Une si éprouvante marche
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Description

Né le 10 janvier 1924 à Porto-Novo, capitale du Bénin, Marouf MOUDACHIROU fit de brillantes études mais de douloureuses circonstances écourtèrent ce parcours prometteur et le propulsèrent prématurément dans la vie professionnelle, le conduisant entre 1940 et 1950, du Niger au Sénégal pour revenir enfin dans son pays natal où il exerça des fonctions administratives et politiques jusqu'à sa retraite en 1973.
Ce livre dresse le tableau de sa vie, tissée d'épreuves et d'évènements en tous genres, dans un style à la fois simple et captivant.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2010
Nombre de lectures 190
EAN13 9782336263960
Langue Italiano

Informations légales : prix de location à la page 0,0138€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Dernières parutions
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Gabriel NGANGA NSEKA, Douna LOUP, Mopaya. Récit d’une traversée du Congo à la Suisse, 2010.
Ilunga MVIDIA, Chants de libération. Poèmes, 2010.
Anne PIETTE, La septième vague, 2010.
Mamadou SOW, Mineur, étranger, isolé. Destin d’un petit Sierra-Léonais, 2010.
Yvon NKOUKA DIENITA, Africain : honteux et heureux de l’être, 2010.
Anne-Carole SALCES Y NEDEO, Ces années assassines, 2010.
Armand HAMOUA BAKA, La girouette, ou l’impossible mariage, 2010.
Aimé Mathurin MOUSSY, Le sorcier d’Obala, 2010.
Telemine Kiongo ING-WELDY, Rire est mon aventure, 2010.
Bernard MOULENES, Du pétrole à la solidarité. Un itinéraire africain, 2009.
Roger SIDOKPOHOU, Nuit de mémoire, 2009.
Minkot Mi Ndong, Les Tribulations d’un jeune séminariste, 2009.
Emilie EFINDA, Grands Lacs : sur les routes malgré nous !, 2009.
Chloé Aïcha BORO et Claude Nicolas LETERRIER, Paroles d’orphelines, 2009.
Alban Désiré AFENE, Essola, 2009.
Daniel GRODOS, Les perles noires de Gorée, 2009.
Ilyas Ahmed Ali, Le miroir déformant, histoires extraordinaires, 2009.
Boika TEDANGA Ipota Bembela, Le Destin d’Esisi, 2009.
Patrick-Serge BOUTSINDI, L’homme qui avait trahi Moungali, 2009.
Ludovic FALANDRY, Sawaba. Une vie volée, 2009.
Jimmy LOVE, Les Émigrants, 2009.
Mamadou Dramane TRAORE, Les soupirs du baobab, 2009.
Abdoul Goudoussi DIALLO, Un Africain en Laponie, 2009.
Simplice IBOUANGA, Au pays des tyrans, 2009.
Une si éprouvante marche

Marouf Moudachirou
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296112520
EAN : 9782296112520
Sommaire
Ecrire l’Afrique Page de titre Page de Copyright Dedicace Préface Introduction PREMIERE PARTIE : LA VIE SCOLAIRE DE MAMOUD - (de 1930 à 1940)
I. QUI EST MAMOUD ? II. LA RENTREE DES CLASSES III. UNE AUDACE PAYANTE IV. L’ECOLE URBAINE DE GBECON V. L’ECOLE REGIONALE VI. DES VACANCES CORANIQUES VII. LA PREMIERE CLASSE VIII. LA VISITE DU MAITRE IX. L’ECOLE VICTOR BALLOT X. LA CASSURE XI. LA PORTE DE SORTIE XII. LE VOYAGE
DEUXIEME PARTIE LA VIE ACTIVE DE MAMOUD - (de 1941 à 1973)
I. LE SEJOUR NIGERIEN DE MAMOUD II. LE RETOUR AU PAYS NATAL III. LE RETOUR AU NIGER IV. L’AFFECTATION A DAKAR DE MAMOUD V. LE RETOUR AU DAHOMEY VI. LE SEJOUR EN FRANCE DE MAMOUD VII. DES FONCTIONS POLITIQUES SUCCESSIVES
À mes chers parents et enfants
Préface
L’oralité garde à la parole la fulgurance de la chose proférée, ce qui charge le discours d’une force capable de métamorphoser les mots en un bouquet de sons et de sens.
Mais la parole, si forte et si belle soit-elle, est à l’image d’un météore qui trace son sillon de lumière dans le ciel. Elle ne survit pas à son éclat.
« Verba volant, scripta manent » pour dire que « les paroles s’envolent, les écrits restent ». C’est ce qu’a compris Marouf Moudachirou, dans ce qu’il faut bien considérer pour ses mémoires biographiques, quand il fait l’option d’aller plus loin que de raconter des pans de sa vie, que de dévider, sur le mode du conte, le soir, autour du feu, des bobines de souvenirs.
Mais en prenant la plume pour fixer l’histoire d’une vie, en reconstituant celle-ci, pièce par pièce, à la manière d’un puzzle géant, l’auteur s’est plié, sans le vouloir vraiment, à un devoir de mémoire qui a vite pris les allures d’un devoir d’histoire.
Ainsi, la période coloniale émerge des brumes du souvenir à travers le parcours de Mamoud, un enfant studieux et brillant devenu un agent modèle de l’administration qui a su enchaîner, avec un égal bonheur et succès et à force de travail, des examens et des stages professionnels, ceci du Niger au Dahomey, son pays natal, en passant par le Sénégal.
Un système de domination et d’exploitation comme le régime colonial peut difficilement trouver grâce aux yeux de ceux qui l’ont vécu dans leur corps et dans leur cœur. Et il y a des blessures qui se gèrent et se transmettent comme un héritage. A notre appréciation largement dépréciative du régime colonial, Marouf Moudachirou aura réussi à nous contraindre à mettre un bémol. On commettrait, en effet, une faute, par généralisation, sinon par simplification excessive, à vouloir faire de tous les administrateurs coloniaux des bourreaux et de tous les colonisés des martyrs. En ce temps-là, on pouvait, à sa place, avoir sa place au soleil, se donner des raisons de bien vivre, s’attendre à ce que son mérite fût reconnu.
Aucun chant des sirènes n’aura été trop beau aux oreilles de Mamoud, le principal personnage de cet essai, pour l’éloigner de son pays natal, le Dahomey, devenu plus tard le Bénin. C’est là où sa carrière professionnelle se déroulera de bout en bout, entre charges, fonctions et missions diverses. C’est là où s’accomplira sa vie d’homme, dans la douleur de la perte d’un être cher, dans la joie de la naissance d’un enfant, dans l’apaisante satisfaction d’avoir construit une famille unie et soudée. C’est aussi là où prendra corps et forme son engagement politique aux côtés d’autres, les éminents membres de cette élite pionnière, contraints autant par l’histoire que par le devoir d’assurer à leur pays ses premiers pas sur le chemin de l’indépendance et de la liberté.
La jeune génération des compatriotes de Marouf Moudachirou retiendra surtout de cette expérience, à la fois difficile et exaltante, entre des coups d’Etats fréquents et des remises en cause quasi permanentes, que la construction d’un pays est loin d’être une sinécure et qu’effectivement, selon le mot de Renan, « la vie est un pont construit par les morts et sur lequel cheminent les vivants ». Et Marouf Moudachirou aura pris sa part, comme dans une course de relais, à l’édification du pays de liberté et de prospérité de ses rêves, un pays qui sollicite, aujourd’hui, d’autres intelligences, d’autres mains, d’autres volontés. A l’image des jeunes tresseurs de corde, ils ne doivent pas avoir de cesse qu’ils n’aient noué une nouvelle corde au bout de l’ancienne héritée de leurs pères, dans une entreprise pérenne qui traverse les âges.
C’est en cela que l’ouvrage de Marouf Moudachirou a pour nous valeur de legs. Voici, semble-t-il nous dire, à travers l’histoire d’une vie, les talents que je vous confie. Qu’en feriez-vous à votre tour pour construire la vie ?
C’est à une riche et instructive marche initiatique par les dédales et les labyrinthes de la mémoire que le lecteur est invité, découvrant Marouf Moudachirou tout à la fois comme historien, anthropologue, sociologue, mais par-dessus tout, comme écrivain, parce que remarquablement servi par une belle plume, une plume qui sait dire et raconter, mais surtout une plume qui sait camper la valeur d’exemple d’une vie.
