La guerre de mouvement
177 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

La guerre de mouvement

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
177 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Au mois de mai 1940, emportés dans la débâcle de l'armée française, quatre soldats d'une unité d'infanterie se replient de village en village et d'auberge en auberge. Il y a là un agrégé de philosophie, un étudiant, un cultivateur de la Sarthe et un analphabète. Une interminable partie de dés, sur une table d'auberge, tisse des destins parallèles, hors de toute réalité, cependant qu'une histoire fallacieuse, aperçue au fond des verres de vin, pleine d'imprévus et de soubresauts rocambolesques, dispute le pas à l'authentique tragédie de l'heure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2006
Nombre de lectures 54
EAN13 9782336260907
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0087€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ecritures
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Jean-Marc GEIDEL, Le voyage inachevé, une fantaisie sur Schubert , 2006.
Léa BASILLE, La chute de Josef Shapiro, 2006.
AICHETOU, L’Hymen des sables , 2006.
Poririo MAMANI MACEDO, Avant de dormir , 2006.
Philippe EURIN, Le silence des étoiles , 2006.
Gérard IMBERT, Deo gracias. De père en fils (trilogie), 2005.
Gérard IMBERT, Au nom du fils. De père en fils (trilogie) , 2005.
Laurent BILLIA, La sorcière et le caillou , 2005.
Anne V. MÜNCH, Expropriation, 2005.
Bernard-Marie GARREAU, Les Pages froides, 2005.
Philippe HECART, Une relation viennoise, 2005.
Manuel PEŇA MUŇOZ, Folie dorée, 2005.
Jean-François RODE, L’intruse. Fugue à trois voix, 2005.
Vivienne VERMES et Anne MOUNIC, Passages, Poèmes et prose, édition bilingue, 2005.
Didier MILLOT, Les images recouvertes, 2005.
Fabrice BONARDI, L’ombre au tableau, 2005.
Cyrus SABAII, La maison des pigeons, 2005.
Lionel-Edouard MARTIN, Jeanlou dans l’arbre, 2005.
Bruno STREIFF, Le piano de Beethoven, 2005.
Max GUEDJ, Le voyage de Vlad à Frisco ou la pluie, 2005.
Daniel BERNARD, Une Ile bien plus loin que le vent, 2005.
Jacques HURE, Le chant interrompu des cigales, 2005.
Anne LABBE, Le ventre de l’arbre, 2005.
Nabil SALEH, Outremer, 2005.
Nicole Victoire TRIVIDIC, A tue-tête, en regardant la haute mer. Histoire de Celle qui va écrire , 2005.
AICHETOU, Sarabandes sur les dunes... , 2005.
Anne MOUNIC, Ah ! Tout ce qui dans les choses fait ah !, 2005.
Pierre MARTIN, Miroir de Vies. Nouvelles , 2005.
Bernard FAGUET, La passion algéroise, 2004.
Maurice BENHAMOU, La trace du vent, 2004.
La guerre de mouvement

Paul Robin
www.librairieharmattan.com Harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
©- L’HARMATTAN, 2006
9782296007222
EAN : 9782296007222
Sommaire
Ecritures - Collection dirigée par Maguy Albet Page de titre Page de Copyright I - Prélude LA GUERRE III - LES LETTRES IV - LA PARTIE DE DES V - LE POINT D’APPUI VI - LA CONTRE — ATTAQUE VII - LA SITUATION GENERALE A MINUIT
I
Prélude
Le destin frappait les crânes sans ménagement, comme une masse ivre. Des coups sourds et répétés qui changeaient l’âme en creux de résonance, en caisse bestiale, en caveau funéraire. Plus de géométrie des idées, plus de ces multiplications de l’être qui haussaient le ciel, plus de cordes vibrant au contact des épaisseurs du coeur. Un démembrement total de l’esprit, jeté aux quatre coins et dissous dans une aventure putréfiée. L’avenir annulé. Et pas moyen de dormir tranquillement. Un major roux et anguleux se permit de me tutoyer et m’ordonna de tousser. Ce fut le début de ma déchéance. J’avais un corps de couleur blanche, bon pour le service, mais toute la partie supérieure supprimée. On ne pouvait même plus se prendre la tête entre les mains. Le devoir patriotique avançait sur des jambes torses. Les bombes arrivaient, à la lisière du bois, dans un fracas de train de marchandises. A chaque coup, mon coeur se décrochait. Enroulé en escargot, le sac ramené sur la tête et les genoux au menton, vidé de toute pensée, j’offrais aux événements la plus simple expression de l’espèce humaine. Du sommet des nues, l’aviation éparpillait ses bénédictions de ferraille et ses successions de météores qui éclaboussaient le sol. La terre était inépuisable ; on la remuait, la creusait, la retournait ; on y enfouissait indistinctement les vivants et les morts. Des forcenés hurlaient : En avant ! Les doigts ne saisissaient que des ordres en perdition, ils ne pouvaient même plus toucher la pensée. Les uniformes étaient pétris de sueur et de poussière. L’Europe convulsée, hagarde, trouvait encore, au fond de ses tripes, la force de marcher au pas cadencé. Je vomissais l’Histoire. Je m’étendis sur le désespoir comme sur une civière.
J’avais bien remarqué que l’Europe était malade et qu’elle avançait, sur la route de Histoire, du pas mal assuré des valétudinaires. Mais c’était un spectacle auquel on s’habituait. A vrai dire, avait-elle jamais été bien portante ? Dans une salle de la Sorbonne fleurant la cire et la dissection des secousses historiques, un analyste à lorgnon m’avait appris que la réponse serbe du 25 juillet faisait partout une impression favorable, et que l’on condamnait l’intransigeance de l’Autriche. Cet analyste fourrait, par tranches hebdomadaires d’une heure, son lorgnon dans les viscères d’un conflit défunt. Poincaré et Viviani étaient en mer, retour de Russie. Le chancelier allemand parla d’un bout de papier ou d’un chiffon de papier, selon les traductions. J’appris que l’Allemagne comptait sur la neutralité de l’Angleterre. Et Guillaume II ? Il rentra de croisière en mer du Nord, le 27 juillet dans l’après-midi. Les bases de négociation s’effritaient les unes après les autres. L’analyste va-t-il sauver la paix ? Il sort de sa trousse diplomatique une conférence à quatre. Vainement. Demeurerez-vous neutre ? interrogea-t-on. Vous avez dix-huit heures pour répondre. Un gouvernement accepta le risque d’une guerre. Puis un second. Les dames de la bonne société assaillaient les bureaux de la Croix-Rouge. Le lieutenant de territoriale Charles Péguy demande à être maintenu au 276e régiment de réserve. Le premier jour de la mobilisation fut le samedi 1er août 1914. 15 heures 45. 16 heures 45 heure allemande. Le cours s’intitulait : Causes de la Première Guerre mondiale. L’analyste n’avait pu éviter la conflagration générale. En sortant de la Sorbonne, le précoce printemps de 1939 m’accueillit. Il m’apprit, subitement, que la Tchécoslovaquie avait cessé d’exister. Et la Serbie ? Les aspects militaires seront traités la semaine prochaine, annonça le personnage à lorgnon. Personne n’avait encore étudié les causes de la Seconde Guerre mondiale.
