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Aventures d'un numismate

De
295 pages

PLUS de doute, gémit douloureusement M. Blanchard en laissant tomber avec accablement ses bras de chaque côté du fauteuil où il gisait anéanti, plus de doute, on me l’a subtilisée !

Soudain, il se dressa et, se précipitant vers un cordon de sonnette, il l’agita violemment en rugissant :

— Firmin ! Firmin !

Quelques secondes après, la porte du salon s’ouvrait et un grand gaillard, maigre, au front fuyant, au nez démesurément long, au menton en retrait, aux cheveux en brosse, couleur d’acajou, entrait, les mains dans la bavette d’un tablier blanc.

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Léon Ville
Aventures d'un numismate
I
LES SUITES D’UN CONGRÈS
Plaissant tomber avecLUS de doute, gémit douloureusement M. Blanchard en accablement ses bras de chaque côté du fauteuil où il gisait anéanti, plus de doute, on me l’a subtilisée ! Soudain, il se dressa et, se précipitant vers un co rdon de sonnette, il l’agita violemment en rugissant : — Firmin ! Firmin ! Quelques secondes après, la porte du salon s’ouvrai t et un grand gaillard, maigre, au front fuyant, au nez démesurément long, au mento n en retrait, aux cheveux en brosse, couleur d’acajou, entrait, les mains dans l a bavette d’un tablier blanc. — Monsieur a sonné ? demanda-t-il tranquillement.  — Dame ! fit M. Blanchard, qui voudrais-tu donc qu e ce fût ?  — C’est bien ce que je me disais, reprit avec une sage lenteur le domestique, qui semblait avoir horreur d e la précipitation.  — Trève de sottises, dit M. Blanchard ; donne-moi ma canne et mon chapeau. — Bien, monsieur. Quelques minutes] s’écoulèrent, après lesquelles Fi rmin entra au salon avec les deux objets, que son maître lui arracha littéralement des mains. Se coiffant brusquement, M. Blanchard fit, avec sa canne, un moulinet menaçant, courut à la porte qu’il ouvrit violemment, et s’eng ouffra dans l’escalier. Une fois dans la rue, il héla un cocher qui passait, lui jeta une ad resse et sauta dans la voiture. Celle-ci partit aussitôt au trot discutable d’une maigre haridelle. Laissons s’éloigner M. Blanchard, que nous retrouve rons tout à l’heure, et disons en quelques mots ce qui motivait sa fureur et sa brusq ue sortie. M. Blanchard était un homme de quarante-cinq ans, p etit, bedonnant, au visage orné de courts favoris légèrement grisonnants et su rmonté d’un crâne dont le poli faisait les délices des mouches, qui pouvaient s’y promener à l’aise. Le pauvre homme n’avait même plus la ressource de faire sa ra ie avec une éponge, ce dont il se consolait en songeant parfois que plus d’un Absalon eût envié son crâne dénudé, à la condition de posséder également ce qui se trouvait dessous. En effet, M. Blanchard n’avait pas une cervelle ordinaire. Doué de faculté s vraiment remarquables, il avait appris, non seulement toutes les langues, mais enco re les idiomes les moins répandus. Un linguiste d’une telle valeur ne pouvai t passer inaperçu, aussi était-il depuis plusieurs années Président de l’Académie Pol yglotte de Paris, titre qui, après avoir flatté sa vanité, lui causait aujourd’hui un effroyable chagrin, et en voici la raison.
