QUELLES PLACE POUR LE PAUVRE ?
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La place qu'une société réserve à ses pauvres révèle un mode majeur de l'articulation entre lien social et lien politique ; Que ce soit en Angleterre, en Argentine, en Inde, dans la Russie post-soviétique, ou au Brésil, identifier ou revendiquer une place pour les pauvres, ne revient-il pas en définitive à reconnaître l'incapacité de ces sociétés à assurer une mobilité sociale qui rejetterait tout forme d'assignation territoriale ou identitaire ?

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Publié par
Date de parution 01 septembre 1999
Nombre de lectures 251
EAN13 9782296402423
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

~~
~étOS
Cultures & Conflits~~ietS Sociologie Politique de l'InternationalUet}~
Les Anonymes de la mondialisation
Jocelyne Cesari
Le multiculturalisme mondialisé : le défi de l'hétérogénéité
Valérie Amiraux
Les limites du transnational comme espace de mobilisation
Michel Péraldi
Marseille:réseaux migrants transfrontaliers, place marchande et économie de
bazar
Hassen Boubakri
Les entrepreneurs migrants d'Europe
Emmanuel Ma Mung
La dispersion comme ressource
Mirjana Morokvasic-Mul/er
La mobilité transnationale comme ressource: le cas des migrants de l'Europe
de l'Est
Saskia Sassen
La métropole: site stratégique et nouvelle frontière
Rémy Leveau
Etat et circulation migratoire
Chronique bibliographique
Stéphane Dufoix
L'objet diaspora en questions
Rémy Leveau
Regards sur le Moyen-Orient
Hors thème
Bernard Gbikpi
Contribution à une théorie de la légitimation politique
des ordres économiques et sociaux modernes
Sécurité et immigration
Didier Bigo
Sécurité et immigration: vers une gouvernementalité par l'inquiétude?
Ayse Ceyhan
Analyser la sécurité: Dillon, W aever, Williams et les autres
John Torpey
Aller et venir: le monopole étatique des « moyens
légitimes de circulation»
Monica den Boer
Crime et immigration dans l'Union européenne
Charlotte Lessana
Loi Debré: la fabrique de l'immigré
Lode van Outrive
Les savoirs universitaires et politiques sur la sécurité intérieure en Europe
Jef Huysmans
Dire et écrire la sécurité: le dilemme normatif des études de sécurité
Hors thème
Marc-Antoine Pérouse de Monte/os
Le Somaliland, de l'État virtuel à la gestion pratique du pouvoirQUELLE PLACE POUR LE PAUVRE ?Rédacteur en chef: Didier Bigo (lEP Paris)
e.mail: didier.bigo@sciences-po.fr
Comité de rédaction:
Bertrand Badie (lEP Paris), Sophie Body-Gendrot (Paris Sorbonne), Philippe
Braud (Paris I), Michel Dobry (Paris X), Daniel Hermant - directeur de
publication -, Christophe Jaffrelot (CERI, CNRS), Zaki Laïdi (CERI, CNRS),
Rémy Leveau (lEP Paris), Marie-Claude Smouts (CERI, CNRS), Michel
Wieviorka (CADIS, EHESS).
Equipe éditoriale:
Amélie Blom, Laurent Bonelli, Richard Brousse, Ayse Ceyhan, John
Crowley, Jean-Paul Hanon, Gérard Martin, Khadidja Mohsen, Anastassia
Tsoukala, Dominique Vidal, Yves Viltard.
Administration et secrétariat de rédaction: Richard Brousse (e.mail :
brousse@u-parisl0.fr), Mélanie Moreau (e.mail: melacyn@freesurf.fr)
Relations presse: Jacques Perrin, Marie-Pierre Lienard
En vente: A Paris chez l'Harmattan, librairies FNAC, l'Astrolabe, Avicenne,
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librairie du Regard, Librairie FNSP, librairies universitaires Dauphine et
Nanterre, P.U.F., Tiers-Mythe, Touzot, Virgin, Edifra, librairie musée de
l'homme, Présence Africaine, Tschann, Eyrolles, Itinéraires, Lipsy, librairie
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Ouvrières, Saint-Paul) ; Montpellier (Sauramps, La Brèche) ; Toulouse
(Castella, Ombres Blanches, Privat, La FNAC) ; Bordeaux (Mollat, Machine
à Lire, Virgin, La FNAC) ; Rennes (La FNAC, Le Failler, Forum) ; Dijon
(De l'Université) ; Besançon (Page, Double) ; Grenoble (La FNAC, La
Dérive, Arthaud, De l'Université) ; Strasbourg (La FNAC, Des Facultés,
Kleber, Gutemberg) ; Marseille (Virgin, L'Odeur du Temps) ;
Aix-enProvence (De l'Université, Goulard, Mazarine, Vents du Sud) ;
ClermontFerrand (FNAC, Volcans d'Auvergne) ; Lille (Furet du Nord) ; Amiens
(Martelle) ; Laval (Planète 10) ; Brest (Dialogues) ; Rouen (L'Armitière) ;
Poitiers (Gibert) ; Angers (Contact) ; Tours (La Boîte à Livres, FNAC) ;
Nantes (Vent d'Ouest) ; Nancy (Hall du Livre) ; Saint-Étienne (FNAC).