Les actualités cinématographiques multipliaient les allées et venues d’un bout de l’Europe à l’autre. Les trains présidentiels entraient dans des gares de plantes vertes ; les avions des envoyés spéciaux décollaient sous le nez levé du protocole. Un tsar en casquette jouait Richard III et le Romain de carnaval donnait la comédie à son balcon. Il roulait les yeux et pointait son menton carré vers l’avenir. C’était un guignol pour enfants bien élevés. Le bruit courait que la guerre n’aurait pas lieu. La nation allemande apprenait qu’elle avait une culture. Des philosophes assuraient qu’elle possédait en outre un passé et un devenir. Il n’empêche que des exercices de ténèbres plongeaient le présent dans une obscurité totale. Des grandes manoeuvres piétinaient les campagnes. Des gueules de canons à toutes les séquences. Sur l’écran, l’autre guignol, le tragique, faisait rire aussi. Mais tout de même, en sortant de la salle, on avait froid dans le dos. Tel un coureur de cent mètres, replié et concentré sur la ligne de départ, il se recueillait au fond de sa poitrine avant de projeter les vagues déferlantes d’une parole ivre qui défonçait l’atmosphère. Sa bonne foi s’inscrivait de la main gauche plaquée sur son coeur ; la droite balayait les objections séniles ; la paix était garantie pour mille ans. Y-a-t-il un déchet humain qui conteste le bien-fondé de ces affirmations ? Chacun retient son souffle. C’est à cet endroit que l’acteur, submergé de dégoût indigné, atteint le sommet de son art. Ses deux mains crispées serrent, dans les airs, le cou de ce sale pouilleux de la politique, de ce détritus de l’Histoire qui a voulu lui faire un croc-en-jambe. Puisqu’il en est ainsi, je serai sans pitié. De leur fauteuil, les spectateurs atterrés voient qu’il écrase et pulvérise tout ce qui se trouve à sa portée. L’éructation finale est une tornade démentielle qui balaie l’Europe et ne laisse que des ruines. Alors, le guignol remet sa moustache en ordre et range ses cordes vocales dans leur étui. La nuit venue, il couche au Hradschin. Et moi, tout recuit de littérature classique, qui en étais demeuré à Chateaubriand : “Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu’au pied de la haute colline que couronne l’immense château des rois de Bohème. L’édifice dessinait sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait de ses fenêtres ; il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat”. Mais depuis, l’Histoire avait fait du chemin, et maintenant elle galopait, avant chaussé les bottes brunes des gangsters.
Le lendemain, la nouvelle âme du monde s’exhiba, la casquette sur les yeux, à la fenêtre d’angle du second étage, et les écrans tremblants des cinémas fixèrent cette théophanie. Dans les lointains, on distinguait l’idée divine universelle. La philosophie assistait à l’érection du devenir éternel. A la Sorbonne, où l’anatomiste s’attaquait méthodiquement à la physiologie de Histoire, le fait passa complètement inaperçu. On en était à l’été 1914. Et pour rejoindre cet événement, il eût fallu enjamber un quart de siècle, ce que le programme des études ne permettait pas. Ce fut sur le boulevard Saint-Michel, en remontant vers le jardin du Luxembourg, que “Paris-Soir”, brutalement, sur cinq colonnes, m’apporta l’information : La Tchécoslovaquie était rayée de la carte.
J’étais au courant des conséquences de ce gendre d’exercice, car je venais d’en voir la réplique au Théâtre du Globe. Shakespeare régnait en maître sur cette scène crépusculaire resserrée au fond d’une impasse. La logique y passait un mauvais moment et le conflit était inévitable. Le tout était de discerner la faille entre le faux raisonnement, appris à l’Université, et l’acte de déraison. On dévastait déjà la Pologne ; Norvège et Danemark changeaient de maître, meurtre après meurtre. Ce Shakespeare connaissait à fond les ressorts de l’Histoire, ses combinaisons diplomatiques et ses mouvements guerriers. Et le jeune homme vêtu de noir, à deux pas de moi, et qui me regardait, n’osait, en de telles circonstances, me donner de conseil. II était capable de s’enfermer à double tour dans une situation sans issue ou de s’enfuir sur une route encore libre. Il savait déjà qu’aucun jeu ne vaut la chandelle de l’âme. Et puis, il ignorait absolument qui il était. Je retournai dans ce théâtre deux soirs de suite. Derrière moi, l’Europe en transes s’affublait de toutes les formes de la folie.
J’avançais donc sur le plancher inquiet et fiévreux de ce printemps 1939, si branlant que les coups de marteau des diplomates ne parvenaient pas à le consolider. Un plancher qui sombrait lentement, balayé par les bourrasques d’un certain vent de l’Histoire qui soufflait depuis quelque temps, animé d’une humeur querelleuse malsaine. Le crime fleurissait d’un bord à l’autre de l’Europe. Le théâtre en regorgeait. Depuis Shakespeare les manières n’avaient guère changé ; l’époque suffoquait, le sens de la vie se recroquevillait entre des idéologies fortifiées. Le spectre n’était pas sur la terrasse du château, mais à la fenêtre. Des photographes et des cameramen fixaient son apparition ; Francisco et Eernardo claquaient les talons et saluaient, le bras tendu. Le mot de passe était : Heil Hitler. Cette bise aigre, dont il était question dans le texte, soufflait sur Prague, enveloppait les coeurs de son linceul, pressait les tempes et crucifiait les croyants. Difficile de dire si le spectre fronçait vraiment le sourcil, car la casquette cachait la moitié du visage. En tout cas, c’était bien là le vainqueur des Autrichiens et des Tchèques, et qui s’apprêtait à envahir la Pologne. L’odeur métallique de la guerre descendait sur les tréteaux. Les issues de la conscience étaient surveillées. Le Temps avait pris une teinte brune qui s’appesantissait sur les épaules. Ce château était bourré de spectres. Dans la coulisse, les cendres du vieux roi déchu murmuraient : Bonjour, bonjour, monsieur de Chateaubriand. Je suis charmé de vous voir. Je vous attendais. Moeurs désuètes, reléguées au fond du tombeau. M. de Chateaubriand rencontrait, dans les salles désertes, une Histoire aimable et un peu lasse qui savait encore tenir une conversation. Mais maintenant, bottée et casquée, elle patrouillait sur le territoire des Etats, pourchassant la littérature classique et les souvenirs. Plus de veilleur de nuit. Plus de débris royal accueillant la berline d’un voyageur pressé. Et quand l’Histoire aurait saccagé l’alliance de l’âme et de la lumière, quand elle aurait cogné sur les têtes qui dodelinaient et oubliaient de s’aligner sur la direction générale, ferions-nous partie des survivants ? J’entends des survivants assez propres, encore capables d’ouvrir aux bonnes pages les “Mémoires d’Outre-tombe”. C’était la question du jour, celle que chacun se posait.
