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Céline, la race, le Juif

De
1182 pages
On croit connaître Céline. On connaît les bribes d’une légende pieusement transmise qui se défait pour se recomposer, ainsi que les portraits arrangés au fil des biographies publiées.
La recherche de la vérité plutôt que les ruses de la disculpation conduit à ce portrait sans complaisance, qui examine les moments cruciaux d’un itinéraire qu’on ne peut réduire à une carrière littéraire, sous peine de ne plus comprendre vraiment l’écrivain. Car celui-ci a cherché à agir sur son époque.
En 1937, ennemi du Front populaire et partisan d’une « alliance avec Hitler », Céline choisit de devenir un écrivain antijuif. Il s’engouffre opportunément dans la vague antisémite, bataillant sans relâche contre le « péril rouge » et le « péril juif ». Pour confectionner ses pamphlets, il puise dans la propagande nazie diffusée par diverses officines, dont le Welt-Dienst. Il met en musique les idées et les slogans. Pendant l’Occupation, il fait figure de nouveau « prophète », de « pape de l’antisémitisme ».
Cette vérité historique heurte frontalement la légende de l’écrivain, celle de l’« écriture seule ».
Le cas de Céline est-il comparable à celui des autres intellectuels du collaborationnisme ? Jusqu’à quel point adhère-t-il à la vision hitlérienne ? Jusqu’où est-il allé ? Que savait-il vraiment sous l’Occupation ? Que peut-on reprocher à Céline, des mots seulement, ou aussi des actes ?
Avec Céline, c’est tout un imaginaire raciste, antisémite et complotiste qui se livre à l’observation. Se montre ici le fonctionnement d’un esprit raidi dans un réseau de préjugés et de convictions inébranlables, qui force à poser autrement la question du scandale-Céline : comment cet homme a-t-il pu écrire Voyage au bout de la nuit ?
Ce livre est une somme, le livre de référence que l’on attendait sur le cas Céline. Il croise la lecture des textes avec l’histoire intellectuelle et politique. Une étude critique, rompant avec les habituelles approches, plus ou moins apologétiques. L’érudition y est mise au service de la volonté de clarifier et de comprendre. Pour une vision « décapée » de l’écrivain engagé, par-delà les clichés.
 
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Couverture : Annick DURAFFOUR Pierre-André TAGUIEFF CÉLINE, la race, le Juif Légende littéraire et vérité historique Fayard
Page de titre : ANNICK DURAFFOUR PIERRE-ANDRÉ TAGUIEFF Céline, la race, le Juif Légende littéraire et vérité historique Fayard

DES MÊMES AUTEURS

Pierre-André Taguieff

La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1988 ; 2e éd. corrigée, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1990.

Face au racisme (dir.), Paris, La Découverte, 1991, 2 vol. ; nouvelle édition corrigée, Paris, Le Seuil, coll. « Points-Essais », 1993.

Théories du nationalisme. Nation, nationalité, ethnicité (en codirection avec Gil Delannoi), Paris, Kimé, 1991.

Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens (en collaboration avec Vincent Descombes, Luc Ferry et al.), Paris, Grasset, 1991.

Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Paris, Berg International, 1992, t. I : Introduction à l’étude des Protocoles. Un faux et ses usages dans le siècle (nouvelle édition refondue et augmentée, en coédition avec Fayard, 2004) ; t. II : Études et documents (dir.). [Prix Bernard Lecache décerné en 1992].

Sur la Nouvelle droite. Jalons d’une analyse critique, Paris, Descartes et Cie, 1994.

Les Fins de l’antiracisme, Paris, Michalon, 1995.

La République menacée, Paris, Textuel, 1996.

Le Racisme, Paris, Flammarion, 1997.

La Couleur et le Sang. Doctrines racistes à la française, Paris, Mille et une nuits, 1998 ; nouvelle édition refondue et augmentée, 2002.

Face au Front national (en collaboration avec Michèle Tribalat), Paris, La Découverte, 1998.

L’Antisémitisme de plume 1940-1944 (dir.), Paris, Berg International, 1999. [Prix étudiant du livre politique, 1999].

L’Effacement de l’avenir, Paris, Galilée, 2000. [Prix Philippe Habert de science politique, décerné en 2001].

Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, Paris, Librio, 2001.

Résister au « bougisme ». Démocratie forte contre mondialisation techno-marchande, Paris, Mille et une nuits, 2001.

Nationalismes en perspective (en codirection avec Gil Delannoi), Paris, Berg International, 2001.

La Nouvelle Judéophobie, Paris, Mille et une nuits, 2002.

L’Illusion populiste. De l’archaïque au médiatique, Paris, Berg International, 2002 ; nouvelle édition refondue et augmentée : L’Illusion populiste. Essai sur les démagogies de l’âge démocratique, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2007.

Le Retour du populisme. Un défi pour les démocraties européennes (dir.), Paris, Universalis, coll. « Le tour du sujet », 2004.

Le Sens du progrès. Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion, 2004 ; rééd., coll. « Champs », 2006.

