Penser l'espace pour lire la vieillesse

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Quatre textes ouvrent ce livre sur la question de l'espace et de la vieillesse. Plusieurs sujets sont abordés sur ce thème espace et vieillesse.

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EAN13 9782130790716
Langue Français

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Pierre Brunel, Claudine Attias-Donfut, Jean Morval et Jacques Lévy
Penser l'espace pour lire la vieillesse
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2006
ISBN papier : 9782130558439 ISBN numérique : 9782130790716
Composition numérique : 2016
http://www.puf.com/
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Présentation
Don Quichotte est-il une lecture pour des jeunes gens ou pour des vieillards ? Faut-il partir ? Rester ? L'espace chez Baudelaire ne s'agrandit-il que pour soudain se rétrécir aux dimensions d'un cercueil ou d'un tombeau ? Pourquoi le croisement de l'espace et du vieillissement est-il un thème de recherche important ? Quels sont les déterminants les plus significatifs d'un vieillissement réussi ? La " géographie des personnes âgées " a-t-elle un sens ? Quel espace sans la mort ? Où les immigrés souhaiteraient-ils passer leur retraite ? Où préfèreraient-ils être enterrés (ou incinérés) ? Quatre textes ouvrent ce livre sur la question de l'espace et de la vieillesse, le troisième d'un cycle de la Fondation Eisai La vieillesse et l'espace par Pierre Brunel, L'appropriation et la désappropriation de l'espace chez la personne âgée par Jean Morval, Les espaces de l'âge au risque de l'historicité par Jacques Lévy, Quête et lieux d'enracinement par Claudine Attias-Donfut. Jean-Claude Chesnais, Maurice Godelier, Roger Guesnerie, Marie de Hennezel, Serge Koster, Serge Marti et Bertrand Vergely portent la contradiction et prolongent ces réflexions dans une série d'aperçus qui ne sont pas moins incisifs. Créée par le laboratoire Eisai, la Fondation Eisai centre son action sur les besoins de prise en charge sociale des personnes âgées et les problèmes éthiques et culturels posés par le vieillissement de la population.
Table des matières
Avant-propos(Nicolas Martin) La vieillesse et l’espace(Pierre Brunel) 1 2 3 4 5 6 L’appropriation et la désappropriation de l’espace chez la personne âgée(Jean Morval) Les espaces de l’âge au risque de l’historicité(Jacques Lévy) 1. GÉOGRAPHIE DE LA DÉPENDANCE : DEUX OPTIONS ANTINOMIQUES 2. CRISE DES « CYCLES DE VIE » ET URBANITÉ 3. PROSPECTIVE : QUEL ESPACE POUR LA POST-MORTALITÉ ? Quête et lieux d’enracinement(Claudine Attias-Donfut) DES MIGRATIONS TARDIVES AUX NOMBREUX VISAGES L’ENRACINEMENT EN FRANCE DES IMMIGRÉS ÂGÉS L’ESPACE DE LA MORT APERÇUS L’espace vécu(Jean-Claude Chesnais) Trois commentaires(Maurice Godelier) 1 2 3 La vieillesse pour l’homo œconomicus(Roger Guesnerie) De l’espace extérieur à l’espace intérieur(Marie de Hennezel) L’écrivain, l’âge, le cadre(Serge Koster) Les nouvelles technologies, atout de mobilité virtuelle et de lien social(Serge Marti) Les ressources du ciel(Bertrand Vergely)
Avant-propos
Nicolas Martin
rois des quatre contributions qui ouvrent ce livre sont des conférences T prononcées lors d’un débat que nous avons eu le plaisir d’animer, le troisième d’un cycle sur le thème de la vieillesse. Elles paraissent ici dans l’ordre où elles ont été faites :La vieillesse et l’espacepar Pierre Brunel, L’appropriation et la désappropriation de l’espace chez la personne âgéepar Jean Morval,Les espaces de l’âge au risque de l’historicitéJacques Lévy. Dans ce par passage de l’oral à l’écrit, ces réflexions s’enrichissent d’une analyse sociologique sur la retraite et le vieillissement des immigrés, un texte de Claudine Attias-Donfut,Quête et lieux d’enracinement.