Nous pensons à Sénèque, philosophe et auteur tragique latin qui, parlant de la vie, a su sculpter, dans le marbre dur de l’éternité, cette idée forte : «La vie ressemble à un conte ; ce qui importe, ce n’est pas sa longueur, mais sa valeur. »
Jérôme Carlos Journaliste-écrivain
Introduction
Les faits et aventures développés dans ce livre ne sont nullement le fait de mon imagination, comme l’est par exemple Le Roman d’un tricheur de Sacha Guitry. Ils constituent un chapelet d’événements réellement vécus. Je pouvais donc les intituler La Biographie de Mamoud ou Les Mémoires de Mamoud ou encore Les Aventures de Mamoud. Mais j’ai préféré à ces titres des mots simples, significatifs et évocateurs : Une si éprouvante marche.
Je n’avais jamais rêvé d’écrire, n’en ayant ni la vocation, ni la formation.
A l’occasion des rencontres des compatriotes et amis de toutes régions, au Bénin, en France ou aux Etats-Unis d’Amérique, il suffisait que j’étaie nos discussions par quelques épisodes de ma vie pour qu’ils m’invitent, avec insistance et sans se consulter, à les écrire, afin qu’ils demeurent des références et des repères car ils comprenaient, comme moi, que les épreuves de la vie ne sont rien d’autres que des leçons et des expériences dont il faut savoir tirer le meilleur parti.
Les épreuves n’ont pas épargné ce livre qui aurait dû paraître quelques années plus tôt. En effet, j’en avais déjà écrit les premières parties lorsqu’au cours d’un voyage je les perdis avec les documents et autres matériaux utiles à sa construction, dans de curieuses circonstances. Je me rendais en France en été 2002 accompagné de mon neveu Moudjib, pour deux mois que j’avais résolu de consacrer essentiellement à la poursuite de la rédaction. Nous n’avions, pour bagage à main, qu’une « valisette » contenant principalement lesdits documents et dont mon neveu assurait religieusement la garde.
A bord de l’avion, j’étais placé comme je l’avais souhaité, près d’un hublot, tandis que Moudjib était sur l’un des sièges centraux, au bout de la deuxième allée. Au moment où l’appareil s’est stabilisé et où nous avons pu desserrer nos ceintures, je me levai et interpellai mon neveu à haute et intelligible voix :
-Moudjib, le coffre à bagages d’en face est moins encombré. Puis-je récupérer ma « valisette » pour la mettre à portée de ma vue?
-Papa ! me répondit-il, je suis avec ta « valisette » depuis notre départ de Porto-Novo. Laisse-moi la garder jusqu’à destination. Ne t’inquiète pas. J’en prends soin.
Ainsi rassuré, je cessai définitivement de me préoccuper de cette « valisette ».
Arrivés à l’aéroport de Roissy, nous avions déjà quitté le terrain d’atterrissage et allions vers le hall de retrait des bagages enregistrés quand Moudjib s’écria :
-Ce n’est pas votre « valisette » que j’ai !
-Comment ? m’écriai-je à mon tour.
Après avoir fait cet amer constat, je fis annoncer la méprise au micro, alertai les compagnons de voyage arrivés à destination, ceux en transit. Nous courûmes dans tous les sens.
Nous passâmes deux heures de plus à l’aéroport. Rien n’y fit. Nous finîmes par déposer la « valisette » qui ne m’appartenait pas à la salle des objets trouvés, rentrâmes et restâmes en contact avec les services de l’aéroport durant une semaine. La « valisette » resta introuvable. Ainsi, depuis le recommencement jusqu’à la fin de l’ouvrage, la mémoire fut-elle constamment à tous les rendez-vous.
Certes, les deux « valisettes » avaient des points communs : même couleur, même forme, même matériel textile de fabrication. Mais la mienne était de qualité supérieure, coûtait trois fois plus cher et était légèrement plus lourde. Celle du voyageur inconnu contenait deux vieux tapis de prière, une paire de sandalettes et de vieux journaux de plusieurs éditions. Mais était-ce vraiment une méprise ou un vol par substitution ? Dans tous les cas, c’était une épreuve de plus.
Mon neveu en fut malade pendant quelques semaines. Pourtant je lui avais pardonné son manque d’attention et de vigilance parce que j’avais vite compris que d’une part, cette perte cadrait avec mon sort, la logique de mes difficultés habituelles et que, d’autre part les sentiments de joie et de bonheur intenses qui l’animaient au moment de la découverte de l’une des plus belles capitales du monde étaient suffisamment puissants pour le troubler et le déstabiliser.
Ainsi va la vie, calme, sereine et sans histoire pour certains, aisée et opulente pour d’autres, pauvre, voire dégoûtante pour d’autres encore.
Ne faut-il pas un peu de tout pour faire un monde, un monde pourtant intéressant à découvrir chaque jour davantage avec ses facettes si multiples et si multiformes ?
Aussi et au-delà de la légitime satisfaction que j’éprouve à accéder au désir des miens, voudrais-je également m’acquitter de ma dette de partage, contribuant ainsi à l’enrichissement et à la vulgarisation des échanges et partant à la promotion de la culture universelle.
Les activités économiques, sociales et associatives que j’ai menées durant une trentaine d’années sont des plus denses et des plus passionnantes et ne sont pas naturellement elles non plus, exemptes d’épreuves. Elles feront l’objet d’un autre livre actuellement en chantier.
Marouf MOUDACHIROU
PREMIERE PARTIE : LA VIE SCOLAIRE DE MAMOUD
(de 1930 à 1940)
I. QUI EST MAMOUD ?
Cinquième enfant d’une famille polygame qui en comptait quatorze, Mamoud est né à Porto-Novo, capitale du Dahomey, le 10 janvier 1924, au quartier Zèbou-Aga, qu’habitaient ses parents. Ceux-ci partageaient la maison avec la famille de son oncle.
Tandis que ses frères et sœurs aînés, comme ses parents, portaient tous sur chaque joue les scarifications distinctives de l’ethnie yoruba à laquelle ils appartenaient, lui en fut dispensé. Sans doute la pratique était-elle devenue surannée, sans compter qu’elle enlaidissant les enfants. Il en sera de même pour les enfants nés après lui.
Les scarifications, différentes d’une ethnie à l’autre, tenaient lieu de carte d’identité à cette époque. Lorsqu’un enfant yoruba s’égarait, elles permettaient de déterminer le lieu de sa provenance et de le restituer à sa famille.
Dès son jeune âge, Mamoud présenta les traits d’un enfant extrêmement éveillé, intelligent, curieux et courageux. Il lui tardait d’être en mesure de lire tout seul les ardoises que ses aînés rapportaient de l’école coranique et il manifestait cette impatience à tout moment, tant et si bien que son père l’inscrivit plus tôt que prévu à l’école du quartier.
A la même époque, les enfants étaient tardivement admis à l’école laïque, souvent pas avant huit ans. Quand il sut que ses grands frères 1 allaient s’y rendre, Mamoud confia à son père qu’il voulait les suivre.
-Ce n’est pas aux enfants de décider d’aller à l’école. Leur inscription est liée à toute une procédure dont l’âge, lui expliqua son père.
-Baba 2 , je vous en prie, laissez tomber mon inscription. Je vais tout simplement accompagner Daya 3 . Je lui porterai son sac. N’essayez surtout pas de m’en dissuader. Je suis sûr que Daya ne me refusera pas ce service.
-Nous en reparlerons plus tard, conclut le père qui ne tenait pas à polémiquer.
II. LA RENTREE DES CLASSES
Quelques mois passèrent après cette discussion de Mamoud avec son père. Très tôt un matin, les nouveaux élèves furent réveillés et soumis, après la première prière du jour, à une toilette spéciale.
Mamoud ne se fit pas prier. Il se leva comme les autres et, grâce à la complicité de sa maman, se tint prêt à accompagner Daya mais chose inattendue, celui-ci s’y opposa catégoriquement et se justifia ainsi :
-Je vais dans un établissement nouvellement créé. Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend et vous voulez que je me flanque de Mamoud ? Où voulez-vous que je le mette alors que j’ignore moi-même quelle sera ma place ? Vous imaginez-vous la responsabilité qui serait la mienne si quelque chose lui arrivait ? Ce n’est pas parce que j’ai un faible pour mon frère qu’il faut l’embarquer dans une quelconque aventure. Je dis non et non. Laissez-moi d’abord le temps de voir où je mets les pieds.
S’il n’y avait rien à redire à la prudente et sage position de Daya, Mamoud, lui, ne s’avoua pas vaincu. Il pleura longuement et refusa de s’alimenter. Il ne dépensa même pas la pièce que sa maman lui avait remise pour s’acheter la friandise de son choix. La scène dura toute la journée.
Revenu le soir de la boutique, furieux, Baba intervint énergiquement :
-Si tu ne manges pas tout de suite, tu n’iras pas à l’école demain, même si Daya en obtient l’autorisation. Quelle est cette manière d’agir ?
Rayonnant, Mamoud retrouva rapidement son appétit.
