Le vivre ensemble

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Description

Fondée sur des centaines d'entretiens, cette recherche sur la perception de la couleur noire s'inscrit dans un parcours d'une grande richesse, allant d'une vision esthétique et même artistique, à l'émergence de réflexions autour des valeurs symboliques portées par cette couleur dans la vie de tout un chacun, conduisant le lecteur sur des terrains très divers, sociaux, politiques, religieux ou encore linguistiques. Cet ouvrage s'interroge ainsi sur l'instauration du vivre ensemble, au-delà des tensions sociales nées d'une incapacité à comprendre l'Autre.

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Date de parution 01 octobre 2016
Nombre de visites sur la page 27
EAN13 9782140019319
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Renaud Dumont

Le vivre ensemble
un avenir noir ?





















Le vivre ensemble
un avenir noir ?

































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09928-6
EAN : 9782343099286

Renaud DUMONT










Le vivre ensemble,
un avenir noir ?





















Ouvrages du même auteur


Le Français par la chanson,collaboration, Paris, L’Harmattan, en
1998.
De l’écrit à l’écran, Paris, L’Harmattan, 2007.
De la langue à la culture, Paris, L’Harmattan, 2008.
Le Noir, couleur dangereuse ou transgressive ?, en collaboration,
sous la direction de É. Agbessi, Tome 1,Approche civilisationnelle,
Paris, Éditions du Manuscrit, 2011.
La Couleur noire, une obscure clarté, sous la Direction de Eric
Agbessi, préface d’Abdou Diouf, Paris, Éditions du Manuscrit, 2012.
Nouer le lien social, pratiques de communication et lien social, en
collaboration, sous la direction de S. Rouquette, Clermont-Ferrand,
PUBP, 2015.











Avant-propos

Merci pour l’esclavage


Né au Sénégal, pays où mes parents ont vécu très longtemps, je
n’ai jamais réellement su distinguer le Noir du Blanc, termes que j’ai
toujours refusé d’employer lorsque j’étais enfant. Pour moi, il y avait
le Beige et le Marron, et encore... Au point qu’un jour je leur ai fait
une réponse qui les a beaucoup amusés. J’avais entre trois et quatre
ans et en l’absence de mes parents un homme se présente et demande
à parler à mon père. À son retour, je le lui dis.

« Qui était-ce ?
- Je ne sais pas, Papa, je ne l’avais jamais vu avant.
- Bon, mais était-il Sénégalais ou Français ?
- Je ne sais pas, je ne lui ai pas demandé ».

Au Sénégal, mes parents se sont liés avec les enfants de Joseph
Zobel, l’auteur martiniquais deLa Rue Cases-Nègres, en poste à
Dakar où il anime des émissions de radio.
En 1972, le fils aîné de Joseph, Francis, ami et collègue de mon
père à l’Université de Dakar, Université Cheikh Anta Diop, vient
rendre visite à mes parents en Berry, à Coust où ils passent l’été dans
une maison familiale. Coust, c’est la campagne profonde, le cœur de
la France où même les Italiens, émigrés depuis des lustres, sont
toujours appelés les « Ritals ». Heureux d’accueillir Francis et sa belle
femme bretonne, blonde aux yeux bleus, mes (futurs) parents les
présentent aux Coquelin, Coustois depuis des générations, qui les
reçoivent pour un apéritif. Tout se passe bien. Les Coquelin, qui ont
déjà l’âge d’être mes arrière-grands-parents, sont très gentils. Après
deux heures de bavardage ils sont tous là, sur le pas de la porte, juste
en face de l’église du village, et Madame Coquelin s’adresse alors à
Francis Zobel qui vient de la remercier pour son accueil: «Je suis
bien heureuse de vous avoir rencontré, tout le monde a le droit de
vivre ».

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Francis et mon père n’en parleront jamais, sauf pour en rire ! « Tu
te souviens, Francis, tu as le droit de vivre ».
Et là, je repense à une seconde expérience, également vécue par
mon père bien des années plus tard, en 2006. Professeur à l’Université
des Antilles, il est en mission au Sénégal avec Jean-Georges, le Doyen
de la Faculté des Lettres. Il lui fait découvrir sa seconde Patrie, le
Dakar qu’il aime, Gorée, Saint-Louis. Mais Jean-Georges se sent mal
sur cette terre noire où règne la pauvreté. À Saint-Louis, ils sont
« sollicités », à la manière sénégalaise, par plusieurs groupes qui leur
réclament du « xaalis » (de l’argent, en wolof). Ils voient bien que le
Noir Jean-Georges n’est pas un Africain et ils se moquent de lui, mais
gentiment, à leur façon! Mon père vit bien cette ambiance et il
s’adresse à eux en wolof pour qu’ils les laissent profiter de cette belle
promenade pédestre au bord du fleuve Sénégal.
De retour à l’hôtel, Jean-Georges, encore tout perturbé par cette
Afrique qu’il ne connaît pas et qui l’effraie un peu, s’adresse avec une
ironie grinçante à mon père en le prenant dans ses bras : « Merci pour
l’esclavage… » ! Humour noir … ?
C’est sans doute de toute cette histoire familiale, intellectuelle,
politique, sociale, culturelle, affective qu’est né chez moi le désir de
consacrer ma vie de chercheur à l’interculturel, sous tous ses aspects.
D’où l’intérêt que j’ai ressenti en découvrant, tout au long de ces
entretiens, où nous en étions dans la France d’aujourd’hui à propos du
vivre ensemble. Près de cinquante ans se sont passés depuis le « Tout
le monde a le droit de vivre » et Jean-Georges, lui, n’est jamais revenu
sur son énigmatique et amer remerciement.
Où en est-on? Le vivre ensemble est-il un leurre? Une approche
démagogique ? Un rêve ? Madame Coquelin n’avait-elle pas déjà tout
compris, il y a cinquante ans ? Elle est morte aujourd’hui, mais tout le
monde a le droit de mourir, non ?

