Les légitimations de l
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Les légitimations de l'esclavage et de la colonisation des Nègres

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Description

Pourquoi et comment les crimes des déportations esclavagistes massives et des colonisations commis à l'encontre des Nègres, qui durent depuis le VII siècle et se poursuivent encore, ont-ils pu être si facilement occultés et oubliés en Afrique, en Orient et en Amérique, tant par les victimes que par les agresseurs ? Cet ouvrage propose quelques repères essentiels à la compréhension des processus de légitimation de cette mise en esclavage et de cette colonisation des Africains au sud du Sahara et ailleurs.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 113
EAN13 9782336272016
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Points de vue
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga-Akoa
Déjà parus
Emmanuel KENGNE POKAM, La France et les États-Unis au Cameroun , 2009.
Raphaël BINDARIYE, Le bonheur d’un couple. De vingt à quatre-vingts ans, 2009.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Relever les défis électoraux en Afrique, 2009.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Nés après les indépendances, 2009.
Viviane GNAKALE AGNERO, Crise ivoirienne. Se projeter au-delà des présidentielles, 2009.
Théodore OTTRO ABIE, De l’union africaine à un État fédéral africain, 2009.
Etienne-Marcelin NGBANDA-BANDOA, Ces jeunes-là, 2009.
Anselme MACKOUMBOU-NKOUKA, Un général dans la tourmente : la guerre du 5 juin 1997 au Congo, 2009.
SHANDA TONME, La France a-t-elle commis un génocide au Cameroun ? Les Bamiléké accusent, 2009.
SHANDA TONME, Jeux et enjeux des Etats dans l’ordonnancement géostratégique planétaire, 2009.
Alfred MBUYI MIZEKA, Du village aux amphithéâtres. Itinéraire d’un universitaire africain, 2009.
Michel NKAYA, Pour une approche endogène du développement au Congo-Brazzaville, 2009.
Jean-Baptiste SOUROU, Jean-Paul II : Pape blanc et Africain, 2009.
Janis OTSIEMI, Guerre de succession au Gabon, 2009.
Mohamed Lamine GAKOU, Afrique subsaharienne et développement de l’Asie de l’Est, 2009.
Les légitimations de l'esclavage et de la colonisation des Nègres

Yaya Sy
© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296111431
EAN : 9782296111431
Sommaire
Points de vue - Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga-Akoa Page de titre Page de Copyright Dedicace BELIA POU CEZE INTRODUCTION GÉNÉRALE CHAPITRE 1 - Terminologie, points de vue, définitions et repères chronologiques CHAPITRE II - Les grandes phases de « contact » entre l’Afrique et le monde extérieur depuis le VII e siècle CHAPITRE III - Nature, rôles sociaux et historiques des idéologies CHAPITRE IV - L’esclavage en Afrique subsaharienne CHAPITRE V - Les déportations arabo-musulmanes CHAPITRE VI - L’impérialisme européen : les déportations esclavagistes et la colonisation CHAPITRE VII - Vivre ensemble au centre de l’empire au XX e et XXI e siècles : L’empire français CHAPITRE VIII - Un trou dans le plafond de verre ou les éclaboussures de la présidentielle américaine CONCLUSION GÉNÉRALE Annexes
A Fofo A Manou
A vous tous A nous tous
Qui avons cru et croyons encore un peu... que
« tous les hommes naissent libres et égaux ... »
BELIA POU CEZE 1
« Eia pour le kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé pour ceux qui n’ont jamais rien exploré pour ceux qui n’ont jamais rien dompté 2
Aimé Césaire
INTRODUCTION GÉNÉRALE

« Et balaie-moi tous les obscurcisseurs, tous les inventeurs de subterfuges, tous les charlatans mystificateurs, tous les manieurs de charabia. Et n’essaie pas de savoir si ces messieurs sont personnellement de bonne ou mauvaise foi, s’ils sont personnellement bien ou mal intentionnés, s’ils sont personnellement, c’est-à-dire dans leur conscience intime de Pierre ou Paul, colonialistes ou non, l’essentiel étant que leur très aléatoire bonne foi subjective est sans rapport aucun avec la portée objective et sociale de la mauvaise besogne qu’ils font de chiens de garde du colonialisme 3 . »
De ce colonialisme ici décrié avec toute la puissance du verbe de Césaire, au néocolonialisme actuel, des esclavages anciens aux nouvelles formes de trafics humains et de surexploitation de l’homme par l’homme, quelles sont les discontinuités politiques, économiques, sociales, culturelles et administratives survenues en Afrique subsaharienne entre les néocolonies et leurs anciennes puissances coloniales, entre les Africains et leur propre passé antécolonial ? Que sont devenus les « barbotages » dans les lieux communs de la pensée dominante occidentale à l’égard des Nègres du monde entier ? Où est passé tout ce beau monde qui, il n’y a pas si longtemps encore, attisait les flammes de la domination coloniale et servaient de lubrifiant humain à la machine infernale ? Comment depuis cinquante ans s’est opéré leur recyclage ou leur reconversion professionnelle ? En un mot, malgré les changements politiques et économiques observables en Occident et dans l’ensemble du monde contemporain, qu’est-ce qui a vraiment changé dans les rapports entre l’Afrique et l’Occident d’une part, et l’Afrique et le monde arabo-musulman d’autre part, surtout au niveau des imaginaires et des représentations, c’est-à-dire de la perception du Nègre par lui-même et par les autres ?
Notre objectif fondamental en nous lançant dans cet exercice de mise en lumière de la partie la plus cachée de l’histoire africaine était donc de comprendre comment la mise en esclavage et la colonisation des Africains au sud du Sahara ont abouti dans la longue durée, de la part des impérialismes arabo-musulman et européen, à la négation de l’humanitude 4 du Nègre à travers le monde ?
C’est un lieu commun d’affirmer que jamais, dans l’histoire de l’humanité, aucun peuple n’a été autant stigmatisé par sa couleur de peau, réduit en esclavage et envoyé vers les pays les plus lointains, sur une durée aussi longue et dans des espaces aussi vastes que les peuples d’Afrique subsaharienne. Mais, à la fin de la colonisation, qu’a t-on fait dans cette région du monde pour panser ces plaies béantes laissées par l’histoire dans les consciences collectives et individuelles.
Comment donner un contenu politique et historique à notre déconstruction et maintenant à notre reconstruction de nous-mêmes, par nous-mêmes et pour nous-mêmes en tant que Nègres d’Afrique et d’ailleurs, fiers de relever la tête malgré bientôt 1400 ans d’agressions extérieures et intérieures ? Quels contenus politiques, quels nouveaux repères historiques allons-nous mettre en place pour baliser le chantier de ce long processus de déconstruction- reconstruction de nous-mêmes, de nos sociétés, de nos cultures ?
Telle est l’armée de questions auxquelles tous ceux qui sont stigmatisés comme Nègres doivent s’atteler pour trouver des réponses collectives que nul ne pourra jamais trouver à leur place.
L’aventure humaine qui dure pourtant depuis plus de six millions d’années a toujours été sinueuse, parfois lumineuse, quelquefois peu reluisante. On a, de par le passé, dans les sociétés humaines, partout et toujours, observé des inégalités sociales plus ou moins criantes, des agressions militaires et des crises destructrices à des échelles diverses sur une durée plus ou moins longue. Mais jamais on n’a nulle part observé, dans cette sinueuse histoire humaine, des agressions esclavagistes à une aussi grande échelle, sans discontinuer durant plus de treize siècles et visant des êtres humains vivant sur le même continent, êtres circonscrits et emprisonnés par les envahisseurs venus d’Orient et d’Occident derrière les barreaux oppressifs d’une couleur de peau. On notera dans cet ouvrage que nous n’avons pas fait une étude spécifique du colonialisme esclavagiste et raciste sud-africain car nous estimons que le régime d’apartheid mérite une étude spécifique encore plus approfondie que le racisme au Soudan et aux USA.
Sans être spécialiste ni de l’esclavage ni a fortiori de l’histoire au sens universitaire français, nous avons entrepris ce travail, en dehors des canons du formalisme desséché de l’intertextualité 5 , pour apporter notre pierre à la recherche africaine sur l’esclavage et la colonisation et leurs conséquences idéologiques contemporaines désastreuses qui perdurent à travers une couleur de peau, inventée pour la circonstance et attribuée jusqu’à la géographie d’un continent (Afrique noire). Il s’agit, depuis l’arrivée des premiers Arabes, de montrer le processus de formation et d’utilisation des catégories de Blanc et de Nègre 6 (ou Noir) à travers l’historiographie des esclavages en Afrique.
Les problèmes de la durée de l’esclavage, sa qualification théorique et les questions épistémologiques qu’il pose à l’Afrique subsaharienne sont donc loin d’être résolus et clos, mais on peut dire avec certitude que c’est l’impérialisme arabo-musulman qui donna le premier, les formes pérennes et l’enracinement culturel et spatial que nous connaissons à l’esclavage domestique africain du VII e au XXI e siècle.
Mais à partir de 1434, les Européens, une fois franchi le cap mythique de Bojador, se lanceront progressivement à leur tour dans l’agression du continent et de ses habitants pour en faire des esclaves sur place et dans les îles de l’Atlantique d’abord, avant de les déporter vers les Amériques à partir du début du XVI e siècle.
Ils inventeront, pour justifier l’esclavage et la colonisation et surtout pour se disculper, ce que Elikia M’Bokolo appelle «l’idéologie des trois C », c’est-à-dire la croyance en la nécessité et en la possibilité pour l’Europe de « civiliser l’Afrique par le christianisme et le commerce » 7 . En effet, seules les idéologies sont capables d’étayer les meilleures et les pires projets humains.
Il est maintenant établi que, dès leur arrivée au niveau de l’embouchure du fleuve Sénégal, les Portugais se livrèrent au brigandage et à l’enlèvement en s’attaquant aux populations africaines 8 . Mais compte tenu de la résistance acharnée de ces dernières, ils changèrent vite leur fusil d’épaule et proposèrent de l’or et des produits commerciaux tout en armant et en christianisant parallèlement leurs alliés africains. Ils sont ainsi passés rapidement des agressions directes de piratage et de razzias au commerce esclavagiste organisé, construisant des fortifications sur les rivages de l’Atlantique, le plus souvent sans l’aval des aristocraties locales, afin de renforcer leur emprise militaire et d’impulser entre Africains des rapports de force inégalitaires inédits qui vont plonger royaumes, États, sociétés villageoises et lignagères, dans des guerres intestines interminables pour acquérir des fusils européens, désormais garants les plus sûrs du pouvoir politique (...)
L’ère du fusil européen annonce par conséquent la fin de la stabilité politique des sociétés africaines traditionnelles qui n’en disposaient pas, mais pour s’en procurer, il fallait fournir des captifs aux Européens ou leur donner des gages solides (souvent des membres de sa propre famille ou de son groupe social...) avant la livraison des captifs promis.
L’introduction des armes à feu par les Européens demeure une des clés essentielles de la lecture de l’esclavagisme atlantique que de prétendus spécialistes de cet esclavage nient pourtant avec force aujourd’hui, prétextant son utilisation marginale. Cette introduction a tout aussi bien influencé les rapports de force internes que les processus d’évolution des trois esclavages opérant en Afrique.
Mais avec le débarquement de Colomb sur l’autre rive de l’Atlantique, très vite le défrichement des terres arrachées aux Amérindiens par les Européens et l’exploitation des mines d’or nécessiteront une main-d’œuvre si abondante que la réduction en esclavage des seuls autochtones n’y suffira pas. Cette population dite avec mépris « indigène » fut vite décimée (résistance acharnée, massacres, nouvelles maladies apportées par les envahisseurs et les esclaves africains déportés, inadaptation de leur mode de vie à l’agriculture et au travail forcé dans les mines d’or, etc.). Alors les Portugais feront intervenir leurs expériences esclavagistes antérieures aux Îles Canaries, à Madère, à Sao Tomé et dans le Golfe de Guinée pour impulser la culture de la canne dans le Nouveau Monde dès le début du XVI e siècle.

