La roue du hamster

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184 pages
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Description

"Aujourd'hui je suis en prison. J'ai perdu subitement, un matin, ma liberté et mon métier, pour me trouver au fond du trou." Avec ses mots arrachés au béton du quotidien, Yves Niger, un condamné, nous ouvre les portes de sa prison et nous accueille en intimité. Dans cet univers clos, où chaque instant apporte son lot d'humiliation, de désespoir, l'auteur nous fait partager le temps immobile où croupit la vie d'autres hommes.

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Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 90
EAN13 9782296717824
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LA ROUE DU HAMSTER
Autofiction carcérale
Dessin de couverture : Célia Deirmendjian © L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-14005-9 EAN : 9782296140059
Yves Niger LA ROUE DU HAMSTER
Autofiction carcérale
L’Harmattan
Homo sum Et humani nihil a me alienum puto. Je suis humain, et je considère que rien de l'humain ne m'est étranger. Térence,Le bourreau de soi-mêmeI.I.25. Au fond de cet enfer, s'est éteint mon espoir, Sous le béton si dur, s'épanche pourtant vie grêle Du cœur de nos blessures, comme un bourgeon bien frêle, Cherchant soleil amer, en ces ténèbres noires.
Vie évaporée Dans la douceur du petit matin, l'aurore aux doigts de rose s'étend dans un silence paisible, souligné du piaillement joyeux d'oiseaux amoureux et percé, par intermittence, du cri vainqueur d'un coq invisible.
Au fond de ma grotte, de l'une de ces multiples cavités de la falaise carcérale, je suis comme le sable asséché d'une source tarie. La vie, qui s'imposait comme une évidence, s'est évaporée en ce moment même où tout, autour de moi, célèbre sa renaissance. Rien ne vient sous ma plume. Les amitiés, nouées ici au fil du temps passé ensemble, se rompent brutalement les unes après les autres, au gré des libérations et des transferts. Je suis fatigué à la perspective de recommencer sans cesse le tissage de ces liens sans avenir. La vanité écœurante de ces efforts me remplit de nausée. Je n'ai plus goût à rien.
Dehors, ai-je appris, maman, qui me semblait bien jeune encore, que je revois avec mes yeux d'enfant dans la splendeur éclatante de sa jeunesse, est rongée par le cancer. Elle ne me l'a pas dit, pour ne pas me faire du souci et parce qu'elle est de cette génération élevée dans la guerre, où l'on ne parle pas de soi et de ses souffrances. Pourtant ce silence me pèse. Trop fatiguée par la chimie de ses traitements et par l'angoisse, elle n'a plus la force de venir affronter l'épreuve des parloirs. La reverrai-je un jour ?
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Je l'imagine, en ce petit matin, bien loin d'ici, découragée, seule face à la pile des médicaments qui ne veulent plus se laisser avaler, submergée sous l'inhumanité vaine de notre médecine industrielle héritière de l'époque où l'homme se pensait sous le mode de la mécanique des automates. Nous ne vivons pourtant pas tant de chimie, que de tendresse partagée.
Je voudrais être là, auprès d'elle, prendre cette place qu'elle a toujours fidèlement tenue lors de mes maladies d'enfant, rafraîchir lentement son visage usé par une vie si donnée aux siens qu'elle s'oubliait elle-même. Je voudrais être là dans le silence et lui tenir la main pour signifier une affection si intense qu'elle n'a plus de mots pour s'exprimer. Mon cœur est déchiré, comme celui d'une âme en peine au fond de son cimetière, qui ne peut se résoudre à oublier le monde des vivants, qui lui est désormais interdit.
La prison, couche après couche, me retire ce qui me donnait vie. Je m'assèche. Le cri de ma souffrance restera-t-il bientôt figé dans le fond aride de mon gosier pétrifié ?
8
Cercle infernal J'ouvre le livre posé sur la petite table de ma cellule, face au bleu infini du ciel filtré par l'épaisse grille qui en condamne l'accès. J'entends monter des pages le bruit de la foule s'élevant en un unique cri qui seul la réunit et demande la mort du coupable. Le Seigneur des Univers reste silencieux. Courbé vers le sol, il écrit sur la poussière. Dans l'attente électrique qui s'instaure, on n'entend plus que le crissement des grains de sable. Il contemple la parole incréée qui déjà s'efface, répandue par le reflux d'un vent paisible, pour s'enfler brusquement. "Que le pur d'entre vous, que la tentation du mal n'a jamais effleuré, jette la première pierre !" Telles des feuilles d'automne, ils sont emportés par le tourbillon du souffle qui s'est fait tempête, dispersés comme la dune au bord de la mer, engloutis dans l'abîme de la miséricorde.
Je suis en prison. Ce n'est pas sans raison. Je suis coupable, infiniment coupable, sans rémission possible. Rien ni personne ne pourra faire que les actes posés ne le furent point. Pris dans le flot du temps, je ne peux revenir en arrière, ni réparer l'irréparable. Rien n'est à la mesure, irréductible, de mon offense.
Qu'il souffre sans fin des tourments de l'enfer. Qu'il soit rayé de la surface de la terre. Que sa descendance soit retranchée du nombre des vivants. Heureux qui saisira et brisera ses rejetons contre le roc ! Que son nom soit maudit, soit effacé de la mémoire
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des hommes. Détruire ce qui ne l'a pas encore été, enfourner toujours davantage de vies dans le brasier mortifère d'une violence circulaire, pourra-t-il conduire à l'extinction du feu de la vengeance ? Et rien de tout cela ne suffirait pour combler ma dette, pour rendre à la vie ce qui en est perdu. Comment me sera-t-il possible de continuer une vie dont je n'ai pas su faire dignement usage ? Elle m'a été confiée, offerte, à ma naissance, comme mienne. J'ai pris sur moi de l'abîmer. En avais-je le droit ? Je l'ai gâchée, entraînant avec elle d'autres vies qui étaient en chemin. Ma souffrance pourrait-elle compenser leur souffrance ? Malheureusement non. Il nous faudrait sortir du cercle infernal de la douleur subie et infligée, pour ouvrir une possibilité nouvelle de vie. Beauté insoupçonnée.
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