Trève de sottises, dit Monsieur Blanchard p. 8
Un congrès s’était réuni à la Sorbonne, dans le but de travailler à l’amélioration du homard, par un habile mélange des races. Cette palp itante question avait attiré à Paris un nombre considérable de savants étrangers, avides de voir résoudre ce grave problème. Toutes les nations ayant envoyé des délég ués, il avait fallu nécessairement nommer un interprète ; or, M. Blanchard était tout désigné pour remplir cet office. Les travaux du congrès durèrent quinze jours, après quoi les congressistes se séparèrent sans avoir rien résolu, selon la coutume . On avait beaucoup discouru ; on s’était réciproquement congratulé, mais on avait co mplètement oublié le crustacé qui faisait l’objet de la réunion et qui allait ainsi c ontinuer à rétrograder, pour cesser peut-être un jour de faire partie de la famille des asta ciens. Car il est bien évident qu’à force de dégénérer, le homard finira par n’appartenir plu s à aucun genre. M. Blanchard, que l’avenir du homard n’intéressait nullement, avait vu avec peine la fin du congrès. Un polyglotte ne peut, en effet, qu e se réjouir d’une occasion qui lui permet d’étaler officiellement toute son érudition. Mais le Président de l’Académie Polyglotte de Paris était homme de ressource ; de plus, il était très riche, ce qui ne gâte jamais ri en. Son parti fut donc vite pris : pour converser une fois encore en toutes les langues, il offrit un grand dîner à un certain nombre de congressistes, en ayant bien soin de ne p as inviter deux délégués du même pays. Le dîner eut lieu le lendemain. Tant qu’il dura, c’ est-à-dire pendant près de deux heures, M. Blanchard fut d’une loquacité incroyable , parlant tour à tour chinois, turc, espagnol, etc., tandis que les convives s’entretena ient entre eux à la façon des sourds-muets, puisque chacun ne connaissait que sa propre langue.
Après le repas l’on passa au salon, où M. Blanchard exhiba aux yeux parfaitement indifférents de ses invités une superbe collection de monnaies et de médailles, prenant pour des exclamations admiratives les « oh ! » et les « ah ! » qui accueillaient chacune de ses explications, naturellement données dans toutes les langues.
Les congressistes, fort peu intéressés par la numis matique, lançaient déjà des regards significatifs du côté de la porte, quand M. Blanchard éleva triomphalement au-dessus de sa tête une pièce de monnaie de l’époque carlovingienne.  — Cette pièce, s’écria-t-il en chinois, car il fal lait bien commencer par une langue, cette pièce date du règne de Charles le Chauve, pet it-fils de Charlemagne, qui, le premier, autorisa les seigneurs à frapper de la mon naie à leur effigie, mais en mettant pour condition que cette monnaie n’aurait cours que dans leurs domaines respectifs. Bien que le délégué chinois eût seul compris, tous se précipitèrent vers M. Blanchard pour examiner la pièce, au milieu d’un br ouhaha de « oh ! » et de « ah ! » monosyllabes que l’on peut interpréter de bien des façons ; puis, redoutant l’exhibition d’autres pièces, chacun gagna la porte avec tant de célérité qu’en moins de cinq minutes il ne resta au salon que le Président de l’ Académie Polyglotte de Paris, et Firmin, éteignant les bougies du lustre. Ah ! Firmin, s’écriait M. Blanchard, en turc, quelle soirée ! — Oui, monsieur, quelle soirée ! répondait en japo nais l’indolent Firmin, qui, depuis dix ans qu’il était au service de son maître, avait fini par parler assez bien tous les idiomes. Pour s’entretenir la main, ou plutôt la langue, M. Blanchard n’avait pas dédaigné de donner des leçons à son domestique, dont la cervell e épaisse ne s’était prêtée que difficilement à cette inoculation, qui avait fini p ar former une sorte de salmigondis, d’où il résultait que, parfois, le maître, après avoir d onné