Par malheur, et pour que la disgrâce fut à son faîte, j’étais un être complexe. Cela se voyait par toutes les faces. Et personne pour m’aider à débrouiller cet imbroglio psychologique. De sorte que sur la scène de l’Histoire, je me balançais de gauche à droite, toujours en perte d’équilibre, et les planches n’étaient jamais assez longues pour mes embardées mentales. Lire dans les circonvolutions d’un individu commodément déployé et fixé aux quatre coins pour les travaux d’introspection, n’est déjà pas chose aisée, mais quand il s’agit de déchiffrer ses propres noeuds d’incertitude et de tirer les fils du système intellectuel qui vous habite, la difficulté est à son comble. Toutefois, il faut dire que mon rôle ne me collait pas au corps. J’étais à côté. Et il n’était pas question de choisir un aspect de mon personnage qui m’eût séduit plus qu’un autre. Tout me tombait sur le dos à la fois : les promenades des spectres auxquels on devait croire, le passage des troupes opérant en Pologne, l’action vorace qui me persécutait et me rongeait jusqu’à la moelle des os, les théories comme des cages de fer, qui écorchaient les angles de l’âme et dans lesquelles j’avais toutes les peines du monde à me glisser, la nécessité de l’univers ou la dérision de son cheminement qui recouvrait la cervelle telle une marmite renversée sur une bouillie métaphysique, et conséquemment, ce sens de la vie qui était pire qu’une pelote d’épingles, une affaire innommable, indiscernable, un pan d’asphyxie, un mouvement de marée tour à tour noyant et asséchant l’esprit. Et toutes ces puissances cachées qui fonctionnaient mécaniquement, ces forces organisées qui veillaient sur mon présent et mon avenir. Marqué d’un numéro matricule indélébile. Pris en charge pour le matériel et les vivres. Acteur et victime. Et surplombant tout cela, un fusil prévu pour la défense du territoire.
Ainsi respirait-on un air européen agité, et rien ne laissait prévoir une accalmie, car la navette des questions et des réponses, jetées d’une capitale à l’autre, s’accélérait, et l’impatience guerrière s’élevait en spirales et gagnait les régions élevées de la rhétorique et du droit. Les lignes de force montaient à l’assaut des points cruciaux, et une stratégie de démolition s’établissait sur le pourtour des états. Des ambassadeurs de sauvetage, porteurs de propositions secrètes, nageaient à contre-courant. Les coeurs tournaient comme des toupies, le climat s’évaporait, on ramassait des rumeurs tordues, des informations tissées de panique. Le sol craquait sous le poids des armes, nota, du haut de sa chaire, le sorbonnard à lorgnon. Mais en quelle année sommes-nous donc ? interrogeai-je. Dans l’année de la guerre, me répondit ce déterreur de conflits mondiaux. Il n’y avait plus qu’à faire feu à bout portant. Déjà, des échantillons de bombardement sautaient aux quatre coins. C’est le moment que choisit l’acteur moscovite pour vider plusieurs verres d’affilée avec des figurants diplomatiques montés spécialement sur les tréteaux. Le costumier lui avait collé une grosse paire de moustaches et une veste militaire boutonnée jusqu’au cou. A la santé du Führer. A la santé de nos peuples. A la santé de mes bottes. A la santé de vos moustaches. Signez ici. Des télégrammes assaillent les chancelleries. Un ambassadeur passe en coup de vent. Un médiateur s’envole, un autre atterrit. On évoque le fil du rasoir. La paix hésite sur ce fil. Des chimères s’accrochent aux pans de l’esprit. L’espèce humaine est plate et lisse. Mince comme une ligne. Sauve qui peut ! Au théâtre du Globe, les spectateurs avaient le nez contre les planches. On pouvait craindre les effets des déflagrations de mots. C’est ce qui se produisit. L’un avala un bout de la Lituanie, l’autre la moitié de la Pologne, et Horatio, revenu de Wittenberg, s’avança pour étaler les préparatifs militaires de la Norvège. A l’acte V, les choses se gâtèrent. Un damné Danois reçut un coup d’épée par le travers, et la mêlée devint générale. Les troupes pénétraient en Pologne de tous les côtés à la fois. L’été était sur son déclin. L’Europe prenait déjà une teinte feuille morte. Le rideau rouge tomba sur un désarroi incompressible et une hébétude venue des entrailles du ciel. La petite rue, derrière le théâtre, n’avait plus qu’une existence sombre et parcimonieuse. L’âme quêtait vainement une goulée d’air frais.
J’ai oublié de révéler mes manières de mélomane et cette lumière qui apparaît derrière la vitre de l’âme quand l’andante déploie l’espace incoercible du bonheur. Un disquaire sur le déclin me donnait la réplique. La boutique du vieux trônait au pied de la montagne Sainte-Geneviève. Main de soleil trouant un firmament obscur. A vrai dire, le décor était extrêmement resserré. Une cabine de dernière classe sur un bateau mixte. Mais le cerveau flottait doucement dans l’éther et manoeuvrait à sa guise. La Grande Fugue de l’opus 133 martelait sa cadence sur les pentes de l’âme, et ses variations dénouaient les derniers liens terrestres. Les deux violons couraient et le violoncelle se lançait à leur poursuite. L’alto, à mi-distance, avait à peine le temps de respirer. Il y avait tout juste place pour une chaise. On se cognait aux tonalités et il fallait se garder de poser le pied sur les partitions du grand Beethoven. Parfois, le vieux me parlait de son avant-guerre, celle que j’avais entrevue à la Sorbonne. Une légende couleur pastel qui ne se manifestait plus que par des signes étouffés. A chacun son passé. L’Histoire distribuait les souvenirs.
Aucun intervalle ne lui échappait. A nous deux, dans les instants de haute conjoncture, nous tenions tête aux craquements du plancher et aux dérèglements des événements. De la valse de Diabelli, il ne restait pas grand-chose. Sur chaque variation passait le vent de la liberté. L’imagination débridée piétinait les contingences. Les barres de mesure elles-mêmes finissaient par sauter. La métamorphose absorbait toutes les possibilités de l’intellect. Le vieux exultait Je n’ai jamais entendu triturer pareillement la matière musicale. Reconnaissez-vous, au passage, ce pastiche de Mozart ? Don Juan. L’air de Leporello. Le génie se nourrit de tout et restitue le mystère transfiguré de l’univers. Entre nous, je crois que ce disquaire en prenait à son aise avec le texte de Shakespeare. Il s’agissait tout au plus d’une flûte. Et encore, refusait-on d’en jouer. Quant à l’espèce d’instrument que je pouvais moi-même représenter, en l’occurrence, c’était un sujet si volumineux, si aventureux, si opaque transversalement et longitudinalement, que si l’on se mettait à l’étaler sur les planches et à le disséquer, il était à craindre que le spectacle ne se terminât jamais.
Comme comédien, j’étais au-dessous du médiocre quoique je possédasse l’essentiel de mon texte. En ce qui concerne les accessoires, rien ne manquait. D’ailleurs, l’habit importait peu. J’en changeais à chaque acte. Seul, l’esprit, d’un bout à l’autre du spectacle, demeurait enveloppé du même voile sombre. Il se tenait immobile, au milieu de la scène. On disait qu’il était l’image de la douleur, du pessimisme, du renoncement et d’un tas d’autres choses aussi pénibles à supporter. A vrai dire, personne ne savait ce qu’il représentait, mais le fait est qu’il plongeait dans un ciel bas d’amertume, et je ne voyais pas très bien par quel moyen on aurait pu l’en sortir. Mon dernier accoutrement en date était de drap kaki, carcan de l’âme, godillots cloutés, état de guerrier bouclé dans la stupidité et l’affrontement des phénomènes terrestres, conscience enserrée dans des bandes molletières de même couleur que le drap et qui, par nécessité, marchait au pas. C’était à l’acte précédent qu’il fallait me voir, revêtu de liberté ailée, bas et maillot trempés de soleil et d’étendue marine, et chaussures légères dans les cale-pieds. C’était mon meilleur rôle, celui qui se repaissait de clarté et d’air frémissant. Mais ce qui comptait, d’abord, c’était les paroles. Tout était dans le discours, sincère, mais inéluctablement déraisonnable, bien que j’eusse tâté de la logique à l’Université. Sur scène, je déclare que c’est à l’université de Wittenberg que j’ai étudié cette science qui, en principe, m’ouvre les yeux. Mais, à la vérité, c’était à la Sorbonne, encore que je n’y eusse mis les pieds que deux ou trois fois.
