Des gens à part - Enquête à Creil, terminus de la banlieue

Des gens à part - Enquête à Creil, terminus de la banlieue

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Livres
219 pages

Description

Promesses électorales, investissements publics et politiques musclées ont déferlé sur Creil. Pourtant la ville demeure en proie au chômage, aux trafics, à la désindustrialisation et au communautarisme. La journaliste Floriane Louison a quadrillé cette ville pendant quatre ans et a mené enquêtes et interviews auprès de ses habitants pour comprendre leurs problèmes et leurs espoirs.


Elle a rencontré un syndicaliste qui lutte depuis quarante-cinq ans et a vu six mille emplois disparaître au cours de sa carrière, une mère célibataire qui vit en logement social et se démène pour travailler et éduquer ses enfants, une jeune femme convertie à l'islam qui a lancé son salon de beauté ou encore un médecin, le dernier de la ville, en passe de jeter l'éponge après une énième agression. À la recherche d'initiatives, elle a trouvé un jeune entrepreneur, garagiste dynamique et solidaire, un fondateur d'ONG qui se bat pour siéger à l'ONU ou encore une militante féministe, ceinture noire de karaté, qui défend le port du voile.


À l'heure où s'essoufflent les slogans de la diversité et de la politique de la ville, Floriane Louison nous éclaire sur les échecs de cette politique mais aussi sur les réussites construites au quotidien par les habitants de Creil.


Floriane Louison est journaliste. Après avoir collaboré à divers médias dont France Info et Rue 89, elle a couvert pendant quatre ans la ville de Creil pour Le Parisien. Des gens à part est son premier livre.


