dans
leurs études. Elle même, en plus du cambodgien, connaissait
le latin et le vietnamien. Mon père, quant à lui, écrivait et
parlait le français et le latin, mais n'écrivait pas le
cambodgien. Lorsqu'il vint en France, il correspondit avec ma
mère en latin, seule langue qu'ils savaient tous les deux lire et
écrire.
Mon grand-père paternel qui avait épousé une française,
eut quatre enfants avec elle, dont mon père. Une fois ma
grand-mère décédée, il se remaria avec une autre
Européenne: Henriette Dumortier. Avec sa seconde femme il
eut encore sept enfants, que nous considérions comme des
oncles et tantes. à part entière. Mon grand-père mourut en
1966. Henriette et ses enfants vivent aujourd'hui en France où
ils ont pu venir avant le 17 Avril 1975.
Mon père avait une sœur et deux frères issus du même 1it
que lui. Sa sœur se maria avec un jeune homme prometteur :
Chea San. Quelques années après leur mariage, Sihanouk
nomma Chea San ambassadeur en France, puis en Grande
Bretagne, et ensuite en Corée du Nord. Il devint même
ministre de l'information. En mars 1970 il représentait notre
pays à Moscou, et ce fut lui qui eut le pénible devoir
d'annoncer à son prince le coup d'état de Lon Nol. Cela est
rapporté dans l'excellente pièce d'Hélène Cixous : L'histoire
terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du
Cambodge. Plus tard, quand les Khmers rouges triomphèrent,
18Chea San et sa famille rentrèrent au Cambodge pour leur plus
grand malheur. Dans la pièce d'Hélène Cixous, Sihanouk
évoque son "ami Chea San" dans l'acte V, au moment de
l'invasion vietnamienne; mais à cette époque là, Chea San
avait déjà vraisemblablement quitté notre monde. Seuls, trois
de ses enfants, ont survécu à l'holocauste khmer rouge.
Les deux frères de mon père, Bouthay et Bout Vana, sont,
eux, passés à travers les mailles khmères rouges; ils vivent
tous les deux avec leurs familles au Vietnam. La femme de
Bouthay étant vietnamienne, cela leur a permis de partir au
Vietnam peu après la chute de Phnom Penh. A cette période
les Khmers rouges et les Vietnamiens agissaient en "frères
communistes", mais ils se firent la guerre, moins de quatre
ans plus tard.
Dans ma famille nous étions quatorze: mon père, ma mère
et neuf enfants, deux des enfants étaient mariés et un des
couples avait un fils. A ma connaissance nous ne serions que
quatre à avoir survécu, mais d'autres sont peut-être encore en
vie, quelque part dans un village retiré du Cambodge.
Mes souvenirs forment un vaste labyrinthe où je croise
sans cesse des ombres chères dont je ne sais dire si elles
appartiennent à notre monde ou à l'au-delà. Les Khmers
rouges et les Vietnamiens ont fait du Cambodge un immense
cimetière où dorment les martyrs, attendant que Jésus ou
Allah viennent les réveiller de leur sommeil, ou bien que se
poursuive la longue chaîne de leurs réincamations.2
2 Trois religions sont présentes au Cambodge: le Bouddhisme, l'Islam et
le Christianisme. Ces trois religions diffèrent dans leur fondement et leur
spiritualité. Mais toutes les trois enseignent qu'il y a une vie après la mort.
Cependant, la réincarnation (revivre successivement dans d'autres corps)
enseignée par les Bouddhistes, n'est ni la résurrection (ressusciter de corps
et d'esprit comme Jésus-Christ) en laquelle croient les Chrétiens, ni le
paradis d'Allah qu'enseignent les Musulmans.
193Anna et Truong
En 1971 j'avais cinq ans. Mes parents me confièrent à ma
sœur aînée Anna et à son mari Truong. Ces derniers n'avaient
pas encore d'enfant et me traitèrent comme le fils qu'ils
espéraient avoir. La nuit je dormais sur le lit, tandis qu'eux
s'allongeaient sur un matelas posé sur le sol. J'ai beaucoup
aimé Truong et Anna. Je chérissais particulièrement Truong
qui occupait une place unique dans mon cœur, à la fois
comme un père et comme un frère. Je pense souvent à lui, son
absence me pèse. Il m'est surtout difficile de ne pas savoir s'il
est vivant ou s'il est mort, s'il a survécu ou non au génocide
des Khmers rouges. Comment faire le deuil de quelqu'un
qu'on espère revoir un jour? Je n'ai jamais su si les Khmers
rouges ont découvert qui était Truong et à quelles activités il
avait participé contre eux. J'espère de tout cœur qu'il vit
encore, mais cela n'est guère probable.
