Comment débattre d'écologie

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Les questions écologiques ne peuvent plus être traitées comme des problèmes purement techniques, en ignorant leurs profondes implications morales. Pour autant, cela signifie-t-il qu’elles remettent en cause les fondements de la société libérale ? Sommes-nous condamnés à choisir entre la dénégation et la révolution ? Un débat rationnel est-il possible sur les valeurs que les crises écologiques questionnent ?
Même si le partage entre vérités scientifiques et engagements éthiques reste fondateur de la démocratie moderne, il existe dans notre culture morale des ressources susceptibles de fournir des références objectives au débat politique. L’éthique environnementale peut ainsi ne pas se résumer à un catalogue de bons sentiments sans se transformer pour autant en une nouvelle forme de religion. Elle doit être à la fois exigeante et libérale pour espérer être politiquement efficace, animer le débat démocratique et nous permettre simplement d’agir à la hauteur de nos responsabilités.

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EAN13 9782130654087
Langue Français

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ISBN 978-2-13-065408-7 re Dépôt légal – 1 édition : 2015, mars © Presses Universitaires de France, 2015 6, avenue Reille, 75014 Paris
Sommaire
Couverture Page de titre Page de Copyright Introduction Les domaines d’application d’une « éthique écologique » Chapitre 1. Une moraleécologique: pour quoi faire ? L’hypothèse de la cause morale Les deux approches dominantes des questions écologiques Insuffisances de la technocratie Possibilité d’une démocratie écologique ? Chapitre 2. Construire une éthique écologiquepolitique Fonder l’éthiqueenvironnementalesur l’intuition morale ? La critique métaphysique : les deux paradigmes Redéfinir les échelles de valeurs Chapitre 3. Figures de la conscience écologique Catégorisation des intérêts Légitimité des rôles Quelle figure choisir ? Quel modèle pour la société ? Conclusion Dans la même série Notes
INTRODUCTION
Les crises écologiques actuelles, par leur intensité et leur variété, nous posent des questions morales : elles les posent à chacun d’entre nous, en tant qu’individu, mais également à nous en tant que société, corps politique – et même à nous en tant qu’Humanité dans son ensemble, qui partageons la même et unique Terre. Or, dans les sociétés libérales contemporaines, l’intrusion de la morale dans les débats politiques est toujours une source d’ambiguïté. La morale suscite à la fois le respect et la méfiance : les sophistes modernes usent d’ailleurs à merveille de cette ambivalence, évoquant la morale quand elle sert leurs intérêts, la raillant quand elle les dérange. La même personne peut dénoncer l’immoralité d’un adversaire un jour, et le « retour de l’ordre moral » le lendemain ; suivant les circonstances, on s’indigne, ce qui est toujours une posture morale, ou l’on s’inquiète des empiètements du moralisme sur le politique. Le dédoublement lexical entre « morale », qui serait associée à des règles figées, et « éthique », plus respectueuse des engagements individuels, fait lui-même partie de ces faux-semblants, puisque, considérée d’un point de vue collectif, « l’éthique » ne peut finalement se traduire que par des règles d’interdits ou de hiérarchisation. Les deux mots ont donc,en pratique, le même sens. Le problème est qu’à force de manipulation et d’utilisation à contre-emploi, la confusion s’est installée quant à la place que la morale (ou l’éthique) devrait occuper dans l’argumentation politique ; ceci est d’autant plus grave que surgissent des problèmes collectifs multiples dont les enjeux moraux sont considérables. Les questions écologiques constituent un domaine dans lequel cette confusion est particulièrement marquée. Elles sont aujourd’hui omniprésentes dans l’espace public et imbibées de références éthiques, mais cette éthique est presque toujours instrumentalisée : c’est-à-dire qu’elle est avancée comme une arme de circonstance, une argumentation stratégique, plus que comme une réflexion ou une proposition sur des finalités communes. La moralisation de l’écologie a envahi le discours politique, mais également les magazines, la publicité et les plaquettes des grandes entreprises, sans que l’effort de compréhension et de clarification de ce que cela pouvait réellement signifier ait été fait. Derrière les fausses évidences et les exemples extrêmes, la signification réelle du « bien » et du « mal » en matière d’écologie reste imprécise. Et dès que l’on traite plus profondément ces sujets, la dimension morale tend à s’évanouir : elle est comme écrasée