Le plus grand crime contre l’Afrique prendra désormais une double dimension : orientale et occidentale
Ce qui retient l’attention dans les recherches occidentales sur l’esclavage et en particulier chez certains chercheurs français dont nous tairons parfois les noms pour ne nous occuper que de leurs travaux et agissements idéologiques, c’est surtout leur manque de modestie face à la complexité du réel, leur insupportable arrogance et leur paternalisme dépassé face aux Africains en général et à leurs homologues chercheurs en particulier. Ces comportements hautains ne peuvent s’expliquer autrement que par la position de peuples dominés que connaissent aujourd’hui encore les habitants de l’Afrique subsaharienne.
En second lieu, c’est la précipitation avec laquelle ils veulent en finir définitivement avec certaines questions historiques qui nous semblent pourtant fondamentales, en particulier quelques thèmes majeurs de l’histoire africaine, mais qu’ils considèrent désormais comme sans grand intérêt ou clos par épuisement du sujet, mais toujours de façon unilatérale et avec beaucoup de désinvolture pour des raisons extra-scientifiques. Ils sont au coeur du « monologue de l’Occident », c’est-à-dire qu’ils demeurent les principaux vecteurs du discours impérialiste dominant dénoncé par Aimé Césaire, un Occident qui, selon le Père de la Négritude est dorénavant « disqualifié » pour construire, de façon unilatérale, un « humanisme à la dimension du monde 9 ».
Il est par conséquent indispensable d’écrire tant sur les idéologies « charriées » par les recherches concernant les esclavages et la colonisation de l’Afrique subsaharienne que sur les silences stridents et toutes les autres formes d’occultation des faits par les savants en Occident et en Orient. On ne peut plus s’en tenir strictement à la « réalité » et aux seuls faits décrits par une historiographie institutionnelle de plus en plus partisane et soumise aux demandes politiques et sociales exogènes ou endogènes. Ces idéologies institutionnelles qui se targuent de scientificité trouvent des échos favorables chez les perroquets des institutions universitaires d’une Afrique dominée.
Comment ces idéologies « négationnistes 10 » justificatives de l’infériorisation des Nègres ont-elles commencé à germer dans l’histoire de l’humanité et à devenir opérationnelles, c’est-à-dire à produire des comportements quotidiens collectifs et individuels, effecteurs manifestes et autonomes de la négation de l’humanitude du groupe nègre africain, tant chez les agresseurs que chez les Africains eux-mêmes et leurs descendants à travers le monde ?
Plus généralement, il ne fait plus aucun doute que les idéologies qui nous ont toutes été présentées comme dépassées depuis la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 sont tout simplement consciemment ou inconsciemment refoulées par les élites de la doxa institutionnelle occidentale et ses relais africains. Elles demeurent cependant intimement liées aux réalités quotidiennes et à l’espace social comme données premières et dernières qui commandent les représentations que les groupes sociaux et les individus peuvent avoir de ces réalités 11 .
Mais les idéologues institutionnels et substantialistes ont profité de l’euphorie ambiante de la fin de l’Empire soviétique pour distiller savamment l’idée que les idéologies n’étaient liées qu’à la rivalité entre les deux systèmes antagonistes et les deux superpuissances mondiales de l’époque qui étaient aussi les chefs de file des camps capitaliste et socialiste.
Cependant, dans cette mystification ciblée, étaient principalement visées les théories de Marx et de Lénine qui mettaient en exergue, à leur époque, les contradictions du capitalisme et de l’impérialisme et qui sont dorénavant considérées comme désuètes. De même, par ricochet, ceux qui s’en réclament et tentent de les adapter aux nouvelles données historiques du capitalisme ultra-libéral ravageur d’aujourd’hui sont tout aussi disqualifiés.
Le décalage entre la théorie marxiste et sa mise en application par Staline, puis par la Nomenklatura russe et les autres régimes qui se sont réclamés du socialisme depuis la Conférence de Bandung 12 , à travers le monde, a été présenté comme une impossibilité consubstantielle de mettre le dogme marxiste en application, surtout à partir d’une nouvelle réflexion sur le capitalisme libéral mondialisé que nous connaissons en 2008. Du coup, la faillite de la doctrine stalinienne, difficilement maintenue sous perfusion après sa mort par ses adeptes, a été présentée comme la fin de toute possibilité d’une critique scientifique du capitalisme libéral par des analyses s’enracinant dans la pensée et la méthode dialectique de Marx.
Ainsi l’analyse marxiste de la société capitaliste a été diabolisée et présentée comme un dogme religieux dépassé comme l’ont jadis été les paganismes des sauvages d’Afrique, d’Amazonie et d’ailleurs. Toute analyse critique du libéralisme doit être bannie mais surtout brouillée par l’idéologie dominante.
Ainsi, les tenants du libéralisme à tout va tentent de faire croire au monde dominé et à leurs propres peuples exploités que l’action des idéologies était limitée dans un temps et un contexte historique très circonscrits et qu’elle était intrinsèque à cette seule période d’opposition entre les deux impérialismes.
Cette idéologie de la fin des idéologies a enseveli la lutte légitime de libération des peuples du Tiers-Monde dans leur diversité pour les diviser encore plus, afin de les mieux dominer et asservir. Les tiers-mondistes des anciens pays colonisés qui cherchaient une voie intermédiaire pacifique à égale distance des deux super-grands se sont trouvés dépossédés de leur projet initial et autonome de lutte anti-impérialiste. La création du Mouvement des pays non-alignés en 1961 à Belgrade pour poursuivre la tâche entamée à Bandung sous la direction de l’incorruptible Josip Broz Tito reste incontestablement un fait marquant de l’histoire universelle au XX e siècle.
L’impérialisme tenta de présenter cette lutte anti-impérialiste des non-alignés comme contextuelle et seulement liée à une lutte anticoloniale dépassée et non à la rivalité entre les deux superpuissances impérialistes. Les États-Unis comme l’URSS s’activèrent par conséquent pour la déconnecter complètement de leur projet stratégique d’expansion et de ralliement, voire de conquête de nouveaux pays à leur cause. Mais la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste depuis la chute du mur de Berlin et l’unipolarisation du monde au XXI e siècle, est devenue paradoxalement plus difficile.
En effet, l’URSS (puis la Russie) et la Chine, chefs de file du socialisme mondial depuis 1949, sont devenues des « frères ennemis » depuis les incidents frontaliers de Mongolie en 1968. Elles ont, depuis cette confrontation armée, chacune à sa manière, à un moment ou à un autre, tenté de « saper » l’unité des non-alignés ou de se rallier un ou plusieurs pays du groupe.
Depuis 1991, les deux pays ont rejoint tambour battant le camp du capitalisme mondial. La Chine continue cependant à se réclamer du communisme sous la férule d’une nomenklatura que tout le monde sait embourgeoisée et soumise à l’impitoyable loi du marché.
Désormais, la Chine et la Russie participent activement à la soumission de leurs travailleurs à l’exploitation capitaliste sans syndicats ni lois de protection sociale. La Chine commence à envahir de nouveaux espaces en Afrique et en Asie en les inondant de ses marchandises, en y installant son modèle d’exploitation capitaliste ou en y recherchant les matières premières indispensables à ses industries en particulier le pétrole. Les délocalisations massives des usines occidentales et asiatiques vers la Chine provoquent un choc de civilisation en créant des déserts économiques en Occident et l’émergence de « quarts-mondes » composés de millions de travailleurs pauvres.
A travers ce texte, il s’agira d’aller de la définition des idéologies à la manifestation concrète de leur effectivité historique à travers l’historiographie en partant des deux Livres sacrés aux autres créations culturelles en passant par les stéréotypes et les comportements des différents groupes et classes sociales en Orient et en Occident, mais toujours dans un souci d’explication de la justification idéologique de l’oppression du Nègre qu’il soit esclave ou libre.
La question de l’existence de l’esclavage en Afrique subsaharienne sous une forme cristallisée telle que définie par l’anthropologie moderne sera au centre de cet ouvrage pour plusieurs raisons : d’abord pour l’analyse des moments critiques de contact entre les civilisations, puis pour discerner clairement la responsabilité et les intérêts des aristocraties africaines dans les esclavagismes lointains, et enfin pour mettre en exergue les idéologies internes d’infériorisation du Nègre esclave et le refus de reconnaissance de l’existence d’un esclavagisme interne par les élites africaines actuelles, etc.
Il s’agira, pour ce qui concerne l’impérialisme arabo-musulman, de cerner les points d’ancrage de l’idéologie du rejet du Nègre dans la « science » et la littérature qu’elle a générées par son expansion planétaire après la mort de Muhammad. Il est donc question de suivre les traces idéologiques néfastes de ceux qui se réclament souvent abusivement de l’islam du VII e au XXI e siècle.
Cette quête permettra de cerner les treize siècles et demi de l’esclavage arabe en Afrique à travers ces bases idéologiques implicites ou explicites qui ont contribué à reléguer les Nègres aux marges de l’histoire et de l’humanité arabo-musulmane en particulier. Notre périple partira de Cham en passant par la vie de Muhammad, pour arriver au premier bakt 13 entre l’Ilâm Abdallah Ben Sayd et le roi nubien Khalidurat et aux justifications théologiques des premières victimes noires de l’épée des envahisseurs arabes. Il s’agira également d’essayer de comprendre les aspirations actuelles des élites des pays du Nord de l’Afrique et même de celles de la Mauritanie (...) à se déclarer « pays arabes » tout en occultant leur africanité première et leur longue histoire avant l’Islamisation.
Seront ensuite passés en revue pour l’essentiel les points de vue de Ibn Khaldûn ceux des « généalogistes arabes » qui ont posé, surtout du VII e au XI e siècle, le socle d’une idéologie mettant la « race » noire au ban de l’humanité. Ces généalogistes se sont inspirés de récits fantaisistes attribués aux géographes et aux voyageurs arabes d’Afrique, mais surtout de la malédiction de Cham et de ses descendants que sont Canaan et Kush. Ce dernier aussi serait, selon les élucubrations de ces généalogistes, conçu dans l’arche durant le déluge, alors que Noé y avait auparavant interdit toute relation sexuelle (...)
Il est nécessaire, par conséquent, de montrer les fondements et l’évolution de la perception des esclaves nègres en terre d’Islam dans les mines, les oasis, les champs de canne, de girofliers, de vanilliers, dans les marais et marécages boueux du Maroc du Sud, du Tigre et de l’Euphrate, dans les armées, les harems et les sérails des khalifes, vizirs et autres princes arabes et ottomans (...) afin de déterrer l’insupportable enracinement du rejet d’une catégorie d’êtres humains par d’autres. Il s’agira surtout de montrer l’utilisation tendancieuse et partisane faite du Coran et la mise en place parfois douteuse de certains hadiths  ; car la dernière et définitive version du Coran réalisée à partir des fragments éparpillés des paroles de Muhammad par Othman Ibn ‘Affân chef de l’oumma de 644 à 656 n’avait pas encore intégré les données racistes générées par l’expansion impérialiste arabo-musulmane.
Il n’est donc pas étonnant que ne soit nulle part mentionnée dans le Coran, la mise en esclavage d’un peuple entier stigmatisé et jugé à l’aune d’une couleur de peau. Il n’est pas surprenant non plus que Othman soit assassiné par ces fanatiques en marge de la pensée du Prophète d’Allah venus d’Égypte. D’ailleurs, avant d’être transpercé par l’épée de la cupidité, ne leur avait-il pas lancé à la figure que non seulement ils étaient coupables de trahison, mais surtout de division de la religion d’Allah et de son prophète Muhammad : « A cause de vous, jusqu’à la fin des temps, les musulmans ne se retrouveront plus jamais dans la même mosquée ».
Ce sont ces traîtres aux principes de l’islam, poussés par l’appât du gain, la cupidité et la soif de pouvoir, qui vont se lancer à la conquête de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne.
Ensuite, nous allons revisiter l’impérialisme occidental, dont nous analyserons le rôle éminent dans la cristallisation de l’idéologie coloriste, raciste et chromatique, à partir du système colonial et esclavagiste mis en place depuis la découverte des Amériques jusqu’à nos jours. Il s’agit concrètement de circonscrire la place réservée au Nègre dans les superstructures idéologiques des systèmes sociaux successifs du centre et des périphéries dominées.
Notre approche, en ce qui concerne cet impérialisme occidental, sera essentiellement centrée sur le « cas français » afin d’y cerner concrètement les processus d’infériorisation des Nègres. Nous étendrons par la suite l’analyse aux autres puissances coloniales. Cependant il ne faut pas oublier les habillages imaginaires et symboliques mystificateurs qui ont accompagné du XV e au XXl e siècle tous ces systèmes de domination allant jusqu’au conditionnement des peuples européens au mépris de « l’Autre » à travers les expositions internationales et coloniales.
Nous montrerons les conséquences néfastes de ces systèmes d’oppression symbolique sur les processus historiques de construction de la personnalité des hommes et des femmes nègres, mais aussi sur les visions qu’ils ont de leurs rapports à l’Autre : individus, peuples, communautés humaines et cultures extérieurs au continent africain, etc.
Le chapitre suivant traitera de l’étude des idéologies d’exclusion des Nègres dans les sociétés contemporaines occidentales et des traitements spécifiques réservés aux problèmes des citoyens dont les parents étaient des migrants venus des anciennes colonies. Les efforts de désenfouissement de leur passé esclavagiste par certaines villes d’Europe, en France et en Angleterre notamment, sont méritoires et, bien qu’insuffisants, nous aideront néanmoins à éclairer la spécificité des représentations liées à ce passé colonial et en particulier aux déportations des Nègres.
Ces jeunes Nègres nés dans les métropoles européennes, ayant reçu en héritage le même bagage culturel que les autres citoyens, ne veulent plus voir utilisée à leur égard une terminologie venue tout droit du passé colonial de l’Europe ou inspirée par lui : « sauvageons » 14 , citoyens « inassimilables », gens de « cultures lointaines » et autres billevesées du même registre.
Leurs problèmes d’identité et d’insertion sont cependant loin d’être résolus avec la crise économique qui s’est installée dans la durée depuis la fin des Trente Glorieuses en octobre 1973. Une crise qui ressurgit depuis septembre 2008 et, au moment où je clos ce dossier, prend les allures du plus grand krach de l’histoire du capitalisme.
Par conséquent, le malaise de cette jeunesse désorientée et rebelle se traduit par des « spasmes » de révoltes périodiques qualifiées à tort d’apolitiques, comme la crise des banlieues en octobre novembre 2005 en France.
Éjectés des formations scolaires longues, non acceptés par la majorité des entreprises, ces jeunes sont les premières victimes des réminiscences des idéologies coloniales et esclavagistes des sociétés européennes. Ils refusent de payer une seconde fois la note du colonialisme qui a écrasé leurs parents, après les avoir transformés en tirailleurs, puis en outils de production des usines automobiles. Citoyens à part entière, ils refusent de s’asseoir sur le strapontin réservé à la génération précédente ; ils réclament l’égalité républicaine, la vraie, non pas celle qui plane au-dessus de leurs têtes, abstraite et introuvable au quotidien. Ils veulent du concret.
Alors, ils s’opposent avec force à cette dialectique d’exclusion et de ghettoïsation de quartiers entiers estimés à 4,7 millions d’habitants, qui s’est mise en marche imperceptiblement depuis l’arrivée de leurs parents au début des années 60 un processus d’exclusion qui produit de façon continue des zones urbaines dites sensibles (751 recensées en 2001), des zones de non-droit (19 zones classées comme telles) avec une proportion de jeunes de moins de 20 ans, de chômeurs, de ménages pauvres et de familles monoparentales estimée à plus du double de la moyenne nationale.
Des événements des Minguettes en 1981, en passant par ceux de Vaux-en-Velin en 1990, aux soubresauts du début des années 1990 dans toutes les grandes villes de France, c’est le même mal de vivre que ressent cette jeunesse déçue des idéaux abstraits d’une République incorrigiblement assimilationniste, et aveugle à sa propre diversité.
En octobre et novembre 2005 à Clichy-sous-Bois, avec la mort de deux adolescents 15 dans un poste de transformation électrique suite à une course poursuite avec la police, le malaise atteint son paroxysme et la situation est telle que l’état d’urgence est décrété pour trois semaines. Pourtant les plans d’urgence d’intégration et de remédiation proclamés tambour battant depuis la fin officielle de l’immigration de travail en 1975 ne se traduisent sur le terrain que par les silences de l’inaction coupable de tous les gouvernements successifs.
Mais la France est désormais rattrapée par son passé colonial, et dans les banlieues on commence à expliquer cette inertie et ces résistances face à l’effort d’intégration des jeunes par l’occultation de l’histoire coloniale et esclavagiste du pays : une France qui ne veut pas regarder son passé en face en vue de le prendre en charge collectivement et de le dépasser.
Dès lors, nous assistons aux réminiscences des idéologies des siècles précédents entre les différentes communautés composant la nation avec les dérives et les crises inévitables qu’il faut toujours colmater dans l’urgence. Mais c’est justement de ces logiques d’urgence et de cette discontinuité des textes « progammatiques » contextuels qu’il faut se soustraire. En effet, les différents gouvernements n’ont jamais mis en place un plan d’amélioration des conditions de vie dans les banlieues dans la longue durée. Dans les cités et les quartiers dits sensibles ou difficiles, les efforts doivent être continus et les gouvernements nouvellement installés doivent y respecter les engagements sociaux pris par leurs prédécesseurs. C’est là, me semble-t-il, où le bât blesse (...)
En tout cas, les citoyens français dans leur ensemble ne doivent-ils pas apprendre à penser une France sans couleur de peau, sans musulmans, sans juifs, sans homosexuels, sans provinciaux, sans Parisiens, sans hommes, sans femmes, mais une France pleine et riche de toute cette diversité humaine ? En d’autres termes, ne faut-il pas remodeler de nouvelles méthodes de réflexion autour de la diversité, créer de nouveaux lieux de parole afin de mieux cerner les idéologies du passé pour ériger de nouvelles fraternités, de nouveaux repères idéologiques imprégnés d’humanitude pour les générations à venir ?
A la fin de l’écriture de ce texte, un événement majeur s’est produit dans le monde en rapport direct avec cette recherche : c’est l’élection de Barack Hussein Obama à la présidence des États-Unis.
La problématique centrale de l’ouvrage, au départ, était de lier le passé de l’esclavage et de la colonisation en Afrique subsaharienne à leurs pesanteurs racialisantes actuelles qui ont rendu le Nègre invisible et inférieur à travers le monde entier. Mais cette élection pose déjà, selon certains observateurs, la problématique de la naissance d’une nouvelle ère qu’ils appellent de leurs vœux : « la période post-raciale ». Sans préjuger de la « transformation de l’essai Obama », il ne fait cependant aucun doute que cet événement majeur remue de fond en comble l’histoire des relations ethniques aux U S A et par ricochet et effet de miroir, dans le reste du monde. C’est ce qui explique les espoirs placés en cette élection, espoirs qui dépassent les considérations de la seule personnalité d’Obama, même si lui-même, par ses compétences et son charisme reconnus, a contribué à creuser un trou dans le plafond de verre du racisme anti-nègre en Amérique et dans le reste de la planète.
Dès lors, l’écriture d’un chapitre supplémentaire avant notre conclusion générale s’imposa comme une nécessité absolue pour rendre compte in vivo d’un événement sans précédent dans l’histoire des relations entre les peuples, les cultures et les hommes, un événement qui interroge avec force notre problématique d’invisibilité et de manque de reconnaissance du Nègre. Quelle que sera la politique pratiquée par Obama dans le cadre d’un capitalisme mondialisé en crise et d’une superpuissance en guerre depuis le 11 septembre 2001, son élection en elle-même est déjà une victoire des Afro-Américains et de toutes les minorités des États-Unis en lutte pour l’égalité et la reconnaissance. Cette victoire doit permettre aux Africains de se regarder dans le miroir de leur histoire afin d’y cerner l’origine des problèmes de leurs relations au monde et à eux-mêmes, ceux du Sida, des guerres « ethniques », de la corruption et de la soumission éhontée aux diktats étrangers.
CHAPITRE 1
Terminologie, points de vue, définitions et repères chronologiques
« Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de faire ce qui a été défait, la force d’inventer au lieu de suivre, la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent 16 ».
A. Césaire

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de mettre en garde contre l’utilisation d’une terminologie soigneusement étudiée, mais inadaptée aux réalités historiques des faits depuis la capture, puis la mise en vente et en esclavage des Africains en dehors de leur continent. Une des spécificités les plus importantes de la mise en servitude des Africains, c’est cette plongée dans des milieux naturels et culturels très lointains et inconnus d’eux, parmi des populations aux phénotypes différents, où il est impossible de se fondre dans la masse, même en cas d’évasion réussie (...)

A°) Une terminologie inadéquate concernant les déportations des Africains

1°) Les termes de « traites négrières »
Selon le Petit Larousse,

Traite : forme élémentaire de commerce qui consistait à échanger des marchandises manufacturées de faible valeur contre des produits locaux. Traite des Noirs : trafic des esclaves sur les côtes de l’Afrique, pratiqué par les Européens du XVI e au XIX e siècle.
On notera que dans le Petit Larousse on ne tient pas compte des milliers d’Africains déportés dès le XV e siècle vers les îles de l’Atlantique et l’Europe du Sud, ni de ceux mis en esclavage sur place en « Guinée ».
Négrier : Personne qui faisait la traite des Noirs. / Bâtiment qui servait à ce commerce/ Employeur qui traite ses employés comme des esclaves.
Ainsi donc, capturer des individus souvent libres dans leurs villages au moyen de la violence la plus aveugle et la plus criminelle, leur mettre des entraves au cou, aux poignets et aux pieds, leur faire faire des centaines de kilomètres dans des conditions épouvantables vers les forts côtiers européens après le traumatisme de la tuerie des leurs, ensuite les déformater drogués autour de l’arbre de l’oubli et des chambres obscures des cachots d’esclaves, est-ce cela la « forme élémentaire de commerce » ?
Seconde remarque : ce n’est pas non plus « un trafic d’esclaves sur les côtes de l’Afrique » car la plupart de ceux qui seront déportés étaient des hommes libres dans leurs villages ; ils ont souvent été vaincus par les armes, terrorisés, puis mis aux fers ; ce sont des captifs de guerre pour la plupart.
Troisième remarque : si le mot « négrières » rappelle ceux de Nègre et de négrier et qu’on pense ainsi englober dans le même terme bourreaux et victimes, il n’en demeure pas moins que, dans la période qui va de l’an 1493 à l’an 1888 voire au-delà, le mot Nègre était péjoré. Donc pratiquer «le trafic d’esclaves » nègres sur les côtes de l’Afrique était anodin, car si en tant qu’Africains, ces hommes étaient considérés a priori comme des païens insignifiants, ils n’avaient par conséquent aucune valeur morale intrinsèque. En tant que présumés ou présupposés « esclaves » africains, ils en avaient encore moins aux yeux des Européens de l’époque. Bref, vendre ou acheter des «esclaves» nègres et païens sur les côtes africaines n’avait rien d’infamant ni de répréhensible, d’autant que cette situation était fort éloignée des préoccupations quotidiennes de la majorité des élites occidentales.
Ensuite utiliser « négrières » à un moment (actuellement) où le mot négrier s’est confondu avec celui d’esclavagiste, en pensant justement dénoncer les négriers, c’est au contraire conforter la confusion entre Nègre et esclave. Il faut au préalable, comme nous l’avons fait, réhabiliter le terme nègre dans une telle perspective.
Par ailleurs, l’expression « traites négrières » met les trois traites au même niveau d’infamie et si telle est la pensée de ceux qui ont forgé l’idée, ils se sont encore trompés plus lourdement. En effet, les trois esclavages, domestique africain, oriental et océan-indien, et transatlantique sont de natures qualitatives et quantitatives très différentes. Les deux esclavages extérieurs à l’Afrique sont des déportations d’Africains hors d’Afrique par des étrangers se déclarant de « races » supérieures à celle des Africains.
En effet, un homme enchaîné et traîné à des milliers de kilomètres de chez lui n’est pas une marchandise ; il est victime d’une déportation. L’humanité entière doit requalifier ces faits déjà jugés comme inadmissibles par le pape et le président des USA. A l’instar de la France, l’Union Européenne et les États-Unis doivent reconnaître les esclavages arabo-musulman et européen comme des crimes contre l’humanité ; ces ensembles doivent sortir de leur hypocrisie.
Enfin le mot « négrières » a l’inconvénient de ne contenir que le signifiant nègre et non blanc ; il a une consonance de circularité qui se referme sur le Nègre excluant toute proximité du Blanc. L’un des bourreaux en est absent; seuls la victime et l’autre bourreau y figurent (il s’agit en l’occurrence de l’esclave nègre et du collaborateur esclavagiste lui aussi nègre d’Afrique).
Il est plus pertinent d’ajuster la terminologie au réel : « Les déportations d’Africains vers les Amériques par les esclavagistes » avec la coresponsabilité des Européens et des aristocrates africains.

2°) Le commerce triangulaire (ou circuiteux ou encore la « chose »)
Le mot commerce présuppose que je ne considère pas l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Je ne peux plus, à partir de ce nouveau postulat de condamnation irréversible de la mise en esclavage des Africains en Amérique et ailleurs, parler de « commerce », encore moins de « commerce triangulaire », comme si l’acte dit commercial était également profitable ou nuisible aux trois angles du triangle. Je ne peux plus parler de « traite des Noirs », de « traites négrières » ou de « chose » sauf par incohérence.
La déportation et la vente d’hommes libres contre leur volonté ne constituent pas un acte commercial : c’est un crime contre l’humanité. Le pape Jean-Paul II l’a bien compris et, en s’excusant à Gorée, il a reconnu implicitement que c’était loin d’être un simple acte commercial, de même que le président Bill Clinton, mais il faut aller plus loin que la culpabilité honteuse en reconnaissant les faits, c’est-à-dire le crime historique imprescriptible.

3°) La Route de l’Esclave
A l’origine, le projet fut initié par deux pays : le Bénin qui a vu partir des millions de captifs africains et revenir d’anciens esclaves libérés, et Haïti où les esclaves se sont libérés les armes à la main. Il a été soumis à l’UNESCO qui l’a adopté et inauguré en septembre 1994 à Cotonou. Selon Doudou Diène, Directeur à l’époque des projets interculturels à l’UNESCO, la Route de l’Esclave va permettre de «regrouper des recherches et des manifestations consacrées à ce fait historique majeur » qu’est le commerce négrier qui, toujours selon lui, a « engendré une civilisation 17 »
Nous noterons pour nous inscrire en faux contre cette dénomination de « Route de l’esclave », que tant le déporté que le « revenu » ne sont des esclaves. En effet, celui qui a traversé l’océan Atlantique enchaîné à fond de cale, dans le sens Afrique-Amérique, était souvent un captif de guerre, vendu par des Africains (?) et acheté par des Européens en vue d’être livré et revendu plus cher aux colons esclavagistes des Amériques par les mêmes Européens. C’est un captif en sursis ou un esclave potentiel, même s’il ne tardera pas à le devenir. En supposant que les Africains aient été les seuls à vendre les captifs en Afrique, les Européens auront quant à eux acheté et revendu le même captif ; on ne voit pas dans cette triple opération en quoi l’Africain serait le seul responsable du crime (...)
Quant à l’esclave libéré et revenu au Bénin, il a pris le chemin du retour en homme libre.
Dans les deux cas, le chemin emprunté ne l’a pas été par un esclave, ce n’est donc pas une « Route de l’esclave ». De surcroît, l’esclave est comme le coq du proverbe africain « on ne lui demande pas son avis pour voyager ; on le jette dans le panier et le tour est joué... » Pour rejoindre les lieux d’embarquement, le captif à qui on n’a jamais demandé son avis, traverse déjà, sur le continent, des pays inconnus en empruntant des chemins dont le secret lui est souvent caché (...)
Enfin, disons que la route est une voie de communication entre des hommes libres. Elle est donc, dans ce cas précis, pour l’Africain captif, qui ne sait même pas où elle mène, mais qui est contraint et forcé de l’emprunter contre sa volonté, la route de la déportation.
S’agissant du « revenu », il aurait pu passer par où bon lui semblait pour revenir en Afrique, y compris en faisant le tour du monde puisqu’il était enfin libre.

4°) Les migrations africaines
Dans cette confusion générale des langages savants et dans l’engouement des manifestations populaires en faveur des « mémoires », on en arrive à tout mélanger au point de donner le tournis au non-initié. L’utilisation des termes migrations africaines pour désigner les déportations de captifs africains afin d’en mieux cacher la réalité, relève de la mauvaise foi, de l’occultation, de la supercherie et du négationnisme. En effet, les raisons politiques, économiques et sociales qui fondent et justifient les migrations internationales depuis la nuit des temps, selon tous les techniciens de la « chose », ne peuvent en aucun cas être confondues avec celles d’une déportation massive de captifs enchaînés à fond de cale ou à travers un désert aride de plusieurs milliers de kilomètres.
Une déportation n’est pas une migration.

B°) Points de vue
« Le Blanc a fait du Noir un homme. Au XX e siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde » V. Hugo 18

Le passé de l’Afrique est lu de plusieurs manières selon qu’on vit en Afrique ou à l’extérieur du continent, selon son origine africaine proche ou lointaine (voire selon sa couleur de peau), selon son origine sociale et ses intérêts individuels matériels ou moraux, ou selon son appartenance ou non à un organisme officiel de recherche historique africain ou étranger, etc.

