Lectures ouvrières à St-Etienne du Rouvray

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Français
342 pages
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Description

Ce livre retrace l'histoire des pratiques de lecture d'une communauté ouvrière cégétiste à Saint-Étienne du Rouvray dans la banlieue rouennaise, et plonge le lecteur au plus profond des mutations culturelles du XXe siècle. II s'efforce de comprendre comment un lecteur intègre ou non les objets lus dans son univers mental. Il met en valeur les intermédiaires culturels soulignant ainsi l'influence de l'engagement syndical à la CGT, le rôle des bibliothèques d'entreprise et des bibliothèques municipales...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2007
Nombre de lectures 134
EAN13 9782296165816
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Lectures ouvrières à Saint-Étienne du Rouvray,
des années trente aux années quatre-vingt-dix

© L'HARMATTAN,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02592-9
EAN :9782296025929

Nathalie PONSARD

Lectures ouvrières
à Saint-Étienne du Rouvray,
des années trente
aux années quatre-vingt-dix

Lecture, culture, mémoire

L'Harmattan

Logiques historiques
Collection dirigée par Dominique Poulot

La collection s’attache à la conscience historique des cultures
contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs
d’événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à
l’invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la
mémoire et de la commémoration, de l’historiographie et de la patrimonialisation
sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire
figures de logiques historiques.

Déjà parus

David MATAIX,L’Europe des révolutions nationales 1940-42,2006.
PaulTIRAND,ÉmileDIGEON (1822 – 1894). L’itinéraire singulier
d’un communard,2006.
er er
HuguesMOUCKAGA ,La Rome ancienne,av. J.-I siècleCs.. – I
ap. J.-C.,2006.
Jean-Pierre GRATIEN,Marius Moutet, un socialiste à l’outre-mer,
2006.
Jean-RémyBEZIAS,GeorgesBidault et la politique étrangère de la
France,2006.
Cécile BERLY,Marie-Antoinette et ses biographes,2006.
AntoninGUYADER,La revueIdées, 1941-1944.Des
nonconformistes en Révolution nationale,2006.
JacquesLELONG,LeBocage bourbonnais sous l’Ancien Régime,
2006.
RobertPROT,Jean Tardieu et la nouvelle radio,2006.
Frédérique VALENTIN-McLEAN,Dissidents du parti communiste
français,2006.
JacquesDUVAL,Moulins à papier deBretagne du XVIe au XIXe siècle,
2006.
CharlesMERCIER,La Société de Saint-Vincent-de-Paul. Une mémoire des
origines en mouvement (1833-1914),2006.
AbdelhakimCHARIF, Frédéri,c DUHARTAnthropologie historique du
corps,2005
Bernard LUTUN,1814-1817ouL’épuration dansla marine,2005.
Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU,Lavie duchevalierdeBonnard.
1744–1784,2005.
Raymonde MONNIER,Républicanisme, patriotisme etRévolution
française,2005.

Remerciements

Mes remerciements vont à RogerChartier
qui a suivi cette recherche
mais aussi aux hommes et aux femmes
de Saint-Étienne du Rouvray qui m’ont accueillie chaleureusement
et m’ont accordé à la fois leur confiance et leur temps.
Sans eux, ce travail était irréalisable.

Merci à Monsieur et MadameGosselin
pour leur aide précieuse
dans la compréhension du milieu stéphanais.

Merci àBernard qui finit par accepter ce projet « hors-norme »
et àBaptiste et Marius pour leur sens de l’autonomie.

Merci à Sabine Rousseau qui,
par son écoute et son regard critique,
a participé à l’élaboration de ce cheminement intellectuel.

Merci àGhislaineCarteron etFrançoiseBrébion
pour leurs relectures attentives et leurs encouragements.

Introduction

e
Vouloirappréhender les lecturesen milieu ouvrierauXXsiècle etenfaire
un objetd’histoiresocioculturellerelève d’undéfi.Ilfauteneffetbalayer les
images stéréotypées sur laquestion:l’unevéhiculée en milieu populaire et
ouvrier quiferaitdelalectureuneperte detempscar une activité
improductive,une autrevolontiers «élitiste» quiaurait tendance ànier les
pratiquesdelecture dans un milieu «défavorisé culturellement ».Et pourtant
des ouvriers lisent:pourquoi s’enétonner ?
e
Dès lasecondemoitié duXIXsiècle, desautobiographies ouvrières révèlent
des lecturesdansdesconditions souventdifficiles.Conquisesaudétriment
des heuresdesommeil, elles s’inscriventdansdesespacesdesociabilité
différentsde cellesdes lettrés tels quelarue,le cabaret ou la chambre
1
d’ouvrier .L’explorationdetravaux portant sur l’histoire desbibliothèques
2e
populaireset ouvrièresauXIXsièclemontre combien laquestiondes
lecturesen milieu populaire a constituéunenjeu pour lesélites politiqueset
syndicales.Eneffet,lesRépublicains voientdans lalecturel’outil idéal pour
l’éducationdu peupletandis que des militants syndicalistes luiassignent la
fonctiond’accèsàla culture.Mais,si lalecture est unenjeu, elle doitdonc
être encadrée.Lelecteur n’est pas libre :il sevoit guidé et orientépar un
ensemble deprescriptionsdelecturetoujours indispensables,utiles,
sérieuses.Lanotiondu « plaisirdelire»est rarement mise enavant.Il suffit
pour s’enconvaincre desuivrelesdiscoursdesélites ouvrièrescondamnant
violemment les lecturesfacilesc’est-à-direlesfaitsdiverset les
romansfeuilletonsdans les journaux populairesdont le développementest
effectivement spectaculaire après laparutionduPetit Journal.Ainsi, en
suivant le filconducteur que constituelasuccessiondegénérationsde
e
bibliothèques ouvrières,unehistoire des prescriptionsdelecture auXIX et
e
XXsiècles se dessine et non pas unehistoire des pratiquesdelecture.
e
Certes,pour lasecondemoitié duXXsiècle,le chercheur peut seréférer
aux grandesenquêtes sociologiques sur les lectures quidoiventcependant
3
êtremaniéesavecprécaution tant leur hétérogénéité est grande.En 1955,
l’enquête àvisée commerciale del’Institutfrançaisd’opinion publique
(IFOP) montreque47 %des ouvriers seraientdes non-lecteurs.Dans
l’enquête del’Institutderechercheséconomiqueset sociales (IRES)de1960
lepourcentage d’ouvriers «non-lecteurs» s’élève à6,5%des ouvriers
tandis que33 %déclarent lire des livreset 60 % nelire«que des

1
J.Hébrard,«Les nouveaux lecteurs », dansHistoire de l’édition française, tome 3, Le temps
des éditeurs,1990, Fayard-Promodis.
2
N.Richter,Le lecture et ses institutions,tome1et 2, Bibliothèque del’Université du
Maine/ÉditionPleinChant,1987.
3
N.Robine,Lire des livres en France des années 30 à2000, Éditionsducercle delalibrairie,
2000.

9

concurrents du livre».Enfin,l’enquête de1981 sur les pratiquesculturelles
desFrançaiscommandéepar leministère dela Culturerévèleque22,7 %
des ouvriers qualifiéset 32,6 %des ouvriers spécialisésdéclarent nelire
«aucun livre» tandis que14,4 %delapremière catégorie et 14,9 %dela
deuxième déclarent lire«beaucoup de livres».
Ainsi, audébutdesannées quatre-vingts,70 %des ouvriers lisent maisavec
uneintensitévariable :unemajorité appartiendraitàla catégorie des
«faibles lecteurs»,uneminorité(pourautant non négligeable)aux «forts
lecteurs» selon le critère du nombre delivres lus.Des typesdelecturese
profilentaussi: dans lesannées soixante comme dans lesannées
quatrevingts,lalecture des journauxest quotidiennepour lamoitié des ouvriers.
Endeuxièmeposition,seplacelalecture des magazines quiamême
progressé entrelesannées soixante et lesannées quatre-vingt.À ces
magazines s’ajoute«la lecture des textes imagés, textes d’images»,
c’est-àdirelescatalogues, dépliants,noticesdemontage, brochuresd’information.
Enfin, en tête des lecturesdelivres,les romans occupent lapremièreplace :
policierset romansd’espionnagepour les hommes,romans «roses» pour
lesfemmes,romans historiquesaussi mais peudelittérature classique
1
(moinsde10 %) .
Des ouvriers lisentet, au risque deserépéter, faut-il s’enétonner ?La
démocratisationculturellen’est-ellepasen marche?Lemondeouvrier,qui
constitueune fraction importante delasociété française,serait-il totalement
excludelaprogressiondes pratiquesdelecture devenuesdes pratiques
2
culturellesdemasse?Ne bénéficierait-il pasdelarévolutionculturelle du
temps libre etdel’entrée dans lasociété de consommation ?
e
Eneffet,le XXsiècle est un siècle demutationsculturelles sans précédent
symbolisépar l’enracinementdela culture demasse, c’est-à-direla
3
massificationdes productions, des vecteursetdes pratiques .Décriéepar les
élites intellectuellesà cause del’uniformisationculturellequ’elleproduirait,
la culture demasse estdevenueobjetd’étudepour les historiensdu
«culturel ».Lapresse écrite, devenuepopulaire dans lasecondemoitié du
e
XIXsiècle,poursuit sonascensionàla Belle Époque :àlaveille dela
Première Guerremondialeleprocessusde conquête d’un largepublic est
presque achevé comme en témoignelesuccèsdequatregrands quotidiens
4
nationauxdépassant le demi-milliond’exemplaires .Lejournal «nourrit la
vie quotidienne»du lecteur,«alimente ses conversations, peuple son

1
M.Verret,La culture ouvrière, ACL Éditions,1968.Dans le chapitre«Choses lues »,il
utilise àla fois les grandesenquêtes quantitativeset qualitatives.
2
G.Noiriel,Les ouvriers dans la société française, XIXe-XXe, ÉditionduSeuil,1986.
3
La culture de masse en France de la BelleÉpoque à aujourd’hui, dir.J.-P.RiouxetJ.-F.
Sirinelli, Fayard,2002.
4
Le Petit Parisien,Le Journal,Le Petit Journaletle Matin.