Il est surprenant de voir la façon dont certaines vies
d'hommes ou de femmes se coupent et se recoupent parfois
entre elles à des années de distance. A Kompong Som où
j'habitais avec Truong et Anna, vivait ma cousine Anne
Noeum Yok Tan mariée à Pierre Chhum Somchay. Le recueil
de poèmes posthume de Pierre: Veilleur, où en est la nuit?
est un témoignage particulièrement fort sur l'époque khmère
rouge. Mes frères André et Léon, ainsi que ma sœur Amia,
étaient parrains et marraine de quatre des enfants dont parle le
livre. Et voilà qu'aujourd'hui, vingt ans plus tard, j'essaie à
mon tour de raconter ces années qui comptent parmi les plus
sombres de l'humanité.
Kompong Som est le grand port maritime du Cambodge. Il
s'appela quelques années Sihanouk-ville. Truong y travaillait
comme chimiste dans la raffinerie. Anna possédait le diplôme
d'institutrice mais elle ne trouva pas de poste. Elle dut
3 Voir le tableau des membres de la famille Phcar en fin de volume.
20accepter un emploi d'ouvreuse dans un cinéma, ce qui m'a
donné l'occasion de me rassasier de films d'aventures. Quand
nous revenions à Phnom Penh, mes frères me faisaient
raconter tous les films par le menu. J'appréciais
particulièrement les films chinois traduits en khmer. J'ai vu
au moins trois fois de suite Khmaouch Djoum Youp (Le
fantôme pleure la nuit).
Je connaissais très bien les coins et les recoins du cinéma
et cela me permettait de me glisser dans la salle sans qu'Anna
le sache. C'est ainsi que j'ai vu à l'âge de cinq ans des films
réservés aux adultes. Je dois dire que je préférais de beaucoup
les histoires de fantômes à ces films-là, qui pourtant
remplissaient les salles de spectateurs.
C'est aussi à Kompong Som que je découvris la mer. Je
jouais avec émerveillement à m'enfuir devant les vagues et à
courir derrière elles quand elles se retiraient. Mais ce dont je
garde le souvenir le plus net, ce sont les trajets en moto entre
Phnom Penh et Kompong Som, quand nous revenions de
chez mes parents. Truong possédait une grosse moto
japonaise; il m'installait devant lui sur le réservoir et Anna
montait derrière. Dans les derniers kilomètres avant
Kompong Som nous traversions la chaîne de montagnes dite
"de l'Eléphant". Assis à l'avant de la moto, les yeux
écarquillés, j'admirais les sommets et les ravins que la moto,
même à faible vitesse, semblait engloutir.
J'étais heureux à Kompong Som chez Anna et Truong,
mais à sept ans, il me fallut rentrer à Phnom Penh pour
m'inscrire à l'école. Peu de temps après, se produisit un
événement qui, dans ma logique d'enfant, me parut fort
positif; les Khmers rouges incendièrent la raffinerie de
Kompong Som et Truong n'eut plus de travail. Anna et
Truong vinrent alors habiter Phnom Penh. Ils logèrent
quelques semaines dans notre maison, puis s'installèrent à
cinq cents mètres de chez nous, ce qui me permettait d'aller
les voir souvent.
Truong avait la passion des combats de coqs. Il élevait
luimême quelques coqs qu'il achetait fort cher. Les combats
21étaient à mort. Quand le coq gagnait Truong empochait
l'argent des paris mais, en cas de défaite, il ne lui restait plus
qu'à faire une soupe avec les restes du volatile. Dix mille ou
quinze mille Riels disparaissaient ainsi régulièrement dans le
pot-au-feu familial! Pour aider Truong à nourrir ses coqs, je
pourchassais des gros lézards blancs dont la seule vue
m'écœurait. J'ignorais encore que dans les camps khmers
rouges, je retrouverais ces mêmes lézards dans ma propre
assiette!
Quelques mois après leur arrivée à Phnom Penh, Truong et
Anna eurent un fils: Say Raing Sey. L'accouchement se passa
mal. Say Raing Sey souffrit beaucoup; les médecins le
jugèrent mort-né et l'abandonnèrent pour s'occuper d'Anna
qui présentait elle aussi de grands signes de faiblesse. Par
chance la cousine de mon père assistait à l'accouchement.
Elle avait été infirmière. Elle se saisit du nouveau-né et le
frictionna vigoureusement jusqu'à ce qu'il donne signe de vie.
Ainsi l'enfant et la mère furent tous les deux sauvés.
Je considérais mon neveu Say Raing Sey comme mon petit
frère et il me le rendait bien. Il ne partageait ses bonbons
qu'avec moi, et nous avions des petits secrets qui
n'appartenaient qu'à nous deux. Say Raing Sey avait la
particularité d'être extrêmement malicieux. Vers deux ans il
prenait le plus grand plaisir à s'installer au balcon du premier
étage et à "faire pipi" sur les locataires d'en dessous. Cela lui
valait des fessées de ses parents mais, dès qu'ils avaient le
dos
tourné, il recommençait.
