Un jour, j'irai là !

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Français
193 pages
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Description

Cet ouvrage retrace l'itinéraire personnel d'une enfant puis d'une adolescente, écrasée par les conventions et les obligations anachroniques d'un milieu social et religieux étouffant. Le lecteur est transporté dans les villes, les paysages et les écoles d'un autre temps, celui de l'entre-deux-guerres et l'auteur livre un témoignage précieux sur l'éducation donnée aux jeunes filles à cette époque.

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Date de parution 01 mars 2006
Nombre de lectures 266
EAN13 9782296612365
Langue Français

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Avant-propos






C’est un pari d’écrire, à quatre-vingt-quatre ans, les
souvenirs de ses vertes années. C'est le dernier que je veux
gagner.
Mon éducation a été le pur produit de celle qui était
donnée dans les milieux bourgeois catholiques de l’époque,
quand nos mères avaient été élevées dans la mentalité du
e
XIX siècleexpirant et que les supérieures placées à la tête
des établissements scolaireslibres étaientnées avant,
pendant ou juste après Napoléon III. Ces lignes se veulent
le témoignage d’une enfance et d’une adolescence vécues
au milieu des soubresauts d’une époque tourmentée, quand
le deuxième millénaire grabataire chemine péniblement
vers un troisième aux prémisses aussi sanglantes
qu’iniques. Les événements que je raconte m’ont
suffisamment marquée pour que je puisse certifier
l’authenticité des faits et l’exactitude des paroles
rapportées. J’ai toute ma tête, une excellente mémoire et un
ordinateur tout neuf à apprivoiser.
Je suis née en octobre 1919, petite dernière, dix ans
après la mort de Gérard, décédé à neuf mois d’une erreur
médicale, huit ans après la naissance de Simone, sept après
celle de Marie-Ange et, mes parents ayant été séparés par la
ligne du Front pendant toute la guerre, cinq ans après celle
d’Isabelle. À la difficile contrainte de devoir s’adapter aux
bouleversements sociaux, moraux, religieux, économiques
et scientifiques, engendrés par une succession de
catastrophes mondiales, Père et Mère - c’est ainsi que nous

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les appelons - après le traumatisme de la disparition de leur
aîné, sont confrontés au drame d’un brutal revers de
fortune. Les Grands Moulins de Bièvres, en banlieue
parisienne brûlent la nuit du 30 mars 1923, le lendemain de
leur achat. Un paraphe ayant été omis en bas d’une des
pages du contrat, les assurances, en toute mauvaise foi,
refusent d’indemniser le sinistre pour non-conformité. Pour
abattre définitivement un homme redoutable en affaires,
concurrents et créanciers s’acharnent sur lui. Une véritable
curée !En quelques heures, nous basculons du statut de
riches à celui de «faillis »,dont chacun se détourne par
gêne ou crainte d’être sollicité pour un emprunt. C’est au
cœur de ce désastre familial auquel mes parents, si
différents de tempérament et d’éducation, se heurtent, que
je fais l’apprentissage de la vie.


















Ronchin






La véranda est méconnaissable. La table centrale,
généralement habillée d’un tapis vert à franges, a été
démesurément agrandie par des rallonges. Recouverte
d’une nappe damassée blanche, brodée aux chiffres de la
famille, elle expose aux regards l’argenterie, la porcelaine,
les cristaux destinés à faire honneur aux convives et aux
maîtres de maison. Le pourquoi de cette réception
m’échappe complètement. Je marche depuis peu et suis
encore maladroite sur mes petites jambes.
Les invités arrivent, saluent mes parents, se
congratulent, me tapotent la joue en passant et prennent
place. Mère m’installe à sa droite dans la chaise de bébé. Je
suis étourdie par ces gens qui parlent tous à la fois et dont le
ton monte proportionnellement au nombre de bouteilles qui
se vident. À la mode du Nord, le repas dure des heures. Je
commence à pleurnicher de peur et de fatigue quand je vois
des messieurs, mes oncles, mes cousins, des amis, se
soulever de leurs sièges, se pointer réciproquement d’un
doigt accusateur, s’interpeller et s’invectiver, rendus
éloquents par l’alcool absorbé.
Bien plus tard, en réfléchissant à ce que pouvait être
l’objet de leur discussion, j’ai fini par conclure que, pour y
mettre tant de passion, ils devaient parler politique. Étant
tous de droite et de droitedure, je ne vois pas le sujet de
leur désaccord, à moins qu’ils ne se chamaillent à propos du
parti auxquels ils appartiennent: Camelots du Roi,
maurassiens, anti-dreyfusards, Croix-de-feu, au choix...