1

0

1
univers mental, l’informe, le divertit, le cultive» selonChristianDelporte.Il
semodernisependant l’entre-deux-guerresavecl’apparitiondes photos
tandis quelapresserégionalepoursuit sonessor.Après guerre,lepaysage
médiatiqueserenouvelleprofondémentavecle développementde
magazinesdiversifiés,l’essordelaradiodans lesannéescinquantepuisdela
télévisiondans lesannées soixante.
Or,l’épanouissementdes médiascontribue àla diffusiondemodèles
culturelsauxquels n’échappepas lapressesyndicale comme en témoigneLa
Vie ouvrièrequi varetenir notre attention.En outre,pour le PCF comme
pour la CGT active dans lesbibliothèquesd’entreprise,lalecture, arme
idéologiqueparexcellence, estencoreunenjeudans le contexte delaguerre
froide.Enfin, dans le cadre d’unepolitique delecturepublique,remontant
auxannées trente,leprojetde bibliothèques municipalesfait sonchemin
2
pour s’épanouirdans lesannées soixante-dix .Mais la culture demasse,
c’estaussi la diffusiondes romansdans lescollectionsdites «populaires »
dela Belle Époque aveclelancement parFayard en 1904dela«Modern
Bibliothèque»eten 1905 du «Livrepopulaire»dont letirageoscille entre
3
60000et800000exemplaires grâce à des prixattractifs .Dansceprocessus,
unenouvelleruptureseproduiten 1953aveclanaissance duLivre depoche.
Enfin, dès la findesannées quarante,la floraisonde clubsdelivres -duClub
du livre à France Loisirsen passant par le ReadersDigest -a facilitél’accès
au livretoutcomme d’ailleurs lavente delivresdansdegrands magasins.

Cet ouvragepartdonc d’uneinterrogation initiale :dansce contexte,
commentappréhender les lecturesen milieu ouvrier, au-delà des miroirs
déformantsdesdiscoursdesélites ouvrières s’apparentantà des prescriptions
delecture, au-delà desenquêtes quantitatives reposant surdescatégories
socioprofessionnelles,maisdélaissant les individusen lesextrayantdeleur
espacesocioculturel ?
Il n’a d’autre ambition que de fairepartager l’histoire d’unepassionnante
aventureintellectuelle et humaine.
Une aventureintellectuelle d’abord :commenteneffet imaginer un instant
unchercheur, formé àla critiquehistoriquehéritée de« l’écolehistorique
positiviste» où les sourcesécrites tiennent uneplace considérable,selancer
dans lapratique del’histoireorale?Certes,les propos marquantsde Lucien
Febvreont résonné dans monesprit:«L’histoire se fait avec des documents
écrits, sans doute quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire,

1
C.Delporte, Au miroirdes médias,inLa culture de masse en France de la BelleÉpoque à
aujourd’hui,op.cit.,p.307.
2
A.-M.Bertrand,«Le développementdesbibliothèques municipales », dans «L’histoire des
bibliothèques françaises, Promodis, Éditionducercle delalibrairie,1988.
3
D.Kalifa,La culture de masse enFrance,tome1,1860-1930, La Découverte,2001.

1

1

sans documents s’il n’en existe point (…) Donc avec des mots, des signes
(…)Avec tout ce qui, étant à l’homme, sert à l’homme, exprime l’homme,
1
signifie sa présence, l’activité, les goûts et les façons d’être de l’homme» .
Mais sansaucundoutela clé del’explication réside dans le déplacementdu
questionnement:il nes’agit plus seulementde fairel’histoire des
prescriptionsdelecturemaisd’appréhender les lecturesen milieu ouvrierà
partirdelaparoleouvrière.Leglissementdelaproblématiques’estalors
nourriderencontres intellectuelles stimulantes.La conceptualisationd’une
nouvellehistoire delalectureparRogerChartiera focalisémonattention sur
2
les manièresdelire et sur les processusd’appropriation .Au seindela
sociologie delalecture,séduisante a étél’approchequalitative de Martine
Poulaindont l’ambitionest «de dire ce qui se passe entre un imprimé et ses
lecteurs»,«de rendre compte du réseau d’images qui se noue autour de la
3
lecture» .Desenquêtes sur les pratiqueset les représentationsdelalecture
au seindelasociologie dela cultureouvrière et unensemble derecherches
visantà cerner l’appropriation, àla fois matérielle et intellectuelle, des objets
lusau seind’un lectorat ouvrier ontconfirmél’intérêtdel’enquête de
4
terrain .Celle-ci,utiliséeparAnne-Marie Thiesse, a fourni uneremarquable
5
étude des pratiquesdelecturesen milieu populaire àla Belle Époque.Quant
6
à Richard Hoggart,sonenquête ethnographiquee axplicitéles processus
d’appropriationen mettant l’accent surcertaines stratégies telles quela
dissidence,lescepticisme,l’indifférenceou mêmelaméfianceutilisée face à
lapresse àgrande diffusionetaux romansd’évasion.Ilaproposé des
concepts tels que« l’attention oblique»et « la consommation nonchalante»
dénonçantainsi laprétendueinfluence dela culture demasse.
Enfin,l’enquête deterrainestdevenueincontournablepourétudier
l’expérience delecturetellequ’elle estdéfinieparHansRoberJauss, Paul
RicoeuretMichelde Certeau, c’est-à-direunensemble derelationsentrele
7
monde du texte etceluidu lecteur .

1
L.Febvre,Combat pour l’histoire, Armand Colin, Paris,1992,p. 428.
2
R.Chartier,Pratiques de la lecture, Marseille, Rivages,1985;L’ordre des livres.Lecteurs,
auteurs, bibliothèquesenEurope entre XIV etXVIIIesiècle, Aix-en-Provence, Alinéa,1992 ;
Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIVe-XVIII),Paris, AlbinMichel,1996.
3
M.Poulain,Pour une sociologie de la lecture. Lectures et lecteurs dans laFrance
contemporaine, Paris, Éditionsducercle delalibrairie,1988,p. 29.
4
Citons parexemple B.Lahire,«Lectures populaires:les modesd’appropriationdes
textes »,Revue française de pédagogie,nº 104,1993,pp. 17-26.
5
A.-M.Thiesse,Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à laBelleÉpoque,
Paris, Le Chemin vert,1984.
6
R.Hoggart,La culture du pauvre, étude sur le style de vie des classes populaires en
Angleterre, Paris, Ed.de Minuit,« lesenscommun »,1970.
7
H.R.Jauss,Pour une esthétique de la réception, CollectionTel, Gallimard,1978.P.
Ricoeur,Temps et récit,tome III, ÉditionsduSeuil,1983.M.de Certeau,L’invention du
quotidien,tome1, Gallimard,1990.

1

2

Ainsi,la constructiondel’objet historiques’est peuàpeu précisée.Le
premieraxe étudieles pratiquesdelecture comme des pratiquesculturelles
appréhendéesà deuxéchellesdifférentes, celle del’individu maisaussicelle
dela communautéouvrière.Telleune«archéologue des pratiques »,je
tente, àpartirdes «tracesdelectures »émaillant lesdiscours recueillisau
coursdel’enquêteorale, de comprendre comment les pratiquesdelecture de
plusen plus répanduesdanscemilieu ont pu influer sur larecompositionde
la culture des ouvriers.Il s’agitdonc de déterminer lescomposantesdeladite
culture àla foisdans l’évolutiondesoncontenu maisaussidans ses relations
avecla culturepopulaire,la cultureouvrièremilitante et la culture demasse.
Cetaxereposetoutefois surdes présupposésépistémologiques qu’ilconvient
depréciser:une approche descriptive delasociété dans laquelleles objets
culturelscirculent ;une culture des ouvriers inscrite dans unespaceplus
vaste– unespacenon refermésur lui-mêmemaisaucontraireouvertaux
influencesdesautrescultures – une culture donc définiepar sesempruntsà
la cultureprolétaire, àla culturepopulaire et même àla culture demasse; la
reconnaissance delaspécificité dela cultureouvrièrepar sesformesde
sociabilité etd’engagement maisaussi par les processusd’appropriationdes
1
individus .Avecun tel objectif,ilaparufructueuxd’analyserdes pratiques
delecture dans une communautéhomogénéiséepar unensemble de
référencesculturelles (espacelocal,influence du syndicalisme et spécificité
dela culture d’entreprise),une communautéqui seprête aussià des
comparaisons interindividuelles.
Lesecond axe considèrelalecture commeune activité deréception qui
prédispose àl’analyse des processusd’appropriationdes objets lusen
fonctiondel’itinérairesocial,politique etcultureldes lecteurs.Or,le
conceptd'appropriation, aucœurdemarecherche,introduit unevariété
culturelle affinant les représentations souvent stéréotypéesdela culture
assignée àun groupesocialetdoit, au-delà duclivage culturepopulaire
/culturesavante, contribuerà concrétiser lanotionde« polyphonie
culturelle» plus proche delaréalité.
Pour menerà bienceprojet,ila falluentrerdans le champcontroversé de
l’histoireoralepar lalecture d’articles retraçant soncheminementet ses
2
courants .Dans sonapproche anthropologique,l’histoireoralepeuteneffet
êtrel’outildelareconquête delamémoirepardes groupes silencieux ou
témoignerdela culture àun momentdonné.Certes l’histoireoralese
distinguepar lanature del’investigation (l’enquête deterrain),par ses objets
d’étude,par uncertain regardportésur lasociétégrâce àlaméthode
biographique,par laspécificité des matériaux recueillis (des sources orales

1
Cette définitiondoitbeaucoupà M.Perrot, M.Rébérioux, O.SchwartzetM.Verret.Voir
bibliographiegénérale.
2
F.Descamps,L’historien, l’archiviste et le magnétophone, Comitépour l’histoire
économique etfinancière,2001.