Couverture : Louis-Ferdinand Céline devant l’Institut d’étude des Questions juives,
à Paris, mai 1941. Photographie de Roger Berson.
© Roger Berson / Roger-Viollet.

Création graphique : Un chat au plafond.

© Librairie Arthème Fayard, 2017.
ISBN : 978-2-213-70296-4
Dépôt légal : février 2017.

À Georges Zérapha (1887-1979)
et au Dr Joseph Hogarth (1901-1985),
in memoriam

Abréviations courantes des écrits de Louis-Ferdinand Céline

AB – « À l’agité du bocal. La lettre de Céline sur Sartre et l’existentialisme [1948] », in Louis-Ferdinand Céline, Écrits polémiques [EP], édition critique établie, présentée et annotée par Régis Tettamanzi, Québec, Éditions Huit, 2012, pp. 617-620.

BDLes Beaux Draps, Paris, Nouvelles Éditions françaises, 1941 ; 79e éd., 1942 (éd. citée).

BMBagatelles pour un massacre, 48e éd., Paris, Denoël, 1937 (éd. citée, sauf indication contraire) ; nouvelle éd., avec 20 photographies hors texte, 1943.

CAD’un château l’autre [1957], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1976.

ECL’École des cadavres, 34e éd., Paris, Denoël, 1938 ; rééd., 1942, avec une préface.

EGL’Église. Comédie en cinq actes [1933], Paris, Gallimard, 1952.

EPÉcrits polémiques, édition critique établie, présentée et annotée par Régis Tettamanzi, Québec, Éditions Huit, 2012.

EYEntretiens avec le Professeur Y, édition revue et corrigée, Paris, Gallimard, 1955.

FF, IFéerie pour une autre fois [1952], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1977.

FF, IINormance. Féerie pour une autre fois II, Paris, Gallimard, 1954.

GB, IGuignol’s band, Paris, Denoël, 1944 ; Paris, Gallimard, 1952.

GB, IILe Pont de Londres. Guignol’s band II, Paris, Gallimard, 1964.

HZ, 2012 – « Hommage à Émile Zola », Marianne, 4 octobre 1933, repris in Écrits polémiques [EP], 2012, pp. 611-616 (« Hommage à Zola »).

MACMort à crédit [1936], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1976.

MCMea culpa [1936], in Cahiers Céline [CC], vol. 7 (« Céline et l’actualité 1933-1961 », textes réunis et présentés par Jean-Pierre Dauphin et Pascal Fouché, Paris, Gallimard, 1986 (CC7, pp. 30-45).

MSMaudits soupirs pour une autre fois. Une version primitive de Féerie pour une autre fois [1985], nouvelle édition établie et présentée par Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2007.

NNord [1960], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2010.

P – « Progrès » [1927], in CC8, 1988, pp. 13-68.

RRigodon [1960-1961 ; 1ère éd., 1969], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1973.

Romans 1Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, édition présentée, établie et annotée par Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1981 ; nouvelle éd., 2011.

Romans 2D’un château l’autre, Nord, Rigodon, Appendices : Louis-Ferdinand Céline vous parle, Entretien avec Albert Zbinden, édition présentée, établie et annotée par Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1974 ; rééd., 1990.

Romans 3Casse-pipe, Guignol’s band I et II, édition présentée, établie et annotée par Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1988.

Romans 4Féerie pour une autre fois I, Féerie pour une autre fois II, Entretiens avec le professeur Y, édition présentée, établie et annotée par Henri Godard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1993.

SLa Vie et l’Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1818-1865), in Cahiers Céline 3 [CC3], « Semmelweis et autres écrits médicaux », textes réunis et présentés par Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard, 1977, pp. 15-79.

VA, 2012 – « Vive l’amnistie, Monsieur ! », Rivarol, n° 339, 11 juillet 1957, p. 7 (EP, 2012, pp. 621-624).

VNVoyage au bout de la nuit [1932], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 ; rééd., 1990.

AUTRES SIGLES ET ABRÉVIATIONS

Alliot, 2011 – David Alliot (édition établie et présentée par), D’un Céline l’autre, préface de François Gibault, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2011.

Derval, 2010 – André Derval, L’Accueil critique de Bagatelles pour un massacre. Dossier, Paris, Éditions Écriture, 2010.

CCCahiers Céline, Paris, Gallimard, 1976-2012, 11 volumes (CC1, CC2, etc.).

Gibault, I – François Gibault, Céline. Première partie. Le Temps des espérances (1894-1932), Paris, Mercure de France, 1977.

Gibault, II – François Gibault, Céline. Deuxième partie. Délires et persécutions (1932-1944), Paris, Mercure de France, 1985.

Gibault, III – François Gibault, Céline. Troisième partie. Cavalier de l’Apocalypse (1944-1961), Paris, Mercure de France, 1986.

HER, 1972L.-F. Céline, Paris, Éditions de L’Herne, coll. « Les Cahiers de L’Herne », 1972 (en un volume).

Kaplan, 1987 – Alice Yaeger Kaplan, Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, Tusson (Charente), Éditions du Lérot, 1987.

