Le double crime de l'abbé Desnoyers, curé d'Uruffe

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Français
207 pages
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Le 3 décembre 1956, un homme de 35 ans, prêtre de son état, assassine sa jeune maîtresse après avoir tenté de lui donner l'absolution. Puis lui ayant ouvert le ventre, il la libère de son enfant de 8 mois qu'il baptise et poignarde. D'où vient, où va le crime dans la préméditation de sa logique inconsciente ? L'auteur, psychanalyste, s'attache à montrer que la violence des interdits continue de frapper, y compris dans les institutions qui prétendent détenir et protéger la vérité.

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Date de parution 01 septembre 2008
Nombre de lectures 397
EAN13 9782296202900
Langue Français

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Table des matières
Préface de Christian David.......................................................

Avant propos...................................................................................

URUFFE 3 décembre 1956...................................................

9

13

15

Une sombre fraternité.............................................................17

En ces régions reculées..........................................................27

Chant et contre-chant du crime...........................................33

Ma nuit la plus longue............................................................59

Sacrés témoins...........................................................................71

Café du commerce....................................................................91

Le sacrifice..................................................................................99

Femmes de prêtre.....................................................................111

Amour et mort............................................................................117

L’œuvre et le crime...................................................................123

Le double.....................................................................................135

Diableries.....................................................................................141

Au dieu inconnu........................................................................153

Postface........................................................................................

159

ANNEXES.................................................................................161
In illo tempore....................................................................163
Guy Desnoyers devant les jurés
de Meurthe et Moselle....................................................185

Préface

“ Ce sont peut-être les perversions les plus répugnantes qui
accusent le mieux la participation psychique dans la transformation de
la pulsion sexuelle. Quelque horrible que soit le résultat on y retrouve
une part d’activité psychique qui correspond à une idéalisation
de la pulsion sexuelle.
La toute-puissance de l’amour ne se manifeste jamais plus
fortement que dans ces égarements. Ce qu’il y a de plus élevé et ce qu’il
y a de plus bas dans la sexualité montrent partout les plus
intimes rapports.”
S.Freud

Si j’ai retenu ce long exergue pour cette brève préface
au texte savant, lyrique et dérangeant de Jean-Pierre
Bigeault, c’est qu’à cent ans de distance sa pensée me paraît
s’inscrire dans le droit fil de l’inspiration la plus inventive et
la plus subversive du fondateur de la Psychanalyse. Déjà
1
dansViolence et Savoiril s’était livré, avec Dominique
Agostini, à une perspicace évaluation critique des
appro

1
BIGEAULT, Jean-Pierre et AGOSTINI, Dominique,Violence et Savoir.
L'intervention éducative et les savoirs interdicteurs. Paris, L’Harmattan, I996.

1

0

Le double crime de l’abbé Desnoyers

ches analytiques de l’infanticide, pour aboutir à l’idée que
celui-ci pose «la question du point limite où la mort n’est
—combien étrangement—que l’amour retourné,
l’extrémité de l’étreinte où chacun, quel que soit son sexe et
son pouvoir, reproduit sur l’objet élu la vertigineuse prise
du désir. »
Avec la tragédie du double crime de l’abbé Desnoyers,
dont les pages qu’on va lire scandent le cinquantenaire, il
explore, en parvenant à transcender l’écriture courante par
un «récit »au delà de tout récit, cette zone limitrophe.
C’est alors l’ombre impressionnante d’Antonin Artaud—
celui du «théâtre de la cruauté»—qui apparaît en
surimpression de la figure de Freud et vient hanter et
exalter tout le texte. Il prend en effet ici un risque nouveau
bien qu’aussi très ancien: celui où Lucrèce engage tout
auteur convaincu que rien de ce qui est humain ne lui est
étranger. Le risque d’horrifier et de scandaliser
éventuellement le lecteur, le risque de provoquer chez lui une
horreur double. Outre celle qui émane des deux crimes
dans leur effrayant et dramatique déroulement, celle aussi
de voir l’auteur de ce travail inclassable s’identifier, sans
restrictions mentales et avec une indubitable authenticité,
au prêtre monstrueusement criminel.
Dès son Avant-propos il souligne le fait que ces actes,
inévitablement sataniques aux yeux d’un chrétien croyant,
ne viennent pas d’un ailleurs inhumain mais nous invitent à
nous regarder «tels que nous sommes dans le miroir,
quelque déformant qu’il soit, que nous tend le criminel » et
à percevoir dans sa très singulière violence ce qui, tous,
nous concerne. À diverses reprises au cours de son
développement, il ne craindra pas de se «compromettre »
en assumant une certaine communauté psychique avec
Desnoyers, une communauté qui renvoie non à une
culpabilité où à une prédestination originelle, mais à des