1

3

construites par le chercheur) supposant uneréflexionapprofondie et
permanentesur leimps «ensés »del’enquêté etdel’enquêteur.Mais, elle
avivelequestionnement surcequ’est l’Histoire et sur la façonde faire
l’écriture del’Histoire en obligeant le chercheurà expliciter les méthodesde
travail propresàla constructiond’un objet historique.Et surtoutelle est
Histoire àpartentière :ellepartdu questionnement initialdel’historien,
appliquelaméthode dela critique externe et internesur lesdiscours
retranscritset l’analyse.Elle alamême exigence de comparaisonetde
réflexionencroisant les sources oralesentre elles, eten lesconfrontantavec
les sourcesécrites.Elleopèreunemise en ordresusceptible derendre
intelligiblel’objet historique,icides pratiquesdelecturesdans une
communautéouvrière.
Un tel projetaimposé aussi lamonographie.Seule, ellepermetd’insérer
l’examendes pratiques lectoralesdansdes lieuxaussi variés quelasphère
privée,lelieudetravail,l’environnementculturelet politiquequi sontànos
yeuxdesélémentsdéterminants pourcomprendreles liensétroitsentre
pratiquesdelecture etespacevécu.L’espace communal offrejustement la
possibilité d’opérer uncroisemententrel’histoire del’individuet l’histoire
delapolitique culturellemunicipale afinde cerner leseffetsde cette
politique.Il matérialiselarencontre entrel’histoiresociale(c’est-à-direle
mondeouvrier)et l’histoire del’individu.C’estainsi quele choix s’est porté
sur une communautéouvrière à Saint-Étienne duRouvray.Cette commune
industrielle et ouvrière,situéesur larivegauche dela Seine dans
l’agglomération rouennaise, asembléun terraind’enquêteidéal.Eneffet, a
priori, elle a desatouts:géréepardes municipalitéscommunistesdotées
d’unepolitique culturelle dont l’objectif est l’accèsàla culturepour tous,
ellepermetd’examiner les relationsentrele discours municipal sur la
culture,lesactivitésculturelleset les pratiquesculturelles individuelles.
C'estdansce cadreque desentretiensapprofondis ontétémenésdébouchant
sur la constitution progressive d’unéchantillonnage depersonnes
1
susceptiblesde former une communauté delecteurs ouvriers .
Etc’est làquel’aventurehumaine,riche et nouvelle, a commencé.
Progressivement,jesuisentrée dans une communautéouvrière dont j’ai
découvert larichesse deson histoire– histoire du travail,histoire deluttes
syndicales,histoire familiale-etdans laquellej’aicherché à cerner laplace
delalecture :une communauté constituée d’unetrentaine d’hommesetde
femmes syndiquésàla CGT et/ouauPCF,travaillantà La Chapelle Darblay,
usinepapetièrephare de Saint-Étienne duRouvray ouappartenantàla
famille descheminots.
Cet ouvrages’ouvre doncsur les modalitésdel’enquêteorale.J’explicitela
démarchehistoriquepour montrercommentdes problématiques initiales

1
Parceterme,nousdésignons unensemble d’individus partageantdes typesdelecture etdes
manièresdelirespécifiques toutendéveloppantdes modesd’appropriation singuliers.

1

4

peuvent êtreinfléchies par leterraind’enquête et lapopulationenquêtée.
J’exposelaprocédure de constructiond’uncorpusdesources oralesainsi
quel’élaborationdegrillesd’analyses.Jeprésenteleterraind’enquête et
j’offreunepremièreimage de cette communautéouvrièrestéphanaise.
Puis, àpartirdesdiscours ouvriers,jereconstitueles parcours
bibliographiques.J’expliquelesattenteset les investissementsdans la
lecture.Jemontreles modalités matériellesdel’acquisitiondes livresetdes
« gestes »déclenchés parcettepratique culturelletouten identifiantdes
intermédiairesculturels.
Àtravers les troischapitres suivants,j’esquisseunenouvelle approche dela
culture etdelamémoireouvrière en plaçantaucœurdemon objetde
rechercheles représentationset les processusd’appropriation.Jem’efforce
derépondre àlaquestion suivantce :omment un lecteur intègreou non les
objets lusdans son univers mental pourconstruire,modeler ou même
reconstruireses représentations ?
1
Jen’échappe doncpasàuneréflexion sur lanotiondereprésentation .En
effet,je cherche à cernerdes représentations qui sont leproduitd’une
expériencepersonnelle dans laquellelesfacteursémotionnels ont jouéun
rôle.Constitutivesdelapensée de chaqueindividu, ellesfonctionnent selon
des processusde cognition individuels.Maiselles sonten mêmetemps
influencées par les représentations sociales véhiculées par legroupe
(stéréotypes,préjugés, clichés)et pardes pratiquesdelecture.Ainsi,pour les
étudier,ilfautàla foiscerner les processus maisaussi le contenude ces
représentations.
Pourcela,j’aichoisi troischampsd’investigation.Lalecture delapresse
poseleproblème del’appropriationdela culturepolitique etdelaliberté du
lecteurdans la constructiondu mondesocial qui l’environne; lalecture des
romans permetd’approcher les modalitésd’appropriationdela culture
littéraire; lalecture de« livres » sur la Seconde Guerremondiale abordela
questionépineuse dela constructiondelamémoirehistorique dans ses
rapportsaveclamémoire collective,lamémoire des militantset lamémoire
communiste.
Pourchacunde ceschamps,il s’agitde déterminer lesélémentsconstitutifs
des représentations pour lesconfronteraux objets lus mentionnés.C’estdans
ce«décalage» quesontcernés les processusd’appropriation.
Enfin,lelivrese clôt pardes portraitsdelecteurs: dela communauté de
lecteurs on passe alorsaux individus.Mais rien n’empêchelelecteur

1
On peut seréférer utilementàla définitionconceptualiséeparP.Laborie :«Ainsi, intégrées
et reliées, les représentations sociales sont plus que de simples perceptions, plus que des
images, plus que des mythes, plus que des idéologies... mais tout en étant aussi cela, dans des
proportions et selon des hiérarchies changeantes».
P.Laborie,«Histoirepolitique et histoire des représentations mentales »,inHistoire politique
et sciences sociales,dir.D.Peschanski, M.Pollak, H.Rousso, ÉditionsComplexe1991,p.
165.

1

5

impatientde commencer par le dernierchapitrepourappréhender
directement lesdiscoursdes ouvriers sur lalecture et mieuxcomprendreles
individus.
Ainsi, àtravers un regardposé d'abord àl'échelle dela communautépuis se
déplaçant vers l’intérieurdela communautépourenfin pénétrer l’intimité
des individus,j’espèrerevisiter la culture des ouvrierset répondre àla
questiondelaspécificité des lectures ouvrières touten refusantfermement
touteidée d’évaluationculturelle.

1

6

Chapitre 1

À la découverte d’une communauté ouvrière de papetiers et de
cheminots

Ce chapitre apourambitiondemontrercomment, aucoursd’une enquête, a
prisformeune communautéouvrière depapetiersetcheminots inscrite dans
une communequi, devenue,terraind’enquête,s’est prêtée àunerecherche
sur son histoire.Il révèle aussicomment lepraticiendel’histoireoralepeut
infléchir ses problématiques initialesface au terraind’enquête etàla
populationenquêtée etcomment ildoit soumettreles sources oralesàla
critiquehistorique.

Le terrain d’enquête : Saint-Étienne du Rouvray, une commune
industrielle, ouvrière et communiste de labanlieue rouennaise

Dès lepremiercontacten 1991avec G.Gosselin, conseillèremunicipale et
1
responsable dela culture, Saint-Étienne duRouvrayasembléun terrain
d’enquêtepropice au questionnement sur les pratiquesdelecture en milieu
ouvrier:n’est-ellepas unevilleindustriellemarquéepardegrandes
entreprisescommela Cotonnière(entreprisetextile fondée en 1865),les
ateliersdesQuatre-Maresdestinésàlaréparationetàl’entretiendes
machinesàvapeur (créésen 1913) oubienencorelapapeterie La Chapelle
née en 1928quien 1954compteprèsde1200 personnesdont un millier
d’ouvriers ?Unevilleindustrielle dont l’industriereprésente encore63 %
desactivitésen 1982etdont lapopulation ouvrièrelamême année
représente22,3 %delapopulationactive?Uneville communiste depuis
1959 qui, à défautd’un patrimoine architecturalcomme Rouen «la ville aux
100 clochers», estchargée d’unerichehistoiresociale?
Maiscettereprésentationdelaville, àla foisélaboréepar lesédiles
communisteset imprégnant lamémoireouvrièrestéphanaise,va-t-elle
résisteràla confrontationdesarchivesdépartementalesetdes travaux
historiques ?
Pendant l’entre-deux-guerres, SER comprend eneffet troiscommunautés
ouvrières:«ceuxdela Cotonnière»,lescheminotset les papetiers.Elle est

1e
Àla finduXIXsiècle, Saint-Étienne duRouvray,touchéepar leprocessus
d’industrialisationdelarivegauche dela Basse-Seine, connaîtdoncune forteprogression
e
démographique.Alors qu’àla finduXIXsiècle, elle compte3.600 habitants,lerecensement
de1931faitétatde10.741 habitants.Lapoussée démographique est vive aussi pendant les 30
Glorieuses puisque en 1968lapopulation stéphanaises’élève à34.007 habitants pour
atteindre37.530 habitantsen 1975.En 1982,selon l’INSEE elleredescend à32.644eten
1990,l’annéequi précèdele débutdel’enquête, elle compte30733 habitants.
Désormais, au lieudepréciserSaint-Étienne duRouvray,lesigle SER est utilisé.

1

7

un des lieux de la rive gauche où se cristallisent les idées communistes dans
1
le milieu ouvrier.Dès les années vingt, elle compte trois cellules
remarquables par le nombre d’adhérents et l’intensité des activités : la cellule
2
des cheminots , comprenant 1200 membres dont beaucoup vivent à SER, La
Coto réunissant les ouvriers et les ouvrières de la SociétéCotonnière et « le
Métallurgiste »dont les membres travaillent à laFonderie Lorraine et à la
tête duquel figurent des militants syndicaux chevronnés tels que Wenzo (du
syndicat unitaire des métaux),Delisle (syndicat unitaire des cheminots) et
Bienaimé. La municipalité, dotée d’un appareil ronéo, joue un rôle dans la
propagation des idées communistes en reproduisant les journaux des
cellules.
Dès 1919, des militants communistes insistent sur la nécessité d’assister aux
réunions de cellule, espace idéal de l'éducation ouvrière, et de suivre les
prescriptions de lecture.
L’intervention de cet employé des chemins de fer en témoigne : «Il ne suffit
pas de payer des cotisations;il faut venir vouséduquerdansles réunions,
entendre lesorateursduParti, ceuxqui défendent votre cause(...).Ne
jamaislire lesjournauxbourgeoisquitrompentle peuple maislire
attentivementet touslesjoursL’Humanité, le Populaire, les véritables
3
défenseursde la classe ouvrière» .En 1927, il est fortement recommandé
de recruter de nouveaux adhérents, notamment en distribuant gratuitement
tracts et brochures à la sortie des meetings et en engageant les lecteurs à
adhérer au communisme.Et en 1931, « le rayon » de Rouen définit un plan
de travail pour la cellule de Sotteville qui «prévoitdes réunionsde
sympathisantsmaisaussi deslecteursduProlétaire etde L’Humanité pour
organiserle comité de défense, pourfaire desabonnements,tenterdes
adhésionsauParti, organiserlavente dansl’usine, dansla localité à la
criée, parlerdetoutesces tâchesavec ceslecteurs ycomprisles tâches
4
syndicales» .
Et effectivement, la diffusion de la presse communiste progresse dans la
banlieue rouennaise.En 1927, 1620 exemplaires du journalL’Humanitésont
vendus par jour en Seine-Inférieure dont 1300à Rouenetdans larégion