Manuscrits à envoyer:
Cultures & Conflits, Centre d'Etudes sur les Conflits, 157 rue des Pyrénées
75020 Paris. Tél/fax: (33-1)43 72 96 01
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre National du Livre, du Centre
National de la Recherche Scientifique et du Ministère de la Défense.
Couverture: Tziganes, Gjirokastër, Albanie, 1995 - Laurent Bonelli (Ç).
@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8616-9QUELLE PLACE POUR LE PAUVRE ?
Sommaire
Dominique VIDAL
Catégorisations, territoires et individu: quelle place pour le pauvre? p. 7
Jacques RODRIGUEZ
La « révolution» thatchérienne en perspective: l'Angleterre
et ses pauvres p. 15
Karine CLEMENT
Russie: pauvreté de masse et stigmatisation des pauvres p.35
Gabriel KESSLER
L'expérience de paupérisation de la classe moyenne argentine p. 71
Dominique VIDAL
Le respect: catégorie du social, catégorie du politique
dans une favela de Recife p.95
Marie-Caroline SAGLIO- YATZIMIRSKY
La pauvreté en Inde: une question de castes? p. 125
Véronique DUPONT
Les sans-abri d' 0 Id Delhi:
insertion urbaine et stratégies économiques p. 143
Chronique Bibliographique
Jacques RODRIGUEZ
Une approche socio-historique de l'errance: Jean-François Wagniart,
Le vagabond à lafin du XIXème siècle p.175c&
Cultures et Conflits
Sociologie, Politique, International.
Numéros parus
N°l La prolongation des conflits N°17 Les processus de transition
N°2 Menace du Sud: images et à la démocratie
réalités N°18 La violence politique des
enfantsN°3 Mafia, drogue et politique
N°4 Les réseaux internationaux N° 19/20 Troubler et inquiéter:
de violence: transferts d'armes et les discours du désordre
terrorisme international
N°5 Violences urbaines: le retour N°2l/22 L'international sans
du politique territoire
N°6 Emeutes urbaines N°23 Circuler, enfermer, éloigner.
Zones d'attente et centres deN°7 Les nationalismes et la
construction européenne rétention aux frontières des
démocraties occidentalesN°8 Les conflits après la
bipolarité N°24/25 Survivre. Réflexions sur
N°9/l0 La violence politique dans l'action en situation de chaos
les démocraties européennes N°26/27 Contrôles:
frontièresoccidentales identités. Les enjeux autour de
N°ll Interventions armées et l'immigration et de l'asile
causes humanitaires N°28 Interpréter l'Europe
N°12 L'action collective: terrains N°29/30 Un nouveau paradigme
d'analyse de la violence?
N°13/l4 Les disparitions N°3l/32 Sécurité et immigration
N°15/l6 Etat et N°33/34 Les anonymes de la
communautarisme mondialisation
Vous pouvez retrouver l'actualité de la revue, les colloques, les séminaires,
ainsi que les résumés et les textes complets des anciens numéros sur le site
internet de Cultures et Conflits
httu:1 Iwww.multimania.co ml cetc
Vous pouvez également consulter les résumés en anglais sur le site Columbia
International affairs Online: http://www.ciaonet.org
Indexé dans Sociological Abstracts, International Political Science Abstracts,
PAIS, Political Science Abstracts.« Catégorisations, territoires et individu.
quelle place pour le pauvre? »
Dominique VIDAL
La place qu'une société réserve à ses pauvres révèle un mode
majeur de l'articulation des liens social et politique. Dans les sociétés
où l'inégalité est tenue comme fondée en nature, l'allégeance à un
maître ou à un pouvoir, politique ou religieux, assure souvent à celui
qui se trouve en situation d'infériorité une position qui, pour
subalterne et fragile qu'elle soit, lui permet de se construire une
identité sociale positive. Source d'échanges et de relations en tous
genres, l'existence d'obligations réciproques entre dominants et
dominés, codifiées ou non par le droit ou la coutume, y constitue une
forme de gestion de l'inégalité et garantit une certaine cohésion
sociale. La question de la place du pauvre se présente sous un tout
autre jour dans les sociétés qui se réclament de la démocratie. Comme
l'a bien montré Philippe d'Iribarne dans un essai récent, le projet
d'une société d'individus égaux en droit interdit de penser sur fond de
hiérarchie et de dépendances mutuelles la condition de ceux qui ne
correspondent pas aux idéaux de souveraineté individuelle qui
marquent la lTIodernitépolitique occidentale1. Il n'empêche: celui qui
ne peut subvenir à ses besoins sans secours publics ou privés s'y voit
communément considéré en inférieur, relégué au rang de citoyen de
seconde zone quand il n'est pas tout simplement rejeté dans une sorte
de hors-jeu social.
Devant cet écart entre nos conceptions politiques et la prosaïque
réalité des pratiques sociales, ne faut-il pas se demander, plus
fondamentalement encore, s'il y a une place possible pour les
individus et les groupes que l'on considère ou qui se disent
« pauvres» dans les démocraties contemporaines? Identifier ou
revendiquer une place pour les pauvres, n'est-ce pas reconnaître
l'incapacité de ces sociétés à être ce qu'elles voudraient être: des
sociétés de mobilité sociale qui rejettent toute forme d'assignation
1. Philippe d'!ribame, Vous serez tous des maîtres. La grande illusion des temps modernes,
Paris, Seuil, 1996.