Préface

11

mouvements de l’inconscient habituellement forclos chez
la plupart.
On peut, certes, comprendre la levée de boucliers que peut
susciter une telle entreprise, liée au principe d’une « sombre
fraternité »mais, sans même avoir l’expérience personnelle
d’une cure analytique classique, il me semble possible de
dépasser la sidération ressentie initialement et de suivre
Bigeault dans sa reconstruction certes passionnée, mais
sûre, fiable, d’un processus au premier abord
incompréhensible, insupportable et «délirant » dans sonsanglant
et misérable accomplissement. À la condition toutefois
ajouterai-je (en m’engageant ainsi dans le débat
criminologique virtuel qui sous-tend ces pages) de bien faire la
distinction entre ce qui relève d’une logique fantasmatique
inconsciente, virtuellement partageable, et ce qui appartient
exclusivement à sa terrible mise en acte dans le réel.
Il y a en effet dans le passage à l’acte une part
d’opacité, d’inintelligibilité irréductible—même en
accordant une importance prépondérante à la dimension
économique de la métapsychologie—et ce n’est pas dans
l’extraordinaire et spectaculaire clivage entre le respect
aberrant du rituel religieux et la pulsion meurtrière
déchaînée, surdéterminée—clivage ici poussé à l’absurde
comme rarement—qu’on pourra trouver une satisfaisante
source de sens. Chez l’immense majorité des humains il
existe, sous des formes très diverses, un barrage, une
censure qui font obstacle à l’accomplissement, à
l’actualisation des fantasmes d’extrême violence. Un fait—
souvent éclipsé dans des conditions de guerre ou de
catastrophe, il faut bien dire—qui ne tient certes pas à la
seule capacité d’identification aux victimes potentielles si
important que soit le rôle de ce facteur, car bien d’autres
entrent en jeu, les uns repérables, les autres inassignables.

1

2

Le double crime de l’abbé Desnoyers

Là encore une part d’obscurité subsiste toujours. Ne
seraitce que celle qu’on peut attribuer à l’impossibilité de
reconstituer les enchaînements psychiques et matériels
générateurs du crime. Même quand l’effort d’analyse et de
participation identificatoire se trouve, comme c’est le cas
dans le texte qu’on va lire, porté à un haut niveau: celui
d’une combinaison assez rare entre une reconstruction
minutieuse, approfondie, et un élan créateur original.
On ne peut, je crois, qu’être reconnaissant à
JeanPierre Bigeault d’avoir réussi, grâce à son talent et à son
engagement personnel, à mettre le mystère entourant un
crime hors norme dans une nouvelle et émouvante lumière.

Christian David, psychanalyste.