1
Les lettresde commissairesdepolice, conservéesauxArchivesdépartementalesde
SeineMaritime à Rouen sous la cote AD1M etadresséesau préfetdela Seine-Inférieure, apportent
des renseignements sur l’étatd’espritdelapopulation ouvrière et sur les réunions politiques
et syndicales.Elles montrentcombien les militantset lapresse communistesétaient
étroitement surveillés.
2
Ellesesubdivise en 4 parties: Budicumatelierderéparationdescheminsde fer, P.E Atelier
duPetitEntretien, atelierdes machinesdesQuatre-Mareset la cellule delagare.
Lettre ducommissairespécialdepolice adressée au préfet le16 juin 1927 suite à des
instructions officiellesdemandantdes renseignements sur l’organisationduPC et sonactivité
dans larégion.AD1M304.
3
Lettre ducommissaire centralchargé dela centralisationau préfetdu8 février 1919 portant
sur laréuniondu 7février 1919du syndicatdu textile de SER, AD1M 575.
4
Lettre ducommissaire centraldepolice au préfet,16 mai 1931, AD1M304

1

8

1
rouennaise .En 1928, un rapport du commissaire spécial de Rouen au Préfet
2
atteste de la diffusion locale duProlétaire Normand.
Créé en 1925, paraissant le vendredi matin, dirigé par les leaders du Parti à
Rouen, Messieurs Trouillard etCaruel, il est «vendu dans les localités
environnantes de Rouen par les crieurs adhérents à ce parti et qui se
3
tiennent généralement à la sortie des usines» .En 1928, il compte 1575
abonnés tandis que 5504 numéros sont vendus par des militants. Oissel,
commune limitrophe de SER, comprend 31 abonnés, Sotteville 140 abonnés
et SER 61 abonnés dont les noms et adresses figurent dans le rapport de
1928. Or, la diffusion duProlétairecontinue de progresser dans les années
trente :«dès le mois d’avril 1937 le Prolétaire Normand tire à20000
4
exemplaires» cequi correspond à un doublement de sa diffusion.
Parallèlement, le PCFs’enracine dans la banlieue rive gauche.Ilconsolide
ses positions lorsdesélections législativesde1928notammentdans les
cantons ouvriersde Rouenetdonc dans le cantonde Sotteville auquel
appartientSER.Unan plus tard, auxélections municipalesde1929,si sur le
plan régional il sestabilise,il progresse danscertainescommuneset
notammentà SER(+ 22%)avecun programme delutte contrela« guerre
impérialiste»,pour les revendications immédiatesdes travailleurs, contrele
gouvernementd’Union nationale et larépressiondont sont victimes les
5
militantscommunistes .
Puis, dans le contexte delutte antifasciste desannées trente et surfond de
crise économique et sociale,le PCFse développe encore.Lerayon n°46,
englobant lescommunesde Sotteville, SER etOissel (comptant 287
cotisantset 190 sympathisants)dirigéparFernand Déziré(néle28janvier
1886- mouleurauxcheminsde fer), RogerGrelet (néle 8mars
1897chaudronnierauxateliersdesQuatre-Mares)etAnatole Desmousseau (néle
19 mai 1883-sous-chef demanoeuvre auxateliersde La Fonderie), estcité
parmi lesdeuxfoyers les plusactifsdela XIX°région unitaire

1
Rapportducommissairespécial,21 juin 1927, AD1M309.
2
C’esten 1923 queles premières tracesdepropagande communiste apparaissentdans les
rapportsdepolice.À cette date, coexistent trois journaux:LeCommuniste de Normandie,le
Populaire Normand, le Travailleurd’Eure etLoir.Ils sontfondusen un seul pour intensifier
lapropagande :LeCommunisme duNord Ouest(hebdomadairesur 4 pages,grand format
dont l’abonnement s’élève à10Fparan).En 1925,l’organe change detitre :Le Prolétaire
Normand.Il paraît levendredi matin.L’abonnementestde15 F.Leprixau numérode0,30F.
IlestdirigéparRené Lavarde et imprimé à Rouen parM.Desvaces58,rue desCarmes.Les
articles insérés sontécrits généralement parTrouillard, Caruel, Bouthonnieret par les
secrétairesdes syndicatsWentzoetOdette Brière.Endeuxièmepage, figureune chronique
localeserapportantà desfaits particuliers sepassantdans uneusineou unemaisonde
commerceoudans lesdifférentesadministrations locales.
Rapportducommissairespécialde RouenauPréfet,le12 octobre1928, AD1M309.
3
Ibid.
4
E.Labaye,Le PCFen Seine-Inférieure 1929-1939, Mémoire demaîtrise, Université de
Rouen,juin 1978,p. 75.
5
Op.cit.

1

9

de laBasse-Seine. Les deux cellules deBudicum et des ateliers des Quatre
Mares, fortes de 30 et de 40 membres, sont particulièrement dynamiques.En
1935, certains militants communistes jouent un rôle indéniable dans SER :
1
Jean Rivière,HenriDelille(chaudronnier-conseiller municipal), Isidore
Mallet (conseiller municipal,gérantdela coopérative communiste), Auguste
Rouland(chaudronnierauxcheminsde fer), Ollivier (secrétaire ducomité
2 3
deschômeurs) .Sur les 70 membres recensés,lamoitié estconstituée
d’employésducheminde fer, d’ouvriersd’usine etdemanoeuvres tandis
quel’autreplus hétérogènetémoigne delapersistance à SER du monde
artisanal (menuisiers,maçons, ébénistes...), cequicorrespond d’ailleursàla
4
répartition socioprofessionnelle descommunistesenSeine-Inférieure.
Ainsi, au premier tourdesélections législativesde1936,le PCF fait unbond
enavantdans la2° circonscriptionde RouenetG.Déziré arrive endeuxième
5
positionderrièrele DrCrutel (radical) .Etc’estdonc à SERqu’est organisé
le 5mai 1936 un meeting pourfêter lagrandevictoirerépublicaine du 3 mai.
Pourcomprendre cesuccès,ilfaut reveniràl'année1934.
Répliquantàl’activité des liguesd’extrême-droite,lemouvement
antifascisterouennais se constitue.Unegrandemanifestation se déroule à
Rouen le11février 1934auxcrisde‘Abas le fascisme’.Le1er juin 1934,le
comité devigilance antifasciste de Rouen met sur pied aucirque de Rouen
un grandmeeting pour protestercontrelesémeutiersdu 6février.
Le26 janvier 1935,1500 personnesassistentau même endroitàunautre
meetingantifascisteprésidéparG.Dubois tandis quele14 juillet 1935
rassembletous lescitoyensautourdu slogan «pour la défense des libertés
démocratiques, du pain et la paix».Cerassemblement, àl’origine dela
er
constitutionduFrontPopulaire de Rouen le1Août 1935, apour objectif de
luttercontrele fascisme etd’élaborer un programme économique et
financier.

1
Néle14 mars 1901, JeanRivière, cheminot, est un militantcommunistetrèsactif de1924à
1935 date àlaquelleilcessetoute activitépolitique(d’après la biographietirée del’annexe du
mémoire demaîtrise de E.Labaye,op.cit.).
2
Élémentsextraitsdel’enquêteportant sur lasituationduPC dans l’arrondissement suite aux
instructions ministérielles.Lettre ducommissaire depolice de Sotteville-les-Rouen,13
décembre1934, AD1M301.
3
Listeinsérée dansAD1M306.Elle comporteles noms, adresseset professionde 56
membresduPC.
4
Les ouvriersd’usinereprésentent 39 %del’échantillon,puis viennent les salariésdivers,un
grandnombre demarins, cheminots, dockers,un nombre assezfaible d’employésetcadres
moyens (7 %)etenfindesenseignants (3 %) (E.Labaye,op.cit., annexe)
5
Le PCFpasse de2977 voixen 1932à4587en 1936.
Néle14 novembre1910, G.Déziré,ouvrierd’usine, est un militantcommuniste actif :il
devient très vitemembre ducomitérégional,puisaprès le départde Courtade,ilestélu, à26
ans secrétairerégionalde PC enSeine-Inférieure.Auxélectionscantonalesde1937,ilestélu
conseillerd’arrondissementducantonde Sotteville. (E.Labaye,op.cit., annexe)

2

0

1
Or, lors d’une réunion antifasciste à laquelle participentHenriCourtade et
le DrCrutel (députéradical socialiste) naît lasectionduFrontPopulaire de
SERle1er novembre1935.Dynamique, elleorganise denombreuses
réunionsetadressemême des revendicationsà M.Dubois,présidentdu
2
rassemblement populaire enSeine-Inférieure.
Lamobilisationdelapopulation semanifeste aussiàtraversd’autres
comitésd’actions tels quele Comitélocaldelutte contrelaguerre constitué
le26 septembre1933.Ainsi,laréuniondu 4 octobre1933,rappelant les
conséquencesdémographiquescatastrophiquesdela Première Guerre
mondiale, apourbutdesensibiliser lesespritsdevant lamontée dufascisme
etdu nazisme,«deux régimes totalitaires conduisant à la guerre».Unappel
estclairement lancé :«Prolétaires sans distinction d’opinion, hommes épris
d’idéal, femmes qui feront les frais du carnage, ennemis de la guerre et du
fascisme» tandis quelesbuts sont strictementdéfinis:«Faire bloc contre
les menées fascistes et capitalistes qui conduisent inévitablement à la
3
guerre» .
En outre,lapopulationagitenfaveurdes réfugiésespagnols par le biaisd’un
comité d’aide au peuple espagnolformé dès 1936:le27 septembre1938
deuxcents personnesaccueillent la caravane de camionsduSecours
Populairequichargésdevivresetdevêtements se dirigent vers l’Espagne;
ellesécoutent lesdiscoursdes militantsdont lesloganest «Sauvez la paix
en sauvant l’Espagne».
Ainsi,particulièrementdans lesannées trente,l’implantationduPC etdela
CGTréunifiée ainsi quela floraisonde comités,symbolesdelaparticipation
stéphanaise àlaviepolitique,permettentd’identifier unclimat politique et
idéologiquemarqué àgauche.Et pourtant l’année1938, à biendeségards,
est la findes illusions pour les ouvriers stéphanais quidès septembre
participentà des meetingsdeprotestationcontrelesdérogationsàlaloides

1
Né le 19 juillet 1902à Bordeaux, il devient responsable appointé duPC.En 1931, il part
deuxans un URSS‘pour s’initierauxméthodesd’agitation etde propagande moscoutaire’.
Deretouren Seine-Inférieure, il estdélégué duComitéCentral pourlarégion.Conseiller
municipaltrèspopulaire à Petit-Quevilly, ilse présente auxélectionslégislativesen avril
1936.Arrivé entête descandidatsduFrontPopulaire aupremier tour, il doitaffronterau
deuxièmetour, lesocialiste Lebretqui arefusé dese désister. Il estalorsbattude quelques
centainesdevoix.Délégué auRassemblementUniversel pourla paix, il quitte la
SeineInférieure pourParisen octobre 1936, oùilva exercerla profession d’administrateurau
Rassemblement(d’aprèsE. Labaye, op. cit., annexe).
2
Voici lesdemandes:1)pourla défense des revendicationsouvrièresetdeslois sociales
menacées(le coûtde lavie augmentantdansdesproportionsinadmissibles); 2) contre les
fascistes trèsorganisésqui menacentà nouveaule pays ; 3)Devantlesmenaces toujours
constantesdesadversairesdu régime etduRassemblementpopulaire, le peuple doitêtre à
même de conduiresesdestinéesface audanger.»M.Freulard,op.cit. p. 166, dansLa
Dépêche de Rouen,le25septembre1937.
3
Réunion présidéeparCharlesVerdure, employé descheminsde fer, domicilié à SERrue de
Paris.L’auditoire comprend70 personnes.Lettre ducommissaire depolice de SER du5
octobre1933, AD1M319.