entre un discours purement technico-scientifique et une approche directement très politisée ; d’un côté une parole d’expert, qui se veut objective, de l’autre un militantisme qui voit tout à travers le prisme de l’action et des luttes. Dans les deux cas, l’approche morale est au mieux ignorée, au pire critiquée comme subjective et irrationnelle. Pourtant, qui peut nier que les crises écologiques aient des enjeux éthiques fondamentaux, bien au-delà des gadgets de communication ? Comment ne pas voir que les solutions positivistes et politiques ne peuvent traiter à elles seules que certaines dimensions des problèmes, pas toutes, et qu’elles laissent les acteurs concernés dans l’indétermination face à des choix essentiels ? Le flou et les tâtonnements qui entourent actuellement le discours public en matière d’environnement, avec des accélérations brutales suivies de reculades spectaculaires, des fluctuations électorales de grande ampleur associées à une très grande difficulté à interpréter le sens du vote « vert », tout cela pourrait bien être la conséquence ou le symptôme de ce manque. Les questions écologiques sont universellement considérées comme des questions sérieuses, mais cela ne semble pas impliquer qu’elles soient traitées sérieusement. Faute de références communes autres que factuelles, les débats politiques en la matière sont biaisés : lorsqu’ils parlent d’écologie, ils parlent en fait presque toujours d’autre chose. De multiples acteurs parlent d’environnement, de préservation ou de conservation, mais peu d’entre eux s’entendent sur ce que ces mots signifientpratiquement. Les bonnes intentions qualitatives, qui font l’unanimité ou presque, abondent, mais il manque des outils théoriques et des débats rationnels pour les traduire en actions pratiques, et principalement pour donner un poids relatif aux valeurs écologiques lorsqu’elles entrent en compétition avec d’autres valeurs. Tout le monde approuvera les pétitions de principe qui font de l’environnement quelque chose « d’important », mais cela ne dit pas jusqu’où l’on doit consentir à sacrifier le progrès technique, le bien-être, la mobilité et la liberté individuelle pour la préservation de cet environnement ; de même, tout le monde est d’accord pour que les politiques publiques limitent les risques collectifs, mais jusqu’à quels coûts ? On ne peut se contenter de la réponse hyperbolique des mouvements écologistes radicaux, pour lesquels l’environnement est la valeur primordiale à laquelle tout le reste doit être sacrifié ; mais l’on ne peut pas plus accepter les dénégations de ceux qui, caricaturant toute préoccupation écologiste un peu exigeante, refusent de voir les enjeux sociaux et moraux des
problèmes environnementaux et réduisent ceux-ci à de simples questions techniques. Le conflit de valeurs, dont l’explicitation devrait être au cœur des controverses écologiques, est réel, bien qu’il soit constamment dénié ou évité : par ceux qui considèrent d’un côté que ce n’est pas « sérieux », et par ceux qui affirment de l’autre que la supériorité de leurs valeurs est tellement évidente qu’elle ne souffre même pas la discussion. Les rapports entre les politiques en matière d’écologie et les théories morales sont donc loin d’être clairs et anodins. Que ce soit dans les débats publics ou dans les normes qui guident (ou devraient guider) l’action des administrations, les intrusions de la morale sont souvent chaotiques, inefficaces et contingentes. Plus que l’argumentation rationnelle, la peur ou les émotions occupent le terrain et guident les choix collectifs de valeurs, avec toutes les possibilités de détournement et de manipulation que cela implique. L’écologie n’est pas le seul domaine, loin s’en faut, dans lequel l’argumentation morale est source de confusion dans les débats publics. Cette confusion est omniprésente : sa cause ne tient pas tant à la nature des questions en jeu, qu’à l’oubli ou à l’incompréhension du contexte pratique dans lequel une proposition morale s’inscrit nécessairement. Toute déclaration normative du type « il est bon, préférable, interdit, recommandé de… » n’a de sens qu’appliquée à uneactiondéfinie ; elle bien s’adresse donc à un type d’acteurs particulier (personne, groupe, institution, etc.), fait référence à un environnement donné (contenant les êtres et les choses touchés par les conséquences de l’action) et prétend généralement ne s’appliquer que dans des circonstances précises. Même les règles les plus universelles en apparence (exemple : ne pas commettre d’homicide, s’abstenir de faire du tort à autrui) doivent s’entendre en référence à un ensemble donné d’acteurs et de circonstances. On peut par exemple considérer