1°) En Afrique tout d’abord
En Afrique, différents courants s’affrontent, se traversent et parfois s’influencent à propos de l’étude de la colonisation et de l’esclavage. Il serait par conséquent très simpliste et très artificiel de les séparer de façon mécanique. Ces courants sont influencés par les types de colonisation et/ou de luttes de libération nationale.

a) Les tenants d’une lecture nationaliste et patriotique : certains se sont appliqués à redonner aux peuples d’Afrique leur fierté de peuples enracinés dans la durée historique. Ils ont combattu le colonialisme en négligeant parfois les contradictions propres aux sociétés africaines. D’autres, surtout parmi ceux qui voulaient « le retour au passé », se sont parfois arrangés pour servir de « courroie de transmission » à la néocolonisation de l’Afrique.

b) Les adeptes du Panafricanisme : les fondateurs les plus célèbres de ce courant sont le Jamaïcain Marcus Garvey surnommé « Moses », l’Afro-Américain William Edward Burghardt Dubois, docteur en philosophie de Harvard ; un des fondateurs en 1910 du NAACP 19 , et l’Africain Kwame N’Krumah qui rencontra cette pensée politique aux USA lors de ses études universitaires, une doctrine qui prônait le retour en Afrique des Africains déportés dans le monde par les esclavages. Ils se battaient pour l’unité culturelle et la solidarité entre tous les Nègres du monde. Ils voulaient également rétablir la fierté de l’Afrique à travers sa splendeur passée. Le 1er Congrès panafricain tenu à Londres en 1900 les a beaucoup aidés.
c) Les dépendantistes et les marxistes : sans se confondre, ils ont de nombreux points communs. Ils considèrent que l’Europe qui a dominé le monde depuis le voyage de Colomb, est devenue le centre économique, politique et culturel de la planète qui impulse la dynamique de division du travail et de spécialisation économique des nations. Le centre, grâce à son système bancaire, domine et exploite à son profit les modes de production des périphéries qui deviennent dépendantes. Les théories dépendantistes sont assez voisines de celles des analyses marxistes de l’impérialisme. Elles insèrent l’analyse de la colonisation et de l’esclavage dans le cadre général du développement de l’impérialisme et du capitalisme européens à partir du XV e siècle. Elles soutiennent que l’esclavage et la colonisation ont été les deux clés du take-off de l’Occident capitaliste.

d) Les défenseurs couplés aux dominations étrangères :
- Les alliés inconditionnels de l’Occident, ce sont en général des chercheurs institutionnels des universités africaines. Les chefs d’États et les ministres de l’Éducation de ces États africains inféodés aux impérialismes occidentaux et contrôlant les universités africaines constituent des obstacles sérieux, non seulement à l’éclosion des langues et des cultures africaines, mais aussi à celle d’une recherche et d’une historiographie autonomes en dehors des cadres rigides de la francophonie, de l’anglophonie et des autres moyens de domination culturelle mis en place.
Ces cultures étrangères détruisent les cultures africaines en s’insinuant jusqu’aux écoles maternelles des villages (...) Ces chercheurs institutionnels défendent les thèses dominantes de l’Occident sur l’esclavage et la colonisation par mimétisme et pour la défense de leurs intérêts de classes dominantes, mais souvent en marge et au détriment de la science. Ils suivent les thèmes « majeurs » à la mode en Occident oubliant de contribuer à fonder et à renforcer une historiographie centrée sur les réalités africaines et les besoins des masses. Il arrive à certains d’entre eux de relativiser les crimes de l’esclavage transatlantique en pointant du doigt les esclavages intérieur et arabo-musulman, ce dernier étant le seul vrai crime, car il aurait selon eux, détruit jusqu’ à la capacité de reproduction des esclaves africains en faisant parmi eux des centaines de milliers d’eunuques avec les innombrables morts qui accompagnaient ces opérations.
Actuellement, côté esclavagisme transatlantique, on assiste à « la valse des étiquettes » des chiffres revus constamment à la baisse. N’ayant de regards que sur le nombre d’esclaves « débarqués » en Amérique, on en arrive pratiquement à oublier l’amont et l’aval du récit historique de ce crime.

- Les défenseurs de l’Orient : ils défendent l’islam en jouant subtilement sur le registre de la différence entre islam et Arabes dans la mise en esclavage des Nègres. Ils en viennent ainsi à confondre et à distinguer simultanément et sciemment Islam et Arabo-Musulmans pour mieux mettre en cause l’esclavagisme arabo-musulman non fondé par le Coran, tout en dédouanant à la fois cet impérialisme, puis les Arabes et les Turcs qui en étaient les premiers vecteurs. Ces esclavagistes n’ayant jamais utilisé le Coran pour leurs forfaits ne sont pas, en tant que musulmans, responsables du crime. En tant qu’Arabes non plus, ils ne sont pas responsables puisqu’ils étaient tous musulmans. Les criminels ce sont encore les Africains païens qu’il fallait réduire en esclavage et islamiser à tout prix (...)
L’Occident serait en revanche, selon eux, le seul et vrai responsable des malheurs de l’Afrique avec son esclavagisme marchand déshumanisant qui réduit l’Africain à l’état de bête de somme et de meuble. L’ennemi de l’Afrique ce sont les chrétiens infidèles à Muhammad, sont-ils tentés de crier aux Africains.

2°) En Amérique
« Pauvre Afrique ! Je veux dire pauvre Haïti ! C’est la même chose d’ailleurs. Là-bas la tribu, les langues, les fleuves, les castes, la forêt, village contre village, hameau contre hameau.
Ici, nègres, mulâtres, griffes, marabouts, que sais-je, le clan, la caste, la couleur, méfiance et concurrence, combats de coqs, de chiens pour l’os, combats de poux 20 ».
Aimé Césaire.

a) Dans la Caraïbe

1) Les Panafricanistes ; ce sont les partisans de la réhabilitation de l’histoire et des cultures africaines, ils réclamaient un retour massif en Afrique ce qui est moins le cas actuellement. Ils s’inspirent des théoriciens du panafricanisme cités plus haut. On peut leur rattacher le courant rastafariste qui continue à prôner un retour en Afrique et en particulier en Éthiopie, le pays de l’Empereur Haïlé Sélassié 1er.

2) Les partisans de l’Occident et de l’assimilation. Ils remettent en cause ou en veilleuse l’histoire de l’esclavage et de la colonisation en la considérant comme relevant d’un passé désormais révolu qu’il faut plus ou moins oublier. Jouant subtilement sur la corde sensible, ils dénoncent l’auto-victimisation des descendants d’Africains déportés. Ils répètent que « ce sont les Africains qui nous ont vendus nous les descendants d’esclaves ». Certains chercheurs liés aux institutions universitaires peuvent jouer le jeu de la domination néocoloniale pour plaire à la hiérarchie dominante française en particulier. Ils véhiculent une histoire « hémi-handicapée » avec de multiples occultations, révisions, négations et silences, pour disculper l’Occident. Ces théories sont répandues parmi certains chercheurs.

3) Les défenseurs des identités créoles : (créolistes des Antilles françaises en particulier). Ils gomment souvent leur africanité avec beaucoup de désinvolture au profit de leurs autres origines, en particulier européennes, supposées plus prestigieuses dans un contexte mondial de domination économique et culturelle de l’Afrique subsaharienne. Ils glorifient, voire flattent les locuteurs des langues créoles locales et se positionnent parfois, pour certains d’entre eux, contre « les identités racines » des « continentaux ». Réagissent-ils inconsciemment en tant que produits de l’assimilationisme colonial français en quête d’émancipation (?) Est-on face à une stratégie de refoulement consciente de la part d’intellectuels qui veulent camoufler leurs propres racines africaines (?)

4) Les défenseurs des identités refondues : ils tiennent compte, avec la plus grande objectivité possible, de l’identité composite des Caribéens et de l’importance numérique de chaque groupe humain. C’est pourquoi ils privilégient leurs origines africaines, considérées comme plus massives et parmi les plus anciennes (après celles héritées des Amérindiens décimés sur les îles), dans les processus de métissage et de refondation des cultures en contact. Ils estiment que cette part africaine méprisée et piétinée durant cinq siècles par le système colonial esclavagiste doit être réhabilitée en priorité. Dans cette catégorie, on retrouvera en tête les nombreux partisans de la Négritude du Nègre Fondamental Aimé Césaire, né et resté Nègre ; il a lutté durant toute sa vie pour que toute l’humanité blessée et dominée recouvre sa dignité.

b) Aux États-Unis : Les États-Unis constituent un modèle symétrique d’Haïti

C’était une colonie esclavagiste qui s’est battue contre sa métropole pour son indépendance en conservant ses esclaves au sud, tout en étant antiesclavagiste au nord (d’aucuns estiment que c’était pour mieux accaparer la main-d’œuvre esclave afin de l’asservir dans des ghettos et des usines).

1) L’esclavage des Nègres vu à travers le regard des non-Afro-Américains
L’optique de certains chercheurs américains blancs sur la colonisation et l’esclavage est relativement indépendante du projet de redéploiement de leur pays en tant que « guide de l’humanité ». Ils sont relativement autonomes dans leurs travaux universitaires. Cependant, la recherche américaine est traversée par les courants de pensée dominants, par les modes, le prestige des domaines et des thèmes de recherche.
Néanmoins, on observe aux USA le développement de courants d’occultation et de négation qui « trafiquent » en particulier le nombre d’esclaves déportés et le rôle de certaines communautés comme les juifs dans la déportation. Il faut rappeler que le racisme aux États-Unis est basé essentiellement sur l’interdiction du métissage entre les WASP, considérés comme des hommes supérieurs, et les autres groupes humains, et le one drop rule qui refoule au rang de non-Blanc tout homme ayant une autre goutte de sang. L’écriture objective d’une histoire qui met tous les hommes sur le même pied d’égalité ne peut être envisagée qu’avec la durée ; la preuve en est que le massacre des Indiens n’est pas non plus reconnu comme un crime contre l’humanité.

2) Les Afro-Américains
Parmi les Afro-Américains, le regard sur le passé esclavagiste de leur pays est subdivisé en plusieurs faisceaux :
- Ceux qui prônent le retour pur et simple en Afrique : ils sont de moins en moins nombreux, ils étaient encouragés au XIX e siècle. par les libéraux, voire par certains courants racistes qui voulaient se débarrasser des Nègres.
- Les Panafricanistes : ils restent partisans de la réhabilitation de l’histoire et des cultures africaines et ne réclament plus un retour massif en Afrique.
- Les partisans de la création d’un État noir aux USA eux aussi désormais ultra minoritaires.
- La tendance majoritaire : elle demeure celle des partisans d’une aide ciblée à l’Afrique et d’une coopération étroite sur les plans économique (investissements) et culturel. Sur le plan intérieur, ils s’estiment libres mais pas égaux aux Blancs ; donc ils souhaitent un accompagnement social indispensable pour les plus faibles des leurs.

Chez tous, les recherches et les réalisations artistiques sur l’esclavage se multiplient, même si la qualité historique de certaines créations demeure insuffisante, on assiste çà et là à l’érection de musées et de monuments artistiques divers dédiés à la mémoire des esclaves disparus. Les migrations africaines caribéennes et haïtiennes commencent à jouer un rôle de catalyseur dans l’historiographie de la colonisation et de l’esclavage aux USA et en Europe.

3°) En Europe
Les regards jetés sur le passé colonial et esclavagiste de l’Europe sont bousculés par la présence d’Africains et de Caribéens sur le sol européen. Mais, globalement, on peut distinguer deux grandes tendances de la recherche européenne sur l’histoire de l’esclavage et de la colonisation.
a) Le courant institutionnel : Dans les sciences sociales et humaines, les chercheurs qui s’attachent à l’histoire de la colonisation et de l’esclavage en Afrique et en Amérique sont peu nombreux. Étant donné la place relativement marginale de cette discipline dans la recherche et dans les programmes, on peut soutenir avec Y. Benot 21 que cela procure peu de « prestige » à ceux qui s’y adonnent. En général, les institutionnels restent paternalistes, condescendants et surtout peu ouverts aux chercheurs africains et aux jeunes Nègres nés en Europe ou y ayant acquis un bon niveau scientifique. Ils travaillent dans une perspective de redéploiement de l’Europe en tant que nouvelle puissance tutélaire de l’Afrique. Cependant il s’avère difficile d’oublier que le comportement de certains chercheurs est lié à la colonisation et à la néocolonisation qui ont donné des exemples juridiques innombrables de la mise sous tutelle des Nègres et des Métis de haut niveau, sauf que maintenant ce sont les idéologies et les pratiques sociales informelles et inavouables qui survivent au cadre formel d’un système judiciaire colonial disparu.
En France en particulier, c’est cette perspective de se voir refuser les responsabilités de citoyens égaux aux autres qui rappelle amèrement la période coloniale chez les jeunes dont les ascendants sont originaires des néocolonies.

b) Les non-institutionnels : ils épousent les contours des différents courants de pensée qui traversent les sociétés européennes.
Leurs travaux sont financés par des organismes divers, et leur regard sur l’Afrique et son histoire peut être plus ou moins lié à des intérêts fort éloignés de la recherche historique. On les retrouve dans certaines municipalités au passé colonial lourd. Cependant certains journaux ou associations comme « Survie » ont beaucoup apporté à la compréhension des « magouilles » et des mensonges de l’impérialisme français.

4°) Dans le reste du monde
Il existe plusieurs écoles historiques qui se sont attachées à l’histoire africaine comme en Russie. Il est profitable pour certains pays d’Amérique du Sud, d’Asie et du Pacifique de connaître les déportations des Africains car ils ont subi la même domination coloniale avec la mise à l’écart des autochtones dans la gestion des affaires de leurs propres pays. Les Amérindiens comme les Africains restent encore, quoi qu’on en dise, les victimes de l’occultation et de la négation de leur histoire par certains descendants des colons et des conquistadors ; le Brésil est un cas particulier où le racisme demeure invisible et sournois.
Dans le monde arabo-musulman, la perception des Africains a peu évolué compte tenu du poids des traditions locales et de la persistance des idéologies liées aux interprétations déformées de la malédiction de Cham. Les pays du Maghreb en particulier s’apprêtent à jouer un rôle sur mesure taillé pour eux par l’UE pour endiguer la prétendue montée des Africains vers l’Europe. On sait que c’est pour mieux camoufler l’ampleur des crises provoquées par le capitalisme mondial que l’UE brandit une politique commune de l’immigration choisie.

C°) Qu’est-ce que l’esclavage ?
« Nous avons à dire des choses que nous sommes seuls à pouvoir dire »
J. Ki Zerbo. »

1°) Aux origines de l’esclavage
Avant d’aborder les idéologies opérant dans le champ de l’esclavage, il convient d’en baliser solidement l’espace théorique et les pratiques esclavagistes sédimentaires dispersées à travers le monde.
Tout d’abord, on mentionnera que l’analyse de l’institution esclavagiste n’avait pratiquement jamais soulevé autant de «remous» dans les idées avant l’esclavage transatlantique. Pourtant l’esclavage existait dans la grande majorité des sociétés humaines sans que le droit s’y oppose, sans que la morale, l’éthique et les religions s’en indignent, bien au contraire, saint Augustin l’estimera comme le fruit du péché « qui a soumis l’homme au joug de l’homme». Nous y reviendrons plus loin.
Le mot lui-même vient du latin slavus (Slave) qui donnera esclavon et esclave dans le langage courant français. Il viendrait de ce fait de la mise en servitude des Slaves et de quelques Bulgares hérétiques « traités 22 » par les juifs, les chrétiens et les musulmans aux confins nord orientaux de l’Europe. Cette mise en servitude sera impulsée sous les Saxons Otton 1 er et Henri Loiselier au X e siècle.
L’impérialisme, qu’il soit athénien, romain, arabo-musulman, européen ou africain, a toujours prélevé des esclaves dans les sociétés étrangères à la sienne par la violence des brigandages, des razzias et/ou de la guerre de prélèvement ouverte.
L’esclavage est donc un phénomène ancien, répandu mais spécifique à chaque période. Dans l’histoire de l’humanité, il ne peut cependant être séparé des impérialismes et des colonisations des terres des voisins ou des peuples lointains et étrangers. Il est souvent le fruit amer de l’altérité.
Mais en Grèce comme à Rome, l’esclavage a été sous-estimé ; il convient impérieusement de revisiter l’histoire de ces deux entités pour réévaluer à leurs justes dimensions les esclavages pratiqués. Un écrivain célèbre comme Platon «n’aurait pas pensé l’esclavage », s’indigne fort à propos le Professeur Louis Sala-Molins. En effet, il aurait, selon lui, traité du thème dans un de ses sous-chapitres mineurs des « objets perdus ». « Que faire quand on trouve un objet perdu ? On le rend tout simplement 23 ». L’esclavage est par conséquent implicitement « accepté » par Platon, conclut M. Sala-Molins. En effet, on peut ajouter que la « République » est une cité en parfaite harmonie démocratique où l’esclave n’a pas sa place. Bien qu’il fût lui-même esclave de Denys l’Ancien, on ne retrouvera dans l’ensemble de son oeuvre qu’un esclavage « conventionnel » diffus et implicite qui ne se montre que par quelques icebergs du type : « A un esclave, oui je donnerais des conseils, et s’il arrivait qu’il ne consente pas à les suivre, je l’y contraindrais 24 », ou « Tu aurais reçu le fouet, si je n’étais pas en colère ». Platon, d’après Marie-Paule Loicq-Berger, ne remet pas en cause sa « légitimité en droit naturel (Lois, VI, 776 b-777). Il se borne à prescrire modération et équité en vue du rendement optimal de l’institution, morale toute pragmatique qui est également celle de Xénophon (Économique, V, 16 et VIII, 9) ».
Selon le Professeur Oruno D. Lara également, ce sont les cités grecques qui ont inventé l’esclave en tant que « marchandise, ou selon Aristote, (Politique) une sorte de propriété animée 25 ». Toujours d’après Marie-Paule Loïcq-Berger citant Aristote, l’esclave est un « objet animé » c’est un «instrument destiné à l’action » qui commande aux autres instruments, un bien appartenant en toute propriété à son maître. C’est un être capable de percevoir la raison sans en être pourvu. Il est doté d’une vigueur corporelle singulière... et destiné à la soumission. Quant au maître, il est par nature doté d’intelligence et d’aptitude à la vie civique et au commandement 26 . C’est donc Aristote qui fera une étude systématique et systémique de l’esclavage, avec une conception à la fois « naturelle » et « conventionnelle ».
A Athènes, du Ve au IV e siècle avant J-C, un habitant sur deux était esclave soit environ 150 000 habitants (hypothèse basse). On y justifiait la condition d’esclave par l’altérité des « Barbares » qui ne parlaient pas le grec et qu’il fallait par conséquent soumettre et civiliser. L’esclave était considéré comme un homme sans honneur, sans généalogie, sans famille. Déraciné et aliéné, il ne pouvait juridiquement ni transmettre, ni recevoir un nom ou des biens.
Cependant, considéré comme un être humain (bien qu’appartenant à une autre personne), il pouvait exercer tous les métiers existant dans la société grecque, des plus prestigieux au plus « dégradants ». Il arrivait à Rome comme à Athènes, que l’esclave soit très proche de son maître, comme Tiron, esclave affranchi, l’était de Cicéron, son maître philosophe.
A Athènes, une terminologie florissante désignait différentes conditions des esclaves : doulos (du mycénien doero) oikétês, danos (butin), andrâpodon (qui a des pieds d’homme). En général, les esclaves portaient des noms rappelant leur origine culturelle ou nationale. A Rome, on utilisait des termes comme servi publici (esclaves publics) servi privati (esclaves privés), pour les esclaves domestiques, des termes comme puer, familiaris, famulus ou familia urbana par opposition à familia rustica 27 . A Rome, l’esclavage a atteint une échelle nulle part égalée jusqu’alors. Les esclaves publics étaient affectés aux travaux publics et à l’entretien des espaces et des édifices publics, tandis que les esclaves privés étaient utilisés dans tous les métiers urbains ou dans les travaux champêtres. Comme dans les Amériques, les esclaves domestiques ou urbains sont mieux traités que ceux des champs, eux-mêmes plus « chanceux » que ceux des mines (...) La condition d’esclave est éclatée.
Athènes, Rome et les envahisseurs Arabo-Musulmans ont tous utilisé autant leurs armées régulières que des mercenaires pour capturer des esclaves. Mais l’utilisation des armées romaines pour les captures a été un phénomène central et marquant de l’histoire de Rome : on dit que Paul Émile en revenant de son expédition de Grèce a ramené 150 000 captifs et Jules César de retour des Gaules est arrivé avec un million de captifs 28 de guerre.
Aldo Schiavone, juriste italien qui a découvert l’importance de l’esclavage dans la société romaine à travers les archives judiciaires, affirme que Rome était « un bagne à esclaves » et que si sa révolution industrielle a échoué, c’est bien à cause du mode de production esclavagiste romain. Cette emprise si impressionnante du système esclavagiste sur la société entière a été, dit-il, sous-estimée : « Dans la littérature et les textes historiques, l’esclavage est minoré, il se dévoile dans la jurisprudence romaine comme « une institution totale 29 .» L’île de Delos en Grèce restera à jamais le symbole inoubliable de l’esclavagisme romain avec le chiffre record de 10 000 esclaves vendus par jour quand elle était au faîte de sa « gloire » de marché aux esclaves.
A Athènes, à Rome et en Afrique subsaharienne, on considérait les esclaves comme des êtres humains, même si, paradoxalement, on les vendait comme des « marchandises », même s’ils étaient des objets, et non des sujets de droit. Ainsi, à Rome, on utilisait les étrangers venus de Thrace, des Gaules et de la Germanie comme gladiateurs, et les étrangères comme prostituées.
En Amérique, même christianisé, le Nègre esclave fut diabolisé, on lui interdit l’accès à la lecture et à la culture en général. Après lui avoir attribué les tares classiques des esclavagismes antérieurs, on chosifia le Nègre par le droit à travers les codes noirs, et l’on instaura contre lui des théories racistes très élaborées.
Dans les pays Arabo-Musulmans, la déshumanisation du Nègre a été inspirée par une interprétation tendancieuse de la Bible pour produire une idéologie raciste et inédite 30 . Ces deux formes d’esclavage ont ciblé les Africains par leur phénotype, leur culture, et leur pays d’origine toujours imprécis dans l’imaginaire arabe. Enfin, ce sont ces deux formes d’esclavage, sous-tendu par deux impérialismes différents, qui vont déporter les esclaves africains le plus loin de leurs pays d’origine avec le plus de violences culturelles, physiques et symboliques, violences accompagnées d’idéologies indispensables à la déculturation et à la déshumanisation du Nègre dans ces sociétés lointaines.
Alors qu’à Rome et à Athènes, au bout de deux générations, la tare de l’esclavage pouvait disparaître après la manumission d’un esclave, dans les esclavagismes arabo-musulman et américain, le Nègre est marqué à jamais par la « malédiction divine » liée à sa couleur de peau (...) Même manumis, affranchi ou libéré, on le confondra souvent par mépris avec la masse des esclaves.
Notre objectif n’est pas d’insister ici sur les définitions de l’esclavage qu’on retrouve dans les encyclopédies, les codes noirs, les organisations internationales telles que la SDN, l’ONU, le Conseil Économique et Social, la CPI, la Charte Internationale des Droits de l’Homme, etc. 31 Notre objet, sans aucune prétention d’exhaustivité, se veut à la fois historique, juridique et anthropologique ; donc il déborde chacune de ces définitions tout en tentant de les réunifier et de spécifier l’apport de chaque discipline.
En effet, toutes ces définitions sont essentiellement basées sur le droit dans les domaines ci-après avec des combinaisons et des spécifications particulières : régime de propriété de l’esclave, privation de liberté d’autrui, séquestration du travail d’autrui, privation des fruits du travail, non-respect des droits de l’enfant, vente sous contrainte du corps de la femme ou de l’enfant, non respect du droit existant (souvent lié à l’incapacité de certains États d’appliquer la législation du travail nationale et internationale en vigueur), etc.
Cependant, dans les encyclopédies, on va plus loin ; on y retrace plus ou moins succinctement l’histoire de l’esclavage depuis la plus haute Antiquité jusqu’aux esclavages dits modernes avec les références dominantes tirées des travaux des chefs de file des grandes institutions de recherche.
Il convient néanmoins d’ajouter que les anthropologues, tout en s’attachant à l’expérience générale de l’humanité en matière de droit, n’apportent pas moins une analyse plus précise, plus fine et plus axée sur les aspects économiques, humains et sociaux de l’esclavage. C’est pourquoi, sans exclure les définitions plus ou moins juridiques, voire limitées dans l’espace et dans le temps, l’esclavage tel que défini par l’anthropologue C. Meillassoux semble plus centré sur des pratiques historiques à la fois plus circonscrites, plus concrètes, mais non moins générales et essentielles, une approche qui se pose par conséquent comme plus scientifique et plus rigoureuse, comme d’ailleurs le proclament avec fracas les historiens pour leur science ; en outre, ils reprochent à tort à Meillassoux le caractère synchronique de ses travaux.
Toutefois, cette approche anthropo-historique ne met nullement en cause les changements survenus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les champs du droit concernant en particulier l’évolution des pratiques sociales et des représentations se rapportant à l’esclavage. Néanmoins, l’esclavage ainsi qualifié de moderne qui traduit la réalité de nouvelles pratiques sociales tendant à aliéner l’homme de son corps, à le priver de sa liberté et/ou des fruits de son travail par la violence, ne peut en aucune manière être confondu avec les esclavages précédents.
Aux XX e et XXl e siècles, dans la majorité des États, tout s’opère dans l’illégalité et dans une quasi-clandestinité par la transgression des lois et des pratiques internationales et locales, contrairement à ce qui se passait jusqu’à à la fin du XIX e siècle, où l’esclavagisme avait l’aval de « l’État de droit » et de ses institutions, des représentations collectives et individuelles, des stéréotypes, des intérêts égoïstes et de la cupidité, etc.
Au XXI e siècle, le terme d’esclavage est devenu tabou ; on tente désormais de se cacher pour mettre des hommes, des femmes et des enfants dans des situations qui lui ressemblent de près ou de loin, mais qu’on ne doit plus désigner du même vocable.
A l’époque actuelle, aucun État, sous peine de se voir mis à l’indexe, ne se déclare, ni même n’accepte d’être taxé de complicité d’esclavage, même si la réalité est encore hélas, toute autre pour certains pays comme le Soudan, la Mauritanie ou le Niger, voire même la Chine (...)
En tout cas, nous verrons plus loin que la définition anthropo-historique, bien que plus globale, est néanmoins, si l’on peut dire, asynchrone, c’est-à-dire décalée par rapport à notre époque. Elle présuppose l’esclavage comme un phénomène social total au sens maussien de l’expression, alors que les esclavages modernes sont parcellaires et condamnés à la clandestinité.
En effet, la définition anthropologique de l’esclavage est fondée sur l’analyse historique ; elle implique la reproduction sociale d’une classe exploitée et d’une autre « exploitatrice » dans des structures et des institutions sociales reconnues et surtout avalisées par le droit, les traditions, voire l’ensemble des pratiques sociales. Les esclavages antérieurs impliquaient inéluctablement des relations d’échanges institutionnalisées de la « marchandise humaine » entre deux ou plusieurs États, dont certains servaient d’espace de parcours, de transit ou de transactions intermédiaires, alors que l’esclavage dit moderne relève d’autres formes d’exploitation de l’homme par l’homme que l’esclavage circonscrit par l’anthropologie sociale et historique.
Il faut, par conséquent, absolument faire une distinction claire entre les esclavages pratiqués au sein de l’humanité jusqu’à la fin du XIX e siècle et ceux qu’on appelle, surtout à partir de la seconde moitié du XX e siècle, les esclavages modernes.

