Une jeunesse qui range sa chambre : une génération et ses révoltes

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Qui est cette génération de jeunes français ? Celle qui se bat pour « conserver les acquis de ses parents », qui détruit ses propres écoles et centres culturels, mais aussi celle qui vote pour le nouvel UMP ?
Qui est cette génération un peu molle, un peu perdue, quels sont ses repères et que lui disent ses parents ? Pourquoi est-elle si effrayée ? Quelles sont ses ambitions ?
Plus un coup de gueule qu’un essai sociologique, La jeunesse qui range sa chambre est un appel à la réunion et la réflexion pour des révoltes plus ambitieuses, plus justes et plus globales.
Gregory KAPUSTIN est né en 1984. Il est étudiant en journalisme et essayiste. Sa première publication sur le sujet était une tribune publiée dans Le Monde en juillet 2007. Il n’est militant dans aucun parti politique.

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Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de visites sur la page 9
EAN13 9782849240779
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,012 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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La jeunesse qui range sa chambre
Une génération et ses révoltesLa collection « Essai » se veut ouverte aux nouveaux
regards portés sur les sciences, les faits de société et les
questions contemporaines.
Déjà paru :
- Philosophie du ménage de Sébastien Groyer
- L’écologie profonde de Roger Ribotto
- La sexualité collective de Radu Clit
- Chirurgie esthétique : les conseils d’un chirurgien de Vladimir Mitz
- Psychologie de la fatigue de Jean-Louis Dupond
- J’accuse la dérive de la psychanalyse de Sylvie Lanzenberg
Dessins et illustration de couverture : Ateliers Perplexes,
www.perplexes.org
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-077-9Grégory Kapustin
La jeunesse qui range sa chambre
Une génération et ses révoltes
Éditions du CygnePréambule
Je m’intéresse ici à un militantisme, un sentiment de
rébellion et de révolte qui, bien sûr, entraînera dans son sillon une
population adolescente, mais initié et vu à long et court
termes par une population jeune adulte, c’est-à-dire une
population au fait des exigences de la vie en société,
contrairement à l’adolescent, mais dont l’expérience socio-culturelle
et politique n’est pas encore émoussée par une quantité
d’expériences infructueuses.
Xavier d’Auzon, dans un mémoire de recherche en
psychologie intitulé Identité et contestation militante à
l’adolescence, et auquel je vais fréquemment me référer, précise :
« Le militantisme est vu comme un passage, une sorte de rite
ou de service à rendre à la société, comme l’était le service
militaire, et dans l’idée de se former à la vie [...] Il semble
d’ailleurs logique que si le militantisme correspond à une
attente face aux problématiques adolescentes, lorsque la
résolution de ces problématiques est entrevue, l’engagement
contestataire perd de sa raison d’être. »
Si je considère dans cet essai le sentiment latent de
mécontentement et de contestation comme allant de soi dans
la population que je désigne, je ne parle pas des engagements
qui, leur « résolution [...] entrevue, [perdent de leur] raison
d’être ». Je parle de combats assez peu globaux pour arriver à
terme, tout en ayant de grandes et profondes conséquences
sur nos sociétés ; des combats assez utopistes pour privilégier
certaines valeurs avant des doutes, compromis, méfiances,
incompréhensions et imperfections qui freinent la réflexion
et l’action au niveau politique, et qui nécessitent ainsi une
action populaire. Je ne parle pas non plus de mouvements
comme La Révolution Orange ukrainienne, à la limite de la
5guérilla, qui s’attaquent en bloc à toute l’histoire d’un pays ;
qui combattent une chape autoritaire posée au-dessus de leur
état ; je parle de mouvements s’intégrant dans un cadre
social-démocratique (ou de démocratie libérale) comparables
d’une part, aux mouvements violents anti-G8 et d’une autre,
aux mouvements de malaise et de révolte, d’invitation
(d’exigence !) à l’innovation sociale, politique et culturelle comme
Mai 68.
Si donc je ne pousse pas ici à la révolution, j’invite tout de
même la génération à éveiller une particularité universelle de
la jeunesse (occidentale en tous cas) : la vigilance, voire
l’anticipation. Je ne suis pas révolutionnaire mais méfiant, pas
fasciste mais profondément démocrate, et je tenterai
d’expliquer, ici, un sentiment partagé par bon nombre de mes
congénères, à savoir l’endormissement du réflexe
contestataire socio-culturel et politique de notre génération.