L’Année CélineL’Année Céline. Revue d’actualité célinienne. Textes, chroniques, documents, études, Tusson (Charente), éditions du Lérot & IMEC. Une livraison par an depuis 1991 ; 23 volumes, 1991-2013 (L’Année Céline 1990, 1991, etc.).

Lettres, 2009 – Céline, Lettres, préface d’Henri Godard, édition établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2009.

Lettres AN, 1994 – Céline, Lettres des années noires, édition présentée et établie par Philippe Alméras, Paris, Berg International, 1994.

Tettamanzi, 1999 (I et II) – Régis Tettamanzi, Esthétique de l’outrance. Idéologie et stylistique dans les pamphlets de L.-F. Céline, Tusson (Charente), Éditions du Lérot, 1999, 2 volumes.

Introduction

« Lorsqu’un homme se masque ou se revêt d’un pseudonyme, nous nous sentons défiés, cet homme se refuse à nous. En revanche nous voulons savoir, nous entreprenons de le démasquer1. »

Jean STAROBINSKI

Le cas Céline semble unique. Plus d’un demi-siècle après la mort de l’écrivain-pamphlétaire, la France qui lit continue de se diviser, voire de se déchirer sur l’homme comme sur l’œuvre. Le nombre croissant des admirateurs déclarés de Céline n’a nullement fait disparaître ses détracteurs. Dans la France intellectuelle et littéraire, deux camps s’opposent depuis la fin des années 1930 : ceux qui célèbrent le « grand écrivain » et ceux qui le dénoncent. Depuis les années 1950, le conflit prend l’allure d’un affrontement idéologique singulier, où deviennent indistincts les clivages politiques standardisés. Les admirateurs de tous bords se transforment en défenseurs et en laudateurs immodérés de leur « génie littéraire », provoquant un sursaut permanent chez ses contempteurs, dont les arguments sont de plus en plus élaborés. En ce sens, le débat s’enrichit, sans jamais cesser d’être houleux, voire tumultueux. On observe aujourd’hui, face à Céline, une montée aux extrêmes des admirateurs et des détracteurs aussi bien à gauche qu’à droite. L’extrême gauche célinophile n’a rien à envier, en matière de frénésie apologétique, à l’extrême droite céliniste. La virulence et la mauvaise foi deviennent la règle. Le dialogue de sourds se renforce à chaque passe d’armes2. La singularité du cas Céline est aussi là. À vrai dire, dans chacun des deux camps, le dissensus règne, et, sous un regard sociologique quelque peu informé, surgissent des chapelles et des tribus concurrentes qui s’affrontent, chacune prétendant monopoliser le point de vue le plus autorisé sur le personnage, sa trajectoire et ses écrits. Le conflit des interprétations et des évaluations paraît insurmontable, laissant présager que le débat est en principe interminable.

1. QU’EST-CE QU’UN DÉBAT INTERMINABLE ?

À l’origine de ce débat sans fin, il y a le sentiment plus ou moins obscur d’une inséparabilité de l’écrivain, du pamphlétaire et du citoyen engagé dans les combats du siècle. La distinction scolaire de l’homme et de l’œuvre est inapplicable au cas Céline, ou, plutôt, plus inapplicable à Céline qu’à tout autre auteur du Panthéon littéraire français. Parmi les « maudits », il est celui qui exerce la fascination la plus grande et inspire la pire répulsion. Chez ses laudateurs comme chez ses contempteurs, l’ambivalence n’est cependant pas rare, ce qui complique le tableau. Tel admirateur du romancier juge haïssable le pamphlétaire et le collaborateur (cas le plus fréquent : l’opposition entre le « génie » et le « salaud », qui conserve une valeur descriptive, est devenue un poncif académique et journalistique), tel ennemi déclaré de l’écrivain-pamphlétaire reconnaît être sensible au « style » du romancier-chroniqueur. La grandeur et la misère, concentrées en une seule personne, sont, une fois de plus, dans l’ordre des choses. Le paysage célinien global reste cependant fortement clivé. Il y a, d’une part, ceux qui ne voient ou ne veulent voir en Céline que le créateur de formes littéraires, le révolté ou le réfractaire admirable, et, d’autre part, ceux qui sont enclins à ne voir en lui que le raciste, l’antisémite, le pro-nazi et le « collabo », celui qui, au regard de l’Histoire, s’est engagé du « mauvais côté », du côté des perdants ou des vaincus. Les uns célèbrent l’inclassable d’exception, l’une des figures majeures du XXe siècle artistique, les autres dénoncent le tristement classable parmi les détestables, le réprouvé voué à être diabolisé. Les premiers se font volontiers les gardiens du temple, toujours prêts à partir en mission pour « défendre » Céline, les seconds jouent le rôle de critiques démystificateurs de l’icône ou de dénonciateurs intransigeants, avec le risque de négliger la question posée par l’œuvre littéraire.