7DOMINIQUE VIDAL
identitaire ou territoriale? C'est ce que semblent dire la plupart des
enquêtes sur les populations à bas revenus quand elles soulignent le
refus fréquent des plus démunis à utiliser le mot « pauvre» pour dire
leur condition. C'est aussi en ce sens que vont souvent les critiques
des politiques sociales qui voient dans la désignation de leurs
bénéficiaires un processus qui conduit à leur stigmatisation par
imposition d'une identité sociale négative. C'est encore cela que font
apparaître les nombreuses études qui mettent en évidence les risques
pour la cohésion sociale représentés par l'élargissement des zones de
pauvreté dans les grandes villes.
Les articles réunis dans ce numéro fournissent des éléments de
réponse à ces interrogations. En n'envisageant pas exclusivement la
question du rapport social à la pauvreté à partir du seul contexte
européen comme cela est trop souvent le cas en France, ils invitent à
considérer la diversité des modes possibles de relation entre lien social
et lien politique et à ne jamais oublier combien le politique est
constitutif du social tout comme le social constitutif du politique. On
verra ainsi comment une même matrice traverse les formes de
l'intervention sociale en Angleterre depuis les premières décennies du
dix-neuvième siècle, sous quelles formes se rencontrent la référence à
l'imaginaire de la démocratie moderne et les phénomènes de pauvreté
là où le changement socio-politique bouleverse les hiérarchies
anciennes (Brésil, Inde) ou différencie fortement des sociétés où
existait une relative égalité économique entre les membres du corps
social (Russie) et, encore, combien peut être différent le vécu du
vagabond dans la France du tournant du siècle et celui des sans-abri
dans l'Old Delhi d'aujourd'hui? Mais il ne s'agit pas seulement d'une
approche comparée des rapports entre pauvreté et politique. Chaque
contribution participe également à sa manière à une réflexion plus
générale sur les transformations de l'État et des formes de
gouvernementalité dans le contexte actuel de mondialisation2. Quel
peut bien être maintenant le rôle de l'État quand la globalisation des
échanges affaiblit sa capacité de régulation et d'intégration?
N'assiste-t-on pas à certains égards à des phénomènes
d'internationalisation des approches de la pauvreté quand des
2. Les deux derniers numéros de Cultures & Conflits évoquaient d'autres facettes de ces
processus. Cf.« Sécurité et immigration» (sous la direction de Didier Bigo), automne-hiver
1998, n° 31-32 et « Les anonymes de la mondialisation» (sous la direction de Jocelyne Cesari),
printemps-été 1999, n° 33-34.
8Catégorisations, territoires et individu
organisations non gouvernementales ou les États eux-mêmes
exportent des instruments de mesure statistique ou des méthodes
d'intervention? En cela, le présent numéro entend contribuer à la
réalisation de ce programme de recherches qui suppose le dialogue
entre les traditions disciplinaires et la circulation des connaissances.
Catégorisations
L'analyse sociologique de la pauvreté présente, on le sait, de
nombreuses difficultés épistémologiques3. À l'approche statistique des
économistes et des statisticiens qui déterminent un seuil de revenu en
dessous duquel se trouvent « les pauvres », les sociologues préfèrent
montrer le caractère socialement construit des catégories de « pauvre»
et de «pauvreté» et étudier les processus qui conduisent certains
individus à des conditions d'existence socialement définie comme
étant celles des pauvres. Chacune de ces approches engage des formes
distinctes de connaissance. La première, objectiviste, permet de
mesurer la pauvreté et l'appauvrisseluent en ignorant le sens subjectif
donné à ces situations. La seconde, interactionniste, révèle le rapport
d'une société à ses membres en situation d'infériorité économique, au
travers notamment des dispositifs d'assistance, mais renonce
généralement à la quantification des phénomènes considérés. Une fois
établis leurs apports et leurs limites respectifs, opposer ces deux
manières d'envisager la place des pauvres n'a plus guère qu'un intérêt
scolastique4.
Autrement plus féconde est en revanche l'étude de l'impact
sociopolitique des catégorisations savantes et ordinaires liées aux
phénomènes de pauvreté. Elle nous entraîne dans «la sphère du
3. Pour s'en tenir à quelques références en langue française parmi une abondante littérature, on
citera: Georg Simmel, Les pauvres, Paris, PUF, 1998 [1908] (introduction de Serge PaugatTI et
Franz Schultheis, «Naissance d'une sociologie de la pauvreté ») ; Ruwen Ogien, Théories
ordinaires de la pauvreté, Paris, PUF, 1983 ; Serge Paugam, La disqualification sociale. Essai
sur la nouvelle Paris, PUF, 1991 ; Nicolas Herpin, «L'urban underclass chez les
sociologues français: exclusion sociale et pauvreté », Revue française de sociologie, XXXIV,
1993, pp. 421-439 ; Annie Gouzien et François Vatin, «La pauvreté instituée. Le cas de
l'Ille-etVilaine », Sociétés contemporaines, 26, avril 1997, pp. 137-156.n°
4. Les limites de ces deux approches sont encore plus évidentes dans les pays où
l'enregistrement statistique du social est encore trop sommaire pour fournir une mesure
suffisamment précise de la pauvreté et où l'insuffisance des dispositifs d'assistance laisse la
majorité des individus en situation de pauvreté hors du champ de l'intervention sociale.
