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Du féminisme dans l'oeuvre de Michel Foucault

De
270 pages
"Le sexe, disait Foucault, ça s'administre, la sexualité, ça se subit ; quant à la sensualité, elle est chaque jour à inventer." L'auteur a voulu rouvrir le dossier, emprunter les chemins qu'il a tracés en 1976 en écrivant son Histoire de la sexualité, qui est l'histoire des discours sur la sexualité, eux-mêmes histoire des corps investis par le pouvoir.
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Danièle SastreDU FÉMINISME
dans l’œuvre
de Michel Foucault
À demain le bon sexe DU FÉMINISME
Essai
dans l’œuvre « À demain le bon sexe »… disait, non sans une pointe d’ironie, Michel
Foucault, au plus fort de la « révolution sexuelle », et l’on sentait que ce
n’était pas gagné. Qu’est-ce que le bon sexe ? de Michel Foucault
J’ai écrit ce livre en neuf mois… et toute une vie… Sans doute, pour moi,
une manière de réaliser une certaine façon qui fut mienne d’être femme :
je me revois, dans ma petite chambre mansardée, étudiante, tentant en vain À demain le bon sexe
de lire en son entier l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault…
Que savais-je de la sexualité, que pouvais-je recevoir de cet essai, que je
trouvais grandiose, lumineux et obscur ? Foucault, le seul des philosophes Essai
à parler de “ces choses-là”, était bien isolé. Il faudrait du temps pour
que ses écrits fassent leur route et du temps pour changer les mentalités.
Du temps aussi pour moi, pour pouvoir les entendre, qu’ils fassent écho en moi.
« Le sexe, disait Foucault, ça s’administre, la sexualité, ça se subit ;
quant à la sensualité, elle est chaque jour à inventer. »
J’ai voulu rouvrir le dossier, emprunter les chemins qu’il a tracés en
1976 en écrivant son Histoire de la sexualité, qui est l’histoire des discours
sur la sexualité, eux-mêmes histoire des corps investis par le pouvoir.
Danièle Sastre
Danièle Sastre, philosophe de formation, a publié, en 2011,
Cahiers de vie - Laurent Terzieff, (Gallimard) et, en 2013,
La réponse de l’oiseau (L’Harmattan). Elle tient un blog sur
la plateforme internet du Courrier international : « Belles
plumes », concernant le rapport de l’homme à l’animal en
sa dimension éthique, politique, scientique et littéraire.
Illustration de couverture : Vœux 2014, Jean-Pierre Chevalier
ISBN : 978-2-343-04763-8
27 €
f
DU FÉMINISME dans l’œuvre de Michel Foucault
Danièle Sastre
À demain le bon sexe

















Du féminisme dans l’œuvre
de Michel Foucault

À demain le bon sexe

















Danièle Sastre






























Du féminisme dans l’œuvre
de Michel Foucault

À demain le bon sexe















Essai

























































































Du même auteur



Cahiers de vie – Laurent Terzieff, Paris, Gallimard, 2011.

La réponse de l’oiseau, Paris, L’Harmattan, 2013.











































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04763-8
EAN : 9782343047638
Je courrais d’un bout du monde à l’autre chercher un bon an de tranquillité
plaisante et enjouée, moi qui n’ai d’autre fin que vivre et me réjouir. S’il y a
quelque personne, quelque bonne compagnie aux champs, en la ville, à qui
mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me soient bonnes, il n’est
que de siffler en paume, je leur irai fournir des essais en chair et en os.
Montaigne, Essais III (1588)