un ordre en espagnol, entendait son valet lui répondre en russe ; alors, sans même y prendre garde, il reprenait dans cette dernière langue, et, suivant toujours Firmin à travers ses divagations polyglottes, il effleurait, sans s’en apercevoir, tous les idiom es connus et inconnus. Hélas ! toute médaille a son revers, et M. Blanchard, numismate distingué, n’eût pas dû l’ignorer. La suite de son dîner international f ut une atroce migraine qui le retint au lit pendant deux jours. Lorsqu’il fut enfin complèt ement remis, il s’empressa d’aller inspecter son médailler, afin de s’assurer que tout es ses pièces étaient bien en place. Mais il avait à peine soulevé le couvercle de la vi trine, qu’un cri terrible avait jailli de sa gorge contractée par une effrayante angoisse : sa p ièce de Charles le Chauve, sa carlovingienne,comme il l’appelait, avait disparu ! Il resta un moment comme hébété, regardant d’un œil morne sa belle collection, dont une place se détachait en bleue avec une terri fiante signification. — Non, non, c’est impossible, dit-il enfin en pass ant une main sur son front couvert
de sueur, aucun de mes invités n’a pu se rendre cou pable d’un pareil larcin !... D’abord, ils ne s’occupent que des homards, ensuite on ne dévalise pas les gens chez qui l’on a dîné... Ma carlovingienne est cachée dan s quelque coin et je vais certainement la retrouver. Alors, avec une patience exemplaire, M. Blanchard r etira une à une ses pièces du médailler ; mais la fameuse carlovingienne resta in trouvable, ce que voyant, le malheureux numismate se laissa tomber dans un faute uil, en proie à une morne désespérance. Nous avons vu comment il était [sorti brusquement d e son apathie et avec quelle rapidité il s’était élancé au dehors. C’est que, to ut à coup, une idée avait germé dans son cerveau troublé par une émotion intense :  — Le secrétaire du congrès me donnera l’adresse de mes invités, s’était-il dit, et quel que soit mon voleur, dussé-je aller jusqu’en C hine pour le retrouver, je ne reculerai devant rien. C’était alors qu’il s’était précipité sur le cordon de la sonnette pour se faire donner sa canne et son chapeau, après quoi, il avait bondi hors de son domicile et sauté dans la première voiture qu’il avait aperçue. Deux heures plus tard, il rentrait chez lui et s’en fermait dans son cabinet. Alors, assis devant son bureau, il tirait de son portefeui lle une longue liste que lui avait remise le secrétaire du congrès, et se mit à en exa miner attentivement les noms et adresses.  — Evidemment, se disait-il, le nom de mon voleur e st là, mais comment le reconnaître ?... Après avoir lu et relu vingt fois la liste, il se r enversa sur le dossier de son fauteuil, évoquant par la pensée les visages de ses invités, cherchant à découvrir dans leurs traits, dans leur expression, cette sorte de stigma te qu’une passion vile imprime parfois sur une physionomie. Après quelques instant s de méditations, hanté par le désir de rentrer en possession de sa carlovingienne , il lui sembla que le voleur ne devait être autre que le délégué portugais Carlos R asta. — Firmin ! appela-t-il. — Monsieur ?... dit Firmin au bout de cinq minutes , en pénétrant dans le cabinet. — Prépare ma valise, dit M. Blanchard — Monsieur va voyager ? — Oui. — Monsieur partira seul ? — Non, tu m’accompagneras. Bien, monsieur. Firmin disparut aussi lentement qu’il était venu, t andis que son maître se plongeait dans les méandres d’une carte du Portugal, cherchan t l’emplacement de Coïmbre, résidence de Carlos Rasta. Fixé à ce sujet, M. Blanchard consulta plusieurs in dicateurs de chemins de fer et de transports maritimes, puis, après avoir arrêté défi nitivement son itinéraire, il prit dans un tiroir une liasse de billets de banque et quelqu es rouleaux d’or. Certain que le Portugais était bien l’auteur du méf ait, M. Blanchard était redevenu complètement maître de lui-même. Un voyage à faire, de l’argent à dépenser, qu’était cela devant la perspective de voir la carlovingienn e réintégrer sa case dans le médailler ? Le soir même, M. Blanchard, suivi de Firmin portant sa valise, prenait le train de La Rochelle, d’où il repartait, le lendemain, sur un v apeur se rendant en Portugal, et deux