9DOMINIQUE VIDAL
politique» comprise par Pierre Rosanvallon comme «le lieu
d'articulation du social et de sa représentation »5. Jacques Rodriguez
montre ainsi l'empreinte profonde de la réflexion des enquêteurs
sociaux sur l'orientation de la politique sociale en Angleterre. Pour
essentielle qu'elle ait été dans la rupture avec les mécanismes
d'assistance inspirés de la philosophie sociale victorienne, elle
comporte néanmoins une ambiguïté qui a longtemps marqué la
sociologie britannique et renvoie directement au choix de la méthode
d'enquête. En effet, alors que les approches «quantitatives»
soulignent la dimension structurelle de la pauvreté et suggèrent
l'intervention de l'État pour restaurer la dignité du pauvre, des
approches plus «qualitatives» font apparaître des pauvres plus ou
moins responsables de leur déchéance, soit ici une « sociologie» qui
tend à subordonner l'octroi de l'assistance au mérite du requérant
manifesté par sa volonté de se conformer au système de normes et de
valeurs dominant. L'article de Marie-Caroline Saglio sur la politique
de discrimination positive destinée aux groupes les plus défavorisés en
Inde révèle également l'ambivalence de la catégorisation adoptée pour
en cibler les bénéficiaires. En faisant de la caste le critère majeur de la
politique catégorielle de la pauvreté, l'action publique entraîne la
fragmentation des pauvres en castes d'intérêts rivaux dans l'attribution
des ressources. Mais cette «castéisation de la politique », pour
contraire qu'elle soit aux principes individualistes de la démocratie
moderne, n'en semble pas moins une condition nécessaire à
l'intervention sociale en direction des basses classes et à leur
affirmation politique. L'étude de Karine Clément sur la Russie
contemporaine fournit une autre illustration de l'enjeu politique que
représente la caractérisation de la pauvreté. Quand tout ce qui évoque
le passé soviétique apparaît aux réformateurs comme devant être
dépassé, l'appauvrissement massif de la population tend bien souvent
à être perçu comme une simple étape dans la transition vers une
société meilleure qui verrait la reconnaissance des mérites de chacun
dans le cadre d'une « démocratie de marché ». L'écart entre la réalité
sociale et sa représentation qui résulte de cette vision téléologique
laisse peu de place à un quelconque apitoiement sur le sort des
couches populaires, perçues par de nombreux chercheurs en sciences
5. Pierre Rosanvallon, « Le politique », in Jacques Revel et Nathan Wachtel (sous la direction
de), Une école pour les sciences sociales. De la Vlème section à l'EHESS, CerflÉditions de
l'EHESS,1996.
10Catégorisations, territoires et individu
sociales comme massivement composées d'individus n'ayant pas
abandonné la mentalité de parasite de l' homo sovieticus. Comme
toutefois dans l'Argentine décrite ici par Gabriel Kessler, la
paupérisation des «classes moyennes », forme de catégorisation
ordinaire désignant les groupes symboles de la modernisation,
contrarie l'idéologie néo-libérale qui sous-tend les réformes
économiques et ouvre la voie à une société caractérisée, pour
reprendre les termes de Robert Castel, par la «vulnérabilité de
6
masse» .
Territoires
C'est en ville où les interactions interindividuelles sont les plus
imprévues et les moins codifiées que la présence des pauvres se fait la
plus manifeste. Qu'il s'agisse de contrôler leurs déplacements ou
d'améliorer l'insertion urbaine des territoires où ils résident, la
question de la place du pauvre y est alors également celle de son
rapport à l'espace.
La recherche urbaine a montré que le quartier populaire a
historiquement tout aussi bien pu être pour les citadins les plus
défavorisés un lieu d'identification et de solidarités qu'une zone de
relégation et d'isolement7. Dans les quartiers organisés autour d'une
identité professionnelle, nationale ou ethnique, le partage de valeurs
communes et de pratiques collectives ont souvent compensé la
précarité des conditions d'existence8. Dans les espaces récemment
6. Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris,
Fayard, 1995.
7. Gerald D. Suttles, The Social Order of the Slum, Chicago, University of Chicago Press,
1968 ; François Dubet et Didier Lapeyronnie, Les quartiers d'exil, Paris, Le Seuil,
1992 ; Catherine Bidou-Zachariasen, «La prise en compte de «l'effet de territoire» dans
l'analyse des quartiers urbains », Revuefrançaise de sociologie, janvier-mars, XXXVIII-l, 1997,
pp. 97-117 ; Maryse Marpsat, «La modélisation des «effets de quartier» aux Etats-Unis,
Population, 54 (2), 1999, pp. 303-330.
8. Cf. par exemple Louis Wirth, Le ghetto, Grenoble, Éditions du champ urbain, 1980 [1928] ;
William Foote Whyte, Street Corner Society. La structure sociale d'un quartier italo-américain,
Paris, La Découverte, 1996 [1943] ; Richard Hoggart, La culture du pauvre. Essai sur le style de
vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Éditions de Minuit, 1970 [1957]; Michael
y oung et Peter Willmott, Le village dans la ville, Paris, Éditions du Centre de création
industrielle, 1983 [1957] ; Herbet 1. Gans, The Urban Villagers. Group and Class in the Life of
Italo-Americans, New York, The Free Press, 1962 ; Suzanna Magri et Christian Topalov (sous la
direction de), Villes ouvrières, 1900-1950, Paris, L'Harmattan, 1990.