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Questionnaire sur la couleur noire

Question n°1: Tout d’abord qu’évoque pour vous la couleur noire ?

Question n°2: Évoque-t-elle plutôt l’obscurité ou la lumière ?

Question n°3: Que pensez-vous des peintures de Pierre Soulages ?

Question n°4: Est-ceque pour vous le noir est une couleur ou une
non-couleur ?

Question n°5: Est-elle source de réconfort ou d’inquiétude ?

Question n°6: Laconsidérez-vous comme une couleur concrète ou
abstraite ?

Question n°7:? Ounoir fait-il partie du visible ou de l’invisible Le
plutôt est-il lié au visible ou à l’invisible ?

Question n°8: Pourriez-vouspréciser les impressions, les idées
auxquelles il vous fait penser ?

Question n°9: Quelle place prend la couleur noire dans votre travail ?
Quel est son rôle, son sens, sa place particulière? De quelle manière
vous l’appropriez-vous dans votre vie professionnelle et votre vie
personnelle ?

Question n°10:? Je Concerne-t-elleplus l’imaginaire ou la réalité
m’explique. Fait-elle seulement partie de la réalité de nos quotidiens
ou nourrit-elle également nos rêves, notre inspiration, notre
imagination ?

Question n°11: Enpensant à la culture dans son ensemble,
pouvezvous dégager ce qui fait de la couleur noire la «couleur du
sensible » ?En quoi votre affect, vos émotions et votre sensibilité
sont-ils touchés par le noir dans différents domaines ?

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Question n°12:évoquent les aspects négatifs du noir. Certains
Pourriez-vous donner des exemples du contraire, c’est-à-dire des
exemples de la « positivisation » de la couleur noire ?

Question n°13:comme cela a été évoqué dans notre Pensez-vous,
ouvrage collectif, dès son titre, que le noir est une couleur
« dangereuse » ? « Transgressive » ?

Question n°14 :Considérez-vous que la couleur noire est au centre de
nos vies? De nos quotidiens? Par exemple dans nos façons de nous
habiller, dans la décoration, dans le langage, dans la mode dans nos
activités professionnelles et personnelles ?

Question n°15: Enquoi la couleur noire entraîne-t-elle des
divergences d’interprétation? Je veux dire que les gens ne semblent
pas toujours se comprendre tous quand ils parlent de la couleur noire.
Ils donnent l’impression, en abordant cette question, de ne pas parler
la même langue. En quoi le thème de la couleur noire est-il aussi
source de malentendus, d’incompréhension, et donc de problèmes de
communication ?

Question n°16: Sinous pensons maintenant au noir comme couleur
de peau, beaucoup de Noirs aujourd’hui sont fiers d’être noirs et
revendiquent leur identité de Noirs et leur couleur de peau.
Pensezvous qu’ils ont raison de se comporter de cette façon? Pensez-vous
qu’ainsi ils se taillent une bonne réputation? Pensez-vous qu’on les
respecte plus ?

Question n°17 :Pensez-vous que nous avons tous les mêmes rapports
à la couleur noire et aux individus de couleur noire selon qu’on est
aux États-Unis, aux Antilles, en Afrique, en Europe, à Paris ou
ailleurs ?

Question n°17:Anglo-Saxons ont toujours été favorables au Les
multiculturel et les Français ont longtemps été les défenseurs d’une
culture homogène. La vision anglo-saxonne de la diversité repose sur
le communautarisme tandis que la vision française fait de
l’universalité son principe fondateur. Où pensez-vous qu’on en soit
aujourd’hui de cette dichotomie multiculturalisme anglo-saxon versus
uniculturalisme français ?

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Question n°18: D’après-vous,vivons-nous aujourd’hui dans une
époque (ou une actualité) noire (triste, morose, déprimante,
angoissante) ?

Question n°19:que la couleur noire, par les nouvelles Pensez-vous
constructions imaginaires nées depuis l’élection du Président Obama,
puisse commencer à façonner de nouvelles relations entre les
communautés des sociétés pluriculturelles ?

Question n°20 :Pensez-vous qu’on puisse parler de post-racialité ?

Question n°21:dit que la France est devenue un pays de On
métissage, un pays de diversité, un pays où coexistent les différences
culturelles, les différences de couleur de peau, les différences
communautaires. Pensez-vous que le noir se trouve au centre de ce
métissage et de cette diversité ?