Le cas Céline n’est guère comparable qu’au cas Wagner3. On en connaît le schème : l’existence d’un conflit interminable, présupposant l’inséparabilité de la vie et de l’œuvre de l’auteur en question, entre admirateurs inconditionnels et ennemis implacables, chaque tradition polémique ayant ses propres pères fondateurs – côté contempteurs : Nietzsche pour Wagner, Kaminski, Zérapha, Sartre et d’autres pour Céline4. Le cœur du problème est ainsi caractérisable : lorsque la création artistique, les théorisations esthétiques5, la vision du monde (structurée chez l’un et l’autre par l’antisémitisme) et l’engagement politique s’entrecroisent au point de s’imbriquer mutuellement, donnant naissance à un culte du « grand homme », la polémique ne s’essouffle jamais, rebondissant à tout propos et prenant en chaque conjoncture de nouvelles formes. Ce qui rend la polémique interminable, c’est l’impossibilité de principe d’apporter une réponse acceptable par tous les « camps » à la question suivante : quelle est la part de l’antisémitisme dans la création artistique ? Ou encore, plus généralement : en quoi les opinions, les engagements idéologico-politiques et les comportements sociaux d’un créateur influent-ils sur le processus de création ? Et quelles en sont les traces dans l’œuvre ? Question épineuse, et vraisemblablement indécidable, qui se pose à propos d’un écrivain comme Céline, d’un musicien comme Wagner ou d’un penseur comme Heidegger. À propos de ce dernier et de son engagement dans le mouvement nazi, George Steiner, qui admire le philosophe, va jusqu’à s’interroger sur de possibles « affinités électives […] entre la très, très haute pensée et l’abjection6 ». Et de citer Hans-Georg Gadamer – le disciple préféré de Heidegger – qui, en 1988, lors d’un colloque à Fribourg à l’occasion du centenaire de la naissance de Heidegger, lui avait déclaré que ce dernier était « le plus grand des penseurs et le plus petit [ou : mesquin] des hommes7 ». Il convient, bien entendu, de ne pas confondre le simple constat d’une conjonction factuelle (tel « génie » est aussi un « salaud ») avec l’affirmation d’une corrélation nécessaire entre la génialité et l’abjection, celle-ci impliquant soit une totale amoralité, soit un immoralisme assumé8. Un grand penseur ou un grand créateur peut être aussi le plus « humain » ou le « meilleur » des hommes. Mais les faits sont têtus et interdisent l’indifférence aux questions abyssales qu’ils suscitent : s’il est vrai que Céline est « le plus grand écrivain du XXe siècle » et Heidegger « le plus grand penseur » du même siècle, comment comprendre l’intime imbrication entre la génialité et l’engagement nazi (Heidegger) ou pro-nazi (Céline) de ces deux antisémites convaincus ? Chez ces deux figures du « “salaud” génial9 », on se demandera longtemps si la pensée de l’un et le « style » de l’autre sont restés imperméables à leurs convictions idéologiques. Dans le cas de Wagner, la controverse n’a toujours pas pris fin10. Et la voie de la conciliation proposée par certains, tel Edward W. Said, n’est guère convaincante, tant elle ressemble à une pétition de principe : « Il devrait être possible pour un esprit mûr d’appréhender ensemble deux faits contradictoires : d’une part, le fait que Wagner était un grand artiste, et, d’autre part, le fait que Wagner était un être humain répugnant11. » Encore faut-il préciser que le cerveau d’un « salaud » n’est pas voué à produire des « idées » condamnables comme le foie produit la bile. Il peut tout autant produire des « idées » jugées sublimes, ce qui ajoute à la difficulté. Wagner est l’auteur de Tristan et Isolde (1857-1859) autant que de La Juiverie dans la musique (1850, 1869). L’ambivalence alimente et fait rebondir l’interrogation non moins que la polémique.

La controverse est-elle seulement liée à l’indignation dictée par les « bons sentiments » qui, aujourd’hui, sont du côté de l’antiracisme ? Telle est l’hypothèse suggérée par cette remarque de Luc Ferry sur les derniers rebondissements de l’« affaire Heidegger » : « Qu’un être qui incarnait à merveille la figure sartrienne du salaud puisse avoir été génial, voilà ce qui nous choque et que nous ne parvenons pas à accepter, empêtrés que nous sommes aujourd’hui dans la logique humanitaro-antiraciste des bons sentiments12. » Il suffirait donc de rompre avec cette « logique » pour accepter sans états d’âme ce qui ne cesse de nous surprendre et de nous choquer. Ce serait assurément trop simple. Quoi qu’il en soit, à la question de savoir pourquoi un « génie » peut être aussi un homme médiocre ou abject, Steiner avoue n’avoir pas de réponse, donnant à entendre son malaise autant que sa perplexité. Son « je ne comprends pas13 » indique la difficulté insurmontable. Et aussi peut-être la raison du débat sans fin.