Après le repas, le père s’enquit des nouvelles auprès de Daya qui lui déclara :
-Le maître n’a pas eu une seule minute de libre toute la journée. J’ai rarement vu un homme aussi affairé. Les problèmes de la rentrée l’ont complètement absorbé. Il allait, il venait. Sans vous mentir, j’avais pitié de lui. Je n’ai donc pas eu la moindre occasion de lui soumettre le problème. Il a eu tout juste le temps de nous installer et de nous abandonner. Il a cependant l’air très ouvert et paraît être d’un abord facile. Je ne voulais pas le mettre devant le fait accompli. Je serai bien obligé de le faire en amenant Mamoud, car je le vois très mal passer encore une nouvelle journée à la maison. Je me débrouillerai.
-Tu n’as pas le choix. Je prierai pour toi.
Le lendemain, Daya partit un peu plus tôt, son frère trottant derrière lui, portant son sac sur la tête. Quel ne fut pas son bonheur lorsqu’il entendit son maître, touché par la volonté précoce et infantile de Mamoud, lui dire :
-Mets-le dans un coin de la salle opposé à la porte de façon à le soustraire à la vue de toute personne arrivant dans la classe, de préférence hors de la mienne également. Dans la mesure où il s’y tiendra tranquille et sage, il y restera aussi longtemps qu’il le voudra.
Au compte rendu que lui fit, triomphant, Daya, le père eut ce mot de satisfaction :
-Je suis content, très content de l’heureuse issue de cette af faire. Mais tout n’est pas encore pour autant réglé. Je me demande comment vous allez pouvoir concilier la fréquentation de deux écoles qui sont si éloignées l’une de l’autre.
-C’est vrai, Baba, répondit Daya. A partir de maintenant, nous ne pouvons plus aller aux études coraniques les jours de classe. Néanmoins, nous avons beaucoup de temps à leur consacrer chaque année : les jeudis et dimanches, les jours fériés, les congés de détente et surtout les grandes vacances scolaires qui, à elles seules, durent trois mois.
-C’est largement suffisant, d’autant que vous suivrez ces études matin et soir.
III. UNE AUDACE PAYANTE
C’est ainsi que Mamoud passa, quasi caché, six mois à la même place dans une classe sans attirer l’attention, mais en accordant un extrême intérêt à ce qui meublait son environnement.
Il gagna la sympathie des grands élèves qui lui donnèrent l’affectueux surnom de Morpion. Il ne rechignait pas aux petites corvées que ceux-ci lui confiaient.

Un jour d’interrogations orales de révision générale, alors qu’il connaissait la réponse à la question posée et que les doigts tardaient à se lever, Mamoud momentanément distrait sans doute, peut-être aussi pour montrer qu’il ne perdrait pas son temps, hurla de son coin :
-Moi, Maître !
Ce cri sec et percutant plongea la classe dans un profond silence vite interrompu par le maître qui se souvint de lui.
-Sans blague ! Où es-tu ? Viens ici.
Il accourut.
-Faites-le montrer sur le banc. Bien ! Tu connais la réponse à la question ? Je vais te la reposer.
-Oui, Maître.
Toute la classe fut surprise de la réponse juste de Mamoud. Poussant plus loin sa curiosité, le maître posa d’autres questions relatives aux cours dispensés. Les réponses furent toujours correctes. Le maître ne comprenait pas comment ce gosse qui n’avait ni ardoise, ni craie, avait pu mémoriser à ce point son enseignement. Les élèves furent eux-mêmes ébahis. Il y en avait un qui exultait intérieurement. C’était bien sûr Daya à qui le maître dit :
-Achète à ton jeune frère un minimum de fournitures de classe. Il a déjà une excellente mémoire. Il a besoin de s’initier à l’écriture et à la lecture. Je vais lui faire obtenir une dispense d’âge pour l’année prochaine, afin de faciliter son inscription que je n’envisage pas ici à Attakê 4 mais chez un collègue à l’Ecole Publique de Gbècon à qui je le recommanderai spécialement.
-Merci, Maître.
Daya attendit que toute la famille fût réunie le soir pour relater les prouesses de son frère. Mamoud, conclut-il, a gagné la sympathie du maître qui a promis de nous aider à le faire inscrire l’an prochain à l’école de Gbècon.
Le moment d’enthousiasme collectif passé, le père s’interrogea :
-Pourquoi donc Gbècon au lieu d’Attakê ? Ne serait-il pas mieux que Mamoud fût au même établissement que toi ? Il te serait plus facile de continuer à veiller sur lui, n’est-ce pas ?
-Certainement ; mais le maître a, sans doute, ses raisons. J’ai compris, entre autres, qu’il veut que Mamoud soit particulièrement suivi par un collègue en qui il a confiance. Au demeurant, je n’ai aucune inquiétude à ce sujet. Sans être grand, mon frère est un grand débrouillard. En voulez-vous des exemples ?
-De grâce, intervint vivement Mamoud. Ne vous inquiétez pas pour moi. D’ici là j’aurai encore grandi.
Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, l’exploit de Mamoud n’indisposa nullement la classe contre lui. Elle le prit plutôt en admiration. Le dernier trimestre qu’il passa avec les grands l’avait fortement marqué. Il gardera toute sa vie le souvenir de l’un d’entre eux qui, depuis cet événement, lui glissait, pendant les récréations, une importante pièce à côté de laquelle l’argent de poche que lui remettait son père était insignifiant. Le regret de perdre une âme aussi généreuse le poursuivra jusqu’à son nouvel établissement scolaire d’accueil.
IV. L’ECOLE URBAINE DE GBECON
L’école de Gbècon que Mamoud eut soin de découvrir pendant les vacances, comportait, comme celle d’Attakê, deux classes : une classe de cours d’initiation et une classe de cours préparatoire première année. Servi par sa vive intelligence et par la petite expérience qu’il avait vécu l’an passé, Mamoud franchit les deux cours avec une facilité qui étonna ses maîtres.

A l’issue des deux années scolaires 1930-1931 et 1931-1932, il fut envoyé à l’Ecole Régionale appelée également Ecole Urbaine Centre parce qu’elle était située au centre de la ville. Cette école était, à l’époque, le seul établissement public disposant des infrastructures et des moyens matériels et humains nécessaires à la formation intellectuelle des élèves, depuis la base jusqu’au niveau du Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires (CEPE).
V. L’ECOLE REGIONALE
A l’école régionale à laquelle il accéda en 1932, nous passerons rapidement sur les cours préparatoires de deuxième année et les cours élémentaires de première année qu’il suivit avec aisance pour nous appesantir sur les cours élémentaires de deuxième année où Mamoud sortit major de la promotion 1935.
Durant la même année, les autorités académiques exploitèrent son excellente écriture en lui faisant établir les états nominatifs des soldes et accessoires du personnel enseignant. Il en tirera quelque profit puisqu’il fut notifié, à la veille des vacances, que le conseil des maîtres, se fondant sur ses brillants résultats, avait décidé qu’il brûle l’étape du cours moyen première année et aille directement en première classe, c’est-à-dire au cours moyen deuxième année. Cette promotion se trouvait justifiée en outre, lui avait-on précisé, par le fait que l’enseignement dispensé au cours moyen première année était celui du cours élémentaire deuxième année légèrement renforcé dont il pouvait se passer sans aucune crainte.
Il ne pouvait y avoir plus bel encouragement pour Mamoud qui prit la résolution de toujours mieux travailler. Aussi, bien que la famille ait décidé que les vacances soient essentiellement consacrées aux études coraniques, trouvera-t-il le temps de lire, de s’entraîner avec ses camarades du quartier, ses devanciers surtout, titulaires ou non du CEPE afin de mieux s’armer pour la rentrée.
Il se réjouissait d’ores et déjà à l’idée d’intégrer une classe où les élèves étaient en uniforme, une classe particulièrement studieuse, où les cours commençaient avant et se terminaient après les autres. Il ne se faisait aucune illusion ; l’année scolaire 1935-1936 allait être intéressante, mais rude et laborieuse.
VI. DES VACANCES CORANIQUES
Certes, les études coraniques n’avaient jamais été interrompues, mais elles prirent cette année-là une tournure accélérée, plus dynamique. Mamoud savait déjà lire et pouvait à lui seul dévorer les versets du Coran. Il écrivait également sur les ardoises blanches et les parchemins destinés à la lecture et sur les ardoises noires des versets réduits par la suite en potion consommée, soit pour guérir un mal, soit pour se donner une certaine vertu.
Dès qu’un jeune élève pouvait faire tout cela, lire les 60 chapitres du Coran et réciter par coeur un certain nombre de versets indispensables aux prières quotidiennes, il pouvait obtenir le certificat de fin d’études. Habituellement, les maîtres ne manifestaient aucun empressement à libérer les élèves dont ils pouvaient exploiter les compétences. Aussi retardaient-ils les petites cérémonies de sacralisation organisées à l’occasion du passage d’un chapitre à l’autre. C’était le cas de Mamoud qui en avait conscience et qui ne cachait pas son impatience d’en finir rapidement. Il comprenait parfaitement l’usage qui voulait que l’élève mette ses acquis au service de son alpha 5 en vue de l’aider aussi dans sa tâche de formation et d’éducation pendant quelque temps, mais réprouvait l’abus qui en était fait.