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Mère me sort alors de ma chaise et me laisse trotter. Je
n’ai qu’une envie, échapper à tout ce bruit, à ces gens qui
me font peur. L’escalier s’offrant à ma vue, j’entreprends
de l’escalader à quatre pattes. Arrêt au premier étage. Déjà,
les voix s’estompent. En route pour le second. Cette fois les
bruits se font lointains. Rassurée, je m’assieds sur la
dernière marche qui mène au grenier et regarde la verrière
qui éclaire l’escalier: trois grandes vitres jaune, violette et
rouge, la face extérieure zébrée de traînées de suie,
dessinées au gré des rafales de pluie et de vent, laissent
filtrer un jour maussade. Soudain, à travers la déchirure
d’un noir nuage d’orage, embrasant de lumière la sombre
cage d’escalier, un soleil victorieux jaillit. Il crée à pleins
rayons une féerie de couleurs gaies, aériennes, transparentes
dans lesquelles vibrionne une joyeuse farandole de
poussière dorée. Je contemple, médusée, enchantée, les jeux
fantastiques d’ombre et de lumière qui dansent sur les murs.
Je ne sais combien de temps dure mon absence mais des
appels inquiets me parviennent d’en bas: «Jacqueline !
Jacqueline ! ».À regrets, je commence alors, à quatre
pattes, en marche arrière, la laborieuse descente. À la
dernière marche, une tape sur les fesses m’attend. Ainsi se
conclurent ma première émotion esthétique et mon premier
souvenir d’enfance.
Avant 1923, nous habitons une grande maison à
Ronchin. A part mon premier émerveillement devant la
beauté de la lumière, les souvenirs de mes premières années
sont très confus. Mes sœurs vont à l’école. Les classes
maternelles n’existent pas encore. Je suis seule à la maison
et, comme toute petite fille qui s’ennuie, je fais mille
bêtises. Mère dira qu’elle a eu plus de mal avec moi toute
seule qu’avec ses trois autres filles réunies. Je dois pourtant
avoir mes heures de sagesse car (Simone me le rappelait
encore récemment) je peux passer des après-midi entiers à

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faire ce qu’elle a appelé mon «théâtre ». Dans la véranda,
grimpée sur la grande table ronde qui me sert de piste de
cirque, fouet de dompteur en main, du fond du désert,
j’appelle mes amis un à un: «Viens ici, Tigre! (et il sort
de la jungle pour se coucher à mes pieds) Viens ici, Lion !
Viens ici, Girafe! Viens ici, Ours! Viens ici, Loup! »
Tous les animaux que j’appelle viennent me rejoindre.
Ensemble, nous jouons. Je les caresse, ils me lèchent et me
font mille mamours. Je suis aux anges.
Plus tard, quand je partirai en Afrique, Simone me
dira s’être fait cette réflexion : « Tiens, elle va rejoindre ses
bêtes ! »

Je déteste le dimanche. Mère m’emmène avec elle à
la grand-messe, m’assied sur l’agenouilloir, dos à l’autel et
me donne son sac à main, ses clés et son chapelet pour
jouer et me tenir sage. Le Monsieur, là-haut dans la chaire
contre le pilier, parle beaucoup trop longtemps. Autre
désagrément du jour du Seigneur: Mère qui habille ses
quatre filles toujours pareil, nous inflige en Son honneur, le
port d’un tablier chasuble blanc fermé sur les côtés par un
nœud. Ces tabliers, modèles de lingerie fine avec broderies
et petits plis faits main, proviennent de l’Ouvroir des sœurs
de Charité. Légèrement empesés et repassés, ils doivent être
ravissants. Seulement voilà, il n’est pas question de les
rendre le soir avec la moindre salissure sous peine de
réprimandes, ce qui condamne les quatre fillettes à rester
assises sur une chaise, soit à jouer au Nain jaune, soit à se
tourner les pouces sans bouger de l’après-midi. S’il y a une
visite, les personnes s’extasient :
- Que ces enfants sont sages et bien élevées !
Mère est ravie. Moi, dont les petites jambes ne touchent pas
terre, je tue le temps en tapant des talons sur les barreaux de
la chaise, ce qui me vaut un rappel à l’ordre, pour que je ne

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les abîme pas et cesse de faire du bruit.