IlDOMINIQUE VIDAL
peuplés par des individus aux origines diverses, ou dont l'organisation
sociale a été bouleversée par les mutations du système productif et la
modernisation culturelle, la méfiance à l'égard du voisinage, à
l'inverse, a fréquemment limité l'établissement de sociabilités locales
et d'un rapport identitaire au lieu de résidence9. L'article de Gabriel
Kessler sur la paupérisation de la classe moyenne argentine fait
ressortir une autre forme d'inscription spatiale des phénomènes de
pauvreté: celui où l'éparpillement des « nouveaux pauvres» les prive
à la fois de l'entraide apportée par des réseaux de proximité et du
bénéfice d'une politique sociale territorialement ciblée, la forme
dominante d'intervention en direction des plus démunis en Amérique
latine.
Différente est encore la situation du sans-abri. Figure emblématique
de l'individu socialement désaffilié, il est celui qui ne parvient à
s'inscrire sur aucun territoire: ni ceux, abstraits, constitués par les
collectifs professionnels dispensateurs d'une assurance sociale, ni
ceux, géographiquement identifiables, qui bénéficient de la protection
d'une église, d'un seigneur ou d'un patronlO. Sans doute, comme
l'observe Jacques Rodriguez dans sa lecture de l'ouvrage de
JeanFrançois Wagniart sur les vagabonds et le vagabondage à la fin du
dix-neuvième siècle, y a-t-il plus loin qu'il n'y paraît de prime abord
entre cette figure de l'errant et le SDF de notre fin de siècle, la
suppression de dispositions répressives et la mise en place de
régulations étatiques ayant depuis partiellement amélioré le sort de
celui qui n'a pas de toit. Sans doute aussi, comme le rappelle
Véronique Dupont dans son travail sur les sans-abri d'Old Delhi, vivre
dans la rue ne correspond pas toujours à une situation de désaffiliation
sociale et de marginalisation économique, mais peut fort bien
s'inscrire dans le cadre d'une stratégie individuelle ou familiale dont
les contraintes limitent toutefois considérablement la rationalité. Mais
il n'en demeure pas moins que, en ces temps et ces lieux différents, la
9. Ces thèmes apparaissent sous des approches diverses chez des auteurs comme Clifford R.
Shaw et Henri D. McKay, Juvenile Delinquency and Urban Areas, Chicago, University of
Chicago Press, 1942; William Julius Wilson, The Truly Disavantadged. The Inner City, the
Underclass and Public Policy, Chicago, University of Chicago Press, 1987 ; François Dubet et
Didier Lapeyronnie, op. ci!. ; Paul A. Jargowsky, Poverty and Place. Ghettos, Barrios and the
American City, New York, Russell Sage Foundation, 1996 (préface de William Julius
Wilson) ; Norbert Elias et John L. Scotson, Les logiques de l'exclusion, Paris, Fayard, 1997,
[1965] ; Sebastian Roché, Sociologie politique de l'insécurité. Violences urbaines, inégalités, et
globalisation, Paris, PUF, 1998.
10. Robert Castel, op. cit.
12Catégorisations, territoires et individu
condition de sans-abri apparaît toujours bien peu propice à l'exercice
de la citoyenneté démocratique. C'est en ce sens que Dominique Vidal
interprète l'importance accordée au droit à la propriété d'une maison
dans une favela de Recife au Nordeste du Brésil. Parce que le stigmate
qui l'afflige l'expose à la répression policière, parce qu'il ne peut
s'inscrire sur les listes électorales faute d'adresse personnelle et parce
qu'il ne saurait bénéficier d'une action sociale territorialisée, le
vagabond ne peut en effet guère espérer jouir des droits civils,
politiques et sociaux attachés au statut de citoyen.
Individu
Dans les sociétés modernes, l'individu ne reçoit plus son identité
de la structure sociale, mais doit lui-même produire le sens de son
Il.existence dans la distance à soi et aux rôles institutionnels S'il n'y a
plus de positions originairement assignées dans une totalité intangible
comme dans les sociétés d'ordres ou de castes, aucune place n'y est
jamais définitivement assurée. Et c'est pourquoi la construction de
l'identité personnelle prend souvent dans nos sociétés contemporaines
la forme de pénibles épreuves, surtout pour ceux qui ne disposent pas
des ressources nécessaires à l'exercice de l'idéal d'autonomie
individuelle promu par la modernité. Que peut bien alors signifier être
assuré de sa place dans un monde fondamentalement instable où faire
sa place tend justement à se présenter comme un travail permanent
pour l'individu? Là où l'identité a longtemps pu se définir dans la
relation de patronage ou l'appartenance à un groupe statutaire, les
formes anciennes d'inscription dans l'ordre social peuvent encore
parfois apparaître comme une solution préférable aux incertitudes de
la modernité. Pour les pauvres de Brasilia Teimosa étudiés par
Dominique Vidal, l'exigence de respect renvoie ainsi aussi bien à un
code de comportement censé régler les relations entre dominants et
dominés dans le cadre d'une représentation hiérarchique de la société
qu'à l'idée d'une égalité fondamentale entre les individus au cœur de
la conception moderne de la citoyenneté démocratique. Dans l'Inde
contemporaine, un communautarisme fondé sur la caste peut servir de
Il. François Dubet et Danilo Martuccelli, Dans quelle société vivons-nous ?, Paris, Éditions du
Seuil, 1998. L'écart entre les structures objectives du monde social et la réalité vécue par les
individus est d'ailleurs au centre des sociologies de la modernité. Cf. Danilo Martuccelli,
Sociologies de la modernité. L'itinéraire du XXème siècle, Paris, Folio/Gallimard, 1999.