jours après il débarquait à Figueira-da-Foz, ville située à l’embouchure du Mondego, dans l’Atlantique, à trente-cinq kilomètres de Coïm bre, l’ancienne Æminium, et l’héritière de la Coniusbrica romaine, dans le Béir a-mar, la principale cité entre les deux métropoles de Lisbonne et de Porto. Quelques heures après avoir débarqué à Figueira-da- Foz, M. Blanchard, toujours suivi de Firmin, faisait son entrée à Coïmbre et, s ans perdre un instant, se mettait en quête de la demeure de Carlos Rasta. Celle-ci lui f ut immédiatement indiquée et avec un empressement attestant que le savant portugais j ouissait, dans la ville, d’une certaine réputation ; ce qui enchanta notre collect ionneur, qui se dit fort logiquement qu’un homme possédant l’estime de ses concitoyens d evait avoir horreur du scandale et restituerait sans hésiter la fameuse carlovingie nne. Ce fut donc d’un pied léger et le sourire aux lèvre s que M. Blanchard se présenta au domicile de celui qu’à tort ou à raison il considér ait comme un être au moins indélicat. Mais, hélas ! une déception attendait le Président de l’Académie Polyglotte de Paris : Carlos Rasta n’était pas encore de retour à Coïmbre . Le pauvre collectionneur chancela sous ce coup qu’i l n’avait point prévu. Néanmoins, il reprit bientôt tout son calme en pens ant que le Portugais ne pouvait tarder à revenir. M. Blanchard alla s’installer dans un hôtel et s’en ferma dans sa chambre comme dans un dilemme, avec cette seule différence que s’ il n’en sortait pas, c’était par un effet de sa propre volonté. Pourtant, Coïmbre méritait au moins un regard. Cette ville, autrefois fortifiée et place de guerre très importante sous les Romains, est bât ie en amphithéâtre sur une colline qui domine une magnique plaine ; elle est alimentée par un bel aqueduc ancien et environnée de vieilles murailles flanquées de tours en ruine. A la chute de l’empire romain, elle appartint aux Goths, ensuite aux Maure s, enfin aux rois de Portugal. L’Université de Lisbonne y fut transférée en 1308, et le roi Joâo y fit appeler plusieurs savants professeurs français, parmi lesquels André de Gouvea, Guillaume de Guérente et Nicolas de Grouchy. L’Université de Coïmbre a joui en tous les temps de nombreuses prérogatives. L’enseignement se partage aujourd’hui en cinq facul tés : la théologie, le droit, la médecine, les mathématiques et la philosophie ; aus si le nombre des étudiants est-il relativement élevé. Les monuments de Coïmbre sont peu nombreux, mais ex trêmement intéressants. Il y a d’abord la cathédrale, bâtie, dit-on, du temps des Goths et convertie en mosquée par les Maures. Extérieurement cet édifice a l’aspe ct d’un château-fort. A l’un des murs est adossé le tombeau de Fernando, comte de Co ïmbre. L’église de Santa-Cruz mérite également d’être cité e, non à cause de l’intérêt qu’elle offre au point de vue architectural, qui est absolu ment nul, mais parce qu’elle renferme les mausolées d’Alfonso et de Sancho, les deux prem iers rois de Portugal. La principale curiosité de Coïmbre, c’est son jardi n botanique, si délicieusement situé, où les palmiers et les bananiers croissent e n pleine terre, où l’on voit des serres chaudes pour les plantes des tropiques et des serre s froides pour les plantes du Nord. C’est près de Coïmbre que se trouve laquinta das Lagrimas, où Inès de Castro fut assassinée par ordre d’Alphonse IV, meurtre que son époux, Pierre le justicier, vengea si cruellement. Ne pouvant assouvir sa haine sur so n père, instigateur du crime, il attendit d’être sur le trône et fit périr dans les plus affreuses tortures ceux qui en avaient été les instruments. Les différentes curiosités que nous venons d’énumér er étaient, pour le moment, le