L’opération d’un abcès de la gorge subie par Isabelle
me marque beaucoup. Pour la circonstance, la cuisine est
entièrement tendue de draps blancs. Quand le chirurgien
arrive avec sa boîte d’instruments, je cours dans la pièce
attenante, grimpe sur la table collée contre le mur, pose une
chaise sur son plateau, me hisse sur le tout et, debout sur la
pointe des pieds, observe la scène à travers l’imposte. Le
chirurgien étale ses outils sur la table recouverte d’une
nappe blanche. Isabelle, immobilisée par un drap enroulé
autour d’elle, est assise face à lui. Il dit :
- Ouvrez la bouche, mon petit.
D’une main sûre, d’un seul coup de bistouri, il fend
l’abcès qui bombe dans la gorge. Un flot de pus, recueilli
dans un haricot, s’échappe par la bouche. C’est fini.
Isabelle n’a pas dit un mot ni proféré une plainte. Le
chirurgien maintenant se lave les mains et conseille :
- Pendant trois jours, nourrissez-la au champagne.
J’espère bien que j’en aurai quelques gouttes. Revenue à
pas de loup au milieu des grandes personnes, j’entends le
médecin de famille, présent pendant l’intervention, dire aux
parents :
- L’opérationétait très dangereuse car l’abcès touchait la
carotide. La moindre erreur aurait pu être fatale.
Dans l’émotion générale, personne ne se soucie de moi, j’ai
donc pu me faufiler et tout entendre.

Le souvenir de la Mission de huit jours, prêchée dans la
paroisse par les Pères Rédemptoristes reste aussi gravé dans
ma mémoire.
La paroisse est en effervescence pour préparer les
manifestations religieuses prévues à cette occasion. Un
après-midi est réservé à la fête des enfants. Au jour et à

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l’heure dite, convergent vers l’église, les mères
accompagnées de leur progéniture, garçons et filles, portant
tous sur la tête, une mince couronne de fleurs blanches
artificielles. À l’intérieur du sanctuaire, l’autel, surmonté
d’une haute structure destinée à exposer le Saint Sacrement
pendant les offices, attire mon regard. De chaque côté du
tabernacle, quatre ou cinq rangs de cierges, reliés entre eux
par une mèche, sont disposés en escalier vers le sommet.
Pour l’instant, à la différence de la nef vivement
éclairée, le chœur est plongé dans la pénombre. Deux
sacristains arrivent enfin et, avec leurs briquets, allument
chacun un bougeoir situé aux deux extrémités de l’autel.
Dans les secondes qui suivent, des petites flammes courent
comme des écureuils et embrasent tous les cierges en
passant. C’est magique! Je suis béate d’admiration. La
cérémonie qui suit, avec ses chants, ses fleurs, ses lumières,
le suisse en grande tenue, bicorne et hallebarde, nous
transporte. Pour mieux voir, nous sommes tous grimpés sur
les barreaux des prie-Dieu et même sur les accoudoirs. Nos
mamans font contrepoids sur l’agenouilloir et nous tiennent
la taille à deux mains pour nous éviter de tomber. L’office
terminé, nous chantons un cantique final dédié à Marie. Je
ne me souviens plus des couplets mais, en revanche,
parfaitement du refrain que nous reprenons en chœur :
Prends ma couronne, je te la donne
Au Ciel, n’est-ce pas, tu me la rendras. (Bis)
Pour être plus près du ciel, nous nous grandissons, nous
nous étirons au maximum, brandissant et agitant
frénétiquement les couronnes que nous avons arrachées de
nos têtes et que, d’un seul mouvement, nous offrons à la
Sainte Vierge.
C’est fini. Les sacristains éteignent les cierges.
L’assemblée se disperse. Dans la rue, les groupes sont
joyeux. Moi, boudeuse, je donne une main à Mère, de

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l’autre je balaie le sol de ma couronne. Je suis déçue,
frustrée :
- Pourquoi qu’elle a pas pris ma couronne, la Sainte Vierge,
puisque je la lui ai donnée ? Pourquoi qu’elle l’a pas prise ?
Et quand j’irai au Ciel, comment qu’elle fera pour me la
rendre ma couronne puisqu’elle l’a pas prise? Oui,
comment qu’elle fera ?