Question n°22 :Est-ce qu’on vit ensemble aujourd’hui ce métissage ?

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Réflexions sur ce questionnaire


Ce questionnaire, qui a servi de lien à l’ensemble de nos entretiens,
interroge d’abord les acteurs sociaux très diversifiés que nous avons
rencontrés sur les valeurs symboliques de la couleur noire, telles
qu’elles sont ressenties, quelle que soit l’appartenance sociale des
intervenants :obscurité versus lumière, réconfort versus inquiétude,
concret versus abstrait, et visible versus invisible.
À ces valeurs symboliques parfois proches, chez certains de nos
contributeurs, d’images stéréotypiques, voire stéréotypées, de la
couleur noire au sein de la société française contemporaine, s’ajoutent
des valeurs esthétiques de la couleur noire que nous avons tenté de
faire apparaître.
C’est ce volet qui est mis en évidence par une partie de notre
« corpus » à travers les références à des œuvres d’artistes comme, par
exemple, celles de Pierre Soulages. Le noir, une couleur ou une
noncouleur ?Nos enquêtes ont permis d’élargir cette approche
essentiellement artistique en interrogeant aussi nos partenaires sur la
place de la couleur noire dans leur vie professionnelle, mais également
dans leur vie quotidienne en faisant émerger des perceptions
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contradictoires de la couleur noire, dangereuse ou transgressive , au
sein de ce que d’aucuns nomment la « communauté » d’appartenance,
concept sur lequel nous reviendrons dans l’ultime partie de notre
analyse.
Les perceptions contradictoires de la couleur noire auxquelles nous
faisons ici référence laissent apparaître, au fil du déroulement de notre
questionnaire, les aspects tant négatifs que positifs de la couleur noire,
aussi bien dans la vie quotidienne des personnes interrogées
(vêtements, articles de décoration, langage, etc.) que dans leur

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Il est ici fait référence aux deux premiers ouvrages publiés en 2011 sous la
direction d’Éric Agbessi :Le Noir, couleur dangereuse ou transgressive ?Tome 1 :
Approche civilisationnelle. Tome 2:Approche communicationnelle, «fruits d’une
démarche collective visant à mieux comprendre, par le prisme de la couleur, la
construction du lien social dans les sociétés pluriculturelles » (Éric Agbessi, page 11
du tome 1).
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perception, voire, pour certains, leur « vision », du monde auquel elles
sont confrontées: la couleur noire, une identité à revendiquer ou une
réalité à subir ?
C’est à partir de ces très nombreux témoignages que nous tenterons
de définir la nature et le degré de complexité du rapport à la couleur
noire tel qu’il est vécu dans nombre de sociétés, que ce soit en France,
aux États-Unis ou sur des terres dites «d’Outre-Mer »,comme les
Antilles très souvent évoquées, même par des personnes n’ayant, à
l’évidence, aucune connaissance de ces «pays ».Beaucoup de nos
entretiens nous permettront, en effet, de parcourir cet itinéraire allant
du multiculturalisme anglo-saxon, à l’origine, selon certains, du
« communautarisme »,à l’uniculturalisme franco-français érigeant la
culture hexagonale en « culture universelle ».
Qu’en est-il aujourd’hui aux États-Unis après l’élection, et la
réélection du Président Obama et dans la France d’aujourd’hui, celle
des attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015 ?
Ce sont toutes ces questions, abordées de plain-pied par nos
enquêtés, qui nous permettront, in fine, de poser la question de la
postracialité : fiction ou réalité ?

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Témoignages ordinaires

Entretiens synthétisés

Conducteur de train

« Le noir est toujours une zone d’ombre puisqu’il me conduit à me
poser des questions sans réponses liées à une histoire qui m’étouffe
sans que je puisse m’en défaire: celle de l’esclavage et de la
colonisation inéluctablement liés pour moi à la couleur noire perçue
au plus profond de mon être comme celle d’une culpabilité
indéfectible ressentie et difficile, voire impossible, à assumer ». Mais
il nous faut aller bien au-delà de ce mal-être viscéral et comprendre, à
travers les réponses que nous fournit notre interlocuteur, que cette
culpabilité ressentie, tant physiquement qu’idéologiquement, ne peut
que le conduire, sans qu’il en ait la moindre conscience, à une image
stéréotypée de la couleur noire. Cette opacité est vécue par l’intéressé
comme une marque de pessimisme alimenté par une vision totalement
fausse, qu’il qualifie même « d’anarchiste », de la réalité telle qu’il la
croit vécue, par exemple aux Antilles, terre où il n’a jamais vécu
comme l’atteste la déclaration suivante : « Le Noir d’ici ne sera pas le
Noir de là-bas. Ici, ce sera un frère, là-bas ce sera une racaille. Les
Antilles n’en ont pas fini avec la colonisation. Les Antillais y pensent
tous les jours. Ils vivent dans le souvenir. Ils revendiqueront toujours
leurs ancêtres. Je suis allé en Guyane il y a vingt ans et rien n’a
changé. Le peu que j’entends de la Martinique (sic) et de la
Guadeloupe, rien ne change là-bas. Il y a toujours une forme de
racisme latente. Ils font semblant là-bas, ils n’aiment pas les Blancs ».
On se trouve donc là, à travers cette perception de la couleur noire
vécue par ce conducteur de train, au bord de la rupture et de
l’éclatement : « L’universalisme français est un échec parce qu’on est
dans le communautarisme ». Le noir est donc le doute, l’obscurité, le
malheur et même une forme de violence qui nourrit l’imaginaire

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collectif des Français au point de faire du noir, au quotidien, la
marque de la différence, de la rébellion jusqu’à celle de l’anarchie.

