Cahier Gourmont

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Description

Sous la direction de Thierry Gillybœuf et de Bernard Bois.
Consacré à Rémy de Gourmont, philosophe dansant, prince des sceptiques, poète subtil et sensible, dissociateur d’idées, Sainte-Beuve du Symbolisme, sensuel cérébral.
Épicurien tranquille, conscience critique d’une génération, pilier du Mercure de France, célèbre reclus curieux de tout, théoricien du symbolisme, il est l’ami d’Apollinaire tandis que Cendrars le considère comme un maître, et que les Anglo-Saxons se réclament ouvertement de lui. Il lutte en premier lieu contre toute forme d’assujettissement, tout conformisme, tout absolutisme, et ne renonce jamais à la liberté de penser.

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Date de parution 08 juin 2015
Nombre de lectures 45
EAN13 9782851970923
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0220€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’HerneRemy
de Gourmont
sous la direction de Thierry Gillybœuf et de Bernard BoisOuvrage publié avec le soutien du Centre National du Livre
Tous droits de traduction, de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions de l’Herne, 2003
22, rue Mazarine 75006 Paris
oN ISBN : 2-851-97-092-5Sommaire
9 Avant-propos
Textes inédits de Remy de Gourmont
13 Amoursperfides
15 PortraitsduProchainSiècle
17 LeSangViolet
19 LeMotqu’ilnefallaitpasdire
22 Leromancontemporain
24 LeDieuMonod
Un créateur de valeurs
29 KarlD.Uitti
LeCréateurdevaleurs
42 PatrickMacGuinness
Gourmontetle« laboratoiredesidées »
47 SandrineSchiano-Bennis
RemydeGourmontetJulesdeGaultier,Uneesthétiquedel’intelligence
58 MarioRichter
Gourmontetlapoésiedel’avant-garde
69 Jean-LouisMeunier
Dubonusagedelascienceromanesque
5Le parti de la liberté
81 FrancescoViriat
L’affairedu« Joujoupatriotisme »,nouveauxéléments
116 JulienPalomo
LepatriotismegourmontienpendantlaGrandeGuerre :undébutdemiseau
point
127 PaulGorceix
RemydeGourmont,unpionnierdel’histoirelittéraireenBelgique
136 ValérieGrandjean
RemydeGourmontetle« complexe »dePygmalion
142 FrédéricCanovas
Legrandcontempteur :RemydeGourmontvuparPaulLéautaud
155 TizianaGoruppi
Moralechrétienneetmoraleantichrétienne
Lettres inédites
173 À Émile Barbé, Auguste Villiers de l’Isle-Adam, Maurice Denis, Léon Bloy,
René Quinton, une cousine, Richard Aldington et Ezra Pound
Iconographie
L’ivresse verbale
189 PatrizioTucci
Gourmontmédiéviste
202 BernardBois
RemydeGourmont« critiqued’art »
204 AnneBoyer
RemydeGourmontetlaquestiondelaféconditélittéraire
211 JérômeSolal
D’EntraguesetdesEsseintes :LeSeuiletleSecret
224 IvannaRosi
LescouleursdeSixtine :perceptionvisuelle,imagesmentales,métaphores
234 ChristianBuat
Lerireduvolcan
6Dissociation d’idées
251 AnnaMariaScaiola
GourmontetlesContesdeFées
261 YoanVérilhac
Participerdirectementauxjoiesdelavielittéraire :RemydeGourmontetles
petitesrevues
274 VincentGogibu
1910oul’expressiond’uneinimitié
288 BrunoFabre
RemydeGourmontetMarcelSchwob
296 Jean-PaulGoujon
PierreLouÿsetRemydeGourmont
303 ThierryGillybœuf
Stratagèmesd’unerupture :HuysmansetGourmont
Souvenirs et témoignages
325 Richard Aldington, Guillaume Apollinaire, Natalie Clifford Barney, Blaise
Cendrars, Édouard Champion, Lucien Corpechot, Marcel Coulon, Rubèn
Darío, Louis Denise, Louis Dumur, T.S. Eliot, Fernand Fleuret, André
Fontainas, Jules de Gaultier, André Gide, Jean de Gourmont, Hubert Juin,
Enrique Larreta, Paul Léautaud, Amy Lowell, Maurice Martin du Gard,
Francis de Miomandre, Pascal Pia, Ezra Pound, Pierre de Querlon, Arthur
Ransome, Henri de Régnier, André Rouveyre et Paul Voivenel.
Éléments biographiques
et bibliographiques
353 Chronologie
358 Bibliographie
377critique
7Avant-propos
Ce Cahier est dédié à Olivier Michel,
in memoriam
Remy de Gourmont le disait lui-même, il existe dans la vaste église des
Lettres des chapelles latérales où sont honorés les vrais saints. « Leur autel est au
fond d’une crypte, mais où les fidèles descendent volontiers, cependant que le temple
des grands saints ouvre au soleil son vide et son ennui. » Tel est le cas de Remy de
Gourmont, épicurien tranquille, philosophe dansant, prince des sceptiques,
consciencecritiqued’unegénération,poètesubtiletsensible,dissociateurd’idées,
Sainte-Beuve du Symbolisme, sensuel cérébral, pilier du Mercure de France,
célèbre reclus curieux de tout.
Il y a cependant une certaine ironie dans le fait que, alors que Remy de
Gourmont n’a pratiqué d’autre méthode de réflexion que la dissociation d’idées,
la seule évocation de son nom active, comme en cascade, une théorie de poncifs
controuvés. « La vie va devenir de plus en plus dure pour les hommes qui ont des
nuances dans l’intelligence », avait-il écrit. Lui-même se disait volontiers « ours à
écrire », et il n’en fallait pas davantage pour que le processus d’épinalisation se
mette en branle, le figeant dans cette image de stylite à l’érudition poussiéreuse,
occultant sa sensibilité à fleur de peau, parfois d’une candeur touchante. Ainsi
la figure de l’homme disparaît-elle derrière ces légendes à l’encan que s’empresse
d’embrasser la postérité. Pour d’autres, il est le théoricien du symbolisme et,
partant, son écriture a quelque chose de suranné, malgré des œuvres aussi
résolumentmodernesque Les LitaniesdelaRose,LesChevauxdeDiomède,LeChemin
de velours ou bien encore Une Nuit au Luxembourg. Tout apport, toute
contribution à la modernité lui est alors dénié ou refusé, bien qu’il fût l’ami
d’Apollinaire, que Cendrars le considérât comme un maître (dira-t-on jamais assez ce
que les Pâques à New York doivent à la fréquentation littéraire de Gourmont ?),
qu’il contribuât à lancer la « littérature Maldoror », que les imagistes
anglosaxons, Ezra Pound ou T.S. Eliot se soient réclamés ouvertement de lui, tout
comme Rubèn Darìo dont l’influence allait être déterminante sur la littérature
esud-américaine du XX siècle. Si le nom de Remy de Gourmont est souvent mis
9sous le boisseau, c’est que, bien qu’il se soit maintenu quelque peu à l’écart et
n’ait eu cure de camper les maîtres, il attira contre lui toute une cohorte
d’ennemisacharnés.MaisGourmontn’étaitpashommeàs’attarderauxbassesses
des querelles intestines, même s’il savait, à l’occasion, régler quelques comptes
par prétérition, en réhabilitant tel auteur méconnu ou oublié. Philosophe
dansant, au sens nietzschéen du terme, il suivait d’un pas sûr et enthousiaste les
chemins de traverse où le conduisait son intelligence. D’ailleurs, ses détracteurs
se sont gaussés à l’envi des apparentes contradictions de sa pensée. C’est qu’il
n’était pas dogmatique, peu soucieux de plaire et de faire école, insensible aux
modes auxquelles il n’eut jamais la faiblesse de céder. Il n’était pas l’homme
d’une idée, et revendiquait, comme plus tard Camus, le « droit à l’erreur ». Sa
réflexion n’était pas mue par « l’horrible manie de la certitude ». Aussi pouvait-il
dans le même temps composer les blasphématoires Oraisons mauvaises et rédiger
Le Latin mystique, s’intéresser à l’occultisme et au satanisme et se passionner
pour les théories scientifiques de Quinton ou de Fabre. Sa curiosité, toujours à
l’affût, empruntait sans cesse des chemins buissonniers, et son regard s’appliquait
à démonter les automatismes de la pensée. « Posséder la vérité : je songe à ces
explorateurs qui ont chez eux un lion apprivoisé et qui ne dorment que d’un œil. »
Car pour Gourmont, il s’agit toujours de lutter contre toute forme
d’assujettissement, contre tout conformisme, contre tout absolutisme, de ne renoncer
jamais à la liberté de penser. Raison pour laquelle il se fera l’ardent défenseur
d’auteurs méconnus, de Claude d’Esternod à Théophile de Viau, en passant par
Saint-Amant et Cyrano de Bergerac, autant d’individualités peu soucieuses des
règles et conventions, qu’elles soient d’ordre social, politique, moral ou religieux.
Ennemi tenace de toute forme de censure, qu’elle soit morale ou politique,
Gourmont flétrit tous les nouveaux dévots, héritiers selon lui des jansénistes,
dont l’étroitesse et le dogmatisme de leur idéologie est l’ennemi du « parti de la
liberté », qu’incarnent à ses yeux les jésuites casuistes, dans la lignée desquels il
s’inscrit. À la voie douloureuse des premiers, qui ne peut mener que sur une
porte close, Remy de Gourmont préférera toujours le chemin de velours des
seconds. Sceptique serein, est, pour reprendre le titre de l’un de ses
plus célèbres ouvrages de linguistique, un « esthète de la langue ». Dans une
esthétique personnelle fondée sur la langue où les mots par leur rareté, leur musicalité,
leur « corps » sont le véhicule des idées, il a puisé toute la liberté, l’originalité et
la profondeur de sa pensée, toute l’élégance, la richesse et la sensibilité de son
écriture.