Il ne faut pas faire chanter n’importe quoi aux enfants.
On m’a trompée.

À cette époque, nous allons souvent voir Bonne
Maman, ma grand-mère maternelle. La vieille dame
paralysée et aphasique, une couverture sur les genoux, nous
reçoit, assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Toute
menue dans sa robe sombre, le front encadré de cheveux
blancs couverts d’une mantille noire, son visage s’anime de
deux magnifiques yeux bruns. Ses traits typiquement
espagnols témoignent, dans une lignée purement flamande,
du passage de quelque ancêtre andalou, soudard de
CharlesQuint. Dans son immobilité, détachée en sombre sur le fond
pourpre du dossier, la vieille dame semble poser pour un
Vélasquez. Elle avait eu, selon le vocabulaire médical de
l’époque, deuxatteintescérébrales. L’émotion de l’incendie
de Bièvres, lui avait causé la troisième. Actuellement,
chaque jour, une sœur de Charité, vient pour les soins.
Au moment de ranger son matériel, la religieuse fait
semblant de courir après moi, seringue à la main. J’attends
ce moment pour me sauver à toutes jambes, bras en avant
en hurlant de terreur. Qu’il est amusant de se faire peur
quand on ne risque rien! Le jeu, devenu rite, se termine
dans les rires.
Un jour, Mère, très grave, me prend dans ses bras et
m’emmène dans la chambre de la malade où prient deux

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religieuses agenouillées de chaque côté du lit. Un foulard
passé sous le menton et noué sur le sommet de la tête,
m’intrigue.
- Aurait-elle mal aux dents ?
- Non, me dit Mère.

Alors, la montrant de la main, je dis :
- Elle dort.
Les personnes présentes éclatent en sanglots.
Depuis quelque temps, les habitudes de la maison sont
bouleversées. Madame C., personne de confiance et
dévouée à la famille, m’emmène chez elle toute la journée.
Je pense, maintenant, que Mère voulait me préserver en
m’éloignant le plus possible du contexte familial tragique à
la suite du sinistre qui avait dévasté les Grands Moulins de
Bièvres. Bien que très pauvre, la maison de Madame C.
offre un bon feu qui ronronne dans la cuisinière en fonte sur
laquelle la cafetière est toujours gardée au chaud. Simone
me dira un jour que, faute d’argent, les murs étaient tapissés
de papier journal méticuleusement posé.

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Rue Alcazar, Lille 1923-1924


Un soir, au lieu de rentrer à la maison à pieds
comme d’habitude, je prends le tramway pour Lille avec
Mère. À un arrêt, nous descendons et marchons dans une
rue mal éclairée qui me fait peur avec ses ivrognes, couchés
endormis sur les bancs publics, et ses trottoirs gras,
mouillés par une petite pluie froide. Nous entrons dans une
habitation que je ne connais pas : notre nouvelle maison.
Les parents avaient déménagé dans la journée sans me
préparer à ce changement.
Je déteste immédiatement les lieux. Si mes souvenirs
sont exacts, un bâtiment en L enserre une petite cour mal
pavée, triste et sale. Même le soleil, quand il lui arrive de
briller; semble poudré de suie. Au rez-de-chaussée,
s’alignent cuisine, salle à manger et salon. À l’étage, j’ai
oublié. Peu de meubles. J’ai su plus tard qu’ils avaient été
rachetés par Oncle Alfred, le frère de Mère au moment de
la mise aux enchères de notre mobilier. Nous avons donc de
quoi dormir, nous asseoir autour d’une table, avec, luxe
inattendu, échappés au marteau du commissaire-priseur,
quelques fauteuils hérités de Bonne-Maman. La famille a
vécu là de longs mois. Mes sœurs prennent le tramway,
matin et soir pour aller en classe comme
demipensionnaires chez les Dames Bernardines. Elles sont
accueillies gratuitement étant donné notre situation, car
Mère a des liens très étroits avec l’Ordre : elle y avait été
pensionnaire dans sa jeunesse, Tante Clotilde, sa sœur est
religieuse dans une de leurs maisons en Angleterre, et les
saintes mères fondatrices étaient nos grandes cousines.