2

1

40 heures. Quelques mois plus tard, le préfet de la Seine-Inférieurereçoit
l’ordre d’interdiretouteréunion organiséepar le PCF.C’est,pourde
nombreux militants,l’entrée dans la clandestinité et la déchéance des
conseillers municipauxcommunistesde SER.
Après larupturepolitique desannées noiresdominéepar l’idéologie dela
Révolution nationaleimprégnant lescolonnesduJournal de Rouen,lavie
culturelle de SERoffreun terraind’enquêteidéal.Lieuderencontresde
médiateursculturels, ellepermetdemesurer laréceptiond’uneoffre
culturellevariée.Grâce auxarchives privéesetdépartementales,jepeux
construirel’histoire d’une bibliothèque dela Bataille duLivre,la
bibliothèque Elsa Trioletcréée en 1949 par unemilitante del’Uniondes
femmesfrançaises.Grâce auxarchives municipales,je cernelaplace dela
lecture dans lapolitique culturelle àtravers l’organisationdesfestivals
culturelsdès lesannées 60et la constructionde bibliothèques municipales
dans lesannées soixante-dix.
Enfin,laprésence d’une bibliothèque d’entreprise à La Chapelle, fortement
influencéepar la CGT,poseleproblème deson influencesur les pratiques
delecture dans lemonde des papetiers.

Saint-Étienne duRouvray, communeouvrière et industrielle,témoignantde
traditionsdeluttes ouvrières profondémentenracinéesdans lescultures
communiste etcégétiste,paraîtdoncun terrain idéal pourétudier les rapports
entreles pratiquesdelecture et l’engagement politico-syndical.

Le déroulement de l'enquête ou la prise de conscience
du métier d'enquêteur

Le choixde SER estensuite confirmépar le déroulementd’une enquête
fructueusequi me faitentrerdans une communautéouvrière accueillante et
fière detémoignerdeson histoire etdeses pratiquesdelecture.
Menée entre1991et 1993, àun momentd’ailleurs où on parle dela«finde
la classeouvrière»,monenquêtenes’identifiequepartiellementàla
démarche ethnographique,quieneffet supposeuneinsertion personnelle et
prolongée au seindu groupesocial,uneinsertioncomparable à cellequ’a
menée O.Schwartzdans l’étude d’une communautéouvrière du nord dela
1
France.

1
O.Schwartz,Le monde privé des ouvriers, Paris, PUF,1990.

2

2

Recourant à la méthode «boule de neige», utilisée par Yves Lequin dans
1
son enquête sur les métallurgistes deGqui consiste à former uneivors ,
population enquêtée au fur et à mesure des rencontres, j’ai cherché à
comprendre des individus dans un milieu d’interconnaissances fondé sur le
réseau syndical cégétiste.
Si mes objectifs intellectuels sont clairs, je ne tarde pas à prendre conscience
des difficultés du métier d’enquêteur.En effet, je dois garder un esprit
critique constamment en éveil à la fois face au guide d’entretien, outil
d’investigation susceptible de modifications, face au déroulement de
l’entretien dont je suis partie prenante et enfin face aux résultats produits.
Inscrite dans la durée,l’enquête fondéesurdesentretiensapprofondisde
2
deux voiretrois heures reposesur un guide d’entretien implicite.Construit
pour répondre aux problématiques initiales,ilestbasésurdes repères
familiaux,professionnels,syndicauxet politiques, c’est-à-direleséléments
3
constitutifsdelamémoireouvrière.
Pour qu’unclimatde confiances’établisse,il sembleplusfacile de débuter
lesentretiensàpartirdequelques repèresbiographiques (date denaissance,
milieufamilial,scolarité) puisd’aborder trois thèmes:leparcours
professionnel,les pratiquesdelecture et lesévénements historiques
marquantsdelavie.Jemesitue entrelemodèle biographique favorisant une
richesseinformativemaisaussicompréhensive et lemodèlesociologiquepar
la formulationdethèmes indispensablesauprèsd’enquêtés qui n’abordent
pas spontanément laquestiondes lectures.Jeprends vite conscience de
l’écartentreleguidethématiquequejesuiscenséesuivre et
l’enchevêtrementdes thèmes visible dans lesdiscours.
Prolixes sur lapériode del’enfance etdel’école,les ouvriers lesontencore
plus lorsqu’ils restituent l’atmosphère desateliersde La Chapelle,les
différentesfacettesdu travailet lesconflits sociaux tels lelongconflitde
1983.Aucontraire,les souvenirsdelecturen’émergent quelentement:mais
celanemontre-t-il pas justement leurs représentations minorant laplace de
lalecture dans lequotidien ?
Ainsi, dès les premiersentretiens,leguideparaîtcritiquable.La deuxième
partie, consacrée aux pratiquesdelecture, fournitdes résultatsd’ordre
quantitatifqui nepermettent pasdeprendrelamesure del’appropriationdes
objets luschez mes lecteurs ouvriers.Ellerévèle aussides pratiquesde
lecturetrèsdifférentes (lapresse, desclassiques, des livres sur la Seconde
Guerremondiale) sansfournirde facteursexplicatifs.Parcontre,lamémoire

1
Y.Lequin,«Alarecherche d’unemémoire collective,les métallurgistes retraitésde
Givors »,AnnalesESC,janv/février 1980,pp. 149-166.
2
Voirenannexe.
3
P.Augereau,Les événements dans la mémoire ouvrière,thèse de3° cycle,université de
Nantes,1982 ;colloquele Creusot, Mémoireouvrière,1977, consultable àla bibliothèque du
centre Mahlerà Paris ;M.Verret,«Mémoireouvrière,mémoire communiste»,Revue
française de science politique,vol. 34,nº 3,1984,pp. 413-427.

2

3

de la SecondeGuerre mondiale et la mémoire du conflit social de La
ChapelleDarblay de 1983 deviennent des objets d’études intéressants pour
cerner les processus d’appropriation.
Un deuxième guide d’entretien voit donc le jour. La première partie aborde
trois thèmes : la lecture dans le milieu familial et scolaire, la lecture dans le
milieu professionnel, les types mais aussi les lieux et les temps de lecture. La
deuxième partie porte sur la mémoire et les lectures pendant et sur la
SecondeGuerre mondiale tandis que la troisième se focalise sur la mémoire
du conflit de laChapelle-Darblay.
Cependant, le guide d'entretien, conçu comme un fil directeur implicite, est
indispensable mais non suffisant pour réussir un entretien.Il me fautadopter
unestratégiepourentrerdans la communauté, être acceptée etconstruireune
petiteplace danscet univers.Ilfautaussi réfléchirauxconditionsde
l'entretien, c'est-à-dire aux «effets pervers de l'histoire orale»et prendre
1
consciencequ'effectivement jesuis «partie prenante de l'entretien» .
L'introductiondanscette communauté, fondéesur l’idée denouer un
dialoguerespectueuxdel’Autre,se faitdoncprogressivement.Unelettre
présentant les objectifs générauxdel’enquête et uncontact téléphonique
pour prendrerendez-vous:lepremieréchange alieu.Puis, dans le cadre de
lasphèreprivée,qui permetd'inscrireles pratiquesdelecture dansdes lieux
précisetd'observer lesespacesderangementdes livres,jepratiqueun
premierentretien.
Jemeprésente :professeurd'histoire,jemèneunerecherchesur les
pratiquesdelectureparmidesStéphanais nés pendant l'entre-deux-guerres.
J'insistesur le fait quetoutes les lectures m'intéressentet j'énumèreles
différents typesdelecturepouréviter la focalisation sur les « livres »et « la
littérature».
Lesentretiens se déroulentdonc dans une atmosphère chaleureuse :
pourquoi ?Si jejetteun regard distanciésur lasituationd'enquête et je
2
réfléchis,sur lemodèle des sociologues, aux «impensés»del'enquêtrice
quejesuis,il mesemblequelesenquêtés ontcertainement senticombien la
lecture était unélément importantdans mon propreitinéraire.Ils ont sans
doute compris quejen'étais pas une enquêtriceprofessionnelle et sansêtre
stéphanaise(c'est-à-dire"des leurs") jen'étais pas non plus issue d'un milieu
« intellectuel »pour reprendreleurexpression.Demoncôté,je confesse
volontiers queleurautodidaxiem’a fascinée.
Ducôté desenquêtés,ilfautchercher lastratégie deprésentationetde
constructionadoptée àpartird'unepremièrelecture ducheminementdu

1
D.Peschanski,"Effets pervers",Cahier de l'IHTP,n°21,nov. 1992.
2
Pourapprofondir laquestiondesentretiens,on lira avecprofit: S.Beaud, F.Weber,Guide
de l'entretien, La Découverte,1998;S.Beaud,«L'usage del'entretienen sciences sociales.
Plaidoyer pour l'entretienethnographique»,Politix,nº 35,1996.G.Mauger,«Enquêteren
milieu populaire»,Genèses,nº 6, Déc. 1991.