Consacrer ce Cahier de l’Herne à Remy de Gourmont, c’est donner à
redécouvrir un classique souterrain de la littérature et attirer quelques amateurs
de plus vers celui qui écrivait : « L’intelligence n’est peut-être qu’une maladie, une
belle maladie : la perle de l’huître. »
10Textes inéditsAmours perfides
IRREPARABILE
Où donc est-il le temps où j’adorais tout bas
Une suave et pure et franche jeune fille,
Où mon cœur étonné riait sur ses ébats
Ainsi qu’un oiseau dont on vient d’ouvrir la grille ?
Qu’êtes-vous devenus ô mes premiers soupirs,
Mes premiers mots d’amours & mes premières peines ?
Un regard, un sourire étaient tous mes désirs,
Un serrement de main mettait en feu mes veines !
Oh ! pas un souvenir n’a fui mon cœur lassé,
Et chacun tour à tour vient s’offrir à ma vue
Lorsque le soir, au feu tisonnant, je remue
Les cendres du foyer & celles du passé !
À mes yeux attentifs le livre se déroule
Et sur chaque feuillet je marque de mon doigts
Une ligne plus chère, au milieu de la foule ;
Et je ne verse point de pleurs : mon cœur les boit.
Hélas ! que je l’aimais cette enfant délicate !
C’était mon horizon, mon jardin et mon ciel ;
Elle était l’atmosphère où l’âme se dilate
Et la coupe où jamais on ne goûte le fiel !
Revenez vers moi, fraîcheurs printanières
Et sur moi répandez votre souffle embaumé.
Car depuis ce doux temps de mes amours premières
Si j’ai pleuré souvent, je n’ai jamais aimé !
13Lamer !Lamer !
Xénophon
Nous fuyons ! L’océan n’est plus sous nos regards :
Lorsque nous retournons vers lui nos yeux hagards,
Nous ne voyons au loin que la plaine de sable,
Que ferme la montagne au col infranchissable.
Rien ! Rien que le désert foulé par nos pieds nus !
Et la force invincible aux sentiers inconnus,
À nos nerfs imprimant une horrible secousse –
– Hôtes du Destin –, sans relâche nous pousse !
Toujours ! Toujours ! C’est dit. Oui, toujours obéir,
Car la chaîne est trop forte & l’on ne peut s’enfuir !
Si sur la route morne épuisé l’on succombe,
On peut crier : « Mer ! Mer ! » On n’aura qu’une tombe !
Deux poèmes inédits d’un recueil qui aurait dû s’intituler Amours perfides, signé peut-être
du pseudonyme de Pierre d’Arvonne, et figurant dans une lettre à Émile Barbé du début de
l’année 1879.
14Portraits
du Prochain Siècle
VILLIERSDEL’ISLE-ADAM
Comme Chateaubriand (tous deux rameaux de l’arbre normando-celtique),
Villiers de l’Isle-Adam fut de son temps, autant que peut et doit l’être un homme
supérieur : quelle ridicule aberration de croire représentatif d’un siècle ancien,
l’auteur de l’Ève future ! Contemporain de l’orgueil scientifique, il fut le Goethe
de la magie rationnelle, et peut-être eût-il voulu en être le Faust. Mais il y avait
en son génie plusieurs génies : Swift n’est pas plus amer, ni Hoffmann plus
fantastique, ni Poe plus désespérément logique : les Demoiselles de Bienfilâtre,
l’Intersigne, la Torture par l’Espérance et la diversité de toute son œuvre
fragmentaire, enfin Tribulat Bonhomet, – que la fatigue de vivre l’empêcha de parachever,
– où vinrent converger, pour en faire la création sans doute la plus originale du
siècle, tous les dons de l’ironiste, du rêveur et du philosophe. Un seul autre livre
luiestcomparable,malgré(maistousdeuxenont)desinégalités,leStellod’Alfred
de Vigny. À côté de ce Villiers, déjà si multiple, lorsqu’on l’analyse, il y en avait
un autre, tout différent, le romantique, dont Akëdysséryl et Axël disent la
grandeur.
Villiers de l’Isle-Adam (que la critique officielle nie et que M. Brunetière
eignore) demeurera l’un des premiers écrivains du XIX siècle et peut-être le
premier de la période qui va de la mort de Baudelaire aux années où nous avons
connu Ibsen.
Quant à sa vie, si elle fut douloureuse (surtout extérieurement, – car Villiers
possédait d’inépuisables trésors de consolations imaginatives), il le dut, un peu
à sa nature inquiète, beaucoup à l’hostilité de ses contemporains. Son génie
faisait peur : il fut écarté des fructueuses entreprises parnassiennes. Mais la part
que ses frères lui dénièrent, ses fils la lui ont rendue – en gloire.
15MADAMEB. DECOURRIÈRE
Kabbaliste et occultiste, instruite en l’histoire des religions et des
philosophies asiatiques, attirée par le charme des symboles, fascinée par le voile d’Isis,
initiée, par de dangereuses et personnelles expériences, aux plus redoutables
merveilles de la Magie noire, théurgiste et pourtant catholique, et encore artiste
passionnée, fervente de Glück et de Vigny, de Beethoven et de Villiers, de
Goethe, de Wagner et d’Ibsen, Madame B. de Courrière a trop peu écrit pour
vouloir, sans doute, être jugée comme écrivain ; mais ce peu, interprétations de
miraculeuses images, notations mystiques, promenades dans le rêve, affirme une
âme à qui le Mystère a parlé – et n’a pas parlé en vain.
FRANCISPOICTEVIN
Après avoir, par amour pour leur style subtil, précis et révolté, suivi le mode
d’écrire et un peu de voir des Goncourt, M. Francis Poictevin, depuis six à sept
ans, et autant de petits tomes, s’est libéré de l’état de disciple – même
exceptionnel – en avouant simplement l’exaspération de son inquiétude. Oui, c’est
un délicieux inquiet et qui ne se contente ni d’un site, ni d’un style ; il veut tout
voir et il veut tout dire, et, ayant vu de l’œil le plus vif et le plus lynx, il dit sa
vision avec une préciosité minutieuse et neuve. Il a le génie de la métaphore
nouvelle – et même si nouvelle qu’on hésite parfois à la goûter du premier coup,
comme on recule à respirer, sans en avoir fait plusieurs fois le tour, une fleur
inconnue. Mais la connaissance faite, on jouit singulièrement de la rare fleur à
la bonne odeur. Cette fleur est essentiellement une fleur mystique, la seule de
cette sorte qui fleurisse à cette heure sous notre climat de sensualité. Être un
« mystique », c’est être un interprète des mystères, de tous les mystères épandus
par le Maître de la Vie et offerts à la sagacité des élus : M. Poictevin chercher
des interprétations, et il en trouve dans une branche de lilas blanc comme dans
le regard des madones allemandes, dans les cheveux pâles d’une fillette malade
comme dans l’âme de Faust. Tout ne lui est pas ouvert, mais tout peut s’ouvrir
à lui, car il connaît l’alphabet des Signes supérieurs.
Ces trois textes ont paru dans le volume collectif Portraits du Prochain Siècle, Tome premier
Poètes et Prosateurs, Edmond Girard, Éditeur, Paris, 1894, respectivement pp. xviij-xix, 17-18 et
90-91.
16Le Sang Violet
Délire, inconscience totale, c’est très caractéristique. Le normal multiplié
par lui-même a donné l’excessif. Trois fois trois neuf. Quatre-vingt-dix
pulsations. Petite fièvre, bien petite pour un tel délire. Il se calme. Il est peut-être
évanoui. Il est évanoui. Ces sortes d’êtres ont d’étranges maladies.
« En voici donc un, et je le tiens. Pline l’Ancien rêvait du Phénix,
HildegardeduGriffon ;HérodoterêvaitduNaind’Éthiopie ;Isidorerêvaitdujumard.
Moi, je rêvais du Poète. En voici donc un ; je tiens un de ces êtres qui secrètent
de la pensée rythmée, un des êtres qu’une lésion miraculeuse a doués de la folie
verbale. Lésion miraculeuse ! Suis-je devenu insensé au contact de ce monstre ?
« Allons, il faut tenter l’expérience concluante et définitive. J’ai peur, je n’ai
pas le droit : on ne saigne un malade épuisé par un accès nerveux. Mais la
Science. Oui, pour la Science ! La Science attend.
« C’était vrai. Il est violet. Quel beau sang violent ! Comme il coule sur les
draps qui s’empourprent ! Coule, coule ! beau sang violet ! C’était vrai, en voici
la preuve ; voici la preuve écrite sur mes mains, mes mains toutes sanglantes du
beau sang violet.
« Science et Poésie. La Science a vaincu, car elle connaît le secret de la
Poésie, et la Poésie ignore le secret de la Science.
« Je suis supérieur à toi, pauvre évanoui, car ton sang que je fais couler, je
puis l’arrêter et laisser en toi une partie de la source de ce que tu appelles ton
génie et de ce que la Science appelle ta folie ; – mais non, qu’il coule, ton beau
sang violet, Poète ! Qu’il coule sur ton lit, sur mes mains, qu’il coule vers le
ruisseau et vers l’égout où je voudrais vider toutes tes veines et les veines de tes
frères !