Bienheureux es-tu, Lecteur, si tu n’es pas d’un sexe qu’on ait interdit de tous
les biens, l’interdisant de la liberté, et encore interdit de toutes les vertus, lui
soustrayant le pouvoir, en la modération de l’usage duquel elles se forment ;
afin de lui constituer pour vertu la seule béatitude, ignorer et souffrir.
Marie de Gournay, Œuvres complètes (1595)
Avant-propos
Qu'importe qui parle, quelqu'un a dit qu'importe qui parle. - Samuel Beckett
Quand mon père est mort, mon mari à traversé toute la France pour me
rejoindre dans la maison de mes parents. Les obsèques ont eu lieu. J'étais
triste à en mourir. Mon père me laissait à la merci de cette femme
imprévisible et froide, ma mère, qui ne l'avait jamais compris ni n'avait
accepté leurs deux filles. Le soir, quand nous nous sommes couchés dans ma
chambre de jeune fille, Rémy a voulu que nous fassions l'amour. Je ne sais
pas pourquoi. Je lui ai dit "tu crois vraiment que j'ai la tête à ça?". Il a eu l'air
étonné. Et j'ai pensé que depuis tout ce temps que nous vivions ensemble, je
ne le connaissais pas et qu'il ne me connaissait pas non plus. Nous étions
deux étrangers. Ce qu'il m'aurait fallu, si tant est qu'il me fallait quelque
chose dans ces circonstances, c'eût été qu'il me prenne dans ses bras sans
rien dire, car il n'y avait rien à dire, et que nous finissions par nous endormir
comme deux orphelins qui savent seulement qu'il ne leur reste plus qu'une
chose : être deux, avoir la force que donne le fait d'être deux. Ma mère, en
pleine crise, surtout depuis que ma sœur avait annoncé son départ prochain
pour les États-Unis, allait, j'en étais sûre, se défouler sur moi. Elle me
piétine. Elle est délicieuse, charmante, attentive avec les autres, et
irrespectueuse et écrasante avec son aînée... Ma mère est très virile. Mon
père va me manquer, il me manque déjà, et je n'aurai plus personne pour
m'aider dans le quotidien. C'est dur d'être orpheline.
Rémy, lui, n'était pas orphelin, il avait encore ses deux parents. Il ne savait
pas ce que ça fait. Ne pouvait pas savoir. Il avait dû imaginer l'espace d'un
instant que maintenant que son père à elle n'était plus là, il aurait plus de
place, ou alors qu'il y avait une place à prendre, que son épouse était
devenue enfin une vraie femme, une femme toujours prête et toujours là
pour son mari. À jamais disponible pour lui. Et pour les enfants. Mais ils
passaient quand même en second. Une femme capable de reproduire le
comportement des femmes depuis des lustres : servir son homme. Ne plus
penser à rien d'autre que s'acquitter de cette belle et noble tâche. Il n'avait
pas daigné réfléchir sur le refus qu'elle venait de lui opposer dans l'instant,
curieusement ne l'avait pas du tout compris, s'en était trouvé comme étonné,
s'était dit bon, on verra, j'ai tenté ma chance, ce sera pour la prochaine fois et
une fois de plus néanmoins, il s'était senti frustré. Madame Non était encore
là dans la petite fille qui pleurait silencieusement son père, et ce n'était pas
9 de si tôt qu'elle s'absenterait. Il avait tenté sa chance car il ne savait pas quoi
faire d'autre aux femmes que l'amour - les "honorer" comme il disait pour
faire bien, les "baiser" comme elle, elle pensait, plus prosaïquement. Mais il
n'aimait pas les mots grossiers. Il préférait sans doute se dire qu'il avait
essayé de la rejoindre par ce moyen-là dans son chagrin, ou un truc comme
ça. Parce qu'il ne savait pas trop parler ni trouver les mots. Baiser, l'acte,
c'était assez simple. Quel plaisir cherchait-il à obtenir en de pareils
moments ? Il ne le savait pas lui-même. En compulsif de la vie domestique
(c'était lui dans le couple qui jouait ce rôle-là), il ne pouvait s'empêcher de
faire pression et, faisant de chaque moment un temps coupé du reste, de
montrer son impatience à plier l'autre. Il avait un tel comportement
victimaire qu'il se persuadait assez facilement que son plaisir à lui comptait
peu, que c'était celui qu'il procurait à sa partenaire qui passait avant tout
autre chose et qui lui donnait, à lui, force et raison de vivre. Mais quand on
lui refusait, même momentanément, d'exprimer ce qu'il voyait comme son
désir de faire du bien à l'autre, une "bonne action" en quelque sorte, il sentait
en lui naître une sorte de colère, un sentiment d'impuissance provoquant en
lui une sorte d’agressivité qui lui faisait considérer avec véhémence les
femmes en général, mais avant tout la sienne : "Mais qu'est-ce qu'elles
veulent à la fin ?"
À quel besoin, si l'on voulait se poser la question en termes de besoins,
cherchait-il à cet instant à répondre en y mettant fin par la satisfaction, même
si, de satisfaction (encore moins de plaisir), ce jour-là et dans ces conditions,
il n'y avait guère de chances qu'il y eût ? Comment pouvait-il penser ainsi
pouvoir se rapprocher de sa femme ? Se mettre à imaginer que c'était de cela
dont elle avait besoin, ou envie quelque part, même si, comme d'habitude,
elle ne pouvait ni le reconnaître, ni l'admettre. Il croyait la connaître- il en
était sûr ! - et cherchait seulement à la comprendre en tant qu'objet de son
désir indéfinissable qu'il voulait à tout prix similaire au sien, ou du moins lui
correspondant. "Faire l'amour tous les jours", ce n'étaient que des mots, des
mots qu'il aimait prononcer, la chose de son fantasme masculin qu'il avait
bien l'intention - il en avait le droit - de réclamer si elle ne la lui donnait pas
spontanément. Si elle l'avait exaucé, ce fantasme - mais c'était impossible -
la zone d'ombre du désir, la part du manque, lui aurait sans doute
probablement fait défaut. N’empêche, qu’elle le prive par son refus de la
nécessaire évacuation du trop plein de sa semence d’homme jeune et, se
pensait-il, fougueux, le rendait bourru souvent et découragé, sans plus de
raison. Il préférait alors se dire platement, et le lui signifier à toutes
occasions (c'était un mensonge qui n'engageait à rien), qu'il était toujours
prêt et disposé (mais seulement pour ça) à baiser. Il aimait mettre en avant
cette disponibilité fictive qui lui donnait le beau rôle et face à laquelle par
ses refus, elle se plaçait en position de piètre interprète sur la scène du
théâtre amoureux. Aucun empêchement momentané pour lui n'avait de sens :
10 ni les règles, ni la grippe, ni un souci familial - pas même un deuil - ou une
contrariété de n'importe quel type qui aurait pu faire se tapir dans l'ombre le
désir, le mettre en veilleuse. Pour lui, baiser était le facteur anti-stress le plus
efficace ; il ne pouvait (ni ne voulait) imaginer qu'il en soit autrement pour
elle. Ne proposait que ce remède-là, en toutes circonstances et contre toute
difficulté. Il était rendu sourd à toute autre requête ou attente par un désir
entêté auquel avec le temps, sans vouloir y renoncer ou en changer l'objet, il
était devenu plus esclave que maître.
Des raisons impérieuses de devoir au masculin - une sorte d'obligation
suprême - le commandaient, et la femme (sa femme, car il n'en avait pas
d'autres) devait aussi se soumettre à ce diktat. Cette contrainte supérieure
barrait en lui la route au plaisir. Le plus souvent, il ratait la rencontre pour
avoir le plaisir et n'avait pas le plaisir pour avoir raté la rencontre. Cela
remontait à loin ce trou profond qui s'était creusé entre eux. L'absence de
langage commun, le silence même au sein duquel elle se retranchait,
garantissaient sa distance, sa différence et son exclusion. Combien de fois,
seul, avait-il laissé son imagination s'en aller sur des rives malsaines peu
valorisantes pour les femmes et combien de fois elle l’avait fait abruptement
revenir à la réalité ? Où était son désir à elle ? Se cachait-il ? Le plus souvent
il faisait l'absent, ne se manifestait guère que par un impressionnant
mutisme, une absence apparente d'inquiétude, et surgissait brusquement,
comme masqué sous les traits d'un désir de quelqu'un d'autre, qui n'était pas
elle. Puis il disparaissait à nouveau, comme pour toujours, certain de n'avoir
pas été vu et d'avoir berné l'homme, chasseur stupide qui suit des yeux un
animal grossier et bruyant tandis que lui, invisible et fluide dans l'air,
mobile, reste méconnu et pourtant présent de manière fugace, posant de
façon continue la question de son existence et de sa réalité. Quel animal
logeait sa femme dans le plus grand des secrets ? Quelle était cette force qui
le plus souvent la réduisait au silence et le faisait passer, lui, pour un mâle
épais et vulgaire ?
Son père, quand il l’avait rencontré, à peine quelques années plus tôt, car
Lauren avait mis du temps à le lui présenter, lui avait fait peur. Est-ce qu'elle
ne lui ressemblait pas ? Est-ce qu'on pratique l'excision sans s'en
apercevoir ? Ou bien était-ce lui-même pensant à ces choses-là qui était fou,
irréaliste et prétentieux ? Il en voulait à tout le monde, pour tout - et
particulièrement à elle. Elle et son sommeil l'énervaient comme symbole
d'un non-désir, d'une non-anxiété, d'une non-recherche. Pourtant si elle était
angoissée, c'était bien pire. Autrefois, il trouvait ses crises arbitraires et
brutales. À présent, elle n'avait plus d'angoisses mais elle semblait lui
reprocher d’avoir toujours à payer de sa personne, à diminuer pour que les
enfants grandissent. C'était pourtant son œuvre à elle. Il s'était comme effacé