J’en savais assez cependant pour entrevoir que l’avenir appartenait au dévoyé, au pensionnaire des asiles de nuit, à l’orateur de brasserie, au déséquilibré qui trépigne sur les tréteaux de l’Europe. L’Histoire qui n’y regarde pas de si près dans le choix de ses acteurs, tire ce déchet de la poubelle universelle. Le photographe fixe les meilleures attitudes. La glace renvoie le visage de la démence magnifiée en conductrice des peuples. L’intelligence va passer un mauvais quart d’heure. La tragédie ouvre ses bras. Une tragédie de somnambule drapée dans les rêves d’un raté. Dans la nuit d’un éternel hiver, le désastre mental brandit sa procession de flambeaux. La conscience avilie est à terre. Personne pour lui porter secours. C’est à qui marchera dessus. Je tourne la page. Pas assez vite cependant.
Les grandes manoeuvres bombardent symboliquement les haies et les moissons, et encerclent les diplomates anglais. Un monocle s’égare dans les conversations. Des transports de troupes sur tous les points cardinaux.
Lorsque je retournai à la Sorbonne quelques semaines plus tard, le prosecteur à lorgnon qui disséquait la masse inerte de l’Histoire éteinte avait progressé. Il touchait aux causes immédiates de la guerre de 1914. Un drap mortuaire recouvrait un corps d’archiduc autrichien. La conflagration n’était pas loin. Toutefois, c’était une catastrophe qui ne concernait plus personne et on la voyait approcher avec une paisible indifférence, d’autant plus que la journée était ensoleillée. Cet homme de science extrayait du corps incisé de ces événements de musée, des fragments de gélatine historique qu’il éparpillait sur son bureau. Il posait ses coudes dessus et commentait. Le lorgnon allait et venait. On avançait dans la chronologie par touches minutieuses. J’en retins que l’univers de cette époque était fabriqué en style nouille, et que les périls, même visibles pour les myopes, montaient inexorablement et passaient pardessus la ligne tortillée des fantômes rococo. Un rayon de soleil, plus marqué que les autres, gagna la chaise où me parvenait distraitement le clapotis de cette marée exhumée qui puait la naphtaline. Un nommé Fallières ou Poincaré roulait dans la Daurnont présidentielle. A ses côtés, le roi de Norvège, ou bien la reine de Danemark, ou bien celle de Hollande, ou bien le roi d’Angleterre. L’affaire tournait au jeu de société. Le soleil cheminait plus vite que l’analyse diplomatique et montait le long de ma manche. Quand il atteignit le visage, je sortis. Le ciel était d’une élasticité parfaite , il accueillait toutes les formes de la pensée. Mais quand l’Europe, que je traînais par mégarde, s’y refléta, avec ses territoires boursouflés, son remue-ménage de pactes et de déclarations tonitruantes, je craignis qu’elle n’y fît un accroc et je rebroussai chemin, La séance de dissection, à la Sorbonne, avait lieu chaque semaine. Soudain, je redoutai, dans une terreur prémonitoire, que les événements présents ne la prissent de vitesse et que la Seconde Guerre mondiale n’éclatât avant qu’on eût achevé l’examen détaillé des origines de la première.
Dans ma chambre, j’ouvris un petit livre ramassé quai de la Tournelle, dans une boite de bouquiniste : L’Eponge de Vinaigre. Après les causes de la guerre, les effets : “Ma petite amie d’enfance, Marie-Gilberte, vient d’apprendre, elle aussi, que son mari a été tué. - La belle famille de cette pauvre Marie-Gilberte, voilà des gens bien éprouvés, dit le chanoine en soufflant sur son infusion”. Bien longtemps après ma mort, est-ce que des gens attentifs et méticuleux soulèveraient, à leur tour, le corps de cette Seconde Guerre mondiale pour discerner les ramifications de son monstrueux organisme avec, dans le regard, la précision mécanique et la froide indifférence des dépeceurs de baleines ? Par la fenêtre, le ciel dépérissait. La maladie s’étirait dans l’espace. Les événements, en forme de main, les doigts du crime écartés, aplatissaient la conscience. J’entendis, dans l’escalier, la respiration oppressée du désastre. Mon logeur avait un poste de T.S.P. Il m’appelait pour écouter le discours du Führer. Des vibrations de violence, comme des typhons continentaux, secouaient l’appareil, des éructations, au maximum de l’aigu, explosaient de minute en minute. Le destin était méconnaissable. Entièrement barbouillé d’un noir diplomatique et militaire.
Dans un petit cinéma de la montagne Sainte-Geneviève, j’avais vu “Charlot soldat”. L’époque était au remue-ménage guerrier. La tension internationale faisait vibrer les capitales, l’avenir agonisait, l’espérance de vie se traînait sur le ventre comme un gros insecte mutilé. Une couleur grise d’arme blindée passait devant les yeux. Des corps de bataille, repliés sur eux-mêmes, n’attendaient que le signal convenu pour se détendre ainsi que des ressorts de farces-attrapes. D’une façon générale, l’idée de la guerre me coupait la respiration, surtout depuis que les poètes s’en mêlaient. Le nommé Blaise Cendrars, caporal à la Légion étrangère : “Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche”. Fallait-il que j’aimasse la poésie pour continuer de lire cet individu. Je m’aperçus donc, en sortant de ce cinéma, que le vrai poète c’était Charlot, et j’étais si enthousiasmé que je ne souhaitais rien tant que m’engager à ses côtes, dans une guerre capable d’anéantir le danger et de fournir à ses acteurs de si énormes rebondissements comiques. Je me souviens que quelques jours plus tard, dans une petite salle du Quartier latin, on passait les actualités cinématographiques de la semaine. Je m’y précipitai, dans l’espoir de humer encore un air de comédie bien que les relations saccadées entre les états et les à coups de la politique étrangère fussent des ingrédients propres à figer le rire. Toutefois, je ne fus pas déçu. La garnison de Rome défilait au pas de l’oie, affligée de casques comme des soupières. Benito, le guignol italien, se trémoussait au balcon de son palais. L’ivresse guerrière le transportait. Il roulait des yeux de cannibale. Il s’était confectionné une tête de César en ciment armé, d’un effet irrésistible. Et je ne pouvais m’empêcher de songer que Benito, Charlot et moi, nous eussions constitué une fameuse équipe et qu’avec nous les hostilités eussent pris un tour vraiment agréable. Changement de séquence. Un général allemand, une mécanique dans le corps, d’une raideur d’automate, et le serai-dément, l’oeil perdu dans sa chevauchée wagnérienne. Des tanks labourent le terrain. Des canons braqués comme des télescopes sur la constellation du Meurtre. Fini de s’amuser. Je me retrouve rue des Ecoles, avec une conscience endolorie et des contradictions à enjamber d’urgence. Charlot s’évanouit comme un guerrier clandestin qui ne participe plus aux combats qu’en fraude.