13DOMINIQUE VIDAL
cadre à l'intervention sociale en direction des plus démunis, mais il va
à l'encontre d'une participation politique effective des pauvres qui,
comme le souligne Marie-Caroline Saglio, permettrait de restaurer
leur dignité bafouée12.Dans ces deux cas, on le voit, la reconnaissance
de l'individu comme valeur apparaît en définitive moins limitée par la
persistance des structures d'un ordre traditionnel que par l'incapacité
du politique à instituer un imaginaire social démocratique dans des
sociétés en crise.
Mais les souffrances entraînées par les incertitudes identitaires
peuvent être encore plus durement ressenties quand des
bouleversements économiques frappent de plein fouet des individus
jusque là dotés d'une identité socialement valorisée. Ce thème est au
centre des contributions de Karine Clément et de Gabriel Kessler. La
première nous montre des ouvriers russes qui vivent leur
appauvrissement sur le lTIode de la honte dans une société où
l'idéologie du marché valorise désormais un individu dégagé de tout
collectif et maîtrisant seul son existence. À propos des appauvris de la
classe moyenne argentine, le second décrit l'expérience d'individus
dont les repères cognitifs qui les assuraient de leur place dans la
société se sont effondrés. Ne disposant pas de cadres pour donner sens
à la nouvelle situation, ils éprouvent alors un sentiment de perdition
que l'absence d'intervention sociale transforme en sentiment
d'abandon. L'analyse socio-historique du rapport social à la pauvreté
en Angleterre proposée par Jacques Rodriguez rappelle néanlTIoins
que l'idée de laisser à l'individu la responsabilité de son sort qui
soustend la limitation des secours offerts aux plus démunis peut aussi
constituer un trait culturel d'un pays à la tradition démocratique
établie. Un rappel, s'il le fallait, de la nécessité de ne pas oublier la
spécificité des dynamiques nationales dans l'analyse des effets de ce
phénomène tenu comme mondial qu'il est convenu d'appeler le «
néolibéralisme» .
12. Meena Dhanda évoque égalelnent la question du sort des intouchables dans la démocratie
indienne en termes de respect. Cf. Meena Dhanda, «L'éveil des intouchables en Inde », in
Catherine Audard (sous la direction de), Le respect. De l'estime à la déférence: une question de
limite, Paris, Éditions autrement, 1993, pp. 134-153.
14La « révolution » thatchérienne en perspective:
l'Angleterreet ses pauvres depuis 1834
Jacques RODRIGUEZ
En matière de politique sociale, le thatchérisme est désormais une
référence incontournable. Le dénigrement de la politique sociale des
Conservateurs britanniques est devenu un lieu commun, une clause de
style dans de nombreux débats, un anathème que l'on jette sur ceux
qui professent le credo libéral - et qu'ils repoussent d'ailleurs, tant la
filiation leur paraît lourde à assumer. Pourtant le sens et la portée de la
« révolution thatchérienne» sont rarement précisés; ils sont au
contraire obscurcis par l'exploitation souvent polémique de toute
référence à cette période de I'histoire anglaise.
La politique sociale conduite par les gouvernements conservateurs
à partir de 1979, avec laquelle la nouvelle majorité travailliste ne
semble pas avoir rompu, s'est effectivement traduite par une
progression de la pauvreté. Sur le long terme, les chiffres sont
dépourvus d'ambiguïté: tandis que 9% de la population vivait avec
des ressources inférieures à la moitié du revenu moyen en 1979, 25%
des britanniques seront dans cette situation en 1992, soit environ 14
millions de personnes. Après que le second gouvernement travailliste
d'Harold Wilson (1974-76) ait amorcé une politique de baisse des
dépenses sociales, les gouvernements conservateurs vont poursuivre et
accentuer cette tendance en mobilisant tous les topiques de la
« rhétorique réactionnaire» patiemment élaborée dans l'enceinte des
think tanks néo-libéraux. L'intervention sociale de l'Etat sera dès lors
présentée comme une source d' « effets pervers»: son coût élevé
pénaliserait l'investissement productif et compromettrait la reprise
économique; le niveau des prestations diminuerait l'incitation au
travail et placerait nombre d'individus dans le « piège de la
pauvreté ». Par un singulier paradoxe, l'action de l'Etat menacerait
ainsi d'appauvrir les plus pauvres; elle contribuerait à disloquer les
familles et, surtout, elle produirait des « parasites sociaux»
(scroungers), habiles profiteurs d'un système inutilement lourd et
15JACQUES RODRIGUEZ
exagérément généreux. Amplifiant les effets dévastateurs de la
récession économique du début des années 1980, la réduction des
dépenses sociales a notablement précarisé la situation des personnes
les plus fragiles!.