2°) Définition de l’esclavage
Selon Claude Meillassoux 32 :
« Il n’y a esclavage, comme mode d’exploitation, que s’il se constitue une classe d’individus, relevant d’un même état social et se renouvelant de façon continue et institutionnelle, de telle sorte que les fonctions que remplit cette classe étant assurées de façon permanente, les rapports d’exploitation et la classe exploitatrice qui en bénéficie se reconstituent aussi, régulièrement et continûment. 33 »
Il poursuit plus loin pour expliciter les liens entre la parenté et l’esclavage et préciser son origine non africaine :
«Ainsi l’esclavage, en tant qu’engageant des rapports de classes, ne peut advenir que :
1) par la disjonction des cycles productifs et reproductifs qui fondent la parenté, donc par l’avènement de l’étranger absolu, du non-parent ;
2) par le renouvellement incessant de cette catégorie sociale exclue des rapports de reproduction parentaux, donc par la création d’appareils qui s’y substituent.
Selon Meillassoux, l’esclavage n’est pas et ne peut être un simple « prolongement » de la parenté, comme l’ont soutenu des auteurs tels que Miers et Kopitoff (1977). L’esclavage n’est pas non plus issu de la société domestique et c’est hors d’elle qu’il faut en chercher les prémisses. Les sociétés africaines, contrairement à ce que pensent d’aucuns, n’ont, selon l’auteur, jamais été isolées du reste du monde elles ont subi en particulier les influences des révolutions marchandes. Claude Meillassoux conclut : « S’il y a une genèse de l’esclavage en Afrique, c’est à l’échelle d’une histoire qui déborde le continent qu’il faut la chercher 33 ».
En effet, l’esclavage est l’antithèse de la parenté. L’esclave n’a aucune autorité sur les enfants engendrés avec une femme esclave, ni sur celle-ci. En principe, à Rome on dit qu’il bénéficie d’une faveur de concubinage avec une femme esclave ; il en est de même de l’esclavage aux Amériques. L’esclave ne peut ni se marier, ni attribuer son nom à « ses » enfants. Il ne peut donc y avoir d’unité familiale esclave structurée et fonctionnant de façon autonome dans la structure sociale globale de la société esclavagiste à l’image de celle des maîtres, étant donné que l’ensemble des membres de cette « famille » esclave appartient au maître.
C’est pourquoi, selon la législation du pays esclavagiste, le maître peut vendre à n’importe quel moment, n’importe quel membre de cette famille virtuelle. Objet de droit, l’esclave ne peut tisser de relations sociales libres avec les autres membres de la société dans la mesure où même sa liberté de mouvement est en principe sous contrôle du maître et peut être à tout moment entravée par la volonté de celui-ci. Imaginez un instant, sous le même toit, deux autorités, celle du maître sur son esclave et celle de l’esclave sur « sa » femme et « ses » enfants, femme et enfants qui n’ont de compte à rendre qu’au chef de famille en l’occurrence l’esclave (...)
L’esclavage se reproduit non par le truchement d’une famille esclave instituée, mais par l’achat de nouveaux esclaves. Même si, par exemple, les Américains, avec la rareté de l’esclave africain à la fin du XVIII e siècle, ont tenté de procéder à l’élevage et à la reproduction contrôlée d’esclaves aux USA, même si, dans la Rome antique, on a élevé des esclaves, c’est pour les vendre et non pour constituer une famille esclave. On comprend que, dans les esclavages passés, cela n’a pas empêché de séparer les membres d’une même « famille » d’esclaves dont certains pouvaient être vendus aux enchères publiques en cas de faillite du maître (...) ou par le maître lui-même.
C’est pourquoi Claude Meillassoux soutient que la classe des esclaves est reproduite (passif) en dehors du cycle de reproduction de la société globale, qui s’appuie, en ce qui concerne les personnes libres, sur des systèmes matrimoniaux avec des alliances familiales fondées sur des familles, des lignages et des clans, etc. En effet, les esclaves ne peuvent faire partie de la parenté et de la généalogie car il faut en acheter perpétuellement pour remplacer les morts et les impotents ; en un mot, la classe des esclaves se renouvelle par l’achat de nouveaux esclaves et non par le mariage et la parenté. Il y a par conséquent, dans toute société esclavagiste, un décalage évident entre le cycle de la production (des biens matériels) assurée par cette classe d’esclaves et celui de la reproduction sociale des esclaves par les maîtres. Seule la classe des maîtres se reproduit librement dans la société esclavagiste. C’est pourquoi, dans toute société esclavagiste, il existe deux classes sociales antagoniques fondamentales : celle des maîtres et celle des esclaves.
Il n’en demeure pas moins vrai que ce problème de définition de l’esclavage se pose encore de nos jours même pour l’Égypte antique. En effet, certains historiens attribuent aux captifs de guerre égyptiens le qualificatif d’esclaves, ce qui est loin d’être pertinent au vu de la précédente définition de Meillassoux qui, lui-même, cite ses sources sur l’Égypte qui ne définissent pas rigoureusement l’esclavage comme il l’a lui-même argumenté (...)
En effet, dans ses notes de bas de page, 34 il signale des témoignages qui relatent l’esclavage chez les dynasties pharaoniques qui capturaient des Nubiens pour en faire des « esclaves » vers -2000. Il précise encore qu’entre -1500 et -1450 on observa de fréquentes expéditions militaires sur le haut Nil. Il cite la célèbre déclaration de Sésostris III de la XIIe dynastie : « Le Nubien... j’ai capturé ses femmes, enlevé ses sujets. » Toujours dans ses notes, on lit que « Koushites et Méroïtes procédèrent selon le même modèle égyptien entre -800 et -300. » Mais, actuellement, les chercheurs en Occident penchent de plus en plus vers la thèse de la pratique de l’esclavage en Égypte, arguant que les prisonniers de guerre étaient transformés en esclaves par Pharaon qui les répartissait selon les besoins publics et privés, ou que si les marchés d’esclaves n’ont pas existé, c’est à cause de l’inexistence de la monnaie, ce qui semble faux selon d’autres spécialistes (cela dépend de la période considérée).
Poursuivant son analyse pour l’Afrique sahélienne, C. Meillassoux ajoute, toujours en note : «Des archéologues (Thilmans et coll., 1980) supposent que la civilisation mégalithique sénégambienne -qui se place entre 594 et 790- aurait disparu sous les coups des chasseurs d’esclaves installés au sud du Sahara. A Bathily (1975 ; 43), se fondant sur les découvertes archéologiques de Munson (1972) dans la région de Tishitt 35 , y fait remonter l’esclavage à trois ou neuf siècles avant notre ère. »
Certes dans les textes oraux de la légende de Dinga, l’ancêtre commun des Soninkés, qui retracent son itinéraire, on mentionne déjà l’esclavage, mais tout un chacun connaît la possible manipulation des mythes et des légendes du passé selon les besoins contextuels de chaque période historique. Par ailleurs, le vocabulaire local peut désigner autre chose que ce que l’anthropologie a défini rigoureusement. De même, les premiers contacts avec les voyageurs arabes, s’ils ont permis de donner une idée sur la vie des rois et des palais, ne nous décrivent pas de manière explicite la vie d’une classe servile assimilable à celle des esclaves.
Cependant, un esclavage intérieur spécifique se développera en Afrique de l’Ouest dès l’arrivée des Arabo-Musulmans et ses formes seront liées aux contradictions internes propres à chaque société africaine et à son mode de vie (sédentaire, nomade, etc.).
Selon le contexte historique, cet esclavage interne va engendrer des guerres entre différents royaumes comme celui de Hamdallah contre celui de Ségou, les royaumes côtiers d’Abomey ou des Guns du Togo contre leurs voisins de l’intérieur, etc. Les enjeux sociaux de cet esclavage africain mettront également en opposition différents groupes linguistiques abusivement appelés par les explorateurs et ethnologues européens « tribus » ou « ethnies », comme les Dogons et les Peuls, les Peuls et les Bamanas ; ou différentes catégories sociales, comme les hommes et les femmes, les aristocrates et leurs esclaves, les cadets et les aînés, les « normaux » et les marginaux, etc. En un mot, les contacts entre l’esclavage intérieur et les esclavages arobo-musulman et occidental, vont impulser une dynamique inédite des luttes entre les groupes sociaux.
En Afrique, à propos des religions, il convient d’insister sur leur rôle moteur dans les systèmes esclavagistes et leur synergie : les musulmans opposés aux Kuffars (Lam-Lams païens contre islamisés du Tekrur, du Ouagadou et de Silla), Rizeigats et Misseiriyas du Sud Kordofan contre les Dinkas animistes et chrétiens, Touaregs « rouges » se considérant comme Arabes, contre les Bouzous et les Bellas « noirs » au Niger, Ouolofs razziés aux bords du fleuve Sénégal contre les Maures Trarza de Mauritanie, Toucouleurs du Fouta Toro contre les Bamanas, les Soninkés, les Peuls du Macina et les Dogons païens, etc.
Dès l’arrivée des Portugais sur les côtes africaines au sud du Sahara en 1441, le jeu des alliances et de l’animosité entre les États, sociétés et groupes sociaux différents a donc pris une autre dimension et une tournure infiniment plus complexe avec l’emprise des cavaliers musulmans, des Lançados ou Tangos-Maos et des aristocraties guerrières africaines islamisées, tous lancés à l’intérieur du continent avec pour seule motivation de traquer les paysans africains dans leurs villages afin d’en faire des captifs de guerre et ultérieurement des esclaves.
C’est pourquoi il est indispensable de rappeler la définition anthropologique de l’esclavage afin de ne pas prêter le flanc aux erreurs, aux ambiguïtés et autres approximations théoriques qui font légion dans les études et les recherches sur les esclavages anciens, mais surtout à la confusion entre ces esclavages et l’esclavage dit m oderne. Il s’agit également de faire barrage aux avancées révisionnistes drainées et brassées par les idéologies de la mystification et de la domination culturelles de l’Afrique et des Africains qui ne sont d’ailleurs que quelques-unes des conséquences de ces « relectures » tendancieuses de l’histoire.
Meillassoux est resté intraitable sur la question des captifs de guerre qui, selon lui, ne constituent pas encore une classe d’esclaves tant qu’ils ne seront pas vendus sur des marchés d’esclaves repérables au profit d’intermédiaires marchands ou d’acheteurs-utilisateurs et, enfin, tant qu’ils ne seront pas constamment renouvelés comme classe sociale dans la société de destination. Les captifs de guerre, comme les prisonniers du STO envoyés en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale ou ceux de Sésostris III capturés en Nubie et mis à la disposition de Pharaon ne sont pas des esclaves.
Les esclaves étaient des hommes libres, généralement de paisibles paysans arrachés à leur terre natale par les rapts criminels, les razzias et les brigandages, contre leur volonté. Devenus captifs, ils seront déportés et vendus dans une société lointaine afin d’y constituer une classe exploitée qui ne se renouvellera que par l’ arrivée de nouveaux esclaves. Ils sont ainsi devenus en terme de droit des objets appartenant aux maîtres. Les esclaves sont « des Outils que l’on fouette 36 », qui parlent, qui réfléchissent, qui se projettent dans le temps (passé et futur) et qui souvent, se révoltent (...) En confondant un homme avec un objet ou avec un animal, le droit humain fonde la plus grande illusion idéologique de l’histoire de l’humanité.
A partir de cette analyse, selon l’auteur d’ Anthropologie de l’esclavage , pour qu’il y ait esclavage trois conditions doivent être absolument remplies :
1°) Des institutions guerrières pour faire des captifs de guerre (il s’agit plutôt de brigandage, car il n’y a presque jamais de guerre déclarée dans le sens classique de conflit entre deux États avec des normes et des formes militaires historiquement identifiables, etc.)
2°) Des institutions marchandes, avec des marchands opérant dans des marchés structurés et protégés par les États.
3°) Une classe d’acheteurs esclavagistes (qu’il appelle la classe exploitatrice pour laquelle la classe des esclaves est appelée à travailler ; c’est le droit du pays esclavagiste du maître qui fixera les conditions générales d’appropriation et de travail de l’esclave).
On comprend avec ces conditions que l’esclavage est une transformation radicale de la structure sociale, du mode de production et de reproduction de la société esclavagiste globale. Il affecte l’ensemble des rapports sociaux qui se tissent essentiellement entre les deux classes antagonistes de la société esclavagiste : les maîtres et les esclaves. Il devient, dès lors, intelligible que nous ne puissions appliquer l’appellation d’esclavages aux multiples formes de «l’esclavage moderne », qu’elles soient liées à l’exploitation capitaliste institutionnelle ou aux organisations mafieuses clandestines.
Toutes les formes d’asservissement recensées par les organisations internationales et qualifiées d’esclavages modernes doivent être saisies avec rigueur et classifiées dans différentes catégories de travail forcé ou de trafic d’êtres humains. Le contexte international est aujourd’hui tel que les Nations Unies et tous les États de la planète ont, en principe, condamné l’esclavage (même si, dans certains pays, quelques groupes s’y adonnent dans les faits). Les formes globales des esclavages passés, impliquant des institutions guerrières de prélèvement et de razzia, une juridiction officielle ou implicite des États et entre États, une organisation reconnue des marchés ou des lieux de castration d’esclaves et la constitution de deux classes sociales distinctes au sein de la société globale esclavagiste, sont désormais révolues (on l’espère).
Pour conclure, les esclavages modernes se caractérisent par deux phénomènes majeurs complémentaires : l’illégalité et la clandestinité, alors que les esclavages antérieurs étaient socialement reconnus, juridiquement fondés, et leurs violences symbolique et physique admises par tous et idéologiquement justifiées par les groupes dominants des États et des sociétés impliqués dans le système esclavagiste.

D°) Repères chronologiques
Dates importantes liées aux agressions esclavagistes et coloniales.