devant ce choix de vie, avoir des enfants, qui était aussi le sien et dont il se
félicitait. C'était elle qui avait décidé que les choses se passeraient ainsi. Il y
11 avait chez elle comme une part de fuite, comme dans toute création, une
gourmandise, une frénésie à réussir ce que l'on sent bien savoir faire, et ce
faisant éviter le reste, ingrat, à quoi l'on n'est pas formé. Pourtant, les
enfants, c'est ce qu'il y a de plus difficile, et question ingratitude, elle
pourrait bien être servie !
Rémy demeurait dans l'attente d'une jouissance qui, les dépassant tous
deux, les mettant hors d'eux, lui semblait pouvoir émerger de l'être ensemble
de la femme et de l'homme, dans un mouvement irrépressible, même si,
parfois, se situant à l'intérieur d'une saine violence. Il était incapable de
considérer qu'il s'agissait d'un homme et d'une femme, singuliers et non
complémentaires (sa position, son positionnement, n'était pas neutre), pas
plus que de mesurer que la béance attendue de leurs différences radicales
n'était en aucune façon abîme de jouissance promise mais au contraire ne
pouvait que s'élargir et s'aggraver en s'approfondissant, possiblement jusqu'à
la rupture.
Le plus souvent, le plaisir, pour lui comme pour elle, avait fini par ne plus
être au rendez-vous. Des orgasmes mécaniques, rapides et distraits - comme
exaspérés. Et il n'y avait plus que lui à ne pas vouloir l'entendre, ni
l’admettre. Une fois de plus, ce soir-là, il avait tenté sa chance, un peu par
manque d'imagination, un peu par goût de la provocation et d'une certaine
(petite) prise de risque. Elle ne l'avait pas envoyé dinguer, n'en avait pas la
force, mais l'avait rejeté avec une sorte de rage sourde qu'il n'avait pas
souhaité trop clairement percevoir.
Lauren lui avait tourné le dos fixant le papier peint de sa chambre de jeune
fille, se souvenant des rêves dans lesquels elle se laissait glisser autrefois en
en contemplant le dessin, les rêves d'une vie où elle ne serait plus jamais
seule, quand elle aurait enfin rencontré celui qui quelque part l'attendait, la
rêvait lui aussi dans sa propre chambre d'adolescent. J'ai trente ans, se
disaitelle. Cela fait plus de dix années que je fais l'amour sans interruption de plus
de quinze jours à raison d'au moins deux fois par semaine, avec au compteur
plusieurs dizaines de partenaires, mais plus qu'un seul ces dix dernières
années, et je ne sais toujours pas en quoi ça consiste, à quoi ça sert et
pourquoi, tous, plus ou moins, nous faisons la même chose. Elle s'étonnait
elle-même un soir pareil d'avoir de telles pensées - premier soir du grand
Deuil - cela ne l'amusait pas ni ne la distrayait de sa situation actuelle mais
au moins lui évitait de voir tourner dans sa tête toutes les questions qui
dansaient autour du vide immense causé par la perte.
Le sexe mis en équations, réduits en chiffres : si les Français font l'amour
deux fois par semaine jusqu'à quarante cinq ans, suis-je bien dans la
norme ?... lui paraissait moins menaçant que l'idée que le couple, qui sait
même l'Amour, ne tient qu'à cette seule vertu de baiser régulièrement, de
manière mécanique, conjugale et obligée. Qu'il n'y eut pas d'autres repères
12 que ce rapprochement des corps pour statuer sur l'amour, décider s'il est
vivant ou pas, s'il existe ou non, ou bien s'il n'a de forme que celle qui lui est
donnée par la mécanique des corps qui se palpent, se sentent et s'emboîtent,
l'inquiétait étrangement plus que la possibilité de l'austérité, l'abstinence, la
solitude (ou la misère) sexuelle et pour tout dire l'absence même de
partenaire. De savoir que 10,8% des femmes et 6,6% des hommes n'ont pas
fait l'amour depuis un an, selon une enquête réalisée en 2006, lui paraissait
finalement un assez faible pourcentage quand d'autres auraient dit "c'est
beaucoup !", et elle se demandait si ceux qui déclaraient une plus grande
fréquence disaient bien la vérité. En quoi le "faire" est important et comment
calcule-t-on dans ces sondages ce qui relève de l'acte d'amour (s'il existe !) et
d'autres pratiques sexuelles? Si on va par là, elle aurait elle-même fait
énormément l'amour dans sa courte vie !
Si seulement elle pouvait parler de tout cela avec Rémy, au lieu de le sentir
dans son dos, renfrogné, chercher le sommeil pour s'absenter d'elle
brutalement... puisqu'elle n'avait pas voulu "faire l'amour" !... Mais parler
des choses du sexe voudrait dire adopter une sorte de détachement à l'égard
du couple, un recul qui viendrait rompre le mécanisme conjugal et
introduirait incertitude et risque de discontinuité. Et Rémy n'était pas du tout
disposé à en passer par là. Chaque "point de vue" en la matière aurait traduit
l'orientation intime séparée des deux membres du couple mais surtout aurait
pu influer sur la dynamique elle-même de l’alliance. Palabrer en plaisantant
sur l'acte sexuel du moment, celui qui venait de se produire, à la rigueur il
voulait bien (tu as bien joui ? pourquoi tu ne le dis jamais ? Pourquoi tu
n'acceptes jamais de l'avouer ?). Mais discuter sérieusement sur l'activité
sexuelle et surtout l'échange entre eux pendant celle-ci, et dans leur vie en
général, cela, il n'en était pas question ! Il préférait s'en tenir définitivement
au droit mutuel au sein du couple marié de chaque conjoint (mais surtout
l'homme) au corps de l'autre.
Elle poursuivrait seule ses pérégrinations mentales tout à la fois intimes et
sociologiques qui la distrayaient. Les mâles français sont ainsi faits (et
élevés) à être réticents pour évoquer précisément leur activité sexuelle. On
ne peut pas réveiller leur mémoire amoureuse. Et dans le cas de son mari,
elle le savait, réactiver celle-ci aurait créé entre eux un déséquilibre
insupportable pour lui. Dans la logique conjugale où il s'était installé, mettre
toutes les expériences sexuelles sur le même plan serait pour lui inacceptable
et intolérable.
Ce n'est pas non plus grâce et au cours d'une enquête réalisée sous l'égide
du Ministère de la Santé qu'il faut s'attendre à ce que se produisent des
moments de vérité. Il se peut que les personnes "sondées" soient de bonne
volonté (ou de bonne foi), mais plus encore que sur des intentions de vote ou
des opinions concernant la politique ou la société dans son ensemble,
13 aborder pour une recherche la question de son activité ou non activité
sexuelle, sa fréquence ou ses modalités, ne peut que passer par une vision
des choses contrainte, conditionnée et comme pliée à un ensemble de normes
et de codes narratifs à l'intérieur desquels on se figure et configure soi-même
pour une mise en scène glorifiante, plate ou désespérante, mais jamais neutre
ni totalement désinvestie - désinvestissement qui, tout chercheur ou
"enquêteur" devrait être en mesure de le souhaiter pourtant, ouvrirait la porte
à une richesse d'informations complexes et variées, sur différents niveaux et
registres. Plutôt que de missionner un enquêteur de l'Insee, se disait Lauren,
pour qu'il prenne contact avec moi afin de me faire parler d'amour après que
mon adresse comme 15999 autres ait été tirée au sort à partir des données du
plus récent recensement, et dans le seul but de me faire "participer" à une
enquête sociologique menée par l'Ined, qu'on vienne dans mon lit, dans mon
foyer, au quotidien, pour constater que tout ce qu'on pense soi-même sur son
couple, ce qu'on en dit, ce que les partenaires se disent et s'avouent chacun à
eux-mêmes, est faux ! Quel sens a le couple en 2014 ? De qui tombe-t-on
amoureux ? Où se rencontre-t-on ? La sociologie a bien des prétentions (et
de la matière grise et des sous à perdre...) à vouloir retracer l'évolution du
couple sur tout un siècle et se lancer à faire remplir 16000 questionnaires...
Dans son lien au pouvoir, le discours sur le sexe passe par l'aveu, un aveu
qui vient "d'en bas", dit Michel Foucault au début de L'Histoire de la
sexualité, d'en bas comme parole requise, obligée, faisant sauter sous la
contrainte, toute retenue aussi bien que tout oubli. Le secret dont on
l'entoure, cet aveu, n'est pas lié au prix élevé de ce qu'il a à dire, mais "à son
obscure familiarité et à sa bassesse générale". Sa vérité n'est garantie que par
le lien entre celui qui parle et ce dont il parle. Mais l'instance de domination
n'est pas du côté de celui qui parle puisqu'il est contraint de le faire, mais du
côté de celui qui écoute et se tait, "non pas du côté de celui qui sait et fait
réponse, mais du côté de celui qui interroge et n'est pas censé savoir" ;
discours de vérité, dit enfin Foucault, qui "prend effet, non pas dans celui qui
le reçoit, mais dans celui auquel on l'arrache". Car "nous appartenons à une
société qui a ordonné, non dans la transmission du secret, mais autour de la
1lente montée de la confidence, le difficile savoir du sexe."
Quand il est question de réfléchir sur le sexe, il ne peut s'agir que de
tourner autour de la notion de sexualité, celle-ci étant historiquement,
géographiquement, culturellement et idéologiquement établie, organisée à
l'intérieur du et des pouvoirs qui la supportent et la constituent au sein de
milieux sociaux divers. Il ne s'agit pas seulement de dire ce qui a été fait -
l'acte sexuel - ni même comment il a été fait et à quelle fréquence, mais par
l'aveu ("matrice du discours sur le sexe"), la confession (pénitence