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Informations

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Ajouté le 28 septembre 2017
Nombre de lectures 7
EAN13 9782021367300
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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DES GENS À PART
FLORIANE LOUISON
DES GENS À PART Enquête à Creil, terminus de la banlieue
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd Romain-Rolland, Paris XIV
SBN 978‑2‑02‑136732‑4 I
© Éditions du Seuil, septembre 2017
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www.seuil.com
Introduction
La ville est indiquée à la sortie n° 8 de l’autoroute A1, à 50 kilomètres de Paris. Après le péage, vous traversez une forêt pendant un bon quart d’heure. Puis, il y a un rond‑ point. Et, c’est la dernière ligne droite, littéralement : une départementale rectiligne, au milieu des champs. Peu à peu, une petite masse bétonnée se dévoile : les quartiers popu‑ laires du Plateau, des immeubles rectangulaires alignés en bloc sur le même modèle. Encore quelques centaines de mètres et vous tombez sur le premier panneau publicitaire : « Osez Creil. 25 minutes de Paris en train. » La rue Robert‑Schuman descend vers le centre‑ville, bordée par quelques maisons en briques rouges, typiques des cités du nord de la France. Ensuite, c’est la rue de République,unbricàbracdeconstructionsmodernes.Certainsdisentquelecentrevilleestlà,maisriennestmoins sûr. Il pourrait bien se situer aussi vers la place du marché ou à côté de la gare. La route s’achève sur un pont, plutôt bucolique, qui traverse l’Oise. Au bout, encore un rond‑point. Celui‑ci déroute tous ceux qui arrivent à Creil pour la première fois. Il ne faut pas tourner autour, comme partout ailleurs en France. Il faut faire comme s’il n’existait pas et passer par‑dessus. C’est un rond‑point non giratoire. Personne n’a jamais bien compris le concept. À gauche,
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vous tombez sur la gare. La ville est raccordée à la capitale par le TER et le RER. C’est le dernier arrêt de la ligne D. Une incohérence de la RATP – réseau des transports pari‑ siens – puisque Creil n’est pas en région parisienne. La ville est dans les Hauts‑de‑France, l’ancienne Picardie. Mais elle n’est pas à une contradiction près. J’ai travaillé, ici, pour le journalLe Parisien, le quotidien local. Pour le reste de la région, c’estLe Courrier picard, mais pas à Creil. La plupart des communes voisines sont riches. Notamment Chantilly, à 8 kilomètres de distance, « la ville princière et capitale du cheval » d’Éric Woerth, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy. Creil, elle, n’a pas d’étendard à brandir et porte le fardeau d’une mauvaise réputation. Si quelqu’un en a entendu parler, c’est sûrement pour « l’affaire des foulards de Creil ». Une vieille histoire, en 1989, de trois gamines qui ont refusé d’enlever leur voile à l’école. Un autre coup de projecteur médiatique a été porté sur un braqueur local, Redoine Faïd, qui a eu l’idée, un jour, de faire la tournée des plateaux télé pour raconter sa vie de « caïd des cités ». « Ville du voile », « terre de grand banditisme » : C’est pour décoller les mauvaises étiquettes que la mai‑ rie a lancé la campagne « Osez Creil », placardée sur tous ses panneaux d’affichage. Une « ville jeune », scandent‑ils, une « ville verte », « une position géographique idéale », « une histoire industrielle » et « une diversité culturelle remarquable ». Une ville pauvre, aussi. Ouvrière. Bien que de moins en moins, à mesure que ses usines ferment. Pas vraiment picarde, pas vraiment banlieue de Paris non plus. Sans identité claire mais pas non plus sans âme. Pour ses habitants, « Creillois », cela veut dire quelque chose, sans précisément savoir quoi. Ils sont attachés à cette drôle de ville aux 70 nationalités, un peu « ghetto », un peu campagne.
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INTRODUCTION
Et pour moi, avec mon œil de journaliste, c’est un labora‑ toire des problématiques des périphéries oubliées de France. Lors de mon entretien d’embauche au siège duParisien, on m’avait prévenue : le plus dur, là‑bas, c’est de trouver des sujets. Dans l’une des villes les plus défavorisées de France, « il ne se passe pas grand‑chose ». D’emblée, se posait quand même cette question : pourquoi Creil était‑ elle si pauvre ? Pourquoi, ici, au terminus de la banlieue ?
Je suis arrivée à Creil en 2012 pour couvrir une actua‑ lité locale qui, en effet, ne submergeait pas la rédaction. J’ai donc écrit sur les canalisations qui fuyaient dans le quartierdelaCommanderie,lesnouvellesidéesdesassosdu Plateau, les éclats de voix des conseils municipaux, la justice ordinaire du tribunal correctionnel et, globalement, un quotidien qui ressemble à celui de n’importe quelle autre ville de France. Sauf de temps en temps. Une usine ferme, un vieux briscard fiché au grand banditisme tire à la Kalach au milieu de son quartier, Redoine Faïd s’échappe de prison et devient « l’ennemi public numéro 1 ». Les camérasdébarquentàCreiletpuissenvont.Moi,jeresteen cherchant à comprendre un peu mieux pourquoi des évé‑ nements, toujours assez emblématiques, viennent troubler son fleuve tranquille. L’avantage de faire du journalisme local dans une ville « où il ne se passe rien », c’est qu’on s’accroche à ses sujets, on les suit, on interroge et réinterroge, on fait des « avant, pendant, après ». Les ouvriers de l’usine qui a fermé, j’ai suivi leur histoire du début à la fin. « On pourrait en faire une série », a ironisé un des licenciés après le énième rebon‑ dissement. Celui qui a tiré à l’arme de guerre, je l’ai vu au café, je sais dans quelle voiture il roule, et quelles sont les rumeurs qui courent sur les raisons de son crime. Au
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final, il y avait largement de quoi faire un livre. Une lame de fond dans ces tranches de vie locale. Tout commence avec les usines et tout dégénère quand elles ferment. C’est l’histoire d’une casse industrielle et sociale. Ce qui est intéressant à Creil, c’est qu’elle est en cours, et dans une petite ville à huis clos, les conséquences sont lisibles. La chute s’est déroulée en moins de trente ans. L’espace d’une génération a suffi pour en faire un exemple d’une France qui se sent à l’écart. En janvier 2015, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, lors de ses vœux à la presse, a parlé d’« un apartheid territorial, social, ethnique en France ». Le mot a fait débat. Je me suis demandé si, à Creil, dans cette ville que j’observais depuis cinq ans, les habitants se sentaient « à part ». Au fil des interviews, ils m’ont parlé de relé‑ gation économique, sociale, raciale, religieuse. Dans un quartier en pleine rénovation urbaine, que dix ans de tra‑ vaux et des millions d’euros d’investissement de l’État venaient de désenclaver, une jeune fille m’a répondu que non, son quartier n’était plus « à part ». En revanche, elle, si, « comme arabe, comme musulmane. En fait, d’une manière ou d’une autre, on fait toujours de nous des gens à part ». Certains ne m’ont pas du tout parlé de ça. Ils ont réussi, ou tout simplement mené leur vie sans accroc, malgré les inégalités de départ. Et peut‑être sont‑ils, eux aussi, des « gens à part ».
J’ai terminé cette enquête en juin 2017, en tant que jour‑ naliste indépendante après avoir quittéLe Parisien dix mois auparavant. En cinq ans, des centaines d’habitants ont été interrogés. Tous ne pouvaient être cités ici. La part de subjectivité du journalisme est là. Jean‑Michel raconte la fermeture de Still, José, l’arrestation de son premier go‑fast,
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