Coach sportive
D’origine antillaise, cette «coach sportive» va nous donner une
autre image de la couleur noire que celle de notre précédent
intervenant, essentiellement pour tout ce qui concerne la perception
qu’ont les Métropolitains de leurs «frères »antillais, et inversement.
Quelle image une Antillaise vivant en France peut-elle avoir de la
couleur noire, voire de « sa » couleur noire et de la manière dont cette
couleur de peau est perçue au sein de l’hexagone ?
Pour elle, la couleur noire c’est d’abord l’obscurité, celle de la
tristesse, du deuil, de la peur, de la nuit. Mais, parallèlement, le noir
est aussi perçu par notre interlocutrice comme une source de
réconfort, une manière de pouvoir se cacher pour échapper à
l’inquiétude née de l’Autre. Le noir est donc le contraire de
l’ouverture vers l’Autre. Le noir est donc le repli sur soi, le refus de
voir le monde extérieur, une façon négative de voir le monde, en le
refusant. Le noir, une sécurité? Oui, d’une certaine manière, surtout
pour ceux qui vivent des « vies difficiles ».
Mais, contrairement à ce que déclarait l’intervenant précédent, on
peut, selon notre interlocutrice, «revendiquer sa couleur noire sans
jamais avoir souffert de racisme ». Pourquoi ? Parce que cette couleur,
encore une fois, est bien liée à « notre » histoire et qu’il faut apprendre
à «en tirer le positif». Comment? En sachant vivre avec, en
l’acceptant, en la transmettant et même en la revendiquant. Mais
attention, cette revendication n’est pas une réponse au racisme, mais
une façon de s’installer dans sa peau sans subir le regard des autres:
« On ne me fait pas remarquer ni sentir que je suis Noire, donc je me
sens bien». En contrepartie, pourquoi ne pas, en tant que Noire,
s’interroger sur les bilans, tant négatifs que positifs, du rôle du Blanc
tout au long de l’histoire de la colonisation ?
Pour en finir, il ne tient qu’à tout un chacun, quelle que soit sa
couleur, de «sortir de sa tristesse» en prenant conscience que
« personne n’est nulle part chez soi ». Il faut donc être bien là où l’on
est et le noir se trouve bien au centre de ce métissage et de cette
diversité, qui vont permettre à tout un chacun de pratiquer le «vivre
ensemble ».

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Spécialiste de la petite enfance

Le noir n’est pas une couleur mais une absence, voire un manque,
de lumière (d’où son utilisation pour évoquer le deuil et la tristesse)
alors que la seule lumière est le sourire. C’est sans doute pour cette
raison que le noir a été « utilisé » dans la plupart des cultures comme
source de pouvoir, en particulier par les religions, quelles qu’elles
soient.
Le noir, dans une société comme la société française, c’est aussi la
diversité, la différence extrême à la source de la peur et de la
fascination, même si ce ressenti est en cours de gommage du fait du
« politiquementcorrect ».Aujourd’hui est-il encore possible de
décrire un Noir en parlant de sa «couleur »sans être accusé de
racisme ?N’est-on pas encore sous le joug de l’époque coloniale au
cours de laquelle la France a démoli les cultures locales pour imposer
la sienne? Le remords né de cette politique assimilationniste n’est-il
pas au cœur de notre perception de la couleur noire : « Le Blanc est au
centre du métissage en France et c’est par rapport au Blanc qu’on se
définit en France ».
C’est sans doute inconsciemment pour répondre à ce mal-être né de
notre histoire que notre interlocutrice continue d’associer le noir à la
violence et au danger dans de nombreux pays d’Afrique : « Le noir est
dangereux par ce qu’il cache, parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a
dedans ni derrière. C’est l’inconnu. Le noir de la couleur de peau est
dangereux aussi parce que la violence et le danger sont associés au
noir. C’est le cas en Afrique ».
Associer la violence à la couleur noire nous a paru ici n’être qu’une
défense inconsciente contre un racisme qui s’ignore soi-même, né de
la « peur de l’Autre ».