« Coule, sang abominable, par qui sont engendrées les fleurs vénéneuses de
l’idéal et du rêve ! Sang nourricier des phrases et des strophes, des insidieuses
couleuvres qui se tordent dans la fraîcheur de l’herbe et des oiseaux fugitifs qui
chantent sous les branches nouvelles !
17« Coule, sang détestable dont une goutte suffit pour empoisonner l’âme
saine des peuples sages et faire pousser dans le secret des cœurs simples les
mauvaises moisissures de la croyance et de l’amour !
« Coule, sang royal et détesté, dont la richesse humilie la pâleur pauvre et
pure de nos désirs raisonnables et de nos plaisirs scrupuleux. Coule vers la langue
des chiens !
« Des fleurs ? Absurde. Des fleurs ont fleuri sur le lit, sur mes mains, sur
le tapis. Absurde. Des fleurs ! Alors, le sang est bien le principe, le sang violet.
Il produit des fleurs qui ressemblent à des couleuvres et à des oiseaux, à des
strophes et à des phrases. Absurde.
[« ]Des fleurs ! Qu’on les coupe, qu’on les jette sur ce cadavre. »
À Paris, mercredi 11 décembre 1895.
o« Le Sang », La Coupe, recueil mensuel d’art et d’éthique, janvier 1896, n 4, pp. 4-5.
18Le Mot qu’il ne fallait
pas dire
Après huit jours de silence, ayant résisté avec dédain aux tortures du secret,
aux stratégies de l’interrogatoire, Marie-Catherine, cuisinière, accusée d’avoir
empoisonné sa maîtresse la dame W., parla et dit :
– Eh bien ! oui, c’est moi. puisque les médecins ont trouvé le poison, il
faut bien que je l’avoue. Je vivais seule avec Madame et elle avait un si mauvais
caractère que personne, depuis six mois, personne pour ainsi dire, n’est entré
chez elle. On ne peut donc accuser que moi ; j’ai réfléchi et j’ai compris cela.
D’abord j’avais pensé à me sauver en ne disant rien, en restant devant vous, et
devant tous les juges, muette et comme morte, en faisant la femme qui ne sait
pas et qui n’a rien à dire. Mais j’ai compris encore, tout étant contre moi, que
mon silence au lieu de m’absoudre, me condamnerait plus sûrement encore que
des aveux. C’est seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues
claires pour moi ; jusque-là, il m’avait semblé vivre comme dans un jour, comme
dans une nuit étouffante et lourde, et je songeais que peut-être on me laisserait
là, et qu’on m’oublierait. Quand vous me faisiez venir, j’entendais vos paroles
sans les comprendre, mais je souriais, à ce que je crois, parce que j’étais contente
d’entendre parler. Enfin, cette nuit, tout s’est arrangé dans ma tête, et je vais
vous raconter l’histoire, telle qu’elle est. Vous verrez si je suis vraiment coupable,
si je suis vraiment une assassine.
Et,surcemot,Marie-Catherinerelevalatêteetregardalejuged’instruction
avec une certaine fierté.
C’était une fille d’aspect moins vulgaire que ne comportait sa condition.
Elle était grande, pâle sous des cheveux noirs à reflets rougeâtres ; elle parlait sur
un ton presque toujours uniforme, sauf de brefs éclairs, et sans gestes, peut-être,
pour ne pas montrer ses mains.
Le juge d’instruction se sentit incliné à quelque politesse. Laissant le ton
d’ironie méprisante dont il avait usé les jours précédents, il dit, presque
gracieusement, car sa curiosité était surexcitée :
19– Je vous écoute. Racontez votre histoire.
– Eh bien ! voilà ! reprit Marie-Catherine. Il y a donc deux ans, presque
jour pour jour, que j’entrai au service de Mme W... Vous la connaissiez sans
doute, car vous étiez ici avant moi et à l’époque de mon arrivée ici elle recevait
encore quelques personnes et sortait elle-même une ou deux fois par semaine.
Du moins (car le juge d’instruction avait hoché la tête) vous aviez entendu parler
de ses manies, de sa mauvaise humeur, de son avarice...
– En effet, dit le juge d’instruction toujours bienveillant, elle passait pour
être avare et assez méchante. Avez-vous eu à vous plaindre d’être mal nourrie ?
– Non monsieur, et je vous dirai même qu’elle n’était pas plus avare que
bien des bourgeoises estimées pour leur amour de l’ordre et de l’économie.
Pendant mes deux ans, je n’ai manqué de rien. Cela était même difficile et vous
comprendrez que si elle exigeait de [la] bonne cuisine j’en profitais. Quant à la
méchanceté, elle n’était que trop réelle et jamais elle ne m’adressait la parole que
sur un ton rogue et insolent. Comme il n’y avait pas de témoins et que je suis
patiente et que je dois gagner ma vie, je supportais tout cela sans répondre et
les scènes ne duraient pas longtemps. Ses manies aussi me firent souffrir, en
attendant l’heure où, malgré moi, elles devaient se retourner contre elle-même.
La plus grave de toute, monsieur, la plus terrible, celle qui m’a conduit ici, celle
dont le souvenir m’oppresse encore et m’épouvante...
Ici, Marie-Catherine dut se reprendre un instant. La tête appuyée sur sa
main, les yeux fixes, elle balbutiait : « Ce n’est pas ma faute ! Ce n’est pas ma
faute !... » Enfin, après avoir largement respiré, elle continua :
– Eh bien, voilà ce qui se passait, monsieur. Étant sa seule servante, je la
servais à table, tout en surveillant la cuisine. Elle mangeait, silencieuse, l’air
méfiant, puis tout d’un coup m’appelait. J’arrivais, sans me presser, comme
quelqu’un qui va au-devant d’un soufflet, et elle me disait invariablement :
– Catherine, vous avez encore voulu m’empoisonner ?
– Non, madame, je n’ai jamais pensé à cela.
– Eh bien, mangez devant moi.
Et je mangeais sur le coin de la table, debout, sans pain et sans vin, comme
une misérable, pendant qu’elle regardait mes mains et ma bouche, suivant tous
mes gestes, soupçonneuse et mauvaise. Quand j’avais mangé assez à son gré, elle
disait :
– Allons ! ce n’est pas encore pour aujourd’hui ! C’est bien. Laissez-moi.
Cela se renouvelait jusqu’à deux ou trois fois par semaine. D’abord cela ne
m’avait semblé que la plus triste et la plus ridicule des manies ; mais je ne m’y
habituai jamais, et dans les derniers temps j’en souffrais cruellement. Je vivais
dans la terreur et quand j’entendais de la cuisine sa voix méchante et moqueuse,
plus d’une fois je me trouvais forcée de boire un verre d’eau-de-vie pour ne pas
m’évanouir. Pour cela, car je suis honnête, Monsieur, et je n’ai pas volé un sou...
– C’est vrai, dit le juge d’instruction.
– Pour cela donc, j’achetai des bouteilles d’eau-de-vie avec l’argent de mes
gages et je pus supporter cette triste existence. Je n’en ai pas fait excès, mais tout
de même, je crois que cela m’a ébranlé les nerfs. Mon idée, au bout d’une année,
avait été de partir ; c’est l’eau-de-vie qui me fit rester, parce que j’avais là un
prétexte de boire que je n’aurais pas eu sans doute dans une autre condition.
Mais voilà qu’un grand malheur me vint. Même quand j’étais dans ma chambre
très loin de madame, tout d’un coup les oreilles me bourdonnaient et j’entendais
commeauloin :« Vousavezencorevoulum’empoisonner ? »Alorsjerépondais :
« Mais non, madame, jamais je n’ai pensé à cela. – Eh bien, disait madame,
mangez devant moi. » Et j’obéissais, c’est-à-dire il me semblait que je goûtais
aux viandes, debout, sur le coin d’une table, sans pain et sans vin. Je revenais
20vite à moi-même et je riais de ma sottise, mais un jour je me sentis forcée de
continuer à parler et à discuter et je disais des choses comme cela : « Pourquoi
voulez-vous que je vous empoisonne ? Ah ! ah ! c’est une idée bien singulière que
vous me donnez là ! Mais je n’en ferai rien, soyez tranquille. Pourtant cela me
serait si facile, à moi qui fais votre cuisine et vos tisanes, vous savez bien, ce
bouillon de feuilles où on verse une potion qui donne sommeil, car vous êtes
trop méchante pour vous endormir en paix ? » Souvent je parlais longtemps ainsi
et je retournais dans ma pauvre tête toutes ces idées mauvaises.
Bientôt elles me furent familières. Sans savoir encore ce que je ferais, j’en
arrivai à regarder de sang-froid l’exécution de ce crime absurde et inutile. Je
vivais dans des idées de poison et de mort. Si j’avais eu des drogues sous la main,
j’en aurais mêlé à tout et peut-être même à mes propres aliments. J’étais obsédée.
C’est alors que Madame, qui pendant quelque temps n’avait pas pris de tisane
le soir, m’en commanda une tasse, car elle se sentait énervée par la chaleur, et
déjà elle n’avait guère dormi la nuit précédente. Quand j’entendis cela, je fus
comme inondée de joie ; je sentais que j’allais être délivrée. J’étais si contente
que je chantais. Madame me fit taire. J’obéis sans humeur et je mis de l’eau sur
le feu... Tout cela fut si simple, si pareil aux choses de tous les jours !... Je la
vois encore qui boit, en faisant une grimace, mais sans méfiance... Je sortis, je
reviens : elle dormait. Et moi aussi, je dormis, et pour la première fois de longues
semaines, sans être travaillée par les mauvais rêves qui m’avaient torturée et
rendue folle... Ah ! Dieu ! j’ai dormi cette nuit-là pour le reste de mes jours !...