2

4

discours.Autant la remémoration des souvenirs sur l'enfance se fait
facilement, autant les questions sur les pratiques de lecture déroutent dans un
premier temps. Le silence s'impose alors : des minutes longues pour
l'enquêtrice prompte à remettre en cause le questionnaire et même l'objet de
l'enquête ;des minutes précieuses pour les enquêtés s’interrogeant sur ce
qu’ils doivent dire et sur ce que je suis censée attendre d’ «eux » ;des
minutes constructives pour chercher dans sa mémoire des traces de lecture
(moments de lecture dans des lieux précis, images des couvertures de livres,
souvenirs de héros marquants) d'autant plus qu'il n'existe pas de construction
de discours préétabli sur les pratiques de lecture, devenues pourtant
1
ordinaires .
Passé ce premier moment de silence, les souvenirs émergent dans des cadres
temporels tels que l'enfance et la jeunesse, le temps de l'adulte au travail et le
temps de la retraite, mais aussi dans des cadres spatiaux tels que la famille,
la cité, l'entreprise, et enfin le cadre culturel communal. Passées aussi les
premières expressions traditionnelles telles que «j'avais pas le temps de
lire;j'ai pasbeaucoup lu», les enquêtés laissent entrevoir la construction
d'une image d’eux-mêmes fondée sur la fierté d'appartenir au milieu ouvrier,
une volonté de reconnaissance passant par leur travail à l'usine comme à la
2
maison mais aussi leur appétit de lecture .Et finalement, c'est bien le binôme
«eux» (les autres c'est-à-dire, les patrons, les dirigeants, les riches mais
aussi les intellectuels) et «Nous» (les ouvriers mais aussi les gens du
3
peuple) qui traduit le mieux leur perception du monde .
Au fil de l’enquête, je prends conscience des dimensions du métier
d'enquêteur : écouter pour comprendre le cheminement des idées de
l’interlocuteur ;prêter attention aux connaissances au-delà de la forme
(parfois décousue, hésitante) ; faire approfondir des points en reformulant les
questions plus clairement ; garder toujours en tête la ligne directrice surtout
face à quelques individus regorgeant de souvenirs hauts en couleur et relatés
dans un langage fourmillant d'expressions truculentes ; et enfin faire preuve
de patience et de discrétion pour influer le moins possible sur le discours et
ne pas rompre le processus de remémoration parfois si ténu.

1
A.-M. Thiesse, "Mutations et permanences de la culture populaire : la lecture à
laBelleEpoque",AnnalesESC, 1, 1984, pp. 70-91. M. Naffrechoux, «Des lecteurs qui s'ignorent »,
Bulletin desbibliothèquesdeFrance, tome 32, nº 5, 1987.
2
Cet appétit de lecture est donc une singularité qu'ils affichent et certainement une des raisons
pour lesquelles ils ont accepté l'entretien. Voir à ce sujetGérard Mauger, «Enquêter en milieu
populaire »,Genèses, nº 6, décembre 1991, pp. 125-143.
3
On peut faire le rapprochement avec R.Hoggart,La culture dupauvre, Ed.Minuit,1970.

2

5

Une communauté ouvrière de papetiers et de cheminots

L’approche générationnelle montre qu’un enquêté seulement, est né avant
1910, quatre dans les années dix, seize dans les années vingt, cinq dans les
années trente, et deux dans les années quarante.Ainsi, la moitié de notre
communauté, née dans les années vingt, a été marquée pendant sa jeunesse
par les problèmes économiques et sociaux des années trente et par la
1
SecondeG.uerre mondialeElle s’inscrit donc dans la «génération
singulière» définie parG. Noiriel, c’est-à-dire une génération fixée par «la
stabilité des bastions industriels entre 1930 et la fin des années 50»,
exposée aux «événements allant de la crise des années 30 à la guerre
froide », «formée pour l’essentiel de travailleurs qualifiés» et exerçant
« parl’intermédiaire des organisations communistes son hégémonie sur le
2
monde du travail jusqu’en 1960-1970» .
Effectivement, l’observation des lieux de naissance confirme la stabilité de
la population ouvrière dans SER puisque la majorité des personnes
interrogées sont nées à SER, mais elle révèle aussi les migrations de travail
e
enFsiècle.rance pendant la première moitié du XXEn effet, quatre ouvriers
sont d’origine espagnole, deux d’origine belge, trois viennent de régions
françaises (Basse-Normandie,Haute-Marne, Bretagne).L’immigrationa en
effetcontribué àl’augmentationdelapopulation stéphanaise comme
l’attestent les sources municipales.Mais surtout laprésence d’Espagnols
dans la communautéouvrièrestéphanaise asansdoutestimulél’intérêt pour
laguerre civile espagnole et laprise de conscience del’inquiétantemontée
desdictaturesenEurope.
Les 2/3 sontdes hommes.Ouvriersàlapapeterie de La Chapelleou
cheminots,ilsappartiennentà deuxcommunautés ouvrières mais sont unis
par leurengagement politico-syndical.L’engagementdes ouvriersde La
Chapelle àla CGTn’est pas surprenant puisquequ’elle a été etest toujours
3
bien implantée dans lesecteurdu papier-carton .Deplus,ilcorrespond à

1
Nous sommesbienen présence d’unegénération tellequ’elle estdéfinieparM.Devrièse :
«Pour qu’un degré soit franchi entre cette potentialité de génération et une génération
affective, il faut en effet que se crée un lien entre ces individus égaux en âge : qu’ils partagent
une destinée commune (même unité de temps, de lieu, de culture), qu’ils expérimentent les
mêmes problèmes historiques concrets;qu’ilsparticipentà descourants sociauxet
intellectuelspropresà leur société età leurpériode qu’ilsaient une expérience active ou
passive desinteractionsdesforcesqui créent unesituation nouvelle»,ou parJ.-P.Azémaqui
privilégienotamment le conceptd’événement:«Età monsens, ce n’estpas tantl’âge que
l’ampleurde l’exposition à l’événementqui importe.(...) Il asurtoutmarqué ceuxquivivaient
alorsleurjeunesse, période aussisensible qu’une plaque photographique», J.-P.Azéma,
«La clégénérationnelle»,op.cit.,p 6.
2
G.Noiriel,Lesouvriersdanslasociété française, XIX°-XX°.,Le Seuil,1986.
3
D.Labbé,«Le déclinélectoraldela CGT»,RevueCommunisme,nº 35/37,1994.Dans le
tableau sur l’audience dela
CGTparbrancheséconomiquesauxélectionsdesCE(1990

2

6

l’accroissement des effectifs de laCGT à la Libération, appelé à juste titre
«la ruée syndicale» parDominique Labbé (30% des salariés étaient des
adhérents à laCGT). On ne peut qu’être frappé d’ailleurs par la fidélité de
ces ouvriers à ce syndicat puisque retraités, ils ont adhéré au syndicat des
retraitésCGT de LaChapelle, participé aux réunions deux fois par mois et
même diffusé un journal.Ils ontcontinué à analyser le contexte économique
et social toutendéplorant le déclindela CGT etdemanièregénéralele
manque de combativité des jeunes générations qui,seloneux, acceptent la
perte desacquis sociaux gagnés par leurs pères.
Au seinde cetensemble d’ouvrierscégétistes, deuxcercles se dessinent:le
premier,minoritaire, constitué d’ouvriersadhérentsdont l’engagementest
surtout lié au lieudetravail (La Chapelleou la SNCF)dans lequel la CGT
est puissante et influente; le deuxième,majoritaire, appartientau
1
syndicalismepolitique endéveloppemententre1948 et 1952 .Ilestcomposé
demilitants qui ontacquis uncertain prestige auprèsdeleurscamarades par
« leur parole»,leur sensdela combativité,leurcourage face au patronatetà
l’État.Certains ontaussi milité dans les rangsduPC.Là,l’engagement
change denaturesortantducadre del’entreprisepourdonner lieuàune
réflexionéconomique et socialeplus large.Enfait, cetteosmose,qui,selon
2
D.Bernard etD.Labbé, constituel’originalité dela CGT , a étéparfaitement
traduitepar undes ouvriersenquêtés:«Moi, je suis devenu militant
syndicaliste parce que j’étais militant communiste. Je pensais qu’il fallait
que j’aide les camarades de travail à obtenir de meilleures conditions de
travail, de salaire... Il y a des gens qui sont venus au PCà force de côtoyer
les communistes dans les syndicats.D’autres ont reproché aux militants
communistes d’être devenus des militants syndicaux.... parce que par leur
activité communiste, ils étaient très connus des travailleurs... donc les
3
travailleurs les élisaient » .
Leurentrée auPCs’estéchelonnée de1934à1983, c’est-à-dire àune
époqueoùcepartiestà dominanteouvrière.Les ouvriers ontexpliquéleur
adhésion par l’espritderévolte deleurfamille,maisaussi par lesconditions
detravailet le contextepolitique del’entre-deux-guerres.Écoutonsainsi
MonsieurJ.:«J’ai été placé très jeune. J’avais des idées parfois très
avantgardistes qui ne valaient rien du tout d’ailleurs. Ma femme militait, était
beaucoup plus en avance que moi, elle avait un bagage que je n’avais pas,
elle aurait pu être institutrice (...)Avec elle, j’ai appris beaucoup.C’est
comme ça qu’on a milité ensemble aux JeunessesCommunistes et puis en

1991)en pourcentage des suffragesexprimés,(p. 78), dans lesdix meilleuresbranches,le
papiercarton sesitue en tête avec42,1 %.
1
G.Groux, R.Mouriaux,LaCGT, crises et alternatives,Ed.Economica,1992.
2
D.Bernard, D.Labbé,«La CGT,uneorganisationencrise»,Communisme,nº 35/37,1994.
Lesauteurs soulignent:«l’originalité de laCGT réside dans l’appartenance à la société
communiste et dans son osmose avec le PCF»,p. 118.
3
M.E,1° entretien.Pour plusde détails voirenannexeletableaudela communautéouvrière.