1 Scientia sexualis, La volonté de savoir, (VS) p.85.
14 chrétienne), la confidence (pédagogie du XVIIIe et médecine du XIXe) ou
l'enquête (sa diffusion sociologique du XXe), de rendre compte des pensées
qui l'ont doublé, des obsessions qui l'accompagnent, des images, des désirs
2des "modulations et de la qualité du plaisir qui l'habitent". Le sexe qui parle,
qu'on surprend, qu'on interroge et qui, contraint et volubile à la fois, répond
intarissablement, tel est un des emblèmes de notre société, nous dit
3Foucault.
Le doux euphémisme du "faire l'amour", pensait Lauren tournant
ostensiblement le dos à son Rémy, alors que ce qu'il voulait ou tentait
d'avoir, elle n'était pas dupe, c'était du sexe et ce n'était pas "que" du sexe,
elle se gardait bien de mépriser le sexe par rapport au "faire" de l'amour...
Pour elle, c'était rigoureusement la même chose, mais elle aurait voulu que
les mots soient précis et justes, ne présentent pas l'acte pour ce qu'il n'est pas.
Plutôt que de lui faire la cour, (ils étaient mariés sans doute depuis trop
d'années pour cela) ou simplement d'être aimable dans la journée, il se
contentait, quand l'envie lui prenait au lit la nuit, tard le soir ou tôt le matin,
d'appuyer son sexe en érection dans le bas de ses reins, comme pour dire par
ce signe muet qu'il était disposé à... Un peu, réalisait soudainement Lauren,
et comme elle l'avait lu quelque part, à la manière de l'éléphant mâle qui
poursuit une jeune femelle effrayée lors de sa première période de chaleur et
l'ayant rattrapée l'avertit que son heure est venue et qu'il va la saillir, en
posant sa trompe sur son dos, la faisant alors s'immobiliser. La femelle
comprend…
Elle souriait dans la pénombre de la chambre à l'évocation intempestive de
cette image animalière. Et pourtant, ce n'était pas si drôle, combien de fois
sentant cette demande silencieuse, réclamation organique appliquée contre
son dos, n'avait-elle pas senti en elle comme une révolte, muette aussi, la
traverser jusqu'à l'os ?
Plus que jamais cette nuit-là, les choses lui paraissaient confuses,
inexprimables et en même temps une fine lueur apparaissait sous la porte du
couloir de la mort. Elle était prête, lui semblait-il, à trouver une force, la
force de fuir peut-être. Il lui faudrait la rechercher activement. La mort de
son père lui en donnait l'occasion mais il fallait aussi qu'elle en ait le
courage, celui-ci découlant rarement de l'occasion qui se présente à vous,
contrairement à ce que l'on pense. Il fallait qu'elle se laisse fuir, ce qui n'était
pas gagné. Sans doute la maladresse étrange de son mari ce soir (pauvre
mari !) y contribuerait, l'y aiderait en tout cas, elle pouvait l'espérer, mais
cela ne suffirait pas. C'est en elle et en elle seule qu'elle trouverait les
moyens (il n'y en aurait pas qu'un seul) de se défaire des oripeaux la