Monsieur, avez-vous compris que ce n’est pas ma faute ?
– Êtes-vous sûre, demanda le juge d’instruction, que madame W... vous
ait reproché de vouloir l’empoisonner, aussi souvent que vous le prétendez ? Elle
a peut-être dit cela deux ou trois fois, en des moments d’énervement et ensuite
vous avez été hantée par ses paroles et vous avez cru les entendre, et c’est cela
qui vous a troublée ?
– Peut-être bien, dit Marie-Catherine. Je ne sais plus.
En la congédiant, le juge d’instruction, effrayé d’avoir à se prononcer sur
une affaire si singulière, songeait :
« Elle a raison, cette pauvre femme malade. Il y a des mots qu’il ne faut
pas dire. »
re« Le mot qu’il ne fallait pas dire », La Volonté, lundi 31 octobre 1898, 1 année, p. 3.
21Le roman contemporain
Nous avons cru qu’il était intéressant de demander aux romanciers,
ainsi qu’aux poètes, à tous les écrivains de goût, aux érudits et même
à quelques amateurs distingués et désintéressés :
o1 Que pensez-vous du Roman contemporain, de son influence sociale
et intellectuelle ?
o2 Comment le classer par rapport au roman réaliste ; en est-il la
réaction ou le prolongement ?
o3 La grande liberté avec laquelle les mœurs y sont décrites
correspond-elle à la des mœurs d’aujourd’hui ou est-elle seulement
l’indice d’un secret désir de renverser les anciennes valeurs morales ?
o4 Quels sont parmi les romanciers français et vivants, celui ou ceux
que vous estimez le plus. Leur préférez-vous certains romanciers
étrangers ?
Jean de GOURMONT et Pierre de QUERLON
o1 Le roman contemporain en son ensemble, est d’une médiocrité triste.
Son influence intellectuelle ? Messieurs, vous voulez rire. Sociale ? Je ne sais. Les
têtes faibles que trouble une chronique de M. Marcel Prévost peuvent bien être
chavirées par les romans du même. Mais est-ce social ?
o2 Il serait réaliste, s’il en avait la force. Mais il n’a que des tendances
réalistes qui s’enlisent bientôt dans le marécage de l’utopie. Il est médical,
hygiéniste, pharmaceutique. Le roman de Balzac était réaliste. Que l’on compare. La
réalité est vaste.
o3 La grande liberté, etc. tient à l’abstention de la magistrature qu’on ne
saurait trop louer de sa réserve ; elle est de bon goût. Ah ! si on nous laissait
vraiment faire ! La presse (non politique) n’a été libre, depuis Martial, que
pen22dant cinq ou six ans sous la Révolution. Quels résultats cela a donnés, les
bibliophiles le savent – et le cachent.
En fait la littérature la plus libre correspond toujours à l’état présent des
mœurs. L’hypocrisie (ou la pudeur) est plus ou moins épaisse, comme le
brouillard du soir sur la Seine. Mais toutes les sortes de littérature correspondent aussi
à l’état présent des mœurs. À quoi donc correspondrait-elle ? C’est très bien
quand il y en a pour tous les goûts.
o4 J’ai assez souvent dit mon opinion sur les écrivains d’hier et
d’aujourd’hui pour avoir le droit de ne point dresser ici un catalogue de noms.
Mais je puis dire un mot de quelques jeunes gens et étrangers.
J’ai lu de M. Ch.-Louis Philippe un roman d’une belle ironie ; je ne me
suis pas révolté au cynisme un peu méprisant du Petit Ami de M. Léautaud, je
ne connais rien de plus charmant que la Princesse à l’aventure de MM. Pierre de
Querlon et Charles Verrier, et je trouve que l’imagination de M. Wells est
prodigieuse et un peu effrayante.
« Enquête sur le roman contemporain », The Weekly Critical Review, 8 avril 1904, p. 283.
231Le Dieu Monod
Je ne me lasse pas d’écrire et de parler de cette histoire de Guillaume
Monod, qui fut pasteur protestant et puis Dieu. C’est un beau cas de
persévérance religieuse. On y voit toujours vivante, toujours fraîche dans l’imagination
des hommes, la croyance aux incarnations, aux descentes des dieux sur la terre.
Cela nous rend contemporains à la fois de Çakyamouni et de Jésus de Nazareth.
Seulement, cela manque de plus en plus de beauté : le fils de Latone n’a pas
retrouvé son heure.
L’an 1800, à Copenhague, de Jean Monod, suisse, et de la dame Coninck,
hollandaise, son épouse, naquit un enfant qui fut appelé Guillaume. Il ressembla
d’abord à tous les autres enfants. Rien ne présageait ses divines destinées. Il était
intelligent, voilà tout, mais pas plus que son frère Adolphe, qui devait devenir
un prédicant distingué, pas plus que son frère Gustave, qui devait fournir une
honorable carrière médicale. Une puissance mystérieuse ayant nommé Jean
Monod ministre du saint évangile à Paris, la famille leva la tente et prit le chemin
de la Babylone moderne. Là, Guillaume reçut une éducation fort soignée, alla
la perfectionner à Genève où s’enseigne la pure doctrine calviniste, puis fut
pourvu d’un poste de pasteur à Châteaudun. Il n’y put tenir, ayant trop de
zèle.
LesFrançais,mêmeprotestants,c’est-à-direhuitfoispluschrétiensquelescatholiques les plus fougueux, goûtent encore une certaine mesure dans la
manifestation religieuse. Le consistoire, non moins que le commissaire de police, s’émut
decequeGuillaumeprêchaitdanslesrues,àlamanièredesAnglaisdominicains.
Prévenue, la famille Monod vint chercher le jeune lévite et résolut d’éteindre sa
fougue dans le mariage. Le mariage l’exaspéra, et si bien, qu’une crise mentale
assez violente nécessita son internement chez le Dr Falret, à Vanves, puis en
Angleterre. Il resta enfermé pendant quatre ans. Quand il sortit pour regagner
Paris, il était Dieu. Des voix lui en avaient donné l’assurance, au cours de crises
d’excitation, avec actes délirants, extases, idées mystiques, idées de persécution,
24idées de grandeur. Il était le Christ, revenu sur la terre pour achever l’œuvre de
rédemption.
Les voix continuèrent de lui parler durant toute sa vie. Tantôt c’était Dieu,
lui-même, la première personne de la Trinité ; tantôt, c’était le Saint-Esprit,
reconnaissable à une plus grande douceur. Quand il répondait tout haut, il avait
la sensation d’entendre, sortie de lui-même, la voix de Jésus. La Trinité était
complète.
Ce délire peu à peu s’organisa en doctrine. Des poussées de manie aiguë,
précédées, entrecoupées et suivies d’états d’excitation maniaque, une religion
nouvelle sortit parfaitement coordonnée. Je suis ici pleinement de l’avis de
M. Revault d’Allonnes. Cette période de folie ne doit pas être un argument
contre les constructions théologiques de Guillaume Monod. Le point de vue
religieux, dit-il, doit rester indépendant du point de vue médical. C’est folie de
se croire Dieu, soit, mais alors le premier Jésus était fou. Et quelle était la santé
intellectuelle de ceux qui crurent en un fou ? N’est-ce point fou aussi de se
donner pour un envoyé d’en haut, pour un prophète ? Guillaume Monod avait
été fou, comme on est malade. Il avait eu une typhoïde intellectuelle : il guérit.
Je pense que, sans sa crise aiguë, il n’en eût pas moins fondé sa religion. Il y a
desdegrésdansledélireetl’onpeutentendredesvoix,commeSocrateouJeanne
d’Arc, sans avoir perdu la raison. Songeons aussi à Auguste Comte.
Guillaume Monod, pour justifier sa folie devant la théologie, établissait
trois thèses :
o1 La folie n’est pas scripturaire. Je ne veux pas dire que Dieu a choisi des
fous pour prophètes ; mais il nous a avertis que l’incrédulité peut facilement
accuser ses envoyés de folie, et il a lui-même appelé l’Évangile une folie, pour
exprimer l’impression qu’il fait sur la sagesse humaine ;
o2 Les prophètes bibliques et Jésus Christ ont pu être accusés de folie, et
l’ont été aussi vraisemblablement au point de vue humain et aussi vainement au
point de vue divin que Guillaume Monod lui-même ;
o3 La folie de Monod, envisagée théologiquement, n’a été
qu’unefolie apparente, symbolique, tout comme celle de messagers de Dieu dans
la Bible. Elle a symbolisé les plus hauts mystères. Tandis que l’humiliation de
Jésus sur la croix a assuré le salut des fidèles, celle de Guillaume Monod par la
camisole de force et par le cabanon assure le salut de tous les pécheurs, y compris
les réprouvés, et sa folie divine a tourné en dérision la sagesse et la science
humaines.
Cette dernière thèse, si remarquable par sa logique, est intéressante
également en ce qu’elle expose une partie de la doctrine monodiste : le salut universel,
et non plus le salut restreint. La seconde partie de la doctrine est constituée par
l’idée du Christ de retour. Il y aura perpétuellement, à partir de Jésus-Monod,
un Christ incarné parmi nous, et cela jusqu’au jour de la grande justification.
En conséquence, peu de temps après la mort de Jésus-Monod, Jésus, à peine
remonté au ciel, est redescendu dans un petit enfant, aujourd’hui âgé de neuf
ans. Guillaume Monod est mort en 1896 ; cette réincarnation a eu lieu en 1899.