Toutefois, les réformes entreprises par les Conservateurs ne se sont
pas traduites par un démantèlement du Welfare State
d'après-guerremême si cela a pu figurer parmi leurs objectifs. On observe en
particulier que les dépenses consacrées au système de santé public (le
National Health Service) - dont le caractère universel et égalitaire est,
selon T.H. Marshall, l'incarnation même de la « logique» de
l'Etatprovidence2 - ont progressé d'un tiers au cours des années 1980, et
qu'elles représentaient plus de 16% des dépenses publiques en 1990,
contre 14% en 1979. En revanche ces réformes se sont efforcées de
réajuster les interventions sociales de manière à placer chacun en
position de « gagner» son autonomie. « Laissez moi vous donner ma
vision des choses », dira Margaret Thatcher aux responsables du parti
conservateur réunis à Blackpool en 1975 : «un homme a le droit de
travailler, de dépenser ce qu'il gagne, de devenir propriétaire, il doit
être servi par l'Etat et ne pas lui être asservi; tel est l'héritage
britannique ». Son propos vise implicitement les assistés du Welfare
State, en particulier les chômeurs, accusés de s'être installés dans
l'oisiveté. En effet, cet «héritage britannique» qu'elle évoque
recouvre moins les droits reconnus à ceux qui travaillent que les
contraintes imposées aux personnes dépourvues de ressources. En
stigmatisant telle ou telle catégorie de bénéficiaires de la protection
sociale, elle ne fait que réactiver le schéma du « mauvais pauvre »,
dont la situation ne résulterait pas de causes objectives mais d'une
moralité douteuse, d'un comportement atavique ou d'une malice
coupable. Il s'agit là d'un thème puissant et récurrent dans l'histoire
sociale anglaise. C'est pourquoi on s'efforcera de montrer qu'en
matière de traitement de la pauvreté la « révolution thatchérienne »
ressemble fort, dans sa logique, à ce que Beveridge appelait une
« révolution à l'anglaise» : elle capitalise un héritage et couronne une
évolution. Cet article s'attachera donc moins à décrire les
conséquences dévastatrices et bien connues de cette politique qu'à
1. Cf N. Bosanquet, «Poverty under Thatcher », in M. Loney, D. Boswell, 1. Clarke (ed.),
Social Policy and Social Welfare, Buckingham, Open University Press, 1996, pp. 183-196.
2. Cf T.H. Marshall, «The Welfare State: A Sociological Interpretation », Archives
Européennes de Sociologie, ii, 1961, pp. 284-300.
16L'Angleterre et ses pauvres
explorer ses sources et à l'inscrire dans un mouvement de fond depuis
l'Angleterre victorienne. En retraçant l'itinéraire de la catégorie du
«mauvais pauvre », il en rappellera les conditions d'émergence et
soulignera le rôle ambigu de la réflexion (pré)sociologique dans la
construction de la citoyenneté sociale et dans la substitution du critère
du besoin à celui du mérite comme régulateur des interventions
sociales en faveur des pauvres. La pesanteur du stigmate attaché à la
condition d'assisté, sans cesse réduite à une citoyenneté sociale au
rabais sur laquelle plane le soupçon de la fraude ou de l'imposture,
permettra d'isoler un trait culturel particulièrement robuste dans une
société acquise à l'éthique du travail.
A chacun selon son mérite
Le pauvre « non méritant» entre en scène au XIXème siècle. A
cette époque, les responsables gouvernementaux sont inquiets des
transformations endogènes de la loi des pauvres élisabéthaine (1601).
Premier dispositif d'envergure nationale, cette loi assurait, dans des
conditions globalement satisfaisantes, la prise en charge des pauvres
dans leur paroisse de résidence. Toutefois la croissance des dépenses
consacrées à l'assistance, en particulier lors des guerres
napoléoniennes, suscite une vive émotion parmi les défenseurs de la
nouvelle économie libérale. Mais ce sont surtout les effets
prétendument pernicieux d'une assistance systématique (le système de
Speenhamland, 1795), qui retiendront l'attention des réformateurs.
«La somme des bienfaits à attendre de l'établissement d'une
assistance obligatoire aux pauvres sera plus que dépassée par
l'ensemble des méfaits que cela produira. La certitude d'un secours
prévu par la loi affaiblira en effet les principes de l'affection naturelle
et détruira le plus puissant des liens sociaux en rendant moins
nécessaire l'exercice des devoirs domestiques et sociaux» 3.
Même sous la plume d'un philanthrope modéré comme Morton
Eden, un système d'aide indiscriIninée est accusé de déstabiliser la
cellule familiale et les réseaux de solidarité charpentés par l'affection
ou la sociabilité de proximité. Maintes fois formulées, de telles
critiques provoquèrent la réunion d'une commission d'experts en
charge d'une énième réforme de la loi de 1601. Nassau Senior, Edwin
3. F.M. Eden, The State of the Poor (1797), Londres, Frank Cass, 1966, vol. 1, p. 467.
17JACQUES RODRIGUEZ
Chadwick et les membres de la Commission royale de 1832-34
estimeront que les paroisses ne doivent en aucun cas «jouer le rôle
d'assureur universel de toutes les classes de la société contre les
méfaits de l'imprévoyance et de la paresse »4, sous peine de
« démoraliser» les pauvres et de déprimer la productivité du travail.