La célébrité constitue assurément l’une des conditions de possibilité de la polémique vive et sans fin : Schopenhauer, qui n’était pas moins antijuif que Wagner et qui sera souvent cité par les nazis (à commencer par Hitler lui-même), ne fait pas l’objet de débats publics où s’affrontent avec virulence ses admirateurs et ses détracteurs. Dans d’autres cas, l’imposition d’une image positive de l’auteur dans l’imaginaire social place ses critiques dans une position si marginale que l’affrontement public ne peut avoir lieu. Le fait que Voltaire, par exemple, professait un mélange de haine et de mépris pour les Juifs n’a pas fait surgir une armée d’anti-voltairiens prêts à en découdre avec ses admirateurs. Ces derniers, ultra-majoritaires, passent ordinairement sous silence sa judéophobie, qu’ils considèrent comme négligeable ou douteuse, quand ils ne la nient pas purement et simplement. De la même manière, la discussion savante sur l’œuvre de Dostoïevski n’est pas centrée sur l’antisémitisme virulent et d’inspiration conspirationniste qu’il théorise et assume dans le Journal d’un écrivain14. Certes, certains auteurs insistent sur la complexité ou l’ambivalence des positions du grand romancier sur la « question juive », pour s’efforcer de relativiser ou de minimiser sa haine des Juifs, voire de le laver de l’accusation d’antisémitisme15. Mais le débat reste au second plan et strictement confiné dans les échanges feutrés entre spécialistes de l’écrivain. Preuve que si l’antisémitisme d’un auteur célèbre n’est pas lié d’une manière ou d’une autre au nazisme, donc à la Shoah, il ne provoque pas un débat sans fin de haute intensité.

Voilà ce qu’il paraît impossible de faire concernant Wagner, Heidegger ou Céline. La raison principale en est la perception d’un rapport marqué avec le nazisme, évident pour certains auteurs (spécialistes ou non de la question), contesté ou relativisé par d’autres16. Autrement dit, l’antisémitisme ne suffit pas pour alimenter le débat sans fin et de haute intensité, il faut qu’il soit lié au IIIe Reich, et plus particulièrement au génocide des Juifs d’Europe. C’est là une autre condition nécessaire de l’inscription dans le champ polémique d’un auteur et de son œuvre depuis le milieu du XXe siècle. Pour que le débat sans fin ait lieu, il faut qu’il soit précédé par l’application d’un point de vue moral ou politico-moral, dominé par l’indignation, à un penseur ou à un créateur, que ce traitement moral paraisse ensuite légitime à une partie importante du public (qu’il s’agisse du grand public ou de publics spécialisés), enfin qu’elle suscite une réaction plus ou moins vive, marquée par une indignation contraire, mêlant le purisme esthétique (rien ne comptant que la création de formes, valorisées en général comme « nouvelles »), la revendication d’une totale liberté de l’artiste ou du penseur (soit la dimension anticonformiste) et le rejet de tout « moralisme » dans l’ordre du jugement esthétique – jusqu’au refus de prendre au sérieux la question de la responsabilité des penseurs ou des créateurs17. Ce qui autorise aussi à rapprocher Heidegger et Céline, c’est le fait qu’ils ne se sont jamais reconnus ni responsables ni coupables de quoi que ce soit – si ce n’est d’une naïveté de bon aloi –, en dépit de leurs engagements respectifs. Il faut donc reconnaître la surdétermination de ces débats sans fin, à rebondissements. Le jeu des mouvements d’indignation et de contre-indignation apparaît comme le principe des affrontements symboliques récurrents de haute intensité.

On connaît l’axiome des admirateurs dogmatiques, du moins ceux qui reconnaissent le double visage de leur « grand » homme : le « salaud » et ses idées sales ne peuvent intervenir dans le processus de création attribué au « génie ». En appliquant le principe de séparation stricte des sphères (d’une part, la création, d’autre part, les opinions et les comportements), ils imaginent pouvoir mettre fin aux débats et aux controverses. La réplique standard des contempteurs les en empêche, qui revient à postuler que le « salaud » et ses idées sales sont partout dans l’œuvre, serait-ce implicitement, et la polluent irrémédiablement. L’antisémitisme serait à la fois un élément d’inspiration dès le geste de création, un principe de structuration de l’œuvre et une thématique centrale de celle-ci. Chez Céline comme chez Wagner ou Heidegger. De la philosophie de Heidegger, Theodor W. Adorno a déclaré ainsi qu’elle était « fasciste jusque dans ses composantes les plus intimes18 », proposition jugée par Hannah Arendt « indescriptiblement affligeante19 ». Comment ne pas supposer que le choc des deux positions dogmatiques fasse surgir un différend20, excluant toute discussion réglée sur la base de croyances et de normes communes ? Dans ce conflit des interprétations sans synthèse possible, l’idée régulatrice d’une réconciliation des contraires et des contradictoires s’évanouit comme une chimère, ouvrant un espace polémique régi par la diabolisation réciproque des débatteurs.