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Anciennes trappistines ayant échappé à la guillotine, sans
moyen de subsistance, ces religieuses contemplatives, nos
ancêtres maternelles, furent contraintes pour survivre
d’ouvrir un pensionnat de jeunes filles après la Révolution.
Mère ne voit que par elles ; il n’y a de vérité que venant des
Dames Bernardines... Il est donc totalement hors de
question que nous puissions recevoir notre éducation
ailleurs que chez elles.

Mes sœurs parties tôt le matin, je reste seule toute la
journée à traîner mon ennui, jusqu’au jour béni où Père
ramène un jeune berger allemand, Black. Le coup de foudre
est réciproque. Dans l’instant, nous devenons intimes.
Black est à la chaîne : un grand tonneau en bois lui sert de
niche. Il me fait l’insigne honneur de m’y accueillir et nous
vivons ensemble des heures heureuses. Il a pris mon cœur
et mes pensées. Je ne suis pas loin de croire que la
réciproque est vraie. Loin de moi, couché, allongé le
museau entre les pattes et les yeux mi-clos, il a l’air de
languir.
Mère a une excellente amie, sa cousine Maria, qui
vient souvent la voir et que nous appelonsTante. Je l’ai
toujours connue très vieille, vêtue de noir, portant la même
robe, le même manteau, le même chapeau et le même
sautoir en or. Celui-ci avait échappé providentiellement au
vol de tous les bijoux de famille par son frère aîné, pendant
la messe d’enterrement de ses parents morts à deux jours de
distance, et au marteau du commissaire-priseur lors de la
vente de tous leurs biens.
À la suite de la faillite de la filature de leur père,
bien des années auparavant, elles étaient tombées, elle et sa
demi-sœur Hélène, sa cadette de vingt-et-un ans, dans un
profond dénuement. Sans métier, elles survivent de petits
travaux, de surveillances et de cours de couture dans des

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pensionnats religieux, qui les paient chichement, et
d’enveloppes écrites à la main pour expédier la publicité
des industriels.
Tante Maria transcende la modestie de sa mise par
une extrême distinction : elle est la distinction même. Dans
les réceptions, elle draine tous les regards. Ses visites
réconfortent Mère et les deux femmes, quoique seules,
chuchotent pendant des heures. Dès son arrivée, je vais
chercher mes cubes et, assise sur les talons, face au mur,
leur tournant le dos mais l’oreille tendue, je m’applique à
construire des édifices compliqués. C’est ainsi que, à leur
insu, je deviens très compétente en obstétrique. De tous les
potins que tante Maria aime rapporter, les accouchements
sont ses morceaux de choix. Évidemment, ils se passent
toujours mal. Il n’est question que de cris, de pères chassés
de la chambre et faisant, anxieux, les cent pas dans le
couloir, de médecins soucieux, d’infirmières affolées, de
forceps, de linges sanglants, de cuvettes pleines de sanies.
Arrive enfin le dénouement, heureux avec les premiers cris
du nouveau-né, dramatique si le travail se termine mal. Elle
sait tout sur chaque naissance. C’est sans doute sa façon
d’exprimer son regret de n’avoir jamais été mère.
L’histoire de tante Maria mérite quelques lignes.
Jeune, elle était d’une grande beauté. Un maître verrier a
immortalisé son profil légèrement bourbonien dans un des
vitraux de Notre Dame de la Treille à Lille.
Née d’une famille de riches filateurs, un beau
mariage était sa destinée toute trouvée. Le premier
ingénieur textile de l’usine, épris, avait demandé sa main.
Outré à la pensée que sa fille puisse épouser un salarié, son
père avait refusé. Las! Cet industriel était incompétent et
l’usine périclita jusqu’à la faillite. La filature fut mise en
vente. Le premier ingénieur la racheta. Entre temps, il avait
pris femme et eu trois enfants.

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