qu’une armée en campagne dans une guerre juste est moralement autorisée à commettre des homicides, ou encore qu’un pouvoir politique légitime peut nuire aux intérêts d’une catégorie favorisée de la population pour promouvoir ceux des défavorisés, etc. Dans chaque cas, le jugement n’est pertinent que pour une classe de situations concrètes bien définie ; ceci est d’autant plus vrai et important que l’on s’éloigne des règles morales les plus universelles et les plus évidentes pour s’intéresser aux problèmes plus controversés. Vouloir se passer d’une tellepragmatiquemorale, c’est alors se priver d’un outil essentiel permettant des appréciations nuancées des propositions éthiques, et s’exposer à des disputes abstraites et sans fin entre constructions théoriques antinomiques. Dans les sociétés libérales contemporaines, un jugement moral (une proposition qui évalue un acte ou une attitude sur une échelle du bien et du mal) peut être prononcé danstrois contextes différents; chacun est associé à certaines conditions de validité portant sur le contenu du jugement. Le premier de ces contextes estpolitique ;dans le cadre d’un argumentaire justifiant une loi, une action du pouvoir exécutif ou une décision de justice, on peut avoir recours à un jugement moral – dire par exemple que cette disposition législative ou ce décret doivent être adoptés, non pour leur efficacité mais parce qu’ils sont conformes au « bien ». Dans les États modernes, les références morales qui sont utilisées dans ce contexte sont généralement inscrites dans la Constitution et ont un grand niveau de généralité. En simplifiant, on peut dire que le fondement moral ultime d’une démocratie libérale moderne est constitué parl’humanisme individualiste égalitaire :une vision du monde selon laquelle la valeur morale est essentiellement, voire exclusivement, portée par des individus humains, reconnus tous comme égaux, quelles que soient leurs qualités personnelles, leur histoire particulière ou leur situation sociale. Ce fondement moral est traduit d’abord de manière abstraite et générale comme, par exemple, dans la Déclaration des Droits de l’Homme, mais il sert également à la justification des droits sociaux ; bien que ceux-ci soient en apparence le résultat de processus purement politiques, ils reposent en dernière analyse sur des arguments moraux : égalité et dignité des individus, comprises dans leur réalité concrète et non d’une manière seulement formelle. Si une part d’idéalisme moral ne se mêlait pas à la lutte politique, celle-ci ne pourrait ni prendre en compte les minorités défavorisées, ni produire des consensus sociaux stables. Les conceptions purement matérialistes des luttes politiques ne peuvent qu’aboutir à des schémas dialectiques simplistes ou à une lutte des classes permanente. Or, même si cette inévitable part d’idéalisme s’introduit par l’empathie, la compassion ou les sentiments, elle se réfère finalement toujours à la norme fondatrice de l’égale dignité de tous les humains, considérés comme des individus abstraits. Parmi les argumentaires moraux, seule cette référence ultime possède une légitimité politique inattaquable. Un autre contexte de moralité est souvent opposé au contexte politique : celui de la « sphère privée ». Chaque individu adhère librement à des systèmes de valeurs particuliers, souvent plus forts que les normes générales de l’humanisme, et généralement fondés sur une certaine vision du monde, ou au moins des « fins » de l’existence humaine ; traditionnellement, cette vision est associée à l’opinion
de la personne en matière religieuse, au sens large – mais ce lien s’est aujourd’hui beaucoup distendu. De très nombreuses personnes s’imposent des règles de vie plus exigeantes que le simple commandement de ne pas nuire à autrui, sans pour autant fonder celles-ci sur des justifications métaphysiques particulières. Ces engagements personnels permettent aux individus de régler leur vie : ils marquent éventuellement leur appartenance à des organisations sociales, mais gardent toujours un caractère privé, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas politiquement ou juridiquement opposables. Ils définissent ce que la philosophie libérale nord-américaine nomme le « Bien », en tant qu’il est opposé au « Juste », qui est du ressort de la morale politique. L’articulation entre moralité politique et moralité privée est un thème important de la pensée des libéraux et de leurs critiques, surtout conservateurs. Les premiers soutiennent qu’une séparation stricte est possible, et qu’elle est la condition d’une vie politique constructive et apaisée ; les seconds prétendent à l’inverse que cette séparation est non seulement