Mais Céline n’a pas que des admirateurs, il a toujours eu aussi des adeptes, ou, si l’on préfère, des admirateurs qui sont en même temps des adeptes. Si ce Céline maître à penser, voire maître de sagesse (scandaleux paradoxe !), reste méconnu, c’est d’abord du fait que la plupart de ses admirateurs se gardent d’apparaître comme des adeptes, même quand ils le sont sans réserve. Des adeptes, c’est-à-dire des individus susceptibles de partager avec Céline notamment sa vision antijuive du monde. Tous les admirateurs de l’écrivain ne sont pas antisémites, bien entendu, mais certains le sont. Il en allait de même pour les wagnériens, disons jusqu’en 1945. Mais qui se risquerait aujourd’hui, dans l’espace public, à déclarer sa haine des Juifs ? Qui oserait avancer qu’il prend les pamphlets céliniens au sérieux et Céline pour un prophète ou un visionnaire extra-lucide, au point de croire, par exemple, à l’existence d’un complot juif mondial ? Dans les démocraties pluralistes, la position prise par Sartre en 1945 s’est transformée en norme, pour s’inscrire dans une législation réprimant l’expression de l’antisémitisme : « Je me refuse à nommer opinion une doctrine qui vise expressément des personnes particulières et qui tend à supprimer leurs droits ou à les exterminer. […] L’antisémitisme ne rentre pas dans la catégorie de pensées que protège le Droit de libre opinion21. » Voilà pourquoi les célinistes antijuifs pratiquent l’auto-censure dans leurs déclarations publiques et leurs écrits publiés, et, en règle générale, s’avancent masqués. L’anticonformisme anarchisant, dont Albert Paraz (1899-1957) avait été l’incarnation22, reste cependant leur drapeau, justifiant l’image du « rebelle » qu’ils se plaisent à donner d’eux-mêmes.

L’exception à la règle de la discrétion tactique est bien connue dans les milieux céliniens : Robert Faurisson, céliniste enthousiaste et déclaré depuis les années 1960, avant même son engagement dans le mouvement négationniste international23. Dans la petite communauté des admirateurs-adeptes déclarés de Céline, le chef de file du négationnisme fait figure de personnage emblématique. Les céliniens de bonne compagnie, sincèrement scandalisés par l’antisémitisme de l’écrivain et soucieux de préserver leur respectabilité ainsi que l’honorabilité des études céliniennes, le traitent en hérétique et en paria. C’est que le négationniste en chef, intervenant depuis 1976, sans y être invité, dans les colloques organisés par les céliniens érudits, ne cesse de se réclamer bruyamment de Céline, et surtout du Céline qui s’était enthousiasmé, début novembre 1950, à la lecture du livre de Paul Rassinier, Le Mensonge d’Ulysse, ouvrage fondateur de l’« école révisionniste » en France, préfacé par son ami Albert Paraz24. On oublie de relever le fait que la bande annonce du Mensonge d’Ulysse, paru en octobre 1950, comportait une citation de l’écrivain-prophète, auquel son admirateur Rassinier avait envoyé un exemplaire dédicacé : « “Les légendes qui basculent”. Louis-Ferdinand Céline25 ». Quant à la dédicace de Rassinier sur un exemplaire hors commerce et numéroté de son livre, elle est dénuée d’ambiguïté : « À Louis-Ferdinand Céline. Le portrait de ses juges. Ceux-ci ont chié dans les draps par-dessus le marché ! En témoignage d’admiration, et de solidarité. Le 13 octobre 195026. » Comment ne pas s’interroger sur la signification d’un tel hommage ?

Le Céline des négationnistes est un révélateur insupportable de l’envers du paysage littéraire apaisé où les céliniens académiques et les amateurs passionnés s’efforcent d’installer l’objet de leur fascination. Ils savent que la loi promulguée le 13 juillet 1990, dite « loi Gayssot », définit comme un délit la négation du génocide nazi des Juifs d’Europe, en tant que crime contre l’humanité, et que le négationnisme est ordinairement assimilé à une nouvelle forme de judéophobie27. Dès lors, l’existence d’un Faurisson, négationniste et céliniste militant, disons « d’un bloc », les gêne, les perturbe, les indigne. Et pourtant, la continuité d’inspiration, voire de vision du monde, entre le Maître et ses futurs disciples faurissoniens est attestée depuis la lettre de Céline à Paraz datée du 8 novembre 1950, où l’écrivain ne cache pas son enthousiasme très idéologique : « Rassinier est certainement un honnête homme… […] Son livre se vend-il ? […] Son livre, admirable, va faire gd bruit – QUAND MÊME Il tend à faire douter de la magique chambre à gaz ! ce n’est pas peu ! Tout un monde de haines va être forcé de glapir à l’Iconoclaste ! C’était tout la chambre à gaz ! Ça permettait TOUT ! Il faut que le diable trouve autre chose28… » Quant à Rassinier, on sait qu’il projetait en janvier 1951 de créer une « Société des amis de Céline », dont le but était de « fixer l’opinion sur le sort du grand écrivain » et de faire « des démarches à l’Intérieur et aux Sceaux pour obtenir la levée du mandat qui le frappe29 ».