Ils pensaient en effet que la certitude d'obtenir un secours, sous forme
de complément de salaire, incitait les travailleurs à la flânerie. Le
système ne devait en aucun cas garantir à chacun un «droit» à
l'assistance: il devait au contraire être révisé de manière à inciter
fermement les pauvres à devenir indépendants, responsables et
économes. Et l'on observe d'ailleurs que les victoriens défendront
avec constance les vertus de l'épargne et la constitution de sociétés
d'entraide, les friendly societies particulièrement nombreuses dans
l'Angleterre du XIXème siècle.
On devine la théorie implicite de l'intégration qui anime les
réflexions de ces réformateurs: c'est par le travail et l'insertion dans
le réseau des échanges économiques que chacun trouvera sa place
dans la société, pourra conquérir son indépendance et se dégager des
griffes du « servage paroissial ». Le travail n'est-il pas, en effet, « le
5,père de la richesse», «le plus grand des biens» grâce auquel le
processus de paupérisation peut être enrayé? Il permet le
développement des échanges, la multiplication et la diffusion des
richesses; il autorise la constitution d'une épargne, favorise la
prévoyance et l'autonomie individuelle. Compte tenu des opportunités
que le travail est censé offrir au travailleur industrieux et prévoyant, la
pauvreté ne peut résulter que de défaillances personnelles ou d'un
choix rationnel. Selon les réformateurs, seuls deux cas de figures
peuvent se présenter. S'il est physiquement inapte au travail, le
vieillard, l'infirme ou l'enfant privé d'attaches familiales doit être
(chichement) secouru par la collectivité. Mais en revanche le pauvre
valide, dont on pense qu'il refuse le travail ou en dilapide
inconsidérément les fruits, est un individu nécessairement immoral,
paresseux ou simulateur, qui ne « Inérite » donc aucune compassion et
doit être traité avec la plus extrême fermeté.
La réflexion des réformateurs britanniques de 1834 est ainsi
soustendue par le paradigme de l'indigence «volontaire »6, occultant
4. E. Chadwick, « The New Poor Law», Edinburgh Review, vol. 63, 1836, pp. 500-501.
5. J. Bentham, Le panoptique, Paris, ed. Belfond, coll. « L'échappée », 1977, pp. 38-39.
6. Cf F-X. Merrien (dir.), Face à la pauvreté, Paris, Les éditions de l'atelier/Editions ouvrières,
18L'Angleterre et ses pauvres
complètement le contexte économique et social pour traquer les
comportements déviants. L'indigent valide, accusé de se dérober
volontairement aux contraintes du travail pour tirer parti d'une
assistance trop peu sélective, incarne ce « mauvais pauvre» dont la
nouvelle loi des pauvres doit désormais normaliser le comportement.
C'est à partir de telles prémisses que la New Poor Law de 1834 va
réviser en profondeur la vieille loi élisabéthaine. Elle concevra
l'assistance comme une peine, qui ne traduit pas un droit, mais exige
des devoirs: un devoir-faire et un devoir-être. C'est pourquoi toute
aide (à l'exception des secours médicaux d'urgence) devra être
octroyée dans l'enceinte d'une workhouse, dont les pensionnaires
seront immédiatement mis au travail. Afin de les dissuader de
solliciter l'assistance publique et, corrélativement, les inciter à rester
sur le marché du travail, les conditions de vie offertes par la
workhouse doivent être «moins attractives» (principe de less
eligibility) que celles dont peut disposer le plus humble des
travailleurs indépendants. De cette façon les contraintes imposées à
l'assisté sont censées tester de manière infaillible la réalité de ses
besoins: l'indigent ne se soumettra à la discipline de la workhouse
que s'il est réduit à la dernière extrémité. La workhouse sera alors un
espace institutionnel consacré au dressage et à la rééducation de tous
ceux qui n'ont pas pu s'imposer l'autodiscipline que doit impliquer la
simple menace de la workhouse; pour ceux-là, la «maison de
travail» doit être «le surveillant le plus sévère et le pire des
payeurs »7. A la monotonie et la pénibilité du travail s'ajouteront la
séparation des familles, l'absence de toute vie privée, la perte des
droits politiques, et la stigmatisation (le vêtement des résidents des
workhouses portait souvent la lettre 'P' cousue dans un tissu de
couleur lumineuse). Autour de la figure de l'indigent valide, la loi de
1834 construit ainsi une catégorie de citoyens de deuxième classe,
privés de liberté,de dignité; privés ausside leursdroitsciviqueset politiques.
Naturellement la mise en œuvre d'un tel dispositif s'est avérée
problématique: le nombre de workhouses n'était pas suffisant pour
coll. «Le social en acte », 1994, pp. 99-135. L'auteur utilise l'expression «pauvreté
volontaire », mais celle-ci ne paraît pas pleinement satisfaisante. En effet, dans le schéma
intellectuel des réformateurs victoriens, la «pauvreté» n'existe pas: elle est appelée à se
dissoudre dans l'indépendance laborieuse qui en est l'antithèse. Seule subsiste l'indigence,
c'està-dire le statut limite de ceux qui n'ont d'autre échappatoire que la workhouse.
7. Poor Law Commission, circulaire de 1835, citée par J.H. Treble, Urban Poverty in Britain
1830-1914, Londres, Routledge, 1990, p. 140.
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