2 VS, p.85.
3 VS p.101.
15 constituant pour se déconstituer, en gardant à l'œil l'interstice de lumière par
lequel fuir et se reconstituer.
Allait-elle pouvoir enfin vivre et organiser sa propre vie ?
Elle anticipait déjà les difficultés à venir tant ce que l'on est ou croit être
résiste à se laisser dissoudre. C'était elle-même qu'elle remettait en cause,
pas son mari, mais elle-même comme épouse (comment se faisait-il qu'au
èmeXXI siècle, ces mots, mari-épouse, puissent encore exister ?). Et
puisqu'elle se sentait peu à peu devenir "femme de" qui veut transformer en
elle quelque chose, il y aurait des dégâts collatéraux dont son "homme de"
ne sortirait pas indemne. Plutôt qu'un projet, il y avait la nécessité et
l'occasion toute trouvée (à ne pas laisser passer !) de mettre en place des
stratégies. Ce qu'elle avait été depuis dix ans, le statut qu'on lui avait soufflé
de prendre, ou qu'elle-même s'était donné, n'était en réalité qu'une position
passagère. Pour la première fois elle envisageait réellement, et en prenait
acte, la forme de la difficulté persistante qu'elle éprouvait depuis des
années : au sein du couple, la sexualité n'exprimait pas que cohésion et
tendresse. Il y avait aussi en œuvre - pas à tout moment de la vie ni en tout
rapport sexuel - une réelle violence qui ne disait pas son nom et avançait
masquée, faisant comme si la violence ne devait jamais se manifester qu'en
dehors de la sphère conjugale.
On oublie toujours - on n'en tient pas compte - la dimension du temps, en
toutes choses. Se pouvait-il que le couple dure et qu'elle dure dans le couple
si plus personne n'avait la pensée de ce couple, n'était présent pour le tenir à
bout de bras ? S'il était simplement quelque chose d'établi, dont on ne
protégeait plus ni ne défendait l'existence ? Et quel intérêt y avait-il à ce que
le couple dure, autre que la sécurité - un semblant tout du moins de sécurité -
l'aspect matériel, pour ainsi dire financier de la chose ?
Elle ne voulait plus de ce désir organisé, ni triste, ni gai, chacun étant
devenu la chose de l'autre, dans lequel l'habitude, la gestion, la satiété
semblaient vouloir donner une durée à l'intensité (qui n'existait plus) d'une
vie d'amants (qu'ils n'étaient plus). Certains trichent, font semblant, jouent le
jeu jusqu'au bout, ou le plus longtemps possible. D'autres étouffent. Telle est
la fonction de l'ordre social : châtrer ceux qui s'aiment en les condamnant à
faire semblant de s'aimer quand ils ne s'aiment plus. Soudés à vie. Enchaînés
par cela même qui les sépare : intérêts, famille, lassitude. La solitude à deux
où chacun isole l'autre - férocement - des autres. Toutes ces pensées
dispersées, loin de préciser le lieu où elle devait tâcher de se rendre,
esquivait l'entrée de tout chemin à prendre aussi bien que la route sur
laquelle elle sentait confusément devoir s'engager. Ce qu'elle savait, c'est
qu'il y avait un risque à ne pas sous-estimer : celui du refroidissement de leur
relation, et ce risque-là, elle était prête à le prendre, elle ne pouvait faire
autrement que le prendre.
16 L'évènement ce soir-là n'était pas tant pour elle la mort toute récente de
son père qui était vieux et malade depuis longtemps, mais plutôt le fait que
pour la première fois lui avait paru totalement inadaptée et saugrenue la
volonté de l'homme avec lequel elle vivait de lui proposer du sexe en lieu et
place d'autre chose... mais elle ne savait pas quoi. Parce qu'elle avait recueilli
et dit pour elle cet évènement de la non-concordance avec celui qu'elle se
figurait jusqu'alors être son autre moi, et même si ce n'était que pour
ellemême (il n'y avait eu ni dispute ni accrochage ou explication), le dit
évènement, représentant un simple fait aux conséquences et résultats
aléatoires, survivrait longtemps en elle, non seulement dans son souvenir
mais dans ses agissements et pensées à venir.
Si tout ce qu'elle faisait et vivait était vide de sujet, elle se passerait du
sujet qu'elle avait un temps cru être, en acceptant la béance qui jusqu'alors
lui avait été invisible. Elle allait faire l'expérience du dehors, dehors
d'ellemême et extériorité aux autres, puisque tel était ce qu'on n'attendait pas
d'elle, ce à quoi personne ne pouvait s'attendre de sa part.
Elle allait mettre en place en les élaborant des petites techniques pour non
pas redevenir quelqu'un mais pouvoir se passer des ajustements et
compromis perpétuels nécessaires à la vie avec les autres. Elle ne pouvait
plus se contenter de négocier en permanence avec l'autre et avec elle-même,
refoulant toute une partie de sa personnalité pour se mouler dans ce qu'elle
percevait comme les idéaux dominants. Elle allait chercher d'autres normes,
qui lui conviendraient mieux. Ce ne serait pas affaire simple. On verrait
bien. Elle entrevoyait une forme d'indiscipline contre l'assignation à
demeurer toujours la même.
Avant de s'endormir elle se prit à rêver quand même qu'un jour les femmes
et les hommes continueraient de s'aimer, d'avoir des enfants ensemble - mais
ne vivraient plus ensemble. Son rêve, tel qu'elle le voyait à présent, une
barque échouée sur la rive, ne devait pas sombrer. Il avait la coque dure. Elle
préférait y croire encore, envers et contre tout, et faisait partie de ces jeunes
femmes qui trouvent les femmes fortes et courageuses, bien plus que les
hommes, et le leur disent, en constatant que tout comme elle, elles sont
déçues par leurs hommes, et qu'il n'y a à cela comme horizon que l'espoir
d'amitiés tissées entre filles, dans la peine et la difficulté. Elle ne voyait plus
son rôle comme étant celui, afin d'assurer la continuité du couple, de se
mettre au service de l'homme. Elle chercherait la voie - une des voies - qui
lui permettrait de faire ce qui lui plaît sans craindre en retour la "punition"
ou les représailles, sous la forme d'une privation de sentiments et
comportements affectueux (qui d'ailleurs tardaient de plus en plus à se
manifester à son égard chez Rémy, se faisaient de plus en plus rares ; mais
c'était là quelque chose de tout à fait réciproque et comme inévitable). Seule
l’amitié qui existait entre eux peut-être serait assez forte pour passer d'un
17 fonctionnement conjugal à composante sexuelle importante mais écrasant, à
un mode plus égalitaire comme on en trouve chez les couples homosexuels,
féminins ou masculins. La dimension sexuelle entre eux serait moins active,
moins visible aussi sans doute (mais déjà, invisible, elle l'était de manière
organisée, voulue par la société qui gère le couple hétérosexuel). Elle
espérait encore qu'elle pourrait vivre l'histoire qui raconte que le regard
bienveillant d'un homme peut réconcilier La femme avec elle-même et avec
le principe du Masculin. Elle se gargarisait d'idées fausses de jeune femme
un peu désenchantée mais qui doit continuer sa route.
18
Introduction
En matière de sexualité, nous ne décidons de rien ou de pas grand-chose.
C'est ainsi que s'exprimait, Michel Foucault, "psychologue lucide des
médiocrités" comme le désignait son ami Paul Veyne. Néanmoins, muni de
cette lucidité et de cette application à connaître, de façon neutre, de petites
vérités, des singularités empiriques, et à dépersonnaliser la vie intérieure, le
philosophe, peut-être le seul, a mis son énergie intellectuelle à combattre la
normativité imposée par le savoir du sexe et à résister aux effets de pouvoir
induits par le discours de vérité, en les analysant et les démontant, et ce
jusqu’à sa mort le 25 juin 1984.
Foucault ne se faisait pas une idée diabolique du pouvoir. Il remarquait, et
cela fut à la racine de sa démarche intellectuelle, que sans qu'aucune
violence ne soit exercée sur eux, les gens s'en tiennent à des règles
auxquelles ils se conforment et qui leur semblent évidentes.
Le pouvoir est partout. C'est la chose la plus quotidienne et la mieux