Comment ne pas reconnaître la communauté d’esprit ainsi dévoilée entre Céline et le fondateur français du négationnisme ? En 1982, dans Le Bulletin célinien, Faurisson, qui venait de découvrir la lettre de Céline à Paraz du 8 novembre 1950, pouvait écrire sans cacher sa jubilation : « Ainsi donc, dès 1950, l’intuition de Céline lui inspirait de sérieux doutes quant à la réalité matérielle des “chambres à gaz” homicides de Hitler. Dès 1950, il analysait parfaitement le caractère spécifique de ce mensonge : ce mensonge est “TOUT” […] en ce qu’il accrédite un autre mensonge, celui du “génocide” […]. Ce mensonge permet d’avance toutes les épurations, y compris la censure de facto de trois livres du plus grand de nos écrivains : Céline lui-même30. » Céline victime, grand écrivain pourchassé, persécuté, condamné, puis censuré après sa mort, et ce, en raison de sa lucidité et de son génie : Faurisson réactive, non sans lui donner un parfum sulfureux, la légende célinienne en la réinscrivant dans ce qu’il appelle « la grande aventure intellectuelle du temps présent31 », le « révisionnisme historique ».

2. ASPECTS DU CONFLIT DES INTERPRÉTATIONS

Tout lecteur de Céline se trouve placé devant l’alternative : faut-il prendre au sérieux ou non l’antisémitisme de l’écrivain-pamphlétaire, et de quelle manière ? Le prendre au sérieux, pour les anti-céliniens radicaux, c’est d’abord justifier par un argument sans appel leur condamnation de l’homme, ensuite être tenté de centrer leur critique de l’écrivain sur des motifs d’ordre idéologique à forte résonance morale. Pour les céliniens se reconnaissant comme disciples ou adeptes, les célinistes doctrinaux qui épousent la vision antijuive du monde « stylisée » par le Maître, c’est ériger Céline en guide spirituel ou en penseur politique. Les céliniens critiques, quant à eux, se distinguent par leur ferme condamnation de l’antisémitisme de l’écrivain, assortie d’une volonté de l’expliquer et d’aborder sans parti pris la question difficile de l’investissement des convictions antijuives dans l’œuvre, sans se limiter aux pamphlets. Mais, chez les admirateurs de Céline, il ne faut pas sous-estimer l’importance d’une tout autre tradition de lecture, celle qui se fonde sur le postulat que l’antisémitisme apocalyptique des pamphlets, voire des lettres aux journaux collaborationnistes ou de la correspondance, relève du canular ou de la provocation bouffonne, visant à provoquer le rire32. Les célinistes rieurs ne prennent pas au sérieux l’antisémitisme de Céline, qu’ils situent sur le seul registre littéraire du comique. Dès lors, les délires haineux visant les Juifs ne doivent pas être pris à la lettre : « La juiverie n’est ici qu’un prétexte », comme le notait Gide en 1938 à propos de Bagatelles pour un massacre33. De nombreux céliniens contemporains prétendent beaucoup rire en lisant les pamphlets. Ce faisant, comme le souligne André Derval, ils « dissimulent mal leur envie obsessionnelle de disculper Céline de quoi que ce soit34 ». Philippe Sollers déclare ainsi que « Bagatelles, c’est un très grand livre35 » et fait cet aveu cocasse : « Le terme “Aryen” me fait rire car il est tiré d’une conception très dix-neuviémiste36. » On se demande dès lors s’il existe un mot, voire une chose, qui pourrait ne pas le faire rire. Le culte de Céline se fonde chez Sollers sur deux axiomes : « C’est sans doute ainsi qu’il faut voir Céline, comme il se décrit finalement dans tous ses livres : un enfant innocent perdu dans un monde coupable37 » ; « En réalité, sur fond de tendresse désespérée, il est facile d’identifier le crime fondamental et médical [sic] de Céline : il fait rire38 ». Le « crime des crimes » n’est autre que l’« esprit de sérieux39 ». Dans un débat sur France Culture, le 3 juillet 1997, Sollers lance : « Céline a eu un mot merveilleux, je trouve : “Attention, je peux faire rire !” Et ça, c’est un problème de littérature très important40. » Voilà pourquoi, selon la vigie de l’espace littéraire français, Céline, le grand maître du rire, ne peut qu’être innocent, quoi qu’il ait pu faire, et, bien sûr, victime des « dévots ». Mais, en prenant le rire au sérieux avec tant d’emphase, Sollers ne sombre-t-il pas lui-même dans une dévotion alternative ? On se dit que Sollers, écrivain comblé, tient à continuer de jouer l’adolescent rebelle et provocateur. On peut n’être toujours pas sérieux quand on a soixante-dix-neuf ans.