C’est à Paris que s’est fondée et développée la secte des monodistes. Forte
aujourd’hui d’environ deux cents fidèles, elle comprend surtout des protestants,
mais également quelques catholiques, quelques prêtres romains même, et aussi
d’anciens théosophes, tels que M. Doynel, qui se disait, je crois, il y a quelques
années, évêque gnostique. Pour lui, dorénavant, la gnose, c’est l’évangile
monodiste.
Comme je ne porte à ces matières qu’une curiosité purement esthétique ou
logique, je renvoie les passionnés de questions religieuses au travail remarquable
de M. Revault d’Allonnes. Ils y trouveront, de plus, quelques anecdotes. Ils y
25verront les dernières années de Jésus-Monod, « christ décrépi », son avarice, sa
candeur, les petits miracles que son père céleste faisait pour lui, comme
d’empêcher de pleuvoir, quand il montait sur l’impériale des omnibus.
Jésus-Monod se maria deux fois. Ce double mariage a, lui aussi, un sens
symbolique. Il signifie la réhabilitation définitive de la famille, encore hésitante
dans la doctrine du premier Christ. À noter aussi que Jésus-Monod, à la
différence du Nazaréen, n’était pas né d’une vierge. Il en est de même du Jésus
actuellement vivant. Je souhaite fort le succès de cette secte originale qui se
rapproche presque autant du bouddhisme que du christianisme, et qui, au
Bouddha vivant, opposeleChrist vivant. Elle prouve combien est violentencore,
surtout en milieu protestant, le ferment religieux, et elle montre combien le
protestantisme populaire et le catholicisme populaire évoluent différemment. À
nospetitsmiraclescatholiques,ànosapparitionsdeféerie,ànosDamesblanches,
à nos piscines magiques, le protestantisme oppose brutalement le miracle des
miracles, l’Incarnation de Dieu.
o« Le Dieu Monod », La Revue des Idées,n 52, 15 avril 1908, pp. 375-377.
NOTE
1. G. Revault d’Allonnes, Psychologie d’une religion (Guillaume Monod, 1800-1896. – Sa divinité.
– Ses prophètes. – Son Église. – Le messianisme et le prophétisme anciens et modernes. – La
psychologie de la révélation et de l’inspiration) ; Paris, F. Alcan (Bibliothèque de philosophie
contemporaine), 1908, in-8.
26Un créateur
de valeursLe Créateur de valeurs
par Karl D. Uitti
Le terme est de Remy de Gourmont lui-même ; c’est le titre donné à un
bel article qu’il consacra à Sainte-Beuve (1904) et qu’il publia dans le premier
1volume de ses Promenades philosophiques . La « création de valeurs » constitue le
domaine où réside l’« importance de la critique ». Ainsi le critique lui-même
s’apparente-t-il en quelque sorte au « philosophe », lui aussi « créateur de
valeurs ». À la question que lui posaient « des gens peu perspicaces », à savoir :
« Mais quelle est votre conclusion ? » (p. 33), Sainte-Beuve répondait : « Ma
2conclusion... commence à la première ligne de mon étude » . « L’œuvre d’art,
dit Gourmont, ne conclut pas. Là où il y a conclusion, il y a critique. » Et qui
plus est, « le critique créateur de valeurs est plus rare même que le grand poète ».
eEntre La Harpe et la fin du XIX siècle, il n’y a guère que Sainte-Beuve qui mérite
cette désignation.
Il s’agit bien d’une vocation, d’un quasi-sacerdoce même, car il est question
d’une activité passionnée tout à fait opposée à celle de tel « ancien bon élève,
qui a contracté sur les bancs du collège, puis souvent à l’École Normale, le goût
des études ennuyeuses » (35-36), et qui, « après avoir été quelque temps
professeur,... passe dans le journalisme, apprécie les livres nouveaux ». L’ancien bon
élève « donne son avis, avec prudence, cite les autorités, termine en insinuant
que tout cela n’a aucune importance ».
Selon Gourmont, donc, le modèle du critique véritable, c’est bien
SainteBeuve. C’est à lui que nous devons non seulement l’essentiel de notre image du
Romantisme ; c’est encore lui qui a « créé Ronsard et toute la Pléiade, et tout
ele mouvement de fouilles qui s’est organisé depuis dans le terrain du XVI siècle »,
3et aussi, bien entendu, Port-Royal . En même temps, Sainte-Beuve a vu clair
dans les obscurités problématiques entourant Chateaubriand et les ambiguïtés
présentées par l’auteur du Génie du Christianisme :
29Il appréciait le rôle immense de l’auteur du Génie ; il n’aimait guère
l’homme et encore moins ses tendances, peut-être parce qu’il les avait
subies au temps de sa crise de religiosité. Après avoir paru légèrement
satirique, le portrait de Chateaubriand par Sainte-Beuve a fini par
atteindre à son tour la ressemblance parfaite. Seuls aujourd’hui
quelques ecclésiastiques affirment encore la profonde sincérité
religieuse de René. Il soutint noblement jusqu’au bout le rôle qu’il avait
élu d’abord, par vue politique et par sentiment ; mais le grand
désenchanté l’était de la religion comme du reste. Cependant sa vie secrète
était ardente. La main de Sainte-Beuve ne fut sacrilège, peut-être, que
parce qu’elle déchira le voile quelques années trop tôt ; elle fut en
mêmetempscréatrice :leChateaubriandqu’ellefaisaitparaîtreestbien
le nôtre, telle que sa valeur fut créée dès 1848, à Liège (pp. 41-42).
CertainsjugementsdeSainte-Beuven’ontpasrésistéautemps.Parexemple,
selon Gourmont, Sainte-Beuve « aimait Baudelaire », mais « il n’osa jamais le
dire » ;et« MadameBovaryl’intéressa »sansqu’ilparvîntà« ladifférencierd’avec
la Fanny de Feydeau ». Cependant, il comprit de bonne heure que le travail du
véritable critique c’est « le renouvellement des motifs » (p. 43), et grâce à cette
intuition il put se mettre « à refaire la littérature française ». Ainsi Gourmont
utilise-t-ill’exempledeSainte-Beuveafindedistinguerentrelacréationdevaleurs
en tant qu’activité et les valeurs elles-mêmes. Aucune « valeur » – par exemple,
leportraitdeChateaubriandbrosséparSainte-Beuve–n’estdéfinitive :iln’existe
donc pas de valeur acquise. En revanche, la participation du critique dans ce
qu’on pourrait appeler le processus de renouvellement est située au cœur même
de l’activité littéraire. Gourmont s’élève donc contre l’idée (chère à ses
contemporainspositivistes)del’ouvragecritique« exhaustif ».End’autresmots,laVérité
poétique (ou littéraire) se compose d’une multiplicité de « petites » vérités
provisoires, lesquelles demeurent toutes sujettes au mouvement dynamique et à
l’activité incessante de ceux pour qui, tel Sainte-Beuve, la foi et la passion
littéraires priment tout. La littérature, elle, n’est jamais mise en cause : elle est là,
elle demeure. Ainsi :
En renouvelant les prémices de notre jugement, [le critique créateur]
renouvelle ce jugement même, quoiqu’il n’ait pas varié dans son fond,
et l’œuvre, sous cet éclairage inattendu, paraît toute jeune et presque
inédite. Il y a création par remaniement du milieu (p. 43).
Ce portrait de Sainte-Beuve, c’est l’autoportrait idéalisé de Gourmont
luimême en tant qu’homme de lettres en même temps qu’il constitue une réflexion
sur la fonction littéraire du critique. Les ressemblances entre le paradigme du
critique associé au personnage historique de Sainte-Beuve et le Remy de
Gouremont du début du XX siècle sont assez étonnantes. Le Tableau historique et
ecritique de la poésie française et du théâtre français au XVI siècle (1828) a sûrement
servi de modèle au Latin mystique (1892) : le premier a établi des liens entre les
contemporains de Sainte-Beuve et leurs « devanciers » de la Pléiade, et ces liens
sont tout à fait analogues à ceux qui, dans l’ouvrage de Gourmont, relient les
Symbolistes de 1890 aux poètes latins du Moyen Âge. Dans les deux cas, il s’agit
de la réhabilitation de poètes méprisés sinon « maudits » à cause de leur langage
poétique peu classique et, pour cela, choquant, tout comme celui des jeunes
30romantiques de la génération de 1830 et celui des jeunes poètes symbolistes
de1890. En outre, Sixtine, roman de la vie cérébrale (1890), est bien la
contrepartie gourmontienne de l’unique roman de Sainte-Beuve, Volupté (1834). Le
lyrisme du Sainte-Beuve de Joseph Delorme – vers et prose – joue par rapport à
l’œuvre du grand critique un rôle non sans ressemblance avec les vers et les
eproses poétiques du Gourmont de la dernière décennie du XIX siècle.