Les ondes apportaient la pensée politique du Führer. Die Juden stinken, les pasteurs luthériens puent, la démocratie occidentale pue, les membres de l’Académie viennoise des Beaux-Arts puent. Sous un ciel de charbonnier le flot des mauvaises nouvelles grandissait tel un déluge biblique. La presse étalait en première page une situation critique comprimée au-delà de toute mesure. L’encre d’imprimerie avait l’odeur de cave des catastrophes. L’artillerie, pour l’instant, tirait à blanc, mais ses grondements, malgré tout, secouaient les entrailles. Le crieur de journaux de la place Maubert m’annonce : C’est la fleur au fusil ; comme en 14. Le spécialiste des dissections historiques tâte, de son lorgnon, des viscères diplomatiques et conclut : Par suite de l’intransigeance de l’Autriche, l’affaire semblait mal engagée.
Alors, je collai des boyaux neufs sur mes jantes et le lendemain à l’aube je sautai sur ma bicyclette et filai, par la porte de Charenton, en direction de l’espace imaginaire, étalé comme l’océan des vertus et du bonheur. Les bennes de la voirie, à cette heure, vidaient l’Histoire par poubelles entières. Le pavé bleu résonnait de leurs exploits. Le sautillement des actualités cinématographiques s’apaisa et la mort cessa de monter la garde. Sous le ciel qui s’ébauchait lentement, les éléments du paysage étaient des boîtes de jeux coloriées que la curiosité ouvrait avidement. L’univers dédoublé offrait ses collines 12 douces et l’exaltation de l’air vierge. Le coeur s’élevait dans la fraîcheur silencieuse. La pensée recrachait des fragments d’Histoire mollement mastiqués qui avaient échappé aux poubelles. Les villages traversés sentaient le pain chaud. Les oiseaux commençaient à chanter. J’écoutais le ronronnement de ma roue libre. La paix générale blanchissait l’horizon. La divinité descendait sur moi. J’étais l’Esprit universel, les poème de Blaise Cendrars et “L’Eponge de vinaigre” dans mon havresac. C’était une minute qui enveloppait le coeur, vaste comme une ancre levée. De telles minutes, il y en a peu dans une vie humaine, et celle-là je la serrais contre moi, je ne la lâchais pas ; c’était la véritable fleur de l’amour, Les champs moissonnés étaient des royaumes jonchés d’or. Les absides des églises romanes se balançaient dans les couches mauves de la croyance. Les vaches broutaient la poésie de l’espace. Oui, c’était une vie bénie, une vie gravée sur une vitre de lumière, une vie à déposer dans un cadre de piété pour ne pas l’oublier. Toute la journée, le ciel nu repoussa l’Histoire. Des tours médiévales coupaient la route, les rivières sinuaient au fīl du temps. La veille, le disquaire de la rue des Carmes m’avait dit : “Prenez vos jambes à votre cou, mon ami, les assassins sortent leurs couteaux”. En manière d’adieu, ïl me fit entendre un fragment de l’opus 133. Sur le cercle noir qui tournait comme une toupie, l’aiguille creusait un extraordinaire langage dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. “Ecoutez ces surprenants écarts de dixième et de douzième”. Ce soir-là, l’esprit était véritablement plus fort que le bras des tueurs. Un bout du ciel de Paris fondit en bleu foncé très sale et frappa à la porte, La boutique entassait, dans son étroit volume, les lois de la fugue et la métamorphose des variations, et sous la poussée de ses murs la nuit se rétrécissait. Quand je sortis, la montagne Sainte-Geneviève se blottit dans mon coeur. Un halo empêchait de voir les étoiles. Dommage. J’étais parvenu à cette altitude où l’on peut commodément avaler le firmament.
En début d’après-midi, saint Lazare d’Avallon, délivré du corset de pierre de sa statue-colonne, me conta : La chrétienté vit ses dernières heures. La liturgie ne reconnaît plus les siens. Ne restez pas ici. Pilez vers le sud ; toujours plus loin. Des églises romanes vous en trouverez d’autres. Et il y a certainement, quelque part, des pierres chaudes de cloître, abandonnées sous le ciel, pour accueillir les fugitifs. Un peu plus loin, dans la côte de Cussy-les-Forges, j’aperçus une silhouette déhanchée, surmontée d’un paquetage comme une maison et juchée sur un gigantesque vélo qui devait provenir de la succession d’un lointain aïeul. Parvenu à la hauteur de cet équipage, et mû par une grande compassion, tout en pédalant, je saisis l’arrière de cette selle antique, ainsi que dans une course à l’américaine, et je la poussai jusqu’au sommet de la côte. Je fis connaissance de cette manière avec la silhouette. C’était un Norvégien égaré qui n’avait jamais entendu parler du théâtre du Globe. Sa préoccupation majeure était la déglutition des pêches. A tout instant, il en tirait de son harnachement et semait les noyaux sur la route. Ainsi, il retrouverait sans peine le chemin du Cercle polaire. Je le laissai, un peu plus tard, dans un carré de prairie, après l’avoir aidé à monter sa tente. Un enclos de haies limitait les états de ce roi de Norvège. Étions-nous déjà si loin de la montagne Sainte-Geneviève ? Ce souverain n’avait jamais vu ni entendu de spectre. Il ignorait les coups frappés dans les coulisses de la fatalité et les serments vibrants arrachés en pleine scène. C’était un roi heureux, et s’il avait des vues sur le Danemark, il ne m’en fit point part. Je laissai derrière moi la nuit royale sous une tente.
Le soleil nouveau me happa, et je m’employai à rejoindre le Rhône. Les coups d’archet de la Grande Fugue sciaient l’azur dans tous les sens. Le destin descendait à toute vitesse vers la plaine. Je pédalais à me briser le coeur, la guerre à mes trousses, et devant moi, un déploiement d’air et de chaleur en liberté qui se dressaient comme des éographies fluides. Et je passais à travers. L’horizon tentait vainement de boucler cette effusion dansante de l’être et des mystères de l’univers. Nul renseignement sur la position ,u spectre. Le théâtre reprit confiance et dévida son cours normal. Des donjons, entre terre ciel, livraient des combats d’arrière-garde. Des combats démantelés qui poussaient leurs ambres vers le fleuve. Le nuage sombre des hostilités ne m’avait pas encore rejoint. Europe, pendant ce temps, se retournait, en proie aux rêves amers. On était au soir de l’histoire ; la rue des Carmes fermait ses volets, et moi, je tilais, dans la magie du soleil couchant, vers une échancrure dans la ligne crépusculaire de l’oppression, un espace mesuré mais suffisant qui s’allumait comme une flamme pensante.
A la fin de ce second jour, l’auberge où je m’arrêtai, à un détour du Rhône, fut envahie par une noce campagnarde. On me fit place. Le remue-ménage qui ébranlait l’Europe n’était pas encore arrivé jusque-là. Sur le coup de minuit, cette noce se lança dans une étourdissante partie de colin-maillard. Quand vint mon tour d’attraper les joueurs, la situation glissa au bout de mes doigts. Les bras tendus, je ne saisissais que les images de l’âme. C’était une solitude parfaite. J’entendais, au loin, les cris et les rires, comme un battement de marée dans un monde creux. J’avançais sur les cordes du premier violon qui exposait le thème. La couleur des gestes était d’une transparence incomparable. Le thème passa bientôt à l’arrière-plan, soutenu par l’alto, tandis qu’un nouveau thème, vierge et conquérant, faisait irruption. Je me souvenais de tout. Et puis, ils ignoraient que j’avais vu jouer la moitié de Shakespeare et lu plusieurs fois le reste. Le violoncelle reprenait le sujet ancien, développé en contre-sujet. Je marchais en équilibre sur les deux thèmes, à la frontière de deux univers en conflit. Le bandeau qu’ils portaient tous sur les yeux était cent fois plus épais que le mouchoir qu’ils m’avaient noué. Ils ne voyaient pas que l’ordre politique vacillait, et que par les fissures du vieux continent suintait la lave épaisse et destructrice du Mal. Le hasard, soudain, fit une embardée, et je mis la main sur le roi. Il puait le vin et s’écartait certainement de l’aplomb vertical. La chair étouffait l’esprit. En passant mes paumes sur son visage, je devinai les grosses moustaches de Richard III et les crimes accumulés dans la coulisse. J’arrachai le mouchoir. L’air était rouge et noir. Tout existait, mais rien n’était vrai.