Avant-propos

La violence humaine nous est un difficile objet de
connaissance. Sa banalité, son extension, son approche
scientifique elle-même, ne nous la rendent guère plus
proche que… le ciel étoilé! D’où il vient d’ailleurs de dire
qu’elle nous « sidère ».
Ainsi qu’on a pu le voir à propos de l’infanticide ou du
génocide—pour ne parler que de violences assez
éclatantes—l’évidence même de leur réalité n’a pas
manqué plus d’une fois d’échapper à l’analyse, voire à la
perception de leurs témoins. Mais une fois que la violence
est perçue, répertoriée, examinée, jugée, la connaissance
des processus qui la provoquent, la définissent et
l’expliquent, se heurte encore à de sérieux obstacles.
Ainsi le criminel dont l’acte le plus abominable ne
trouve pourtant sa justification ni dans un état de démence
caractérisée, ni même dans une structure psychique ou
sociale clairement pathologique, se voit-il qualifié de
« monstre »et, pour tout dire, d’homme visiblement sorti
de l’humanité. À ce prix-là la violence humaine, plus
sidérante que jamais, s’éloigne encore, s’il est possible,
d’une pensée qui se perd alors dans son propre vide et ne
rend compte du désastre que par …les astres.
Le diable n’est pas loin !
Notre sidération devant tel crime réputé hors du
commun et, à ce titre, exemplaire d’un désordre présumé
venu d’ailleurs, nous interroge sur notre propre capacité à

1

4

Le double crime de l’abbé Desnoyers

nous regarder tels que nous sommes dans le miroir,
quelque déformant qu’il soit, que nous tend le criminel. Et
pourtant ce reflet nous parle.

C’est justement cette parole que j’ai cherché à entendre
dans l’histoire tristement célèbre du curé d’Uruffe.

URUFFE, 3 décembre 1956

Le 3 décembre 1956 un homme de trente-cinq ans,
prêtre de son état, assassine sa jeune maîtresse après avoir
tenté de lui donner l’absolution. Puis, lui ayant ouvert le
ventre, il la libère de son enfant de huit mois qu’il baptise et
poignarde.
Cela se passe à Uruffe, sur une petite colline de
Lorraine, non loin de Domrémy. L’homme s’appelle Guy
DESNOYERS. Il est le curé du village dont le nom, associé à
sa fonction et à son forfait, va supplanter le sien : URUFFE.
Quant à la victime, servante à la fois attentive et
quelque peu insoumise de ce prêtre, qui n’en est pas, loin
s’en faut, à sa première aventure, elle a dix-neuf ans, et son
nom, à demi effacé dans la mémoire du crime, n’en
continue pas moins d’éclater sur la pierre tombale du
cimetière d’Uruffe tel qu’il y a été rageusement gravé :

Régine FAYS
Assassinée par son curé

Entrer dans le crime, ainsi que je l’ai fait sur beaucoup d’années,
relève d’une étude dont la «cruauté »,au sens où l’entendait Artaud,
devrait nous permettre d’échapper à «l’engourdissement inefficace» du
voyeurisme. Mais il n’empêche que le crime nous est d’abord offert sur son
plateau journalistique comme la« scèneprimitive »à bon marché d’une
pièce qui voudrait nous faire oublier que ce que nous appelons le « Mal » et
ce que nous appelons la «Vie »dans son «impulsion irraisonnée» ont
fondamentalement partie liée.
Il fallait donc à la fois connaître et oublier le premier discours—
psychosociologique—qui,pour accéder à «l’idée d’un théâtre grave
bousculant toutes nos représentations, nous insuffle le magnétisme ardent
des images et agit finalement sur nous à l’instar d’une thérapeutique de
1
l’âme dont le passage ne se laissera plus oublier ».
Du tout premier contact avec les «faits »,il nous reste le canevas
d’une presse qui, à l’époque, s’employa à user notre sensibilité en la
saturant de l’excès même de réalité que lui opposait le crime.
On aura le choix, pour me suivre, soit de laisser pour ainsi dire en
réserve ce texte initial (reporté sous l’intitulé»illo tempore« Inen
Annexes du présent livre, comme il le fut à la marge de ma mémoire vite
aspirée par le rêve), soit de le parcourir d’emblée, ainsi que j’eus à le faire,
dans cette fausse innocence du lecteur qui sait déjà que le récit devra
s’affranchir de sa matière événementielle pour tenter d’approcher son
véritable objet, le noyau criminel de ce «tourbillon de vie qui dévore les
2
ténèbres ».
Mais quelque parti que prenne le lecteur, il reste que la nécessité où il
se trouve d’épouser ma démarche sinon ma cause, justifie que je m’explique
déjà sur l’ambition que j’ai eue de chercher à comprendre une affaire qui
m’aura été tout à la fois étrangère et familière.