1°) Dates importantes des déportations arabo-musulmanes
- 570 (après J.-C.) Naissance de Muhammad à La Mecque le lundi 12 du mois Rabî-alawwal, dans le clan Hachim appartenant aux Khoreïchites. Fils de Abd Allâh Ibn ‘Abd-Al-Muttalib ben Hachim Ibn ’Abd al-Manaf et de Amina bint Wahb.
Muhammad n’a pas connu son père qui est mort avant sa naissance, il fut élevé par son oncle le père de Ali.
- 610 L’ange Gabriel se dévoile à Muhammad et lui révèle Ikhra (annonce) sur le mont Hira.
- 615 ou 620 Installation d’un petit groupe d’Arabes en Abyssinie (11 personnes).
- 622 Hégire vers Médine (Manawara). Origine du calendrier musulman.
- 624 Bataille de Bedr et première victoire de l’armée musulmane de Muhammad face aux Mecquois.
- 628 Muhammad fait un premier pèlerinage à La Mecque pour amorcer la réconciliation avec sa ville natale.
- 628 Invasion de l’armée arabe de Kaibar en Abyssinie (pourtant les premiers musulmans sont venus s’y réfugier pour fuir les persécutions des Mecquois... sur ordre de Muhammad lui-même).
- 631-632 premières razzias en Abyssinie.
- 632 Mort de Muhammad à Médine.
- 632-634 Abdallah Ibn Abou-Koukhaf dit Abu Bekr as-Sidiqq est désigné 1 er khalife de l’oumma (né vers 573 et mort en 634).
- 634-644 Abû-Hafs Omar Ibn al-Kattab (Al-Farûq : l’équitable) khalife de l’oumma. Né après (581 ?) mort assassiné en 644.
- 641 L’Égypte est occupée par les troupes arabes sans grande résistance.
- 642 Abd Allah Ibn Sarth bat le roi de Dongola Kalidurat. Il construit une mosquée dans la ville capitale.
- 644-656 Othman ben Affân ben al-‘Âs ben Amia, khalife de l’oumma. Né vers (575 ?). Meurt assassiné en 656.
- 646 Busr ben Abi Artah atteint le désert de Syrte (Libye).
- 652 Signature du bakt entre le khalife des musulmans et les responsables politiques de Dongola. Ayant perdu la guerre, ils doivent fournir 360 esclaves au khalife à titre de tribut annuel.
- 656-666 Ali Ibn Abi Taleb khalife. Il sera assassiné en 666. 661-750 Dynastie omeyyade fondée par Mûawiya celui qui déposséda Ali du pouvoir, et dont le fils assassinera Hussein le fils d’Ali à Kerbéla.
- 666-667 Les troupes musulmanes atteignent le Fezzan et s’emparent de Jarma. Ils exigent 360 esclaves/an de tribut.
- 667 Partis de Jarma, les Arabes atteignent le pays de Kawar au nord du lac Tchad, le roi s’engage à leur fournir 360 esclaves/an de tribut.
- 682 Une expédition partie de Marrakech attaque les Mesufa au sud.
- 689 Première révolte des Zendjs.
- 694 Seconde révolte des Zendjs.
- 702 Les Abyssins attaquent la côte d’Arabie pour se venger des invasions arabes, mais ils sont arrêtés.
Les trafiquants arabes s’installent à Zeila (près de Djibouti) et utilisent épisodiquement Moussaouah. Ils attaquent les chrétiens abyssins et pénètrent de plus en plus dans l’hinterland pour razzier et incendier les villages. Se met en place un système de rabatteurs, de captures, de convois, de guerriers, de geôliers des enclos sommaires.
- 728 Première mention du pays des Sûdân et des Zâgâhwa dans un texte arabe (Cuoq).
- 734 et 740 Attaque des Mesufa par Habib ben Abi Ubaida qui emprunte la piste du Draa et arrive dans l’Adrar.
- 750/1258 fondation (et fin) du califat abbasside par Ibn al-Abbas As-Saffah (722-754) arrière-petit-fils de ’Al-Abbas oncle de Muhammad dont le successeur s’installera à Bagdad après avoir renversé le califat omeyyade.
- 756 Abd al-Rahmân 1 er échappe au massacre des Ommeyades de Damas (par les Abassides) et s’installe à Cordoue. Al-Andalus devient indépendant mais ne sera proclamé Califat qu’en 929.
- 762 Fondation de Bagdad par le khalife al-Mansour.
- 763 Al-Fazari mentionne le Ghana pour la première fois comme le pays de l’or de Khaya Maghan Cissé.
- 869- Le 7 septembre, début de la Grande Guerre des Zendjs.
- 883- Le 11 août, prise de la capitale des Zendjs Al-Muhtara et fin de la Grande Guerre des Zendjs.
- Années 800- Invasion de l’Est de l’Afrique où sont créés une multitude de sultanats esclavagistes autonomes.
- 905 Le khalifat de Bagdad envoie un général turc massacrer l’armée de 40 000 esclaves soudanais achetés par Ibn Tulum gouverneur d’Égypte et mis en place sous son règne (né en 835- mort en 884).
- 929 Abd al-Rahmân III se déclare khalife de Cordoue et indépendant de Bagdad.
- 935 Le gouverneur turc d’Égypte enrôle des esclaves noirs dans son armée pour lutter contre les Berbères et les Fatimides.
- 969/1171 Les Fatimides (chiites), descendants de Ali par la fille du prophète Fatima, conquièrent l’Égypte, fondent Le Caire et posent la première pierre de la mosquée Al-Azhar qui sera achevée en 973. En 975, début de la halaqah (école) dans la mosquée ; cette école deviendra l’université al-Azhar 37 en 998 (par Ya’qub Ibn Abu Kilis).
- 973 Fin de la construction de la mosquée al-Azhar et proclamation du Califat.
- 1035 Le chef des Lemtuna islamisés Yahya ben Ibrahim fait le pèlerinage. A son retour, il fait appel à Abd Allah ben Yacin prédicateur zélé qui fut obligé de se réfugier dans un monastère fortifié de la côte mauritanienne (ribat, d’où le terme almoravide) .
- 1059 (Almoravides) Yahia ben Ibrahim meurt au combat et est remplacé par Yahia ben Omar.
- 1054-1055 Prise d’Aoudaghost par les Almoravides (groupe berbère Lemtouna). Ils remontent vers le nord.
- 1056 Les Almoravides prennent Sijilmasa, Taroudant et contrôlent le Sous dans la même période.
- 1060 Les Almoravides remontent vers le nord.
- 1062 Ils fondent Marrakech.
- 1069 Ils prennent Fez.
- 1076 Prise de Koumbi, capitale du Ouagadou, par les Almoravides.
- 1077 Abou Bahr ben Omar redescend vers le sud pour combattre et mettre les Nègres aux fers.
- 1087 Abou Bahr ben Omar est tué par un archer noir et ses hommes quittent le pays.
- 1171 Saladin annexe le califat fatimide d’Égypte au sunnisme (califat de Bagdad) à la mort du khalife al-Abîd.
- 1203 Le Ouagadou tombe sous la coupe du Sosso.
- 1235 Soundiata Keïta triomphe de Soumaoro Kanté (ou Soumangourou) à la bataille de Kirina. Il fonde l’Empire du Mali. Opposé à l’esclavage , Soundiata met sur pied la première charte des droits de l’homme.
- 1324 Pèlerinage du roi du Mali Kankan Moussa à La Mecque. Il est accompagné, selon les sources, de 8 000 à 15 000 porteurs d’or et de marchandises diverses. Il est ruiné à son retour par les razzias dans le désert d’Arabie.
- 1464-1492 Soni Ali fonde l’Empire Songhaï (ou de Gao). Le pouvoir central fera beaucoup d’esclaves.
- 1511 Les Saadiens arabes venus du Hedjaz au XV e siècle déclarent la guerre sainte (motivée par la présence portugaise au Maroc et contre le pouvoir wattaside en place depuis 1472). En 1517, ils contrôlent Marrakech et en 1550 revendiquent les mines de sel de Teghaza (contrôlées par le Songhaï) ; en 1554, ils prennent Fez. Ils occupent Teghaza en 1585.
- 1516-1517 Les Turcs maîtres respectivement d’Alger et du Caire.
- 1590-1591 Ahmed el-Mansour, roi du Maroc, envoie le Pacha Djouder, un eunuque, conquérir la boucle du Niger avec des mercenaires venus de Cordoue. Sa victoire à Tondibi le 13 mars 1591 provoque la chute de l’empire songhaï. Les déportations transsahariennes s’accentuent vers les mines de Thégaza et les plantations de canne dans le Sous, les environs de Marrakech et d’Essaouira. Consulté par les habitants du Touat inquiets de la montée des prélèvements esclavagistes marocains, Ahmed Baba, jurisconsulte, rappelle le droit, mais n’est point écouté.
- 1845 Fermeture du grand marché d’esclaves d’Istambul.
- 1846 Fin de l’esclavage dans l’Empire ottoman (1857, prohibition définitive).
- De 1850-1860 El Hadj Omar impose la guerre sainte au Soudan occidental et fait beaucoup de prisonniers de guerre revendus et souvent mis en esclavage domestique.
- 1857- La Traite est interdite dans l’Empire ottoman mais l’esclavage y persiste.
- De 1860-1900 Samory se bat contre les Français et les Anglais, il fait des prisonniers de guerre qu’il revend en particulier aux Peuls du Futa-Jaalon qui en font des esclaves.
- 1882- L’Angleterre occupe l’Égypte, la traite «clandestine» de l’impérialisme arabo-ottoman est menacée.
- Jusqu’en 1962 l’esclavage continue dans les pays arabes voire jusqu’à nos jours au Soudan.
- 1960-70- Création : Congrès du monde musulman ; Ligue des États arabes ; Ligue du monde musulman ; Organisation de la Conférence islamique (OCI)
- 1981- Le Conseil islamique pour l’Europe publie la Déclaration universelle des droits de l’homme dans l’Islam (DUDHI).
- 4 août 1990 L’organisation de la Conférence Islamique crée la Déclaration des Droits de l’homme dans l’Islam (DDHI).

2°) Dates importantes de la domination européenne : déportations, colonisation et racisme en Europe et aux USA
L’illusion de l’ éternel recommencement est une construction idéologique tenace contre l’histoire réelle.

- 1415 (après J.-C.) Le Prince-Infant Henri franchit le détroit de Gibraltar et conquiert Ceuta.
- 1434 (ou 1433 ?) Les Portugais franchissent le cap mythique de Bojador à 300 kms au sud des Îles Canaries.
- 1441 On exhibe des « Maures » capturés au sud du Rio de Oro à Lisbonne et à Lagos. Le Prince-Infant Henri surnommé le Navigateur est déjà le protecteur des opérations maritimes portugaises.
- 1441-1444 Les Portugais se livrent à des opérations de commando, d’attaque et de razzia de personnes dont plusieurs sont des échecs. En 1444, Lançarote importe 240 « Maures » dont un cinquième pour Henri le Navigateur ; on en a offert au Pape. La même année, Dinis Dias atteint les côtes situées entre le fleuve Sénégal et le Cap Vert.
- 1445 Antao Gonçalvès effectue l a première opération de « traite » (déportation) sur le conseil du Prince Henri le Navigateur. Neuf Nègres et un peu de poudre d’or sont échangés contre des marchandises portugaises. La même année, 27 navires quittent le Portugal dont 6 atteignent le pays des Nègres et y pratiquent razzias et « commerce ».
- 1446 Depuis le début des expéditions, 1millier d’Africains ont déjà été déportés en direction du Portugal par environ 51 navires. La même année, les membres de l’expédition Nuno Tristao qui effectuaient des razzias sont massacrés par les résistants africains. On prétendait vouloir convertir leurs âmes pour justifier ces déportations.
- 1448 Les Portugais, sur recommandation de Henri le Navigateur, veulent définitivement donner aux déportations des Nègres un caractère « commercial » : on vend des fusils et d’autres marchandises européennes. Les Africains alliés des Blancs se procurent la « marchandise » humaine par la guerre.
1453 Prise de Constantinople par les Turcs, les esclavagistes européens ne peuvent désormais plus emprunter les routes de la mer Noire. C’est un tournant de l’histoire de l’esclavage.
- 1454- 8 janvier, Bulle du Pape Nicolas V qui autorise le Portugal « à réduire en esclavage perpétuel les Sarrasins et les peuples païens » à savoir les peuples découverts en Afrique subsaharienne.
1462 En octobre Pie II adresse une lettre à l’évêque de Guinée pour critiquer l’esclavage des Nègres en tant que « grand crime » et menace, sans succès, de punir ceux qui le pratiquent.
- 1482 Construction de Sao Jorge da Mina en pays Fetu. L’or fourni aux Portugais provient du pays Accany (Côte de l’or ou Ghana actuel). On fournit des armes aux Africains pour aller chercher de la main-d’œuvre captive chez leurs voisins afin d’extraire l’or ( ?). Les Portugais revendent une partie de cet or acheté contre des esclaves... qu’ils revendent à ceux qui exploitent les mines contre de l’or... Ils revendent aussi des captifs africains aux riverains... pour transporter les marchandises européennes vers l’hinterland.
- 1488- Le 3 février, Bartolomeu Dias franchit le Cap de Bonne Espérance. Le Pape Innocent VIII reçoit du roi d’Espagne 100 esclaves enchaînés.
- 1492 Christophe Colomb traverse l’Atlantique avec trois navires (une caraque, la Santa Maria et 2 caravelles, la Pinta et la Nina), croyant trouver les Indes, il débarque le vendredi 12 octobre sur l’île de Guanahani aux Bahamas, qu’il rebaptisera du nom de San Salvador, aux portes du continent... (les Anté-îles, îles avant le continent, d’où le nom d’Antilles).
- 1493 Bulle inter caetera du Pape Alexandre VI (d’origine espagnole) qui attribue au Portugal les terres situées au delà de 100 lieues à l’ouest des îles du Cap Vert.
- 1493-1496 Second voyage de Colomb avec 17 navires. Il touche la Guadeloupe le 4 novembre baptisée ainsi par Colomb en hommage au monastère Santa Maria de Guadalupe de Estremadura. Il passe à Cuba, à Hispaniola, à la Jamaïque.
- 1494 Le Traité de Tordesillas repartage le monde entre le roi Jean II du Portugal d’une part, Ferdinand d’Aragon et son épouse Isabelle 1 re de Castille d’autre part. Le Portugal, mécontent du partage du Pape, a donc renégocié avec l’Espagne pour obtenir le déplacement de sa zone d’influence à 370 lieues (méridien 46°37’ ouest) qui va couvrir l’océan Atlantique et la partie est du Brésil qu’il finit par occuper en totalité (...)
- 1498-1500 3e voyage de Colomb.
- 1498 Vasco de Gama atteint la côte orientale de l’Afrique.
- 1499-1500 (?) Amérigo Vespucci débarque en Guyane. Le 22 avril 1500, Pédro Alvarez Cabral atteint le Brésil.
- 1502-1506 Le 4e et dernier voyage de Colomb. En 1502 lors de ce 4 e voyage, Colomb découvre la Martinique, il y séjourne du 15 au 17 juin.
- 1518 - Charles Quint établit officiellement l ’Asiento  : un monopole d’État, attribuable à des particuliers. Ce contrat « commercial » permet de déporter des esclaves africains sur les terres espagnoles des Amériques. L’ Asiento revient à la France de 1701 à 1713, à l’Angleterre grâce au traité d’Utrecht de 1713 à 1759.
- 1518- Arrivée en Amérique d’un convoi d’esclaves entassés en « cuillère » (disposition en tête-bêche comme des sardines pour en entasser le maximum tout en étant entravés par leurs chaînes qui les lient à plusieurs...
Notons que dès son second voyage, Colomb avait déjà embarqué des esclaves africains pour les déporter.
— 1520 Début des déportations importantes d’esclaves africains dans les Amériques.
— 1533 Le pape Paul III condamne l’esclavage . Nul ne l’écoute, les intérêts en jeu sont colossaux. Les autres puissances européennes liguées contre le Pape depuis Tordesillas... sont encore plus «aigries et hargneuses »
- 1550 Au printemps, controverse de Valladolid entre Las Casas, défenseur des Indiens, et Sepulveda ami personnel de Cortès devant le légat du Pape pour savoir si les Indiens ont une âme. Las Casas gagne, mais les colons se rabattent sur les Nègres... pour remplacer les Indiens dans les plantations et les mines d’or.
- 1600 Fondation de la Compagnie des Indes Orientales anglaises.
- 1602 Fondation de la Compagnie des Indes Orientales hollandaises.
— 1617 Fondation de la Compagnie des Indes Occidentales hollandaises.
- 1620 Premières déportations d’esclaves africains dans les colonies continentales anglaises.
- 1635-Martinique  : Liénard de Lolive et Duplessis d’Ossonville y débarquent le 25 juin au nom de la Compagnie des Isles d’Amérique, mais impressionnés par la prolifération des serpents et l’hostilité des Amérindiens, ils vont en Guadeloupe. C’est en septembre 1635, que P. B. d’Esnambuc plantera le drapeau du roi de France en Martinique.
- 1642 Fondation de la Compagnie française de l’Orient. Louis XIII autorise officiellement la déportation des Nègres dans les colonies françaises d’Amérique (il y en avait déjà...).
- 1658 Les Caraïbes sont définitivement vaincus et massacrés en Martinique.
— 1664 Colbert crée la Compagnie des Indes occidentales et orientales.
- 1672 Création de la Royal African Company à monopole jusqu’en 1698.
- 1673 Fondation de la Compagnie du Sénégal en France pour déporter des Nègres aux Antilles et à la Guyane.
— 1684 Fondation de la Compagnie de Guinée en France.
- 1685 En mars, sortie du CODE NOIR « Édit du Roi » Louis XIV mis en chantier par Colbert en 1681 et rédigé par Charles de Courbons Comte de Blénac et Jean-Baptiste Patoulet. Il s’inspire des pratiques esclavagistes espagnoles.
— 1688 Les quakers de Pennsylvanie condamnent l’action « d’acheter et de garder des Nègres. »
— 172 4 et 1785 Le Code noir est remanié pour la Louisiane et un complément est ajouté en 1785. Il inspirera le Codigo Negro Carolino du roi d’Espagne Charles III de Bourbon.
- 1787 La création en Angleterre de la Society for effecting the Abolition of Slave Trade.
— 1787 -Le 17 septembre, la Constitution des USA institutionnalise l’esclavage ; un Nègres compte pour 3/5 d’un citoyen.
- 1788 Création en février de la Société des Amis des Noirs à Paris.
- 1790- Le 2 mars, création du Comité des colonies dont Barnave devient le Rapporteur le 8 mars.
— 1791 -Le 13 mai, la Constitution française reconnaît l’esclavage et l’assemblée se déshonore. Mais le 15, l’amendement Rewbell accorde les droits de citoyens aux « gens de couleur, nés de père et mère libres » ce qui provoquera le mécontentement de milliers de métis issus de mères esclaves...
- 1791 Le 14 août, à Saint-Domingue, Douty Boukman conduit une cérémonie vaudou au Bois Caïman à Norman de Mézy non loin du Morne Rouge. La date de l’insurrection est fixée au 22 août.
Dans la nuit du 22 au 23 août, Boukman à la tête de plusieurs milliers d’insurgés déclenche, depuis le Bois-Caïman, dans la Plaine du nord, la Révolution des esclaves de Saint-Domingue.
— 1792- Le 24 mars, en France un décret reconnaît les droits de citoyens à tous les hommes libres de couleur.
- 1793 Le 21 juin, Sonthonax en difficulté face à Thomas François Galbaud un militaire royaliste qui occupe la ville du Cap, fait appel aux esclaves pour le rejoindre en échange de leur liberté.
Le 23 juin, 10 000 esclaves dirigés par Macaya et Pierrot descendent des hauteurs et chassent définitivement Galbaud du Cap et de l’île.
— 1793- Le 29 août, Sonthonax, sous la pression des esclaves libérés, décrète l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue et envoie six délégués pour aller en rendre compte à la Convention Nationale. C’est l’un des événements les plus importants de l’histoire des Africains (Polverel l’avait déjà aboli au nord dès le 27 août...)
— 1794 -Le 16 pluviôse An II (4 février), la Convention reçoit la délégation de Saint-Domingue et abolit l’esclavage dans toutes les colonies françaises. Victor Hugues va appliquer la loi d’abolition en Guadeloupe. Il va en déloger les Anglais avec les esclaves libérés. La Martinique est livrée aux Anglais par les Békés.
— 1796 Début du rétablissement de l’esclavage en Guyane par Cointet et Janet Oudin.
- 1802- Le 10 mai Louis Delgrès, d’origine martiniquaise, commandant de la force armée française de Basse-Terre, retourne ses armes contre Richepance venu rétablir l’esclavage en Guadeloupe. Il lance un appel solennel à la conscience de l’humanité pour la liberté. Il se fera sauter à l’explosif avec 300 de ses partisans dans l’Habitation d’Anglemont à Matouba le 28 mai.
- 1802- Le 30 Floréal (20 mai), Napoléon, 1 er Consul, rétablit l’esclavage par un retour aux « lois et règlements antérieurs à 1789 » Dans sa marche arrière historique, il piétine les idéaux de la Révolution. V. Hugues, qui a appliqué la loi d’abolition de la Convention en Guadeloupe en 1794, va rétablir l’esclavage en Guyane en 1802... Le traité d’Amiens du 25 mars 1802 restitue la Martinique à la France.
— 1803- Mort de Toussaint-Louverture (né François Dominique Toussaint) le 7 avril dans la geôle napoléonienne du Fort de Joux /Doubs/Jura.
— 1803- Le 18 novembre, victoire des esclaves sur les troupes françaises de Rochambeau à Vertières (à Saint-Domingue).
— 1804- Le 10 Nivôse (1 er janvier), proclamation de l’indépendance de Saint-Domingue qui recouvre son nom amérindien d’ Haïti . C’est la naissance de la première République noire de l’histoire.
— 1807- Le 2 mars, le Parlement britannique interdit la « traite » atlantique (les déportations de Nègres )
— 1815 Au Congrès de Vienne, huit puissances européennes s’engagent à mettre fin à la « traite ». Chacune à son propre rythme (...)
— 1817 - Le 8 janvier, une ordonnance royale prévoit la confiscation des bâtiments négriers français.
— 1818 - Le 15 avril, loi interdisant la « traite » par Napoléon (par simple calcul...) ; elle n’est pas appliquée.
— 1825 Par ordonnance du 17 avril, Haïti est sommée par Charles X de payer 150 millions de francs or pour dédommager les esclavagistes de Saint-Domingue et en contrepartie de sa reconnaissance éventuelle par la France. Cette dette grèvera le développement de l’île qui payera pendant 83 ans... (même si une partie a été abandonnée, Haïti a été saignée entre 90 et 120 millions de francs or durant presque un siècle).
— 1830 Trois glorieuses  : 27, 28 et 29 juillet, Paris se soulève contre les ordonnances dites de Saint-Cloud de Charles X qui est déposé au profit de Louis-Philippe 1 er de la branche cadette des Bourbons (Tableau de Delacroix)
- 1831, 1832 et 1833 Rétablissement des droits civiques des citoyens de couleur... (électeurs et éligibles).
- 1833- Le Parlement britannique vote l’abolition définitive de l’esclavage.
- 1839 Le Pape Grégoire XVI, dans une encyclique, condamne l’esclavage sans décret d’application... Création de la British and Foreign Anti-Slavery Society. Elle devient Anti-Slavery International en 1909.
1840 Convention anti-esclavagiste de Londres.
- 1842 Le gouvernement français interdit la tenue d’une Convention mondiale antiesclavagiste...
- 1844 Pétition des ouvriers parisiens pour l’abolition.
- 1845 La loi Mackau tente d’aménager la condition misérable des esclaves français pour faire durer le système (...)
- 1848- Les 22, 23 et 24 février, journées révolutionnaires et instauration d’un gouvernement provisoire après l’abdication de Louis-Philippe. Le gouvernement provisoire veut abolir l’esclavage.
- 1848- Le 4 mars un décret énonce : « Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves » c’est la Seconde abolition avant la lettre (...)
- 1848- Le 27 avril, abolition de l’esclavage dans toutes les colonies françaises.
- 1848 - Le 22 mai , on note des révoltes d’esclaves à Saint-Pierre en Martinique. Une situation d’insurrection plane sur l’ensemble de la colonie en effervescence. Le gouverneur Rostoland signe le décret d’abolition le 23 mai sous la pression populaire avant l’arrivée du décret gouvernemental d’abolition du 27 avril 1848 (qui arrivera le 3 juin porté par le Commissaire de la République Perrinon). Le 27 mai , le gouverneur de Guadeloupe, Layrle, signe à son tour un décret d’abolition local sur recommandation (par lettre) de son homologue martiniquais Rostoland.
- 1849- Les 19 janvier, 23 et 30 avril, lois relatives à l’indemnisation des colons esclavagistes français sont votées.
-1850. Aux USA, le 18 septembre, vote de la loi sur les esclaves fugitifs à remettre au maître... (Fugitive Slave Law).
— 1852 Premiers décrets d’introduction d’Indiens et d’Africains par contrat dans les colonies françaises d’Amérique.
— 1861-1865 La guerre civile américaine oppose le Sud esclavagiste au Nord industriel.
- 1863 Le 1 er janvier, la proclamation d’émancipation de Lincoln pour 3,12 millions d’esclaves entre en vigueur dans les États confédérés pour précipiter leur effondrement.
- 1865- Aux USA, le 18 décembre, le 13e amendement de la Constitution abolit l’esclavage (auparavant implicitement reconnu par l’article 1 er de la Constitution...). Le 24 décembre, création du Ku Klux Klan une organisation criminelle qui prône la suprématie blanche des WASP 38 . Il lynche et pend les Nègres, brûle leurs maisons en toute impunité. Il redeviendra légal pendant la Première Guerre mondiale et continuera ses activités criminelles au-delà de la Seconde Guerre mondiale.
- 1868 et 1870 Les 14e et 15e amendements interdisent toute discrimination aux USA mais sont bafoués.
— 1870 (ou 22 mars 1873 ?) vote de la loi Moret aux Cortès (proposition d’abolition de l’esclavage).
- 1884-1885 Le Congrès de Berlin réunit les puissances européennes pour le dépeçage de l’Afrique . Pour mettre les Africains sous le régime des travaux forcés, on prend des mesures de répression sélective des esclavages arabe et intérieur. L’objectif est de contrôler la main d’oeuvre.
- 1890-1899 La Cour suprême des USA réduit la protection des Nègres (abandon du 14e amendement) contre les esclavagistes du Sud : rétention des récoltes des fermiers nègres, suffrage censitaire, tests de lecture contre droits civiques, lois sur le vagabondage pour obliger les Nègres à rester sur place et à accepter des travaux sous-payés. En 1896, elle autorise les établissements scolaires séparés. Dans les années 1890, le Jim Crow s’amplifie, plus de 1000 Nègres sont mis à mort par lynchage public sans jugement ou après une parodie de justice, pour la plus grande joie de quelques racistes hystériques et cela continue jusqu’à la Grande Guerre.
— 1888 Le Brésil abolit l’esclavage.
- 1900 Le Congrès panafricain réuni à Londres dénonce l’esclavage déguisé (travail forcé) en Rhodésie.
— 1912 Massacre à Cuba de 3000 à 4000 membres afro-cubains du « Parti Indépendant de Couleur » dont les membres réclamaient leur solde d’anciens combattants.
— 1920 Création de la SDN (Société des Nations).
- 1924 Création par la Société des Nations d’une Commission temporaire sur l’esclavage.
— 1926 Adoption par la SDN d’une convention relative à l’esclavage.
- 1930 La Convention du BIT sur le travail forcé.
- 1945 Le 8 août, accord pour la création du Tribunal militaire international de Nuremberg
— 1945 18 octobre, ouverture au Tribunal militaire international de la cour suprême de Berlin du procès de 24 grands dirigeants et de six organisations nazies : NSDAP (parti nazi), SA, Gestapo, SD, SS, haut commandement des armées hitlériennes. Y seront définis : le complot concerté, le crime contre la paix, le crime de guerre et le crime contre l’humanité.
— 1948 Déclaration Universelle des droits de l’Homme.
— 1949 Convention de l’ONU pour la répression de la traite des êtres humains et de la prostitution.
— 1954 L’Arrêt de la Cour suprême du 17 mai 1954 interdit la ségrégation raciale dans les écoles publiques (Brown v. Board of Education).
— 1955 1 er déc. Rosa Lee Parks dit « Non ! » lorsqu’on lui demande de céder sa place à un Blanc à Montgomery en Alabama. Elle déclenche le mouvement des droits civiques que dirigera M. L. King.
- 1956 ONU Convention supplémentaire contre la traite et l’esclavage et les institutions relatives à ces pratiques.
-1957 ONU Convention sur l’abolition du travail forcé pratiqué par les Européens, surtout en Afrique.
— 1964 USA Signature par L. B. Johnson de la loi du 2 juillet 1964 sur l’interdiction des discriminations reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe. Conçue au départ pour protéger les Nègres, elle fut amendée et élargie aux femmes (Affirmative action ou discrimination positive).
— 1968- Le 4 avril, assassinat du pasteur M. Luther King Jr. à Memphis par un évadé de prison James Earl.
— 1973 Convention internationale pour l’élimination et la répression de l’apartheid comme crime contre l’humanité.
— 1974 ONU Dans le cadre de la Commission des droits de l’homme, création d’un Groupe de travail sur les formes contemporaines d’esclavage.
— 1989 ONU Adoption de la Convention des droits de l’enfant.
- 1992 Résolution des Nations Unies classant les enlèvements de personnes comme crime contre l’humanité.
— 1993 Création par le Conseil de Sécurité du TPIY (Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie) résolution 808/827.
— 1994 A l’UNESCO lancement du programme « Route de l’esclave ».
- Création du TPIR (Tribunal Pénal International pour le Rwanda) résolution 955.
— 1998 L’Article 7 du statut de Rome de la Cour Pénale Internationale définit plus largement le crime contre l’humanité.
— En France, commémoration du 150è anniversaire de l’abolition de l’esclavage et première grande manifestation le 23 mai des « fils d’esclaves » et des anti-esclavagistes à Paris.
— 2000 En décembre, l’UE interdit l’esclavage, le travail forcé, et la traite des être humains.
— 2001- Le 10 mai , la France reconnaît la traite et l’esclavage (du XV e au XIX e siècle.) en tant que crime contre l’humanité (Loi Taubira-Delanon, promulguée le 21 mai 2001).
— 2001 - Du 31 août au 7 septembre, Conférence mondiale des Nations Unies à Durban contre le racisme la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance.
— 2002 Le 16 janvier, création du Tribunal Spécial pour la Sierra Leone (TSSL).
— 2004 UNESCO : « Année internationale de commémoration de la lutte contre l’esclavage et de son abolition. » La date du 2 décembre est retenue comme journée internationale de l’abolition de l’esclavage.
— Naissance en France en avril du Comité pour la mémoire de l’esclavage.
— 2005- 23 février vote en France d’une loi dont l’article 4 reconnaît : « le rôle positif de la présence française outre-mer. » Cet article provoqua une levée de boucliers dans le pays et en particulier de la part d’Aimé Césaire.
— 2006 La France choisit la date du 10 mai pour commémorer l’abolition de l’esclavage et de la « traite » négrière.
— 2007 Création d’un ministère de l’Immigration de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire. Le 26 juillet, Nicolas Sarkozy prononce un discours controversé à Dakar à propos de la non-historicité des sociétés africaines. Certains intellectuels africains s’indignent et dénoncent son « arrogance» « son mépris » et son ignorance.
— 2008 juin, l’UE, promulgue une loi sur les expulsions forcées ; elle est décriée par les pays d’Amérique du Sud qui demandent à l’Afrique de les rejoindre afin de dénoncer une Europe qui a envahi le monde (avec plus de 60 millions d’émigrés de 1850 à 1950) et maintenant ferme ses frontières aux autres peuples.