arbitraire, mais que de plus, elle rend stérile et artificiel le lien social. Ce conflit reflète la situation historique particulière dans laquelle nous sommes et pour laquelle le libéralisme « pur » constitue une sorte d’attracteur (sur le plan moral, en tout cas, si ce n’est sur les plans politique et économique). Il subsiste dans nos lois de multiples dispositions inspirées de règles morales plus fortes que la « morale minimale », mais ces dispositions font l’objet d’attaques régulières de la part de la fraction la plus « progressiste » (sur le plan de l’éthique) de la société, et tendent à disparaître les unes après les autres. La lutte entre le conservatisme et le progressisme moral (le premier ne faisant généralement que tenter de freiner une évolution qu’il juge mauvaise ou trop rapide, sans pour autant défendre un vrai contre-modèle politique substantiel) est au cœur des débats dits « de société ». Il existe donc une sorte de zone de contacts conflictuels entre sphère politique et sphère privée, dans laquelle se jouent des enjeux moraux importants, mais cela reste de l’ordre du conflit de frontière localisé et ne remet pas vraiment en cause la division entre public et privé. Cette opposition laisse toutefois de côté un troisième contexte, très important, de la normativité : celui de la moralesociale– en nommant ainsi, faute de mieux, l’ensemble des règles, des traditions, des valeurs, qui influent sur les comportements individuels et servent de base aux évaluations en bien et en mal que la société fait de ces comportements. La morale sociale comprend toutes les obligations et les interdits moraux qui n’ont pas force de loi, mais qui sont quasi unanimement considérés par une société donnée comme définissant le bien (et le mal) : respecter les autres, venir en aide aux proches, être altruiste, fidèle, franc, poli, savoir dominer ses pulsions, savoir pardonner – mais également : se « réaliser », s’engager, faire fructifier ses dons, vivre d’une manière « authentique », en accord avec soi-même, etc. Ces règles non écrites, leur formation et leur évolution, sont rarement pensées par la philosophie politique, alors qu’elles influent sur les comportements des individus beaucoup plus largement que la morale politique et même que la morale proprement privée. La cohésion d’une société, son fonctionnement quotidien, son aptitude à évoluer ou à surmonter ses crises dépendent sans doute plus de la richesse de sa moralité « sociale » que de ses principes constitutionnels ou des visions du monde de ses membres, dans la mesure où ces dernières présentent un état de pluralisme irréductible. Mais il est également vrai qu’une société libérale ne peut compter que sur ses forces culturelles propres pour préserver ou améliorer ce patrimoine normatif commun, qu’elle ne peut transformer ni par la loi (sous peine de n’être plus « libérale », de tomber sous l’accusation de « moralisme ») ni par la conversion de ses membres à une certaine vision du monde. Pour ne pas être un moralisme étouffant, la morale sociale doit être suffisamment rationnelle et justifiée par des valeurs partagées de façon à entraîner la libre adhésion de la majorité (pas de tous : les marginaux ou les révoltés restent un ingrédient important de la richesse 1 sociale, pourvu qu’ils ne deviennent pas l’image d’un conformisme inversé) . Cette division tripartite n’est certes pas une fatalité : le grand idéal républicain issu des Lumières a toujours été de faire coïncider progressivement les trois contextes de moralité – que, par le moyen d’une éducation conçue elle-même comme une mission publique, les individus construisent des idéaux moraux personnels en plein accord avec la morale politique et coextensifs à elle ; en d’autres termes : que l’individu et le citoyen ne fassent plus qu’un. L’échec (apparent au moins à ce jour) de ce projet n’en altère pas la valeur ; mais force est de constater qu’il est très dépendant d’un état historique donné de la civilisation occidentale, état marqué par un rapport très particulier entre une religion (le christianisme) et un certain stade d’évolution de la société (laïcisation des valeurs humanistes d’origine chrétienne et émancipation des individus par rapport au dogmatisme métaphysique). On peut reformuler l’utopie des Lumières en des termes moins généraux, en l’assimilant à une émancipation de la religion et au remplacement de celle-ci comme ciment social par une conception morale élevée de la citoyenneté. Le but semble alors plus facile à atteindre, mais il laisse entière la question d’un