Un jour, profitant d’une ambiance de détente particulière, Mamoud posa une question qui lui tenait à cœur depuis quelques années :
-Alpha ! Pardonnez mon audace. Je ne comprends pas pourquoi on ne nous apprend ici que la lecture et l’écriture alors qu’à l’école publique nous savons ce que nous écrivons et nous nous exprimons en français. Ne serait-il pas intéressant que nous comprenions également l’arabe ?
Est-ce que c’est parce que nous sommes trop jeunes comme l’a prétendu un de vos pairs à un camarade à moi ?
-Tu as parfaitement raison de faire la comparaison. La vérité est que moi-même, à présent, je n’en sais pas plus que toi. Les 95% des enseignants de la ville en sont là, hélas ! Nous ne pouvons pas, par conséquent, vous apprendre ce que nous ne savons pas. Les rares parmi nous qui le peuvent ont été formés à l’étranger, au Caire ou à Médine. Ils sont toutefois disposés à donner des cours du soir à ceux d’entre nous qui en manifesteraient la volonté. J’ai bien envie de m’inscrire à ce cours. Mais pour l’instant j’hésite encore.
-Décidez-vous vite, Alpha, c’est une lacune considérable à combler. Je suis certain que si nous comprenions l’arabe, nous serions portés davantage à la lecture du Coran. Vous n’auriez pas besoin de nous l’imposer, comme les parents le font souvent. Pourquoi ne puiserions-nous pas dans les livres arabes des expressions, des idées, des citations pour enrichir nos devoirs de composition française ? C’est trop tard pour ce qui nous concerne. Mais ce ne l’est pas pour ceux qui veulent devenir enseignants comme vous.
-Comment faire ?
-Je pense qu’il faudrait envisager d’envoyer les jeunes en grand nombre en formation dans les écoles étrangères en leur faisant obtenir des bourses d’études. Etant donné que c’est dans son intérêt, la communauté musulmane devrait s’investir dans cette tâche. Voilà quelques idées. Ce ne sera pas facile de les mettre en œuvre, l’essentiel c’est d’y penser aujourd’hui déjà et de s’y engager.
-Ce sont de bonnes idées. Je les soulèverai à la prochaine réunion des alphas et imams de la ville.
VII. LA PREMIERE CLASSE
La première classe ou le cours moyen 2 ème année comportait deux divisions : la première réservée aux élèves déjà titulaires du Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires et préparant le concours d’entrée à l’Ecole Primaire Supérieure Victor Ballot, la deuxième composée des élèves en provenance essentiellement de la 2 ème classe et quelques redoublants ayant échoué au CEPE Mamoud fut naturellement admis dans cette dernière catégorie.
L’uniforme étant de règle (chemisette et culotte kaki, chaussures facultatives), les élèves furent invités à demander aux parents de se conformer sans délai à cette première discipline. Une autre discipline était celle de se trouver en classe une heure en avance sur l’heure normale pour la correction collective des devoirs de maison donnés la veille à la fin de l’après-midi. Aux premières compositions, Mamoud s’imposa aux élèves de sa division.
Bien que les programmes des deux divisions soient différents, il existait quelques épreuves communes comme l’orthographe dans laquelle Mamoud excellait. En effet, il était, sinon le seul, toujours parmi les rares élèves à bénéficier du cahier que le maître offrait en récompense à ceux qui n’avaient fait aucune faute. Au fil du temps, le cas de cet élève appliqué, studieux, d’un calme à la limite de la timidité, travailla le maître qui l’apostropha :
-Que fait votre papa ?
-Il est chapelier.
-A-t-il beaucoup d’enfants ?
-Oui, Maître, le quatorzième vient de naître.
-Exploite-t-il une boutique ?
-Oui, Maître, au quartier Bodocomè, à une centaine de mètres de votre domicile, en allant vers le grand marché.
Mamoud ne se doutait de rien ; il donna cette information sous couvert de la satisfaction d’une curiosité et y puisa un encouragement à s’appliquer davantage pour prouver qu’être bon élève n’était l’apanage ni des riches, ni des pauvres, mais seulement lié à la bonne volonté de l’individu.
VIII. LA VISITE DU MAITRE
Deux semaines plus tard, après ce bref entretien avec son maître, un jeudi après-midi, Mamoud vit M. Biokou arriver à la boutique de son père. Il lui demanda :
-Est-ce bien vous M. Moudachirou, le père de Mamoud ?
-C’est bien moi. A-t-il fait quelque chose de grave ? S’enquit-il avec étonnement.
-Que non ! Il n’a rien fait de mal, au contraire. Votre enfant est un très bon élève, un élève sérieux et travailleur. Il a besoin de votre soutien pour réussir et devenir plus tard un grand fonctionnaire comme moi.
-Je veux bien mais en quoi faisant ?
-C’est très simple. Il faut d’abord le débarrasser de cette aiguille et de ce morceau de toile qu’il a entre les mains. Pourquoi voulez-vous que tous vos enfants soient chapeliers ? Il faut donner une chance à celui qui réussit le mieux. Il faut également interdire à vos épouses de l’envoyer faire des commissions à droite, à gauche, par-ci, par-là afin qu’il dispose de tout son temps pour étudier ses leçons et faire ses devoirs de maison. Je n’ai aucune inquiétude en ce qui vous concerne personnellement, mais vos nombreuses femmes... ? Usez de votre pouvoir pour les convaincre. Je vous garantis que si vous suiviez strictement mes conseils, votre fils serait sauvé et, grâce à lui, la famille aussi.
-Maître ! Votre démarche me touche infiniment. Les mots pour vous remercier me manquent vraiment. Vos conseils, croyez-le, seront suivis in extenso.
Et, s’adressant séance tenante à son fils :
-Rends-moi ça ; à partir de ce jour, tu es définitivement dispensé de l’apprentissage de mon métier, et se tournant vers le maître de son fils :
-Je n’ai rien à vous donner, mais je prierai pour que le Seigneur vous récompense de votre bienfait.
Revenant à son fils, il ajouta :
-Je suis très content de ce que je viens d’apprendre ; nous allons tous t’aider. J’espère que, comme d’habitude, tu as tes cahiers avec toi. Prends-les. Le chapeau pour toi, c’est fini. J’en parlerai tout à l’heure à tes mamans.
Le soir venu, le père réunit toute la famille et lui tint ce langage :
-J’ai eu une surprise très agréable cet après-midi. J’ai reçu la visite du maître de Mamoud qui m’a appris qu’il travaille bien et qu’il travaillerait mieux encore s’il était dispensé du chapeau et si vous, ses mères, vous vous absteniez de l’envoyer en commission ou de lui confier des tâches domestiques. Ainsi, il pourra désormais se coucher plus tôt. J’ai promis à M. Biokou que vous et moi suivrons ses conseils. Pour ma part, je considère cette visite comme une œuvre divine car le maître n’était pas obligé de venir me voir. Il ne nous reste donc plus qu’à nous plier à ses exigences. Votre fils vous sera reconnaissant des facilités que vous lui aurez ainsi consenties.
Quant à Mamoud lui-même, il considéra cette intervention inattendue de son maître qui le libérerait de tous les travaux domestiques comme un tournant décisif dans sa vie scolaire. Les résultats ne se firent pas attendre. Il réussit aisément au CEPE la même année et au concours d’entrée à l’Ecole Primaire Supérieure Victor Ballot en 1937.
IX. L’ECOLE VICTOR BALLOT
Créée le 9 décembre 1916, l’Ecole Primaire Supérieure Victor Ballot, du nom du gouverneur qui acheva la conquête coloniale du pays et installa l’administration française, était le creuset où les élèves certifiés, provenant des écoles publiques et privées, recevaient une formation et une éducation au terme desquelles, soit ils intégraient l’Ecole Normale William Ponty de Dakar, au Sénégal, par voie de concours ouvert aux candidats des colonies de l’Afrique Occidentale Française, soit ils se faisaient recruter dans l’administration locale ou dans le secteur privé.
La première année passée dans cet établissement fut sans remarque particulière, sinon que Mamoud était fier dans son uniforme kaki du dimanche, composé d’un pantalon, d’une veste et de chaussures de toile blanche ; ô cette tenue avec sa veste aux boutons soigneusement astiqués au « Miror » qui emballait les jeunes filles de son âge !