Sous la rubrique « Aperçus », une série de textes courts rend compte de la partie débattue de cette confrontation – comme dans les deux ouvrages précédents,Le grand âge de la vieet (2005) Penser le temps pour lire la vieillesse (2006) – Presses Universitaires de France. Jean-Claude Chesnais, Maurice Godelier, Roger Guesnerie, Marie de Hennezel, Serge Koster, Serge Marti et Bertrand Vergely en sont les auteurs.
La vieillesse et l’espace
Pierre Brunel Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres classiques, Pierre Brunel s’est spécialisé dans le domaine de la littérature comparée avec deux thèses sur Paul Claudel (doctorat d’État, 1970). Professeur à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV) depuis 1970, il y a dirigé le département de littérature française et comparée de 1982 à 1989, et il est l’actuel directeur des cours de civilisation française de la Sorbonne. Il a fondé le Centre de recherche en littérature comparée (CRLC) en 1981 et le dirige depuis cette date. Ses efforts en faveur de cette discipline, ses nombreux travaux et son rayonnement international lui ont valu d’être élu en juillet 1995 membre de l’Institut universitaire de France. Parmi ses nombreuses publications, études monographiques, éditions critiques, ouvrages de synthèse, on distinguera des volumes à caractère méthodologique,Qu’est-ce que la Littérature comparée ? (1983), des ouvrages sur les grands mythes littéraires, comme leDictionnaire des mythes littérairesréalisé sous e sa direction (Éd. du Rocher, 1988 ; 2 éd. augmentée, 1995 ; traduit en anglais, en italien, en portugais). Pierre Brunel met en relation la littérature avec d’autres disciplines, comme la philosophie, l’histoire des religions, l’anthropologie, la linguistique, la psychanalyse. Afin de se familiariser avec l’approche de l’auteur, le lecteur pourra se reporter utilement à un ouvrage tel que Mythocritique. Théorie et Parcours, Presses Universitaires de France, « Écriture », 1992. Citons également, sur la littérature et la musique :Aimer ChopinetBasso Continuo, deux livres publiés aux Presses Universitaires de France, respectivement en 1999 et 2001. Plus récemment, Pierre Brunel a publiéÉclats de la violence. Pour une lecture comparatiste desIlluminations d’Arthur Rimbaud(José Corti, 2004) et Don Quichotteet le roman malgré lui (Cervantès, Lesage, Sterne, Thomas Mann, Calvino)(Klincksieck, 2006).
1
out voyage peut être vécu à la façon d’une odyssée, qu’il s’agisse d’un T départ ou d’un retour. Ulysse a connu les deux, en partant pour Troie, presque malgré lui, et en en revenant à grand-peine après une dizaine d’années d’errance entre les îles et sur les flots houleux de la mer Égée.
Le capitaine Paul-Louis Courier, plus connu comme pamphlétaire, se rendant en Italie pour y faire campagne à la fin du Directoire, écrivait à l’un de ses correspondants, le 4 décembre 1798 :
« Lectures, voyages, spectacles, bals, auteurs, femmes, Paris, Lyon, les Alpes, l’Italie, voilà l’Odyssée que je vous garde. Mes lettres vous pleuvront. Une page pour une ligne, et dans peu vous aurezhaut comme cela, c’est-à-dire pardessus la tête. »[1]
Courier était alors jeune : il avait vingt-six ans. Son correspondant, M. Chlewaski, libraire à Toulouse, était vieux. L’un pouvait vivre des aventures, l’autre les lire : c’était deux façons d’être ivre d’espace.