1
ARTAUD, Antonin,Le théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1964, p. 130.
Les citations qui relient entre elles ces notules destinées à marquer d’une indication
d’étape le parcours sinueux de la démarche, renvoient toutes à ce texte
2
Ibid., p. 155.

UNE SOMBRE FRATERNITÉ

Il me faut d’emblée le dire, sinon le confesser : le crime
du curé d’Uruffe m’a fasciné dès le premier jour! Au delà
de l’horrible «fait divers», la scène de ce double meurtre,
pavé, comme l’enfer chrétien, des meilleures intentions,
ouvrait sous mes pas de jeune idéaliste l’abîme de tous les
malentendus. Mais l’idée que le Mal et le Bien puissent faire
également l’objet d’une suspicion n’était-elle pas suspecte
elle-même ?Son obscénité — conjuguée avec celle du
crime — déconsidérait l’intérêt que je portais à une affaire
où le sacré et le sordide se mélangeaient au même titre
qu’en moi le dégoût et l’envie, ces deux visages du désir.
Il arriva que mon étrange attrait se trouva légitimé
quelques années plus tard par la parution du court essai de
1
Marcel Jouhandeau:.Trois crimes rituelsL’ouvrage de cet
auteur assez tapageusement chrétien, faisant feu pour ainsi
dire de tout bois et y crucifiant ses meilleurs ennemis (dont
lui-même) avec volupté, assimile le crime à une sorte de
maléfice inspiré par «l’Esprit du Mal». En le rapprochant
de deux autres affaires criminelles, non moins célèbres à
l’époque et liées, comme la tragédie d’Uruffe, à ce qu’il est
alors convenu d’appeler «l’appétit des sens», Jouhandeau
souligne le contexte plus ou moins sexuel de ces crimes

1
JOUHANDEAU, Marcel,Trois crimes rituels, Paris, Gallimard, 1962.

1

8

Le double crime de l’abbé Desnoyers

diaboliques. Leur exécution selon des «rites »leur confère
un statut de cérémonie sacrificielle qui, par sa mise en
scène, évoque la magie ou implique même directement —
dans le cas du prêtre assassin — la religion chrétienne. Une
telle synthèse — à la fois précise et approximative —
m’aida à comprendre ma propre fascination. J’y reviendrai.
Puis, m’étant engagé dans l’œuvre de Georges Bataille,
je me tins pour quitte de cette réalité somme toute assez
misérable et j’oubliai le curé d’Uruffe.
Mais, dix ans plus tard, divers travaux — dont une
recherche sur la psychopathologie des «mauvaises mères»
— m’amenèrent à m’occuper plus particulièrement de
2
l’infanticide .C’est par ce biais que le curé d’Uruffe m’a
rattrapé. Avec un acolyte — lui-même encore inspiré, vu
son jeune âge, par sa propre dramaturgie psycho-familiale
— je me suis mis à bâtir le projet d’un vaste poème sur ce
vieux sujet remis à jour. Un grand éditeur s’y intéressa
jusqu’au moment d’en découvrir la teneur, qu’il jugea trop
spécialisée à ses yeux, c’est-à-dire scabreuse. Alors le curé
d’Uruffe s’est à nouveau absenté de ma pensée consciente.
Mais voilà que paraît le livre de Jean-François
3
Colosimo :Le jour de la colère de Dieu, qui me retrouve où
ma fascination m’a laissé, si j’en juge par le mouvement
passionnel qu’il provoque en moi. Ce livre, appelé roman,
émane d’un théologien. Il reprend, en la structurant, la
position chrétienne de Jouhandeau. Il donne à cette affaire
d’Uruffe revisitée la dimension d’un drame métaphysique à
travers lequel, dit-il (à un journaliste), « nous pouvons relire
l’histoire du siècle (car), ce qui s’y accomplit est une
annonciation du Mal, le contraire du sacrifice d’Abraham et
de l’annonciation de l’Archange à Marie. Desnoyers, qui est

2
BIGEAULT, Jean-Pierre, AGOSTINI, Dominique,Violence et savoir, Paris,
L’Harmattan, 1996.
3
COLOSIMO, Jean-François,Le jour de la colère de Dieu, Paris, J.-C. Lattès, 2000.