Les premières semaines de sa présence à Phnom Penh,
Truong chercha du travail sans en trouver. Pour gagner sa vie
et nourrir sa famille, il finit par s'engager dans l'armée
gouvernementale. Possédant de l'instruction, il fut nommé
lieutenant. Mais il était un officier particulièrement original:
il ne savait pas se servir d'une arme! Le jour où mon grand
frère Léon lui proposa de s'entraîner au tir au pistolet, Truong
ne réussit pas à toucher un gros arbre en se mettant à deux
mètres! L'inaptitude au maniement des armes de Truong
jointe au fait qu'il parlait le vietnamien, langue des soldats
22vietcongs alliés des Khmers rouges, le firent affecter dans les
services où l'on "interrogeait" les prisonniers ennemis. Le
pauvre Truong, incapable de faire du mal à une mouche, vit
certainement là les pires horreurs car, par tous les moyens, les
prisonniers devaient livrer leurs secrets. Je ne pense pas que
Truong ait eu à torturer personnellement, son grade de
lieutenant lui permettait d'éviter ces sales besognes. Mais ce
travail était une souffrance pour lui, même si les exactions
des Khmers rouges justifiaient qu'ils soient combattus afin de
les empêcher de nuire davantage.
Quand les Khmers rouges se rapprochèrent de Phnom
Penh, la tâche de Truong devint beaucoup plus risquée. La
nuit il partait à la tête de sa section "à la chasse aux Khmers
rouges". Il s'agissait de capturer, ou plus souvent de tuer, les
Khmers rouges qui s'infiltraient derrière nos lignes. Après des
traques de plusieurs heures il fallait débusquer l'ennemi au
fond d'une tranchée ou dans un recoin obscur. Il y avait même
des histoires qui couraient selon lesquelles les Khmers rouges
construisaient des souterrains pour s'y cacher, comme le
faisaient les Vietnamiens du Nord.
En Avril 1975, Truong était capitaine de l'armée
gouvernementale. Ses activités dans les interrogatoires de
prisonniers et dans la "chasse aux Khmers rouges" le
désignaient tout particulièrement à la haine sans merci de ces
derniers. Et il voyait avec appréhension l'étau se refermer
autour de Phnom Penh.
Léon et Môm
Léon, l'aîné de notre fratrie après Anna, fut un enfant
turbulent. Son jeu favori consistait à se battre contre les
jeunes Vietnamiens qui habitaient notre quartier. Il entraînait
dans ces bagarres ses deux cadets: André et Marie-Louise.
C'étaient de furieuses batailles dont ils revenaient tous les
trois écharpés, meurtris, mais enthousiastes.
23En dehors de la bagarre, Léon aimait se servir d'un
lancepierres. Il tirait remarquablement bien. Là encore, son
tempérament fort l'entraînait dans des excès regrettables.
Truong fut la victime de l'un d'entre eux. Lors de la première
visite qu'il fit à la maison en compagnie d'Anna, Léon le
menaça de son lance-pierres et le chassa en criant que l'on
n'avait pas besoin de ce Truong, et qu'il pouvait retourner
d'où il venait.
Ses colères étaient célèbres dans la famille. Je me souviens
d'un jour où, en mangeant, il s'est fâché et a tapé sur la table
avec toute sa force. Il y a mis tellement d'ardeur que la table
en bois en a été marquée. Un autre jour il s'en est pris au mur,
et a donné des coups de pieds dedans, si bien que trois
planches ont volé en éclats et que l'on voyait le jour à
travers!
En dépit de son caractère parfois agité, Léon réussissait en
classe. Pourtant, quand il passa le concours pour entrer au
lycée technique, il échoua. L'année suivante il essuya de
nouveau un échec. Il en fut si contrarié qu'il perdit le goût
d'étudier. Mais André et Marie-Louise persuadèrent ma mère
d'inscrire Léon dans une autre école qui lui conviendrait
mieux. Cela réussit parfaitement, et mon frère, qui avait pris
un temps la décision de ne plus jamais ouvrir un livre, devint
ingénieur des travaux publics!
La réussite scolaire de son fils aîné fut certainement une
des grandes satisfactions de ma mère.
Pour son stage de fin d'études, Léon dut se rendre sur un
chantier de travaux publics à Takéo. C'était en 1974 et déjà
les Khmers rouges opéraient des incursions aux abords des
villes. Or, les soldats khmers rouges faisaient partie de la
fraction la moins instruite de la population. Certains
confondaient une caméra et un bazooka, ou une lunette de
géomètre avec une arme de guerre. Ils abattaient donc sans
sommation cameraman et chef de chantier public. Pour qu'il
puisse se défendre mon père munit Léon d'un pistolet.
Le pistolet ne servit pas à Léon, mais en revanche, il eut à
livrer un autre combat. En effet, à Takéo, Léon, le bagarreur
24