Employé des Pompes funèbres

Le noir inquiète parce qu’il est triste et obscur. Pour notre
interlocuteur, employé des Pompes funèbres, le noir fait partie de son
quotidien, mais pas celui de la couleur de peau. Il n’en demeure pas
moins qu’il souligne, tout au long de cet entretien, les aspects positifs
de la couleur noire: l’élégance mais aussi une certaine forme de
« revendication »,un désir pour l’individu de s’affirmer. C’est ainsi
qu’est interprété le port de la burka noire par la femme musulmane,
pas nécessairement à connotation religieuse, mais destiné à

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impressionner l’entourage auquel elle est confrontée, voire à s’en
protéger.
Concernant la couleur de peau, comment peut-on être fier d’être
noir ou blanc ? L’intégration sociale ne peut se limiter à l’acceptation
d’une autre couleur de peau mais doit accepter le « multiculturel », ce
qui est loin d’être le cas en France où l’on a toujours peur de l’Autre,
peur beaucoup trop souvent reliée par les médias.
On ne pourra pas parler de post-racialité tant que les extrémismes
persisteront. Il y a toujours une haine de l’Autre, qui n’est pas due à la
couleur de peau, mais à la religion, à la différence de culture, à
l’incompréhension de l’Autre.

Ingénieur en bâtiment

Le Noir n’est pas au cœur de la mixité telle que la France tente de
la vivre depuis des décennies, malgré «une tendance naturelle au
communautarisme ».C’est l’Autre qui crée la diversité, qu’il soit
Espagnol, Marocain, Tunisien, Algérien, Polonais, Roumain et,
éventuellement Noir. Le Noir n’est pas « central » dans la vie sociale
et il arrive même, ce qui n’est pas anodin, que notre interlocuteur
confonde Maghrébin et Africain en parlant de couleur de peau,
attestant par là-même l’incapacité du Français hexagonal à percevoir
l’Autre dans toute sa réalité.
Le Noir a donc tort de s’affirmer noir et il faut laisser le temps au
temps pour que cette mixité s’installe et ne se voie plus du tout. Il n’en
reste pas moins qu’à ce jour, et le constat n’échappe pas à notre
interlocuteur, le Noir a plus de difficulté à s’intégrer. Pourquoi ?
Peutêtre parce que la couleur noire a toujours eu, en France, une certaine
aura :les grosses berlines noires aujourd’hui en vogue, encore plus
qu’hier, les costumes noirs très «classe ».La couleur noire reste
associée à l’élégance mais aussi à la modernité et à la simplicité, ce
qui est un argument en faveur de la «positivisation »de la couleur
noire en contexte français.
Il n’en demeure pas moins qu’un long chemin reste encore à
parcourir. La France est un pays où les minorités sont toujours traitées
comme telles, particulièrement les minorités ethniques qui constituent
une « singularité ». Un Noir n’est pas et ne sera jamais « comme tout
le monde». Cette mise à l’écart est actuellement exacerbée par
certains partis politiques, en France et hors de France, qui, comme le
déclare notre interlocuteur, « manipulent les colères et les haines
visà-vis des gens de couleur ».

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Va-t-on, néanmoins, vers une banalisation de la diversité ethnique ?
On peut l’espérer mais le chemin reste long à parcourir en matière de
« barrières culturelles ».

Comptable
Le noir, c’est à la fois le deuil et l’élégance, mais pas une couleur
puisqu’il évoque, d’abord, l’obscurité et même la peur lorsqu’il est
utilisé de manière transgressive, par exemple par les gothiques. En
France, le noir a toujours été érigé en codification vestimentaire. Une
fille qui veut paraître plus mûre s’habillera en noir, même si,
aujourd’hui, la mode fait que le noir vestimentaire est de plus en plus
prisé et a donc tendance à se généraliser.
L’homme noir doit-il se battre pour acquérir une revendication
identitaire ?Cette revendication est-elle indispensable à la
construction d’un nouveau lien social intracommunautaire? C’est là
que la société française d’aujourd’hui se trouve en pleine
contradiction. Revendiquer sa couleur de peau, en France, c’est
revendiquer sa différence et pourtant le Noir veut être ressenti, et il a
besoin de l’être, comme tout un chacun. C’est peut-être le rejet de
l’Autre, dont il est trop souvent victime, qui pousse le Noir à
revendiquer cette différence, en parfaite contradiction avec son désir
d’intégration. Nous sommes donc dans une spirale de marginalisation.
Revendiquer une différence conduit à la creuser. Dire qu’on n’est pas
différent de l’Autre, c’est l’être. Au plan social, c’est-à-dire au
quotidien, les preuves de ce «creusement du fossé social» sont
accablantes :un homme dit «de couleur» n’a-t-il pas toujours
beaucoup moins de chance d’être embauché qu’un Blanc ?
Cette constatation réaliste n’empêche pas notre interlocutrice de
souligner un fait marquant. Selon elle, et cet avis est partagé par un
grand nombre de nos intervenants, les Noirs sont mieux acceptés en
France que les Maghrébins, toujours coupables de tout.
Peut-on, dans ces conditions, croire à l’avènement d’une
postracialité ? Pour notre intervenante, le racisme français est de moins en
moins flagrant et l’on vivra mieux « professionnellement » au fur et à
mesure de l’élargissement et de la diversification de l’emploi. « Dans
la rue ça ne nous dérange pas d’être à côté d’un Noir, de marcher près
de lui, d’être assis près de lui. On s’en fout. Pareil pour les
Maghrébins. On s’en fout. Mais accepter qu’un Maghrébin ou un Noir
entrent dans ta famille, je pense que là on n’est pas en avance. Je
pense que c’est très dur pour les Français ».