Une sombre fraternité

19

un Monstre entre dans le Mal par la petite porte et va au
bout… »Entré lui-même dans le crime par la porte de la
colère de Dieu, l’auteur n’est pas le dernier à aller au bout
de sa foi dévoratrice car son roman, qui mange à tous les
râteliers (de la poésie, de la philosophie, de l’histoire),
témoigne d’un appétit du sens — sinon des sens —, qui
rivalise d’avidité théologique avec la luxure toute
sacerdotale du curé d’Uruffe.
Pauvre curé d’Uruffe ! Non, certes d’avoir assassiné les
siens contre toute justice sinon celle d’un Dieu trompeur,
mais d’inspirer le nouveau crime d’une justification du
4
crime par la « nécessité de l’enfer ».
J’ai lu ce livre avec ce qu’il faut donc appeler la « colère
de l’homme ». Parce qu’il répond à la duperie d’où procède
le crime par celle de sa justification quasi spirituelle.
Duperie d’une charité aussi bien de la condescendance qui
s’étaye de l’abaissement de l’homme, cette pauvre chose
divinement manipulée, jouet d’une machinerie qu’on
s’applique à projeter dans le ciel, d’où elle tombe, pour ne
pas s’attarder davantage sur le secret originaire
(l’inconscient individuel et collectif) d’où elle émane le plus
humainement du monde! Ainsi en va-t-il de l’homme
oublié pour son «Autre » idéal,comme cela est arrivé à la
femme et à l’enfant de ce prêtre, et à ce père lui-même
interdit de paternité.
Le crime du curé d’Uruffe me concerne aussi parce
qu’il érotise la pensée même de ceux qui l’affrontent dans le
champ clos de son obsession théologico-sexuelle. Je dois
donc ainsi m’expliquer quant à la fascination que ce crime a
exercée sur moi.
À l'époque de sa perprétation, j’avais l’âge moyen des
protagonistes de cette affaire. J’étais marié et père d’une

4
COLOSIMO, Jean-François,op. cit.,p. 217.

2

0

Le double crime de l’abbé Desnoyers

petite fille. Ma formation religieuse, mon expérience du
monde clérical, la découverte somme toute récente d’un
univers relationnel où la sexualité tenait une place
déterminante, l’approfondissement pour ainsi dire
intellectuel de cette sensualité sans commune mesure avec
les plaisirs antérieurs, l’ensemble de ces espaces sociaux,
psychologiques et culturels faussement étrangers les uns
aux autres, venaient de se rencontrer dans ma vie la plus
quotidienne. Leur interpénétration consciente n’allait pas
sans une certaine violence précisément dans ma pensée.
Mes acquis religieux, contestés ou non, trahissaient le secret
d’émois jusque-là confondus avec les convictions qui en
semblaient de plus en plus le prétexte, tandis que les
voluptés sexuelles jusque-là suspectes se trouvaient
sacralisées en quelque sorte par la répétition de leur
démesure.

***

Une illusion du moment présent — qui se caractérise
non sans ambiguïté par la reconnaissance du fait sexuel —
laisse trop facilement oublier que l’irruption de la sexualité
dans une vie jusque-là tournée vers d’autres apprentissages
n’est pas anodine. Pour peu que son exercice y soit l’objet,
de la part de celui qui s’y lance, d’une même passion de la
découverte qu’il a jusque-là manifestée vis-à-vis d’autres
centres d’intérêt suffisamment chargés de mystère à ses
yeux, la sexualité peut porter une vie d’action et de pensée à
un point d’incandescence inégalé. C’était mon cas. Quelque
justification que lui donnât la relation amoureuse qui en
était le creuset, la nouvelle réalité psycho-physique du sexe
s’échappait de son cadre par toutes les voies qui lui étaient
offertes. Car la fusion dont elle fournissait la matière
composite touchait aux éléments constitutifs de ce qui,