Ayant trouvé un job à faire pendant les vacances, il renonça à se rendre à l’école coranique où il n’avait plus rien à apprendre. Il fut engagé en qualité de répétiteur pour les enfants d’un fonctionnaire du cadre général des Trésoreries qui suivaient les cours par correspondance. Ce petit emploi lui rapportait un salaire journalier de six francs.
A ceux qui pourraient penser que cette rémunération était ridicule, je dirai que le pouvoir d’achat était tel qu’avec sa première paye Mamoud put s’acheter une pièce de drill (tissu) blanc et se faire coudre un costume ; il put aussi acheter une paire de chaussures, un casque, un livre de lecture, offrir des cadeaux à ses parents et, par-dessus tout, épargner une petite somme d’argent.
X. LA CASSURE
Pour pallier la pénurie de livres et d’ouvrages didactiques constatée au début de la Seconde Guerre mondiale, M. Fernand Collet, Professeur d’histoire et de géographie, assumant cumulativement les fonctions de Directeur de l’établissement, faisait transcrire ses cours sur un papier spécial avec une encre appropriée et réussissait, avec une photocopieuse de facture artisanale, à les multiplier au profit des élèves des deux dernières années. En raison de sa bonne écriture, c’est à Mamoud que fut confiée cette tâche qu’il accomplissait dans le bureau du Directeur, aux heures où il n’avait pas de cours et cela jusqu’à la fin de ses études primaires supérieures.
A la veille des dernières vacances, alors que le concours d’entrée à l’Ecole Normale William Ponty et les examens pour l’obtention du diplôme de sortie de l’EPS étaient passés, la catastrophe arriva. Il fut remis au Directeur une mallette prise sous le lit de Mamoud, contenant du papier pelure (une demi-rame environ) et une dizaine de feuilles de papier carbone. Interpellé, Mamoud s’expliqua :
-J’ai pris ces papiers dans l’armoire des fournitures, en accord avec mes camarades Joseph et Jonas. Nous avons, en effet, convenu de nous les partager lorsque les barrières de l’école seront définitivement franchies, en récompense des travaux exceptionnels que nous avons bénévolement accomplis, eux à l’économat en ce qui concerne l’entretien et l’intendance, moi au bureau du directeur pendant tout le temps que ces corvées ont duré. Nous avons consenti des sacrifices et des privations par rapport à nos camarades qui ont utilisé ce temps pour faire leurs devoirs, apprendre leurs leçons ou s’offrir quelques loisirs.
Au grand étonnement de Mamoud, ses deux complices interrogés nièrent. Mieux, leurs parents qui étaient de hauts fonctionnaires de l’Etat vinrent à leur secours. Mamoud, qui n’avait personne pour le défendre, paya seul son aveu.
Comment ?
Le diplôme de sortie de l’établissement qu’il réussit brillamment lui fut refusé. Un courrier fut dépêché à la Direction de l’Ecole Normale afin que ses copies fussent retirées du dossier des candidats.
Pour la plupart des observateurs, la sanction était trop lourde mais personne n’intervint pour son allègement, hormis la spectaculaire démarche de Son Excellence Zounon-Mèdjè, Chef Supérieur de Porto-Novo, démarche suscitée par la redoutable association « Eri Sanmi » dont faisait partie le père de Mamoud et qui resta malheureusement sans succès.
Mamoud termina ainsi dix années de bonnes études sans autre diplôme que le CEPE, mais avec un bagage intellectuel que personne ne pouvait lui arracher. L’événement le rendit si tristement populaire qu’il lui fût insupportable de travailler sur place. Les offres d’emploi ne manquaient pas. Il ne reçut aucune visite de sympathie de ses camarades qui n’arrêtaient pas d’organiser des surprises-parties pour fêter leurs succès avant que la plupart d’entre eux ne rejoignent Dakar.
Sa peine croissait au fil des jours. Il était dévoré par l’ambition de partir, mais partir où ?
XI. LA PORTE DE SORTIE
Mamoud en était là lorsqu’il apprit que le service de l’Intendance Militaire de Cotonou recherchait un secrétaire-comptable pour servir à l’annexe de l’Artillerie du Niger-Est à Zinder. Il enfourcha une bicyclette louée et se rendit à la source où l’information lui fut confirmée, avec les détails suivants : le recrutement se ferait par voie de concours, une vingtaine de candidats était enregistré parmi lesquels trois candidats de sa promotion, lieu, date et heure de présentation des candidats, etc etc.
Sa candidature ayant été agréée, Mamoud participa au concours. A l’annonce des résultats, il fut déclaré le meilleur et fut aussitôt invité à se présenter rapidement au bureau de l’Intendant pour obtenir sa feuille de déplacement et sa réquisition de transport afin de rejoindre son poste. Mamoud ne demandait pas mieux. Deux jours plus tard, il était en possession de ces documents.
Avant d’entreprendre ce long voyage, Mamoud réconforta son père en ces termes :
-Baba, je vais vous quitter pour quelques années. Je sais que vous avez beaucoup souffert pour moi, surtout ces derniers temps. Tâchez d’oublier cette épreuve. Je vous promets solennellement de continuer de dire toujours la vérité quoi qu’il m’en coûte et de redoubler d’efforts dans le travail. Je vous demande de prier sans cesse pour moi pour que tout se passe dans les meilleures conditions possibles. Je penserai toujours à vous, à maman et à toute la famille.
-Merci, Mamoud. Va ! Quelle que soit l’aventure et aussi loin que tu iras, nos pensées et nos prières de tous les instants t’accompagneront. Dieu, le Tout-Puissant, le Miséricordieux, lui qui est le maître des destins, t’aidera et te sauvera.
XII. LE VOYAGE
Voici le récit du long et pénible voyage de 2000 km environ effectué par voie ferrée sur la moitié du parcours dahoméen et par la route jusqu’à sa destination tel que Mamoud le raconta lui-même.

9 décembre 1940
Maisons rouges aux murs lézardés ! Vieilles masures menaçante ruine ! Coquettes villas fraîchement peintes ! Toits de paille, de tôle ou d’ardoise ! Rues de terre crevassées, bordées de trottoirs par endroits ! Je vous quitte pour un lointain pays en emportant vos nostalgies. Et vous, chers êtres familiers ! Ma mémoire et mon souvenir vous resteront toujours fidèles. C’est avec beaucoup d’amertume que je vous quitte.
Après une scolarité prometteuse, malheureusement interrompue, je m’en allais ailleurs entamer une nouvelle vie sans doute plus indépendante et plus douce.
Monté dans le train, abandonnant sur le quai la famille et les amis venus m’accompagner à la gare, mon émotion grandissait de plus en plus à l’écoute des conseils que me prodiguaient les uns et les autres et auxquels, à un moment donné, je ne répondais plus.
Inlassable, ma mère poursuivait ses prières et ses dernières recommandations lorsque tout à coup le sifflet du train déchira le vacarme étourdissant de la foule grouillante.
Le colosse s’ébranla de toute la force de ses essieux et s’éloigna lentement tandis qu’aux portières mouchoirs et mains parlaient un beau langage d’adieu.
Je vis la terre natale s’éloigner progressivement. Du pont, je jetai un dernier regard mélancolique sur le superbe panorama de la ville de Porto-Novo.
Adieu, dis-je, ville chérie ! Je reviendrai à toi un jour.
Après des arrêts plus ou moins longs à chaque gare, après avoir vu défiler d’immenses champs de maïs et de manioc, de vastes plantations de cocotiers, de verdoyants pâturages, nous arrivâmes à Cotonou, Cotonou la capitale économique avec son port, ses grandes maisons de commerce, ses rues sableuses et son phare, Cotonou, la ville populeuse aux jours multicolores et bruyants, aux nuits bercées par le grondement de la mer et le battement des vagues. Depuis l’aurore, la gare était noire d’hommes, de femmes et d’enfants qui se pressaient, hurlaient, se bousculaient pour descendre ou pour monter dans le train. Le chef de gare qui paraissait se régaler de ce spectacle siffla tout de même le départ à destination du septentrion.
Le monstre démarra, augmenta de vitesse puis fila enfin à vive allure. Assis sur une banquette, les yeux collés à la fenêtre, j’observais les changements paysagers qui s’opéraient nettement du sud au nord du pays. De temps en temps, échappés de la chaudière et emportés par le vent, de fins morceaux de charbon incandescents venaient gêner quelque peu mon humble observatoire. Les herbes et les arbres rivalisaient de vitesse avec nous. Les éperviers, habitués au bruit du train, planaient paisiblement, tandis que les oiseaux sauvages s’enfuyaient en poussant des cris rauques et craintifs.
Nous voici à Pahou, une étape importante du parcours ferroviaire, un petit hameau encadré de verdure. J’y retrouvai la même animation que précédemment, le même empressement, la même bousculade. A peine quelques minutes d’arrêt et le train redémarra. Il s’arrêta successivement à Allada, Kokoro et Tchaourou qui tour à tour présentèrent leur végétation luxuriante.