3°) Dates de l’interdiction de la « traite » et de l’abolition de l’esclavage
Pays Interdiction de la traite Abolition de l’esclavage Afghanistan 1923 Angleterre 1807 1833 Arabie Saoudite 1963 (1962) Argentine 1853 Bolivie 1826 (1831) Brésil 1888 Chili 1823 Colombie 1851 Colonies britanniques 1807 1833-1838 (Jamaïque, Antigua, Saint-Kitts, Nevis, Anguilla, Îles Vierges, Saint-Vincent, Monserrat, Dominique, Sainte-Lucie, Grenade, Trinidad, Tobago, Bahamas, Bermudes, Honduras, Guyane et Île Maurice. Colonies néerlandaises 1863 (Curaçao, Bonaire, Aruba, Saba, Saint-Eustache, Saint-Martin (partie hollandaise), Suriname et Insulinde. Colonies Danoises des Îles Vierges (Saint-Thomas, Saint-Jean, Sainte-Croix). 1807 1846-1848 Connecticut (État américain) 1784 Cuba 1886 Danemark 1792 (pour 10 ans...1803) Égypte (décision Empire ottoman prise depuis 1847 non appliquée) 1857 Empire ottoman 1847 (26-12) 1847 (26-12) Espagne 1866 1870 (?) États Unis (Fédération) 1807 1865 Éthiopie 1923 (1942) France 1817 (roi) Lois 1827,1831 1848 Guadeloupe 1848 (27 mai) Guyane 1848 (10 juin, 15 juillet) Irak 1924 Iran 1928 Madagascar 1896 Martinique 1848 (22 mai) Massachusetts 1783 Mauritanie 1980-1981 (sans décret d’application) Mexique 1829 Nigeria (partie britannique) 1900 Pakistan 1992 Paraguay 1842 Pennsylvanie ( État américain ) 1780 Pérou 1855 Porto-Rico 1873 Portugal 1869 Qatar 1952 Réunion 1848 (20 nov.) Rhode Island (État américain) 1784 Saint-Barthélémy (Suède) 1847 Saint-Domingue 1793 (27 et 29 août) Saint-Domingue (Santo Domingo) 1822 Saint-Martin (partie française) 1848 Sierra Leone 1896 Turquie 1876 Tunisie 1846 (1890) Venezuela 1854 (1816 Simon Bolivar) Vermont (État américain) 1777 Zanzibar 1897
CHAPITRE II
Les grandes phases de « contact » entre l’Afrique et le monde extérieur depuis le VII e siècle
« Mais alors, je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment mis en contact  ? Ou si l’on préfère, de toutes les manières d’établir le contact , était-elle la meilleure ? Je réponds non. Et je dis que de la colonisation à la civilisation la distance est infinie ».
Aimé Césaire

Avant d’entamer l’étude des effets pervers des idéologies esclavagistes et coloniales sur l’Afrique subsaharienne du VII e siècle à nos jours, ne convient-il pas de commencer par faire un rappel synthétique des principales phases des rapports entre l’Afrique et le monde extérieur depuis l’arrivée des premières vagues d’envahisseurs Arabo-Musulmans ?

Phase I : du VII e au XV e siècle : l’Afrique face au monde arabo-musulman
Au VII e siècle, l’Afrique est occupée au nord par les envahisseurs arabes. Ils s’installent en Égypte et au Soudan où l’ilâm (khalife) impose le bakt aux dirigeants vaincus des fragments de l’ex-empire de Méroé. Les conquérants arabes prolongent leur conquête vers le Maghreb, traversent le Sahara d’est en ouest, entrent en contact avec l’empire du Ghana et du Tekrur. Les chefferies de ces deux États embrasseront l’islam au XI e siècle.
A l’est et dans la corne de l’Afrique, se développe une vague de déportations massives vers l’Arabie et le Yémen. Dans tout l’océan Indien, de Madagascar à la côte des Malabars et à celle des Zandjs, au gré des moussons nord-est et sud-ouest jusqu’en Insulinde et en Chine, les navires négriers sillonnent la mer Rouge et l’océan Indien. Les premiers esclavagistes venus d’Arabie et du Yémen furent relayés par les armateurs persans du golfe d’Oman. Les Arabes firent venir des captifs de la côte des Somalis, de Nubie, d’Éthiopie et du Soudan. Ils s’installèrent sur les côtes du Kenya et sur les îles de Manda, Socotora, Pemba, Zanzibar, Mafia, etc. De partout arrivèrent des cargaisons de captifs qui affluaient vers Aden, carrefour du trafic esclavagiste 39 , les villes de Mombasa, Mogadiscio et Kilwa.
Dès le IX e siècle, une révolte d’esclaves de grande ampleur éclate au sud de l’Irak, il s’agit de la célèbre révolte des Zandjs. Selon Tidiane N’Diaye 40 l’insurrection fut trahie par son chef Ali Ben Mohammed qui instaura un système très hiérarchisé hérité de l’idéologie raciste qui refoula les Nègres en bas de l’échelle sociale de l’État libre qu’ils fondirent. Cette trahison est à la base de leur défaite face à la coalition de tous des princes locaux sous la houlette du khalife de Bagdad.
C’est durant cette première phase que les Arabes franchirent en 711 le détroit de Jabal Tarikh (Gibraltar) et fondèrent plus tard le khalifat de Cordoue ; ils échouèrent à Poitiers face à Charles Martel en 732. Cependant, ils ne quittèrent pas le Sud de la France car le vainqueur ne les refoula pas hors du pays.
En Afrique de l’Ouest, les Almoravides saccagèrent Koumbi Saleh capitale du Ghana en 1076. Les Arabo-Musulmans développèrent du XI e au XX e siècle des réseaux de trafic d’esclaves sur toute la bande sahélienne à partir de Nouadhibou d’Arguin en passant par Aoudaghost, Tombouctou, Gao, Takéda, Agadès, Abéché, Al-Fashi, Bora, Sinnar, jusqu’à Roweya, Souakim, Massaouah, Assab, Tadjoura et Zeila sur la mer Rouge.
C’est à la fin de cette période que les Portugais franchiront le cap Bojador pour aborder la Mauritanie actuelle en 1441, et aboutir à l’embouchure du fleuve Sénégal en 1444.
Les premières razzias esclavagistes européennes commenceront aussitôt, mais au vu de la résistance des populations africaines, les Portugais se raviseront et feront appel aux méthodes indirectes de capture des captifs, méthodes plus scélérates et plus cyniques sous couvert de « commerce » licite.
C’est durant cette période que les premiers Africains seront déportés sur les îles de l’Atlantique pour y cultiver la canne à sucre.

Phase II : du XVI e au XVIII e siècle : l’invasion occidentale : le mercantilisme et la physiocratie
C’est Christophe Colomb en personne qui a donné le tempo de cette période cruciale dite de contact, dès son arrivée en Amérique en précisant ce que l’Espagne comptait faire des « naturels » du pays : « qui sont donc propres à être commandés et à ce qu’on les fasse travailler, semer et mener tous autres travaux qui seraient nécessaires, à ce qu’on leur enseigne à aller vêtus et à prendre nos coutumes 41 ». Le compte à rebours a commencé pour l’Afrique aussi car ce discours transformera son destin qui sera désormais raccordé à celui des Indiens d’Amérique.
En France, en écho à ce discours colonial agressif de Colomb, le philosophe Paul Ricoeur prononcera à juste titre, cinq siècles plus tard, une sentence sans recours : « La faute originelle de la colonisation a précédé toutes les agressions unilatérales des indigènes 42 ».
Cette seconde phase correspond à l’émergence du mercantilisme selon Samir Amin, c’est-à-dire « au pillage de l’or de l’Amérique du Sud » avec ses millions de morts dans les mines à cause de la famine, de la malnutrition, des maladies professionnelles, de l’épuisement au travail, du manque de soins élémentaires, du fouet du travail forcé. Tous ces crimes sont souvent mis à tort sur le dos des seules maladies du contact des Européens et des Africains avec les autochtones non immunisés.
A cette étape « économique », correspondent les périodes de colonisation et de mise en esclavage des Nègres par les Européens avec une accélération foudroyante des déportations dans la seconde moitié du XVII e siècle et une explosion exponentielle au XVIII e siècle. Ce dernier siècle a vu plus de six millions de déportés africains traverser l’Atlantique enchaînés à fond de cale par plus de 15 000 expéditions maritimes. C’est, on s’en doute, une période de prospérité pour l’Europe grâce au développement du « commerce » maritime et à la croissance toute aussi exponentielle des importations de produits coloniaux tirés de la sueur et du sang des peuples colonisés avec les esclaves africains en première ligne. C’est la période de l’ accumulation primitive du capital que les idéologues actuels nient avec acharnement 43 .
Ces produits coloniaux, une fois transformés dans les métropoles européennes, verront leur valeur marchande démultipliée. Ils seront ensuite reventilés principalement entre les mêmes puissances coloniales, puis entre elles et leurs colonies respectives.
L’occupation de l’Inde par les Anglais et l’arrivée massive des produits coloniaux indiens dans la seconde moitié du XVIII e siècle participeront au recul de certains produits venus des colonies esclavagistes et à l’opposition d’intérêts majeurs entre d’une part, les importateurs et les exportateurs anglais, et d’autre part, les colons britanniques des deux espaces coloniaux (Amérique et Inde). Au début du XIX e siècle, on s’opposera hypocritement au commerce des produits en provenance des colonies esclavagistes britanniques pour des raisons éthiques (...), alors qu’on fermera les yeux sur ceux importés de Cuba et du Brésil pourtant demeurés États esclavagistes bien après l’arrêt de la traite anglaise en 1807.
Enfin, cette période sera celle des colonisations de peuplement en Amérique et en Afrique du Sud avec les massacres occultés des populations africaines et amérindiennes suivis des spoliations de leurs terres ancestrales. Ces guerres d’occupation coloniales se poursuivront avec la même cruauté à des degrés variables dans toutes les colonies européennes.
Dans l’Afrique dominée par le monde arabo-musulman, nous assistons à la pression continue des prélèvements dans l’est du continent, puis au Soudan et en Égypte. Le Maroc envahira la boucle du Niger en renversant l’empire de Gao ; il accentuera ses prélèvements esclavagistes à la fin du XVI e siècle et au début du XVIIe. L’Afrique sera désormais soumise durant plus de quatre siècles à deux systèmes de déportations massives, articulés aux systèmes esclavagistes intérieurs.