engagement moral individuel plus substantiel ou plus fort que les principes généraux de la morale collective. Il est donc prudent, au moins à titre provisoire, de considérer la distinction entre les trois contextes comme un état de fait qui s’impose au raisonnement moral, dans la mesure où l’on recherche des applications concrètes de ce raisonnement – comme ce doit être le cas en matière d’écologie. La distinction entre morale politique et morale sociale est aussi fondamentale que celle entre sphère publique et sphère privée ; elle ne signifie pas que la frontière entre le politique et les traditions sociales soit étanche, évidemment : ce qui change quand on passe d’un contexte à l’autre, c’estla nature logique de l’argumentation. Les valeurs éthiques « sociales » sont difficilement défendables dans le domaine politique, quand elles sont remises en cause ; le fait de les invoquer peut être taxé de « paternalisme moral ». Ainsi, dans les sociétés libérales contemporaines, une certaine idée de la morale familiale et sexuelle – considérant par exemple que la pornographie ou la prostitution, même volontaire, sont de « mauvaises » choses – reste largement partagée dans la société, mais constitue un argumentaire très faible dans le domaine politique. Dans celui-ci, la liberté de conscience et le principe minimaliste de non-nuisance à autrui priment, même si on peut les juger abstraits. La différence est particulièrement marquée pour le cas des lois de solidarité vis-à-vis des plus faibles : leurs justifications ultimes ne reposent pas sur la compassion ou la sollicitude, mais sur une certaine idée de la dignité humaine – à l’inverse, ce sont bien la compassion et la sollicitude qui motivent les multiples associations d’entraide et toutes les formes d’action caritative, expression directe d’une conception sociale des devoirs moraux. Les deux dimensions sont complémentaires : elles doivent rester distinctes sans être opposées l’une à l’autre, ni mises en concurrence. On ne peut donc faire abstraction de cette distinction entre trois contextes de moralité, en la traitant de simple survivance du passé. Ce constat impose d’aborder les questions morales de façon différenciée suivant les contextes dans lesquels on se situe – donc de toujours se poser la question de la source de légitimité d’un principe qu’on voudrait invoquer dans une controverse politique.
Les domaines d’application d’une « éthique écologique »
La distinction entre contextes de validité est particulièrement cruciale à faire quand on aborde des questions d’éthique écologique ; car les limites entre ces contextes ont en quelque sorte « co-évolué » avec les problèmes moraux traditionnels, portant sur les devoirs entre humains. C’est parce que ce contenu de la morale humaniste classique est parfaitement adapté aux divisions entre espaces public, social et privé que ces divisions restent souvent implicites dans la théorie morale : elles coulent de source. Ainsi, il paraît naturel à un individu d’utiliser des arguments moraux différents, voire en partie contradictoires, suivant qu’il participe à un débat public sur le droit de la famille, qu’il conseille un ami dans une situation personnelle délicate, ou qu’il s’interroge sur ses propres choix de vie. Pour les questions écologiques, en revanche, cette division n’a rien d’évident. Faute d’en tenir compte, on produit un discours moral qui envahit l’espace public, mais semble parfois purement déclamatoire et très inefficace, quand il ne tourne pas au moralisme le plus agaçant. L’écologisme médiatique, qui s’épanche dans les magazines et parfois dans les discours politiques, est éminemment moralisateur, mais très inconséquent : il se contente d’user des ressorts moraux traditionnels, sans poser la question de leur adéquation au problème posé ; de plus en plus souvent, et dans des circonstances de plus en plus variées, nous sommes invités à avoir une pensée ou à faire « un geste » pour l’environnement ; planter un arbre devient unebonne action, au même titre que faire un don à une œuvre ou aider quelqu’un dans le besoin – comme si l’avenir du monde dépendait d’abord d’une somme de bonnes volontés individuelles, de leurs choix quotidiens pour un « bien » écologique ; mais jamais les promoteurs de ce bruit de fond vertueux ne s’interrogent sur la pertinence de cette approche, même vis-à-vis des buts qu’ils poursuivent. Ils jouent sur le terrain de la morale sociale, en faisant semblant de se référer à des buts qui, en réalité, devraient appartenir au politique. Les écologistes médiatiques plus engagés ont une attitude ambiguë vis-à-vis de cette prolifération morale ; ils la dénoncent volontiers comme lénifiante et hypocrite quand elle est le fait de sources dont ils se méfient (agents économiques, hommes politiques de partis rivaux), mais ils la prolongent également et contribuent ainsi au climat général de confusion des genres. Le moins qu’on puisse dire est que les catégories éthiques sous-jacentes à bon nombre de déclarations écologistes sont assez embrouillées. Les courts-circuits abondent entre ce qui relève des choix de vie subjectifs de chacun (vivre à la campagne, manger « bio », privilégier les engagements sociaux plutôt que les activités individuelles) et ce qui relève de politiques publiques à mener pour répondre aux crises environnementales. À force de poser ainsi comme hypothèse que « tout se tient », on marginalise le