Déjà le soleil était au couchant. En se noyant à l’horizon, il laissait derrière lui des camaïeux de pourpres tandis que la nature revêtait progressivement un énorme manteau de tristesse.
Un grincement de freins. Un strident coup de sifflet : le train se mit à nouveau en branle et fila, dans la nuit devenue complètement noire. Les oiseaux nocturnes faisaient entendre un concert lugubre, mêlé d’effroi. Tout échappait à la vue. C’est dans cette profonde obscurité que nous accueillit Parakou, la principale ville du Nord. Elle est aussi le terminus de la voie ferrée. Nous passâmes le reste de la nuit à la belle étoile, une nuit quasiment blanche parce que nous étions constamment agacés et piqués par les moustiques.

10 décembre
Au lever du jour, tous les voyageurs étaient sur pied. Portés par des bras habiles, les bagages furent chargés sur un camion découvert qui devrait nous conduire au Niger. Mais nous ne partîmes pas tout de suite, sans savoir d’ailleurs pourquoi. Cette attente nous permit de nous rendre compte que, dans cette région, les levers comme les couchers du soleil avaient quelque chose de fantastique et de splendide.
Juchés sur les bagages, exposés aux intempéries, condamnés à rouler pendant plus d’un millier de kilomètres sur une route pleine de crevasses, d’ornières et d’ondulations, nous nous imaginions aisément que le reste du voyage serait rude et pénible. Il fallait s’accrocher solidement aux colis pour ne pas dégringoler aux secousses parfois violentes du véhicule. Cette condition inconfortable de voyage nous permit néanmoins de suivre les changements géographiques d’une région à l’autre. Quelques instants plus tard, nous fûmes recouverts d’une maligne poussière qui allongea nos sourcils et nous rendit méconnaissables. Elle n’épargnait rien ; elle s’infiltrait dans le nez, les oreilles, à l’intérieur des malles, des valises, sous les vêtements, partout. Le camion roulait toujours, à une allure régulière, déplaçant un vent qui nous fouettait et adoucissait une chaleur torride.
Au loin nous aperçûmes un village apparemment calme : Kandi. Ce n’étaient plus les mêmes populations, les mêmes us et coutumes. Des curieux accoururent de partout et ils patoisaient joyeusement. Nous profitâmes de ce court arrêt pour avaler notre déjeuner. Puis l’apprenti chauffeur fit sauter la cale et le camion repartit. Des hommes, debout dans les sillons, la houe sur l’épaule, des enfants à demi vêtus ou totalement nus, levaient la main gauche à la hauteur de la tête en signe de salut.
L’admirable paysage vert avait, depuis quelque temps, disparu. La sécheresse qui avait pris la relève s’accentuait peu à peu. Çà et là, on voyait de grands arbres dépourvus de feuilles, voire de branches. Avec l’harmattan dont c’était l’époque, le soleil brûlait tout et poursuivait chaque jour son œuvre dévastatrice. Il était au terme de sa course quotidienne lorsque les rougeurs du couchant versaient sur la terre une pâle lueur. Tout à l’heure, elles s’effaceraient et nous plongeraient dans le noir, dans la tristesse de la nuit. Le ciel était pourtant criblé d’étoiles. La musique affreuse des insectes emplissait l’atmosphère. Les phares du véhicule projetaient sur une centaine de mètres une vive lumière. Les douloureuses secousses nous arrachaient de brusques plaintes.
Soudain, une maison, puis deux, puis trois. Nous arrivâmes à Malanville, cette ville-frontière entre le Dahomey et le Niger où le bac nous attendait sur le fleuve très calme ce soir-là ; un jeune homme, comme s’il avait deviné ma pensée, s’approcha de moi :
-Monsieur, ne vous fiez pas, me dit-il, à cette tranquillité de la surface de l’eau. Le danger est au fond : un incroyable courant qui, dans son extrême violence, fait chavirer les barques. Des victimes, il y en a eu beaucoup.
Dès que le camion fut garé au beau milieu du bac et que les voyageurs l’eurent entouré, le petit bateau démarra. Dans son trajet qui ne durera qu’une heure, il décrira un énorme demi-cercle avant d’atteindre l’autre rive. Mesure de prudence ? Certainement par rapport au courant en question. Une traversée en ligne droite et qui ne durerait que quelques minutes pouvait être le pire des dangers.
L’autre rive, c’est Gaya, la toute première ville du Niger. Le Dahomey venait d’être parcouru du sud au nord. Ce changement de pays impliquait un changement de vie, un changement de types de maison, un changement d’habitudes, un changement environne-mental, bref un total changement. La nuit continuait de s’écouler lentement.
Depuis deux jours, nous n’avions pratiquement pas dormi. Nous n’en pouvions plus. La fatigue s’empara de nous. Malgré les cahots, nous somnolions lorsqu’un brusque coup de frein nous réveilla en sursaut. Nous arrivions à Dosso, en pays djerma 6 , carrefour des grandes artères menant au Dahomey au sud, à Zinder à l’est et à Niamey à l’ouest. Le véhicule se gara au campement administratif où je me contentai d’une piaule sans porte ni fenêtre pour le reste de la nuit. J’y dormis profondément sur une natte étendue sur un sol nu et irrégulier.

11 décembre
Epuisé, je n’entendis pas à l’aurore, les chants des coqs relayés de case en case, ni les appels à la prière du muezzin, ni les coups de pilon des ménagères préparant le couscous, ni la rumeur des ouvriers allant au travail, ni les cris des enfants s’amusant, jouant et se roulant dans le sable.
A mon réveil le soleil était déjà au quart de son trajet, le camion déchargé. Seules mes deux malles gisaient encore à terre. Je les portai aussitôt dans ma case de fortune.
Le cuisinier du campement, un sexagénaire de grande taille, sec, à la barbe et aux cheveux blancs, dans un français écorché, propre aux anciens combattants, m’adressa le premier la parole.
-De quel pays toi ti as veni mon petit ?
-Du Dahomey et je vais à Zinder.
Il se tut un instant comme pour faire appel à sa mémoire, puis répliqua :
-Oui, oui, du Dogomè ! Moi y a connais bien. Moi y a parti là-bas avant. Moi connais encore Cotonou, Blidah 7 , partout quand moi resté dans l’armée.
Il se mit à me raconter quelques épisodes des campagnes auxquelles il avait participé. Je ne comprenais pas grand-chose à son récit auquel je ne manifestais aucun intérêt, tiraillé que j’étais par une faim atroce. Mon cœur bondit de joie lorsque, concluant son monologue, il me demanda :
-Est-ce que ti y en as quelque chose pour casser la croûte ?
-Non ! Lui dis-je sans hésitation.
Il me fit signe de l’attendre.
Pourtant, j’avais des provisions de farine de manioc, de viande et de poisson frits. Mais la malle les contenant était tellement couvert de poussière que je n’avais aucune envie de l’ouvrir. Quelques minutes plus tard, le cuisinier m’apporta un gros morceau de pain de farine de mil et un bifteck chaud cuit à point que je dévorai sur le champ.
Ma faim calmée, je me rapprochai du cuisinier pour avoir des informations sur la poursuite de mon voyage.
-Demain, ti vas continuer. Le camion courrier va veni de Niamey s’il n’est pas tombé en panne. Tu en as le temps de faire promenade si tu veux. Personne ne toucher pas ton bagage.
Rassuré, j’entrepris une petite balade à travers la ville. A quelques mètres du campement, je fus atterré par un horrible spectacle. Quatre prisonniers, lourdement enchaînés deux à deux par les pieds et par le cou, exécutaient une corvée de puisage d’eau. Une grosse corde s’enroulait autour d’une énorme poulie à la montée de puisettes en cuir et se déroulait à leur descente dans le puits. Mon Dieu, m’interrogeai-je, qu’ont-ils fait pour mériter un traitement si inhumain ? Des criminels peut-être ?
Etait-ce pour les empêcher de prendre la fuite ? Pourtant ils étaient sous la vigilante surveillance de deux gardes-cercle armés, assis à quelques pas d’eux. Ce triste tableau me fit penser aux détenus de chez nous qui, quel que soit le mobile de leur condamnation, pouvaient bénéficier de permissions et pouvaient même continuer à faire des enfants tandis qu’ils purgeaient leurs peines.