Tous ces parallélismes sont renforcés par l’activité critico-journalistique de
nos deux jeunes écrivains. Déjà pendant la décennie des années 20, le très jeune
Sainte-Beuve avait placé des notices et de brefs articles soutenant la cause
romantique dans certaines revues, mais c’est surtout à partir de 1835 qu’il a découvert
sa vocation de critique et d’historien littéraire en publiant une première longue
étude de Port-Royal (1840) et plusieurs volumes de « portraits » (par exemple,
les Portraits littéraires [1836-1839]) où il a réuni des écrits publiés auparavant
dans des journaux et revues. L’association de Sainte-Beuve avec des feuilletons
hebdomadaires comme Le Constitutionnel, Le Moniteur, Le Globe et Le Temps
mena aux articles intitulés (en volume) Les Causeries du lundi. Cela fait penser
à la pratique de Gourmont qui plaçait ses articles de critique littéraire dans un
certain nombre de revues et qui les reprenait par la suite dans les volumes que
nous connaissons sous le titre des Promenades littéraires. Cependant le nom de
Sainte-Beuve ne fut jamais associé, comme le fut celui de Gourmont au Mercure
de France, à aucune revue en particulier. Alors que Gourmont était casé dans la
« maison » située au 26, rue de Condé – tout en se sentant libre de s’exprimer
ailleurs et même de fonder deux revues indépendantes (l’Ymagier, avec Alfred
Jarry en 1896 et, plus tard, La Revue des Idées) – Sainte-Beuve avait préféré une
autonomie – une solitude ? – plus entière. Cette diversité a son importance,
comme nous le verrons ; à quoi pourrait-on l’attribuer ? À de simples différences
de personnalité ou de tempérament ? À une diversité des conditions matérielles
régissant la vie des deux hommes ? S’agirait-il plutôt de l’organisation «
culturelle » à l’époque romantique en France, à laquelle la fin du siècle aurait fait
appliquer de nouvelles normes ?
En avril 1891, dans le très jeune Mercure de France, Gourmont publiait un
article intitulé « Le Joujou patriotisme ». La réaction ne tarda guère à se
manifester chez les bien-pensants républicains, alliés, pour une fois, avec certaines
grandes institutions de la droite (l’Armée surtout). (Rappelons-le : nous ne
sommes pas loin des querelles acharnées de l’Affaire Dreyfus). Or, l’article de
Gourmont servit de prétexte à un certain « Nestor », pseudonyme de Henry
Fouquier, un ancien collaborateur de Gambetta qui, depuis 1889, était devenu
député de Barcelonnette. Ce dernier fit paraître dans le très conservateur et
militariste Écho de Paris une virulente attaque contre Gourmont et ses amis
symbolistes intitulée « Le Dilettantisme ». Fouquier s’arrogeait le devoir de
défendre les valeurs « authentiquement françaises » contre les « décadents »
dan4gereux dont, selon lui, Gourmont s’était constitué le porte-parole . La
conséquence immédiate de la démarche de Fouquier fut que Gourmont perdit le petit
emploi qu’il avait à la Bibliothèque Nationale – sa principale source de revenus.
OnvoitmalunSainte-Beuveou,pourquoilenier ?,unRenanou,peut-être
surtout, un Gide commettant la « folie » perpétrée par Gourmont en publiant
« Le Joujou ». Jean-Pierre Rioux a réuni quelques documents d’époque dans
lesquels il est question de l’article de Gourmont (op. cit., pp. 69-75). Paris, Le
Pays et les Entretiens Politiques et Littéraires (article signé de Francis
VieléGriffin !) offrent les critiques les plus acerbes du « Joujou ». Pourtant, d’autres
commentaires ne condamnent point l’article ; certains lui sont même favorables.
Ainsi, Georges Hère dans Le Constitutionnel (cité par J.-P. Rioux, op. cit., p. 75) :
31Ce dilemme n’a rien de subversif ; il est simplement imbu du bon sens
français, cette vertu dont on parle toujours et qu’on n’éprouve jamais...
La vision de M. de Gourmont est plus sensée certainement, et plus
noble je crois, que celle de M. Déroulède.
Ce même journal a très exactement défini le mobile, d’ailleurs patent,
du signataire de l’article tant incriminé : l’attitude indécente des
revanchards quand même.
La mise au point imprimée par Alfred Vallette sous le titre « Malveillance »
dans le numéro de mai 1891 du Mercure de France aurait dû apporter de la
clarté dans toute cette affaire. En effet, le rédacteur en chef du Mercure déclara
que dans l’article de son collègue « il ne s’agit nullement de l’idée de patrie ».
Cette idée n’est pas en question, « en tant du moins qu’abstraction dégagée des
soi-disant nécessaires préjugés contemporains ». Vallette a su distinguer entre
l’idée de patrie et l’usage que certains en faisaient pour leur compte et profit.
Gourmont mettra les points sur les « i » dans une « Lettre à l’Écho de Paris »
(du 18 juin 1891) et dans un article intitulé « La Fête nationale » qui parut en
5juillet 1892, dans le Mercure de France.Àl’Écho de Paris il écrivit :
Non, nous (moi, veux-je dire) ne sommes pas patriotes contre
l’Allemagne, plutôt que contre l’Espagne, l’Italie, la Suisse, la Belgique ou
l’Angleterre ;nousnesommespaspatriotess’ils’agitd’attaquer ;nousle
serions...s’ils’agissaitdedéfendrenosidées,notrelangue,nosmœurs...
En tout cela, l’idée de patrie ne fut jamais mise en cause. Ai-je, comme
Voltaire, cher à M. Nestor, félicité le roi de Prusse d’avoir « rossé les
Welches à Rossbach » ? Mais non. J’ai, étant enfant, saigné des défaites
subies,pluspeut-êtrequetelconfortablesecrétairegénéral ;maintenant,
jetrouvequ’aprèsvingtansdepaixtoutcelaestpérimé...(pp. 95-96).
Et :
M. Nestor désire que l’on massacre quelques centaines de mille
6hommes. Il est prêt à partir pour la frontière en qualité de Tyrtée :
qu’il parte, je le suivrai avec l’enthousiasme dont je puis disposer.
Partons ! Partons ! Mais comme je le disais en cet article désormais
fameux : « Vous ne partez pas, mes chers patriotes ? Alors, f.....-nous
la paix ! » (p. 96).
Dans « La Fête nationale », Gourmont fait allusion à Fourmies (Nord) où
la troupe, appelée à « maintenir l’ordre » lors d’une manifestation ouvrière qui
ereut lieu le 1 mai 1891, tira sur la foule, tuant neuf personnes et en blessant
une soixantaine. Gourmont parle de la mort de « petites filles de huit ans et des
enfants à la mamelle » :
Ce massacre, déclare-t-il, ne fut-il pas hautement approuvé par les
honorables ministres émanation de nos concitoyens ? Et lorsque M. le
Procureur général assiste au raccourcissement de quelques
pas-de32chance, le spectacle, relevé d’ailleurs par une présence aussi indigne,
a-t-il jamais été taxé d’immoral ou de contraire à notre exquise
sensibilité ? Eh bien, l’abolition d’un aristocrate de l’art sera bien moins
immorale encore, puisqu’elle supprimera une tête trop haute et plus
scandaleuse, certes, que le grelot vide d’un médiocre chourineur
(p. 108).
Gourmont range les critiques de son « Joujou patriotisme » – ceux mêmes
qui ont poussé leur haine au point de le faire congédier de son poste à la
Bibliothèque Nationale – non seulement parmi les revanchards de la Troisième
République, mais les associe également à ceux qui font tirer sur les pauvres ouvriers
et leurs familles. En même temps, ce sont les M. Nestor de la République
bourgeoise qui « assassinent » les plus grands représentants de l’art français : Villiers
7de l’Isle-Adam, Mallarmé, Verlaine et bien d’autres encore . Il voit clair – bien
entendu, à sa façon – que l’art « idéaliste » qu’il préconise se situe pleinement
dans une dimension politique, dans un domaine de luttes et de revendications
socio- et esthético-politiques. Il reprend la notion bien romantique qui oppose
8l’Artiste aux « Autres » pour en faire la clef de voûte de l’édifice qui abrite son
activité de poète et de critique. Il sonne l’alarme : « Ayant pris le fouet, la
Bourgeoisie cherche, en des souvenirs pseudo-historiques, la légitimation de son
despotisme avare ; elle cherche et se demande si le 21 septembre (où l’on tua des
Prussiens)neseraitpassaraisonsuffisante,oule10 août(oùl’ontuadesSuisses),
ou n’importe quoi » (p. 101).
C’est que depuis Sainte-Beuve les choses ont changé : le mensonge et la
mauvaise foi ont emprunté un nouveau visage. Il a donc fallu en tenir compte,
et Gourmont l’a fait en transformant l’« anarchie » symboliste en une sorte de
9collectivité cohérente, en le dotant d’une unité, d’une sorte de personnalité .
Or, à notre sens, il s’agit là de la création d’une valeur, car la transformation ne
s’est point limitée aux réalités du Symbolisme. Elle correspond au modèle du
critique créateur de valeurs esquissé par Gourmont dans son portrait de
SainteBeuve. Pour paradoxal que cela puisse paraître, le fait que Gourmont ait bien
discerné le caractère politique de l’activité littéraire de 1890, tandis que
SainteBeuve s’est imposé une attitude rigoureusement apolitique, constitue chez lui
une manifestation authentique de fidélité envers son modèle.
Jean-Pierre Rioux a très bien documenté ce qu’il appelle la « révocation »
de Gourmont par l’administration de la Bibliothèque Nationale où en tant
qu’« attaché »(etnonfonctionnairetitularisé)iltravaillaitdepuisnovembre1881
10à l’élaboration du grand Catalogue général des imprimés . Ses collègues du
Mercure de France ne tardèrent pas à faire circuler une protestation :
À la suite d’un article intitulé Le Joujou patriotisme, paru dans le
numéro d’avril (1891) du Mercure de France, l’auteur, M. Remy de
Gourmont, attaché à la Bibliothèque Nationale, a été congédié par
l’administration.
Cette mesure ne nous semble motivée ni par la forme ni par le fond
de l’article dirigé contre le faux patriotisme.
Nous protestons au nom de la liberté d’écrire.
Paris, le 30 avril 1891
33Ce texte recueillit un grand nombre de signatures, notamment celles de
Stéphane Mallarmé, Édouard Dujardin, Albert Mockel, A.-F. Hérold, Victor
Barrucand, Bernard Lazare, Jules Couturat, Gaston Couturat et Hugues Lapaire,
entre autres. (Pourtant, selon une note laissée par Gourmont, « une liste portant
de très nombreux noms a été arrêtée et ÉGARÉE par M. Catulle Mendès... [!] »).