« Réflexe contestataire socio-culturel et politique » ;
comme je l’écris au fur et à mesure dans cet essai, mon
opinion est bien plus modérée qu’elle ne l’était dans la
tribune à l’origine de cet essai, intitulée Génération Centriste et
publiée dans Le Monde. Ce réflexe est effectivement toujours
présent, mais il n’est plus doublé d’une envie globale, un
projet de société, une grande lutte idéologique et partisane,
une lutte qui met des valeurs au devant de la scène, et non des
résolutions pragmatiques et ponctuelles.
Essayant donc au maximum de ne pas juger dans l’absolu
cette génération, j’essaie de la comparer à celle de nos parents
et arrière-grands parents, mais aussi d’observer ses propres
divergences et divisions. C’est ainsi que je me suis limité à des
entretiens avec des jeunes, même si nombre de passages sont
inspirés de conversations avec des quinquas, que je remercie
en fin de cet ouvrage.
Si je ne me suis entretenu qu’avec des jeunes, c’est aussi
pour rendre cet essai plus utilitaire que didactique, et tenter
6de pointer d’autant plus du doigt les divergences de la
génération.
Enfin, je tiens à préciser que je ne suis ni psychologue ni
sociologue, mais journaliste, avec les conséquences que cela
a. Il y a donc dans cet essai quantité de réflexions et
d’expériences personnelles. Concernant ces dernières, j’ai mis, avec
l’aide de plusieurs personnes, une attention toute particulière
à ce qu’elles ne fassent pas autorité, ni généralités. Il
n’empêche qu’il en reste, et que mes rencontres passées, les
milieux dans lesquels j’ai évolué et j’évolue, comptent. Je n’ai
pas pour autant décidé de romancer cet écrit, ce qui aurait pu,
certainement, faire passer ces approximations. On pourra
donc appeler ce manuscrit un essai, ou un « coup de gueule ».
Je l’écris ainsi en tant que journaliste, mais aussi, peut-être
surtout, en tant que jeune, avec mon expérience, mes
réseaux, et les milieux dans lesquels j’ai évolué.
De même, j’ai, en tant que journaliste, intégré les
entretiens que j’ai réalisés pour mes recherches tels des interviews,
et je n’y ai pas apporté une analyse comme les méthodes de
la psychologie ou de la sociologie le dicteraient. Si j’en tire
quelque substance, elle est à critiquer de la même manière
que vous déciderez de critiquer les opinions et expériences
personnelles qui jalonnent cet essai.Introduction
Les sociologues américains Neil Howe et William Strauss
ont nommé la génération Y (qui succède aux générations
baby-boomers et X) les Millenials. Dans leur dernier ouvrage
1Millenials Rising , et qui est à prendre en tant qu’analyse
2subjective de la Génération Y nord-américaine, ils en font un
portrait particulièrement positif et optimiste. Ils voient les
membres de la génération Y comme « Spéciaux, protégés,
optimistes, joueurs en équipe, pleins de réussite, pressurisés,
3et conformistes » . Ils différeraient largement des
babyboomers, et d’autant plus de la Génération X (qui a à peu près
trente-cinq ans aujourd’hui). Les Millenials sont « optimistes,
coopératifs, ils acceptent l’autorité, ils suivent les règles, ils
sont surveillés et coachés, intelligents, et optimistes ». Les
Millenials aiment même l’uniforme, la droiture, le respect des
règles et des gouvernements, pratiqueraient la délation,
notamment en alarmant l’autorité d’un professeur qui
laisserait trop les étudiants tricher, ou leur offriraient trop de
temps supplémentaire.
Les jeunes des années 60 disaient « Sex, drugs and Rock &
Roll », ceux des années 80 « Sida, crack, punk et rap », ceux
des années 2000 diraient « dribble, passe, tir et but ». Ils
adhéreraient à la campagne « Tolérance Zéro » appliquée depuis la
moitié des années 90 aux états-unis et prochainement en
France, et qui considère que pour faire baisser la délinquance
grave, il faut être intolérant au possible sur les incivilités du
quotidien. Ils adhèrent à l’idée d’avoir moins de liberté que
leur parents. Ils demandent à l’autorité de se faire plus sentir.
Ils ne se battent pas contre les systèmes, ils les énergisent. Ils
sont des sauveurs et des « héros » ; ce dernier terme
représentera d’ailleurs la conclusion du document de Howe et Strauss.