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Merci pour ce témoignage. La route à parcourir est encore bien
longue.

Retraitée
Le noir n’a que des mauvais côtés. C’est l’obscurité, ce sont les
idées noires, la laideur, le «cafard »,l’inquiétude, la peur, même si,
parallèlement, elle considère ce noir comme une «couleur très
concrète ».
Elle va même beaucoup plus loin en déclarant que le noir est une
« tache »qui agresse par sa laideur, une «horreur vécue au
quotidien »même si, au passage, est citée l’élégance de la «petite
robe noire de Guerlain », seule exception pouvant positiver la couleur
noire.
Et c’est lorsqu’elle en vient à parler du noir comme couleur de
peau que change totalement le point de vue de notre interlocutrice:
« La couleur noir de peau est magnifique. Les Noirs sont magnifiques.
Les athlètes noirs sont resplendissants. Leur esthétique est la plus
belle. Leur beauté force le respect ».
Qu’en est-il, dans ces conditions, de la mixité sociale? C’est la
« peur de la différence » qui fait qu’en France on n’aime pas l’Autre,
quel qu’il soit. «En France, d’un village à un autre on est étranger,
d’une ville à l’autre c’est pire. On est toujours le Belge ou le
Bougnoule de son voisin. Les Noirs sont les premiers à souffrir de ce
rejet de l’étranger par l’autochtone ».
C’est donc « l’individualisme » français qui est responsable de cet
attachement à «l’identité française», tendance négative de cette dite
identité qui tend à s’aggraver depuis le développement des réseaux
sociaux qui sont loin de faciliter le contact entre individus
appartenant, ou devant appartenir, à la même communauté. La France
s’éloigne de plus en plus du «vivre ensemble» qui finira «dans le
noir »et l’on en revient là aux premières acceptions de la couleur
noire données en début d’entretien. Cette situation est loin de
s’améliorer dans un pays où l’on a trop tendance à «faire des
amalgames entre Arabes, Noirs, musulmans, islamistes et
djihadistes ».

En recherche d’emploi
Notre interlocutrice associe par contraste le blanc au noir, couleur
de l’élégance et du luxe mais aussi de la peur, des cauchemars et du

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deuil. Le noir, c’est d’abord, pour elle, l’obscurité, mais après
l’obscurité il y a toujours la lumière. Donc, le noir est bien une
noncouleur. Nous sommes là face à un ressenti très subjectif du noir : ce
n’est pas une couleur concrète mais une vision personnelle de la
tristesse due au deuil et à « tout ce qu’on ne voit pas » : le noir c’est le
mystère, c’est-à-dire le contraire de la vie. Le noir est une espèce de
tunnel, ce qui suppose qu’après l’obscurité il y a toujours la lumière.
C’est peut-être à travers cette vision très intimiste, et en même temps
très concrète, de la couleur noire que, pour notre interlocutrice, le noir,
couleur sombre, fait toujours ressortir la lumière.
Le noir, c’est aussi le racisme, et l’on n’est pas loin ici, encore une
fois, du stéréotype, puisque ce racisme est toujours issu, selon notre
interlocutrice, de la colonisation et de son histoire. Pourquoi? Parce
qu’aujourd’hui, après le traumatisme colonial, chacun doit être fier de
sa peau et doit donc la défendre, même si cette «obligation »,dans
notre société actuelle, fait bien partie des «tabous ».Si, aux
ÉtatsUnis, le racisme est lié à l’histoire, en France, au-delà de ce passé
colonial encore mal vécu, il vient aussi, et peut-être d’abord, de la
peur qu’ont toujours ressentie les Français de l’Étranger et de
l’Inconnu. Le racisme français est donc bien dû à la peur de l’Autre,
quelle que soit son origine. Peur, aussi, d’aborder un sujet sensible,
peur de se dévoiler. En France, la ségrégation existe, le racisme existe,
la différence existe et tout cela fait peur. La peur de l’Inconnu, la peur
ou la marque d’une histoire qu’on subit encore aujourd’hui à travers le
prisme de stéréotypes ancrés dans l’inconscient des Français, comme
celui de la colonisation, à caractère exclusivement raciste, sans parler
de l’esclavage.
« Ily a des racistes qui veulent casser la gueule des Noirs parce
qu’ils ont peur de l’Autre. Ils sont capables de violence et
d’oppression à cause de la peur qu’ils ont de l’Autre. Après, chacun
définit le racisme à sa façon, de différentes manières, à différents
degrés. Ça fait peur d’aborder la question du racisme, ça fait peur d’en
parler, ça fait peur d’être dans le politiquement correct ou incorrect, ça
fait peur de se dévoiler. La peur d’aborder un sujet sensible ».
Et hors de France, qu’en est-il ? Pour notre interlocutrice, évoquer
l’élection d’un Noir à la présidence des États-Unis pour démontrer la
fin d’une ère raciste est une absurdité. Aurait-on enfin réussi à faire
comprendre aux gens qu’il n’y a pas de différence entre Noir et
Blanc ? Rien n’est plus normal qu’un Noir soit devenu le Président du
pays le plus puissant du monde. Certes, mais est-on là dans la réalité