Le dénouement, imprimé sur mauvais papier, était serré dans mon havresac. Le songe était tendu de noir et chacun happait, de ses doigts divagants, l’épaisseur du rêve. Ce fantôme en voile de veuve qui, tout à l’heure, s’était trémoussé sur des rythmes de one-step et de fox-trot, c’était Marie-Gilberte, Je cherchai vainement le chanoine J’aurais dû palper la poitrine du marié et quêter sa mortelle blessure. Un trou d’une profondeur insoupçonnée où basculait la déchéance universelle. Quand je l’attrapai, tout le monde applaudit, la mariée plus fort que les autres. Le rêve devint dur comme du granit, solidifié, agencé en croix. Un rêve de repos éternel. Et le roi de Norvège qui dormait, là-bas, dans son pré.
Le lendemain, les platanes croisèrent leur ombre au-dessus des fontaines. Des murailles ruinées s’abandonnaient aux lézards, les cloîtres romans, venus du ciel en feu, faisaient halte sur terre, des rois s’agenouillaient dans la mémoire et les cigales cisaillaient leur manteau d’azur. Quand le soleil descendit sur le massif des Maures, je rangeai ma bicyclette dans la remise de l’auberge, et j’ouvris les poèmes du caporal Blaise Cendrars. La nuit venue, au-dessus des chênes-liège, je cherchai sa main. Une main scintillante, disait-on, aux doigts écartés, montée là depuis la ferme de Navarin, un jour de l’automne 1915. En vain. Mais une heure après, le regard flottant sur les profondeurs ténébreuses, je distinguai nettement, dans une excavation du firmament, mon pédalier et ma roue libre, joyaux d’or ciselés, incrustés dans le pouls régulier du monde céleste, et non loin d’eux, la rose que la mariée m’avait offerte, épaisse et fournie comme le coeur lumineux de l’univers, et que j’avais glissée à l’intersection de mes gaines de freins.
J’aurais dû écouter la voix de ma conscience. Non pas cette couverture morale mitée et effilochée dont s’affublent ordinairement les incertitudes de l’action, mais la véritable voix, issue des abysses de la réflexion et de la sensibilité, telle une résonance cristalline dans le silence de l’être. Elle existe. Je l’ai entendue. Elle me disait : “Bougre d’idiot. Ne reste pas planté là, au milieu de cette déjection de gestes tordus et d’entreprises funèbres. Quitte les lieux de cette insanité généralisée. Change d’habit, change de nom. Faufile-toi par les failles du dispositif. Cette voix, je n’en ai jamais été dépossédé ; elle était la force divine qui me reliait aux sphères supérieures. Une voix en activité dont les mots vibraient comme la corde sous l’archet. J’avais déjà remarqué, en plein massif, près du col de Babaou, une ferme abandonnée. Des herbes folles poussaient entre les pavés de l’ancienne aire à blé ; des pruniers, alentour, étaient retournés à l’état sauvage. Coucher contre ces vieux murs toute la durée d’une guerre, passe encore, mais se nourrir de prunes acides, et personne pour m’apporter ma soupe quotidienne, moi qui avais tant d’appétit.
La salle de l’auberge nétait éclairée, le soir, que par une lampe à pétrole. La grosse boule de verre renflé, bleu pâle, enfermait dans ses flancs l’azur et l’étendue circulaire des flots. On gagnait sa chambre par un escalier extérieur, le bougeoir à la main. La chaleur apaisée reposait à terre. La flamme de la bougie, par degrés, montait au firmament. Les discours des tyrans s’engluaient dans l’air résineux. Les sentiers de sable et de cailloux échappaient à la marche des événements. Mais je n’étais pas arrivé depuis deux jours que le patron me dit : Vous feriez bien de remonter sur Paris. Il paraît que la guerre est imminente. Comme je n’étais pas pressé, je pris le chemin des écoliers.
Un matin, sur le port de Nice, je reconnus mon roi de Norvège, torse nu, un vaste chapeau de paille. Sa bicyclette, accotée à une borne, ressemblait à un monstrueux attirail de fer forgé, une mécanique gigantesque léguée par les temps anciens. Le guidon recourbé tendait ses mancherons vers le ciel, comme un défi et une imprécation. Son barda éventré gisait parmi les cordages enroulés. Il tirait, des entrailles de ses sacs, des grappes de raisin et des figues fraîches qu’il avalait simultanément, dans l’enthousiasme d’une stratégie nouvelle. Quand il n’avait pas la bouche pleine, il parlait toutes les langues, sauf la bonne, celle que l’on pût comprendre. A ce moment, les journaux affichèrent des nouvelles entrecroisées qui semèrent le doute sur les visages. Des images de fièvre illustraient la première page. Le remuement des armes s’étendait d’un bout à l’autre du temps, si comprimé et aplati que toutes les heures se chevauchaient et que l’existence était réduite à un battement de cils. Les menaces de guerre atteignirent l’eau des quais et s’aventurèrent dans les rues étroites comme une musique de deuil. L’esprit engoncé dans mon pourpoint noir, je m’interrogeais sur la longueur de la dernière scène. Un gaillard qui dévorait à pleines dents les états limitrophes, et moi, occupé à tisonner la cendre froide des actes décédés. Le théâtre faisait recette.
De temps à autre, j’ouvrais “L’Éponge de vinaigre”, ce petit livre à couverture noire, glissé dans mon sac à dos, entre mon rasoir et mon maillot de rechange. Je lisais, à la page 40 : «Car il y a des générations qui subissent l’Histoire. D’autres qui l’écrivent. Celles-ci seules sont heureuses». J’avais tant ressassé ces phrases que le livre s’ouvrait tout naturellement à cette page. L’auteur était mort depuis longtemps, assassiné précisément par l’Histoire. Quand je serai moi aussi, me disais-je, réduit à l’état d’êtremort-depuis-longtemps, y aura-t-il des hommes heureux ? Au-delà du port, la liberté violette, bercée de rides calmes, s’étendait à l’infini. L’azur, en plein soleil, se décolorait et fondait lentement. Mais le cliquetis des armes m’avait rejoint. La situation de guerre gonflait l’atmosphère d’une haleine putride. Lorsque je tournai le dos à la mer, un chant funèbre martela ma conscience. Cependant, comme l’Histoire pouvait attendre, je fis un détour par Sospel. Des balcons accrochés de travers se desséchaient sur les murs jaunes et roses, et un torrent étique, écrasé de chaleur, achevait de s’évaporer. Le soir, dans une auberge de village, je composai un poème à la manière de Biaise Cendrars. L’angélus sonnait à l’église romane voisine. Plus au nord, debout sur les pédales, j’escaladais les cols des Alpes, à la rencontre des ténèbres historiques, avec un plateau de 47 dents à l’avant et une couronne de 24 dents à l’arrière. Ceci pour les initiés. Des troupes d’active se concentraient dans de vieux forts perchés sur des rocs imprenables. En bas, à travers les trouées de sapins, j’entrevoyais des hameaux, au creux des vallées, rapetissés comme des pièces de monnaie. J’avalais l’air ainsi qu’une menthe fraîche. Dans la descente du col du Télégraphe, juste au pont de l’Arc, je tombai sur l’idiot du village. Il me barra la route et me dit : Aimons Dieu ; aimons-le. Je n’y voyais pas d’inconvénient. De son trône de gloire, il gouverne le monde. Les armées du ciel sont mobilisées. Je les ai vu défiler. Donnez-moi quarante sous. J’ai soif et on ne veut plus me faire crédit.