9Les Millenials sont plus proches de la génération « GI », celle
qui a vécu de plein fouet le seconde guerre mondiale, des
« héros », que de leurs parents et grands frères, babyboomers
et génération X, qu’ils rejettent en bloc.
Les générations des 15-30 ans ont trois rôles distincts
4dans une société, toujours selon Howe et Strauss .
- Résoudre les problèmes qu’a rencontrés la jeune génération
précédente.
Les Millenials remettraient à l’ordre du jour l’abstinence
prémaritale, ils vont « montrer ce qui peut être fait à propos de
la partition sociale, l’essoufflement culturel, la décadence
civique ». Leurs solutions ? « Une standardisation exigeante
des compétences, l’organisation, le jeu d’équipe, les devoirs
civiques ».
- Corriger le comportement excessif dans la génération
actuellement entre 30 et 50 ans.
Ils corrigeraient les excès des babyboomers : « narcissisme,
impatience, iconoclasme, et le perpétuel réflexe de privilégier
le débat stérile à l’action ». Leur nouvelle donne ? « Se
tourner vers la communauté, la patience, la confiance, et en
se concentrant sur l’action et non l’argumentation ».
- Combler le vide laissé par la génération qui quitte la scène.
Ils prendraient la place de la génération « GI », ces « citoyens
accomplis, bâtisseurs d’institutions, joueurs en équipe, héros »
de la Seconde Guerre Mondiale, qui nous quittent
actuellement, en fin de vie.
La génération dont je vais parler dans cet essai n’est
clairement pas la même. En fait, une partie seulement de ceux
dont je vais parler est celle que dépeignent Howe et Strauss :
c’est une partie montante de la jeunesse française, plus forte
et plus grande, décomplexée, plus dure et plus sûre d’elle : la
nouvelle jeunesse de droite, la jeunesse sarkozyste, bien
différente des autres parties de la génération Y de France, et bien
10différente des anciennes jeunesses de droite. Contrairement
aussi à ce dont parlent Howe et Strauss dans Millenials Rising,
la jeunesse française (et j’imagine aussi, la jeunesse
américaine) est diverse. Et même, et surtout, divisée : c’est
d’ailleurs le propos principal de cet essai.
Cette division, et non cette diversité, est néfaste.
Politiquement, socialement, sociétalement. Premièrement
parce que la jeunesse d’aujourd’hui est la France de demain.
Si elle ne sait déjà pas s’unir et dépasser ses divergences,
qu’elles soient idéologiques, politiques, ethniques, culturelles
et/ou sociales, quelle France fera-t-elle demain ?
Deuxièmement, parce que la jeunesse n’a pas que les trois
rôles latents, les trois luttes profondes et lentes qu’Howe et
Strauss précisent. La jeunesse est aussi une force, une source,
d’idées (étonnament appelées « idées jeunes »)
rafraîchissantes, tout comme elle est le bras armé qui les mettra à
l’ordre du jour, parce que c’est maintenant ou jamais le
moment de combattre de grandes injustices, de grandes
idioties ou de vieilles habitudes moribondes. Et pour cela, les
trois rôles énoncés plus haut ne suffisent pas. La jeunesse a
un rôle particulier dans la société, une place particulière, un
discours unique et redondant, ultime et utile : celui qui fait
passer l’idée avant le possible. Le moral avant le cours
inéluctable des choses.
J’ai certainement un avis tout à fait partisan à propos de
ce rôle particulier que la jeunesse doit ou devrait avoir. Qu’en
dire ? Que c’est un choix idéologique ? Que l’Histoire peut
enseigner des choses diverses à ce propos, qu’on peut
analyser le rôle sociétal de la jeunesse différemment si l’on se
souvient plus des Jeunesse Hitlériennes que de Guy Môquet ?
Des hordes de futurs traders plus que de Mai 68 ? La
jeunesse n’a pas vécu vingt ans de monde du travail, vingt ans
de diplomatie, vingt ans de guerres. La jeunesse est fraiche et
vierge de désillusions et de réalisme. Est-ce bien ? Est-ce mal ?
11Par quoi doivent être guidées les affaires du pays, ce qu’on
appelle la politique ? Par les enseignements du passé, par la
préparation de l’avenir ; quel passé ? Les vingt dernières
années de stagflation, de désordre et désintéressement
citoyen ou les cent dernières années de nationalisme aux cent
millions de morts ? Quel avenir ? Celui de la victoire – disons
la survie – de l’Occident dans la guerre économique, ou
l’union mondiale des peuples contre le désastre écologique et
les inégalités sociales ? La lutte contre la déchéance
européenne ou la lutte contre la continuation de l’exploitation des
pays du Sud ? Il ne s’agit pas, dans ces choix s’attaquant aux
enseignements du passé et aux décisions pour l’avenir, de
réalisme. Il s’agit de véritables choix idéologiques.