2

7

1936, les grandes grèves auxquelles j’ai participé. Les manifestations à
Rouen avec la police à cheval, ça marque et ça fait un déclic parmi les
1
jeunes !C’était tellement dur à l’époque, les choses que l’on a pu voir !» .
Là, les conditions très dures de son apprentissage, la rencontre d’une jeune
militante et le poids de l’événement ont donc joué un rôle considérable.
L’engagement de cet ouvrier devenu cheminot a été d’ailleurs exemplaire
puisque après avoir milité aux JeunessesCommunistes il est devenu
responsable de la région ouest du syndicatCGT puis conseiller municipal de
Sotteville.Ilconfirme aussi l’osmose entrele communismesyndicalet le
2
communisme communaunl ;eosmoseréellepuisquetous les ouvriers
cégétistesayantappartenuauPCFontété élusconseillers municipaux
confirmantainsi «l’ouvriérisation »ainsi quel’enracinementduPartidans
lagestion municipale.
3
C’estdanscemilieu queonze femmes (seulement ) participentàl’enquête.
Troisd’entre elles seulement ont travaillé àl’extérieur:l’une àl’hôpitalde
SER,laseconde àla SACEM et latroisième àla bibliothèque de La
Chapelle.Lesautres, femmesdepapetiers,n’ont paseud’activité
professionnelle.Dans les intersticesdes tempsconsacrésaux tâches
ménagèresetéducatives, elles ont pris letempsdelire.Moins nombreux,les
discoursdesfemmesd’ouvriers sur lalecturerevêtent néanmoins un grand
intérêtdans lamesureoù ils sontcertainement moins influencés pardes
« modèles »delecturesyndicale.Plus intimistes,ils révèlent souvent mieux
les relationsétroitesentrelelecteuret l’objet lu.
Enfin,lamajorité delapopulationenquêtée aobtenu le certificatd’études
primairesdans lesécoles publiquesde SER,soitàl’école JeanJaurès (école
des garçonsde SER),soitàl’école JulesFerry (école desfilles).Pources
générations,l’acquisitionde ce diplôme a constituéunerupture dans leur
vie.Ilamarquél’arrêtdelascolarité et l’entrée dans lemonde du travail
puisquelesconditions modestesdeleurs parentsbloquaient lapoursuite des
études.Ainsi ilest possible de comprendre enfiligrane dans leursdiscoursà
la fois une forme de frustrationet lavaleur symbolique accordée àl’école,
auxétudesetaux livres,outilsdela connaissance etdela culture.Ilest
possible ausside comprendrepourquoi ilsaffichent un telappétitdelecture
etaffirment sifièrement leurautodidaxie.Mais,n’oublions pas non plus que
l’obtentionde ce diplôme acquis seulement par lamoitié desélèves vers

1
M.J,1° entretien.
2
À cetégard, D.Bernard etD.Labbé évoquent leterme de« parenté»entrele communisme
syndicalet le communisme communal.
3
Peude femmes ont voulu participeràl’enquête.Les motifsdeleur refus sont variés:peur,
sentimentd’inférioritésetraduisant par laréitérationde cetargument «Je n’avais pas le
temps de lire», cequi souvent,netraduit pas laréalité.

2

8

1930 dénote des compétences de lecture et un capital scolaire non
1
négligeables .
On ne pourrait clore le portrait de cette communauté sans évoquer les
éléments constitutifs d’une forte identité ouvrière.Celle-ci repose sur la vie
dans les cités ouvrières marquée par la sociabilité, la solidarité et l’entraide.
Ainsi, voici comment Monsieur O. parle de l’atmosphère dans la citéHenri
Apt (dernière cité construitepar la Cotonnière):«Si je vous disais le fond de
ma pensée, ma femme m’appuierait : c’était superbe du point de vue de la
mentalité des gens (...) Là, où on habitait, ma femme et moi, il y avait 34
logements (...) Il y avait juste une rue de 5 à 6 m, les gens bavardaient au
bout des barrières».Ilévoque aussi lasolidarité du quartierdans lemalheur
:«Pratiquement, tous ceux qui habitaient là étaient des gens qui avaient été
licenciés. Ils étaient en quelque sorte unis dans le malheur».MonsieurL.:
«Tout le monde se connaissait. (...) Tout le monde vivait ensemble et on
savait tout ce qui se passait chez l’un et chez l’autre ! Tout le monde vivait
dehors ! Il y avait les cours».
Qu’ils soient papetiers oucheminots, ces ouvriers sont viscéralement
2
attachésàleur lieudetravailassimilé àun lieude camaraderie, desolidarité
etdepartage.Les papetiers,parexemple, donnent unevisionde La
Chapelle, colorée d’une forte charge émotionnelle.Dansceregistre,les
témoignagesabondent.MonsieurO.:«J’ai trop de bons souvenirs. Vous
savez dans l’atelier où j’étais, il y avait 100 personnes (...), les bureaux
étaient surélevés, il y avait des bastingages comme sur un navire et bien on
regardait...Ça grouillait, les gars..».
Ildéclare encore :«Moi, j’ai vécu les plus belles heures de ma vie
làdedans... et je ne peux pas l’oublier. Les cheminées sont là.»La fierté
d’avoirappartenuàunetelle entreprise est souvent perceptible :«Et c’est
3
vrai, qu’on était enviéparce qu’on a été, je le dis, la meilleure entreprise de
France.(...) LaChapelle existe parce qu’il y a eu des gens qui ont travaillé
dedans, qui ont aidé à son renom.Elle était à nous. On en a sué. Les enfants
de laChapelle, une corporation».Là,l’identificationàl’entreprise est
manifeste.Mais letravailestaussiassocié àl’activitésyndicale :«Mais
vous savez, il a fallu en déverser des flots de paroles !Et dans le bruit des

1
Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation enFrance, dir.L.-H.Parias,tome IV,
L’École et la famille dans une société en mutation, A.Prost, Nouvelle Librairie,1981,pp
211-213.
2
VoirA. -M.Thiesse,"Organisationdes loisirsdes travailleurset tempsdérobés
(18801930)",L'avènement des loisirs, dir.A.Corbin,2001, Flammarion.Elle évoquela difficulté
pour lesclasses populairesàparlerdeloisirset parcontrel'importance deleur travail:
«Parce qu'il est la seule justification valorisante de l'existence, le travail prend, dans la
représentation que les classes populaires ont d'elles-mêmes, une place prééminente»,p. 319.
3
M.S., à cepropos, ditaussi:«La seule question, c’est le problème de salaire.C’est ce qui
m’a fait choisir car les conditions de travail sont difficiles et puis aussi l’ambiance et les
hommes qui étaient présents à l’époque.Beaucoup de fraternité. Malgré le travail dur, il y
avait une bonne ambiance de travail.Ça aide. »

2

9

machines, c’était pas toujours facile ! (...) Il fallait que je fasse 8 bobines
aussi et qu’en même temps j’aille prêcher à droite et à gauche. -C’est
amusant que vous utilisiez le terme prêcher ? -Bah oui ! Mais je n’ai jamais
prêché dans le désert. »
Tous prennent un plaisir évident à retracer leur carrière et à décrire, autant
par la parole que par le geste, leur travail.C’est ainsi qu’un ouvrier relate le
fonctionnement du parc à bois de LaChapelle, un autre la fabrication de la
pâte à papier : «On part d’un rondin et on fait de la pâte. Il faut que la pâte
soit bien défilmée.C’est plus au feeling.Ça s’apprend plus sur le tas même
encore maintenant. Il faut des données mécaniques, physiques et chimiques
1
aussi(...) ».Quant à Monsieur M., cheminot, il décrit ainsi l’atelier de
réparations des locomotives de Sotteville : «Là aussi c’est vaste...C’est une
petite usine sur place. Il y a la partie robinetterie, la partie chaudière, la
partie foyer (...) La loco arrivait le matin à 6h et à midi elle repartait. On
nous donnait des bons de travail et on devait faire la réparation avant que la
locomotive reparte en service.C’était assez vivant.C’était sale. Il y avait
une bonne ambiance et ça se passait bien. Même entre jeunes et vieux parce
qu’il y avait les anciens qui nous apprenaient (...)Et dans l’ensemble, ça se
passait très bien. Moi, j’en garde un bon souvenir».
Grèves et conflits sociaux imprègnent également leur mémoire.Dans
l’enfance, la persistance du chômage, après la fermeture de laCotonnière, a
laissé des traces : «Vous savez, il y a des souvenirs qui nous restent
gravés...Dans le questionnaire que j’ai lu... Qu’est-ce qui vous a le plus
marqué ?Ça peut paraître bizarre, c’est le mot chômage parce que j’ai
2
toujours connu mes parents chômeurs. »
Mais surtout le long conflit de 1983 à LaChapelleDarblay, moment vécu
intensément par les ouvriers papetiers, y compris par les retraités, est une
référence constante dans leurs discours.
Suscitant une forte émotion, il cristallise tout un ensemble de valeurs
(solidarité, entraide, union contre le patron) et de pratiques (réunions,
meetings, manifestations mêlés étroitement à la lecture de la presse, de tracts
mais aussi à leur écriture, et enfin l’expérience d’autogestion) qui au-delà de
leur esprit de résistance témoignent d’une volonté « d’exister », d’un besoin
de reconnaissance et d’une fierté née de leurs «éclatantes »actions.
Cependant, ce conflit est aussi à l’origine de profonds traumatismes
notamment parmi les ouvriers qui, malgré leur engagement dans la lutte, ont
été licenciés et ont perdu tout ce qui faisait leur identité : l’usine, le travail, la
communauté de copains, c'est-à-dire les liens sociaux indispensables.
E».années noiresnfin, cette communauté ouvrière porte l’empreinte des «
En effet, pour les générations des années dix, vingt et trente, les années
1939/1945 ont occupé six années de leur enfance ou de leur jeunesse.

1
M.S., 1° entretien.
2
M. O, 1° entretien.

3

0

Elles se souviennent de la pesante occupation allemande dans la région
rouennaise, des bombardements traumatisants de Sotteville-les-Rouen en
1944, des difficultés de ravitaillement et enfin des restrictions des libertés
qui posent justement le problème de l’information donc celui de la lecture
des journaux.Ainsi, d’une part, leur vécu explique la prégnance de leurs
souvenirs sur la SecondeGuerre mondiale, d’autre part, a posteriori, une
volonté de compréhension (au sens le plus fort du terme) de l’événement
s’est enracinée au plus profond d’eux-mêmes, se traduisant par une
inlassable recherche documentaire et un appétit de lecture sur cette période
1
historique qu’on ne soupçonnait pas au début de l’enquête.

Cette communauté ouvrière, caractérisée par la part importante de la
génération des années vingt, peut cependant être utilement comparée à
d’autres générations.Elle est dominée par les papetiers de LaChapelle
Darblay mais la présence de cheminots induit des rapprochements fructueux.
La force de l’engagement politique et syndical (au PCFet à laCGT) pose
une question primordiale : en quoi l’engagement a-t-il induit des pratiques de
lectures spécifiques ?Comment a-t-il pu influer sur les représentations des
lectures, mais aussi sur celles de la SecondeGuerre mondiale ?
Enfin, elle est soudée par la spécificité d’une mémoire ouvrière forgée sur un
vécu commun qui repose sur un événement fondateur, l’expérience
traumatisante de la SecondeGuerre mondiale, et un événement plus récent,
la participation au conflit social de 1983.