Sur la route, je croisais des files de chevaux, victimes de la conjoncture internationale. Des réservistes, leur baluchon à la main, flottaient dans le brouillard gris des jours de deuil. Et soudain, au-dessus de la vallée du Rhône, le ciel inquiet se rétrécit et il n’en resta presque plus rien. J’entrais dans l’Histoire à reculons ainsi qu’un âne rétif. Au-dessus d’Andance, le Vivarais, pour la dernière fois, dressait la masse ocre du présent. A chaque tour de roue, derrière moi, il se muait en souvenir et en décor de l’avant-guerre. Je ne savais pas que les événements étaient capables de défigurer les heures idéales, de les ronger et de les réduire en fragments lointains, en poussière de regrets. Aux portes des villes, des territoriaux moustachus, dans leurs guérites, gardaient des casernes pleines de braillards comme de gros insectes qui cognaient leurs élytres contre la cage de l’Histoire. Sous le tocsin des hostilités, les nouvelles se transmettaient dans un air tassé, presque solide. La conscience du monde devenait fibreuse. Je compris alors, le coeur serré à en mourir, que rien ne serait plus comme autrefois. C’est ainsi que se tournent les pages de la vie.
A Paris, l’odeur fade de la guerre flottait sur les taches d’un soleil tiède. Dans les coeurs, les drapeaux en berne s’abandonnaient à la mélancolie. La Sorbonne était fermée. Mais les causes du conflit de 1914 étaient certainement et définitivement éclaircies. Et puis, un jour, quand tout serait terminé, les cadavres enterrés, les armes au rebut, le ciel de pleurs repeint à neuf, des docteurs en dépeçage se pencheraient sur l’anatomie de cette monstrueuse bête qu’on appelait la Seconde Guerre mondiale, et qui commençait tout juste à ruer dans les paysages européens, et pratiqueraient son autopsie pour une assistance guère plus émue à la vue de ce sang desséché que devant un chat crevé. Et les trous dans les poitrines seraient promus thèmes poétiques. Du plus loin qu’il m’aperçut, mon logeur me cria : Voilà prés d’une semaine que votre convocation est arrivée. Ma feuille de mobilisation à la main, je traversai la Seine. Le fleuve, inerte et gris comme du plomb, montrait son ventre sale. Un pêcheur méditatif lisait dans l’eau la tristesse de l’heure présente. Ma pensée était si grêle qu’elle aurait passé par un trou d’aiguille. Mon corps demeurait à la traîne. Ma conscience, au désespoir, envoyait des appels lugubres. Dans une charcuterie voisine de la caserne Clignancourt, j’achetai un saucisson sec, en prévision d’hostilités prolongées.
La solitude, tel. un coquillage évidé, errait à marée basse sur le trottoir. Le major me trouva en bon état, et bien constitué, ma foi. C’eût été dommage de m’abîmer. D’ailleurs, il était si pressé qu’un balai ou une chaise rempaillée eussent été aptes au service armé. Cette brute ne jeta pas même un coup d’oeil sur l’âme. Et pourtant, Dieu sait qu’elle était mal en point. Une âme à me faire réfoi mer jusqu’à la consommation des siècles, aigre, paralysée d’étouffements incoercibles, creusée de dépressions comme des cyclones de larmes. Un âme effilochée, effritée, désintégrée. Une âme étranglée. Dans un bureau bourré jusqu’au plafond de registres et de fichiers, et où l’on constata, mais sans grande émotion, que j’arrivais avec cinq jours de retard, mon âme fut extraite en un tournemain, mon identité pliée en long et en large, découpée, numérotée, puis réajustée d’une façon militaire. On avait fait de moi un Guerrier.
LA GUERRE
Le fil des choses s’entortilla de si belle manière que l’on s’empara de mon individu et avec une fournée de recrues de mon espèce, on emplit un train entier, tous bien tassés dans les wagons, le fourniment casé dans les interstices. Hommes 40. Chevaux en long 8. Je fus déposé sur le quai d’une halte, en rase campagne, avec deux ou trois bougres, et sous la conduite d’un sergent-chef, nous progressâmes vers notre unité. Le sergent avait fait le plein de liquide et notre marche s’en ressentait. L’air très dilué était accueillant et le soleil matinal versait une certaine satisfaction sur l’esprit. Nous prîmes d’abord une mauvaise route et nous tournâmes le dos à notre direction. Mais rien ne pressait et nous ne nous inquiétâmes pas outre-mesure. Le sergent tenta de déplier sa carte. Ce fut un moment difficile. Il sortit sa boussole et la posa au milieu, mais sans résultat appréciable. Cette saloperie a deux aiguilles, annonça-t-il, savoir laquelle est la bonne. Finalement, un poteau indicateur nous remit dans le droit chemin. Très loin, derrière une manière de second horizon repoussé dans les coulisses de l’Histoire, un grondement intermittent rappelait à la nature paisible la situation de belligérance. A un carrefour, un bistrot isolé. Je me présentai de face, mais l’entrée devait être étroite car mes chaussures de rechange, sur le côté du sac, refusèrent de passer. Quand je fus de biais, le fusil buta contre le haut de la porte. Descendez votre canne à pêche, me cria le patron. Le sergent prit positon devant le comptoir, des feux croisés de mitrailleuses dans la cervelle. Il prétendait assécher l’établissement. Pas de quartier. Je verse pas à boire aux mecs qui sont déjà bourrés, déclara le patron. Pas la peine d’étaler tes médailles. Ta batterie de cuisine, je pisse dessus. L’état de choses s’alourdissait. Des images de vacarme avançaient et reculaient. Les recrues cherchaient un objectif approprié du côté de la sortie. Des hostilités rampantes balayaient transversalement les tables et les vitres. La guerre, t’iras la faire un peu plus loin, là où qu’y a des Boches. Nous primes le chef par les épaules et nous organisâmes la retraite. Dehors, la réalité était azurée, avec une légère brume sur les confins.