Les idéologies, les opinions et les choix moraux, citoyens,
les théories et les envies de société ont de l’avenir ; le
pragmatisme socio-économique n’est pas la seule base de
réflexion. Je compte ici vous parler du placement de la
jeunesse française, malgré elle ou pas, vis-à-vis de ces choix
idéologiques.I. L’ascendant générationnel
1. Oui, nous haïssons nos parents
Avant de nous demander ce que nous sommes,
demandons-nous ce que nous laissent nos parents. Car le constat
n’est pas glorieux. Que nous laissent nos parents ? Un monde
dévasté, désabusé, triste et sans alternatives ; avec des
combats, mais non des combats d’espoir ! Des combats de
survie, ou des combats de haine et d’incompréhension. Rares
sont les jeunes qui ne font pas un constat négatif sur l’état du
monde en 2007 ; en fait, ceux qui en font un constat positif
le font par pure idéologie. Ils sont anti-déclinologues, ils se
remplissent d’espoir à la chaleur de gazébos financiers, ils se
serrent les coudes dans des entreprises et non des
manifestations, ils se sentent unis et forts dans la moiteur de la guerre
économique, car c’est elle qui les unit.
À quoi ressemble ce monde, vu d’ici, vu d’en bas, vu des
yeux déjà fatigués, des yeux blasés, des yeux angoissés d’un
5jeune de 20 ans ? Mondialement, à un désastre .
Nationalement, à un pays pris d’assaut par la misère du Sud
et de ses banlieues. Individuellement, à la solitude de
l’homme perdue dans les réseaux et la raison.
Le temps a avancé. Et comme il fallait s’y attendre, ce qui
paraissait à nos parents des crises « probables » de l’avenir, est
devenu réalité. L’épée de Damoclès qui vacillait au-dessus de
leur tête est tombée sur la notre. Pour nous la crise
environnementale n’est pas un avenir flou, c’est aujourd’hui qu’elle
débute. Les ressources fossiles vont manquer dans peu de
temps, c’est encore l’avenir ; mais l’on commence déjà à se
battre pour en obtenir les derniers barils : c’est le présent. La
montée des eaux, le réchauffement climatique, c’est encore
13l’avenir ; les ouragans et inondations à répétition, c’est le
présent. Pour nous la crise économique mondiale n’est pas,
non plus, un avenir flou, une probabilité ; c’est aujourd’hui
qu’elle débute. Le déclin de l’ordre mondial imposé par les
Etats-Unis, c’est l’avenir ; mais l’éveil de la Chine et son
emprise sur le monde, c’est le présent. Le chômage de masse
de l’occident, c’est encore l’avenir : la menace économique
pesant sur l’Europe, c’est le présent.
Nous sommes nés dans un monde où la guerre de
religions était inconcevable, une horreur du passé que nous ne
risquions pas de revoir un jour sur notre terre ; nous
connaissions l’avènement des guerres pour motifs économiques, des
révolutions bourgeoises, les guerres, pour nous, étaient
d’idéologie, de pouvoir, d’expansion économique, de
décolonisation, de libération ; elles intervenaient après des crises
économiques ou pour des enjeux géopolitiques. Comment
nos parents furent-ils assez idiots pour laisser resurgir cette
ignominie ? Assez irresponsables, fiers, fermés d’esprit, nous
qui sommes la génération de toutes les cultures, du
vaisseauTerre, des réseaux mondiaux et de l’information instantanée ?
Eux qui ont manifesté pour faire cesser des guerres se
passant aux antipodes, eux qui ont inventé l’ONU, l’OMC, le
FMI, l’UNESCO, l’Europe, Médecins sans Frontières ?
Comment ont-ils pu laisser passer, sous leurs yeux, la montée
des fiertés religieuses ? Sont-ils irresponsables ? Sont-ils
stupides ? Sont-ils égoïstes ?
Après tout, ils ont joui des Trente Glorieuses, du pétrole
à bas coût, ils se battaient en Mai 68 pour 800 000 chômeurs !
Et ils nous laissent un pays où il y en a des millions ; ils nous
plaignent ; mais comme si notre héritage ne suffisait pas, ils
nous rabaissent. Nous humilient, à coups de stages abusifs,
de précarité, d’autorité mal placée et d’éducation laxiste et
foireuse.