Les célinistes rieurs se distinguent autant des céliniens critiques que des célinistes ricaneurs, parmi lesquels ne sont pas rares ceux qui expriment par diverses postures provocatrices leur empathie, sans jamais l’assumer publiquement, avec le Céline antijuif. Comment ne pas penser à Marc-Édouard Nabe, qui croit pouvoir blanchir Céline en postulant qu’« on ne peut pas être un grand écrivain et un salaud », pour en déduire que « Céline n’est donc pas un salaud ». Le pamphlétaire célinolâtre affirme benoîtement que Bagatelles pour un massacre « n’a pas poussé des gens à faire concrètement du mal aux Juifs », ajoutant : « Et je dirais même à en penser41. » On trouve aussi chez Nabe le dogme de certains esthètes célinistes selon lequel les pamphlets de Céline « s’inscrivent totalement dans la littérature », leur « outrance parodique » désamorçant leur apparent antisémitisme. Bref, pour ce nouvel adepte du culte des « génies » (principalement littéraires), « un génie ne peut pas être un salaud », donc Céline n’est pas un salaud42. Ce mélange de mauvaise foi, de raisonnements infantiles et de ton péremptoire dégage un parfum de sottise satisfaite.

Dans le présent ouvrage, deux voix distinctes se croisent, se complètent, se nuancent ou se font écho. En dépit de la différence de nos formations intellectuelles, l’une vouée aux études littéraires, l’autre à la philosophie et à l’histoire des idées, nos expériences respectives de lecteurs de l’œuvre célinienne ont suivi une même trajectoire : d’une admiration sans bornes à une admiration variable et mitigée s’accompagnant d’une interrogation inquiète, jusqu’à une déception croissante à la lecture des derniers romans43. Cette déception s’est doublée d’une exaspération devant l’encensement aveugle réservé à l’écrivain, transfiguré par la légende égocentrée, à la fois héroïque et misérabiliste, qu’il a contribué à fabriquer et à diffuser44. Légende d’un « génie littéraire » méconnu, jalousé, mis au ban, persécuté45. Le « bouc providentiel » par excellence. En un mot désormais galvaudé par plus d’un demi-siècle d’exercices d’admiration : « infréquentable ». Glorieusement infréquentable. Ne marchandant pas son admiration, Philippe Sollers déclare ainsi que « Céline est infréquentable pour l’éternité46 ». L’éloge hyperbolique du « plus grand écrivain du XXe siècle » est au centre de la « légende dorée de Céline seul contre tous47 », une légende où le super-héros de la Littérature se double d’une victime de la « folie » du XXe siècle qu’il aurait trop bien dévoilée et éclairée.

Après une lecture de Voyage au bout de la nuit qui a bouleversé notre adolescence – rite initiatique largement partagé par nos contemporains de langue française –, la découverte progressive du reste de l’œuvre célinienne, si l’on excepte Mort à crédit et quelques passages des derniers « romans », nous a donc déçus48, avant qu’une lecture plus récente des pamphlets ne nous choque et nous révolte. Leur dimension « comique » nous échappe, leur « humour » nous laisse froids. La nausée domine, suivie par l’ennui. Mais ce qui a profondément changé le regard que nous jetions sur Céline, c’est la découverte des traits de personnalité et des comportements du drôle de citoyen Destouches, éclairés par les recherches menées depuis les années 1970. Plus on connaît l’homme Céline, plus on est saisi par le dégoût et le mépris. Plus on connaît le reste de son œuvre, plus on est déçu, du moins à la juger à l’aune de Voyage ou de Mort à crédit, exceptions qui, une fois reconnues, deviennent surprenantes dans les écrits de Céline. L’émotion tend à disparaître49. Le « pamphlétaire rabelaisien50 » de 1937-1938 ne nous fait pas rire, les Entretiens avec le professeur Y (1955) non plus51. Le « prophète politique » sous l’Occupation nous paraît aussi grotesque qu’inquiétant. Le « chroniqueur tragique52 », fantaisiste et falsificateur, de l’après-guerre, devenu « prophète d’apocalypse », annonciateur de la disparition des « blancs », de l’invasion par les « jaunes » et du métissage final (« les enfants des belles unions mixtes seront jaunes noirs, rouges, jamais blancs, jamais plus blancs !53 »), nous apparaît comme un faux prophète caricatural et pitoyable, au catastrophisme sans originalité. Quant au cabotin permanent avec son égocentrisme et sa mégalomanie, au « pauvre » imaginaire « pas regardant sur l’origine du grisbi54 », au fiévreux pro-nazi qui, à partir de 1945, prend la posture de la victime, mû par la « volonté abjecte de se faire plaindre55 », il nous paraît aussi involontairement comique que méprisable. Alors qu’il fut l’un des écrivains les plus encensés sous l’Occupation, il fait mine de s’étonner, en juin 1957, qu’on ait pu vouloir l’« étriper à Paris » en 1944 parce qu’il représentait pour ses ennemis fielleux « l’antijuif, le fasciste, le salaud, l’ordure, le prophète du mal56 ». Lui, le doux et généreux « médecin des pauvres »… « C’est moi la victime ! » lance-t-il encore en juin 1957, non sans un désir histrionesque de provoquer, à Madeleine Chapsal l’interviewant pour L’Express57. Comme l’a noté Lucien Rebatet, Céline était possédé par un très personnel « démon de la persécution58 ».