Phase III : de 1780 à 1890 : la révolution industrielle
C’est la période de montée en puissance du libéralisme économique avec la sortie du livre d’Adam Smith paru en 1776 et intitulé : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, dans lequel il fustige le mercantilisme (recherche effrénée de l’or et des pierres précieuses) et la physiocratie (qui considère l’agriculture comme seule base de l’enrichissement des nations). L’esclavage comme mode de production sera considéré par A. Smith comme anti-économique et un frein au développement des forces productives. Il l’oppose au salariat qui, selon lui, développe l’économie de la nation entière par la consommation de masse. L’ouvrier doit travailler s’il veut satisfaire ses besoins dans la société alors que l’esclave n’a aucune raison de se tuer au labeur.
Selon A. Smith, il existe trois axes pour développer la production de ces biens qui doivent pourvoir aux besoins de l’ensemble de la population de la nation : la division du travail, l’accumulation du capital et la liberté du marché (ce dernier axe sera soumis à quelques conditions morales difficiles à remplir on s’en doute...) A. Smith est le fondateur théorique du capitalisme naissant dans les colonies d’Amérique ; c’est pourquoi il sera critiqué sans concession par K. Marx.
Cette période, pour de multiples raisons, voit la disparition progressive de l’esclavage comme mode de production. C’est la période du renforcement des contradictions inconciliables entre d’énormes forces sociales et économiques en Europe et dans les colonies. Elle est marquée dans toute l’Europe par la fin de l’hégémonie de l’aristocratie, l’émergence de la bourgeoisie d’affaires et le développement concomitant de la classe ouvrière. La domination progressive de la bourgeoisie industrielle sur toutes les autres classes de la société européenne, se traduit dans les colonies par la fossilisation du mode de production esclavagiste dont la source africaine de main-d’œuvre se tarira, pour l’essentiel, dans la première moitié du XIX e siècle. Cette fin des déportations est rendue possible par la conjonction des forces qui s’y opposent sur les trois continents avec de plus en plus de fermeté et de sacrifices surtout de la part des esclaves africains des Amériques. La lutte des esclaves en Amérique et l’opposition des populations africaines aux razzias esclavagistes sur place en Afrique constituent les parties immergées de l’iceberg historique que les chercheurs caribéens et africains en particulier se doivent de mettre en relief.
C’est dans cette période de l’histoire des rapports entre l’Afrique et l’Europe que les théories « scientifiques » de justification de l’infériorisation de l’Africain et plus généralement du colonisé se mettront en place avec, du côté français, quelques exemples : Boissy d’Anglas, le baron Georges Cuvier, le comte J. A. de Gobineau, E. Renan, etc.
En ce début de XIX e siècle, on assiste en Europe occidentale au renforcement de l’opposition entre partisans et adversaires de l’esclavage sur les plans éthique, moral, politique, économique et religieux.
Dans les colonies, on assiste à l’intensification des luttes armées et des résistances multiformes des esclaves africains. L’esclavage comme mode de production est désormais condamné dans sa forme archaïque au sortir du XIX e siècle.
Mais dès que s’annonce en pointillé la fin des déportations (dites « traites négrières » ou « commerce triangulaire »), l’Europe songe déjà à mettre en place, grâce à l’expérience britannique acquise en Inde, une colonisation sans esclavage ayant comme objectif central d’exploiter les richesses du pays en faisant travailler les autochtones sur des productions extraverties et en les maintenant dans une exploitation quasi identique à celle des esclaves avec des salaires insignifiants et des conditions de travail inhumaines.
Alors, la seconde étape de la colonisation de l’Afrique et de l’Asie sera entamée avec comme projet l’exploitation de nouveaux produits agricoles en plus des richesses naturelles de ces pays. Cette « pacification » par les armes de l’intérieur de l’Afrique a été paradoxalement d’autant plus facile que l’arrêt brutal des déportations transatlantiques a détruit l’équilibre précaire de certains États esclavagistes africains au profit de ceux qui ont su tirer profit du virage économique (...)
Nous assistons alors à la création d’un marché mondial pour les produits manufacturés échangés contre des « matières premières » des colonies avec l’émergence du capital bancaire implanté dans les grands pays semicolonisés : Chine, Russie, Turquie. Quant au Japon, il veut créer son propre empire en Asie, mais il en payera le prix à travers les deux conflits mondiaux du XX e siècle surtout face à son rival américain dans la zone pacifique.
Les idéologies de dénégation se mettront en place pour qualifier l’esclavage de système économique non rentable, de boulet au pied de l’Occident et d’obstacle majeur au développement des forces productives. L’esclavage est désormais considéré comme un frein aux progrès économique et social. Après le dépérissement du système esclavagiste, sa critique devint plus facile car on oublia vite les bénéfices qu’en avaient tirés les États, les centaines de villes, les millions de colons, armateurs, industriels, marins, militaires, commerçants, etc. impliqués dans les déportations massives des Nègres d’Afrique.
Pour ce qui concerne l’Afrique subsaharienne, un travail idéologique essentiel est actuellement entrepris en Occident pour atténuer l’ensemble des effets de cette barbarie européenne des déportations esclavagistes, mais surtout d’en rétrécir les contours chiffrés en limitant le crime de l’esclavage à un minimum de « transbordés » en omettant de prendre en compte l’essentiel des pertes en amont : ainsi, les luttes des paysans africains pour défendre désespérément leurs villages et celles des captifs vers les ports avant l’embarcation définitive vers les Amériques sont épongées. Le problème de l’évaluation globale du nombre de déportés africains vers les Amériques au XIX e siècle reste entier.
Il en va de même du travail pénible et des crimes en aval du « débarquement » qui, par leur ampleur, limitent la durée de vie de l’esclave africain à moins d’une dizaine d’années en moyenne.
Quant à l’Orient, durant le XIX e siècle, ses déportations s’amplifièrent à l’est, sur la corne de l’Afrique, sur la bande sahélienne, mais surtout au Soudan, en Égypte et au cœur du continent dans la région des Grands lacs et du Congo. Aucun obstacle sérieux ne viendra entamer ses razzias criminelles et les idéologies justificatives racistes qui les accompagnaient depuis le VII e siècle.
Les rivalités entre Arabo-Musulmans et Européens, mises à part quelques escarmouches, se traduiront dans cette phase par des aménagements de zones d’influence pour éviter les conflits plus ou moins larvés. Cependant, pour les peuples africains, les choses iront en s’aggravant, car ils devront dorénavant faire face aux agressions de plus en plus oppressantes de l’Orient et de l’Occident.

Phase IV : de 1873 à 1945 : colonisation, crises et guerres interimpérialistes
La colonisation tous azimuts du reste de la planète et la domination idéologique des esprits, tant au centre du système impérialiste qu’à sa périphérie, ont eu pour conséquence l’opposition violente des puissances occidentales entre elles à travers deux guerres mondiales. Le motif de leur emballement belliciste était une divergence d’intérêts matériels immédiats d’abord: le partage des colonies et une répartition «équitable du butin » extorqué, réclamés avec insistance par les puissances qui se sentaient lésées comme l’Allemagne, l’Italie le Japon et les USA après la Grande Guerre. Le rôle moteur de ces rancœurs coloniales est passé sous silence ou demeure très peu pris en compte par l’historiographie officielle.
C’est la période où, en Europe, se mettent en place les oligopoles, les monopoles et toutes ces grandes entreprises industrielles et bancaires qui phagocytent les autres modes de production du monde entier grâce aux capitaux mobiles (exemple : arrivée massive des banques occidentales en Turquie) afin de les inféoder au mode de production capitaliste. La stratégie du capitalisme mondial dénoncée par Lénine est d’impulser ainsi des transformations économiques visant à « extravertir » les autres modes de production par la devise de la spécialisation capitaliste : consommer ce qu’on ne produit pas et produire ce qu’on ne consomme pas . Partout, et pour toujours désormais, nul ne doit pouvoir s’affranchir du système capitaliste.
La Conférence de Berlin (15 novembre 1884, 26 mars 1885) sera un tournant décisif de cette phase. Elle relance avec force la colonisation du continent africain avec la spoliation irréversible des terres et des richesses naturelles des peuples africains, la destruction de leurs économies, de leurs cultures et de leurs religions traditionnelles avec, à la clé, le massacre de centaines de milliers de résistants et de patriotes.
On assiste dans les colonies d’Afrique à la mise en place de nouveaux systèmes d’esclavage européen pudiquement appelés par euphémisme travaux forcés : dans les villages, les troupes coloniales procèdent à des prélèvements obligatoires d’hommes et de femmes, voire d’enfants, nécessaires aux travaux de construction des forts, des immeubles publics, des infrastructures routières, ferroviaires et portuaires, etc. Les Africains ne bénéficient d’aucune compensation, ni d’une rémunération quelconque. Au contraire, les villages qui résisteront à ces vandalismes et à ces razzias seront rayés de la carte, leurs chefs et leurs habitants assassinés ou humiliés publiquement sans autre forme de procès.
La quasi-totalité des terres émergées sera colonisée par l’Europe impérialiste à la fin de cette période. Deux guerres mondiales n’auront pas suffi à l’impérialisme pour comprendre qu’il met en danger l’existence même de l’humanité et de la planète.
Alors, se met en place le système de mise sous perfusion du capitalisme devenu le Grand Vampire qui se nourrit du sang et de la sueur des peuples dominés. Cette mise sous perfusion se traduit par ses importations massives de matières premières, de produits agricoles et des bénéfices des entreprises occidentales vers les centres américain et européen du système impérial. Cette période correspond en réalité à la mise en place effective de ce que nous appelons à présent la mondialisation ; elle s’est traduite par l’absorption et la mise sous tutelle définitive des autres modes de production par le système capitaliste grâce à la propagation des monnaies occidentales interchangeables avec celles des pays économiquement dominés (Russie, Chine, Afrique, Inde, etc.)
Le monde entier, dès la fin du XIX e siècle, est devenu un vaste marché ouvert aux capitaux et aux produits manufacturés ventilés par les économies occidentales. C’est la période de l’expansion planétaire de l’impérialisme décrit par Lénine comme « le stade suprême du capitalisme ». L’humanité héritera de deux guerres mondiales directement liées au ratissage des ressources mondiales par les industries insatiables des pays capitalistes.
C’est pendant cette période qu’on assista à la multiplication des foires et des expositions internationales et coloniales où les « sauvages » et autres « indigènes » furent exposés dans des « villages » entiers érigés à cet effet en Europe, devenant ainsi la risée des peuples européens. Nous y reviendrons plus loin.
Au départ, ces expositions avaient pour objectif principal de faire gagner de l’argent à leurs organisateurs. Mais la curiosité des masses populaires que l’on peut présumer positive envers les autres peuples du monde fut vite pervertie. Les expositions internationales et coloniales servirent en fait à aliéner les peuples européens par l’idéologie coloniale infondée qui insuffla l’idée de leur supériorité par rapport au reste du monde. Elles ont été le théâtre inespéré où s’est joué à travers ces premiers contacts l’enracinement de l’idée coloniale d’arriération, de primitivité, de barbarie et de sauvagerie des peuples dominés par l’Europe impérialiste. Ces zoos humains ne font pas honneur à l’humanisme et à l’universalisme de l’Occident si bruyamment déclamés à la face du monde.
A la fin des années vingt, aux séquelles et blessures non cicatrisées de la Grande Guerre vient s’ajouter la grande dépression économique venue des USA.
Le régime revanchard et démagogique d’Adolphe Hitler s’emparera du pouvoir en Allemagne et imposera une nouvelle guerre à l’humanité, une guerre qui coûtera 50 millions de morts dont 20 millions dans la seule Russie.

Phase V : de 1946 à 1991 : guerre froide, libérations nationales et fin de l’URSS

« On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique Noire, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs « maîtres » provisoires mentent.
Donc que leurs « maîtres » sont faibles 44 .»
Après la Seconde Guerre mondiale, la libération des peuples colonisés se mettra en marche en Asie, en Afrique du Nord et se terminera par l’Afrique subsaharienne avec les mêmes acteurs qu’au début de la colonisation que sont les Portugais (...) face aux Africains qui luttent pour se libérer de la contrainte coloniale en Guinée-Bissau, en Angola, au Mozambique et dans les Îles du Cap Vert.
Le monde connaîtra la guerre froide, la formation de deux camps antagoniques avec les pactes militaires entre alliés que seront l’OTAN et le Pacte de Varsovie 45 . A Bandung, comme indiqué plus haut, en avril 1955, 29 nouveaux pays indépendants, dans leur écrasante majorité, refusent prophétiquement de jouer le jeu des blocs et prônent une voie intermédiaire de neutralité positive et active en faveur de la paix et d’un développement qui respecte leurs spécificités économiques et culturelles. Le groupe des 25 premiers pays non alignés verra le jour après les travaux de cette conférence le 1 er septembre 1961 à Belgrade.
Nous assistons à la militarisation du monde au début de cette période et à une poussée idéologique intense à la fin, surtout à l’endroit des peuples du centre du système impérialiste afin qu’ils acceptent sans coup férir des délocalisations sauvages qui s’annoncent déjà et les priveront définitivement de leur travail, donc, de tout moyen digne de subsistance. Ils seront ainsi relégués au niveau des populations assistées des pays pauvres, d’où la naissance du terme péjoratif de quart-monde . Les aspirations légitimes au bien-être de ce quart-monde, bien qu’en rupture radicale avec les discours et les actions des représentations politiques et syndicales, ne trouvent pas une traduction politique hors des partis politiques actuels.
Après « l’émancipation » politique du Tiers-Monde qui s’est traduite par des indépendances formelles pour la plupart des ex-colonies, la lutte de l’Occident contre l’idéologie tiers-mondiste de neutralité active entre les deux blocs sera sans merci. Le neutralisme, « positif » ou pas, sera souvent assimilé par Washington et ses alliés du camp occidental, à un communisme dissimulé.
Dès lors, la libération politique du Tiers-Monde renforcera la guerre froide, dans la mesure où les deux superpuissances de l’époque voulaient chacune étendre son hégémonie et son influence au maximum parmi les pays neutres, d’où l’exacerbation des conflits « locaux » par alliés interposés des « deux Grands » à travers le monde entier. Ce sont les pays pauvres qui en feront les frais en Afrique et en Asie, car la guerre qui se déroule chez eux sera le premier obstacle à leur développement humain (...)
Le monde partagé en deux blocs opposés était tiraillé par leurs luttes idéologique et économique sans merci. La course aux armements est la face spectaculaire de cet antagonisme larvé à la fois sourd et ouvert entre l’Occident et le camp socialiste. A partir de 1968, le camp socialiste va se scinder en deux sous l’effet conjugué de la guerre en Mongolie et des divergences idéologiques entre Chinois et Soviétiques.
L’Afrique subsaharienne, qui a déjà payé un lourd tribut aux guerres de libération nationale à Madagascar, au Cameroun, en Algérie et dans les colonies portugaises, sera encore victime de cette rivalité est-ouest avec des attaques de l’Afrique du Sud, pays de l’apartheid, contre les colonies portugaises fraîchement libérées à ses frontières en 1975. Ces attaques se poursuivront en particulier contre l’Angola, jusqu’à la fin des années 80.
En effet, la peur de voir l’Afrique subsaharienne agglomérée et cristallisée autour d’un État riche, peuplé et puissant, hante en permanence l’Occident capitaliste qui a toujours veillé au sabordage préventif de tout projet ou tentative allant dans le sens de son unité véritable. C’est ainsi que les Africains ont assisté impuissants à la destruction systématique de l’équilibre politique des grands pays qui semblaient être en mesure de rassembler autour d’eux leurs voisins immédiats et surtout les espoirs d’unité et d’autonomie d’une partie ou de la totalité du continent africain.
La jeune Fédération du Mali, qui venait de se constituer le 17 janvier 1959, regroupait le Sénégal et le Soudan français ; elle devint indépendante le 20 juin 1960 et fut immédiatement sabordée par l’action conjuguée de la France, du Sénégal et de la Côte-d’Ivoire dans la nuit du 19 au 20 août 1960. La France menaça sans voile dès 1958 par la voix de Charles de Gaulle lui-même, devant les caméras « de faire payer le prix » du NON à son référendum à ceux qui oseraient la défier en prenant la voie de l’indépendance au lieu de choisir le OUI à la Communauté franco-africaine qu’elle leur « proposait ». C’est ainsi que de Gaulle avertissait déjà explicitement Ahmed Sékou Touré avant même son refus historique d’intégrer cette communauté de type néocolonial (...).
Par ailleurs, l’aide de la France à la sécession du Biafra d’Ojukwu est un secret de Polichinelle et n’avait d’autre objectif que d’affaiblir le Nigeria, de rejeter toute revendication territoriale de ce pays sur le Cameroun et de dissuader les adeptes africains du panafricanisme animé par K. N’ Krumah de s’agglomérer autour du Nigeria.
L’arrestation du président de la Fédération du Mali Modibo Keïta dans la nuit du 19 au 20 août 1960 par L. S. Senghor sous le prétexte fallacieux d’avoir «tenté un coup de force contre le peuple sénégalais 46 » était une opération de prévention de Charles de Gaulle et de son bras armé de l’époque, Jacques Foccart, en prévision de l’alliance de la nouvelle Fédération du Mali avec la Guinée de Sékou Touré, le Ghana de K. N’Krumah, voire le Nigeria (...) Dans une interview enregistrée sur le site Africamaat, J. K. Zerbo ne rappelait-il pas à juste titre la menace à peine voilée que F. Houphouët-Boigny avait laissée planer sur la tête de K. Krumah : « Je vous donne rendez-vous dans 20 ans ... », menace proférée juste après l’indépendance des deux pays.
Le 24 février 1966, durant son voyage en Chine, les militaires ghanéens déposent N’Krumah en son absence par un coup d’État. Rappelons que depuis l’indépendance du pays en 1957, l’Occident y avait renforcé l’opposition politique et syndicale au président. Lors de son voyage en Chine, le pays fut ameuté contre N’Krumah stigmatisé et diabolisé par Washington et «La Voix de l’Amérique » comme un communiste invétéré, alors qu’on sait qu’au départ de sa carrière politique K. N’Krumah, ami de G. Padmore, militait pour le panafricanisme dont il initia les conférences de Koumassi en 1953 et d’Accra en 1958 pour y développer sa pensée politique et sa conception de l’unité de l’Afrique subsaharienne.
L’assassinat de P. Lumumba entrait dans la même perspective stratégique contre l’unité de l’Afrique subsaharienne. Arrivé à la tête du Congo belge en 1960, cet homme politique jeune, dynamique et ambitieux pour son pays et pour l’Afrique était trop dangereux pour les ennemis du continent, car il prônait l’unité africaine autour d’un projet circonscrit et clair : sortir le continent de la misère grâce à la richesse de son sol, de son sous-sol et à la formation de ses hommes.
L’aide de l’Occident et de la France en particulier aux régimes vassaux du « Pré-carré » tels que le Sénégal, la Côte-d’Ivoire, le Gabon, le Togo, le Niger, le Zaïre, l’Empire centrafricain, etc. sera au départ basée sur les « éléphants blancs », ces grands projets inutiles qui les enfonceront définitivement dans le cycle de la dépendance par la dette. La France, maintiendra une puissante présence militaire au Sénégal, en Côte-d’Ivoire et à Djibouti, des bases qui ne servent uniquement, nous dit-on, qu’à évacuer les ressortissants français et étrangers en cas de danger. Mais l’histoire néocoloniale, depuis les indépendances formelles jusqu’à nos jours, nous a montré l’utilisation fréquente de l’armée française contre les régimes progressistes et les patriotes africains.
Sur le plan idéologique, en plus du dénigrement systématique de tout chef d’État africain qui souhaitait tant soit peu avoir une certaine latitude pour réfléchir aux problèmes concrets de son pays et tenter de les résoudre avec des pays amis en dehors de la sphère occidentale capitaliste..., on lui appliquait les poncifs de communiste, de dictateur, d’agent du KGB, etc. Dès lors, commençaient pour lui les complots des services secrets, les agressions politiques par des campagnes de propagande mensongère et de dénigrement systématique, les boycotts et autres limitations de « l’aide au développement » par les organismes financiers. Une panoplie rodée de la lutte économique, idéologique, criminelle très imaginative se mettait en place à travers les médias occidentaux, beaucoup de leaders politiques africains en firent les frais, et cela continue.
Ensuite, toujours sur le plan de la propagande, ces poncifs de la guerre froide ayant commencé à montrer leurs limites, on érigea l’imparable afro-pessimisme, pour accabler les Africains des crimes et maux du colonialisme, de l’esclavagisme et du capitalisme libéral dont ils ont été et sont encore les principales victimes, à travers la détérioration continue des termes de l’échange, les monocultures imposées par la colonisation, l’endettement lié aux « éléphants blancs » et aux projets de développement non enracinés dans les réalités socioculturelles et économiques, les razzias sur les matières premières et ce qu’il faut appeler les produits des agricultures africaines (qui ne sont pas des matières premières, mais bien des produits agricoles comme le sont les pommes de terre, les fruits ou le blé de l’Occident...), la destruction des forêts primaires sans projet de replantation, le ravage et la destruction systématiques des ressources de la mer, des lacs et des fleuves, etc. A tout cela il faut ajouter la gabegie, la corruption des « gouverneurs » locaux et la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux.
Le développement est devenu une coquille idéologique vide de justification de la domination du capitalisme mondial. L’Afrique balkanisée et mal préparée à la crise énergétique générée par le conflit du Kippour depuis octobre 1973 entre les pays arabes et Israël (crise qui a bouleversé cette période et provoqué en Occident la fin des « Trente Glorieuses » et de l’État providence) s’est davantage enfoncée dans la récession avec la baisse tendancielle continue du prix de ses ressources naturelles et de ses productions par rapport à celui des produits importés.
Les années 1980 seront marquées par un recul du niveau de vie des populations africaines avec la mise en place de politiques désastreuses d’ajustement structurel des économies africaines sous la tutelle du FMI et de la Banque mondiale, alors que les pays sont en pleine explosion démographique.
L’afro-pessimisme rampant est à son comble, mais ces expérimentations de coupes budgétaires sombres seront généralisées tant en Afrique qu’en Asie et en Amérique Latine avec leurs suites de révoltes et de manifestations des affamés et des miséreux à travers le monde entier ; manifestations contre la faim qui ont repris depuis le début de l’année 2008.
L’impérialisme mondial attise les haines entre Africains : guerres civiles, guerres des métaux précieux et du pétrole se multiplient partout en Afrique et on les cache sous des explications fallacieuses de barbarie et d’arriération congénitales des Africains. Dans l’esprit de la majorité des habitants des puissances dominantes, la bataille semble gagnée d’avance car ils étaient, depuis des siècles, déjà préparés à ce genre de discours colonial, qui porte en ce qui concerne l’Afrique, le nom moderne d’afro-pessimisme. Sur le terrain, on arme des affamés qui s’entretuent pour quelques sous pour assurer la fourniture des diamants et du pétrole aux grandes multinationales. La guerre contre les régimes progressistes qui se battent pour les intérêts de leurs peuples est sans répit et se termine souvent par un assassinat politique ou une déstabilisation du pays sur commande.
Dans le même temps, sentant le vent tourner dans le camp socialiste, François Mitterrand se permet à La Baule, en juin 1990, de lancer un appel aux pouvoirs africains de la Françafrique pour les inciter à pratiquer la démocratie, le pluralisme et la bonne gouvernance, conditions sans lesquelles il n’y aura point d’aide. Le bluff et le simulacre firent grand tintamarre, sans qu’aucun des dictateurs du pré-carré n’en fût ébranlé, au contraire, ils consolideront leurs pouvoirs auparavant menacés par les révoltes populaires et les conserveront jusqu’à la fin de leur vie.
Mitterrand, le cynique et subtil conservateur de « gauche » au discours démagogique, faisait semblant d’avoir noté les changements du monde et entendu les revendications légitimes des peuples africains à travers leurs révoltes de la faim de l’année 1990 contre leurs dictateurs au Mali, dans l’ex-Zaïre, au Gabon, au Togo, et même au Sénégal pays pourtant qualifié de « démocratique » et de « bon élève » de la classe qui souffrait du népotisme d’un parti dominant et arrogant depuis trente ans, etc.
Cette proposition cynique et démagogique de démocratisation des régimes politiques africains était un leurre pour faire croire au monde que l’étau de l’Occident se desserrait sur ses néocolonies à l’instar de l’Union soviétique sur ses satellites (...) L’Europe et l’Occident poussèrent l’hypocrisie jusqu’à faire croire durant les années 90 que l’Afrique n’était plus si importante que cela dans leurs visées hégémoniques sur le monde.
En dernière analyse, François Mitterrand n’a rien entrepris de tout ce qu’il avait promis, et son inertie de vieux politicien opportuniste a maintenu et prolongé le statu quo ante de la Françafrique de de Gaulle et de Foccart.
Mais la chute du Mur de Berlin, prélude à l’inévitable fin de l’URSS et du camp socialiste après l’instauration de la Perestroïka et de la Glasnost par Gorbatchev, viendra sonner pour longtemps le glas des espoirs caressés par les peuples du monde de voir s’instaurer des régimes égalitaires hors du champ du libéralisme triomphant.
Cependant, au début de ce 3e millénaire, avec l’entrée en scène de la Chine et de l’Inde, qui s’intéressent à l’Afrique à cause de ses matières premières stratégiques, les USA et l’Europe rappliquèrent immédiatement en reconsidérant leur stratégie d’abandon apparent de l’Afrique et en revoyant un peu à la hausse, ne serait-ce que du bout des lèvres, leur peu de respect et de considération pour les peuples d’Afrique.
Alors, commencent à poindre des théories de reconquista à l’ombre de l’afro-pessimisme ambiant sous deux formes idéologiques essentielles : d’une part, l’accablement de l’Afrique comme seule responsable de son « retard de décollage », et d’autre part, la nécessité impérieuse et urgente d’une gestion extra-nationale des ressources africaines sous la férule de l’Occident, lui-même bien masqué et bien caché derrière une « Communauté internationale » virtuelle qui n’est autre que « le machin » de de Gaulle, à savoir l’ONU.
On peut dire que la fin de l’URSS fut un moment historique qui annonça le déséquilibre d’un monde désormais dominé par le capitalisme ultra-libéral et hégémonique avec l’affaiblissement et le recul des idées progressistes et des organisations patriotiques africaines. Dorénavant, la guerre, la ruse, la cupidité, l’anarchie, l’individualisme, le consumérisme, la raison du plus fort, les gaspillages effrénés des ressources et les destructions irréversibles des écosystèmes annoncent la généralisation de la misère pour l’écrasante majorité de l’humanité.