moindre des soucis de M. Blanchard. Enfermé dans sa chambre, enfoncé dans un fauteuil, les coudes sur les genoux et le front dan s les mains, il explorait le sombre gouffre des réflexions. Il cherchait toutes sortes de motifs au retard de Carlos Rasta, et sa vanité de collectionneur lui montrait le Portuga is courant le monde afin d’exhiber la carlovingienne aux yeux émerveillés des numismates. Qui sait même si un riche amateur, ébloui par la rareté et le parfait état de la fameuse pièce, n’en offrirait pas au possesseur momentané une somme folle ? A cette pensée, M. Blanchard se dressa brusquement, pâle et l’angoisse au cœur. Il était bien évident que si Carlos Rasta se dessaisis sait de la carlovingienne, aucune puissance ne lui ferait avouer son forfait ; le cor ps du délit ayant disparu, il ne serait pas assez naïf pour en indiquer la trace. Il en était là de ses réflexions, quand Firmin entr a, apportant à son maître des nouvelles toutes fraîches. Un domestique du savant portugais s’était présenté à l’hôtel quelques instants auparavant, annonçant à Firmin que son maître venai t de faire prévenir ses gens qu’il ne serait pas de retour avant deux mois. M. Blanchard était atterré. Que faire ? Repartir po ur Paris et revenir deux mois plus tard ? Jamais ! Il était ven u à Coïmbre pour retrouver Carlos Rasta, il l’attendrait, dut-i l rester là des années. Cette résolution prise, il ordonna à son po uls de battre moins vite, à son cœur de se calmer et à sa colère de faire place à une indifférence momentanée. Ayant ai nsi repris possession de lui-même, il examina froidement la si tuation et, machinalement, tira de son portefeuille la list e contenant les noms et adresses de ses anciens invités. Comme il la parcourait d’un regard distrait, un nom le fit tres saillir : Fernando Mendigo, à Madrid, Espagne.  — Mendigo ! s’écria-t-il, comme si son cerveau ava it été illuminé par une clarté subite, Mendigo ! voilà mon voleur ! Comment ce nom ne m’a-t-il pas frappé plus tôt ? Il y a certainement une corrélation entre l’homme et le no m qu’il porte : dis-moi comment tu t’appelles et je te dira i qui tu es. Plus de doute, c’est bien l’Espagnol qui m’a subtilisé ma carlovingienne. J’a vais été égaré par le nom du Portugais : Rasta ! c’est un nom quelque peu équivo que, aussi n’ai-je point fait attention aux autres. Mais, Mendigo !... Est-ce qu’ un homme qui se respecte s’appelle Mendigo ? Lorsqu’on articule Charlemagne ou Louis X IV, évoque-t-on les mêmes images qu’en prononçant Mendigo ? Non, certes ! D’a illeurs, je suis depuis longtemps fixé à ce sujet : le nom, tout est là. J’ai toujour s remarqué que les gredins portent des noms spéciaux... Gall et Lavater nous la baillent b onne avec leurs théories ; quant à la chiromancie, je me demande vraiment comment Platon, Aristote, Galien, Ptolémée, Averrohès, etc., ont pu être assez enfants pour la prendre au sérieux ? Et M. Blanchard allait par la chambre en répétant s ur tous les tons : — Mendigo ! Mendigo ! A force de prononcer ce nom, il en arriva à tremble r pour son argenterie, qu’il n’avait pas songé à inventorier avant de quitter Paris. Aus si se promettait-il bien d’inspecter soigneusement tout ce qui se trouverait chez l’Espa gnol, qu’il supposait maintenant capable de tout, hors ce qui est bien. Pourquoi, au ssi, s’avisait-il de s’appeler Mendigo ? Ne pouvait-il donc s’appeler comme tout l e monde ? Certain d’être désormais sur la bonne piste, M. Bla nchard ne songea plus qu’à