partagée. Il y a du pouvoir dans la chambre à coucher, dans la famille, entre
deux amants, dans la rue, au bureau, dans les entreprises, les écoles et les
hôpitaux. Tous ces pouvoirs forment la trame de la société, et puisqu'il y a
du pouvoir partout, disait Foucault, il y a de la liberté partout. Car certains y
résistent alors que d'autres se laissent faire.
"D'où vient que la vérité soit si peu vraie ?" se demandait le philosophe des
singularités et des discours du pouvoir, observant attentivement les petits
faits pour ainsi être en mesure de mieux faire la guerre aux généralités, et
cela toujours dans une attitude qui jamais ne jugeait. Il faisait constat que les
prétendues racines ne sont enracinées dans rien et accueillait avec sympathie
"toute la diversité humaine avec ses excentricités, ses lubies, ses ridicules,
ses excès, ses poussées de mégalomanie", nous dit encore Paul Veyne.
Dans son Histoire de la sexualité , parue en 1975, et qui comporte trois
volumes, La volonté de savoir, L'usage des plaisirs, Le souci de soi (le
quatrième, Les aveux de la chair, étant inédit), le mot "amour" n'apparaît
pour ainsi dire jamais. Michel Foucault faisait une distinction radicale entre
amour et passion qu'il n'aura pas eu le temps d'expliciter plus avant. On ne
peut que le regretter, et se contenter, en le détaillant, d'explorer toute
l'étendue de savoir fragmenté, dispersé, ouvert, à moduler selon les époques,
19 que met à notre portée le chercheur minutieux et rigoureux qui ne laisse rien
de côté : l'art érotique, le discours sur le sexe, la grande archive des plaisirs
du sexe, les dispositifs de sexualité, le savoir du sexe, l'idée du sexe, les
corps investis, le micro-pouvoir sur le corps, son assujettissement... « Les
sociétés occidentales, écrit Foucault, ont tenu le registre indéfini de leurs
plaisirs. Elles en ont établi l'herbier. »
À feuilleter ce registre, il y a là, selon le philosophe, tout un chemin à
parcourir qui ne débouchera sur aucun lieu clos ni ne nous conduira à rien
d'autre, si nous l'empruntons suffisamment longtemps et l'esprit grand
ouvert, qu'à une meilleure intelligibilité de nous-mêmes.
« Nous en sommes arrivés maintenant à demander notre intelligibilité à ce
qui fut, pendant tant de siècles, considéré comme folie, la plénitude de notre
corps à ce qui en fut longtemps le stigmate et comme la blessure, notre
identité à ce qu'on percevait comme obscure poussée sans nom. De là
l'importance que nous lui prêtons, la crainte révérencieuse dont nous
l'entourons, le soin que nous mettons à le connaître. De là le fait qu'il soit
devenu, à l'échelle des siècles, plus important que notre âme, plus important
presque que notre vie. »
Ce cheminement, telle une promenade sera ponctué (et non pas orné) de
pauses singulières sous la forme de courts textes, témoignages particuliers,
nous livrant une approche sensible bien que parcellaire de la sexualité – des
pratiques sexuelles qui la constituent, devrait-on dire plutôt – et qui en donne
une représentation personnelle renvoyant à la cohérence et aux incohérences
d'un certain vécu, mais aussi bien de notre propos. Ces témoignages écrits
feront office de « discours-témoin », un peu à la façon dont Foucault
nommait les textes de la Grèce ancienne et antique qui par bribes ou sous
une forme plus constituée sont venus jusqu’à nous. Au travers des époques,
des cultures et des civilisations, nous remarquerons que si les questions qui
encadrent et orientent la notion de sexualité varient, le questionnement sur le
sexe reste lui, à peu près le même. Cette histoire de la sexualité revisitée à
travers l'œuvre de Foucault sera illustrée d'éléments de l'actualité de notre
société contemporaine que nous ferons en sorte, autant que faire se peut,
d'observer en les décrivant, avec le regard - la grille de lecture plutôt - de
celui qui n'est malheureusement plus là pour les éclairer.
« Ce n'est pas dans l'idéal, promis par la médecine, d'une sexualité saine,
écrit Foucault, ni dans la rêverie humaniste d'une sexualité complète et
épanouie, ni surtout dans le lyrisme de l'orgasme et les bons sentiments de la
bio-énergie qu'il faudrait chercher les éléments les plus importants d'un art
érotique lié à notre savoir sur la sexualité. »
20 Plaisir individuel
Notre plaisir est individuel - mais non personnel. - Roland Barthes
Séparée de son mari depuis un grand nombre d'années, ayant élevé seule
ses deux enfants avec parfois des compagnons de passage, Michelle a
rencontré un homme, et s'étonne elle-même, après qu'il lui ait fait pendant
plusieurs années une cour régulière sinon assidue, de s'être entendue lui dire
au moment de passer à l'acte : "Ça fait neuf mois que je n'ai pas fait
l'amour". En quoi cela était-il important ou intéressant ? Quelles
informations cette donnée temporelle pouvait-elle apporter à la situation ?
C'est comme le vélo, faire l'amour, on n'oublie pas. Ce n'était pas crainte de
ne plus savoir faire, d'être malhabile, avide ou gênée, s'interroge-t-elle à
présent, cinq ans "après les faits" comme disent les procureurs, et alors
qu'elle est restée avec ce même compagnon. Revenant sur cette confidence
faite à une amie, confidence qui dans un premier temps lui était venue tel un
aveu, puis après coup lui était apparue comme étant plutôt de l'ordre d'une
franchise avec elle-même qui la surprenait, elle sentait bien qu'il s'était passé
quelque chose, quelque chose d'inhabituel.
Il y avait une autre femme qu'elle en face d'elle, il s'agissait d'une réelle
présence permettant le dialogue, pas d'une "enquêtrice", ou chercheur, ou
pire, journaliste, ni non plus un de ces psy qui ont "mis leurs oreilles en
location"... à qui elle n'aurait absolument rien mais alors rien du tout à dire
sur le sujet sauf peut-être le très classique (et lucide !), "eh bien je vois ma
relation avec cet homme comme un compagnonnage des vieux jours à venir,
plus, cerise sur le gâteau, le moyen d'avoir encore une vie sexuelle à soixante
ans, même modeste, ce qu'elle sera forcément..."
Avec l'amie qui n'était pas questionneuse, il n'y avait pas de cases à cocher,
de réponses par oui ou par non à donner. Et c'était même plutôt l'amie en
face d'elle, après plusieurs jours de discussions autour de repas vacanciers,
de promenades en forêt et d'excursions, qui avait laissé sa propre parole
vagabonder librement dans la région de la parole libre, parce que s’étant
libérée avec le temps, sur le domaine du sexe. C'était ainsi tout
naturellement, sans attente d'aucune remarque, approbation, ni même d'un
quelconque écho, que l'amie lointaine redevenue ces derniers temps assez
proche, lui avait confié qu'à présent quant à elle, elle ne voyait plus du tout
l'intérêt d'avoir des relations sexuelles, même si son désir lui semblait être
resté intact, ou sinon intact, car il s'était bien érodé avec le temps et la
pression masculine, du moins vif et présent en elle. Simplement, il avait
besoin pour continuer d'exister de plus d'intimité, pas celle qui plonge dans
21 la proximité banale et quotidienne les corps, et pour s'exprimer, de plus de
secret et de vie intérieure que de codes sociaux qui le réprimaient, l'avaient
toujours d'une certaine façon réprimé, que ce soit dans la transgression de
ces codes qui grimait son désir qu'elle n'y retrouvait ou ne reconnaissait plus,
ou dans l'acceptation de la norme et le rangement de ce désir dans les cases
préformées de la vie conjugale, qui l'asphyxiait jusqu'à l'extinction.
Elle n'avait pas dit les choses ainsi puisqu'elle s'était contentée de
prononcer discrètement l'arrêt de mort de sa vie sexuelle, en même temps
que sa renaissance pour une vie nouvelle, annonçant qu'elle se réjouissait
même de pouvoir enfin assumer de ne plus avoir de vie sexuelle du tout dans