À l’exception de Mallarmé et de Dujardin, tous les signataires étaient « de jeunes
poètes, nés entre 1865 et 1869, liés au Symbolisme ou à l’École Romane »
(p. 116). (Chose intéressante, du groupe en question, seul Bernard Lazare « se
battra acharnement pour Dreyfus »). Cette évidente solidarité témoigne, me
semble-t-il, d’une prise de conscience de la part de la collectivité constituée
autour de l’article de Gourmont à la fois de son existence comme telle et de ses
intérêts communs. La liberté d’écrire était devenue le cri de ralliement de ces
poètes : c’est là l’unité qui sous-tend – et encourage – le « pullulement » de
manifestes et de petites revues décrit par Cailliet et Bédé.
Le 18 mai 1891, Octave Mirbeau publiait dans le Figaro une défense
détaillée et très bien raisonnée de Remy de Gourmont : « Les Beautés du
patriotisme ». Mirbeau, lui aussi, a bien compris que la révocation de Gourmont par
les autorités de la Bibliothèque Nationale était le résultat de l’application du
11même esprit « bourgeois » et « républicain » qui avait présidé au massacre
d’« ouvriers coupables de vouloir vivre et demander du pain » et fait écrouer
Gégout parce qu’il n’avait pas trouvé « admirables les belles lois inquisitoriales
de M. Joseph Reinach » (p. 83). Le cas Gégout, la tuerie de Fourmies et la
révocation de Gourmont font partie d’un même tout : « le patriotisme [qui]
s’étaleetbraille,couvrantdesonmanteaudepochardlesplushonteusesfaiblesses
et les pires infamies » (p. 82). De surcroît, les slogans du patriotisme, selon
Mirbeau, constituent « un des moyens les plus sûrs de retenir le peuple dans
l’abrutissement » ; l’ignorance est tout ce qu’il y a de plus gouvernable.
Quand on réfléchit à cette « affaire » du « Joujou patriotisme » et à la
polémique journalistique qu’elle a engendrée, on finit par penser qu’il s’agit peut-être
bien plus d’une question de mots que de choses proprement dites, c’est-à-dire que
« patriotisme » en tant que signifiant ne se réfère pas à une réalité claire et
distinctecomme,parexemple,« pomme ».Parcontre,surtoutlorsqu’ilestmanié
12par un « journaliste abondant et redoutable » comme Henry Fouquier , le mot
de « patriotisme » devient une source non négligeable de pouvoir au bénéfice de
ceux qui exercent ce pouvoir parfois même à des fins détestables et malhonnêtes.
Gourmont avait attaqué précisément ces gens-là, politiquement : « [P]artons
pour la frontière. Vous ne bougez pas ? Alors, f.....-nous la paix. » Ainsi le mot
peut-il, comme dans ce cas, acquérir une ampleur et une force plus grande en
lui-même qu’en ce qu’il est censé désigner, et tout cliché qu’il est, il devient
dangereux. Il fait révoquer les gens de leurs postes, il détruit ce qui demeure
honorable dans la plus honorable des vocations : la poésie. Jules Lafargue,
M. Fouquierignorequic’estet,fierdecetteignorance,ilinvited’autresignorants
à partager son orgueil.
La valeur à laquelle, en tant que poète, romancier, homme de lettres et
critique,Gourmontseconsacreradésormais,c’estlavaleurdumot,enparticulier
la valeur du mot poétique. Voilà qui explique son obsession pour les idées reçues
(des mots utilisés paresseusement ou rhétoriquement à des buts manipulateurs)
et les clichés. Voilà – à notre sens, en tout cas – qui justifie la tournure idéaliste
de sa pensée et l’intérêt qu’il a toujours manifesté pour les jeunes poètes qui, à
l’instar de Mallarmé, Verlaine, Laforgue et Villiers, protègent et célèbrent la
vérité suprême des mots.
Rien n’est plus constant dans les écrits de Gourmont que son obsession des
mots : avec la « race » et le « sol », la langue concourt à la formation d’une
3413littérature déterminée , et des trois éléments elle est unique dans la mesure où
elle se laisse influencer par la volonté des hommes. Le « sol » et la « race » sont
des données, la « langue », elle, est forgée par les humains. C’est aux poètes
qu’incombe la tâche de fabriquer la langue. (Gourmont respecte donc, et
approfondit, la formule de Mallarmé : « Donner un sens plus pur aux mots de la
tribu ».) L’Esthétique de la langue française (1898) et Le Problème du style (1902)
constituent les deux grands monuments de sa « pensée linguistique », mais ses
autres articles, essais et recueils contiennent, eux aussi, de nombreuses réflexions
sur la langue, ses usages et son histoire.
14Sans résumer ici , ou étudier à fond le développement et la portée de la
pensée linguistique de Gourmont, nous nous proposons de démontrer la valeur
critique que, tel le « Sainte-Beuve du Modernisme littéraire », Gourmont a su
créer.
Pendant sa première phase, la pensée linguistique de Remy de Gourmont
se rattache (1) à l’« idéalisme » qu’il identifie comme philosophie dominante
chezlesécrivainssymbolistesqu’iladmire,et(2)àl’individualismequicaractérise
15ces écrivains. Ces derniers ont été qualifiés de « ratés » par Fouquier et d’autres .
En somme, l’« Idéalisme » n’est aucunement « synonyme de spiritualité » comme
le voudraient des critiques comme « M. Simon et... M. Déroulède » (pp. 11-12).
Au contraire, l’« Idéaliste » authentique s’insurge contre l’hypocrisie des
bourgeois républicains de leur espèce, et en même temps qu’il jette les bases
d’une nouvelle poésie hautement créatrice, l’« Idéalisme » fournit une arme
politique aux jeunes désaffectés des années 90. Il s’agit donc d’une doctrine – ou
manière de pensée – révolutionnaire et même anarchique (L’Idéalisme, op. cit.,
p. 23). Ainsi Gourmont pousse-t-il plus loin que ne l’avait fait Sainte-Beuve par
rapport au Romantisme, une véritable identification de sa propre personne avec
le Symbolisme qu’il décrit et dont il se constitue l’avocat. Il est lui-même
symboliste, envers et contre tout.
C’est dans le bref chapitre intitulé « L’Ivresse verbale » que Gourmont se
donne corps et âme à son lecteur et à son enthousiasme joyeux :
Quelle musique est comparable à la sonorité pure des mots obscurs, ô
cyclamor ? Et quelle odeur à tes émanations vierges, ô sanguisorbe ?
Le binôme « primitif/évolué » qu’ont utilisé Émile Cailliet et Jean-Albert
Bédé, en suivant le Lévy-Bruhl de La Mentalité primitive (1922) et des Fonctions
mentales dans les sociétés inférieures (1910), est appliqué par ces deux savants
critiques au Symbolisme décrit (et vécu) par Remy de Gourmont. Tout comme
le « travailleur malgache », disent-ils, qui « s’affale paresseusement devant le
tombeau de ses ancêtres » (Cailliet et Bédé, 370), Mallarmé proclame que : « La
chair est triste, hélas ! Et j’ai lu tous les livres », et Rimbaud se lamente : « L’âcre
amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes. / Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que
j’aille à la mer ! » Mallarmé et Rimbaud, ainsi que leurs épigones symbolistes,
affichent le même « primitivisme » que ceux qui travaillent dans les rizières de
Madagascar.
Mais Cailliet et Bédé ont vu juste lorsqu’ils constatèrent que « [c’]est le mot
qui s’incorpore toute cette richesse affective initiale » :
Pour le symboliste, c’est une promesse de mystère, une invitation au
voyage. Gourmont disait familièrement, mais d’une expression qui a
35fait fortune : « Le mot est le dada qu’enfourche la pensée. » Comme
le vers n’est qu’un « vaste mot » et le poème un « vers parfait », ces
paisibles départs s’achèvent en Dieu sait quelles chevauchées, en forêts
de rêves et paysages jamais vus. Le mot devient, au sens plein, une
métaphore. Non point la métaphore-joujou de l’arsenal poétique, mais
la vivante, la métaphore prélogique, véritable mode de
pensée...[c’est nous qui soulignons] (p. 374).
Rien de plus vrai, dirait (croyons-nous) l’auteur de L’Idéalisme. Cependant,
Cailliet et Bédé finissent par qualifier cela de « verbalisme » (p. 376), qui plus
est, ils y trouvent « la courbe du verbalisme primitif ». Si l’on suivait jusqu’au
boutlalogiquedeleurargument,FouquieretDéroulèdeseraientdes« évolués » !
« Primitif » mérite de subir le même sort que, jadis, « décadent », puisqu’il
exprime un jugement socio-politique et non pas une valeur intellectuelle.
Cependant, nos critiques ont eu raison de voir le vers comme un « vaste mot » et le
poème comme un « vers parfait ». Dans la pensée de Gourmont, le vers constitue
une sorte de plaque tournante, une unité de base qui s’intègre le mot, ou les
mots qui le composent, de façon à faire d’un poème une suite de vers. Le vers
est au poème ce qu’est la phrase à la construction d’un paragraphe de prose.