gagner Madrid au plus vite. Et, après avoir consult é attentivement un indicateur de chemins de fer, il régla sa note d’hôtel et, suivi de Firmin portant sa valise ; il se rendit sans tarder à la gare. Peu après, le train l’emport ait à travers les belles campagnes du Béira-mar, toutes parsemées d’innombrables orangers , dont les fruits sont la plus importante branche du commerce de Coïmbre. M. Blanchard, malgré ses préoccupations, ne cessait de contempler avec ravissement les magnifiques paysages qu’il traversa it. Mais après avoir dépassé Valencia, ville frontière espagnole, le coup d’œil changea et les plaines, les bois verdoyants firent place à un panorama plus sévère, en même temps que l’animation semblait disparaître. En effet, l’Estramadure, jadis couverte de villes, ne possède plus guère que des bourgades. Celte province, qui est actuellement l’u ne des plus désolées de l’Espagne, celle qui, proportionnellement à son étendue, nourr it le moins d’hommes et les nourrit le plus maigrement, était très fortement peuplée du temps des Romains ; là se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité la plus considérab le de la péninsule. Sous la domination des Maures, cette contrée continua d’occ uper l’un des premiers rangs parmi les diverses régions de l’Ibérie ; ses plaine s si fécondes, aujourd’hui inutiles, donnaient des produits en abondance. Les exterminations partielles des Maures et le bann issement de ceux qui restaient ont été l’une des principales causes de la désolati on de l’Estramadure. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre et autres conquérants ori ginaires de l’Estramadure eurent accompli leurs prodigieux exploits dans le Nouveau-Monde, toute la jeunesse vaillante du pays fut entraînée à leur suite. Les imagination s s’étant allumées, un esprit d’aventures s’empara des habitants, et ceux qui ne purent s’embarquer pour l’Amérique allèrent chercher fortune dans les ville s et les armées. Par suite, de vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturage s, dont les grands propriétaires de troupeaux s’emparèrent, remplaçant ainsi les agr iculteurs par des bergers nomades. M. Blanchard aurait pu philosopher longuement sur l ’étrange fatalité qui pousse les hommes à fuir le sol qui les a vus naître, où ils p ourraient vivre et mourir en paix, pour s’élancer à la problématique conquête d’une gloire ou d’une fortune qu’ils atteignent si rarement ; mais le Président de l’Académie Polyglot te de Paris était bien trop absorbé par la pensée de sa chère carlovingienne. Vainement Firmin tentait-il de l’arracher à sa rêverie en lui adressant la parole en différente s langues, dans l’espoir que le polyglotte réveillerait enfin le collectionneur, il n’obtenait pour réponses que de brefs monosyllabes. Enfin, après deux interminables journées, le train entra à toute vapeur dans Madrid. On était au printemps ; une atmosphère tiède rempla çait le vent sec et parfois glacial qui, durant l’hiver, souffle avec violence du Guadarrama et cause de si terribles maladies ; aussi Firmin n’eût-il pas demandé mieux que de déambuler par la ville, mais M. Blanchard lui fit observer qu’il était neuf heures du soir et que, après un si long voyage, l’atmosphère d’un bon lit était infini ment préférable à celle des rues, voire même des boulevards. Firmin ne fut pas précisément convaincu, mais en do mestique bien dressé, il fit mine de l’être et suivit son maître dans un hôtel o ù ses fantaisies déambulatrices disparurent bientôt devant un copieux souper. L’hôtel où étaient descendus les deux voyageurs se trouvait situépuerta del Sol, sorte de carrefour allongé, entouré de jolies const ructions et où aboutissent les plus belles rues de la ville. Aussi, dès que son maître se fut retiré dans sa chambre, Firmin