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telle que la vivent les Noirs aux États-Unis ? Notre interlocutrice ne se
pose pas cette question pourtant récurrente chez beaucoup de nos
enquêtés
Quoi qu’il en soit, la France est encore bien trop loin de ce type de
réflexion, voire de remise en question de la multiculturalité, sans
parler d’interculturalité. Il existe encore de nombreux villages
français, par exemple en Auvergne et d’une façon générale dans le
centre de la France profonde, où l’on n’a jamais vu de Noirs. Tous les
Français ne vivent pas encore, et sont bien loin encore de vivre le
métissage et l’acceptation de l’Autre, même s’ils sont de plus en plus
« confrontés » au mélange, que ce soit avec les Arabes ou les Noirs, y
compris, comme le dit notre intervenante, les «concitoyens »des
DOM et des TOM.
Ce refus et cette peur de l’Autre sont sans doute accentués par
l’état d’esprit qui règne dans ce pays depuis les attentats de janvier et
de novembre 2015. Les Français sont ainsi de plus en plus poussés à
se replier sur eux-mêmes et à refuser l’Autre.

Acteur et Professeur de théâtre

Le noir évoque l’obscurité mais aussi, à partir de cette absence de
lumière, l’opportunité de la faire naître. Le noir, ce serait donc la
« neutralité »avant la lumière, la source de l’imagination éclairante.
Le noir, c’est aussi le calme de la réflexion avant la création, la magie
de l’inattendu. Tout est possible dans le noir porteur de sens. Le noir,
c’est encore la manière de « forcer » l’attention du spectateur dans la
salle de théâtre et de créer chez lui une «tension dramatique forte».
L’attention naît toujours de la coexistence de l’obscurité et de la
lumière, la première étant toujours à la source de la seconde.
Dans toutes les sociétés, il existe des codes, ceux de la lumière,
mais aussi ceux du noir, de l’obscurité, du silence, de la langue et de
la parole, codes que chacun respecte et transgresse tour à tour. Du noir
naît toujours la surprise, celle du gâteau d’anniversaire par exemple !
Tout peut jaillir du noir et c’est la force de cet outil très puissant
qui nous fascine et nous fait peur. Le noir duGuernicade Pablo
Picasso fait apparaître «le rouge de la violence», celui des
nationalistes lors de la Guerre d’Espagne (bombardement de 1937),
alors qu’on reste bien dans le noir et blanc de l’artiste peintre qui fut
exposé quelques mois à peine après cet acte terrible. Le noir est un
produit créatif très puissant, celui de la transgression, de l’inconnu,

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des plaisirs, des peurs, des joies, des angoisses: le noir, c’est
l’explosion de tous les délires.
Le noir et le blanc sont indissociables et il faut avoir la force de
transgresser les codes sociaux selon lesquels le noir ne serait que la
couleur du deuil et le blanc celle des robes de mariées. Le noir, c’est
le plaisir, la magie de la photographie, du cinéma, de la production
artistique en tous genres, de la création et de la vie.
Les rapports qu’entretiennent tous les peuples à la couleur noire
sont désormais toujours liés à l’histoire. Les hommes ne sont pas
soumis aux mêmes codes sociaux et culturels. Nous avons, nous
Français, déclare notre intervenant, des rapports au noir qui sont liés à
la peur ou à la méconnaissance de l’Autre. Les Blancs ont été des
« colons »,les Noirs ont été «traités de singes et de macaques» et
c’est encore des Français blancs qui ont utilisé le terme « indigènes »
pour parler des « autochtones ».
Noirs et Blancs ont beaucoup de mal à se comprendre, du fait du
vécu de chacun, et l’on en reste encore trop souvent au pur domaine
émotif, nourri par la peur et la méfiance. Il ne faut pas, par ailleurs,
que les attentats de janvier et de novembre 2015 conduisent au
« chaoset au rejet de l’Autre» alors que nous traversons une grave
crise des valeurs religieuses, morales et culturelles, qui concerne tous
ceux qui vivent sur le sol français depuis des générations. Défenseur
de l’universalisme français, notre interlocuteur nous met néanmoins
en garde contre le communautarisme, aggravant cette tendance
française à toujours vouloir se protéger de l’Autre qui continue d’être
vu comme un « mystère », cette vision et ce ressenti nuisant au « vivre
ensemble »aujourd’hui réduit au communautarisme des quartiers,
qu’il se vive à Neuilly ou à Saint-Denis : « À Neuilly les gens vivent
ensemble, mais pas dans la diversité, dans l’homogénéité. C’est trop
facile ».