Alors que la cohérence d’un morceau de prose dépend en grande partie du
degré où il obéit aux « règles » grammaticales et syntaxiques (propositions
principales, subordonnées, ordre grammatico-logique des mots et ainsi de suite), le
vers, lui, tend à réduire autant que possible la portée de ces règles. Le plus
souvent la prose suit un ordre fondé sur un principe de contiguïté de type
métonymique (a est suivi de b lequel est suivi de c, etc.) tandis que la prosodie
16poétique, avec ses rimes , ses sonorités, ses désarticulations de toutes sortes
(p. ex., le célèbre arbre perché de La Fontaine dénoncé par Rousseau et son
vocabulaire associatif (Gourmont, dans L’Idéalisme (op. cit.,p.52):« Amaurose :
cela ne semble-t-il pas, tout d’abord, un mot d’amour ? ») explore avant tout
des ressemblances et des dissemblances métaphoriques. En fait, la métaphore
occupe une place prépondérante dans les diverses études consacrées par
Gourmont à des questions de langue et de style.
Critiquant Gustave Kahn qui avait découpé un vers de Racine en quatre
parties (Oui, je viens / dans son temple / adorer / l’Éternel), Gourmont remarque
17que Kahn « confond la déclamation et la versification » . Il demande tout
simplement :
Pourquoi détacher chaque membre de la phrase ? Est-ce que
Je viens dans son temple adorer l’Éternel
mis pour
Je viens adorer l’Éternel dans son temple
ne forme pas une phrase « indéchirable », au triple point de vue
grammatical, rythmique et sémantique ? Et le
Oui
ici purement proclitique et lié au verbe dont il renforce le sens, «
ouije-viens », par quel moyen lui donnerons-nous une valeur, s’il reste
seul, séparé de l’acte qu’il affirme ? En somme, ce vers n’est qu’un seul
mot,
Oui-je-viens-dans-son-temple-adorer-l’Éternel
car il est un vers, et s’il n’était pas un seul mot, il ne serait pas un vers.
Et voilà ce que c’est le vers : un mot (pp. 253-54).
36Toutefois, ajoute Gourmont, à la différence d’un mot « normal » qui n’en
exige qu’un seul, sur un « mot » de douze syllabes – un vers – il faut plusieurs
« temps forts » (p. 255).
La perspective adoptée par Gourmont lui permet de réconcilier, et même
d’associer deux valeurs qui pourraient sembler opposées l’une à l’autre : la
tradition prosodique française, qui remonte au Moyen Âge et au-delà, jusqu’aux
usages du latin classique (ainsi qu’à certains antécédents grecs), d’une part, et,
d’autre part, les nouvelles expériences prosodiques tentées par divers poètes
symbolistes dans leur emploi de formes nouvelles comme le vers libre. À condition
d’accepter la proposition de Gourmont, à savoir son affirmation que « le vers est
un mot », on peut voir effectivement que le vieux procédé qui consiste à compter
les syllabes qui forment le vers, et qui accorde une valeur syllabique à l’e muet
écrit est inutile. On voit également que la césure marquant l’espace phonétique
entre la sixième et la septième syllabe de l’alexandrin classique est loin d’être
respectée dans la réalité autre que celle qui relève de la déclamation artificielle,
en particulier depuis les expériences prosodiques effectuées par Victor Hugo et
ses émules. Ainsi entend-on l’e muet tout autant dans mol, seuil, nef et désir que
dans molle, feuille, greffe et désire. « Nul dans lettre, [l’e muet] est marqué dans :
lettre patente » (p. 259).
Dès qu’on parvient à se libérer « de la tyrannie du nombre symétrique »
(p. 264), il devient possible de reconnaître que même les alexandrins de type
classique s’allongent et s’accourcissent « selon que l’idée [c.-à-d., « le mouvement
intérieurdelapensée »]abesoind’ampleurouderesserrementetlerejet,comme
un rejeton de rosier planté en bonne terre, pousse et verdoie selon sa vie propre :
l’allitération et les assonances internes ou finales rejoignent les deux vies et les
parent de leurs feuillages » (ibid.). Une souplesse analogue caractérise la richesse
des images, les « variations heureuses sur des thèmes variés, et le souci de rendre
sa pensée poétique à la fois comme spectacle et comme musique ; les images
chantent et les musiques se dessinent » (p. 265). Gourmont cite un vers de
Gustave Kahn qui « compte » dix-sept syllabes, mais qui néanmoins répond « à [sa]
définition : n’être qu’un seul mot » :
Dans les brassées d’épis joyeux et les tapis de fleurs lumineuses.
Dans « Le Vers libre », Gourmont offre donc un échantillon du type de
valorisation de la chose poétique qu’il situe au cœur même non seulement de la
critique littéraire à l’époque du Symbolisme, mais aussi, et peut-être avant tout,
de la littérature tout court. Car c’est d’une pensée poétique renouvelée qu’il
s’agit, et le mouvement littéraire auquel s’associe Remy de Gourmont est bien
le mouvement « idéaliste » (ou « symboliste »). Les deux Livres des masques (1896
et 1898), avec les beaux dessins de F. Vallotton, établissent le répertoire des
jeunes poètes (assortis de quelques « aînés ») et des prosateurs affiliés à ce
mouvement (p. ex., le Maurice Barrès du Culte du moi et le jeune André Gide, et
aussi Léon Bloy). Dans les nombreux essais et articles critiques dont se
composent les volumes en question, Gourmont étudie (et célèbre) ce renouvellement
poétique, ainsi que sa valeur centrale dans le monde des lettres et de l’art. Liberté
de l’art, individualisme sans entraves et compétence technique (déjà acquise ou,
du moins, probable), voilà les traits principaux du mouvement. Les noms de
Baudelaire, de Flaubert, de Villiers et de Verlaine sont assez souvent cités en
tant qu’exemples et références, mais le nom qui plane sur toute l’entreprise est
celui de Stéphane Mallarmé. Le nom de Mallarmé résume à peu près tout. Chez
37Gourmont, il joue le rôle jadis joué par Hugo chez Sainte-Beuve, mais plus
entièrement, et, chose paradoxale, parce qu’il s’agit d’un aîné, surtout plus près
18de lui et de sa génération .
Il semble qu’en effet Gourmont était bien conscient du parallélisme Hugo/
Mallarmé, car dans un intéressant article, intitulé « L’Art et le peuple » (publié
19en 1899 ), il note que jusqu’« au-delà de 1845, Victor Hugo fut soumis par
toute la critique “sérieuse” au régime que nous vîmes infligé pendant vingt ans
à Verlaine, à Villiers de l’Isle-Adam et à Mallarmé,... notre Trinité » (p. 198).
Pourtant, si Hugo a connu la grande popularité que l’on sait vers 1850 et qui
a duré jusqu’à sa mort, ce n’est pas qu’il ait fait « au peuple [quelque]
concession » (p. 198). Au contraire, « [u]ne personnalité forte accentue, avec les années,
ses caractères particuliers ». Cependant, « tandis qu’elle devient de plus en plus
différente, les hommes la voient de plus en plus conforme : cela est dû au travail
immense d’imitation qui s’ouvre autour de tout génie avéré » (p. 199). On aurait
donc tort de voir, comme certains, que des poètes tels Verlaine et Mallarmé se
sont fait aimer d’un public plus nombreux grâce à un prétendu abandon de leurs
premiers principes poétiques. Ainsi, le fait que Mallarmé se soit tourné vers le
théâtre à une époque postérieure à sa première période « impassible » et
parnassienne, ne saurait être attribué à un quelconque désir de sa part de « s’abaisser »
afin de « se donner à tous » (p. 200). Tout comme Hugo, mais à sa manière
bien entendu, il est resté fidèle à lui-même :
L’impassible de jadis disait à ThéodoredeWyzewa :« Lameilleurejoie
étantlacompréhensiondumonde,cettejoiedoitêtredonnéeàtous.Le
Poète doit restituer aux hommes cette félicité qu’il leur a empruntée.
L’œuvre d’art sera donc un drame, et tel que tous puissent le recréer ;
c’est-à-dire suggéré par le Poète et non exprimé par son génie
particulier. »VoilàcequeM.deRobertoprendpourleprogrammed’undrame
populaire. Il faut bien peu connaître Mallarmé pour ne pas y voir, au
contraire, le programme d’un drame ésotérique, tout en allusions à la
vie, où les idées seraient suggérées et non exprimées. C’est bien la pure
doctrinedeMallarmé,celled’aprèslaquelleilaécritsessonnetslesplus
délicieusement obscurs. De cette œuvre [dramatique] à laquelle
Mallarmé travaillait depuis plusieurs années, on n’a malheureusement
rien
trouvéquedesversépars(àpeine),desmotsjetéssurdespages.Auraitelle jamais été écrite ? On n’en sait rien, mais il est certain que, réalisée,
elle eût assez mal répondu aux désirs de Tolstoï. Jamais, sans doute,
Mallarmé ne fut absolument conscient de son obscurité ; il destinait à
tous, non seulement ce drame rêvé, mais ses poèmes et d’abord ses
chroniquesetsesconférences,sidifficilespourtantàgoûterpleinement.
C’étaitl’illusiondecethommetropintelligentdecroirequeleshommes
étaient à la hauteur de son oreille ; comme il comprenait la moindre
nuance d’idée suggérée par un mot, il supposait tout esprit de bonne
volonté capable du même effort intellectuel. Il s’est souvent trompé,
mais là où il voulut bien user de la syntaxe commune, abandonner son
système d’allusions et d’abréviations, Mallarmé n’est plus d’exception
que par le génie : ... il renouvelle tout ce qu’il touche – don comme de
fée :Hérodiadeestpeut-êtrelepoèmelepluspur,leplustransparentde
la langue française (pp. 200-201).
Nous voici arrivés au terme de notre brève analyse du « Gourmont créateur
de valeurs » qui se dessine dans son portrait admiratif et respectueux de
Sainte38