Poursuivant ma promenade, j’empruntai une rue pleine de badauds qui conduisait au marché. Et quel marché ? Quelques dizaines de petits hangars coiffés de toits de paille, soutenus par des azaras 8 servaient d’abris aux marchands de denrées alimentaires et de pacotilles. Des colliers de brochettes piquées dans le sol grillaient doucement à la chaleur des bûches incandescentes qui chapeautaient des monticules de sable rappelant les dunes sahariennes. A côté, on voyait une espèce de charcuterie couverte devant laquelle les chiens et les charognards se disputaient les os jetés. Plus loin, j’assistai à un spectacle éblouissant. D’habiles cavaliers s’adonnaient à la démonstration de leur adresse et des prouesses de leurs chevaux. Tantôt, ils les faisaient avancer aux pas ou reculer sur les deux pattes de derrière. Tantôt, ils détalaient à toute vitesse, dans un tourbillon de poussière ; leurs boubous gonflés, ils faisaient claquer leur fouet sur la croupe, puis s’arrêtaient brusquement. Les chevaux leur obéissaient comme des démons soumis à leurs caprices.
Mon étonnement fut grand au cours de cette aventure de voir une multitude d’hommes, apparemment désœuvrés et peu soucieux de leur avenir, vivant au jour le jour, palabrer éperdument. Ma surprise aussi fut grande de voir l’accoutrement bizarre des femmes au nez et aux cheveux bardés de pièces d’argent, aux bras et aux pieds chargés d’imposants et superbes anneaux qui alourdissaient leur démarche tout en la rendant quelque peu disgracieuse.
Je passai la dernière tranche de la journée dans ma pièce à me reposer en prévision de l’insomnie qui résulterait du mauvais état de la longue route reliant Dosso à Zinder.
Ô crépuscule doux et berceur ! Ô nuit longue et froide !

12 décembre
Tout poussiéreux, le camion-courrier arriva avec l’aurore et fut déchargé du sac postal et des passagers arrivés à destination ou en transit pour le Dahomey. Nous embarquâmes et partîmes aussitôt.
La route déserte, s’étendait à perte de vue, traversée parfois à toute vitesse par une biche ou un lapin. Le manège des singes nous amusait. Ils cassaient des branches, sautaient d’un arbre à l’autre ou, suspendus par la queue, se balançaient, criaient et jacassaient.
Un spectacle vivant, un jeu permanent entre la brousse et les animaux nous divertirent jusqu’à notre arrivée à Dogondoutchi, la ville de lumière aux énormes pierres.

Après une brève halte, le voyage se poursuivit, monotone, dans l’ambiance de la sécheresse, du même paysage, tandis que le soleil progressait vers le couchant.
C’est par une belle nuit de pleine lune, au ciel constellé d’une myriade d’étoiles que nous entrâmes à Birni-konni où nous restâmes jusqu’au lendemain. Cette fois encore, comme à Parakou, nous la passâmes en plein air, à la merci des moustiques et de l’harmattan.

13 décembre
A l’aube, par plusieurs coups successifs de klaxon, le camion avertit le village de notre départ. Nous mîmes le cap sur Madaoua que nous atteignîmes quelques heures plus tard. C’est un hameau célèbre pour ses belles nattes aux formes, tailles et couleurs variées admirablement tressées par ses artisans. Sans trop savoir pourquoi et ce que j’en ferais exactement, je me précipitai comme tout le monde sur les vendeurs et m’en procurai deux de différentes dimensions. Le camion était devenu beau, paré de lots de nattes multicolores.
A l’idée que le lendemain nous arriverions à Zinder, un peu de courage me revint. Je m’abandonnai à certaines méditations. Je rêvais à ma carrière, au train de vie que je mènerais, à un tas de choses et de projets qui habitent généralement les jeunes débutants.
Dans cette espèce de rêverie, je ne me rendis pas compte de ce qui se passait jusqu’à notre arrivée à Maradi, l’un des plus importants centres commerciaux du pays. J’y rencontrai un compatriote du nom de James que je ne connaissais pas. Il m’emmena chez lui où je retrouvai l’odeur appétissante de la sauce à l’huile d’arachide et où je savourai pour la première fois la nourrissante pâte de mil. Un peu de riz au gras termina ce gueuleton. Il s’agissait d’un riz cultivé sur place, de couleur rougeâtre, légèrement plus gros que le riz importé. Et, comme boisson, nous avions une bouillie de mil légère au lait frais, sucrée. Tout au long du repas chacun raconta sa vie.
James avait quitté le Dahomey et s’était installé à Maradi en 1935, avec sa petite famille. Avec ses immenses champs d’arachide, ses boutiques et ses magasins, ses échanges commerciaux et son usine de fabrication d’huile, Maradi était sans conteste le poumon économique du Niger. De mon côté, j’informai mon interlocuteur des événements dont j’avais souvenance qui s’étaient produits chez nous depuis son absence et surtout du malheur qui m’avait contraint à écourter mes études et à me lancer dans la vie active.
-James, lui dis-je tout à coup, pouvez-vous me parler de la ville de Zinder et, de façon plus générale, du Niger ?
Au moment même où je lui posais cette question, sa femme qui s’était éclipsée un moment, réapparut :
-Vous devez être bien fatigué, Monsieur. Votre chambre est prête. Il vous reste du chemin à parcourir.
-Elle a raison, renchérit le mari. Un bon repos vous mettra d’aplomb pour la suite du voyage. Nous poursuivrons notre entretien demain si possible.
Je me fis conduire sagement dans ma chambre où, à peine couché, je ronflais de fatigue. Je dormis si profondément que James dut intervenir à deux reprises pour me réveiller le lendemain matin. Une brève toilette, un petit déjeuner sur le pouce, mille remerciements à mes hôtes et je rejoignis le camion-courrier qui prit aussitôt le départ comme si c’était moi qu’il attendait.
Maradi-Tessaoua fut parcouru sans encombre à cause de l’état relativement meilleur de la route. L’arrêt de Tessaoua ne dura que quelques minutes. Je ne sais quel enthousiasme m’envahissait à l’idée que j’allais enfin arriver à destination et en finir avec cette pérégrination. J’étais plus que jamais prêt à braver le vent sec qui faisait couler mes larmes, le soleil qui me brûlait de ses feux ardents, prêt à supporter la rigueur du climat sahélien qui caractérisait mon nouvel environnement.
Je nageais dans cette obsession lorsqu’un grand cri m’arracha soudain à ma torpeur : Kanya !
-Kanya ! répétai-je machinalement.
-Oui, Kanya, reprit une autre voix ; Kanya, précisa-t-elle, c’est le premier point d’eau. C’est aussi le camp militaire. C’est enfin Zinder.
En effet, j’aperçus au loin une terre rougeâtre que dominaient des paillotes. De proche en proche, cela se dessinait plus nettement.
Debout au bord de la route, une sentinelle gardait une barrière. A notre droite, à l’intérieur du camp, les tirailleurs vaquaient à leurs corvées habituelles. Le mot de passe « courrier » suffit pour que la voie nous soit ouverte. Nous arrivâmes à Zinder.
La terre changea de couleur. L’atmosphère était naturellement plus vivante. Une belle villa abritait le Bureau des Douanes. Toujours à droite, une vaste concession retint mon attention, avec ses véhicules de différents types alignés dans la cour : l’atelier automobile de l’annexe d’artillerie du Niger-Est. Puis, de part et d’autre, des bâtiments de modèle identique, aux murs gris sale servaient de bureaux au régiment des tirailleurs sénégalais des confins nigéro-tchadiens. Cet ensemble architectural était dominé par une maison à étage où logeait le Lieutenant-Colonel commandant cette unité. Plus loin, brisant cet amoncellement militaire, un bâtiment administratif montrait une façade attrayante : le Bureau des Postes Télégraphes et Téléphones où nous déchargeâmes le sac de courrier avant de plonger dans le vacarme du quartier indigène.
Auparavant, nous avions laissé à gauche des constructions de même style qui servaient de logements aux Officiers, Sous-Officiers et hommes de troupe et, à droite, l’imposante installation de « l’Etoile Cinéma » avec un écran géant qui la surplombait. Nous dépassâmes des épineux, rabougris, dégarnis de feuilles, qui végétaient, épars sur des espaces sablonneux. Le camion ralentit puis s’arrêta définitivement au garage de la Société Africaine des Transports Tropicaux (SATT).
Mes malles chargées sur la tête d’un porteur, je rencontrai peu de temps après mon compatriote qui me conduisit chez mon logeur.
Mes premières impressions furent décevantes : pays sec, sans eau, harmattan pénétrant, grands vents faisant tourbillonner sable et ordures, habitants apparemment sales, aucune distraction saine à part les séances cinématographiques.
Pourrais-je vraiment y vivre ? Pourtant, quelle joie immense de voir les compatriotes liés au même sort que soi ! Ils me harcelèrent de questions. Ils voulurent tout savoir du pays natal et je répondis de mon mieux à leurs questions pressantes.