discours écologique ; ou pire encore, on letribalise, faute de respecter les divisions traditionnelles entre responsabilité collective, appartenance sociale et choix de vie personnels. Être « écologiste » devient un marqueur culturel, une appartenance identitaire, dont l’engagement politique ne constitue qu’une facette parmi d’autres. En réalité, ce moralisme ambiant revient à créer un conformisme social qui n’a même pas de réelles conséquences positives en matière d’environnement, puisqu’il génère immédiatement son opposé, tant l’éthique de l’affirmation de soi et de la « rébellion » est prégnante dans notre culture. On en arrive parfois à l’aberration d’un discours écologique qui est critiqué et dévalorisé au seul prétexte qu’il serait « moralisateur » ou attentatoire à la liberté individuelle. De tels malentendus peuvent s’interpréter comme les conséquences d’un brouillage des frontières entre contextes de moralité : les écologistes sont accusés de tenir dans un contexte politique un discours fondé sur des engagements personnels forts, et qui devrait donc, au regard des normes libérales, rester « privé » ; ou encore, quand les normes écologiques sont interprétées comme une nouvelle morale sociale, elles sont attaquées par des arguments anticonformistes traditionnels. Tout le monde est libre de construire et de promouvoir de nouvelles formes d’éthique, plus ou moins révolutionnaires, plus ou moins exigeantes. Réfléchir sur les racines culturelles de notre mode d’évaluation de la nature, et sur les autres modèles possibles, peut permettre une prise de conscience et des changements de comportements ; mais la véritable question qui se pose est celle de la place de l’argumentation éthique dans la sphère politique, dans le cadre d’une délibération rationnelle – c’est-à-dire qui ne recherche pas à influencer ou à impressionner, mais à convaincre à l’aide de raisons acceptables par tous. Le projet d’une éthique écologique politique doit être clairement distingué de celui d’une construction morale à but social ou purement privé. Ces distinctions étant posées, l’objectif de cet ouvrage est d’élaborer les bases d’une éthique environnementale qui soitpolitiquement utilisable ; donc une éthique qui réponde aux exigences du premiertrois contextes définis ci-dessus. Cet objectif peut sembler modeste, car il suppose des d’accepter une forme d’organisation sociale et politique – le libéralisme politique – dont certains peuvent penser que c’est elle précisément qui est à l’origine des crises écologiques. En réalité, l’hypothèse de base est que, quel que soit ce qu’on pense des crises écologiques, rien ne pourra se faire si l’on n’accepte pas de partir du point où nous en sommes : même une sortie du libéralisme doit être argumentée et discutée avec les catégories du libéralisme. Pour être politiquement efficace, cette éthique ne doit pas s’imposer pour des raisons elles-mêmes éthiques ; elle doit être conçue comme une nécessité pratique, et non un devoir. Mettre en évidence le besoin d’une telle éthique est donc une question cruciale : il ne peut être simplement posé à partir d’une intuition morale originaire, même si c’est sous cette forme qu’il apparaît à la plupart des individus qui s’intéressent à ces questions et s’y engagent. Il doit être démontré à partir des principes internes de fonctionnement des démocraties libérales, comme résultant d’un manque susceptible d’induire en erreur les institutions, ou pire, de les mettre en contradiction avec elles-mêmes. Suivant cette logique, le point de départ d’une réflexion en éthique environnementale ne doit pas être situé dans une étude théorique de nos rapports avec la nature. Il s’agit en premier lieu d’apporter une réponse précise à la question : pourquoi avons-nous besoin d’une éthique écologique politique ? Puis d’étudier les formes qu’une telle éthique peut prendre, et les sources dont elle peut s’inspirer ; c’est à partir de ces considérations préliminaires qu’il sera ensuite possible d’esquisser une « éthique environnementale » qui pourrait avoir un réel sens politique.