Eux, donc, n’ont fait qu’échouer. Ils ont échoué Mai 68,
14combattant l’égoïsme et les règles, le nouvel ordre mondial et
remettant au goût du jour la lutte des classes. Quel échec !
Nous héritons d’un pays divisé comme jamais entre villes et
banlieues, entre urbains et ruraux, entre faciès de petit blanc
et survêtement de lascar.
Ils ont échoué le communisme. Quelles alternatives nous
reste-t-il ? Plus aucune. Plus aucun système ne peut s’opposer
à la démocratie libérale, nous n’avons plus que des miettes
d’améliorations à proposer, à la marge ; et encore conserver
les acquis de nos parents est plus pressant que faire
progresser le système. Pour ne pas subir les assauts d’un
monde plus dans l’adversité économique que jamais, où les
frontières sont plus étroites que jamais, pour ne pas devenir,
à notre tour, cette chose honnie, dite à demi-mot, chuchotée :
le Tiers-Monde.
Ils ont échoué l’union mondiale des peuples. Ils ont
échoué l’ONU, ils ont échoué l’Europe, ils ont échoué la fin
du racisme, ils ont échoué la fin des divergences religieuses,
ils ont échoué jusqu’à la fin du colonialisme, inventant le
néocolonialisme. Nous héritons d’un pays qui stigmatise les
immigrés, d’un monde où l’immigration est crainte, et l’autre,
l’étranger, est un poids (quand il est pauvre) ou une menace
(quand il est chinois ou indien). Nous héritons d’un monde
en opposition, d’un monde où l’on trie les gens selon leur
pays de naissance, un monde où « nous ne pouvons accueillir
tout le monde », d’un monde où « il va falloir se battre pour
survivre », se battre, donc, contre Chinois et Indiens,
Américains du Sud, Iraniens, Nord-Coréens...
Nous héritons d’un pays qui se bat contre l’immigration,
qui se bat contre ses scrupules, qui se bat contre son passé.
Un passé tour à tour horrible, le colonialisme, tour à tour
trop humaniste, l’immigration des années 70. Un pays qui
refuse l’immigration, mais, sans jamais le dire haut et fort,
refuse l’immigration des pays pauvres, pas celle des pays
156riches ! Nous héritons d’un pays divisé et divisant .
La génération de nos parents a-t-elle arrêté de faire des
efforts ? Ses parents ont réussi à lui éviter le fléau de la
bombe atomique pendant pourtant quarante ans de Guerre
Froide. Alors pourquoi, maintenant qu’elle est aux
commandes de la diplomatie mondiale (et non ses parents
qui, eux, ont vécu Hiroshima et Nagasaki), ne parle-t-on que
de l’Iran, et de frappes préventives ? Est-elle irresponsable,
ne demandant plus qu’à prendre sa retraite (que nous
paierons, biensûr) ? A-t-elle toujours été irresponsable ?
Que furent les luttes de nos parents ? Nés au sortir de la
Seconde Guerre Mondiale, ils naissaient dans un monde
traumatisé par la bombe atomique, par la Solution Finale, par les
résultats du racisme, par la grande crise économique des
années 30 aboutissant à Hitler arrivant au pouvoir. Nos
parents ne revivraient donc plus jamais cela. Plus de racisme,
plus de bombe atomique, plus de stigmatisation – et plus de
crise économique.
Nos parents vivaient donc le Plan Marshall, l’union des
peuples à l’ONU, l’avènement des classes moyennes, la
télévision et l’électricité à tous les étages. Débarrassés du labeur
industriel, devenant la génération non de la lutte des classes
mais de la progression de classe en classe, nos parents
s’attaquèrent à libérer leurs esprits des dernières contraintes
restreignant leur jouissance des appareils ménagers et de la
liberté de quitter son milieu de naissance.
Il s’agissait de jouir plus. Il s’agissait de profiter au
maximum du bonheur et de la facilité latentes de l’avènement
de la société de droits. C’était un combat joyeux. Mai 68 était
joyeux, la culture contestataire d’alors était joyeuse, l’idée de
l’alternative communiste était joyeuse, les exotismes sociaux
et spirituels de l’orient étaient joyeux. George Steiner a dit :
« Les étudiants auxquels j’enseignais autrefois avaient tous
des fenêtres sur l’espoir : c’était Mao, ou Allende, ou Dubeck,
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