Baudelaire a fait allusion une seule fois à Courier, à sa mort violente (il fut tué par ses domestiques), dansPauvre Belgique ![1]. Mais ni Courier retiré en Touraine à la fin de sa vie ni le bourgmestre Defré auquel il le compare n’étaient des voyageurs. L’un était rentré sagement au logis après avoir démissionné de l’armée en mars 1809, puis repris un peu de service ; l’autre n’avait jamais quitté sa Belgique natale. L’espace du bourgmestre était étroit, celui du militaire s’était réduit. Ainsi en serait-il, selon Baudelaire, quand on approche du terme de sa vie. Le poème nouveau placé à la fin desFleurs du Mal dans l’édition autorisée de 1861, « Le Voyage », part de l’espace grand ouvert de l’enfant, d’un « univers égal à son grand appétit », pour aboutir à un espace rétréci, quand les expériences du voyageur se sont révélées décevantes et appauvrissantes :
« Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! »[1]
Pourtant, parmi ces déçus de la vie, une figure se dresse, un voyageur infatigable, un fou de l’espace : le Juif errant. Il est représenté comme un vieillard parce que, comme Caïn, il « ne peut perdre la vie, car il a perdu la mort »[2]. Il est donc condamné à errer et dans l’espace et dans un temps qui, sans prendre une allure d’éternité, est une attente de la fin du temps humain.
Mythique en ce sens du moins, il se trouve dans une situation d’ambiguïté, il est « placé entre le temps des hommes et l’éternité »[3].
Il a été d’abord connu sous le nom de Cartaphilus. Son histoire n’est inscrite ni dans la Bible ni dans de quelconques annales. Elle naît d’un ensemble e e légendaire et émerge clairement au tournant du XII et du XIII siècle, en Angleterre. Cartaphilus, portier de Ponce Pilate, aurait poussé Jésus alors qu’il était entraîné hors du prétoire pour être crucifié. Il lui aurait lancé : « Jésus, marche plus vite, pourquoi t’arrêtes-tu ? » Alors le Christ, jetant sur cet homme un regard triste et sévère, lui répondit : « Je marche comme il est écrit, et je me reposerai bientôt ; mais toi, tu marcheras jusqu’à ma venue. »
e Au XVII siècle, à Cartaphilus tend à se substituer Ahasvérus, à partir d’une tradition venue cette fois d’Allemagne. Le portier devient un cordonnier – peut-être parce que les semelles de l’Errant, qui ne sont pas des semelles de vent, devraient être inusables. Le coup porté à Jésus-Christ, les paroles méprisantes qui l’ont accompagné entraînent une condamnation à errer jusqu’à la fin des temps. En 1774, dans une complainte qui prend la forme achevée de la Ballade brabantine, le Juif errant reçoit le nom d’Isaac Laquedem.
Est-il seulement un condamné, presque un damné de la terre, voué non pas à une saison en enfer, mais à une vie de tourments démesurément prolongée ? e Les théologiens du XVII siècle sont les premiers à s’interroger sur la disproportion apparente entre la faute et la sentence. Le Juif errant n’a-t-il pas surtout péché par ignorance ?
Tout n’est d’ailleurs pas négatif dans cette figure. L’Errant est censé acquérir e de telles connaissances qu’au XVIII siècle on salue en lui une manière d’omniscient, en tout cas un curieux insatiable (cette dernière figure est également présente dansLes Fleurs du Mal). Il apparaît même avant la lettre comme un Voyant, appelé à manifester l’invisible à travers le sensible : sur ce point le passage se fait encore de Swedenborg à Baudelaire, à travers la mystique des correspondances. Il est le témoin des épreuves du corps et de l’âme qui, aux yeux de certains, font de son errance une manière de voyage initiatique. Mort vivant en quelque sorte, il voyage entre deux temps, entre deux mondes. Il est l’Étranger dans lesContes de terreurde Matthew Gregory Lewis (l’auteur duMoine, donc plus connu sous le nom de « Monk » Lewis), le Solitaire « dont la longue barbe ruisselante est tout argentée par le temps »[1]. Le Melmoth de Maturin, puis de Balzac, prend certains de ses traits : un « homme sec et décharné [qui] semblait avoir en lui comme un principe dévorant qu’il lui était impossible d’assouvir »[2].
Cette figure prend valeur d’emblème : le Juif errant représente le désir