CHAPITRE 1
Une moraleécologique: pour quoi faire ?
Les questions écologiques, dans la mesure où elles concernent certaines conséquences de nos actes, de notre manière de vivre, impliquent au minimum une réflexion sur nos responsabilités. Mais cela ne signifie pas qu’il soit nécessaire de développer une théorie morale spécifique pour guider notre action dans ce domaine. Une « éthique environnementale » peut très bien n’être qu’une éthiquede l’environnement : l’application directe à ces questions de règles et de concepts généraux, issus de notre culture morale – ne pas nuire à autrui (humain), ne pas gaspiller, partager les ressources naturelles, agir avec prudence, etc. – quitte à les enrichir ou les adapter au besoin. Dans le cadre libéral qui est le nôtre, le principe de parcimonie morale qui prévaut dans le champ politique (ne pas imposer de règle morale collective plus forte que celles nécessaires au bon fonctionnement de la société) fait que cette question est loin d’être anodine. Au-delà des fausses évidences apparentes, qu’est-ce qui peut nous faire penser que nos rapports avec la nature devraient faire l’objet d’un effort de réflexion morale spécifique, que les catégories éthiques traditionnelles se trouveraient insuffisantes, ou en défaut ? Quelles raisons avons-nous de croire que nous avons besoin d’une éthique environnementale forte ?
L’hypothèse de la cause morale
Une façon courante chez les auteurs écologistes de répondre à ces interrogations fait appel à une hypothèse massive : nous aurions besoin de renouveler les fondements éthiques de notre vision du monde, parce que les causes profondes des crises écologiques seraient elles-mêmes de nature 2 morale . Si l’origine profonde du mal est morale, le remède doit également l’être : l’élaboration d’une éthique écologiste est alors présentée comme une nécessité pour amorcer une transformation en profondeur de la société et de nos modes de vie, seul espoir de résoudre de façon réelle et durable ces crises, toute autre approche ne pouvant être que superficielle. L’état désastreux de notre environnement, l’ampleur et la gravité des crises présentes et à venir ne doivent pas être interprétés comme des accidents contingents, mais comme le résultat d’une logique profonde à l’œuvre dans notre civilisation, et de l’adoption à un certain moment de notre histoire d’une vision du monde et de valeurs morales erronées, ne pouvant que mener à une impasse. Que ce soit quand il est devenu chrétien pour certains, quand il a adopté le rationalisme cartésien pour d’autres, ou encore quand il a inventé la machine à vapeur et l’économie capitaliste, l’homme occidental aurait emprunté un chemin qui ne pouvait que le mener à terme à la catastrophe. Il n’y a donc pas de correction superficielle possible : il faut revenir à la racine du mal, qui est morale en ce qu’elle consiste en une conception particulière du rapport entre l’homme et les choses, et des devoirs qui s’en déduisent. L’urgence d’une refondation éthique découlerait à la fois de la gravité extrême de la situation, et de la profondeur des causes qui nous ont menés là. Une fois posée cette affirmation, « l’éthique environnementale » peut se développer comme une discipline à part entière, autonome, et n’ayant plus à justifier sa raison d’être ni son domaine de pertinence. Elle devient une spécialité philosophique, une branche des recherches universitaires en éthique, produisant des œuvres théoriques et générant ses propres débats internes. Le champ d’application pratique de ces théories n’est pas lui-même théorisé : la force de l’hypothèse initiale sur les causes morales des crises permet d’écraser toute considération de « pragmatique morale » et place d’emblée ses adeptes comme les pionniers d’un continent éthique que la société entière devra un jour rallier, si elle veut survivre. La place de l’argumentation morale en politique, ses rapports avec la liberté de conscience individuelle, le fait...