une société où l'on considère que jusqu'à la fin, on doit en avoir une, même
misérable, même triste et monotone, sans contact véritable ni échange
d'aucune sorte avec ceux avec qui on la "pratique" : "Après quarante années
de vie sexuelle régulière et donc forcément un peu ennuyeuse, maintenant,
quand je fais l'amour, et même si ça marche bien comme on dit, enfin
comme les hommes disent, quand c'est fini, je ne peux m'empêcher de
penser, à peine rhabillée, ou même avant de me lever : bon! ça, c'est fait !
Passons à autre chose, jusqu'à la fois suivante."
Michelle s'était sentie remuée intérieurement, elle, la matérialiste, la
pragmatique, la courageuse et l'hyperactive, ardente en toutes choses : les
mots de son amie avaient brusquement franchi quelque chose en elle qui
faisait basculer tout l'édifice que ces dernières années et même toute sa vie
durant, elle avait patiemment et avec conviction mis en place. Ce qu'elle
avait repoussé au plus loin de son être femme, ces paroles toutes simples
"bon, ça s'est fait" sortaient d'elle. Elle aurait pu tout aussi bien les formuler
à la place de son amie, si elle avait été plus libre, plus attentive à son propre
ressenti, et à son propre ras le bol. Seulement voilà, pensait Michelle, j'ai été
construite, éduquée, pour servir l'homme, l'homme qui vous fait la cour, à
qui l'on dit après l'avoir laissé poireauter quelque temps alors qu'on se le
serait bien tapé tout de suite juste passées les premières palabres
amoureuses, cela fait neuf mois que je n'ai pas fait l'amour, qui n'est
pourtant pas je n'attendais que toi, comme il veut le croire, ni je me suis
réservée pour toi, comme cela l'arrange (et m'arrange) de le penser, mais
plutôt les mots que j'ai trouvés pour assurer ma séduction et mon emprise sur
lui en lui faisant une confidence qui va le mettre à l'aise, le renforcer dans
son pouvoir. Ainsi, grâce à lui, par lui, je vais pouvoir être baisée toutes les
semaines : c'est bon pour la santé et la dernière étape de la vie qui peut durer
longtemps de nos jours ; ainsi il me dorlotera, fera quelques bricolages dans
ma maison, sans que nous vivions ensemble car jamais plus je ne vivrai sous
le même toit qu'un homme, ainsi j'aurai un compagnon de voyage, je serai
protégée quand je serai vieille et faible, je serai entourée par ses bras
d'homme loyal et gentil qui prendra de mes nouvelles tous les jours, même
ceux où nous ne nous verrons pas... Je me suis racontée aussi, alors que
22 j'étais bien aise jusque-là sans personne dans mon lit et sous mon toit,
qu'après neuf mois, il serait bon de remettre la mécanique du corps en
marche - et dans les premiers mois, le fait est que c'était bien, enfin disons
pas mal, une petite redécouverte de moi-même en même temps que des
retrouvailles avec le fameux "continent masculin" dont on nous rebat assez
les oreilles... Mais ni lui, ni moi, n'avons fait d’effort pour sortir des sentiers
battus, remettre en selle les nouveaux êtres que nous voulions croire être
devenus, et qui pensaient pouvoir tout reprendre de zéro. Lui, divorcé, moi
divorcée, nous avons avec entrain retrouvé chacun une béquille, sans
illusions particulières et sans prétention, mais avec une feuille de route qui
s'est révélée au bout du compte assez désespérante, si l'on y réfléchit bien…
Michelle n'a pas dit vraiment cela, elle non plus, à son amie mais elle s'est
exclamée, la main devant la bouche, comme pour réprimer un cri : Mais c'est
cela ! Ce sentiment... une bonne chose de faite, voilà ce que j'éprouve !... Je
me dis qu'il sera content après, et qu'on passera un bon dimanche... C'est
exactement ce que je ressens, ce que mon corps ressent puissamment,
soumis qu'il est à mon esprit veule, satisfait, se rengorgeant de "preuves"
d'amour, de "démonstrations". Au travers cette impression de mission
accomplie, je n'entends pas l'autre voix qui me crie : Tu n'en as pas marre de
toutes ces salades, ces pitreries dérisoires, cette comédie de l'amour ! Et
comme il est discret, poli et bien élevé ce corps, et qu'il retient en lui des
siècles et des siècles d'enfermement de la vivacité d'esprit et de réactivité des
femmes, écrasées par la douceur, la patience dites féminines, il a barré la
route à cette phrase toute simple : Bon, ça c'est fait. Ces quelques mots, plus
que de longs discours d'introspection sont comme une révélation qui fait que
Michelle porte la main à sa bouche pour qu'aucun mot n'en sorte, s'il n'est
cri. Elle ne sera plus sous la coupe d'aucun homme. C'est dit, en ce cri
retenu, dans lequel elle voit comme la conjonction entre liberté et nature,
ainsi que la promesse d'une meilleure écoute et compréhension par
ellemême, d'elle-même. Même si elle n'ira pas jusqu'au bout de cette démarche,
car le sujet observant qu'elle est là, à cet instant précis, s'évadera et
s'exceptera encore souvent et longtemps de ce qu'il a à vivre, elle ne pourra
oublié qu'il y a eu la foudre, que celle-ci est descendue sur elle par une
phrase toute simple qu'elle était enfin prête et disposée à entendre et que par
cette phrase, il n'y a plus de "nature", laquelle se soutenait du regard d'un
sujet qu'elle foudroie maintenant. Elle vient de s'abolir elle-même
souverainement et cette disparition a emporté avec elle, dans la mort, la
nature.
23 Qu’y-a-t-il de périlleux à parler ?
Mais qu'y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que
leurs discours indéfiniment prolifèrent ? Où donc est le danger ? - Michel
4Foucault
Après l'amour tout était facile à dire et se dire puisque l'acte silencieux
effectué, on remettait les compteurs à zéro. Dans l’infini du murmure les
paroles déjà dites s’amoncelaient. Mais Marianne n'oubliait pas pour autant
la fois où après une nuit morose à l'hôtel, il lui avait reproché d'un ton
pourtant guilleret, presque amical, qu'elle avait, comme sa mère, "la haine du
masculin" et que c'était chez elle un véritable blocage psychique. Qu'est-ce
qu'il lui avait pris de saborder ainsi la fin de leurs vacances ? Il était sans
doute allé trop loin selon les conventions de couple, d'autant plus que sa
mère était morte un an auparavant, c'était encore tout chaud, et devant sa
réaction immédiate (elle avait pleuré abondamment, ce qu'il ne lui avait pas
vu faire depuis des années, pas même, justement, quand sa mère était morte :
ce n'était pas une grande pleureuse), il avait fini par s'excuser d'avoir été
blessant. Habituellement, il se contentait de dire "maladroit", mais cette fois,
à cause des larmes peut-être, il avait compris qu'il devait sortir le jeu
complet des excuses. Les vacances avaient néanmoins été écourtées de deux
journées. Elle ne voulait plus rien entendre d'autre. Aurait voulu le rayer de
son existence pour cette phrase idiote. Lui, le compulsif, entreprenant de
faire la leçon à l'hystérique !... Depuis quand était-il rentré dans les ordres de
la psychanalyse ? La suite, à laquelle elle s'attendait, allait peut-être bien
être : Si cela te fait mal, (preuve : les larmes), c'est que c'est vrai, j'ai touché
juste… ton point sensible, ton point faible… Car sa "faiblesse", il voulait
toujours la souligner pour se rassurer contre la force qu'il lui semblait parfois
devoir combattre en elle, force qu'il lui avait tout autant inventée d’ailleurs...
Le mettre hors de sa vue. Fuir. Aucun débat, aucune discussion
envisageable, ni souhaitable. On ne la lui ferait pas cette fois. C'était un
piège qu'il lui avait tendu, pour casser la bonne entente entre eux, trop
consensuelle et retenue - trop appliquée sans doute -, lors de leur séjour à la
mer. Comme un enfant capricieux casse son jouet, croit-il, par simple
inadvertance ou maladresse. Désolé, j'ai pas fait exprès...
Ils étaient rentrés sans échanger un mot dans la voiture. À l'arrivée, elle
n'avait repris la parole que pour lui dire de ne plus jamais lui parler de sa