DEUXIEME PARTIE LA VIE ACTIVE DE MAMOUD
(de 1941 à 1973)
I. LE SEJOUR NIGERIEN DE MAMOUD
Le séjour nigérien de Mamoud qui aura duré une décennie commença par la ville de Zinder située à l’est du pays et par une année particulièrement riche en événements.
A. 1941 : Année de tous les événements
Mamoud n’eut aucune difficulté à s’adapter à son nouvel environnement. Les problèmes les plus urgents furent facilement résolus. Une case en banco lui fut louée à proximité du logement de M. Bello, son compatriote, qui le prit également en pension.
Au service où l’attendait un contrat d’engagement, il n’était pas non plus tout à fait dépaysé en ce sens qu’au secrétariat quatre compatriotes à lui travaillaient. Il fut affecté à la comptabilité pour seconder le chef comptable, un Corse du nom de Jean Chiaverini, en instance de départ en congé.
A peine installé dans ses fonctions, Mamoud reçut d’un de ses camarades de promotion resté au pays, candidat malheureux au concours d’entrée à l’École William Ponty de Dakar d’une part, et au concours de son recrutement d’autre part, une lettre ainsi libellée :
« Cher Mamoud
J’espère que tu es bien arrivé à destination et que tu as pris service dans de bonnes conditions. Tu dois être surpris de me lire sans attendre ton courrier comme convenu. Je ne pouvais pas résister plus longtemps de te communiquer cette intéressante nouvelle qui te concerne.
Les épreuves du concours d’entrée à l’École Normale William Ponty de Dakar étaient déjà corrigées et le classement des élèves effectué avant que la Direction de l’École ne reçut la décision des autorités académiques dahoméennes lui intimant le retrait de ton dossier de la compétition. Selon les informations qui me sont parvenues, tu arrivas au classement le 2 ème de l’Afrique Occidentale française après un Sénégalais, c’est-à-dire le premier des candidats dahoméens.
Le Secrétaire Général de l’école, M. Ouezzjn Coulibaly était, paraît-il surpris de ne pas te voir arriver comme les autres car, précisa-t-il, à la suite des correspondances écbangées entre les deux établissements à ton sujet, le dossier de cette affaire devait être classé purement et simplement et tu devais être mis en route en même temps qu’eux. Furieux, il leur aurait dit :
« Ecrivez-lui rapidement et dites-lui que s ‘ il pouvait arriver à Dakar par ses propres moyens, je lui ferais intégrer l’école ».
Je ue peuse pas que tu aies reçu un tel message. Il est maintenant tard. C’est dommage. La nouvelle méritait néanmoins d’être portée à ta connaissance.
Bon courage et à bientôt de te lire.
J.A.G. 9 »
Cette lettre procura à Mamoud plus de tristesse que de joie, mais le motiva. Elle lui donna davantage de courage et de force pour faire résolument face à son destin.
Les qualités professionnelles de Mamoud furent très tôt remarquées par M. Chiaverini qui trouvait déjà en lui un élément susceptible d’assumer son intérim, en attendant que les autorités fédérales se décident enfin à envoyer son remplaçant. Depuis l’année dernière, M. Chiaverini devait prendre du repos et se rendre à Bastia.
L’émotion causée par la lettre de Jag passée, Mamoud répondit :
« Cher Jag
Sous le poids de l’émotion, je n’ai pu retenir mes larmes en te lisant. Je sais que j’avais donné le maximum à ce concours et que j’étais particulièrement satisfait de mon rendement. Ce sont les propos de M. Coulibaly qui m’ont bouleversé. J’y vois la banalisation des faits qui me sont reprochés et surtout l’extrême distorsion entre la faute et la sanction car dis-toi que les feuilles de papier chipées valent moins de 10 francs CFA.
Sans doute est-ce l’acte qui a été puni. Tout de même !
Je vais te surprendre en disant que j’ai pardonné aux deux camarades complices qui ont fait preuve d’irresponsabilité et manqué de courage.
Quant à mon voyage, je t’en ferai procbainement un récit exbaustif. Retiens pour le moment qu’il a été long et fatigant mais instructif. J’ai signé mon contrat de travail et je suis affecté au service de la comptabilité. je pense que tout ira bien.
Et toi, comment te débrouilles-tu ? Tu as certainement bien travaillé au concours de mon recrutement ; malheureusement le classement a joué en ta défaveur. Les jeunes de notre formation sont recbercbés sur le marché de l’emploi. Tu dois pouvoir te caser facilement. Ton statut de fils de Chef doit être à cet égard un atout supplémentaire.
Je te remercie sincèrement de m’avoir écrit.
Bonne chance, Bien à toi.
Mamoud. »
Toujours séduit par sa capacité de compréhension et d’adaptation, M. Chiaverini livra à Mamoud toutes les ficelles du métier, l’essentiel pour lui étant de se libérer et de partir à tout prix. Les circonstances lui donnèrent raison. Aux dernières nouvelles, Dakar fit savoir qu’il ne disposait toujours d’aucun comptable compétent et disponible à envoyer à Zinder. Dès qu’il le sut, M. Chiaverini proposa Mamoud pour le remplacer provisoirement.
-Vous pensez que le jeune Mamoud pourra se tirer d’affaire ? lui redemanda le Capitaine Pelletier.
-J’en suis persuadé. Mieux, il a préparé tout seul la dernière situation comptable envoyée à Dakar. Je n’y ai apporté que quelques légères retouches. Je vais vous dire, mon Capitaine, ce garçon a une culture générale au-dessus de la moyenne. De plus, il est servi par un don naturel dans le domaine comptable et quelle écriture ! En outre, il rédige très bien. Il ira loin ce petit. J’en suis certain. Vous pouvez lui faire confiance.
-Faites-le-moi appeler s’il vous plaît.
Mamoud à son arrivée :
-Mes respects, mon Capitaine.
-Mamoud ! M. Chiaverini doit se rendre en congé et nous ne sommes pas sûrs que son remplaçant arrive avant quelques mois. Il m’assure que vous pouvez faire son travail en attendant.
-J’en suis capable, mon Capitaine. Mettez-moi à l’épreuve ; je mettrai tout en œuvre pour ne pas vous décevoir.
-C’est ce que nous allons faire. Vous pouvez rejoindre votre place.
-Merci, mon Capitaine.
M. Chiaverini ne resta pas plus d’une semaine à son poste après cet entretien triangulaire. Avant de partir il s’ouvrit à Mamoud :
-Je ne compte pas revenir au Niger à l’issue de mon congé. Par les temps de guerre qui courent, je ne pense pas qu’on puisse trouver facilement un remplaçant. Tu risques donc d’assumer l’intérim pendant longtemps. Mais je te fais cette confidence : le Capitaine envisagerait sérieusement de réviser les conditions de ton engagement si tu réussissais. Je n’ai aucun doute au sujet de ton succès. Bonne chance, Mamoud.
Les états comptables des deux derniers mois n’ayant fait l’objet d’aucune observation de Dakar, le Capitaine Pelletier invita un matin Mamoud à venir dans son bureau.
-Je tiens à vous féliciter pour le travail normalement dévolu à un cadre supérieur à votre catégorie que vous faites si bien. Pour vous encourager, j’ai décidé qu’il vous soit payé le salaire correspondant au début de la grille des personnels contractuels expatriés.
B. La réhabilitation de Mamoud
A peine avait-il rejoint sa place qu’un garde-cercle lui apporta une note de l’Inspecteur de l’enseignement primaire du Niger-Est, M. Roehrig, lui demandant de prendre contact de toute urgence avec lui.
-Dites à Monsieur l’Inspecteur que j’irai le voir cet après-midi au sortir des services.
De quoi pouvait-il s’agir ? s’interrogeait Mamoud. Il n’en avait aucune idée. Il se rendit le moment venu au rendez-vous où il était attendu.
-Bonsoir, Monsieur l’Inspecteur.
-Bonsoir, jeune homme. Voyons ! Vous avez eu des ennuis chez vous au Dahomey, à la fin de l’année scolaire 1939-1940, ennuis qui motivèrent la confiscation de votre diplôme de l’École Primaire Supérieure Victor Ballot et votre radiation de la liste des élèves admis au concours d’entrée à l’École Normale de Dakar ? C’était si grave ? Dites-moi ce qui s’est passé exactement.
Mamoud le lui raconta brièvement.
-Parce que vous avez été un candidat particulièrement brillant audit concours, les autorités dakaroises n’obtempérèrent pas immédiatement à l’injonction dahoméenne. Elles prirent le temps de s’informer des conditions exactes dans lesquelles se produisit le larcin. Elles jugèrent trop sévère la sanction infligée car elle ne tenait aucun compte des circonstances atténuantes qui pourtant existaient bel et bien. Elles invitèrent en conséquence votre pays à classer purement et simplement le dossier, à vous restituer votre diplôme et à vous acheminer sur le Sénégal.

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