Viticultrice et Pharmacienne

La classe, l’élégance, le deuil, la tristesse, l’obscurité d’où émane
la lumière, par exemple dans les œuvres de Pierre Soulages, c’est sur
ces évocations largement stéréotypées de la couleur noire que
commence cet entretien, avant qu’il ne se «radicalise »,en quelque
sorte.
Ce n’est pas le noir qui est dangereux pour notre interlocutrice,
mais ce sont les symboles qu’il véhicule: la «transgression »du
drapeau noir, celui des pirates par exemple, ou les vêtements portés
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par les djihadistes. Nous sommes tous, en quelque sorte,
« manipulés » par la société au sein de laquelle nous vivons et, aussi, à
cause des événements que nous subissons. Le noir, aujourd’hui, c’est
la couleur du voile, du tchador, de la burqa, du nikab, sur fond de
terreur médiatique. Le noir, toujours dans le même esprit, c’est, de
plus en plus, la couleur du racisme, de la délinquance, de la
provocation, de la peur, du non-respect de la culture du pays
d’accueil :« Qu’est-ceque foutent ces gens-là chez nous dans nos
villages et nos villes à refuser nos lois, nos mœurs, à traiter les
femmes comme des esclaves soumises, à vouloir nous imposer leurs
idéologies ? ».
Ne participerions-nous pas, aujourd’hui, à travers notre
impuissance et notre laisser-aller politiques, économiques et sociaux,
à une manœuvre démagogique «d’inversion »de la colonisation au
prétexte de se faire pardonner cette histoire qui est la nôtre, celle de
« l’envahissementdes pays d’Afrique» dont nous sommes toujours
responsables ?Et notre interlocutrice de signaler la production jugée
transgressive parce que volontaire de nombre d’interdits langagiers,
expressions de réels « cas de conscience » qui marquent notre société.
On n’a plus le droit de dire «Noir »au nom d’on ne sait quel
« snobismedébile ».Et pourtant le Noir c’est bien la couleur de ces
gens-là. Et être Noir, c’est toujours être différent. Est-il donc si
incorrect aujourd’hui de parler de ce gâteau si apprécié qu’on appelle
« Tête de Nègre » ?
Mais il ne faut surtout pas en rester à la seule perception de la
couleur. Ce n’est pas la couleur de peau qui est la cause de ce
communautarisme dont la France est aujourd’hui victime mais bien la
question des tensions religieuses. Comment ne pas penser, dans ces
ème
circonstances, à ce que déclarait André Malraux: «Le XXIsiècle
sera religieux ou ne sera pas» ?Nous vivons donc le choc des
cultures et des religions, sans doute exacerbé par le rôle nocif que
jouent les médias dans toutes nos sociétés.
Cette rupture sociétale s’accentue à travers la langue française qui
n’est plus réellement «partagée »par toutes les générations. De
nombreux exemples sont fournis par notre interlocutrice pour qui la
France est un pays de ghettos et de tensions, sans doute inutiles, dues
au «politiquement correct» dont il faudrait avoir le courage de se
débarrasser pour affronter la réalité de plain-pied: être capable de
pratiquer le vivre ensemble en utilisant les moyens qui sont à notre
disposition, comme l’École, en particulier, qui ne joue plus du tout le

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rôle qui était le sien dans ce pays depuis des lustres: «Pas un seul
gamin ne parle français. Quand les immigrés sont en majorité dans
nos écoles rien ne va plus. Quand on relit les lettres que des jeunes
écrivaient du front à leurs familles en 1914-1918, on constate qu’ils
écrivaient très bien, sans fautes, c’était normal. Je travaille en milieu
hospitalier et les jeunes stagiaires que je croise quotidiennement ne
savent plus le français. Ils ne savent pas ce qu’est un «couteau »,ils
ne comprennent pas le terme « clémence ». Ils ne comprennent pas ce
qu’est « être juché ». Il est « juché » en haut de l’armoire. Oh, vieille
« conne »,« juché »ça veut dire quoi? Des conversations de jeunes
dans le métro, je ne comprends pas ce qu’ils se disent, c’est le langage
des banlieues parisiennes. Ma petite nièce a appris la religion
musulmane à l’école, mais pas la religion catholique. Pourquoi ? ».

Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement
et du Logement

Contrairement à de nombreux intervenants, notre interlocutrice
préfère souligner les côtés positifs du noir, présent dans les arts
martiaux (la «ceinture noire»), comme dans la pratique du golf (à
travers les «pots noirs» et les «boules noires») et, aussi, dans ses
pratiques professionnelles. Dire, pour elle, qu’une route est «noire »
signifie qu’elle est «praticable ».Faire une «couche noire», c’est
terminer une route, la recouvrir de bitume pour qu’elle puisse être
remise en circulation. Le noir donc, un réconfort dû au fait que cette
couleur «s’accorde avec tout» et «se fond dans la masse». Cette
couleur n’est ni transgressive, ni dangereuse.
Il n’en demeure pas moins qu’en fin d’intervention, notre
interlocutrice ne peut éviter de citer des cas de «racisme français»
touchant par exemple cette lycéenne d’origine marocaine, par son
père, victime de cette question : « Je ne comprends pas, t’es Arabe et
comment peux-tu être en terminale scientifique? Je te croyais en
terminal pro ». Arabe, cette élève serait-elle donc toujours condamnée
à la médiocrité telle que la conçoit son interlocutrice ?
Le racisme est bien toujours présent dans la France d’aujourd’hui.
Ne serait-il pas même en train de renaître ?

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