4 L'ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2
décembre 1970, p.10.
24 sexualité, de ce qu’il en pensait : elle en avait rien à foutre - tu m'entends ?...
tu m'as bien comprise ?... - et lui conseillait vivement d'aller plutôt voir du
côté de la sienne, de sexualité... Mon désir ou son absence, avait-elle lancé,
et ce serait son dernier mot, ne te regarde pas, et même si nous sommes
mariés, rien ne te permet d'émettre à ce sujet un quelconque avis.
Blessée, mise en cause sur la question du sexe, du savoir sur le sexe qu'on
exige à présent de chacun de posséder (comme s'il pouvait y avoir un savoir
de la jouissance... comment ça marche, pourquoi ça marche pas entre nous ?
en toi ? chez toi ?... car on tient toujours l'autre pour responsable de
l'échec…), elle ne voulait pas se sentir débusquée, ou jugée - pas même
concernée. De quelle façon s'y prennent les autres ? Mieux que nous, moins
bien, autrement ? Elle n'en avait rien à faire : ce qu'elle constatait, c'est que
son propre mari ne la voyait pas, mais alors pas du tout, comme elle se
savait être. Et c'était encore elle, jugeait-elle, la mieux placée pour ça. Je ne
suis pas comme il me voit, pensait-elle, je ne l'ai jamais été, et c'est cela
l'échec (relatif) de notre couple. Sa sexualité, qui n'était pas résorbable ni
non plus assimilable à celle du couple - elle y tenait - n'était pas à
normaliser, déchiffrer, encore moins à contrôler, et par lui moins encore que
par tout autre individu sur terre. Elle n'était pas non plus cette chose obscure
qu'il faut à tout prix débusquer pour la chasser comme on poursuit un
animal, et la réprimer.
Le sexe, après avoir été le lieu et la condition du plaisir entre eux, était en
passe de devenir l'objet du grand soupçon, le fragment de nuit que chacun
porte en soi et qu'on voudrait effrayer en le plaçant en pleine lumière. Pas
d'interrogatoire, ni d'aveu à faire sur lui, se disait Marianne. Jamais ! Ni non
plus de rationalité à lui imposer. Le sexe n'avait aucune vérité à dire. La
précipitation à répondre aux questions, l’injonction à rendre des comptes à
son sujet et l’envie, quelque part, d’être « comprise », n'étaient et ne seraient
pas pour elle.
Entre eux, par la suite, rien n'avait jamais plus été comme avant. Il n'avait
pas été capable de percevoir qu'une sorte de rage poussait en elle, rage qui
allait grandir et qu'elle ne pourrait bientôt plus contenir. Dorénavant, elle ne
parlerait plus avec lui ni pendant, ni après l'amour. Parler, ce devait être hors
tension amoureuse, où l'on se rate toujours - elle l'avait appris à ses dépens.
Le désir lui était toujours apparu comme quelque chose de menaçant,
surtout quand il s'exprimait à travers la pression conjugale. L'illusion d'une
parole qui aurait pu rendre compte de cette menace et par là, la neutraliser ou
l'adoucir, s'était dissipée. Comprendre le désir n'était que la perspective d'un
ratage de plus puisque le destin du désir est de rater. Elle aurait été
forcément déçue de le voir nommer tout autant qu'elle était irritée de le
savoir tu. Mais personne ne se risquait plus à nommer quoi que ce soit.
25 Après l'amour, pour l'homme, les mots n'ont guère d'importance. De toutes
manières, ce n'était pas qu'une question de mots. Elle voulait passer à autre
chose, et il refusait de l'entendre. Vint le temps où Marianne fit savoir à son
mari qu'entre eux, question sexe, plus rien ne serait désormais interdit, mais
qu'il n'y aurait plus rien d'obligatoire non plus. Elle attendit les réactions du
camp adverse. Mesures de rétorsion, représailles ou indifférence, le mari fit
comme si, puisque rien n'était plus obligé, tout deviendrait interdit. S'il ne
devait plus recevoir son dû ponctuellement et qu'il devait le rechercher, ou,
plus difficile encore, provoquer pour l’obtenir en elle l'envie, en étant
aimable et enjoué, sans parler même d'être tendre ou affectueux, s'il devait
prendre le risque d'essuyer un refus ou que cela se traduise par une fin de
non recevoir, il préférait carrément s'abstenir, et ne fit pas plus d'efforts
qu'avant, devint de plus en plus morose, et la nuit, puisqu'ils avaient convenu
(sans en dire mot, toujours) qu'ils continueraient de dormir dans le même lit
alors qu'ils avaient possibilité de faire autrement, quand leurs deux corps
gisant côte à côte se frôlaient ou se touchaient à la faveur d'un changement
de position du sommeil, il sursautait comme si par inadvertance il avait mis
la main ou le pied sur un oursin, et s'écartait le plus loin possible d'elle.
Elle pensa alors qu'elle avait bien fait d'opter pour une solution radicale
puisqu'elle vit dans l'attitude nouvelle de son compagnon que
l’interprétation-traduction, elle aussi radicale, en tout cas visiblement non
négociable, qu’il en faisait, allait considérablement simplifier les choses :
puisque rien n'est plus obligé, tout devient interdit ; et la porte se referma sur
eux et leur histoire de couple sexué-sexuel.
À part celles induites par la vie domestique, à laquelle il ne participait
guère plus que par le passé, il n'y eut plus d’attaches entre eux, une fois le
sexe dégagé. Et c’était comme une grande paix dans la relation qui s’installa
en dépliant ses ailes protectrices sur eux. Elle prit conscience doucement et
comme définitivement, ce n’était pas un leurre, que les caresses de lui qu'elle
aimait autrefois n'avaient eu qu'un seul objectif, celui d'arriver sexuellement
à ses fins sans pour autant paraître trop direct. Il n'avait jamais voulu céder
sur son désir. C'était là sa presque unique obsession dans la vie amoureuse
mais aussi bien dans la vie quotidienne, qui n'est jamais que le reflet de la
première, à moins que ce ne soit l'inverse... Et cette obsession était entérinée,
encouragée, soutenue et encadrée par toute une littérature psy à laquelle,
sans même avoir eu à la lire, il avait été forcément confronté. Allez
Messieurs ! Pour vous extraire et « tenir » face à La femme toute puissante
et castratrice, ne cédez jamais, au grand jamais, sur votre désir au masculin !
L'échange sexuel qui dans leur union avait joué un rôle fondateur avec au
début un rythme assez élevé d'activité, s'était mû en un rituel puis une
habitude, pour finir par prendre tout à fait l'aspect d'un rouage isolé, séparé
de la relation. Un rouage qu'elle avait entrepris de dévisser afin que cet axe-
26