Phase VI : de 1991 à 2009 : Mondialisation et nouvelle crise financière et économique
C’est une nouvelle phase de redéploiement planétaire du capitalisme qui débute sans entrave politique majeure. Elle se caractérise par les délocalisations massives vers les « usines » du monde comme on a pu l’observer lors de l’émergence des « Dragons » et autres « Tigres d’Asie » de la fin des années 60 au milieu des années 90. Mais c’est une autre échelle qui se dessine avec l’émergence de la Chine, de l’Inde, du Brésil et peut-être de l’Afrique demain.
Actuellement, la Chine est un pays à régime centralisé qui n’a ni syndicats, ni partis d’opposition, ni protection sociale généralisée, ce qui ne semble nullement gêner les investisseurs-délocalisateurs d’Europe, des USA, du Japon et du reste de l’Asie, bien au contraire : pour eux, c’est une aubaine (...) Elle arrive en force en Afrique pour en premier lieu, satisfaire ses besoins insatiables de matières premières et de produits halieutiques, en second lieu, pour inonder le marché africain de ses produits de qualité certes médiocre, mais défiant toute concurrence. Enfin, il faut signaler que les Africains étaient peu préparés à faire face à la subtilité de la pensée orientale et à l’organisation complexe des mafias chinoises.
L’Inde quant à elle, connaît un régime démocratique à pouvoir centralisé mais sans contrôle réel sur ses arrière-pays, ses quelques lois de protection sociale et syndicale sont peu ou pas appliquées. L’explosion du capitalisme ultra-libéral dans ces vastes ensembles asiatiques hyper-peuplés provoque déjà un chômage généralisé en Europe et aux USA, avec à la clé une accélération du gaspillage par une surconsommation anarchique des ressources planétaires.
Quant à l’Afrique subsaharienne, elle risque d’être la poubelle du capitalisme destructeur avant d’en devenir peut-être un jour prochain un lieu de production anarchique. Mais en Afrique il existe un obstacle de taille pour l’impérialisme, c’est sa balkanisation (...) Alors, il est fort probable que cette contradiction pousse les pays dominants à ne plus s’opposer à la formation de vastes sous-ensembles, voire à une unité continentale contrôlée par le capitalisme mondial. La Chine qui s’engouffre en Afrique comme indiqué plus haut, laissera-t-elle l’Occident y faire la pluie et le beau temps ? Quelle sera la résultante des forces en action en Afrique compte tenu de ses propres réalités et contradictions déjà très complexes ?
Il appartient donc aux Subsahariens de prendre les devants et d’accélérer leur unité politique pour préparer les évolutions inévitables qui se dessinent déjà dans cette mondialisation effrénée.
Il convient néanmoins de préciser qu’après la Seconde Guerre mondiale, avec la prétendue fin des colonisations qui s’annonçait dans un contexte de guerre froide, la mise en chantier de nouveaux projets de domination politique, économique, voire militaire de l’impérialisme occidental était déjà devenue une nécessité absolue. Le résultat actuel est que les révisionnistes de tous bords sont montés au créneau arguant que la colonisation était un boulet pour l’Occident, que les colonies coûtaient plus cher qu’elles ne rapportaient, voire qu’il fallait en magnifier les aspects positifs, exactement les mêmes arguties et inepties perverses soutenues à la fin de l’esclavage.
D’aucuns parmi les plus audacieux des historiens idéologues présenteront la période coloniale comme une période faste en particulier pour les Africains. C’est ainsi qu’elle est parée de chiffres mirifiques sur les productions, les exportations, le revenu par habitant, le niveau et la qualité de vie des populations africaines, qui, en définitive, vivaient heureuses et riches dans une Afrique coloniale paisible et exportatrice (...)
La situation économique du continent et les conditions de vie des populations se seraient, selon leurs calculs machiavéliques, dégradés avec les indépendances (...) à cause de l’incapacité congénitale des Africains à se gouverner eux-mêmes et à gérer leurs propres affaires. Partant de ce jugement sans appel, ils déduisent implicitement de leurs propres « syllogismes » que l’Afrique a encore besoin de nouvelles dominations, mais plus vigoureuses (...) On édulcore les crimes coloniaux ; on passe sous silence les centaines de milliers de morts lors des guerres de pacification , de la construction des ports, des voies de communication terrestres, du défrichage des forêts, etc. Ces grands travaux n’avaient qu’un seul et même objectif : exploiter les hommes et exporter les richesses en direction et au profit de la seule métropole.
La recolonisation est à nouveau envisagée et suggérée par ces nouveaux théoriciens nostalgiques d’une période qu’ils présentent actuellement comme une étape merveilleuse de l’histoire « universelle », une page de civilisation et de christianisation des Barbares par l’Occident qui n’a pas à rougir de « l’ensemble de son œuvre », même s’il a indigénisé , humilié, rabaissé, animalisé, saccagé les civilisations et les histoires sociales des autres peuples du monde. Peut-on faire des omelettes sans casser quelques œufs ? Se demandent-ils cyniquement.
Désormais, leurs nouveaux slogans d’apparence pacifique sont : droit d’ingérence (des plus riches chez les démunis), protection des ressources rares de la planète (pour le bien-être et les gaspillages des pays industrialisés), partage des ressources naturelles planétaires (il s’agit de celles situées dans les pays pauvres), etc.
Bref, tout en lorgnant avec insistance du côté de l’Afrique, l’Occident néocolonial avance masqué derrière les oripeaux des Nations Unies.
Quant à l’Orient arabo-musulman, il a légué en héritage ses pratiques ataviques concrètes et son esclavagisme ancestral aux pays de la bande sahélienne comme le Niger, la Mauritanie ou le Soudan. Mais c’est surtout la dimension idéologique des séquelles de cet esclavagisme arabe qui demeure une réalité lourde et à présent incontournable. Les pays africains qui se réclament de la Ligue arabe sont les têtes de pont et les postes avancés de l’idéologie raciste anti-Subsahariens. Les pays du Maghreb, en particulier, risquent de devenir les tombeaux des Africains tentant de franchir le Sahara pour atteindre « l’Eldorado » européen par la traversée de la Méditerranée.
En d’autres termes, pour quelques avantages mineurs et illusoires, ces pays ne risquent-ils pas de jouer le jeu d’une Europe fermée à l’Afrique noire qu’elle exploite pourtant de façon outrancière ? Ce qui est certain, c’est que, dans les pays Arabo-Musulmans, aucune offensive politique, philosophique, scientifique ou religieuse d’envergure ne s’attaque à l’idéologie raciste de stigmatisation des Nègres. On peut même craindre le pire avec l’arrivée massive d’Africains et d’Africaines en transit dans certains de ces pays ou à la recherche de postes d’ouvriers et de domestiques « à tout faire » comme au Liban.
L’unipolarisation du monde depuis 1991 a provoqué l’émergence de la Chine comme puissance impérialiste. La concurrence économique sur la scène mondiale prend un aspect nouveau et inédit, différent de ce qu’il a été avant la chute de l’URSS et la fin de la concurrence entre les deux superpuissances de l’époque. Cependant cela ne doit pas faire illusion, car les guerres commencent souvent par les oppositions d’intérêts économiques entre puissances hégémoniques et bellicistes. La Chine, en devenant l’usine du monde grâce aux délocalisations massives, est paradoxalement en posture hégémonique face à l’Occident c’est pourquoi elle «passe en force » dans les négociations internationales et soutient des dictatures au Soudan en Corée et ailleurs.
Pour en revenir au contexte mondial de la fin du XX e siècle, la Russie, malgré l’intermède communiste de 1917 à 1991, est retournée dans le giron du camp capitaliste, avec un zeste de nationalisme et d’amour-propre souvent blessés d’ancienne puissance impérialiste. L’ultra-libéralisme désormais hégémonique et triomphant au niveau planétaire croit entrer définitivement dans l’ère de la mondialisation capitaliste incontrôlée avec la défaite de l’URSS et le K. O. debout de la Chine, devenue l’usine et la déchetterie du monde (...)
La crise des sub-primes qui vient d’éclater aux USA en septembre 2008 et qui a entraîné le plus grand krach boursier depuis 1929 sera-t-elle endiguée par les pyromanes qui se sont précipités pour convoquer une réunion du G20 à Washington les 14 et 15 novembre 2008 pour éteindre leur feu qui embrase l’économie mondiale ?
Dès lors, il devient limpide qu’il faut d’urgence une autre phase de redistribution politique et économique des cartes en Afrique, sinon l’étape de domination totale entamée depuis les indépendances formelles par l’Europe et les États-Unis sera précipitée, projet que rien pour le moment ne semble empêcher, sauf l’éveil et l’organisation politiques des masses africaines. En tout cas, la donne se complique avec la Chine qui frappe déjà aux portes du continent africain. Dans ce contexte général de crise aggravée, l’élection de Barack Hussein Obama à la tête des États-Unis va-t-elle bouleverser cette stratégie occidentale de contrôle de la finance mondiale ? C’est encore une fois l’histoire réelle qui apportera les réponses concrètes à cette question fondamentale. En tout cas, les USA très endettés vis-à-vis de la Chine, ne semblent plus de taille à endiguer ses visées impérialistes.
Dès lors, on peut avancer que les idéologues sont dans leur rôle quand ils masquent toutes ces dures réalités aux Africains encore mystifiés par des « mots » magiques aux ventres mous pour remplir leurs ventres creux déjà plein de « maux » aseptisants. Des maux sortis de l’escarcelle de ces institutionnels, nos maîtres d’aujourd’hui, des mots miel, parfois fiel, des maux accrochés aux lambeaux de nos boubous flamboyants, de nos sourires larmoyants, depuis plus de mille ans. Alors, depuis plus de mille ans et des poussières , nous n’habitons plus que des mots coquilles, vidés de leur substance vitale, empruntés aux abysses océaniques des laideurs humaines pour sauver en nous l’autre face niée de l’ancêtre commun originel. Où trouver des mots bâtisseurs et destructeurs d’empires, des mots diamants, des mots silex, rayeurs et pourfendeurs des miroirs truqués des historiens dominateurs, des mots flambeaux, des mots jeux de feux d’artifice polychromes annonciateurs d’aurores boréales pour nos humanités arc-en-ciel en voie de recomposition irréversible ?
CHAPITRE III
Nature, rôles sociaux et historiques des idéologies

« Le passé n’est jamais mort. Il n’est même jamais passé. 47 »

1°) Qu’est-ce qu’une idéologie ?
Tout comme l’oxygène existait avant sa découverte par Lavoisier sous une forme imaginaire de fluide invisible, mais indispensable à la combustion, appelé phlogistique, les idéologies, tout aussi invisibles des philosophes, étaient pourtant bien vivantes, bien à l’œuvre en chaque homme et dans toute société humaine, avant même l’apparition du terme. C’est ce que confirme C. Clément 48 quand elle écrit :
« L’idéologie ne saurait mourir : illusion nécessaire, elle ne peut disparaître qu’avec la mort. » Platon dans l’affaire de la caverne le disait, Leibniz dans la Théodicée , puis Hegel, Feuerbach, avant les juifs allemands aujourd’hui oubliés : Marx et Freud. Je ne parle même pas des Français : on rirait ».
Elle poursuit en faisant remarquer une chose : « Aussi bien Platon que Leibniz, et même Hegel dans le Précis de l’Encyclopédie des Sciences Philosophiques, résolvent la question de l’illusion idéologique par la dissolution de l’esprit humain dans une sorte d’extase: « absences » mystiques de Socrate, extase du prêtre Théodore, lorsque dans la Théodicée Pallas lui montre le fonctionnement mathématique de l’univers, retrouvailles avec le sentiment « océanique » chez Hegel, qui cite Djelladedin Roumi, fondateur du Soufisme, tant il manque de mots philosophiques pour désigner l’arrêt de la dialectique, cette machine infernale... Pour conclure, elle ajoute : « Somme toute, pour mettre fin au système de l’idéologie dans le sujet, il faut qu’il meure ou qu’il s’éclate : c’est-à-dire qu’il cesse d’être sujet ».
Elle précise que c’est en Europe qu’on déclare sans autre forme de procès la mort des idéologies, mais qu’ailleurs « elles développent leur force jusqu’aux ravages dont nous les savons capables . 49 »
L’auteure poursuit en nous montrant comment en Occident l’individu (image la plus belle et la plus épanouie du sujet... selon elle) a réussi à chasser hors de lui «toutes les illusions parasites », alors qu’en Orient, poursuit-elle, les systèmes de pensée (soufisme, bouddhisme, hindouisme) font le contraire en tentant «d’abolir la conscience » au prix de mille contorsions et autres acrobaties corporelles, ils essaient tant bien que mal de mettre en place des « dispositifs d’effacement, de refroidissement du sujet ».
Mais on peut se poser la question du conflit entre sujet et individu en Occident car, selon la première partie de son assertion, le sujet ne peut se départir de l’illusion idéologique que l’individu rejette vers son espace en s’en débarrassant (...) Ce refoulement des idéologies par l’individu produit en sourdine des effets encore plus sournois, « invisibles » et imprévisibles en Occident, effets qui pourraient déboucher sur des explosions incontrôlées du-dit sujet.
Mais avant de poursuivre l’analyse concrète des réminiscences actuelles des idéologies coloniales, esclavagistes et impérialistes, essayons de circonscrire encore un peu plus précisément les contours du concept d’idéologie.
L’idéologie selon le Petit Larousse serait :
« 1-Système d’idées constituant un corps de doctrine philosophique et conditionnant le comportement individuel ou collectif. L’idéologie nationaliste .
2- Spécialement. Pour les marxistes, production qu’opère dans le monde des idées une classe sociale dominante et qui permet à cette classe d’étayer sa domination économique sur la classe dominée. (On dit aussi l’idéologie dominante. )
3- Péjoratif. Système de pensée, d’idées, vague et nébuleux ».
Selon R. Boudon, «l’idéologie c’est le sens commun, le prêt à porter pour cacher les rapports politiques ». Il 50 a brossé un tableau quasi exhaustif des différentes acceptions de la notion lancée en 1798 par Antoine-Louis-Claude Destutt de Tracy, qui, au début, voulait dire : « science des idées ».
Boudon, après l’analyse des travaux des sociologues comme Geerz, Shils, Parsons ou R. Aron, ou des penseurs comme Foucault, Feuerbach, Marx et ses adeptes dont Lénine et Althusser, met en relief un contenu rationnel et un contenu irrationnel au terme d’idéologie, deux aspects qu’on a vus apparaître dans la définition ci-dessus du Petit Larousse.
Les trois définitions délimitées par le dictionnaire couvrent l’espace sémantique actuel du concept, mais elles ne sont ni étanches entre elles, ni incompatibles. En effet, même s’il est possible de produire des idées à tous les niveaux de la société, on peut admettre qu’elles sont d’abord générées par les élites appartenant plus ou moins aux couches supérieures et en particulier celles relevant de la doxa institutionnelle.
Élargissons encore le champ. L’idéologie selon Hegel est « le principe spirituel interne d’un peuple » et toute vie concrète de ce peuple n’est que l’extériorisation-aliénation (Entäusserung-Entfremdung) de ce principe. « C’est la forme la plus abstraite de la conscience de soi de ce monde : sa conscience religieuse ou philosophique, c’est-à-dire sa propre idéologie 51 ». Selon le philosophe allemand, c’est de cette idéologie que procéderait le monde réel, alors que pour Marx « La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle ». Il fait la synthèse qui en découle : « Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience ». A propos de la production matérielle des idées dominantes, Marx précise : « Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle 52 ».
Enfin, il faut insister sur le fait que le terme idéologie finira par signifier exactement le contraire de son acception initiale selon D. A. Grisoni : « le monde des illusions de l’esprit, des idées fausses, et des spéculations fumeuses. La rigueur passait sous le signe du délire, le mensonge prenait la place de la vérité. Une inversion complète 53 » ; c’est le triomphe du 3e aspect défini par le Petit Larousse . Selon cet auteur, Napoléon serait le premier à faire déraper le terme en traitant Tracy et quelques-uns de ses amis d’ « idéologues » pour raison d’opposition au régime impérial. Ces « idéologues », selon Bonaparte, n’auraient aucun sens des réalités et se complairaient dans des rêves creux (...), somme toute la première bataille idéologique de l’empereur contre une idéologie autre que la sienne (...)
Un autre aspect de l’idéologie qui vient perturber la perception du réel est la difficulté pour le langage humain de parler ce réel , c’est-à-dire l’impossibilité pour lui de se superposer à son objet ou d’appréhender le monde en-soi sans passer par le signe et en particulier par sa virtualisation actuelle par les images. A propos de cet envahissement du réel par les nouvelles images du monde en IQUE 54 , depuis plus d’une trentaine d’années dès l’apparition du Minitel (...), G. Balandier dans son séminaire sur la « sociologie de l’art » avait déjà attiré l’attention des étudiants sur les perspectives à la fois merveilleuses et dangereuses qui s’ouvraient à l’homme avec cette démultiplication des images virtuelles et du signe visuel qui enveloppe ce qu’il est censé représenter pour mieux l’occulter.
Avec l’explosion des moyens de communication, les idéologies resurgissent donc allègrement à l’Ouest comme dans l’ancien Empire soviétique ou en Chine, ou encore plus visiblement dans le monde musulman dominé. Elles prospèrent et opèrent très efficacement à notre insu dans notre construction du réel dans tous les domaines de la science, de l’art et de la littérature. Elles sont d’autant plus opérationnelles, nous dit G. Balandier, qu’on est désormais dans « un univers de réseaux en expansion », réseaux qui véhiculent des images et des messages qui doublent la réalité matérielle en créant ce qu’il appelle une sur-réalité 55 .
Balandier ajoute que notre époque est celle « d’un enrichissement mais aussi d’une perte d’authenticité. Elle est vue comme celle de la simulation, des simulacres, d’une hyper-production en quoi tout s’annule ». Et le réel lui-même « apparaît comme un grand corps inutile » (citant J. Baudrillard). Selon lui, dans un monde de « mouvement, de tensions, de contradictions, d’incertitudes, la vérité se fragmente, la science et la technique s’idéologisent, et la figure de l’homme n’est plus qu’une image bougée, au sens photographique du terme ». Nous faisons bouger jusqu’à notre propre image de nous-mêmes en jouant de toutes les acceptions de la figure et de la figuration (...)
Assisterons-nous dès lors, impuissants, à la dissolution du monde réel par amalgamation de la technobiodiversification, c’est-à-dire par un savant dosage des « implants » des technologies nouvelles avec les éléments dits naturels ?
Il nous faut donc bien cerner les contours des idéologies si nous voulons comprendre les raisons de leur persistance historique dans tous les champs de la connaissance humaine. En particulier, il est essentiel de préciser pourquoi l’homme a besoin d’idéologies pour en exploiter un autre, voire aller jusqu’à nier son humanité intrinsèque à travers les agressions impérialiste et colonialiste.
Concernant les liens entre l’idéologie et les esclavages en Afrique, il s’agit concrètement d’essayer de comprendre comment la mise en esclavage et la colonisation des Africains au sud du Sahara ont abouti de la part des impérialismes arabe et européen à la négation de l’ humanitude du Nègre ? A partir de quand les idéologies négationnistes justificatives de l’infériorisation des Subsahariens ont-elles commencé à apparaître dans l’histoire et à devenir opérationnelles, c’est-à-dire à produire au quotidien des comportements humains individuels et collectifs ?