Les problématiques s’affinent avec la construction
du corpus de sources orales

Ilestdoncpossible dereconstituer les pratiquesdelecture de cette
communauté desannées trente ànos jours, c’est-à-diresur un temps long, et
de déterminer les intermédiairesculturels qui ontfacilitéles pratiquesde
lecturepour répondre àunequestion primordiale :quand, comment, dans
quels lieux s’opèrelarencontre entreles ouvrierset les objets imprimés ?
Àl’écheloncollectif,je cherche à comprendre comment les médiateurs
culturels ont influésur les pratiquesdelecture des ouvriers toutau longde
leur vie.Tandis quel’universfamilial poseleproblème delatransmission ou
nond’uncapitalculturel,l’écoleintroduit laquestiondelanature dela
culture diffusée.Lemonde du travail,quantàlui,permetdemesurer
l’influence des organisations ouvrières sur les pratiques, en particulier par le

1
Dans lepremier guide d’entretien,jeposais unequestiond’ordretrès général sur lamémoire
desévénements pour nepas influencer lesenquêtéset jem’attendais plutôtà desévénements
tels queles guerresde décolonisation (en particulier laguerre d’Algérie) oubienMai 68.

3

1

biais d’une étude des militants culturels, mais aussi d’analyser la réception
de la politique de lecture menée par laCGT et donc d’évaluer l’écart entre
les initiatives des militants et les usages privés de la culture. La politique
culturelle de la municipalité communiste et la bibliothèqueElsa Triolet, fille
de laBataille du Livre menée par le PCF, posent la question de l’influence
de la culture communiste dans les prescriptions de lecture.
Àl’échelon individuel, je peux restituer des moments d’intimité, c’est-à-dire
faire vivre ou revivre des micro-univers culturels en brossant des scènes de
lecture dans le milieu familial ouvrier tout en cherchant à répondre à une
question primordiale : doit-on conclure au rôle déterminant du milieu ou
bien la pratique de la lecture, souvent intensive ou tout au moins chargée
1
d’une valeur symbolique, s’explique-t-elle davantage par l’individu ?
Enfin, on peut se demander si l’étude des pratiques de lecture révèle
l’homogénéité ou l’hétérogénéité de cette communauté ouvrière.Au
préalable, il faut analyser les types de lecture, les manières de lire, les
parcours lectoraux pour reconstituer des univers culturels individuels. Puis
favorisant l’hypothèse d’une hétérogénéité, il convient alors de mettre en
évidence les critères de différenciation déterminants : la distinction entre des
pratiques de lectures féminines et des pratiques de lectures masculines?
L’engagement syndical et/ou politique? Ou bien encore les attentes
individuelles des lecteurs ?
Parallèlement, j’espère comprendre comment s’opèrent les processus
2
d’appropriation des lecteurs ouvriers. Pour les cerner concrètement, j’ai
retenu deux pistes de recherche. La première consiste à étudier les processus
d’appropriation des informations d’un journal. Pour cela, j’examine le rôle
du journal dans la formation de l'opinion des lecteurs.Dans cette
perspective, le conflit de la papeterie LaChapelleDarblay de 1983, en tant
qu'événement fort, fournit un exemple intéressant pour voir émerger les
attitudes ouvrières face aux journaux et poser plus largement le problème de
la réception de la presse militante. La seconde piste doit apporter des
réponses sur la façon dont s'est opérée au cours d’une vie l’appropriation
d’une culture littéraire en milieu ouvrier.Elle conduit à une étude
comparative entre, d’une part, les références culturelles et les goûts
littéraires des lecteurs et d’autre part, le contenu des rubriques littéraires de
La Vie ouvrière,considérée là comme un intermédiaire culturel.Enfin,
empruntant une troisième et dernière piste, je peux cerner, à la croisée des

1
On retrouve une problématique analogue dans le livre deB. Lahire,Tableaux de famille,
heurs et malheurs en milieux populaires,HautesÉtudes/Gallimard/Le Seuil,1995.Il montre
aussidans le champdes sciences sociales undéplacementdel’intérêtdeschercheurs, des
structures vers les individus.
2
Jemeréfère àlanotiond’appropriationdéfinieparR.Chartier:«Chaque lecteur, à partir
de ses propres références individuelles ou sociales, historiques ou existentielles, donne un
sens plus ou moins singulier, plus ou moins partagé, aux textes qu’il s’approprie», R.
Chartier,Pratiques de lecture,ÉditionsRivages, Marseille,1985,p.8.

3

2

divers objets lus que sont les journaux, les livres et les revues, le rôle de la
lecture dans les représentations de la SecondeGuerre mondiale.C'est une
entreprise passionnante qui pose avec force la question de la construction de
1
la mémoire historique .
C'est aussi une entreprise complexe puisque les discours mêlent et
entremêlent souvenirs personnels de la SecondeGuerre mondiale, souvenirs
2
de la lecture de journaux et souvenirs de livres lus sur le sujet .Elle suscite
d’ailleurs une réflexion sur la nature de la mémoire ouvrière : une somme de
3
mémoires ouvrières individuelles ou bien une mémoire collectivesur la
SecondeGuerre mondiale ? Une mémoire collective ouvrière ou une
mémoire communiste ?

Des sources orales soumises la critique historique

Au fil de l'enquête, j’ai donc collecté un corpus de sources orales au sens où
Danièle Voldman l’a défini dans la typologie des statuts des témoignages,
c’est-à-dire «le matériau recueilli par un historien pour les besoins de sa
recherche en fonction de ses hypothèses et du type de renseignements qu’il
4
lui semblait nécessaire de posséder» .
Utiles pour comprendre les pratiques de lecture en milieu ouvrier, les
sources orales posent à l'historien trois questions essentielles.
La première porte sur les modalités de la convocation de la mémoire
ouvrière pour constituer des documents oraux susceptibles de procédures de
traitement comparables à celles des sources écrites. La réflexion sur les
guides et le déroulement des entretiens y a déjà répondu.

1
P. Joutard,Ces voix qui nous viennent du passé,Hachette,1983.P.Massa,La mémoire
historique de la presse ouvrière à l’époque duFront Populaire,Mémoire demaîtrise, dir.
A.Prost. ;P.Augereau,Les événements dans la mémoire des ouvriers,1981 ;M.Halbwachs,
La mémoire collective, PUF,1968;M.Verret,Chevilles ouvrières, LesÉditionsde
l’Atelier/Éditions ouvrières, Paris,1995.M.-C.Lavabre,Le fil rouge. Sociologie de la
mémoire communiste,Pressesdela FondationNationale des sciences politiques,1994.
2
Cetteréalitén’estd’ailleurs pasétonnante, Dominique Veillonécriteneffet quele
document oral «se présente comme une sorte de patchwork juxtaposant du vrai, du vécu, de
l’appris et de l’imaginaire» ;D.Veillon,«La Seconde Guerremondiale àtravers les sources
orales »,p.53,Cahier de l’IHTP,nº 4,juin 1987.
3
Mémoire collective définie ences termes parH.Rousso:«Ensemble des manifestations qui
non seulement révèlent, donnent à voir, à lire ou à penser la présence du passé (...) mais qui
ont pour fonction - ou simplement pour effet- de structurer l’identité du groupe ou de la
nation, donc de les définir en tant que tels ou de les distinguer d’autres entités comparables.
Ces manifestations peuvent être observées à l’échelle de groupes restreints (familles, partis,
associations etc), à l’échelle de la Nation tout entière (en ce cas on peut parler de mémoire
nationale) (...)».H.Rousso,«Pour unehistoire delamémoire collective :l’aprèsVichy »,
Cahier de l’IHTP,n°18,juin 1991,pp. 163-185.
4
D.Voldman,«Définitionset usages »,Cahier de l’IHTP,nº 21,nov 1992.

3

3

La seconde touche à la pertinence des discours recueillis lors de l’enquête
pour rendre compte des pratiques de lectures ou autrement dit des rapports
entre les pratiques discursives et non discursives.Àpart quelques moments
« dérobés »au cours desquels j’ai pu observer des manières de lire et de
feuilleter les journaux, c’est à travers le prisme «déformant »des discours
que j’ai reconstruit des pratiques de lecture. J’ai donc conscience de certains
décalages dus à la mémoire mais aussi à l’image que les ouvriers ont voulu
donner d’eux-mêmes. J’ai en effet plutôt été confrontée à un phénomène de
sous-estimation :tous les livres n’ont pu être mémorisés. Par contre, ceux
qui ont été mémorisés, les plus marquants, ont été lus selon toute
vraisemblance et reflètent la personnalité des interviewés.Cependant, même
s’il s’agit davantage de l’histoire des représentations des pratiques de lecture
que de l’histoire des pratiques elles-mêmes, les décalages entre les discours
et les pratiques peuvent être dépassés en analysant la manière dont le
discours organise ces pratiques : c’est l’objet de l’analyse.
Je me suis en effet interrogé sur la préconstruction des discours ou autrement
dit sur les présupposés du discours des ouvriers sur la lecture: de quels
éléments a dépendu ce discours en train de se créer? Quels ont été les
principes internes de cohésion du discours ?
C’est ainsi que commence la critique du document.En effet, autant l’histoire
orale est spécifique par sa méthode d’investigation qu’est l’enquête de
terrain puisqu’elle suppose effectivement l’intervention de l’historien dans la
construction des sources orales, autant, elle se rapproche de la méthode
historique « positiviste » lorsqu’il s’agit de cette étape.
Dans un premier temps, correspondant au temps de silence déjà évoqué,
aucune construction de discours sur la lecture n’existe.Individuelleset
intimes, et mêmesielles sont l’occasionde discussionsenfamille,les
pratiquesdelecturen’ont pasdonnélieuàla constructiond’undiscours
restituant leurévolutiondel’enfance àl’âge delaretraite.D’ailleurs la
sociétésollicite-t-elle cetype d’exerciceintellectuel, c’est-à-dire ceregard
1
portésur les pratiquesdelecture?Non, alors qu’ellequestionne aisément
sur latrajectoirescolaireou le déroulementd’une carrière.

1
Ilestd’ailleursfrappantde constater queles réflexions sontanalogues pour lepublic bien
différentapriori que constituelemonde étudiant.Eneffet, dans lelivreintituléLes étudiants
et la lecture,lesauteurs notent quelalecture«demande une remémoration tout à fait
inhabituelle, puisque personne n’a de raisons de quantifier ses propres lectures, ni en unités
d’objet (combien de livres ai-je lus le mois dernier ?), ni en temps (combien de temps ai-je
consacré à lire chaque jour ?) ni en typologie des supports (quelle a été la part respective des
livres, des revues, des magazines, des journaux ou autres écrits)».Or lesdifficultés sont
d’autant plusaccentuées qu’au lieud’un publicjeune,j’interrogeais unensemble de
personnesâgées, dont ni lascolarité courte,ni l’environnementéconomique et social n’ont
facilité, apriori,lapratiquelectorale.
«Lectures pratiquéeset lecturesdéclarées »,réflexionsautourd’une enquêtesur les lectures
d’étudiantsenIUFM, A. -M.Chartier, J.Debayle, M. -P.Jachimowiez,inLes étudiants et la
lecture,dir.E.Fraisse, PUF,1993.

3

4