Quand je parvins à la grange qui m’était assignée, l’air bleu, aux dimensions grandioses, s’élevait vers le ciel, et si je n’avais été brutalement privé d’âme, j’aurais édifié, avec mes propres paroles, un mythe inaccoutumé qui eût eu prépondérance sur toute chose, un de ces mythes dont les temps se souviennent, bâti sur les deux réalités, la basse et la haute, pétri d’actes décisifs et de pensée en liberté, le plus beau mythe, en somme, que l’on pût concevoir. A peine m’eut-il aperçu que le chef de section déclara, à la cantonade : “Voilà un singulier artiste qui nous vient en renfort. Qu’est-ce que c’est que ce panier à salade qu’ils lui ont foutu sur la tête ? Thomas, refilez-lui son complément de vivres et ses cartouches et collez-moi ce guignol à côté de l’ahuri de l’Université. Les deux feront la paire”. Le caporal Thomas releva mon identité, fit le décompte de mon harnachement et m’attribua une botte de paille dans cette grange où voletaient, en altitude, des familles d’oiseaux. Je mis le pied, par mégarde, sur une forme recroquevillée, à demi enfouie dans un matelas de poussière et de blé brisé. «{Mon cher, vous vous aventurez sur mon territoire. C’est un casus belli manifeste.» Ce fut de cette façon que je fis connaissance avec le philosophe. Ce métaphysicien diplômé n’était guère qu’une image ébauchée sur la paille, intoxiquée par un savoir qu’il avalait en doses compactes, et qui ne s’agitait que lorsqu’il cherchait ses lunettes. Parfois, le bougre était couché dessus certains jours, en revanche, ces satanées lunettes faisaient du chemin, en quête de régions transcendantales, et on les retrouvait, inexplicablement, dans des coins reculés, engoncées dans la poussière des idées, et les branches légèrement tordues, D’autres fois, il saisissait des mots, au passage, les lançait dans l’air sec, à hauteur des entassements de foin, comme des quilles de jongleur, et les rattrapait d’un coup, sans en laisser tomber un seul. Vers le soir, quand il était las de souffler dans le tuyau de sa pipe et de le déboucher avec un brin de paille, il déployait devant moi des tours de passe-passe métaphysiques qui me laissaient perplexe. Il bourrait ses hémisphères cérébraux avec la logique de Hegel. Une fumée intellectuelle, mêlée à celle de sa pipe, sortait de son crâne et montait vers la voûte, de sorte que les émanations du vieil Allemand et l’esprit de l’univers flottaient très haut, dominant et contemplant la réalité historique. Les rassemblements de la section dans la cour de la ferme, en tenue et l’arme au pied, n’étaient pas inscrits à son programme. Le caporal Thomas, éperdu, faisait voltiger la paille, à la recherche de ce maudit philosophe, et le chef de section maçonnait une montagne de jurons et d’imprécations. Puis, le rassemblement se dissolvait, privé de son levain philosophique, et chacun vaquait au néant de ses occupations.
De temps à autre, il délaçait et explorait l’intérieur de sa chaussure qui le faisait souffrir. Il m’appelait : “Mon cher”, et sa bonne éducation suintait jusqu’au bout de ses doigts. C’était un philosophe onctueux, et l’on voyait qu’il avait toujours vécu en bonne intelligence avec les bouleversements cosmiques et les incartades de l’âme. La guerre, elle-même, ne parvenait pas à le désarçonner. Elle n’était qu’un avatar de la pensée. Le manque de tabac se révélait plus grave que l’étripage des nations. Quand le bureau de compagnie tardait à distribuer les rations réglementaires, ses joues roses tournaient au gris, et il ressemblait à une vieille poupée abandonnée derrière une malle. Le père Hegel, alors, ne se volatilisait plus en ondes bleutées ; la raison fermait boutique. Un matin, un volume de “La Phénoménologie de l’Esprit” reposait sur la paille. Il m’en tomba deux lignes sous les yeux : “Le spirituel est l’effectivement réel ; il est : l’essence ou ce qui est en soi, -ce qui se relie et est déterminé, l’être-autre et l’être-pour-soi, -et ce qui dans cette déterminabilité ou dans son être-à l’extérieur-de-soi, reste en soi-même ; -ou il est en soi et pour soi.” De cet instant, je ne touchai plus à ce penseur.
A ma gauche, Alexandre crachait dans la paille, entre deux parties de cartes. Nous étions associés à la belote. Il tenait son jeu de manière que je pusse y plonger le nez et me faisait des appels que je ne comprenais pas. Il concluait, amer, en comptant les points : “C’est pas la peine d’avoir de l’instruction pour être aussi con”. Souvent, il évoquait, en termes de connaisseur de bêtes, la Rose-Marie qu’il avait laissée à la maison. Longtemps, je crus que c’était sa vache préférée, jusqu’au jour où je m’aperçus qu’il lui écrivait. Porteur du fusil-mitrailleur, maître des étables et des champs attenant à la ferme. Il se livrait, doctoralement, à des transvasements de bidons, à des génuflexions et des glouglous de pinard, changeait le vin blanc en vin rouge et vice/versa, accrochait ces fameux bidons par grappes entières à des clous plantés dans les montants de bois de la grange, puis se retirait, l’office terminé. Vêtements civils et sabots. Seul, le calot révélait sa situation de troupier. En l’absence du patron expédié en Alsace dans un régiment d’artillerie, c’est lui qui rentrait les récoltes et trayait les vaches. Je crois qu’il trayait aussi la fermière. Chaque matin, il attelait le percheron au tombereau et partait avec la fermière vers l’amour des betteraves. C’était une guerre calme et mesurée, entrecoupée de tas de fumier et de meuglements, et si l’on avait pu glisser dans l’air quelques mouvements, même rouillés, du 13e quatuor, j’eusse supporté sans dommage ce genre d’hostilités. Une nuit, j’eus des rapports étranges avec une vache. Elle me léchait le visage de sa râpe, et ses mamelles se balançaient au-dessus des bottes de paille. J’hésitais entre Io et Héra, dont on dépeignait souvent le regard bovin, mais cette vache déclara soudain : “Tu ne me reconnais donc pas ? Je suis Rose-Marie”. A mon réveil, je me souvins que c’était la femme d’Alexandre.
Le matin, j’allais chercher le café à la roulante. D’une façon générale, la section m’engueulait parce que je manquais de célérité et le café, paraît-il, était presque froid. Le philosophe y décelait une quantité anormale de chicorée. Moi, je prenais les bonnes manières et je disais : “Tas de loquedus, secouez vos puces et avalez-moi ça”. J’aurais bien passé toute la guerre dans cette grange : on n’y rencontrait aucun ennemi ce qui, en période d’hostilités, est un bien inappréciable. Si le chef de section ne s’était pas mis en tête de faire taper les couvertures et balayer la paille, à heures fixes, tout eût été parfait.
C’est ainsi que la section se dissolvait dans les senteurs paysannes. Les étables beuglaient sourdement. Le café de la place ne désemplissait pas. Le philosophe égarait à heures fixes ses lunettes. Il nettoyait sa gamelle avec un bouchon de paille et se présentait à la roulante une heure après la distribution, la tête enflée de concepts. Une fois par semaine, le capitaine inspectait la grange afin de maintenir la pression patriotique. Pour la cérémonie, on alignait les fétus de paille, et le caporal Thomas, rendu complètement idiot par la crainte et le respect, dès l’avant-veille sortait son chiffon et sa poudre à récurer et s’abêtissait dans l’astiquage du râtelier d’armes. Il crachait en tremblant sur le chiffon et bavait dans la poudre. De temps à autre, une espèce de dégénéré, employé à la ferme, ramenait Alexandre, ivre4mort, sur une brouette et le basculait dans la grange.
A plusieurs reprises, des souris déposèrent leurs excréments dans mon sac, après avoir grignoté mes biscuits. Certains matins, un rat familier, sautant par-dessus les visages, nous réveillait en sursaut. C’était une existence conforme à la condition et au rythme villageois.
Quand j’étais de garde aux issues, la nuit, j’entendais parfois les m

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents