Charles Eugène Cadier baron de Veauce

Charles Eugène Cadier baron de Veauce

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Livres
712 pages

Description

Cet ouvrage lève le voile sur une personnalité atypique. Homme politique, bonapartiste et libéral, mais aussi grand voyageur, industriel et agronome, franc-maçon, catholique... Charles Eugène Cadier a su, en soixante-quatre ans de vie, rester influent et perpétuer, parfois dans la difficulté, la tradition de son illustre famille. La troisième République apporta des changements notables dans la vie politique de la France et du département. Ainsi, elle conduisit à l’effacement politique et social de la noblesse de l’Ancien Régime même si son patrimoine, pour s’être parfois réduit, fut loin de disparaître. Charles Eugène Cadier, baron de Veauce, s’inscrivit dans ce lent déclin qui fut peut-être plus significatif que celui induit par la Révolution française. Georges Costecalde nous fait ici le portrait d’une personnalité protéiforme dont il a su décrypter les multiples vies.

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Ajouté le 10 février 2012
Nombre de lectures 777
EAN13 9782748356939
Langue Français
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Georges Costecalde










Charles Eugène Cadier,
baron de Veauce

Une vie dans le siècle
1820-1884













Société des Écrivains





















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Texte intégral

© Société des Écrivains, 2010


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À ma femme sans qui cet ouvrage n’aurait pas pu voir le jour ;

À Sébastien, Antoine et aux deux « Sonia » ;

À Yanis, Lucie et Andréa.



À Domérat, le 15 décembre 2009.



Avant-propos



Lorsque, en 1972, sous la férule rigoureuse du regretté
Bertrand Gilles, mon professeur d’histoire économique à la
faculté des lettres de Clermont-Ferrand, je choisissais comme
sujet de maîtrise « Une exploitation d’extraction de kaolin
aux Colettes », je ne me doutais pas qu’au fur et à mesure de
mes recherches, j’allais découvrir, en son initiateur, le baron
Charles Eugène Cadier de Veauce, un personnage digne du
plus grand intérêt. Au fil du temps, je complétais mes sour-
ces, abondais ma documentation et débordais largement du
sujet initial. Ce qui me frappa et me frappe encore, c’est que
le baron, qualifié par l’historien Georges Rougeron de « per-
sonnalité conservatrice la plus éminente du département »,
n’ait donné lieu à aucun ouvrage d’envergure. Celui d’Irénée
Barberat, Veauce, son château, l’église, Charles Eugène de
Cadier, baron de Veauce demeure une vulgarisation suc-
cincte.
Victor Destut de Tracy, de Courtais, Félix Mathé, à juste
titre, ont fourni de nombreuses monographies ou des livres
plus conséquents. L’historiographie républicaine locale, de
plus, n’accorde que peu de place au second Empire, les étu-
des sont maigres et toujours encadrées par celles pléthoriques
concernant la deuxième ou la troisième République. Quant à
ecelles sur la noblesse au XIX , elles sont finalement assez
rares alors que bien des études sur la noblesse prérévolution-
naire existent.
9 Le chercheur anglais David Higgs note : « Au cours de la
grande vague des recherches sur les structures sociales du
passé, l’intérêt et l’attachement des érudits pour le prolétariat
étaient si évidents qu’un historien fut conduit à remar-
quer que la connaissance des classes dirigées progressait
infiniment plus vite que celles des classes dirigeantes ».
L’historien est souvent présumé faire cause commune
avec les personnages qu’il étudie. Assurons-en le risque en
sachant qu’il ne saurait forcément avoir de liens de cause à
effet.
Il m’est venu l’idée de donner un éclairage particulier à
l’ouvrage en « assumant » le point de vue des milieux con-
servateurs et, ce, j’espère, avec la plus grande objectivité.
Pour beaucoup d’historiens, le second Empire demeure la
période phare de la révolution industrielle en France, même si
des études récentes en nuancent fortement la portée ; elle est
aussi une parenthèse dans la progression des idéaux républi-
cains, parenthèse politique très critiquée même si nous
assistons de nos jours à des tentatives de réhabilitation de ce
régime détesté par Victor Hugo.
Avec le baron de Veauce, qui occupait à la fois des fonc-
tions politiques locales et nationales, il est intéressant
d’essayer de tisser et de relier les rapports qui s’établirent
entre Paris et la province, d’autant que le Bourbonnais fut en
pointe dans la diffusion de l’idéologie républicaine, voire
socialiste ; ce qui constitua l’une de ses originalités.

La même démarche peut être adoptée dans le domaine
économique afin d’observer, dans notre département, com-
ment s’effectua la diffusion des bouleversements agricoles et
industriels de l’époque et d’en montrer les spécificités ou
bien les banalités et de constater si elle s’éloigne ou non des
grands traits qui la caractérisent en France, à travers la ges-
10 tion de l’exploitation des Colettes, de celle de la ferme-école
du Belleau et des nombreuses interventions de Cadier de
Veauce pour l’agriculture.

Par ce constant va-et-vient entre le Bourbonnais et Paris,
de Moulins à Veauce, qui à travers les archives que le baron
nous a laissées et la recherche historique, ne couvrant certes
pas tous les événements de la période, j’ai essayé de restituer
le « regard » du baron sur son époque ; comme une lunette
grossissante ! Ainsi s’animent certains des épisodes-phares
du second Empire, mais aussi les menus événements de la vie
quotidienne de la France profonde.
La troisième République apporta des changements nota-
bles dans la vie politique de la France et du département.
Même si la république flotta quelque temps dans l’attente
d’une restauration monarchique, elle conduisit à l’effacement
politique et social de la noblesse d’Ancien Régime même si
son patrimoine, pour s’être parfois réduit, fut loin de disparaî-
tre.
Cadier de Veauce s’inscrivit dans ce lent déclin qui fut
peut-être plus significatif que celui induit par la Révolution
française.


Des annexes expliquant le contexte sont reportées en chapitres à la fin de
l’ouvrage.
11


Remerciements



Madame Claire Mayard, documentaliste au musée de la
Chasse et de la Vénerie de Compiègne ;
Madame Laure Chabanne, conservatrice au musée du se-
cond Empire à Compiègne ;
Madame Maud Legoudec, chargée de conservation au
Musée Anne de Beaujeu de Moulins ;
Madame la conservatrice du Musée Yves Machelon de
Gannat ;
Madame Marcelle Dessale, mémoire de son village, ac-
tuelle maire de Veauce, pour sa disponibilité, pour avoir mis
à disposition les archives municipales, facilité les visites au
château et pour m’avoir autorisé à photographier ses litho-
graphies personnelles ;
Madame Annie Aucouturier pour les renseignements four-
nis dans le domaine de la peinture et ses crédits
photographiques ;
Madame Mincer, actuelle propriétaire du château de
Veauce ;
Mesdames Anne-Marie Dauphin, Nicole Guillaume et
monsieur Tinturier Jacques pour l’aide apportée à la mise en
forme de cet ouvrage ;
Monsieur Benoît Dauphin pour ses conseils juridiques ;
Monsieur Guy Thibault, historien des courses, pour les
renseignements fournis sur le Jockey-Club et les courses de
Vichy ;
13 Monsieur Roger Winkel, président des Sociétés de courses
de Moulins et de Vichy qui m’a chaleureusement accueilli sur
l’hippodrome de Vichy ;
Les personnels des Archives départementales de l’Allier ;
Les personnels des Archives municipales de Vichy, en
particulier madame Valérie Goutaudier ;
Les personnels des Archives de l’Assemblée nationale et
de la Bibliothèque nationale ;
Les personnels des bibliothèques de Domérat, de Montlu-
çon et de Vichy.
Monsieur Charles Cadier de Veauce pour sa contribution à
la généalogie de ses ancêtres, ses conseils éclairés et sa pas-
sion partagée ;
Monsieur Jehan Chabot de l’Allier, actuel propriétaire du
château de Saint-Augustin, pour son accueil, pour ses pré-
cieux conseils et pour ses documents personnels mis à ma
disposition.
14 L’hôtel Demoret à Moulins construit par Guillaume Cadier vers
1440. Façade principale avec porche.L’hôtel fut cédé au XVII à Jean Coiffi er, seigneur de Demoret à
Trévol. Cour intérieure.Michel Cadier acheta en 1692 le château de Saint Augustin avec les
domaines attenants. Vue générale.
Château de Saint Augustin : façade donnant sur le parc. Par succession
en 1838, le château devint propriété du Comte Chaillon de Jonville,
oncle par alliance de Charles Eugène Cadier de Veauce.L’hôtel de Mora, rue Voltaire à Moulins. Façade sur la rue abritant
les communs.
Cour intérieure. L’hôtel fut racheté en 1843 par Charles Eugène Ca-
dier de Veauce à sa tante Madame de Jonville et vendu en 1866 au
marquis Moreno de Mora.Château de Veauce : vue générale
La ‘‘porterie’’, entrée principale du château de style néo-gothique
réalisée par Cadier de Veauce dans les années 1846-1850.Les armes de Charles Eugène Cadier de Veauce : deux corps de dau-
phins surmontés de têtes de paon encadrent le blason des Cadier, le
tout surmonté de la couronne à trois boules des ‘‘barons’’.
L’école de Veauce construite en style anglais par le baron.L’église Sainte Croix de Veauce.Église de Veauce : Saint Georges terrassant le dragon ou la mo-
narchie écrasant la République.
Lieu dit la Bosse : carrière de kaolin, profondeur de la cavité :
50 mètres.Tuyau d’évacuation de la barbotine, mélange d’eau et de kaolin,
vers les séchoirs.Séchoir à air.
De nos jours, les maisons où logèrent les ouvriers anglais au lieu dit
les ‘‘Sapinières’’.Ferme école du Belleau (région deVarennes-sur Allier). La grange.
Aile droite des bâtiments où logeait le baron lors de ses visites.L’entrée médiévale du château de Veauce.Cour intérieure et tourelle d’accès au logement du baron.
Aile restaurée par Charles Eugène Cadier de Veauce. Au rez-de-
chaussée à gauche ‘‘l’orangeraie’’. À l’étage, la galerie des vitraux
desservant les chambres dont une fut occupée par Morny.Galerie des vitraux : détail représentant les armes de deux familles
dont celles de Cadier sur la droite.
Galerie d’apparat donnant à droite sur la salle à manger, la salle de
billard et la bibliothèque principale, au fond à gauche sur les appar-
tements privés.Isabelle de Perceval malade est installée dans l’orangeraie.
Planche d’E. Tudot.Chambre d’Isabelle de Perceval. Planche d’E. Tudot aimablement
fournie par Madame Dessale et Monsieur Chabot de l’Allier.
La réserve : au premier plan le moulin et l’écluse à poissons, au
centre les écuries, au fond le château du ‘‘Tounebride’’ où logeaient
le régisseur et les personnels des invités.Musée Yves Machelon de Gannat. La ‘‘Mail Poste’’ pour le voyage.
Musée Yves Machelon. Le ‘‘break’’ de chasse.Château De Veauce : le haras des pur-sang en bas du parc, route de
Sussat.
Hippodrome de Moulins. Entrée réalisée selon les plans du baron.Musée Yves Machelon : la sellerie du baron, sur la couverture, ses
armes.
La Villa des roses achetée à la famille Fould, avenue des Etats-Unis
à Vichy.Charles Eugène Cadier baron de Veauce.
Salle de la pesée hippodrome de Vichy.


I. Une maison, une éducation



A. Une des plus anciennes familles nobles du Bourbonnais
ers eLe blason de la Maison Cadier est écartelé aux 1 et 4
d’azur, au massacre de cerf ramé de dix cors d’or qui est de
e eCadier. Au 2 et 3 de gueules, semé de fleurs de lys d’argent,
qui est des barons de Veauce. Le support est constitué de
deux dauphins ayant un cou et une tête de paon. Le timbre est
constitué d’un haume de chevalier, surmonté d’une couronne
de baron et orné de lambrequins aux émaux de l’écu.

La famille Cadier provient très certainement de la région
de Moulins plus précisément de l’ancienne paroisse de Saint-
Bonnet.
Ses membres se mirent très tôt au service des sires, comtes
et des ducs de Bourbon dont la capitale se trouva longtemps à
Souvigny. Nicolas de Nicolay dans sa description générale du
Bourbonnais de 1569 indique qu’un sire de Bourbon donna à
chacune des tours de son château le nom du domaine sei-
gneurial qu’il attribua à chacun de ses proches, les Bressoles,
Naux, Foullet, Cadier, Ris, Bourg, David du Prieur, Douze et
d’Agonge. La présence des tours est confirmée par Nicolas
ede Mesgrigny, prieur et seigneur de Souvigny au XI .

Vers l’an 1000, les Cadier se verraient attribuer le fort de
la Brosse Cadier qui surveillait les marges des possessions du
sire de Bourbon.
15 Le manque de traçabilité et de continuité des titres de no-
blesse, la confusion des noms de terres et de titres avant 1407
(date à laquelle Charles VI promulgua un édit concernant les
règles de la transmission héréditaire des titres de noblesse) ne
permettent pas de s’assurer vraiment de leur origine.
Cependant, les armes de Cadier se retrouvent sur une
cheminée des ruines de la forteresse de la Brosse Cadier ainsi
que dans une grosse ferme des environs de Tréteau.
De plus, en 1307, on retrouve dans le chartrier de Veauce
mention d’un Guillaume Cadier damoiseau seigneur de la
Brosse Cadier et de Veauce, seigneuries auxquelles il rend
hommage après la fête de la Saint-Georges au sire de Bour-
bon (à Beatrix de Bougogne, dame de Bourbon) qui les
détient en fief immédiat.
De la Brosse Cadier dépendaient les seigneuries d’Yzeure,
Saint-Bonnet, Avernes, Trevol et Gennetine.
Il aurait reçu la seigneurie de Veauce d’Agnès Bourbon,
fille d’Archambaud IX, suite à des difficultés financières pas-
sagères.
Il posséderait également la seigneurie de Saint-Augustin à
Château-sur-Allier.
Guillaume Cadier était, en outre, gentilhomme de Louis
er1 de Bourbo, comte de Clermont et de La Marche.
erEn 1317, Louis 1 de Bourbon échangea ses droits sur la
seigneurie de Veauce avec son cousin, le roi Philippe V,
contre un pressoir et des vignes à Saint-Pourçain.
Pour dédommager Guillaume Cadier, il lui confia la sei-
gneurerie de Belleperche alors que celle de la Brosse Cadier
était en partie démantelée.

erSon fils Jean Cadier 1 du nom se trouva plongé dans la
guerre de Cent Ans. Isabelle de Valois, duchesse du Bour-
erbonnais et veuve de Pierre 1 de Bourbon, se réfugia à
16 Belleperche où les Anglais la capturèrent ainsi que Jean Ca-
dier et son fils cadet, Guillaume. Ils les emmenèrent en
Angleterre.
Louis II de Bourbon, de retour de captivité, paya la rançon
de sa mère et des Cadier. Il conféra aux Cadier l’ordre de
l’Écu d’or (la ceinture portant la devise « Éspérance » a été
donnée par Georges Cadier de Veauce en 1999 au Musée
Anne de Beaujeu).
Guillaume épousa Marie Babutte le 22 décembre 1381.
En 1400, Louis II érigea le fief de Veauce en baronnie au
profit de Robert, dauphin de France.
Jean Cadier deuxième du nom continua la descendance.
Son fils cadet Michel, gentilhomme de Louis II, s’activa
pour réunir la rançon du duc, otage en Angleterre. En récom-
pense à son retour, par lettre patente donnée à Issoire le 9
décembre 1425, il lui versa 500 écus d’or.
Guillaume Cadier III, l’aîné, élevé à la cour des ducs de
erBourbon, devint gentilhomme de Jean 1 duc de Bourbon et
d’Auvergne, conseiller et président de la Chambre des comp-
tes du Bourbonnais et capitaine du château fort de
Belleperche. Il combattit aux côtés de son seigneur à la ba-
taille d’Azincourt en 1415 et fut amené prisonnier avec son
duc et son roi en Angleterre. Il fut un des seigneurs chargés
des négociations relatives à la libération du duc pour lesquel-
les il voyagea plusieurs fois en France et à Naples où régnait
Jacques de Bourbon, cousin du duc, revenant trois fois en
Angleterre emportant avec lui 100 000 écus. Comme beau-
coup de seigneurs bourbonnais, il vendit une partie de ses
biens pour abonder la rançon, en vain.
erAprès la mort de Jean 1 en 1234 en sa prison anglaise,
erson fils Charles 1 paya sa rançon et le remercia de sa fidélité
en lui donnant à son tour la capitainerie de Belleperche. À
son retour, Guillaume Cadier fit bâtir dans les années 1440, à
17 côté de l’église Saint-Pierre à Moulins, un hôtel particulier
(l’actuel hôtel Demoret) à l’emplacement d’une maison ayant
appartenu à Jean Babutte, maître d’hôtel et secrétaire du duc
Louis II et à Marie, son aïeule. De cette maison initiale ne
subsiste que la chapelle où Marie Babutte avait souhaité être
mise en terre. La sépulture de Guillaume se trouve, quant à
elle, dans la nef centrale de l’église Notre-Dame de Moulins,
auprès de son père. Quant à sa veuve Marguerite Cordier, elle
finança le rehaussement de la nef du cœur. Les titres de no-
blesse furent confirmés le 29 juillet 1439.
1Selon Olivier Troubat , il n’y a pas de trace de noblesse
avant cette date. Les Cadier auraient appartenu à une riche
famille de roturiers occupant des fonctions administratives
auprès des Bourbon. Il cite Jean Cadier, bourgeois de Mou-
lins, qui fut clerc, juré et notaire de la chancellerie ducale,
puis président de la Chambre des comptes. En effet, il se peut
que la noblesse de l’époque ayant été décimée pendant les
guerres contre les Anglais, ces roturiers ayant acquis des ter-
res et la reconnaissance de leur seigneur par les services
rendus, aient pu être anoblies.


Quant au fief de Veauce, Louis II l’avait érigé en baronnie
au profit de Robert dauphin de France qui, en 1426, devint
évêque de Chartres et renonça au titre. La seigneurie éclatait
entre seigneurs du voisinage, chacun essayant de récupérer le
titre de baron. Les terres et le château restèrent en indivis
entre les divers héritiers : les Cadier, les Le Loup et les Bres-
chard de Bressoles. La part des Breschard de Bressoles échut
à Jeanne de Chouvigny de Blot et celle des Cadier passa entre
les mains des Dauphin et des Saint-Julien.

1 La Guerre de Cent Ans et le prince chevalier le « bon duc » Louis II de
Bourbon.
18 La seigneurie de Belleperche était alors cédée à la Maison
Perrin.

erMichel 1 , petit-fils de Guillaume III, seigneur de la
Brosse Cadier et de la Cour Chapeau, de Baize, de la Faye et
autres lieux, bailli de Lurcy-Lévy, fonda la chapelle funéraire
de la Maison Cadier dans l’église Notre-Dame et la plaça
sous la protection de Saint-Michel Archange dont la statue
terrassant le dragon couronnait le retable de l’hôtel. Il fit aus-
si sculpter ses armoiries sur la clef de voûte de la chapelle.
En 1523, il aida Charles III connétable de France et de
Bourbon à rejoindre Charles Quint.
erFrançois 1 , à sa libération d’Italie, maintint Michel Ca-
dier en sa qualité de noble par jugement des commissaires du
Conseil royal.
Ayant bien servi la Maison des Bourbon, les Cadier servi-
rent tout aussi fidèlement les rois comme militaires et
diplomates.

En fait, par le jeu des alliances matrimoniales, la terre de
Veauce ne cessait de garder un lien avec les Cadier, lien ténu
parfois mais réel cependant

Ainsi, Antoine Cadier devint conseiller et élu du roi Louis
XIII à Moulins. Il épousa Antoinette Feydau. Celle-ci avait
une sœur Marie qui avait épousé le 16 avril 1622 Timoléon
de Daillon, comte de Lude et d’Illiers qui prétendait aussi au
titre de baron. Sa mère, Françoise de Schomberg comtesse de
Lude, était sœur du maréchal de France, Henri de Schom-
berg, ami fidèle de Richelieu, ce qui épargna peut-être le
démantèlement du château de Veauce.
Timoléon Daillon la transmit à son fils François qui devint
baron. À la mort de ce dernier, sa veuve vendit la seigneurie
19 en 1641 à Claude Le Loup de Bellenaves qui mourut sur le
champ de bataille de Nordlingen en 1645. Sa veuve continua
la restauration du château. On lui doit la réalisation de la
splendide terrasse qui domine les Limagnes. À la mort de son
fils qui, paradant à cheval sur ladite terrasse, bascula dans le
ravin, l’héritage revint à ses sœurs qui cédèrent la seigneurie
à Nicolas du Buysson. Celui-ci rendit foi et hommage de la
seigneurie et de la baronnie à Louis XIV en 1651. Une fois
décédée, sa troisième et dernière épouse, Françoise de la
Rouere, ne pouvant en assurer l’entretien, vendit la seigneurie
à Amade de Blich, lieutenant général de Fognat. Le fief de
Beaurepaire fut échangé contre le domaine de la Chassagne,
paroisse de Vicq, des frères Antoine et Gabriel de Saint-
Julien. Il se rendit enfin acquéreur des domaines d’Auzinas et
des Paracaux à Lalizolle, concentrant les terres autour de
Veauce.
Michel Cadier le deuxième du nom (1665-1725) allait
donner corps à la puissance et à la richesse de la Maison et
surtout reconstituer pour les Cadier l’intégralité de la baron-
nie de Veauce. Il épousa en premières noces Marguerite
Vialet, fille de Gilbert Vialet trésorier de France avec qui, il
n’aura pas d’enfant et en secondes noces, Madeleine Girault
des Echerolles, le 8 janvier 1690.
Le 16 mars 1691, il partagea avec sa sœur Gilberte Cadier,
veuve de Claude Julien de Monestay, les biens provenant de
son père et de sa tante Catherine Cadier. Il acheta la seigneu-
rie de Saint-Augustin en 1692 par décret de la Cour des Aides
de Paris à Claude de la Souche. Il devint ainsi seigneur de la
Brosse, de Montgarnault, de Peroux, de la Faye, de Martigny,
de la Cour Chapeau, de Baize, du Peschin, de Croissance, de
Ponsat, de Belleperche, d’Avesnes, de la Grange, de la Rigo-
lée, de Troussay, de Saules, de Malsay, de Fontenay, du
Plessis et de Gourgain.
20 Il profita des ennuis de madame de Blich qui était séparée
de biens avec son époux qu’elle accusait de dilapider sa dot.
Elle qualifiait la seigneurie de baronnie, mais ne put en ap-
porter la preuve pour elle-même.
La terre fut saisie et vendue par la Sénéchaussée du Bour-
bonnais à ce même Michel Cadier qui en prit possession les
15 et 16 janvier 1701 et récupéra ainsi une partie des terres
qu’il n’avait pu obtenir de son cousin Buysson.
Il reconstitua ainsi l’intégralité de la baronnie de Veauce
edélaissée au XIV siècle par ses ancêtres au profit de Belle-
perche dont le titre avait été repris par Louis II duc de
Bourbon.
Ainsi s’étendit aux deux extrémités du département la for-
tune foncière de la famille. Michel Cadier restaura et agrandit
le château de Veauce qui jusqu’alors ne comportait que la
partie médiévale abritant des gens de guerre, celui-ci oc-
cupant une position stratégique sur la zone frontière entre le
Bourbonnais, l’Auvergne et le Berry. Il aménagea des terras-
ses et de vrais logements, fit construire le « tournebride » du
château (château des Noix) où il logea pendant les travaux.
Il rendit hommage et foi au roi Louis XIV le 20 mars 1701
comme baron de Veauce. Il releva directement du roi qui,
après avoir connu la Fronde, cherchait à se concilier de puis-
sants seigneurs provinciaux.
Michel Cadier fut maintenu dans son ancienne noblesse
d’extraction et obtint la restitution du titre de baron de
Veauce pour sa postérité née et à naître et dans tous les privi-
lèges, honneurs et exemptions liés à ses titres confirmés par
jugement du 14 décembre 1717.
Il renouvela cet hommage à Louis XV le 9 août 1718 et
déposa l’aveu de sa baronnie à la Cour des comptes de Paris.
Il put donc se consacrer à ses terres qui s’ordonnaient au-
tour du château de Veauce et de ses dépendances : « où se
21 trouvent les ordonnances de la justice, haute, moyenne et
basse qui s’étendent sur les paroisses de Veauce, Valignat,
Sussat et la majeure partie de Lalizolle comprenant vingt-
trois villages, quatre bourgs, deux gentilhommeries, une tui-
lerie, deux moulins sur la Veauce et deux mille arpents de
bois. Vingt fiefs relèvent de la baronnie dont la Motte
d’Arçon et des Fossés, Beaurepaire, Vodot, la Verrerie… »
Dès qu’il fut rentré en possession des terres de Veauce, il
s’efforça de faire valoir ses droits auprès des seigneuries dé-
pendant de la baronnie qui, depuis la mort de Robert de
France, ne versaient plus aucune redevance. Il en résulta une
succession de procès.
En 1705, il assigna Edmée de Marcellange devant la
chambre des domaines. Par jugement du 3 septembre 1705, il
fut déclaré que son fief de Vodot relevait directement de la
terre de Veauce.
Le 31 janvier 1714, il reçut l’hommage de Claude de
Montclar pour le fief de Beaurepaire et celui de Jacques Gué-
rignon pour la dîme de Chambon.
Le 6 avril 1714, Claude de Salvert, seigneur du Luth, de la
Mothe d’Arçon et des Fossés fut condamné à rendre les cor-
vées de justice pour son domaine des Fossés au baron de
Veauce.
Le 12 janvier 1715, Marie-Françoise Guérin, veuve de
Marins, rendit foi et hommage à M. de Veauce pour son fief
de la Verrerie.
Il décéda en mars 1725 au château de Pechins.
Son fils aîné Gilbert Cadier baron de Veauce et seigneur
de Saint-Augustin (15 octobre 1690 - 4 juillet 1748) assura
alors la succession de son père avec ses frères et sœurs.
André devint seigneur de la Brosse Cadier, seigneurie
qu’il cédera plus tard à son gendre Pierre de Champfeu ainsi
que l’hôtel Demoret à Moulins ; Simon, seigneur de Ponsut ;
22 Gilbert II, seigneur de Croissance ; Michel-Toussaint, sei-
gneur du Peschin, Bouy, de Chalitre et des Souillats ;
Françoise épousera Jacques de Dreuille ; Madeleine, Claude
de Palamède Baudinot de la Salle, seigneur de la Salle et Ma-
rie le comte de Montaigac de Chauvence.

Gilbert Cadier épousa le 21 juillet 1715 Marie-Anne Ri-
glet de l’Étang et fit construire pour elle le château de Veauce
à Saint-Doulchard près de Bourges. Il transforma aussi en
1730 la vieille forteresse de Saint-Augustin en une demeure
de « son dessein ». Les divers corps de logis furent construits
en brique polychrome d’une rare esthétique et servirent de
pavillon de chasse. Les salles furent décorées et meublées en
style Louis XV selon les goûts de la noblesse de l’époque.
De son mariage, Gilbert aura quatre enfants.
Madeleine épousera René de Chabenat ; Jeanne, Claude
Alamargot ; quant à Marie, elle rentrera dans les ordres.
Le seul garçon, François Claude Cadier né à Moulins le 10
juillet 1723, succèdera à son père à la mort de celui-ci le 4
juillet 1748.
Il se maria la même année avec Jeanne Gilberte Rollet
d’Avaux qui lui apportera les terres de Belleau, Paponnats et
Puyre.
Il sera, tour à tour, cornette de cavalerie au régiment de
Clermont-Prince puis aide de camp de Son Altesse Royale le
comte de Clermont.
De retour à la vie civile, Louis XV le nomma maire de
Moulins en 1766, ville qui, à cette occasion, fit frapper une
médaille d’argent représentant, d’un côté, ses armoiries, et de
l’autre les armes de la Maison de Veauce. Ses domaines
l’accaparèrent et il apporta tout son talent à une exploitation
intelligente de ses bois comme le démontre la carte des forêts
23 de Veauce établie en 1760 avec son tableau de coupe soi-
gneusement détaillé et d’une grande pertinence.
François mourut à Moulins le 28 février 1794 laissant qua-
tre garçons dont Jacques Amable décédé à 15 ans, Étienne
rentré dans les ordres et Amable vicomte de Veauce qui
épousera en 1790 Henriette Madelaine de Montsaulnin
Son fils aîné André Cadier, né le 25 mars 1749, fut
d’abord page du roi en 1764, puis sous-lieutenant au régiment
de Clermont-Prince dans la cavalerie en 1770, capitaine au
régiment de la marche en 1774, maître de camp du régiment
de Conti-Dragons en 1779.
Il fut un des représentants de la noblesse de la sénéchaus-
sée du Bourbonnais, le 16 mars 1789, pour l’élection des
députés aux états généraux. Louis XVI le fit, le 28 janvier
1791, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis.
Sa femme, Bénigme Charlotte Perrotin de Barmont épousée
le 3 mai 1783, lui donna trois enfants Marie Amable (né à
Paris le 28 avril 1786), Benigme Charlotte et Marie Guille-
mine.

Veuf en 1791, il abandonna la carrière des armes et Paris
pour se consacrer à ses enfants. Le 19 juin 1793, le comité
révolutionnaire de la commune de Moulins convoqua les sec-
tions de la ville pour désigner les suspects et incarcéra André
au couvent des Carmes qui servait de prison où il mourut le
27 avril 1794 ; il avait 45 ans !
Son frère Amable, capitaine au Conti-Dragons, émigra dès
1792. Sur quatre cent trente gentilshommes de l’Allier, la
moitié quitta le sol national.
Jusqu’à cette période, la Maison Cadier s’inscrivit dans la
pure tradition nobiliaire, respectueuse de l’Église, fidèle à la
Maison de Bourbon, puis aux rois, fournissant à ceux-ci des
soldats, des magistrats et restant attachés à leur province, à
24 leurs châteaux de Saint-Augustin et de la Brosse Cadier, à la
ville de Moulins, s’intéressant à la vie locale, développant les
bases d’une solide fortune foncière et se liant aux autres Mai-
sons nobles par de multiples alliances. Nous retrouverons les
de Dreuille, les de Champfeu, les de Montaignac de Chau-
evence tout au long du XIX siècle.

André paya de sa vie son appartenance à cette vieille no-
blesse authentique dont les titres étaient incontestables.
Le passage de Fouché dans la région et l’envoi en mission
des représentants du peuple rendirent la période particulière-
ment rude pour les nobles, y compris pour ceux d’entre eux
restés sur place. Des bois furent dévastés, des églises fermées
et vendues, des châteaux incendiés et détruits, leurs domaines
confisqués et lotis, quelques nobles guillotinés à Moulins et à
Lyon. Le château de Veauce échappa de peu à la destruction.
Le 2 messidor an II, le citoyen Cariol aîné, mandé par le Di-
rectoire de district pour rendre compte des signes de féodalité
à abattre conclut ainsi sa visite : « En conformité des lois
énoncées par la Convention nationale, j’estime que les murs
forts et tours qui ceignent la cour du ci-devant château de
Veauce seront démolis de fond en comble. Les matériaux qui
en proviendront serviront à combler les fossés du même as-
pect du levant et du nord. Par ce moyen, le surplus des
bâtiments qui servent à loger les propriétaires et fermiers ain-
si que la cour actuellement intérieure se trouvera à découvert
et sans défense. En observant que les bâtiments qui forment
les écuries et les greniers doivent suivre cette démolition.
De plus, les combles en pyramide et impériale qui cou-
vrent les avant-corps du péristyle qui annonce les emblèmes
féodaux seront aussi détruits pour être découverts. Les deux
tourelles qui sont aux angles de la terrasse seront aussi démo-
lies ».
25 La vente des biens nationaux concerna en priorité les biens
d’église et ceux des émigrés. Que resterait-il des propriétés
familiales, les enfants orphelins étant mis sous curatelle, un
tuteur désigné, Louis Boyer serrurier à Moulins ? La période
n’incitait pas à l’optimisme pour les anciens féodaux !
Les biens des Cadier furent mis en vente au siège de
l’Administration centrale à Moulins et les enfants contraints
de verser 544 000 F d’emprunts forcés selon une loi les obli-
geant à participer à l’habillement des volontaires.
Les terres de Veauce furent concernées. Un bois à Sussat
tomba dans l’escarcelle d’un certain Simon Emelin de Lali-
zolle, pour 1 200 F.
Les anciennes propriétés de Saint-Augustin n’échappèrent
pas non plus au dépouillement. Le 15 ventôse an VII, un do-
maine, une « locaterie » et un pré à Château-sur-Allier furent
vendus respectivement pour 561 000, 103 000 et 111 000
livres à J.-B. Loret. Le 14 pluviôse an VIII, Jean-Baptiste
Parent achète pour 2 450 F, une locaterie.

La liste des ventes est certainement loin d’être exhaustive,
d’autant que l’éparpillement de la propriété nobiliaire dans
plusieurs départements parfois éloignés ne facilite pas le tra-
vail des historiens. Ce fut le cas pour les Cadier qui
possédaient également des terres dans la Meuse.
La valeur élevée des lots réservait leurs ventes à des ac-
quéreurs fortunés, à de gros bourgeois des villes qui venaient
du Cher ou de la Creuse, parfois de Paris arrondissant ainsi
leur patrimoine foncier. Mais, elles ne représentèrent souvent
guère plus qu’un achat spéculatif, rapidement revendu au
bout d’un ou deux ans.
La loi du 14 mai 1790 assurait une vente par exploitation et
au chef-lieu de district écartant par là même des enchères, fer-
miers, métayers journaliers n’ayant pas les moyens de
26 surenchérir. Certains grappillèrent quelques terres de-ci de-là
assurant une certaine redistribution des biens, mais d’une ma-
nière limitée.
Madame de Bertillat, femme d’un médecin d’Evaux prit
possession des biens des Groing dans la région de Domérat
pour un montant de 23 493 livres.
Citons encore la dislocation dans la commune
d’Echassières du grand domaine de la Sente appartenant à
M. Rollat de Puyguillon, émigré ; domaine constitué de bâ-
timents d’exploitation, de sept cent deux boisselées de terre,
de quatorze arpents de prés, de cinquante boisselées de pâtu-
reaux et de dix arpents de bois. Il fut adjugé et morcelé entre
plusieurs acheteurs le 6 prairial an II pour 49 400 livres.
Le domaine de la petite Serre avec cinq cent quatre boisse-
lées de terre, sept arpents de près, trois arpents de bois fut
adjugé pour 28 100 livres à Gilbert Jouhet, homme de loi à
Paris et père du futur propriétaire des kaolins d’Echassières et à
Jean Dubousset, son neveu.
Malgré les limitations posées par la loi ou ses détourne-
ments, la multiplication des offres, l’acquisition en assignats
dévalués et le haut cours des produits agricoles favorisèrent le
développement du patrimoine d’une bourgeoisie aisée.
De plus, un certain nombre de dispositions prises après
thermidor permirent une reconstitution rapide d’une partie
des propriétés nobiliaires : les séquestres furent ainsi levés
pour tous les suspects le 2 novembre 1794, pour les épouses
et les descendants directs des personnes déférées en justice, le
3 mars 1795.
La loi du 26 avril 1802 lèvera l’ordre de saisie des biens
des émigrés pour restituer les biens non vendus à leurs an-
ciens propriétaires lors de leurs retours d’émigration.
Cependant, cette situation rendait plus vulnérable les nobles
les plus pauvres, incapables d’obtenir les crédits nécessaires
27 pour les récupérer. Ce fut le cas de la Maison de Giraud des
Echérolles, liée par alliance aux Cadier, dont les trois enfants
de retour à Moulins et à qui on avait assuré que beaucoup
d’émigrés étaient rentrés dans leur patrimoine en implorant la
pitié des acquéreurs, essayèrent de s’arranger avec quelques-
uns de leurs possesseurs. Mais, ils ne récupérèrent que le do-
maine des Chaumes à La Ferté payé 7 200 F et des prés de
leur domaine des Guichards. Étant presque sans ressources,
ils ne purent racheter le château et la réserve tant les préten-
tions du propriétaire étaient exorbitantes. Ce nouveau
propriétaire, associé dans l’achat à un certain Jean Paradis,
appartenait à la grande bourgeoisie bourbonnaise. Jean Bap-
tiste Collas, fils d’un fermier général et fermier général lui-
même refusera de rétrocéder les biens acquis. De plus, il
s’emparera de l’héritage considérable de la veuve de Jean
Antoine de Charry des Gouttes que vendirent ses descendants
désargentés. Par la suite, les Collas s’empressèrent d’ériger
avec l’aide de l’architecte Dadolle un nouveau château aux
Echérolles marquant ainsi leur ascension sociale et prirent le
nom de Collas de Chatelpeyron.

Un ensemble croissant d’études historiques remet en ques-
tion l’idée persistante selon laquelle la Révolution a spolié de
façon durable les nobles dans leur ensemble. Les ventes de
biens confisqués n’eurent parfois jamais lieu. Un certain
nombre de nobles adroits restèrent sur place et se firent dis-
crets ; parfois leurs femmes, leurs domestiques ou un prête-
nom gardèrent des contacts avec les hommes politiques ou
les administrateurs, firent jouer des complicités afin de dé-
fendre leur patrimoine. Madame de Dreuille, par exemple,
dont le mari avait émigré, demanda que soient levés les sé-
questres de ses terres de la Bane et de Lurcy en arguant qu’ils
étaient ses biens dotaux et elle obtint gain de cause. Madame
28 Louise Marie de Marcellange sauva son patrimoine de la
même façon.
Jean Frédéric de Chabannes rentré en 1802 obtint du pré-
fet de l’Allier qu’il puisse racheter la partie non vendue de
ses domaines de Lapalisse.
Louis Gaspard Jacquelot de Chantemerle, seigneur des
Vesvres et la famille de Tracy firent jouer de hautes protec-
tions pour racheter ou pour rester dans leurs terres.
Louis Boyer le tuteur des mineurs Cadier put agir comme
prête-nom et récupérer, pour partie, les terres mises en vente
à Veauce. Il racheta le 18 thermidor an IV les domaines de la
Petite Saulnière et de Cruelle à Vicq pour 15 654,85 F ;
l’église et le presbytère de Veauce, le 24 thermidor an VII à
un certain Antoine Boirat. Louis Boyer s’appropria égale-
ment le domaine du Ménage, le bois Breuillats, l’étang
Robin, le pré de la Darlaude, les prés Maluchet et de la
Hoste-de-la Fond pour 7 675 F ; la locaterie de Bruyères pour
1 525 F des anciennes propriétés de Saint-Augustin.
Ce qui laisse penser que la fortune de la Maison Cadier,
bien qu’écornée, était encore assez solide pour reprendre une
partie non négligeable de ses biens (voir annexe 1).
Certes, les révolutionnaires procédèrent à la suppression
de la noblesse héréditaire, des titres et des armoiries ; certes,
la nuit du 4 août abolit les privilèges et les droits personnels,
mais ne s’attaqua pas aux droits réels pesant sur la terre : les
réserves et les propriétés exploitées en faire-valoir indirect
soit sous forme de fermage ou de métayage ne furent pas tou-
chées. La république demeura attachée à l’individu, à une
liberté formelle, mais surtout à la propriété. Seuls les tenan-
ciers purent prétendre à l’émancipation économique. Les
structures foncières n’en furent guère bouleversées.

29 André Marie grandit et son oncle Amable revint en 1801,
avec une fournée d’aristocrates bourbonnais.
Leurs domaines entamés, chacun s’attacha à les reconsti-
tuer.
Le 20 février 1815, un arrêté du préfet de l’Allier ordonna
la remise en possession au profit de M. Amable de Cadier
chevalier, vicomte de Veauce, des bois des Pommeries et de
Boussange, communes de Lalizolle et de Bellenaves, en vertu
de l’ordonnance royale du 24 mai 1814. Devenu veuf et sans
enfants, il s’installa à Bourges.
André Marie Amable fera donation de l’église et du pres-
bytère de Veauce à la commune par acte notarié, le 10 avril
1819.
En décembre 1826, il adressa une demande
d‘indemnisation, en vertu de la loi du 27 avril 1822, au secré-
taire général de la Commission de liquidation. Il obtiendra
36 611 F de dédommagement pour l’aliénation qui a été faite
à son préjudice pour le compte de l’état des propriétés qu’il
possédait dans le département de l’Allier (voir annexe 2).
André Marie Amable Cadier avait rejoint en 1813, le
e
4 régiment des gardes d’honneur. En mars 1814, il se retira
eravec le grade de sous-lieutenant. Le 1 août 1815, il reprit du
service comme chef d’escadron à l’état-major de la garde
nationale de Paris. Il fut nommé maire de Veauce.
Il épousa, en premières noces, en 1819, Louise Joséphine
Mélite de Salperwick, fille d’Eugène Louis Philippe marquis
de Salperwick, chevalier de Grigny, ancien membre des États
de la noblesse d’Artois, capitaine de cavalerie au régiment de
Royal Navarre, propriétaire foncier et de Marie Vidard de
Saint-Clair ; le village de Salperwick se trouve près de Saint-
Omer. Sa femme était cousine avec le comte Lepelletier
d’Aunay. Le jeune couple s’installa à Paris, rue de Grenelle
Saint-Germain au numéro 8.
30 Ce fut son oncle Amable qui fit la demande en mariage en
son nom et qui lui offrit comme cadeau de noces l’hôtel qu’il
possédait à Moulins. L’actuel hôtel de Mora.
erAndré eut deux enfants : Charles Eugène né le 1 janvier
1820 et Marie Aglaé, le 23 mars 1821.
Il fut nommé chevalier de la Légion d’honneur le 24 mai
1821 et perdit sa femme la même année. Il alla s’établir en
Bourbonnais puis fut attaché comme écuyer et gentilhomme
d’honneur, au service de Son Altesse Royale madame la du-
chesse du Berry. Il épousa en secondes noces, toujours avec
l’aval de son oncle, le 27 mai 1827, Agathe Rouillé d’Orfeuil,
veuve de Philibert Louis Alexandre comte Tascher de la Pa-
gerie, cousin germain de l’impératrice Joséphine, première
femme de l’empereur Napoléon.
Les événements de 1830 vinrent rompre un destin tout tra-
cé pour Charles Eugène qui devait rentrer, tradition familiale
oblige, après ses études dans un collège catholique parisien, à
l’école des pages de Charles X à Versailles.
Son père mourut à Paris le 13 mars 1834 au numéro 6 de
la rue Neuve des Mathurins. Charles Eugène avait quatorze
ans, et dix-sept quand sa belle-mère décéda à son tour. Ce fut
son grand-père maternel, le marquis de Salperwick, qui as-
suma le rôle de tuteur de Charles et de Marie puis du seul
Charles lorsqu’il perdit sa sœur en 1837. Le grand-père ma-
ternel âgé de soixante-neuf ans avait confié la gestion des
biens des deux enfants à monsieur Boivin, homme d’affaires
de la famille de Montlaur.
Leurs tantes se marièrent. Bénigne Charlotte Cadier de
Veauce épousa, en premières noces, monsieur de Châteauvil-
lard et en deuxièmes, le marquis de Villardi de Montlaur,
propriétaire foncier, entre autres à Cognat-Lyonne près de
Gannat ; Marie Guillemine, le comte Chaillon de Jonville,
aide de camp de Son Altesse Royale le duc de Bourbon et
31 ambassadeur à Naples de Louis XVIII. Il lui échut le domaine
de Saint-Augustin. Exilé pendant la Révolution française, le
comte avait beaucoup voyagé, parcouru la Grèce et l’Italie
dont les monuments antiques et Renaissance l’inspirèrent
dans les transformations que subit le château.
Le style dit « palladien » s’y manifeste dans toute sa
splendeur.
B. L’éducation du baron, Cadier de Veauce jeune marié
L’éducation de Charles Eugène fut essentiellement assurée
par son grand-père. Son grand-oncle Amable, auquel il ren-
dait visite chaque année à Bourges, le prit aussi en affection.
C’est à lui qu’il dut sa première montre et quelques arrange-
ments de famille quand il rétrocéda à son père, le 20 janvier
1834, une somme de 40 000 F issue de la vente du domaine
de Cruelle.
Ce grand-oncle, comme le notera plus tard le baron, affi-
chait sa noblesse et son traditionalisme : « Il n’avait pas
abjuré les idées anciennes sur la constitution de la famille : à
la mort de son frère, il se considérait comme le chef de celle
de son frère ; il regardait la puissance paternelle comme
transmise en ses mains. Ce sentiment dominant se développa
surtout au mariage de ses nièces. Tout en reconnaissant
qu’elles étaient libres de leurs droits et de leurs personnes, il
entendait conserver son autorité sur elles et voulait que dans
les circonstances importantes, elles le prissent pour arbitre
souverain, surtout à l’égard des alliances qu’elles devaient
contracter ».
Cette conception de la famille marquera profondément
Cadier de Veauce et pourrait expliquer bien de ses interven-
tions politiques ultérieures.
32 Ainsi baigna-t-il dans un milieu d’aristocrates, à la fois
militaires de carrière, propriétaires fonciers, marqués et meur-
tris par la Révolution, catholiques, divisés quant à l’Empire,
royalistes et légitimistes après 1830. Par le second mariage de
son père, la famille se rapprochait néanmoins de la mouvance
bonapartiste.
On connaît l’aversion d’une partie de la noblesse pour
« l’ogre corse », en particulier dans la noblesse provinciale
qui demeura irréductible à « l’usurpateur », elle ne pardonna
pas, bien souvent, la défaillance des grands seigneurs deve-
nus « petits seigneurs » ou serviteurs de la nouvelle dynastie
et se replia sur elle-même en attendant le retour de la monar-
chie.

De 1834 à 1837, Charles Eugène fut pensionnaire dans un
collège privé catholique de « bonne réputation », collège que
dirigeait l’abbé de Pontcheyron. Il rejoignit ainsi les fils de la
noblesse et de la « bourgeoisie conquérante » pour accéder au
grade de bachelier S lettres ou S sciences. Depuis le Consu-
lat, État et Église se disputaient les fils des notables et
accueillirent environ 70 000 élèves, mais noblesse et bour-
geoisie penchaient plus vers l’enseignement privé catholique,
il est vrai de qualité ; les professeurs, jésuites, maristes ou
lazaristes étant formés soit dans les « grands séminaires » soit
dans les noviciats des congrégations. Les congrégations con-
sentirent pendant la Monarchie de Juillet de lourds
investissements et les collèges étaient souvent des construc-
tions modernes et bien adaptés, à l’inverse de nombre
d’établissements de l’État qui ressemblaient plus à l’univers
carcéral.
Mais, la discipline y était rude et ne souffrait guère de
manquements. Si les punitions corporelles n’y étaient plus
pratiquées, l’arrêt ou le cachot perdurait et le devoir supplé-
33 mentaire ou « pensum » y était de règle. Cependant, dans le
privé, l’administration restait sensible aux pressions parenta-
les et la discipline y était finalement plus douce, d’autant que
Charles Eugène pouvait rentrer le dimanche auprès de son
grand-père qui habitait Paris.
La formation humaniste y dominait encore au détriment
des disciplines plus modernes comme l’histoire, obligatoire
depuis 1818, mais très orientée ; les sciences et les langues
vivantes, depuis 1838.
Pendant ces trois années, Charles Eugène s’essaya aux
versions latines et grecques, aux thèmes, vers et discours en
latin, aux récitations, aux analyses grammaticales, aux no-
tions de rhétorique, aux commentaires de morceaux choisis
de littérature ancienne et moderne. À quoi s’ajoutait bien
évidemment une solide formation religieuse et morale.

Cette éducation profondément chrétienne le marquera tout
au long de sa vie. En 1875, dans un courrier à sa conjointe
Jeanne Cornélie, il notait encore : « Pardonne-moi également
mes fautes comme je te pardonne les tiennes. Songeons à être
toujours bons, patients, charitables et doux envers ceux qui
nous entourent. Demandons à Dieu la grâce de nous garder
dans les principes religieux de respect, d’obéissance et de
moralité indispensable au bonheur ».
On peut se demander si Charles Eugène n’avait pas été ce-
pendant élève d’un enseignement secondaire spécial, plus
tourné vers les langues vivantes, l’histoire géographie, les
sciences mathématiques et physiques, le dessin, la comptabi-
lité et la législation économique ; enseignement optionnel
pratiqué dans quelques rares collèges, mais qui semblerait
mieux correspondre aux compétences dont il fera preuve par
la suite.
34 En mars 1837, Charles Eugène abandonna les études pour
mordre la vie à pleines dents. Son grand-père lui permit de
parcourir l’Europe entière.
Dès 1838, il voyagea en Belgique, aux Pays-Bas, en Au-
triche et en Allemagne où il rendit visite à sa famille
maternelle, au prince héréditaire de Salm Kyrburg ; deux
petits comtés de l’Empire germanique (voir annexe 3). Muni
d’un carnet de dessins, il croqua avec talent paysages et mo-
numents, en particulier le champ de bataille de Waterloo et
l’église de Harlem.
Cet amour du dessin se retrouvera plus tard quand il con-
fiera à Edmond Tudot (voir annexe 4), peintre et lithographe
romantique qu’il connaissait bien, la réalisation de lithogra-
phies du château ; plus tard, Hubert Clerget (voir annexe 5),
autre artiste, peintre montmartrois, qui travailla aussi beau-
coup pour la ville de Vichy, lui confectionna également
estampes et gravures.

En 1840, il traversa la France jusqu’aux Pyrénées et passa
la Manche. Il gagna l’Italie pour son voyage de noces en
1841, s’arrêta à Venise, Florence et Rome. Il y retournera en
1859, alors qu’il savait son épouse malade, lui témoignant
ainsi plus que de l’attachement, mais aussi en 1864, pour son
second voyage de noces. Somptueux périple qui les mena à
Turin, Milan, Bologne, Florence où il logea au Grand Hôtel
Royal de la Paix réclamant : « Trois bonnes chambres, et un
salon avec un bon feu ». Le voyage eut lieu en février et se
poursuivit jusqu’à Naples. Il retourna en Allemagne, en Au-
triche à Kirchberg et en Styrie en 1842, toujours accompagné
de sa femme. En juin 1846, ils visitèrent Edinburgh puis
Londres. Grâce à son beau-frère, un Wight, il assistera à des
séances du Parlement anglais, aura la chance d’écouter des
35 discours de sir Robert Peal auxquels il se référera tout au long
de sa carrière politique.
Ses affaires et la famille de sa première femme le condui-
ront par la suite presque chaque année en Angleterre, avec
certitude en mars 1852, en 1859 jusqu’à Inverness et Storno-
way en 1860, 1870, 1871, et plusieurs fois par an dans les
années 1875-1881. Il retournera aux Pays-Bas en 1867 et
1869. À partir de 1870, il consultera les dépliants de l’agence
Cooks qui jetait les bases des premiers « voyages organisés »
en utilisant les chemins de fer.
On le retrouvera à Plymouth à l’hôtel Royal avec sa
femme et une domestique en avril 1872, à Naples en février
1875, à Bruxelles en 1879, à l’hôtel de France. Il projeta
même un séjour en Égypte et à Jérusalem. On ne compte pas
ses multiples voyages en France. Nul doute que tous ses dé-
placements (et, la liste est loin d’être exhaustive) ont
contribué à aiguiser sa curiosité et à façonner sa personnali-
té !

L’influence du grand-père maternel ne s’arrêta pas à
l’autoriser à voyager. Le marquis de Salperwick partageait
son temps entre Paris et son domaine agricole de Marcoussis
dont il s’occupait avec soin. Quand Charles Eugène se lança
dans la modernisation de ses terres, il ne manqua pas de lui
demander conseil. Il lui répondra par l’intermédiaire de son
épouse Isabelle, avec laquelle il entretenait une correspon-
dance suivie. Ainsi dans un courrier du 16 octobre 1841
concernant les semences, il lui expliqua : « Tout dépend de la
nature du terrain que l’on veut cultiver. Il faut approprier les
semences que l’on croyait lui convenir. Son désir était
d’avoir de la graine de trèfle incarnat. S’il veut essayer, il
s’en procurera facilement à Moulins où elle est connue » ou
alors concernant des ouvrages didactiques : « Il voudrait que
36 je lui indiquasse un livre qui traite de l’agriculture en grand et
en détail. Il vient de paraître la revue « La Maison Rustique
edu XIX siècle » en quatre volumes qui est regardé comme le
meilleur pour ce qui intéresse la campagne ». Ladite revue
remplira nombre d’étagères de la bibliothèque à Veauce !
Réponses qui dénotent une bonne connaissance du milieu
agricole de l’époque ! La formation agronomique du jeune
baron fut donc essentiellement celle d’un autodidacte. Suivit-
il toujours les conseils du grand-père ?
Ainsi quand Charles Eugène vendit en 1848 son domaine
d’Unchair dans la Meuse (proche de Reims) pour dégager les
liquidités dont il avait besoin, le marquis exprima certaines
réserves : « La vente s’est élevée à 250 000 F, je n’aurais pas
cru qu’elle aurait pu rapporter cette somme. Si votre mari est
assez sage pour exécuter les plans qu’il se propose dans son
budget, il n’aura pas besoin d’avoir recours à des crédits sup-
plémentaires qui sont la ruine des fortunes ».
Remarque prémonitoire d’un vieil aristocrate prudent, fi-
dèle au capital familial, dubitatif quant au crédit dont Charles
Eugène usera et abusera.

Ce qui se profilait dans le domaine économique tenait
pour le grand-père de l’édification d’une nouvelle tour de
Babel. Très marqué par la crise de 1848, il pressentit cepen-
dant le monde nouveau qui s’ébauchait : « Pour ceux qui
resteront après moi, il faudra qu’ils entreprennent un autre
genre de vie malgré le désir de votre mari qui veut être l’un
des réédificateurs du nouveau système. Plus tard, il sera plus
utile lorsque les fondements plus solides seront élevés et que
l’on pourra juger si l’on a assez de matériaux pour élever un
pareil édifice. Peut-être avec le progrès et nos prières… »
Il n’en suivit pas moins avec intérêt et perspicacité la car-
rière politique de son petit-fils, ainsi quand ce dernier se
37 présenta à la députation en 1852, prédit-il : « Il se fera jalou-
ser par son cousin de Montlaur, mais je pense qu’il obtiendra
la préférence en cas d’élection ».
Le vieux marquis s’était pris d’affection pour Isabelle de
Perceval qui devint vite comme sa propre fille. Au fil de leur
correspondance, il ne manqua pas d’opposer les caractères
des deux époux : « Ce parti de ne pas monter à Paris pour la
semaine sainte me paraissait très sage et très réfléchi en ce
que d’abord, il cadrait avec vos goûts de tranquillité et
d’économie. Quant à votre mari, il préfère la dissipation, les
courses de clocher et les promenades à Longchamp ».
La sachant de santé fragile, il s’inquiétait de la savoir à Pa-
ris et : « de la vie agitée que vous menez alors que votre mari
est plus accoutumé à son mouvement perpétuel ».
Charles Eugène a tout, à cette époque, d’un jeune cheval
fougueux que rien n’arrête, tout à ses passions et à ses projets
de refaire le monde !
Son passeport nous le décrit brièvement : l’homme mesure
1, 74 mètre, il a les cheveux châtains, le front haut, les yeux
gris, le nez bien fait, le menton rond, le visage ovale et la
peau claire.
Plutôt bel homme, monsieur le baron !
Quelques rares tableaux le représenteront.
Sa femme Isabelle de Perceval en fit un portrait en 1843,
une huile sur toile de bonne facture.
En 1844, il confia à Henry Guillaume Schlesinger (voir
annexe 6), peintre allemand, le soin de le croquer alors qu’il
était en villégiature à Pau.
Ses deux œuvres sont entreposées au Musée Anne de
Beaujeu à Moulins. Un tableau se trouve également en mairie
de Veauce sans que l’on ne sache à qui l’attribuer. Nous dis-
posons enfin d’une lithographie d’Étienne David le
représentant beaucoup plus âgé pour figurer dans la galerie
38 des députés au Corps législatif ainsi que d’un buste en bronze
exposé dans la salle des pesées de l’hippodrome de Vichy.

Ce fut également un grand lecteur. La liste des journaux
conservés dans les archives familiales impressionne : jour-
naux nationaux comme « Le Journal des Débats », « Le
Constitutionnel » ; journaux à caractère économique comme
« Le Journal de la liberté du commerce, de l’industrie, et du
crédit » ou « L’avenir commercial », « Le Glaneur de
l’Allier » ; journaux locaux comme « Le Messager de », « Le Mémorial de l’Allier », « Le Moniteur de
l’Allier Le Courrier de l’Allier ». Il n’hésita pas non plus
à se procurer ceux d’opposition comme « Le Figaro », « Le
Républicain de l’Allier » ou « L’Impartial de la Nièvre »
quand ses idées ou ses actions y étaient attaquées.
Les articles qui l’intéressaient, fort divers, sont encadrés
d’un trait rouge : économie, relations internationales, répon-
ses à ses propres interventions, élections, etc., il écrivit
beaucoup et ses notes portaient les références de ses lectures.
L’inventaire après décès des livres permet de saisir ses
goûts et ses centres d’intérêt. Le château possédait trois bi-
bliothèques : celle du second étage sous les combles jouxtait
la pièce des archives dans l’aile occupée par les domestiques.
Elle tenait lieu de salle de gestion comptable avec ses livres
de compte. Il en existait une autre au second étage du bâti-
ment principal.
Enfin, celle du premier était son domaine privilégié : vaste
pièce avec un bureau en noyer et une immense bibliothèque à
portes vitrées incrustées de moulures de cuivre. Elle compre-
nait 85 volumes brochés parmi lesquels figuraient des livres
de hiératiques, un dictionnaire de médecine de MM. Mozon
et Debay, la Biographie nationale des contemporains, le dic-
tionnaire de l’Académie ; dix-huit volumes de statistiques et
39 enquêtes diverses portant sur l’agriculture, l’industrie, le sys-
tème financier et la population ; quarante volumes reliés, dont
un certain nombre en anglais ; sept volumes sur le traité de
commerce avec l’Angleterre ; cinquante-deux volumes parmi
lesquels Le Traité d’économie politique d’Adam Smith ; un
ouvrage sur la France chevaline ; les calendriers officiels des
courses de chevaux ; les lettres d’instruction et les mémoires
de Colbert ; un mémoire relatif à l’histoire de France de ma-
dame de Genlès ; les Mémoires d’Arago ; soixante-douze
volumes de la collection « Maison Rustique » de H. Bonafous
Millet et Robinet portant sur la chimie agricole ; quatre-vingt-
cinq autres volumes sur l’agriculture ; cent cinquante ouvra-
ges en anglais ; La Bible de Genève ; La Vie des saints ; Les
Offices de la semaine sainte ; divers ouvrages sur l’art mili-
taire et les manœuvres de cavalerie ; soixante-quinze volumes
reliés et brochés concernant des « leçons de littérature » et
des comptes-rendus du Corps législatif et du Conseil d’État ;
un livre sur la cuisine classique ; la généalogie des Maisons
de Bretagne ; cinq volumes Droits et devoirs de l’homme et
cent dix romans !
La liste est loin d’être exhaustive puisqu’elle ne couvre
qu’une seule des trois bibliothèques !
Il disposait également des œuvres de son grand-oncle
Amable ; ouvrages des plus variés : un roman ; des pièces de
théâtre ; divers récits de voyage en Arménie, à Java, à Bornéo
et surtout de nombreux essais sur l’histoire de la Californie et
de la Révolution des Provinces-Unies en 1787. Des récits
majeurs couvraient toute la période de la Révolution fran-
çaise : Traité relatif aux derniers moments du supplice du roi
Louis XVI, Mémoires du général Dumourier (fictives), De la
Constitution de 1791 et Du rétablissement de la monarchie.

40 Ainsi, se dessinent et se confirment les passions de Cadier
de Veauce pour l’économie politique aussi bien à travers des
ouvrages théoriques que pratiques pour l’agriculture, y com-
pris dans ses aspects les plus scientifiques ; pour l’histoire, en
particulier celle de la Révolution française. Il n’en demeure
pas moins « noble » avec sa passion pour les chevaux, la ca-
valerie, l’hiératique, l’art de la guerre. Noble et catholique !
Il est regrettable que l’on n’ait pas le détail des romans,
mais tout de même il apparaît comme quelqu’un de cultivé et
curieux de tout, qui veut comprendre les bouleversements de
son siècle, et ce, par le savoir ; c’est aussi un rationaliste. Il a
également des connaissances plus pratiques en comptabilité,
en droit et semble bien connaître le code civil.
Toutes les bibliothèques aristocratiques ou bourgeoises ne
possèdaient pas de telles richesses !

Le baron s’illustra aussi avec la fraction de l’aristocratie
ou de la bourgeoisie industrielle qui ne négligea pas les acti-
vités scientifiques ou culturelles parfois intenses en
participant à des sociétés savantes, scientifiques ou artisti-
ques.
Ainsi, fut-il membre associé libre de la Société
d’émulation du Bourbonnais (voir annexe 7) créée en 1846 et
qu’il rejoignit en décembre 1860.
Même si ses interventions furent beaucoup plus rares que
celles de ses « amis » de Montlaur ou Méplain, il se tenait,
par l’intermédiaire du Bulletin qu’il recevait, informé de la
vie intellectuelle du département.

Ses discours ou ses ouvrages s’accompagnaient toujours
de références statistiques de tout ordre, à propos desquelles il
déclarait : « Quand on veut donner des preuves, la plus belle
éloquence c’est les chiffres » ou de références historiques
41 précises : il pouvait citer Mirabeau ou Robespierre en passant
par Tocqueville.
Les chiffres, il les exploitait comme un statisticien con-
temporain en utilisant un panel signifiant. En 1856, répondant
à une demande d’enquête d’un sous-préfet, il lui indiqua :
« difficile de répondre de manière très précise aux questions
concernant la statistique de la production. Les résultats obte-
nus chez un assez grand nombre d’entre eux permettront de
déterminer des chiffres approximatifs qui se rapprocheront au
moins en moyenne de l’exactitude ».
Quelle que soit la pertinence des idées qu’il développera,
il le fera toujours avec le souci de persuader et de convaincre
ses interlocuteurs.
Son expérience rapportée de voyages lui permit d’établir
des comparaisons avec d’autres pays et d’appuyer ses dé-
monstrations.
Son style, à l’image de celui de l’époque, est ample, re-
dondant, parfois abstrait, argumentatif avec des mots-clefs :
or donc. Les comparaisons, les métaphores, les chiasmes, les
litotes ne sont pas absents ; tout révèle une parfaite maîtrise
de la langue française dans un niveau de langue soutenu.

En Angleterre, Cadier de Veauce épousa mademoiselle
Isabelle de Perceval d’Egmont, non sans mal ! Le père
d’Isabelle, Michaël Henri Georges Ramsey Perceval, proprié-
etaire foncier et minier, était lieutenant au 72 régiment des
Highlandais et habitait 19 Saint-James, place Westminster à
Londres. Sa future épouse ne parlait pas français, mais sur-
tout était de confession réformée et dans l’ardeur des deux
amants à se voir mariés, ils ne prirent pas conscience de la
difficulté que cela représentait. Il finit par s’en inquiéter et
appela à l’aide son grand-père à qui il déclara en novem-
bre 1840 : « Elle serait déshonorée comme Anglaise si elle
42 changeait de religion. Elle souffre. Notre bonheur est entre
vos mains ».
Le grand-père et l’abbé Legrand, son confesseur, finiront
par trouver la solution.
Il épousera Isabelle le 13 janvier 1841 à l’église d’Eccles
Hall, comté de Norfolk, conformément aux rites réformés.
Richard Lubbock, recteur, les unira, le baron ayant obtenu
une dispense.
L’acte de mariage sera signé par James Flower, juge de
paix du comté et ami de la famille, William W. Venn, notaire
et de M. Durand, consul général de France parce qu’il fallut
obtenir aussi du ministère des Affaires étrangères une autori-
sation. L’acte fut établi en français et en anglais et sera validé
en France quelque temps plus tard. Le contrat de mariage
était réalisé sous le régime de la communauté réduite aux
acquêts selon les articles 1498 et 1499 du code civil. Isabelle
lui apporta, de plus, une dot non négligeable.

Marié et majeur, son grand-père lui rendit compte de son
tutorat.
Les recettes de ces sept années, du 13 mars 1834 au 31 dé-
cembre 1840, s’élevèrent à 379 059 F et les dépenses à
378 855 F, ce qui laissait à Charles Eugène un bien maigre
solde.
L’inventaire effectué en témoignait.
Certes, il récupéra une somme en argent liquide de
8 355 F ; la vente de mobiliers effectuée par un commissaire-
priseur lui rapporta 10 468 F auxquels s’ajoutèrent 19 000 F
que son grand-père lui devait. Il retira de l’argent des rentes
placées chez des notaires, soit environ 2 536 F.
M. Alfonse de Romagnat lui restitua un emprunt, intérêts
compris, de 5 875 F. Il retrouva aussi 5 937 F d’un placement
consenti à monsieur de Rigny. L’hôtel de Bourges rapide-
43 ment vendu à la mort du grand-oncle fut partagé entre Char-
les Eugène et sa sœur qui recueillirent ainsi 24 164 F.
M. de Montlaur lui versa 79 400 F pour les domaines de la
Verrerie, de Chalouse, des près et 33 arpents du bois du
Roussillon avec la coupe.
L’hôtel de Moulins offert par le vicomte Amable à son ne-
veu André pour son mariage ne rentra en ligne de compte que
jusqu’en 1837, date à laquelle il devra être, par décision de
justice, partagé avec les autres héritiers Montlaur et Jonville.
Il en tira cependant 12 202 F, vente des meubles et location.
Le revenu des fermages des domaines se monta à 25 333 F
pour celui d’Unchair qui comprenait château et dépendances ;
84 800 F pour ceux du Belleau et de Veauce que gérait le
sieur Boivin.
Mais, il fallut régler les dépenses occasionnées par le dé-
cès du grand-oncle : 2.671 F. Fidèle à la tradition
aristocratique, cette somme comprenait un legs de 500 F aux
domestiques auquel s’ajouta une rente viagère à une certaine
Nanette de 100 F par an. Une des domestiques, Marguerite,
garda sa place et partit pour Veauce.
Il fallut clore le bail de l’appartement de la rue Neuve des
Mathurins que Charles Eugène ne souhaitait pas habiter : il
en coûta 3 469 F, il restait quinze mois à finir. Il ira
s’installer, pour partie au château de Marcoussis et rue Saint-
Guillaume Saint-Germain dont les loyers atteindront 1 830 F.
Il paiera pendant trois ans les gages d’un domestique atta-
ché à la personne de Charles Eugène pour 600 F par an.

Le marquis conclut un arrangement avec la veuve du dé-
cédé à qui ce dernier avait fait donation de l’usufruit du quart
des biens meubles et immeubles de sa succession. De plus, il
devait rembourser les meubles, bijoux, diamants et dentelles
de sa dot estimée à 12 450 F. Comme l’héritage était forte-
44 ment grevé de dettes, madame Cadier de Veauce accepta
qu’une somme annuelle de 1 600 F lui soit versée jusqu’à sa
mort (le 13 septembre 1837) en échange de son renoncement
à l’usufruit. Mais il dut également s’acquitter d’avances
qu’elle avait consenties à son mari pour un montant de
16 398 F comprenant des pertes dues à la faillite d’un agent
de change. La baronne se vit attribuer enfin 6 000 F sur les
sommes dues par M. de Rigny.
D’autres prêts durent être remboursés : une somme de
100 000 F portant des intérêts à 5 % soit 118 777 F à mon-
sieur Répond à échéance le 18 mai 1837, un billet d’ordre à
monsieur Hébrad de Riom pour 19 000 F payables le 15 sep-
tembre 1837, une somme de 1 000 F à M. Charcot, sellier
carrossier, pour la fourniture d’une calèche, une somme de
22 400 F intérêts compris au comte de Marguerite, et divers
billets d’un montant moindre dont il ne remboursa que les
intérêts qui se montaient tout de même à 2 220 F ce qui cor-
respondait environ à un prêt de 44 000 F.
Il paya également 5 600 F de fermage pour l’exploitation
de la Foulinage à Veauce louée à son grand-oncle.
Le marquis dut également assurer les frais d’éducation de
Marie Aglaé qui rentra chez les Dames anglaises (voir annexe
8) et hélas ceux occasionnés par sa maladie, puis son décès le
3 mars 1837 ; soit 10 732 F.
Quant à Charles Eugène, il lui coûta !
Les frais de pension dans l’institution de M. l’Abbé de
Pontcheyron s’élevèrent à 7 531 F ; en décembre 1837, Char-
les Eugène ira habiter à Paris chez monsieur Valton jusqu’en
avril 1839. Charles Eugène tint lui-même son propre livre de
compte et nota un passif de 19 894 F.
Il voyagea. À son retour, le grand-père réglera la somme
de 39 719 F.
45 De plus, étant tombé amoureux durant un de ses séjours en
Angleterre, et n’écoutant en rien les recommandations de son
grand-père, il y dépensa 17 374 F.
La dette la plus importante fut épongée en vendant à la
bourse de la rente à 3 %, un des placements traditionnels de
la noblesse, pour un montant de 95 006 F. De plus, le marquis
racheta une part de l’héritage de Jonville, pour une somme de
66 644 F.
Pour se rendre compte de sa fortune et de son train de vie,
il faut garder à l’esprit, par comparaison, le salaire de son
domestique. Les 600 F par an étaient dans les moyennes des
prix pratiqués à Paris dans les années 1850. En Province,
dans l’Allier, un valet de ferme nourri et logé gagnait entre
75 et 195 F par an en 1852.

La dot de la seconde épouse de son père, sans être consi-
dérable n’en est pas moins conséquente, mais ne saurait lui
revenir à son décès que pour une faible part, tout comme
l’héritage de son grand-père largement hypothéqué et qui
était déjà son débiteur.
Les dettes de son père étaient importantes : l’on ne connaît
pas l’utilisation des sommes empruntées sauf pour l’achat de
la calèche. Il s’agissait vraisemblablement d’investissements
financiers et des besoins engendrés pour couvrir son train de
vie parisien ; le château de Veauce étant à l’abandon.
L’on constate entre aristocrates une certaine solidarité fi-
nancière qui dispense en partie de recourir aux banques. Par
la suite, Cadier de Veauce empruntera des sommes consé-
quentes à M. Rabusson de Vaure (9 625 F), au comte de
Vaulx (7 172 F), au baron de Baumefort (30 895 F)
Si on se réfère au contrat de mariage du baron avec Isa-
belle de Perceval, celui-ci ne disposait plus de rente, ni
d’actions, ni d’obligations.
46 La situation une fois apurée, l’essentiel de la fortune de
Charles Eugène, à sa majorité, provenait des revenus fonciers
que lui procuraient ses domaines, environ 110 000 F annuels
et de la dot de sa jeune épouse, dont le couple d’ailleurs ne
perçut que les intérêts à savoir 5 000 F par an, mais qui ren-
trait dans le pot commun. Cependant, le jeune couple pouvait
espérer disposer d’une somme de 375 000 F à la mort de la
mère d’Isabelle.

Ainsi pressé de prendre son avenir en main, le baron avait
un nom, une fortune qui sans être exceptionnelle le propul-
saient tout de même dans les classes supérieures de la société.
Dorénavant, il utilisa la particule et devint « de Cadier de
Veauce » (voir annexe 9). Ce que les actes officiels prendront
désormais en compte.
On peut se demander tout de même comment il s’y prit
pour mener de front la rénovation du château de Veauce, la
création de la ferme-école du Belleau, de son haras, et ses
premiers investissements aux Colettes pour exploiter le kao-
lin.
Le château de Veauce abandonné depuis les années 1830
servait de logement aux fermiers jusqu’à ce qu’intervienne
Charles Eugène qui ne connaissait pas jusqu’alors ses pro-
priétés. Il s’y rendit avec Isabelle au retour de leur lune de
miel en Italie.
« Les jeunes mariés virent leur voiture embourbée dans
une fondrière sur le chemin de terre. Il fallut chercher les
bœufs pour les en sortir ! Plus tard, lorsqu’une route carros-
sable eut remplacé le chemin de terre, mon aïeul fit planter
des pins et baptisa ce tronçon de route « la strada Isabelle ».
Mon aïeul se fit conduire droit au château et décida, bien que
les bâtiments furent à ciel ouvert, d’y passer sa première nuit.
Faute de mieux, sa femme et lui se mirent à l’abri sous la
47 haute cheminée Renaissance de l’actuelle salle à manger…
Le lendemain, ils s’installèrent au « tournebride » où mon
bisaïeul, le baron André Marie Amable devait coucher cha-
que fois qu’il passait à Veauce ».
Ces souvenirs entretenus par le dernier des Cadier de
Veauce avant qu’il ne vende le château en 1968 témoignent
de tout ce qui attendait Charles Eugène pour redonner vie et
forme à son héritage.
Dans son ouvrage, Histoire du département de l’Allier,
Touchard Lafosse le décrivait ainsi dans les années 1840 : « Le
château du lieu s’élève audacieusement sur un rocher isolé qui
domine tout le pays environnant. C’est une ruine immense qui
fait apprécier encore l’irrégularité des constructions dont se
composait cette demeure guerrière. Vu du sommet d’un coteau
voisin, ces gigantesques débris, entourés de grands arbres, dont
le feuillage vigoureux contraste avec le ton des murailles grisâ-
tres, ont quelque chose de fantastique qui plaît à l’imagination.
On ne pouvait arriver au château que par un seul chemin étroit
et escarpé ».
À partir de 1841, le château renaît. De son appartement à
Paris, à son hôtel particulier de Moulins et à son château de
Veauce, le baron voyait son destin s’emballer.
Pendant les travaux, le baron et la baronne voyagèrent. Ils
se rendirent à Kirchberg, en Allemagne, auprès de la famille
royale exilée, où ils reçurent, de même qu’au château de Brun-
zée, en Styrie, chez Son Altesse Royale madame la Duchesse
de Berry, un accueil chaleureux d’autant que Cadier de Veauce
avait rencontré à Florence en 1840, lors de son voyage de no-
ces, le comte de Chambord et s’était inquiété de sa santé suite
à l’accident dont il fut victime en 1841 et qui le rendit boiteux.
Son Altesse Royale la duchesse d’Angoulême recommanda
au baron et aux jeunes gens présents à Kirchberg de :
« s’établir désormais en France dans leurs terres, de s’occuper
48 d’agriculture, de travailler au bien-être des populations des
campagnes, et, qu’ainsi, en gagnant chez eux de l’influence ou
de l’estime, ils se rendaient utiles au pays » ; nous abordons là
un aspect de la « pensée légitimiste » qui prôna un « retour à la
terre » de l’aristocratie pour qu’elle y recouvrît ses valeurs.
La restauration du château procéda donc d’une véritable re-
conquête. Ancré dans le temps, ancré dans la terre depuis le
eXI siècle, marque de l’Ancien Régime, symbole de la no-
blesse, construit pour voir et surveiller mais aussi pour être vu,
le château regroupait autour de lui un important domaine fon-
cier qu’exploitaient domestiques et métayers manifestant ainsi
par leurs dépendances le pouvoir retrouvé du baron. Toute
puissance, qu’il consolida en créant de toutes pièces le village
de Veauce en comblant le vallon du ruisseau qui coulait au
pied du château. Il fit construire des maisons destinées à son
personnel. Maisons, puis l’école jouxteront sa demeure ainsi le
baron manifestera toute sa puissance sociale et son emprise sur
ses « gens » et deviendra maire de la commune asseyant son
autorité sur son univers proche.

Pendant les travaux, le baron se démena aussi pour abonder
l’ensemble de l’assise foncière qui était celle de ses ascendants
en essayant de récupérer l’héritage de son grand-oncle au ris-
que de déclencher une sombre querelle de famille.
Le grand-oncle Amable, qui n’avait pas accepté les maris
choisis par ses nièces, s’était rapproché du marquis de Salper-
wick, de Charles Eugène et de sa sœur Marie Aglaé. Il aurait
même confié au vieux marquis une enveloppe cachetée conte-
nant son testament faisant de ses petits-neveux ses seuls
héritiers. Il mourut veuf et sans enfant le 24 avril 1836 à Bour-
ges.
Lors de l’ouverture des scellés, le juge de paix trouva un
autre testament non signé, non daté, qui instaurait son épouse
49 comme usufruitière de tous ses biens et Charles et Marie
comme héritiers uniques.
Ce testament atterrit dans les mains du président du Tribu-
nal à qui le marquis de Salperwick confia également celui
dont il était porteur. Les hommes d’affaires, avoués et notai-
res, des familles de Jonville et Montlaur intervinrent alors
pour contester les pièces présentées, les déclarant nulles et
non avenues.
Le marquis, toujours tuteur, était profondément affecté par
la mort de son propre fils et par la maladie d’Aglaé. De plus,
l’avoué des Montlaur, M. Brisson, faisait pression lui récla-
mant, tout en disant respecter les convenances, 40 000 F pour
le domaine de Cruelle, 12 000 F pour une coupe de bois des
Pommeries achetés par André à son oncle, 12 000 autres
francs et enfin l’hôtel Demoret. Il proposa même de racheter
la part de Charles Eugène, payable en deux fois par moitié
tout de suite et l’autre à sa majorité pour une somme de
300 000 à 350 000 F.
Le marquis de Salprwick prit conseil auprès du subrogé tu-
teur Boivin, qui l’incita à accepter le partage doutant qu’il soit
probable de retrouver dans les papiers du grand-oncle un véri-
table testament signé et daté, les autres n’étant pas recevables.
Il fit remarquer également que, n’ayant pas prescription, cela
laissait le soin ultérieurement à Charles Eugène de porter
l’affaire devant les tribunaux.
De guerre lasse, le marquis accepta le partage entre les trois
héritiers, mais refusa de vendre la part de Charles Eugène à de
Montlaur.
Il tira même du chapeau les numéros des lots, le 28 mai
1838. L’héritage du vicomte Amable fut totalement redistribué.
Charles obtint le second lot constitué de la terre du Belleau :
Saint-Voir, Tréteau et Saint-Gérand-de-Veaux d’une valeur de
359 650 F, somme à laquelle s’ajouta celle du cheptel,
50 11 041 F ; des emblavures, 688 F et des étangs, 816 F, pour un
total évalué à 402 196 F. La même année, M. Eugène de Mon-
tlaur (voir annexe 10), au nom de son père proposa au marquis
d’acheter le domaine de Chalouze, celui de la Verrerie, le bois
Roussillon et des prairies, le tout enclavé dans les domaines
qu’il possédait, communes de Bellenaves et de Lalizolle. À
cette condition, M. de Montlaur renoncerait à réclamer un dé-
dommagement pour les Cruelles, les Pommeries et les intérêts
affairant qu’il réclamait. Quant à Cadier de Veauce, il racheta
en 1843 la part de la succession de madame de Jonville à son
fils, à savoir l’hôtel particulier de Moulins, des bâtiments, en-
clos et jardins et pièces de terre faisant partie du domaine de
Foulignage commune de Vicq, le tout situé près du village de
Veauce et évalué à 50 000 F.

Le baron, devenu majeur, porta l’affaire devant les tribu-
naux, engagea procès contre les héritiers Jonville et Montlaur
et suspendit les paiements de la part rachetée à Jonville. Il ob-
tint gain de cause à Riom en 1845, mais ses adversaires firent
immédiatement appel. Son grand-père lui fit parvenir tous les
papiers de sa curatelle et de son tutorat.
Ayant pensait-il du grain à moudre, il porta l’affaire le 19
décembre 1847 devant le tribunal civil de la Seine. Ses adver-
saires récusèrent la juridiction.
Il ne lâcha pas prise et s’adressa le 13 avril 1849 au tribunal
de Bourges.
L’héritier Jonville l’attaqua le 15 mars 1850 devant le tri-
bunal de Gannat pour non-paiement des sommes qui lui étaient
dues et obtient assignation faite à Cadier de Veauce de payer.
erLe 1 mai 1851, le tribunal de Bourges statuait définiti-
vement : « Par ce jugement, le tribunal dit que le sieur
Eugène de Veauce, en sa qualité de légataire ou héritier uni-
versel institué par le testament du 20 septembre 1835, a seul
51 le droit à la succession de feu, sieur vicomte de Veauce, son
grand-oncle… Ordonne que le sieur Montlaur et consorts de
lui délaisser la portion de biens et valeurs de ladite succession
par eux reçue ».
De Montlaur et Jonville firent appel. Le 25 juillet 1851, la
deuxième chambre de la cour d’appel de Riom débouta le
baron qui dans la foulée se vit contraint de finir de régler les
sommes qu’il devait à Jonville. La cour : « condamne le sieur
baron de Veauce et aux dépens ».
Elle ne s’était pas prononcée sur la décision du tribunal de
Bourges, mais indiquait clairement en le condamnant qu’elle
ne l’entérinait pas implicitement. Cadier de Veauce abandon-
na la partie.
La reconquête de terres perdues déboucha sur des conflits
bassement matériels qui n’épargnèrent pas l’aristocratie. Elle
se montra parfois aussi affamée de terres que tout un chacun,
aussi procédurière que l’on puisse l’être dans la défense des
intérêts propres d’un clan, faisant voler en éclats les solidari-
tés familiales chères à la noblesse.
Cet épisode fâcheux se déroula pour partie en pleine pé-
riode révolutionnaire, en pleine crise économique, à se
demander si le péril social, la montée des idées républicaines
et socialistes dans le département qui affola tant l’aristocratie
et une partie de la bourgeoisie, était le souci principal des
familles concernées !
Par contre, le jeune baron a été profondément marqué par
cette affaire désastreuse pour lui-même et il ne faut pas
s’étonner qu’il fasse plus tard, de la réforme du droit succes-
soral l’un de ses chevaux de bataille.
52


II. Cadier de Veauce
et la vie politique nationale



A. Ses premières armes
Une fois la Restauration consolidée, un régime parlemen-
taire plus libéral s’instaura ; malgré un système censitaire, les
élections à la députation permirent à une opposition constitu-
tionnelle de voir le jour et d’obtenir des élus, appuyée par le
premier journal politique du département « La Gazette consti-
tutionnelle » dont la devise était « Monarchie et Liberté ».
César Destut de Tracy, fils du philosophe, élu en 1822, 1827,
1830 et 1834, siégea parmi les libéraux, Camus de Richemont
fut aussi élu de 1827 à 1837.
Fin juillet 1830, lorsque la nouvelle des événements pari-
siens arriva à Moulins, le drapeau tricolore réapparut et les
autorités royalistes se retirèrent sans incident ; la Révolution
accoucha d’une nouvelle monarchie guère plus populaire que
la précédente.
Les fidèles de la branche aînée refusèrent de prêter ser-
ment, se retirèrent de la vie politique et se virent parfois
déchus des fonctions et mandats publics. Ces nobles, grands
propriétaires terriens boudèrent même ostensiblement le ré-
gime s’abstenant de paraître en public le jour de la fête de
erLouis-Philippe, le 1 mai, mais célébrèrent avec faste la
Saint-Louis ou la Saint-Charles. Le très légitimiste « Journal
du Bourbonnais » n’avait de cesse de dénoncer :
« l’usurpateur du trône de Charles X », ce qui lui valut force
53 ennuis judiciaires. Même le clergé local manifestait quelques
réticences à en croire le sous-préfet de Gannat notant que
dans son arrondissement : « l’esprit général du clergé était
peu favorable au gouvernement actuel ». Son prélat monsei-
gneur Pons était un ancien émigré et un légitimiste déclaré.
Le « comité central de l’opposition de droite » n’hésitait
pas à se coaliser avec les républicains pour faire échec aux
candidats du gouvernement. Le corps électoral, pour réduit
qu’il soit, envoya à la Chambre un libéral Bureaux de Puzy,
un républicain modéré qui succéda à Camus de Richemont en
1837, Charles Gilbert Tourret et un député qui prit place sur
les bancs de l’extrême gauche et vota avec l’opposition répu-
blicaine, le général Amable de Courtais élu à Montluçon en
1842.
L’aristocratie traditionaliste légitimiste se maintenait réso-
lument dans l’opposition ; l’orléanisme ne put jamais
valablement s’installer dans le département.
Les républicains n’étaient pas inactifs. En 1832, s’était
formée à Moulins, puis à Montluçon, sous l’égide du docteur
Laussedat et d’Achille Roche, une association républicaine.
Avec l’abaissement du cens électoral et le vote des « capaci-
tés », un nouveau personnel politique s’imposait issu de la
bourgeoisie héritière de 1789, des avocats comme Félix Ma-
thé, Sébastien Fargin-Fayolle, Sartin, Georges Gallay ; des
médecins comme Louis Laussedat à Moulins, Terrier au Don-
jon, Philippon à Huriel ; d’anciens polytechniciens comme
Maurice Poivre Bureau de Pusy ou Desmaroux de Gaulmin,
des militaires de haut rang comme le vicomte de Courtais.
Cette rupture entre les élites voyait s’affronter une aristo-
cratie encore puissante, certes muette pendant la période
précédente et de nouveaux notables qui brillaient par leur
mérite et que rejoignirent certains nobles non insensibles aux
54 idées républicaines. Les antagonismes de la Révolution se
réveillaient !
Les libéraux accédaient au pouvoir, se divisaient en centre
néoconservateur et en gauche dynastique ; voire en une ex-
trême gauche démocrate. Les légitimistes couvraient
l’extrême droite de l’échiquier. « Le Mémorial de l’Allier »,
« Le patriote de l’Allier » et « Le Journal du Bourbonnais »
exprimaient les opinions de chacune de ses forces. On ne
parlait pas encore des bonapartistes, loin de là. L’essor éco-
nomique se précisait, ce qui n’était pas contradictoire avec
une crise économique conjoncturelle qui affecta l’agriculture
et provoqua la disette et quelques troubles sérieux en 1847 à
Bellenaves, à Varennes-sur-Têche, canton de Jaligny et à
Boucé, canton de Varennes-sur-Allier.
À la fin de l’année, lors de la seconde session du conseil
général, le préfet Méchin souligna : « La stagnation des affai-
res, la rareté du numéraire, la gêne qui s’est répandue dans les
familles, l’élévation déplorable des prix sur les denrées. »
Il fallut accorder, à Moulins, des dégrèvements sur le prix
du pain aux indigents et organiser des distributions à Ebreuil.
Ainsi, la révolution de février fut bien accueillie dans les
campagnes, mais aussi en ville. L’honneur revint à Démos-
thène Ollivier qu’accompagnait son fils Émile pour annoncer
la nouvelle de l’abdication du roi Louis-Philippe à l’arrivée
de la malle-poste à Moulins le 24 février 1848.
Comment le baron de Veauce vécut cette période qui dut
heurter maintes de ses convictions ?
Dans une de ses biographies de la période impériale, on
peut lire : « Lors des événements de 1848, M. le baron de
Veauce avait montré une conduite aussi courageuse
qu’énergique, défendant les principes de l’ordre dans les
clubs anarchiques qui s’étaient formés dans son département,
et où il ne craignait pas de se rendre presque chaque soir ; il
55 réussit à maintenir dans la bonne voie les paysans que les
promesses fallacieuses et les espérances perfides des révolu-
tionnaires cherchaient à tromper ».
Ces mêmes clubs que, dans « La Revue des deux Mon-
des », Émile de Montegut stigmatisait ainsi en juillet 1849 :
« Lorsque les socialistes de Paris sont simplement aliénés, les
socialistes de province sont fous furieux. L’exagération et
l’imitation les plus sottes sont le caractère distinctif des clubs
socialistes de province, caractère qu’ils communiquent à leur
auditoire ».

Les démocrates constituèrent une Commission provisoire,
occupèrent le pouvoir départemental. La démarche fut suivie
dans les chefs-lieux d’arrondissement et dans les communes
sans rencontrer de grande résistance.
Les élections du 23 avril 1848 pour la désignation des re-
présentants à l’Assemblée constituante se préparèrent dans
une atmosphère assez pesante, mais marquée par un véritable
engouement. Certains candidats descendirent de Paris,
d’autres relevaient plus d’une implantation locale : P.-A.
Jouhet, agriculteur et porcelainier à Echassières, Desmaroux,
maire de St-Gérand-le-Puy et Charles Eugène Cadier de
Veauce qui se lançait dans la politique ! Ce qui ne les empê-
chait pas de tous posséder un domicile dans la capitale !
Les conservateurs décidèrent de coordonner les comités
cantonaux qui désigneraient les candidats. Ils constituèrent
pour cela « l’association départementale des Amis de l’Ordre,
de l’union et de la liberté ».
La liste des huit candidats fut publiée dans les colonnes du
« Mémorial de l’Allier » : Tourret, ancien député ; Bureaux-
de-Pusy, ancien député ; de Courtais, ancien député ; Ray-
naud, ancien député qui sera remplacé par Aupetit-Durand,
avocat à Montluçon ; Faye, ancien maître des requêtes au
56 Conseil d’État ; Arloing, notaire, ancien maire, et conseiller
général de Cusset et Desmaroux de Gaulmin…
La candidature du baron de Veauce ne fut pas retenue :
notoriété insuffisante, trop jeune, trop fougueux ?
Sa présence effective dans la région ne datait que de
1841 ! Quelques doutes pouvaient concerner ses aspirations
monarchistes tant déjà ses amitiés allaient à des proches du
futur Napoléon III, ses relations avec Morny, les Fould et les
Ney étant déjà notoires ! Il maintint cependant sa candida-
ture.
Étrangement, les trois premières personnes de la liste de
l’Ordre se retrouvaient également sur celle des républicains :
de Courtais ; Tourret ; Bureaux de Pusy ; Terrier aîné, méde-
cin au Donjon ; Fargin-Fayolle, propriétaire à Lamaids ;
Mathé, propriétaire à Moulins ; Madet, agriculteur à
Ygrande ; Laussedat, médecin à Moulins. Volonté d’égarer
l’électeur ? Félix Mathé adressera aux maires une mise en
garde concernant cette « curiosité ».
La liste du comité central républicain l’emporta triompha-
lement sur celle du comité des Amis de l’Ordre, de l’union et
de la liberté. Il est vrai que le nombre d’électeurs était passé
de 1 852 à 89 404 !
Cadier de Veauce recueillit 760 voix et P.-A Jouhet, 2 909
voix !
La république semblait s’arrimer dans le département.
Faut-il y voir soutien et pression de nature officielle du
commissaire de la république, Félix Mathé, par ailleurs lui-
même candidat sur la liste républicaine, l’influence person-
nelle des candidats en tête de liste comme ce même Mathé et
de Courtais ?
Des clubs de réflexion et d’actions civiques s’ouvrirent
dans de nombreuses localités. Cadier de Veauce s’y manifes-
57 ta-t-il comme son biographe le prétend ? Nous n’en avons pas
la preuve.
Pour Georges Rougeron, certains possédants inquiets de
l’avenir et du changement de régime : « ont organisé la crise
de confiance… Organiser le marasme ». La crainte d’une
révolution sociale et d’une économie nationalisée déclencha
chez les possédants une peur panique qui les incita à stopper
tout investissement.
Le marquis de Salperwick en fut tout ébranlé : « Depuis
deux mois, nous ne vivons que d’inquiétude ; tout est boule-
versé, les fortunes anéanties, accablées d’impôts qui enlèvent
aux propriétaires la moitié de leurs revenus et dans
l’expectative d’une banqueroute générale, car je crois impos-
sible de faire reprendre et renaître le crédit qui est la base
d’un gouvernement et sans laquelle il ne peut exister. Si Dieu
n’y prête la main, tout est démoli ! »
Mais les causes de la crise s’avéraient plus complexes,
Cadier de Veauce en fera une analyse pertinente lors du débat
sur le commerce des grains.
Le club républicain de Moulins prit à bras-le-corps la
question du chômage comme à Paris avec les ateliers natio-
naux. Des démarches furent effectuées pour pousser plus
activement les travaux des chemins de fer du centre, pour
édifier dans les bas quartiers des logements ouvriers, percer
la rue de la Fraternité. À Montluçon, la Loge maçonnique
patronna la création d’une caisse de secours mutuels et de
bienfaisance.
Le 23 juin, l’émeute des « sans travail » éclata à Paris, des
barricades dressées, on se battit pendant trois jours, la nou-
velle parvient à Moulins le 25 juin.
Le préfet dans une proclamation appela, entre les lignes, à
la mobilisation de « tous les bons citoyens », appel à tous les
conservateurs. Leur journal « Le Mémorial » ne s’y trompa
58 guère, tout comme pour les élections municipales où il invita
à voter pour des hommes : « probes, honnêtes, désintéressés,
sans se préoccuper de leurs opinions ».
À Moulins, la liste conservatrice l’emporta, les résultats
furent sensiblement les mêmes dans le département. Les ma-
nifestations de mai et juin avaient été habilement exploitées
par les conservateurs qui reprenaient du poil de la bête bien
que les élections du 27 août et du 3 septembre amenassent au
conseil général une majorité de républicains. La situation
restait tendue. Le jour même des élections, des incidents écla-
tèrent à Cusset entre la population locale et les électeurs de
Busset conduits par le lieutenant général de Bourbon Busset,
ancien pair de France et figure de proue des légitimistes.
Période charnière indécise, improbable, qui s’acheva par
les élections à la présidence de la république.
Trois candidats se proposèrent aux suffrages des élec-
teurs : le général Cavaignac qui pouvait compter sur l’appui
des républicains modérés, le prince Louis Napoléon Bona-
parte, un « Napoléon républicain ! » et Ledru Rollin chef de
fils des républicains avancés et des socialistes.
Le prince avait l’appui « des honnêtes gens, des hommes
d’ordre », les grands propriétaires fonciers légitimistes, les
hommes d’affaires, commerçants, bourgeois orléanistes et
républicains très modérés.

L’élection du 10 décembre 1848 du président de la Répu-
blique donnait certes à « Louis Bonaparte » une majorité
relative de 43 %, mais très inférieure à la moyenne nationale
de 57 %.
L’Allier accordait la seconde place à Ledru-Rollin (14 %,
alors qu’il ne recueillait que 4 % sur le plan national).
L’homme du centre, le républicain modéré Cavaignac était
balayé avec 6 % dans l’Allier (15 % sur le plan national).
59 La vie politique se réduisait à un affrontement bloc à
bloc : droite et gauche, le tiers parti constitutionnel disparais-
sant presque.
Le succès national du prince pouvait s’expliquer par une
habile propagande, gage d’un avenir plus serein ; par
l’évocation de la grandeur passée, susceptible de mobiliser
les campagnes ; par la lassitude du plus grand nombre face à
une période troublée ; et, de la part des conservateurs, par un
certain cynisme politique au gré de multiples manipulations,
pressions, rumeurs déstabilisantes, etc. On n’était guère re-
gardant sur les moyens pour déconsidérer l’adversaire.
Le prince Louis Napoléon Bonaparte prêta serment à la
Constitution et constitua avec Odilon Barrot son premier
gouvernement avec deux anciens députés de l’Allier : de Tra-
cy au portefeuille de la Marine et des Colonies et Tourret au
ministère de l’Agriculture et du Commerce.
La Constituante hésitait à se séparer. Les membres des
amis de l’Ordre organisèrent pétition sur pétition pour éviter
la prorogation de l’Assemblée.
La campagne pour les élections législatives s’ouvrit à la
mi-mars par la publication d’un manifeste aux électeurs de
l’Allier émanant du comité de la rue de Poitiers où les con-
servateurs légitimistes, orléanistes définirent les thèmes
devant conduire à une « bonne élection ».
Un comité central qui en dépendait s’ouvrit aussitôt à
Moulins pour regrouper tous ceux qui votèrent pour le prince
ou pour Cavaignac.
Leur appel fut des plus explicites : « Défenseurs de l’ordre
(et l’ordre c’est la religion, la famille, la propriété, la liberté,
la patrie), nous voulons avant tout que le suffrage universel
s’exerce dans toute sa sincérité… Pénétrés de l’importance et
de la solennité de la lutte qui va s’engager, nous réclamons
hautement la fusion de toutes les nuances d’opinions modé-
60 rées, sans distinction d’origines et d’antécédents. Nous comp-
tons surtout sur le puissant et loyal concours de tous ceux qui
se félicitent avec nous de l’élection du 10 décembre. Pour
tous les hommes d’ordre, l’élection actuelle ne peut être, ne
doit être que la conséquence rigoureuse et logique de
l’élection de Louis Napoléon Bonaparte. Nous espérons que
les 42 000 voix ralliées par ce nom glorieux prêteront leur
mutuel appui à la liste qui sera ultérieurement arrêtée par les
délégués du département ».
L’assemblage constitué comprit deux républicains, un or-
léaniste, un légitimiste, un bonapartiste déclaré et deux
conservateurs sans affiliation précise.
Les démocrates socialistes ne leur laissèrent pas le terrain
libre et revendiquèrent fièrement le nom de Montagnards que
venait de leur attribuer le comité de Poitiers pour affoler les
campagnes. Mathé, Madet, Fargin-Fayolle et Terrier animè-
rent la liste à laquelle s’ajoutèrent trois nouveaux candidats :
Sartin, avocat à Montluçon, conseiller municipal, conseiller
général d’Huriel ; Rantian, fils de serrurier et maire de Gan-
nat ; et enfin Ledru-Rollin.
Une liste de républicains modérés située entre les deux
bords qui allaient à l’affrontement vit le jour pour atténuer les
conséquences de ce face-à-face entre républicains et Amis de
l’Ordre.
Le baron participa-t-il aux événements qui troublèrent la
ville de Moulins lors de la venue le 30 avril 1849 de Ledru
Rollin pour animer un banquet républicain ?
Celui-ci fut accueilli par Félix Mathé et par une foule
criant : « Vive Ledru Rollin ! Vive la république démocrati-
que et sociale ! À bas Napoléon ! À bas le Président ! À bas
les aristocrates ! À bas les riches ! »
Ce qui pouvait tenir d’une provocation dans une ville ré-
putée monarchiste !
61 Lorsqu’il sortit de la demeure de Mathé pour se rendre au
banquet, il fut pris à partie par un certain Pierre Vernin
d’Aigrepont, propriétaire, habitant à Moulins Neuf. Quant à
l’entrée de la salle du banquet, elle était assiégée par des
groupes vociférant parmi lesquels nombre de gens en livrée ;
le directeur du « Mémorial de l’Allier » clamant : « Vous
faites une manifestation ; nous sommes libres de faire une
manifestation contraire ».
Il y eut également quelques bousculades à la sortie lorsque
Ledru Rollin regagna le domicile de son hôte. Le drapeau
tricolore fut arraché et déchiqueté et un autre jeune proprié-
taire moulinois, Louis Antoine Amable Daniel taillada au
couteau la main d’un de ses adversaires.
Avec l’autorisation du préfet, la garde nationale fut appe-
lée pour maintenir l’ordre. Le départ de Ledru Rollin fut tout
aussi agité lorsque ses adversaires stoppèrent la chaise de
poste sur la place de l’Horloge. Les vitres du véhicule furent
brisées, des coups de crosse, de sabres, de baïonnettes failli-
rent l’atteindre. L’intervention de la Garde nationale sauva
ses occupants.
Au lendemain de cette triste journée, « Le Républicain
démocrate de l’Allier » dénonça : « La fine fleur de
l’aristocratie du département qui, armée de poignards, de
cannes plombées ou de massues avait vociféré contre de pai-
sibles citoyens les provocations les plus coupables, les
outrages les plus criminels, avait arraché, mis en lambeau et
foulé au pied le drapeau tricolore ». Il accusait aussi « la so-
ciété des Amis de l’Ordre » d’avoir délivré des cartouches à
ses hommes tandis que les grands seigneurs envahissaient le
corps de garde pour charger à balle des fusils de chasse ».
Cadier de Veauce fit-il partie de celle-ci ou de ces grands
seigneurs incitateurs de l’émeute ? Nous n’avons aucune
preuve. L’enquête diligentée par le procureur général de la
62 Cour d’Appel de Riom atténua la portée de l’affaire : sur
treize mises en accusation, trois seulement furent retenues
mais le procès s’acheva par la libération des trois « coupa-
bles ». Aucun aristocrate ne faisait partie du lot.

Les élections à l’Assemblée législative du 13 mai 1849
donnèrent une nouvelle fois la victoire au comité central dé-
mocratique. Les sept candidats républicains recueillirent
44 % des voix, le même score que le candidat Président cinq
mois avant !
Difficile à interpréter pour l’Allier tout à la fois favorable
au prince-président et aux républicains ! « Le Mémorial » se
désola des résultats locaux : « Chez nous, et dans la plupart
des contrées du centre, le vote de 1849 sera comme celui de
1848 une honte et une douleur pour les honnêtes gens, Amis
de l’Ordre, de la propriété, de la religion, de la famille, vous
qui voulez une république modérée, serrez vos rangs, le pays
est en danger ».
Onze cantons avaient accordé la majorité absolue au
« Mouvement », ceux du nord et de l’est, Dompierre, Jaligny,
le Donjon, Lapalisse, Neuilly-le-Réal, Varennes, Lurcy,
Bourbon, Hérisson, Cérilly et Chantelle. Dans les cantons de
Saint-Pourçain, le Montet et Souvigny, le « Mouvement »
frôlait la majorité absolue. Moulins, resté fidèle aux conser-
vateurs, se voyait selon l’expression de l’historien J.-F. Viple,
entouré d’une « auréole rouge ». Les cantons du sud du dé-
partement plus dubitatifs avaient choisi l’abstention à
l’exception des cantons de Marcillat et de Cusset.
La liste dite du comité central des Amis de l’Ordre, menée
pourtant par deux représentants sortants obtint un pourcen-
tage moyen de 25 %. Quant à Baudon, représentant de
tendance centriste constitutionnelle, il atteignait un très faible
4 % sonnant l’hallali des orléanistes dans le département.
63 L’Allier émettait donc un vote différent de celui enregistré
sur le plan national où le parti de l’Ordre enlevait 450 sièges
environ contre 75 aux républicains modérés et 180 aux
« Montagnards ».
Quelles conclusions en tirèrent les conservateurs ? Qu’ils
n’avaient pas été assez attentifs à la situation économique et
sociale : « Il faut pour cela songer enfin à créer des institu-
tions civiles et des institutions charitables qui ne permettent
pas que, sous le rapport de l’instruction, de l’éducation mo-
rale et de sa participation aux richesses sociales, une portion
quelconque de la société reste trop en arrière de la société
tout entière ».
Le Mémorial publiera rapidement un projet de création de
Société mutuelle et fraternelle de prévoyance pour que les
ouvriers puissent constituer une caisse de réserve pour les
époques de crise et de chômage.

Mais, à Paris, la république se « droitisait » : les clubs
étaient mis en surveillance, des journaux condamnés, des
fonctionnaires pourchassés. La république rompait avec les
forces révolutionnaires. Ledru Rollin optait pour le Var où il
avait été également élu. À la suite d’une manœuvre du prési-
dent de l’Assemblée, les représentants Montagnards
refusèrent le 13 juin, de prendre part au scrutin de mise en
accusation du président de la République et des ministres,
qu’eux-mêmes avaient déposés ; puis après avoir fait placar-
der un appel aux armes dans Paris, ils se rendirent en réunion
de permanence au conservatoire des arts et métiers…
Seul avec le Rhône, l’Allier suivit le mouvement parisien
du 13 juin 1849.
Dans la nuit du 14 au 15 juin, à l’appel du frère du repré-
sentant Fargin-Fayolle, quinze cents paysans du canton
d’Huriel se rassemblèrent en armes dans une lande déserte
64 dite « la Brande des Mottes » près d’Huriel et décidèrent de
marcher sur Montluçon mais se dispersèrent rapidement à
l’annonce des mauvaises nouvelles provenant de Paris.
Localement quarante-trois personnes furent arrêtées, ju-
gées aux assises du Puy-de-Dôme puis relaxées. Fargin-
Fayolle dit Sommerat arrêté, déchu de son mandat, fut con-
damné à cinq ans de déportation à Belle-île-en-mer avec son
frère condamné par la quatrième cour de Versailles comme
ses amis Barbès, Blanqui et Raspail. Le parti de l’Ordre
triomphait. Certains historiens en minimisent la portée, mais
des ruraux de l’Allier montraient une ardeur républicaine
voire révolutionnaire inquiétante et qui constitua l’une des
originalités majeures du département.
Les élections partielles du 13 juillet 1849 pour remplacer
Ledru-Rollin se déroulèrent dans une ambiance répressive qui
permit à Gilbert Désirat Desmaroux de Gaulmin d’être enfin
élu avec 14, 38 % des inscrits devançant de peu avec 14,
31 % Georges Gallay républicain avancé.

La carte de la localisation électorale du « Mouvement » et
de l’Ordre ne changeait guère montrant ainsi une certaine
pérennité des implantations : Moulins, Chevagnes, Marcillat,
Montluçon et Montmarault pour les conservateurs ; Dom-
pierre, Jaligny, le Donjon, Lurcy, Cérilly, Hérisson,
Chantelle, le Montet et Saint-Pourçain pour le « Mouve-
ment » marquant ainsi leur fidélité aux idées républicaines
que la répression n’avait pas fait disparaître. Les régions de
concentration ouvrière parurent moins aptes à exprimer des
sentiments républicains. Quant aux régions de grandes pro-
priétés, elles partagèrent leurs suffrages.
Les historiens comme G. Rougeron ou J.-F. Viple attri-
buent en partie le succès de l’Ordre aux votes des militaires.
65 Le remaniement préfectoral qui suivit fut loin d’être inno-
cent avec le remplacement à Moulins d’Armand Coquet par
de Maupas connu pour son ardeur à réprimer les républicains
d’autant que le département était mal vu à Paris ; de plus, il
s’adjoignit les services du procureur de la République Deles-
vaux qui venait de changer de camp.
Le pouvoir mit en place les moyens de sa politique. De
Maupas ne pouvait être plus explicite dans sa déclaration
d’intention : « Fidèle organe de l’élu du 10 décembre, je veux
fermement contribuer au développement de ces grands prin-
cipes d’ordre, de ces dogmes fondamentaux de l’État social
sur lesquels reposent la famille, la propriété, la tranquillité et
la prospérité publique, la liberté… Mais la liberté bien com-
prise, sans ses égarements et ses écarts ».
Dans une lettre envoyée aux maires, le procureur le fut
tout autant : « Avec moi, vous devez rechercher et constater
les crimes et délits, vous devez surtout les prévenir… ».
Et cela ne traîna pas : de nombreux maires furent suspen-
dus, révoqués, des conseils généraux dissous, les instituteurs,
les cantonniers, les postiers furent visés. Une circulaire de
Fould, le ministre des Finances, en novembre 1849, tomba à
point nommé pour permettre « l’épuration » dans la fonction
publique.
En diverses communes, des descentes de police furent or-
ganisées au domicile de militants républicains connus. Les
banquets républicains furent interdits dans le département le
19 février 1850.
Quel sera le résultat des élections qui se profilaient pour
pourvoir au remplacement de Fargin-Fayolle, déchu de son
mandat ?
De Maupas s’informa auprès des sous-préfets des commu-
nes hostiles à surveiller, des troupes quadrillèrent le
département.
66 Le comité central du département désigna comme candidat
Gabriel Dufour, juriste éminent collaborateur de Dalloz, avo-
cat au Conseil d’état et à la Cour de cassation et peu encore
marqué politiquement. Il se vit opposer Georges Gallay sous
l’étiquette « démocrate socialiste ». Les modérés ne se repré-
sentèrent pas cette fois !
Encore une fois, le vote des militaires entraînera l’élection
du candidat conservateur qui recueillera 33,35 % des voix
contre 33,15 % pour son adversaire.
La défaite des républicains était patente, les frileux, les ti-
mides, les indécis avaient choisi leur camp !
Le principe même du suffrage universel était battu en brè-
che par la loi électorale du 31 mai 1850 car demeuraient sur
les listes électorales seuls les citoyens ayant au moins trois
ans de résidence dans la même commune, inscrits au rôle de
la contribution personnelle ou de la prestation en nature. Le
nombre d’électeurs redescendit de 90 096 à 60 850 dans le
département !
L’adoption des lois du 6 juin 1850 sur les clubs et les ré-
unions publiques, l’impôt du timbre sur les journaux
complétèrent à point nommé l’arsenal répressif. Clubs et ca-
fés furent fermés, les journaux surveillés. Il fallut alors en
revenir à la création de sociétés secrètes, sorte de franc-
maçonnerie politique ; ainsi la « Marianne » vit le jour et se
développa autour de Moulins et Montluçon.
Les Amis de l’Ordre finirent par créer le 19 novembre
1850 « l’Union antisocialiste pour le maintien de l’ordre et
l’amélioration des classes laborieuses », sorte de pendant
blanc à la « Marianne ».
Son but était des plus clair : « Résister aux attaques qui
ébranlent la société, de recourir à la défense de la religion, de
la famille, de la propriété ; de combattre les doctrines anar-
chiques et la propagande socialiste » avec à sa direction du
67 Broc de Séganges, capitaine de la garde nationale ; Donjan-
Bernachez, conseiller général ; Coste, banquier ; Desmerciè-
res, chef de bataillon ; Janin, négociant et Tourret
propriétaire.
De Maupas fut récompensé en étant nommé à Toulouse,
son successeur le vicomte de Charnailles était entièrement
dévoué au prince. Son premier arrêté du 19 avril 1851 inter-
disait : « d’une manière absolue dans le département, toute
réunion politique et tout banquet dit patriotique ». Ce qui lui
permettra quelque temps plus tard de faire condamner le re-
présentant Sartin.

Le seul obstacle aux visées du prince-président demeurait
alors la Constitution qui ne lui permettait pas de durer en
n’autorisant la réélection du sortant qu’après un intervalle de
quatre années. Les bonapartistes assez discrets face aux légi-
timistes ou orléanistes jusqu’alors, s’impliquèrent beaucoup
plus.
L’on assista à une redistribution des opinions politiques
défendues par la presse départementale. « Le Messager » qui
succéda à « L’Écho de l’Allier » le 20 février 1851 devint
clairement l’organe des bonapartistes.
Dès le 6 mai, il publia son premier appel, signé de la majo-
rité du conseil municipal et des officiers de la garde nationale
de Moulins.
Cette initiative fut combattue par « La Constitution », le
seul journal qu’il restait aux républicains mais aussi par « Le
Mémorial » qui affichait dorénavant des opinions légitimistes
tout en étant attaché à la fusion de toutes les factions monar-
chiques.

À la session d’août de l’Assemblée départementale, on
débattit âprement de la question de la révision totale de la
68 Constitution et cette suggestion l’emporta par treize voix
contre dix et deux abstentions.
Le clan bonapartiste put se réjouir : en quatre ans, il avait
conquis le devant de la scène, non sans inquiétude au regard
de la situation économique régionale qui se dégradait. Le
sous-préfet de Gannat soulignait que : « la dépréciation des
produits agricoles met les fermiers dans l’impossibilité de
payer leurs fermages. Les propriétaires les plus riches sont
dans la gêne ; les capitaux se cachent, le travail manque : de
là un mécontentement général qui va toujours croissant ».
Il en résulta parmi les couches populaires un certain abat-
tement qui se mêla à une colère rentrée.
Il est évident dès lors que les Amis de l’Ordre devaient
tout entreprendre pour que cela ne profitât pas à nouveau aux
républicains.
De Charnaille s’y employa : il dissout les gardes nationa-
les réputées « mauvaises », s’assura de l’appui de la
magistrature et de l’armée.
Le 2 décembre 1851, le préfet fut avisé du coup d’État et
fit donner lecture de la proclamation présidentielle sur les
différentes places de la ville : « Le repos de la France était
menacé par l’Assemblée, elle a été dissoute. Le président de
la République fait appel à la nation. Il faut maintenir la répu-
blique et remettre loyalement au pays le droit de décider de
son sort ».
Les réactions à la proclamation furent pour le moins miti-
gées. Les arrestations préventives des républicains débutèrent
dès le lendemain ! Ces derniers éprouvèrent des difficultés
pour s’organiser, pour s’assembler d’autant que la gendarme-
rie et l’armée veillaient et les rassemblements furent vite
décelés et dispersés aux quatre coins du département.
Cependant, l’Allier fut, avec la Nièvre (Clamecy) et une
petite partie du Cher, un des rares départements du centre à
69 résister par les armes au coup d’État du 2 décembre, la résis-
tance venant de cantons favorables au « Mouvement ».
Le 2 décembre 1851, à l’appel des notables républicains
Terrier et de Gallay pour « la défense de la Constitution », les
cantons du Donjon, de Jaligny se soulevèrent. Le 3 décembre,
devançant les conservateurs qui avaient constitué un dépôt
d’armes, les démocrates socialistes se rendirent maîtres du
Donjon. Rochefort le sous-préfet de Lapalisse, trop sûr de lui,
fut surpris. Les républicains du Donjon armés et renforcés de
contingents paysans marchèrent sur Lapalisse et prirent la
bourgade ; quant au sous-préfet, il déserta son poste ! On
construisit une barricade. La gendarmerie à cheval ayant tenté
l’assaut, on ouvrit le feu, faisant un mort et deux blessés ;
puis constatant qu’on n’était pas suivi, on s’en retourna au
Donjon et on se dispersa.
Un autre groupe, dirigé par Billard, se rassembla à Saint-
Léon et occupa Jaligny le 4 décembre à midi. Les insurgés
rentrèrent en contact avec le leader local républicain, le doc-
teur Chomet. Mais, le groupe se dispersa dès l’annonce de
l’approche des soldats.
La police à Moulins et Montluçon fit échouer les tentati-
ves républicaines. L’armée ratissa les zones insurgées,
l’ensemble du département fut mis en état de siège. Le préfet
de Charnailles parla de « jacquerie », une insurrection effec-
tivement rurale mais avec un encadrement bourgeois. Il est
significatif de constater que le « Marianne », n’avait pas par-
ticipé sérieusement à la résistance. On parla de péril et de
brigands. En fait, tout le monde tomba dans le piège préparé
par Morny.
Pour le préfet, seul un pouvoir fort pouvait sauver le pays.
Ainsi, le coup d’État du 2 décembre était justifié ! Il réclama
une collaboration active des « citoyens honorables et Amis de
l’Ordre ».
70
La répression fut sévère. Les listes des victimes dressées
par l’historien J. Cornillon démontrent à l’évidence
l’importance de celle-ci dans le département.
Les mauvais furent punis, les bons récompensés : Légions
d’honneur, épée d’honneur, promotions et places furent dis-
tribuées. Mais, l’Empereur resta méfiant concernant un
département qu’il jugeait difficile : aucun Bourbonnais au
Conseil d’État, aucun au Sénat où le comte Desroy avait vai-
nement sollicité un fauteuil en souvenir de son beau-père, le
général Hoche, mais y entrait l’ancien député Grouchy.
La préparation aux élections au Corps législatif fut soi-
gneusement organisée afin de pourvoir aux sièges des deux
circonscriptions.
Le baron de Veauce avait choisi son camp : celui des bo-
napartistes ! Ce qui est surprenant tant il apparaissait
jusqu’alors comme l’archétype de l’aristocratie légitimiste et
pourtant, le voilà bientôt désigné comme un fidèle candidat
du futur empereur.
Comment expliquer ce revirement ? Il ne fut pas le seul
d’ailleurs à franchir « le Rubicon ». La Rochejacquelin, Pas-
toret, Suleau, Jacques Léon de Jouvenel, le baron de Tillette,
Arthur de la Guéronnière, Adolphe de Bourgoing, Stéphane
de Pierres ; Henri de La Rochelambert, Albert de Calvi-
mont et Alphonse Henri de Hautpoul sautèrent également le
pas.
Le régime qu’instaurait le prince-président n’était-il pas
préférable au précédent ? Le journaliste Muller insistait sur la
différence entre « un trône relevé par le suffrage populaire et
un trône usurpé par un prince félon. »
Certains historiens y voient une étrange dichotomie entre
le cœur et la raison. Le cœur resta à Frohsdorf et la raison
commanda d’accepter les principes de 1789, le suffrage uni-
71 versel, voire le plébiscite ; celui-ci ne permettait-il pas de
retremper la légitimité par la consultation de la nation ?
L’époque commandait aussi d’être du monde, de la moderni-
té, d’en accepter la rationalité plutôt que d’assigner à la
raison une seconde place, plutôt que de plonger dans la nos-
talgie de temps anciens figés à l’instar de ces principes que
rappelait l’idéologue et théoricien monarchiste Coquille :
« Autorité, hérédité, légitimité, perpétuité, éternité ». La rai-
son commandait de ne pas être étranger aux affaires mais
présent dans les banques, les assurances, les mines et la mé-
tallurgie plutôt que de développer à l’image de Gobineau un
antiéconomisme vigoureux ou de déclarer avec Blanc de
Saint-Bonnet, un autre théoricien du légitimisme :
« l’industrie, l’immoralité et la misère sont les trois termes
hélas ! Toujours proportionnels ». La pensée légitimiste était,
de plus, loin d’être uniforme. Gobineau le reconnut lui-
même : « Je n’en connais pas dix qui pensent de la même
manière » (voir annexe 11).
Alors, Cadier de Veauce, un légitimiste rallié, un compa-
gnon de route accueilli à bras ouverts : « le cœur à Frohsdorf,
le corps aux Tuileries » ? Un opportuniste, un pragmatique ne
souhaitant pas rester un « émigré de l’intérieur » ? Un bona-
partiste ?
Faut-il y voir la résultante d’influences familiales ? Son
père avait combattu dans les armées napoléoniennes et sa
seconde épouse était liée à la famille impériale, d’assez loin il
est vrai. Son mariage avec une Anglaise ne l’avait-il pas délié
de l’influence marquée des femmes de la noblesse dans le
maintien des anciennes valeurs, que chacun s’accorde à leur
reconnaître ? Ses nombreux voyages ne lui avaient-ils pas
ouvert l’esprit sur des systèmes politiques plus efficients ?
Faut-il y voir aussi l’influence d’un autre milieu, bonapar-
tiste, celui du Jockey-Club auquel il accéda le 11 mars 1849
72 ayant pour parrains MM. de Saint-Léger, les comtes
d’Hédouville et de la Rochefoucauld ?
Dans sa province, le baron put s’intéresser très vite aux
courses qui débutèrent dans la préfecture de l’Allier dès
1834. Il y rencontra leurs promoteurs, les membres de la fa-
mille Ney, Edgar et Napoléon Joseph, un des fondateurs de la
société d’encouragement et du Jockey-Club, proches du futur
empereur. Communauté de valeurs et de pensées pour des
jeunes hommes de la même génération pouvant influer ulté-
rieurement sur les ralliements politiques !
On ne peut passer sous silence enfin l’influence de Morny.
Les deux hommes se rencontrèrent au moment où Cadier
de Veauce restaurait son château. Morny avait entamé une
carrière d’industriel grâce aux capitaux de sa maîtresse Fanny
Le Hon. Il acheta en avril 1837 la fabrique de sucre de Bour-
don près de Clermont-Ferrand où il avait été en garnison ; en
1838, il était nommé au conseil d’administration des mines
de la Vieille-Montagne dont le propriétaire était le père de
Fanny. En 1839, il obtenait la présidence de l’association des
betteraviers et entrait au conseil général du Puy-de-Dôme. Il
fut élu en 1843 et 1846 par ce département à la Chambre des
députés. Orléaniste déclaré, il soutint Guizot au Palais-
Bourbon. Dès 1847, il s’inquiéta d’une possible révolution.
Celle de 1848 le ruina et lui fit perdre son siège. En 1849, il
rencontra son demi-frère, le prince Louis Napoléon Bona-
parte, qu’il rallia, pragmatique et sans scrupule, le percevant
comme le seul rempart aux idées « rouges ». Le baron
s’efforçait alors de donner de l’ampleur aux courses de Mou-
lins à la grande satisfaction de Morny. Le préfet Maupas
d’ailleurs, lui facilita la tâche dans ses démarches administra-
tives.
Morny et Maupas : deux des organisateurs du coup
d’État !
73 Morny prit-il sous sa coupe le jeune baron amoureux fou
des chevaux comme lui, tout heureux de débaucher un légi-
timiste tout en lui faisant miroiter ce que pourrait lui apporter
le développement économique que prônait le futur empe-
reur ? Fit-il partager également ses vues politiques au jeune
baron certainement touché par la gravité des manifestations
paysannes qui venaient d’agiter l’Allier, véritable fronde met-
tant en péril l’assise même de sa fortune ?
À un moment où Cadier de Veauce s’efforçait de rétablir
son nom, son rang, son patrimoine, il fallait choisir quelqu’un
qui rassurât en rétablissement l’ordre politique, économique
et social.
Fut-il son mentor ? Le grand frère ou le père absent ?
Leurs caractères pouvaient-ils s’accorder, se compléter ? Ca-
dier de Veauce, jeune homme, fut-il attiré par le dandy sûr de
lui, noceur, viveur, jouisseur, riche, élégant qui fréquentait à
Paris avec ses amis d’Alton Shée, Fernand de Montguyou,
Félix de la Valette, le prince Belgiojoso, « Le Café de Paris »,
« Le Café Tortoni », affirmant haut et fort leur goût du luxe,
de la provocation et leur extravagance ?
Fut-il plus attiré par ce faux aristocrate anglophile qui le
persuada qu’il était temps que l’aristocratie traditionnelle se
séparât de ses préjugés anciens et s’inspirât de l’aristocratie
anglaise qui ne dédaignait plus de se livrer au commerce et à
l’industrie ?
Fut-il conquis parce que l’homme était séduisant, sûr de
lui, audacieux et entreprenant, plein de sang-froid, mais aussi
dissimulateur, plus joueur qu’ambitieux car sans illusion sur
la vanité de l’existence, enfin habile et tolérant, astucieux et
cordial, attaché au décorum, pacifiste de raison et ennemi des
extrêmes, plus cynique que démagogue ?
74 Était-ce cet orléaniste qui, plus tard, œuvra à la libéralisa-
tion du régime et qui persuada Cadier de Veauce de suivre la
2même route ?

Les relations entre les deux hommes furent suffisamment
suivies et proches pour que Morny vienne s’installer à Nades
à quelques lieues de Veauce, pas très loin de sa circonscrip-
tion électorale, il est vrai ; pour être hébergé deux années de
suite au château du baron ; pour s’associer dans des entrepri-
ses industrielles ; pour chasser et concourir ensemble sur les
champs de course.
Ou alors, Cadier de Veauce fut-il un bonapartiste de la
première heure ?
Mais être bonapartiste en 1851 avait-il un sens politique ?
Il n’y avait pas de parti bonapartiste ! Napoléon III le rap-
pelait non sans humour : « L’impératrice est légitimiste, le
prince Napoléon est républicain, Morny est orléaniste, moi-
même je suis socialiste, il n’y a que Persigny qui soit bona-
partiste ».
Cependant, quatre tendances se dégageaient : un bonapar-
tiste officiel proche des doctrines supposées de l’Empereur,
un bonapartiste républicain populaire et anticlérical autour du
prince Napoléon Jérôme, un bonapartisme orléaniste qui ten-
tera d’entraîner l’Empire vers le parlementarisme, un
bonapartisme légitimiste apportant un soutien agressif au
régime par amour de l’ordre car sans espoir sérieux d’une
restauration monarchique.
Des personnalités de tout poil, de tout horizon s’y retrou-
vaient : pas seulement la noblesse légitimiste ralliée mais
aussi des ouvriers, des paysans, des notables roturiers récla-
mant l’ordre pour prospérer.

2 J.-M. Rouard, Morny, un voluptueux au pouvoir, Gallimard, 1995.
75 Être avec l’Empereur, c’était accepter la souveraineté po-
pulaire par le suffrage universel et le plébiscite, un système
représentatif sous l’autorité de l’État et de ses grands com-
mis, un contrôle étroit des libertés publiques, la défense des
valeurs plus conservatrices de la famille, de la religion et de
l’ordre et enfin le soutien de l’État pour développer les activi-
tés économiques qui permettront « l’extinction du
paupérisme ». À cent lieues des idées des théoriciens légiti-
mistes !

Le préambule de son discours sur la liberté de tester en
1864 s’inspirait largement des vues de l’Empereur et de cel-
les des saints-simoniens.
Pour parvenir à cet enrichissement de la nation, il fallait
« exciter l’esprit d’entreprise, l’initiative individuelle », ce
qui finalement dispensera le gouvernement d’« être le seul
promoteur des forces vitales d’une nation », celui-ci donnant
l’impulsion nécessaire. Pour Cadier de Veauce, le mouve-
ment du progrès ainsi enclenché se répandra dans les masses
et en cela, il rejoignait aussi les idées du catholicisme social.
Telles étaient les idées fortes du baron, assez proche du rêve
impérial !
Légitimiste de cœur, orléaniste par intérêt et par amitié,
bonapartiste par anticipation, conviction et influences fami-
liales, tel fut, peut-être, le baron ! Les légitimistes de l’Allier
ne lui pardonnèrent pas !

La désignation des candidats officiels :
Pour la première circonscription, Moulins Lapalisse, Du-
four protestataire en décembre était écarté au profit du baron
de Veauce avec l’appui de Morny parce que son profil cor-
respondait à ce type d’homme nouveau qu’il escomptait
imposer dans la vie politique.
76 Homme nouveau certes, mais pas totalement inconnu dans
le département !
Sa famille était ancienne en Bourbonnais, un de ses aïeuls
fut maire de Moulins. Il s’était fait connaître parmi tous ceux
qui se préoccupaient d’améliorations agricoles dans le dépar-
tement qu’il représenta en 1850 et 1851 au congrès central
d’agriculture à Paris.
Les membres du tribunal de commerce vinrent lui apporter
une adresse, au nom des commerçants de la ville, le priant
d’accepter leurs suffrages en reconnaissance de ce qu’il avait
fait pour le Bourbonnais et pour Moulins. Tout laisse suppo-
ser que la création d’une société de courses, durant ces
mêmes années, lui attira incontestablement certaines sympa-
thies dans les sphères du commerce et de l’artisanat ; pour la
restauration de son château, il n’hésita pas à faire appel à des
artisans et maîtres d’œuvre de Moulins ou d’Ebreuil et à des
banquiers locaux. Ce n’était pas non plus un inconnu à Paris
dans les cercles proches du nouveau pouvoir.
Desmaroux de Gaulmin (voir annexe 12) fut, quant à lui,
désigné pour la seconde circonscription : celle de Montluçon
Gannat. Lui aussi offrait toutes les garanties !

Les affiches blanches et les communiqués préfectoraux en
informèrent les administrés ; la presse, du moins celle qui
n’avait pas disparu, s’en fit l’écho ; les maires, juges de paix
et fonctionnaires publics furent mobilisés ; les chefs et cadres
de l’industrie naissante apportèrent également leurs concours.
La propagande s’insinua même au sein des conseils de révi-
sion ! Du préfet au cantonnier, de l’inspecteur des postes au
facteur, du recteur à l’instituteur, tous furent sollicités.
Le sous-préfet veilla à l’acheminement des seuls bulletins
de vote et profession de foi des candidats officiels. Quant aux
maires, ils se chargèrent de remettre les bulletins dans les
77 derniers jours épinglés à la carte électorale. S’ils se mon-
traient peu coopératifs, ils n’étaient pas à l’abri d’une
suspension ou d’une révocation.
Les candidats se contentèrent de confirmer qu’ils étaient
recommandés par le gouvernement et mériteraient sa con-
fiance.
Cadier de Veauce et Desmaroux profitèrent incontesta-
blement de la candidature officielle. Cette procédure était
revendiquée et assumée dans des textes « fondateurs » par le
ministère de l’intérieur, Morny puis Persigny à partir du 22
janvier 1852.
Le 8 janvier 1852, Morny disait rechercher les meilleurs
candidats possibles joignant le dévouement au régime à
l’estime publique : « afin, que le gouvernement puisse signa-
ler à la préférence des électeurs et appuyer de sa légitime
influence les candidats qu’il aura jugés les plus dignes ».
Cette recherche nécessitait de demander aux préfets des
rapports préliminaires : « entrant dans le détail des sentiments
des populations et de la situation des candidats ». Ce qui
laisse supposer que Cadier de Veauce avait acquis une noto-
riété certaine.
En effet, pour Morny et Persigny, l’élection était destinée
à affirmer le soutien de l’opinion publique française au chef
de l’État, à préserver l’union nationale autour de Louis Napo-
léon Bonaparte plutôt que d’assurer une véritable
représentation de la souveraineté nationale. Une candidature
était donc assimilée à un contrat entre l’Empire et un candidat
au terme duquel ce dernier s’engageait selon Persigny : « à
appuyer le gouvernement, à le contrôler loyalement, en ami
fidèle qui éclaire et non en adversaire ardent qui critique et
qui blâme ».
La circulaire de Persigny du 11 février, publiée dans « Le
Moniteur » était encore plus révélatrice : « Dans les élections
78 qui se préparent, le peuple français a un rôle important à
remplir. Mais ici, quel ne serait pas mon embarras sans
l’intervention du gouvernement ! Comment huit millions
d’électeurs pourraient-ils s’entendre pour distinguer, entre
tant de candidats […], deux cent soixante et un députés ani-
més du même esprit, dévoués aux mêmes intérêts ? Il importe
donc que le gouvernement éclaire à ce sujet les électeurs. En
conséquence, monsieur le Préfet, prenez des mesures pour
faire connaître aux électeurs de chaque circonscription de
votre département, par l’intermédiaire des divers agents de
l’administration, par toutes les voies que vous jugerez conve-
nables et au besoin par des proclamations affichées dans les
communes, celui des candidats que le gouvernement de Louis
Napoléon juge le plus propre à l’aider dans son œuvre répara-
trice ».
Des mécontents évincés osèrent se manifester et furent
étrillés par les préfets. Cela ne signifiait pas qu’il n’y avait
plus d’opposants !
Cependant, la directive confidentielle du 19 février du
même Persigny assimilait le candidat indépendant à « un en-
nemi du gouvernement » tout en demandant aux préfets et
sous-préfets de : « ne rien faire qui puisse gêner en quoi que
ce soit l’exercice du suffrage universel ».
Cadier de Veauce n’eut pas d’adversaire !
Quant aux démocrates, ils firent circuler du mieux qu’ils le
purent, ainsi que les légitimistes, le mot d’ordre d’abstention.
Le baron avait choisi le camp impérial et se séparait ainsi
des légitimistes purs et durs avec qui dans le département, il
était lié par des alliances familiales.

Les interrogations sont nombreuses quant à l’évolution po-
litique de cette période qualifiée par les historiens « d’empire
autoritaire ».
79 Les républicains étaient abattus autant sur le plan local que
national. Leur calme après la tourmente, voire leur apathie,
était frappante.
La presse républicaine avait été presque entièrement sup-
primée par des moyens divers après le coup d’État, et celle
qui subsistait était soumise au cautionnement et au timbre.
Un système de pénalités graduées, infligé par l’administration
la contraignit à une autocensure minutieuse.
Une opposition républicaine muselée et des monarchistes
divisés entre orléanistes et légitimistes ; la duchesse
d’Orléans maintenant les « titres » de son fils face « aux
droits » du comte de Chambord. Divisés certes, mais qu’ils se
rattachent à la branche aînée ou à la branche cadette, ils se
retrouvaient dans la satisfaction de voir réduits à
l’impuissance les républicains, ces ennemis redoutables.
Le ralliement des légitimistes était, cependant, loin d’être
assuré. Leur pensée s’était formée dans les années 1850
quand se mirent en place les plans de restauration de la mo-
narchie.
Le comte de Chambord avait trente ans à cette époque et
représentait pour ses partisans l’avenir, un avenir qu’ils vou-
laient même progressiste. Ils s’intéressaient au peuple, aux
masses rurales, aux indigents. Le comte Falloux, dans ses
Mémoires d’un royaliste, vantait leur programme social et se
flattait que ses idées et celles d’Armand de Melun aient paru
révolutionnaires à des républicains bourgeois. Pour vaincre le
paupérisme, Falloux et les légitimistes parlaient de
l’établissement d’un système corporatiste modernisé. Mais,
ils étaient à cent lieues du libéralisme économique qui
s’affirmait alors et étaient eux-mêmes peu impliqués dans un
mouvement industriel qu’ils condamnaient même parfois.
Le gouvernement pouvait-il vraiment compter sur les or-
léanistes pour qui, il s’agissait beaucoup moins de rétablir un
80 trône que de perpétuer un certain libéralisme bourgeois,
même si, les circonstances aidant, l’idée d’une fusion monar-
chiste vint à leur esprit à la mort de Louis-Philippe en 1850.
Les orléanistes de droite autour de Guizot, Molé et Sal-
vandy souhaitaient que le comte de Chambord régnât et
comme il n’avait pas d’enfant, son successeur serait le comte
de Paris, petit-fils de Louis-Philippe ; solution à laquelle se
rallièrent quelques légitimistes de tendance libérale comme
Berryer et Falloux. Mais, la réconciliation entre les princes
était loin d’être acquise !
Ils voulaient concilier l’héritage contradictoire de la mo-
narchie et de la révolution. Ces partisans d’un régime
parlementaire prenaient assez mal le retour du suffrage uni-
versel et le recours à un régime plébiscitaire. Les orléanistes
représentaient en plus, ce que Guizot appelait la « classe
moyenne » et par classe moyenne, il fallait entendre non la
bourgeoisie en général, mais bien la haute bourgeoisie ban-
caire et industrielle par opposition à l’aristocratie foncière de
l’Ancien Régime, classe supérieure. Cadier de Veauce avait-
il compris très tôt que le légitimisme ne pourrait tirer parti de
la révolution industrielle qui s’annonçait, que le retour de la
monarchie était compromis par cette division entre monar-
chistes et que les orléanistes constituaient un danger
économique et politique pour l’aristocratie traditionnelle ? Il
ne lui restait plus, dès lors, qu’à tenter l’aventure bonapar-
tiste.
Le « parti » bonapartiste dans les années 1850, ce fut
d’abord des journaux, des quotidiens parisiens : « Le Napo-
léon », « Le Pouvoir » ; « La Patrie et Le Moniteur du soir »,
« Le Constitutionnel » du docteur Véron brouillé avec
Thiers ; des sociétés de bienfaisance : « société du dix dé-
cembre », « société du quinze août » où se recrutaient les
partisans les plus violents du futur empereur ; l’armée qu’il
81 flattait en l’associant à des revues et à des banquets, en lui
distribuant des brochures comme « L’Ère des Césars » qui
faisait l’apologie de la dictature militaire, en peuplant l’état-
major de ses partisans grâce à une habile politique de promo-
tion d’où sortira le général Jacques Leroy de Saint-Arnaud,
un des autres hommes clés du coup d’État. Quant aux politi-
ques, ils n’étaient guère nombreux : en 1850, Flavien de
Persigny était un illustre inconnu.
La seule volonté d’éloigner le péril démocratique suffisait-
elle à définir un attachement profond et réel à l’Empire ?
Le gouvernement pourrait-il compter sur les hommes nou-
veaux comme le baron pour créer dans les départements cette
base bonapartiste qui lui manquait ? Comment le baron de
Veauce s’inscrivit-il dans ce contexte ?
B. Cadier de Veauce et les préfets
Dans les départements, ce fut l’heure des préfets !
Pendant dix-huit ans, les nominations préfectorales ryth-
mèrent la vie politique du département et déterminèrent le
choix des candidats impériaux.
Le vicomte Gabriel Léonce Courtois de Charnailles prit
ses fonctions le 9 mars 1851 et le comte Eugène Guillot, le 17
mai 1852. Paul Delahante s’installa à la préfecture de Mou-
lins le 8 novembre 1852, Simon Maximilien Genteur en
novembre 1856 jusqu’en 1863, Charles Jean Louis Alexandre
Le Masson le 6 juillet 1863. Enfin, le baron Edmond Charles
Nicolas Servatius devint préfet le 29 décembre 1866 et fut
admis à faire valoir ses droits à la retraite par décret du 8 oc-
tobre 1870.
82 Le préfet était chargé de l’action, assisté de conseils au
rôle consultatif : le conseil général et le conseil
d’arrondissement.
Ces préfets dont les traitements furent accrus (décret du 25
mars 1852) disposaient de pouvoirs considérables. Délégués
du pouvoir central, chargés de l’ordre et de l’exécution des
lois et règlements, ils avaient la direction de la police, le droit
exclusif d’ouvrir ou de fermer cafés et cabarets. Ils dispo-
saient, pour administrer leurs départements, d’un pouvoir de
décision dans de nombreux domaines jusque-là réservés aux
divers ministres statuant par délégation sur tout ce qui con-
cernait l’approvisionnement en subsistances, les
encouragements à l’agriculture, les travaux publics et la petite
voirie, les foires et l’assistance publique. Ils avaient la haute
main sur la plupart des emplois subalternes de la fonction
publique, désignaient les architectes départementaux et les
gardes champêtres, nommaient et révoquaient les instituteurs.
Ils veillaient avec soin à ce que les décisions impériales
soient appliquées à la lettre, y compris pour l’organisation
des cérémonies officielles qui permettaient de conforter
l’Empire.
Une lettre du préfet Genteur aux maires le confirme sans
ambages : « J’ai l’honneur de vous informer que d’après les
ordres de Sa Majesté l’impératrice régente, un te Deum so-
lennel d’actions de grâces devra être chanté le dimanche 3
juillet, dans les églises et dans les temples du département, à
l’occasion de la victoire de Solférino. Je vous prie, monsieur
le maire, de vouloir bien vous entendre avec M. le curé, qui a
reçu de son côté des instructions de l’autorité diocésaine,
pour que cette cérémonie ait lieu dimanche prochain dans
l’église de votre commune avec la plus grande solennité pos-
sible. Tous les fonctionnaires, ainsi que les médaillés de
Sainte-Hélène, devront y être régulièrement convoqués ».
83 Les maires devront bien sûr rendre compte du déroulement
de la cérémonie, compte-rendu précieux pour évaluer l’état
d’esprit des habitants.
Ainsi, dans sa réponse, le maire de Lapalisse constatait
que pour la fête du 15 août 1857 dans les communes du Don-
jon et de Jaligny : « Le parti légitimiste démagogique a
montré beaucoup de froideur » ; à Gannat : « que le commis-
saire de police s’est abstenu d’illuminer sa maison alors que
tous les fonctionnaires et en grand nombre se sont empressés
de le faire ».
On peut se demander ce que deviendra la carrière dudit
commissaire !
Les comptes-rendus étaient visiblement épluchés par leurs
services avec soin. Cadier de Veauce n’échappera pas, par
deux fois, à des remontrances pour n’avoir pas tenu compte
des lois ! Les préfets et sous-préfets transmettaient les déci-
sions législatives prises à Paris et demandaient qu’elles soient
appliquées.
Ils étaient cependant sous tutelle du pouvoir central et sous
la juridiction des ministres qui les obligeaient à rendre
compte de tous leurs actes, très vite via le télégraphe électri-
que, le gouvernement se réservant la possibilité de les
annuler.
Ils furent couverts d’honneurs, de décorations : tous les
préfets qui se succédèrent dans l’Allier furent faits chevalier,
puis officier, enfin commandeur de la Légion d’honneur, sauf
Servatius qui ne reçut que le grade de chevalier.
Bien souvent, ils accédèrent aux postes de la haute admi-
nistration lorsqu’ils quittaient la fonction : vingt et un anciens
préfets peuplèrent le Sénat !
De Charnailles déclinera en avril 1869 la fonction de con-
seiller référendaire à la Cour des comptes. Genteur deviendra
84 commissaire du gouvernement auprès du Sénat et du Corps
législatif puis président de section au Conseil d’État.
Enfin, ils furent grassement payés mais il leur était de-
mandé, en contrepartie, de mener un grand train de vie. Les
bals furent nombreux à la préfecture dont les services dres-
saient les listes des invités parmi lesquels figura, en bonne
place, Cadier de Veauce.
Pour les républicains, ils étaient de détestables agents de la
tyrannie.
Dans ses ouvrages, Zola dressa un portait sans concession
de plusieurs d’entre eux : des déclassés, des parvenus, pro-
mus par favoritisme, médiocres souvent, serviles toujours.
Les travaux de Le Clères et de Wright ont donné une vi-
sion plus conforme à la réalité. Nommés sous les régimes
précédents, ils accueillirent bien le coup d’État. Les révoca-
tions furent limitées d’autant que l’Empereur était très attaché
à leur stabilité. La désignation de ses grands commis, loin
d’être abandonnée à la faveur de quelques protecteurs, résulta
d’un décret préparé par le ministre de l’Intérieur et soumis
par lui à l’Empereur qui y prêtera une attention soutenue et
témoignant de choix toujours réfléchis et judicieux.
Socialement, ces préfets étaient issus soit de la noblesse,
soit, en majorité, d’une très solide bourgeoisie. Pour la plu-
part, ils furent des fils de fonctionnaires civils ou militaires et
eurent souvent des parents qui occupaient des positions im-
portantes dans d’autres administrations.
De Charnailles était neveu par alliance du général Bara-
guey d’Hilliers, le père du comte Guyot avait commandé
erdans la garde impériale de Napoléon I , Delahande était issu
d’une famille de financiers, Genteur d’une famille de cultiva-
teurs ; Servatius était petit-fils du général de division
Servatius, baron du premier Empire, fils aîné du général Ser-
vatius, inspecteur général de la gendarmerie !
85 C’étaient des notables disposant de grosses fortunes ou
d’une certaine aisance. Leurs études furent solides, voire bril-
lantes : certains sortirent de Polytechnique comme Le
Masson, Saint-Cyr ou Naval, étaient avocats comme Genteur
et Servatius. Ils n’étaient pas tous bonapartistes loin s’en
faut : certains gardèrent de sympathies légitimistes, d’autres
furent farouchement antilégitimistes ou orléanistes, d’autres
furent des républicains ralliés à la personne de l’Empereur.
Ces divergences d’opinion ne nuisirent pas à l’unicité du
corps préfectoral et ils firent preuve d’une grande loyauté
envers celui-ci.
L’image même du préfet à poigne est aussi à nuancer. Cer-
tes, au début de l’Empire, certains se firent les champions
d’une démocratie autoritaire, s’efforcèrent de gagner les mas-
ses et de briser l’influence des notables.
Petits empereurs dans les départements, ils faisaient les
élections en appuyant de toute leur autorité les candidats offi-
ciels notamment auprès des maires et les fonctionnaires de
toutes les administrations. Ils usaient de l’arme du patronage :
quiconque dans le département voulait obtenir une faveur,
une place, une subvention, une bourse devait passer par la
préfecture. Mais, les notables en usaient également et leurs
relations dans les cercles du pouvoir furent aussi efficaces.
Les rapports étaient pour le moins ambigus, puisque le préfet
était lui-même un notable, que son avancement pouvait dé-
pendre d’une personnalité locale haut placé. Il se noua aussi
des liens étroits entre les préfets et les milieux économiques
dirigeants. Après 1870, plusieurs d’entre eux se reconverti-
ront sans peine dans les affaires.
Un de ces notables, qui mit à mal sa supposée omnipo-
tence, fut bien sûr le député dont l’influence locale et
nationale ne cessa de grandir.
86 Persigny constata en 1866 que : « le député tend à devenir
dans sa province un personnage d’une ampleur démesurée,
car il dispose de la source même de toutes les faveurs et du
patronage de l’État sur toute l’administration ».
Quant à Grandier de Cassagnac, il n’hésitait pas à affirmer
en 1869 à ses électeurs du Gers : « Il n’y a ni préfets, ni em-
pereur. L’empereur, c’est moi ».
En réalité, ils exercèrent des pouvoirs moindres que les
textes ne le laisseraient supposer, beaucoup finalement se
comportèrent en fonctionnaires prudents, en bureaucrates
avisés et en animateurs efficaces de la vie économique plus
qu’en politique.
Par son envergure politique, le baron trouvera l’appui du
préfet en place pour faire aboutir les projets qui lui tenaient à
cœur et que l’administration centrale approuva. Dans
l’ensemble, ses relations avec les préfets furent excellentes.
De Charnailles lui offrit, après enquête, la candidature of-
ficielle. Les relations furent amicales avec le comte Guyot.
Delahante s’appuya beaucoup sur lui et abonda dans le sens
des projets du baron en donnant de l’impulsion au dévelop-
pement agricole, en actant le rattachement du département de
l’Allier à la circonscription du Crédit foncier de Nevers, en
activant la création d’un concours agricole départemental au
chef-lieu, en classant dans le réseau de grande communica-
tion soit 613 kilomètres de chemin.
Ce qui ne l’empêcha pas de se heurter à lui en raison de
ses positions cléricales très sectaires. Le préfet envisagea la
suppression de l’École normale d’instituteurs de Moulins en
1854. Prévenu, le ministre de l’Instruction publique le tança
vertement. De plus, il licencia massivement des fonctionnai-
res de la préfecture pour les remplacer par ses créatures,
révoqua des maires pour des affaires personnelles. Enfin, il
fut absent lors des grandes inondations de mai 1856. Et même
87 s’il appuya Cadier de Veauce pour qu’il obtienne la ferme-
école de l’Allier en 1855 pour son domaine du Belleau, facili-
ta le désenclavement des Colettes, c’était trop et le baron
obtint sa mise à l’écart, d’autant que se profilaient les élec-
tions au Corps législatif.
Les relations furent plus complexes avec Genteur, person-
nalité d’une autre dimension. Lorsque celui-ci ouvrit par un
discours la session du conseil général de 1859, il fut on ne
peut plus clair dans une sorte de rapport d’étape : « La paix,
messieurs, nous permet de consacrer tous nos soins au déve-
loppement de notre grandeur et de notre prospérité intérieure.
Je crois fermement, pour ma part, à l’avenir agricole et indus-
triel du département de l’Allier. Déjà, sur beaucoup de points,
le sol s’est transformé et en même temps, les revenus des
propriétaires se sont accrus. La condition des cultivateurs est
devenue meilleure. Les capitaux rassurés et les communica-
tions qui s’ouvrent de toutes parts vont rendre à l’industrie
son essor, de notables améliorations se préparent pour nos
établissements thermaux. D’un autre côté, le développement
continu de l’instruction publique nous promet des générations
plus éclairées, plus morales et mieux faites pour rompre la
routine et se prêter aux salutaires innovations ».
Cadier de Veauce ne pouvait que saluer ce discours pro-
gramme qui collait à ses propres idées.
Le préfet Genteur continua : « Dans ce département, la
grande difficulté de l’administration est, vous l’avez reconnu
avec moi, de dissiper les illusions de l’intérêt privé et de ré-
sister à ses tentatives contre l’intérêt général. Je veux être
plus juste pour tout le monde indistinctement. Je suis heureux
et m’empresse de ménager les convenances toutes les fois
que je le puis, mais j’ai pour principe de ne jamais leur su-
bordonner le bien public. C’est le seul moyen d’opérer des
améliorations réelles et de répondre aux intentions d’un gou-
88 vernement qui, dévoué à tous, n’a de préférence pour per-
sonne ! »
Discours politique qui montrait que ce préfet voulait exer-
cer son autorité dans toute sa plénitude quitte à heurter
certains qui, avec des préfets plus laxistes, plus conciliants,
avaient semble-t-il pris trop d’importance et parfois dicté sa
conduite à l’administration ; certains mélangeant intérêts pri-
vés et intérêt général, ce qui pouvait viser Cadier de Veauce.
Genteur désirait une application stricte et rapide des déci-
sions du gouvernement impérial, d’autant que le plan social
du gouvernement avait pris du retard. Ce dernier, dès lors,
s’intéressa avant tout aux problèmes sociaux, s’inquiéta du
développement de la mendicité et de l’accroissement des
abandons d’enfants.
Il se heurta à l’évêque de Dreux-Brézé en soutenant le
sous-préfet protestant de Montluçon. Mais surtout les deux
hommes s’affrontèrent quand Cadier de Veauce et Desma-
roux de Gaulmin, souhaitant écarter Rambourg de la
candidature officielle au profit d’Edouard Fould, se plaigni-
rent de sa tiédeur. Napoléon III, lors de son séjour à Vichy en
1862, pour toute réponse, récompensa son préfet. Genteur fut
élevé à la seconde classe de sa fonction. En 1863, il sera ap-
pelé dans le cabinet de Victor Duruy comme secrétaire
général avec le titre de conseiller d’État hors section. Mais
Rambourg se vit refuser la candidature officielle !
Le Masson fit l’unanimité dans le département.
Cela se compliqua à nouveau avec l’arrivée de Servatius
qui ne se cachait pas pour montrer avec fougue ses opinions
bonapartistes. Certes, il œuvra au nouveau programme des
chemins vicinaux, au développement de la télégraphie élec-
trique, joua à fond comme Cadier de Veauce l’Empire libéral.
Partageant les mêmes idéaux, ils n’en furent pas moins con-
89 currents. Il quitta le département après la chute de l’Empire,
tout en gardant des contacts dans le département de l’Allier.
C. Cadier de Veauce au Corps législatif
Le baron intervint souvent dans les débats au Corps légi-
slatif de 1852 à 1870 sur des questions fort diverses. Il
s’imposa, dès la première session, comme l’un des députés
les plus actifs même si sa prédilection alla essentiellement
aux questions agricoles. Pour des raisons de cohérence, ses
contributions sur ces questions seront regroupées dans le
chapitre « Cadier de Veauce et le développement rural ».

Candidats officiels, Cadier de Veauce et Desmaroux de
Gaulmin disposaient d’atouts considérables pour les élections
du 29 février 1852 ; de plus, elles furent les élections de la
peur ! Ils l’emportèrent sans difficulté, mais sans retrouver
les voix du plébiscite de décembre 1851.
Ils ne totalisèrent que 54 632 voix sur 92 570 inscrits, soit
35 000 votants de moins. Le taux d’abstention pour une élec-
tion où les candidats officiels n’avaient pas d’adversaire fut
de 37 % sur le plan national avec des pointes pouvant attein-
dre 81 % dans certaines villes.
Dans la première circonscription, Charles Eugène Cadier
de Veauce fut élu député avec 59 % des inscrits, pour une
moyenne nationale de 53 %, 28 695 voix sur 29 577 votants
et 48 507 inscrits, dans une circonscription duale avec les
cantons de Moulins et dans une moindre mesure Chevagnes
acquis au parti de l’Ordre et ébauche d’une « ceinture rouge »
autour de la préfecture dans les cantons de Lurcy-Lévy, Cé-
rilly, Hérisson, Bourbon l’Archambault, Neuilly-le-Réal et
90 Dompierre. Ce qui constituait un score honorable, même si
légitimistes et républicains se réfugièrent dans l’abstention.
Quelques incidents furent signalés autour d’Huriel.
À Saint-Germain-des-Fossés, le maréchal de Saint-Arnaud
qui visitait les chantiers du chemin de fer fut agressé ainsi
que le sous-préfet par une bande d’ouvriers. « Ce n’est pas au
ministre que les pierres ont été lancées ; c’est aux aristos.
C’est la guerre de la veste contre l’habit » nota ce dernier,
non sans humour et réalisme.
Le nouveau conseil général qui avait basculé à droite émit
le vœu que Son Altesse monseigneur le prince-président vint
en Allier : « Car nous avons, tous, prince qu’un désir : celui
de vous proclamer le sauveur de la France ».
Début septembre 1852, l’Empereur entreprit sa grande
tournée. Persigny prépara soigneusement le voyage et convo-
qua les préfets du Cher, de la Nièvre et de l’Allier, leur donna
des instructions confidentielles pour que dans ces départe-
ments, l’on crie : « Vive l’Empereur ! ».
Il fut accueilli à Moulins par les deux députés et toute
l’administration du chef de bureau au moindre gratte-papier.
Compliments et discours se succèdent. Mgr de Dreux-Brézé y
adjoignit les grâces divines et la gloire dans l’éternité en de-
mandant avec un certain aplomb l’octroi d’un crédit pour
restaurer, agrandir, transformer la vieille collégiale en une
véritable cathédrale.
Préfet, sous-préfets, juges de paix et commissaires de po-
lice invitèrent impérativement les maires à prendre des
délibérations réclamant l’Empire, plusieurs adressaient des
modèles tout prêts à faire signer.
L’Empire bénéficia de l’appui de l’Église. Sur le plan na-
tional, le clergé et les catholiques accueillirent presque
unanimement avec joie l’abolition du régime parlementaire et
des libertés publiques d’autant que le pape Pie IX, le 24 jan-
91 vier 1852, fit publiquement l’éloge de la nouvelle Constitu-
tion déclarant : « Ce n’est pas au pape à se plaindre de ce que
l’esprit d’examen en matière politique soit restreint dans de
plus étroites limites. Le pape est, par essence, le représentant
du principe d’autorité ».
Louis Napoléon Bonaparte apparut aux catholiques
comme le sauveur de l’Église et le restaurateur de l’ordre
social. Louis Veuillot qui dirigeait le journal « L’Univers »,
dont l’influence était grande chez les curés, se rallia avec
enthousiasme à l’Empire ; les évêques, à l’exception de quel-
ques légitimistes récalcitrants, prononcèrent d’élogieux
discours sur le prince allant jusqu’à le qualifier : « d’homme
de la droite de Dieu ».
Le futur Napoléon III et son gouvernement voulaient favo-
riser l’influence sociale et morale de la religion, seuls
remparts à la propagande révolutionnaire. De plus, avec le
suffrage universel, le vote du clergé n’était pas à négliger,
d’autant qu’il était bien le seul capable de provoquer le ral-
liement des strates légitimistes de la population.
À l’empire autoritaire s’adjoignit ainsi l’ordre moral et
Napoléon III « couvera » le clergé en l’associant à toutes les
cérémonies officielles ; en lui accordant de multiples avanta-
ges matériels, augmentation du budget des cultes, aide aux
communes pour reconstruire presbytères et églises ; en lui
donnant de grandes facilités pour ouvrir des établissements
d’enseignement ou pour développer les congrégations, char-
gées de s’occuper des écoles primaires. La période sera
favorable à une Église qui verra le nombre d’ordinations
s’accroître, les offices du dimanche plus suivis ; pour un
temps, la déchristianisation sera stoppée. Ce qui ne pouvait
déplaire au baron !

Le rétablissement de l’Empire ne fit guère de doute.
92 Publiant le sénatus-consulte du 7 novembre, le préfet
l’assortit de la formule fameuse : « L’Empire, c’est la paix ! »
Pour préparer le plébiscite, il mobilisa à nouveau toute
l’administration et autorisa même les douze cents ouvriers
travaillant à la construction de chemin de fer à voter bien que
n’ayant pas d’inscription légale, en souhaitant qu’ils expri-
ment un vote : « conforme à celui des classes les plus
intéressées au rétablissement de la stabilité dans nos institu-
tions ».
Le scrutin plébiscitaire du 21-22 novembre 1852 dépassa
toutes les espérances : sur 95 003 inscrits et 71 308 votants,
on enregistra dans l’Allier 70 733 « oui » (76 %) et 483
« non » (0,5 %). Il est vrai que les électeurs allaient aux urnes
par appel nominal le premier jour, contre-appel le deuxième
jour, apportant leur bulletin visible.
On choisit le 5 décembre 1852 pour la proclamation du
nouveau règne.
Sur les murs de chaque commune, s’afficha l’épître pré-
fectorale surmontée de l’aigle couronné : « L’Empire, cette
forme magnifique et grandiose, un gouvernement des peuples
commence aujourd’hui dans notre glorieuse France le cours
de son règne majestueux ».
En présence de la garde nationale et de la population, la
formule de l’acte proclamant : « Louis Napoléon Bonaparte,
Empereur des Français sous le nom de Napoléon III » fut lue
par le préfet devant son hôtel, par les sous-préfets dans les
chefs-lieux et par les maires dans les autres communes. Un
seul de ces derniers, celui de Viplaix, refusa cette allégeance.
Un certain nombre de conseillers généraux s’apprêtaient à
refuser le serment, à démissionner. Pour la plupart, il
s’agissait de légitimistes comme Charles de Bourbon Busset.

93 Les députés étaient élus pour six ans au scrutin uninominal
à raison d’un représentant pour 35 000 électeurs dans des
circonscriptions façonnées par le ministre de l’Intérieur. De
plus, toute indemnité parlementaire étant supprimée, cela
constituait une prime aux candidats fortunés.
Les élections des députés au Corps législatif montrèrent
par la suite et tout au long de l’Empire une grande stabilité
électorale dans le choix des candidats. Avec la pratique de la
candidature officielle, bien des députés représentèrent leur
circonscription sans discontinuité jusqu’en 1869 ; la longévité
du baron n’a donc rien d’exceptionnel !
Quelques députés perdirent la candidature officielle en
1857 pour avoir trop soutenu Montalembert ; en 1863 pour
avoir défendu le pape et rejeté l’adresse de 1861 (voir annexe
13) ; d’autres en 1869, pour s’être rangés, parmi les « 84 »
puis les « 42 », dénonçant les abus la candidature officielle ;
d’autres pour avoir protesté contre la guerre au Mexique.
Mais, bon nombre échappèrent à la sanction malgré leur in-
dépendance d’esprit ; il fallait bien tenir compte de leur
influence. Ce fut le cas du baron François de Lespérut qui,
s’il approuva certains projets, rejeta les poursuites contre
Montalembert, protesta contre le libre-échange, fit partie des
« 91 » puis des « 42 », perdit la candidature officielle en 1869
sans que le gouvernement n’osât présenter contre lui un can-
didat. Quant à Louis Philippe Bouillé, il fut écarté en 1863
car jugé « âgé et usé politiquement », Louis Joseph Napoléon
comte de Cambacérès car peu populaire dans sa circonscrip-
tion. Mieux valait donc se montrer actif et apprécié dans sa
circonscription !

Le Corps législatif fut une assemblée de notables indus-
triels avec Charles de Wendel, Eugène Schneider, Pouyer-
Quertier, Ferdinand Grammont, le baron de Geiger ; des ad-
94 ministrateurs de compagnies de chemin de fer comme Gouïn
(membre du conseil d’administration du PLM) ou Soubeyran,
futur administrateur des chemins de fer du Nord ; des ban-
quiers comme Koenigswarter, représentant environ 25 % des
députés, signe des temps nouveaux (voir annexe 14). Assem-
blée d’anciens fonctionnaires ou de militaires pour 33 % (les
fonctionnaires en place n’ayant pas le droit de se présenter) ;
de juristes pour 22 % et enfin de propriétaires fonciers pour
25 %. Les « intellectuels » y étaient, par contre, totalement
absents au grand désespoir de Persigny qui s’en lamentait :
« Nous qui n’avons nos amis qu’en bas, nous avons livré le
Corps législatif aux classes élevées ».
Politiquement, peu de députés étaient des bonapartistes
d’origine sauf quelques descendants des noms illustres du
premier Empire : les Caulaincourt, Suchet, McDonald, Cam-
bacérès et quelques amis personnels de l’Empereur : le
docteur Conneau, les directeurs de journaux bonapartistes
(Véron et Granier de Cassagnac), quelques parents de ses
ministres comme le fils Maupas et le frère de Fortoul. Puis,
venaient une quarantaine d’hommes qui correspondaient au
vœu émis par Morny, vœu, s’il en est, particulièrement expli-
cite : « Quand un homme a fait sa fortune par le travail,
l’industrie ou l’agriculture, a amélioré le sort de ses ouvriers,
a fait un noble usage de son bien, il est préférable à ce qu’il
est convenu d’appeler un homme politique, car il apportera à
la confection des lois un esprit pratique et secondera le gou-
vernement dans son œuvre de pacification et de
réédification ».
Morny ne voulait pas de journalistes, d’avocats ou de mé-
decins. Il chercha des hommes riches, inconnus ou peu
connus à Paris, industriels ou grands propriétaires dotés d’un
sens aigu des affaires apportant à l’Empire tous les avantages
95 de leur implantation locale et de leur surface sociale. Le ba-
ron correspondait à l’archétype qu’il définissait.

Que pouvaient-ils attendre de l’Empire outre le retour au
calme et à l’ordre ? L’application sinon des idées exprimées
par le futur empereur dans son discours de Bordeaux : « Nous
avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à
ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables,
des canaux à terminer, notre réseau de chemin de fer à termi-
ner ».
C’était un appel à l’ouverture d’un véritable front pion-
nier ! L’industrie devait fournir à tous travail et profit ! Les
Français ne seraient plus des rentiers ou des héritiers ! Au
diable, la rente ! Il fallait produire de nouvelles richesses,
favoriser les échanges. Il fallait concilier le passé et l’avenir !
Il fallait mobiliser les fortunes et les compétences. Ce puis-
sant mouvement supposait la révolution du crédit, la création
de nouvelles banques, la mobilisation d’une épargne popu-
laire.
La jeune garde impériale, les jeunes ingénieurs, saint-
simoniens pour la plupart, piaffaient d’impatience !
Le baron de Veauce, le rapprochement des dates est élo-
quent, se lançait dans les « affaires » adoubé par Morny.
L’aristocratie traditionnelle à laquelle il appartenait n’était
pas toujours opposée à ce bouleversement. Elle entendait
peser sur les décisions économiques de l’État et au Corps
législatif, surveiller ses intérêts et ce sans qu’elle soit en riva-
lité avec la bourgeoisie d’affaires même si elle était en
concurrence de fait et si l’évolution qui se dessinait était bien
l’appropriation définitive des fruits de la révolution indus-
trielle par la bourgeoisie.
Dans l’ensemble, le renouvellement du personnel parle-
mentaire fut moins profond qu’on pouvait s’y attendre. On y
96 comptait une trentaine d’anciens légitimistes, mais ce fut le
personnel de la Monarchie de Juillet qui fournit le plus fort
contingent. Ce qui unissait cette assemblée fut autant le dé-
vouement à la personne de l’Empereur que son attachement à
l’ordre et la crainte du péril révolutionnaire.

On a beaucoup écrit et on s’est gaussé de ce Corps législa-
tif. Sa dénomination, elle-même, montre le peu de
considération que lui accorda l’Empereur, tout du moins au
début de l’Empire. Il souffrait indubitablement de la compa-
raison avec les assemblées précédentes. Il formait non plus
une « assemblée nationale » de « représentants de la volonté
du pays » mais un « corps » de députés envoyé pour aider le
chef de l’État. Aux élus du suffrage universel n’était réservée
qu’une place secondaire !
Leur président et vice-président étaient nommés parmi eux
par l’Empereur. Il n’était prévu pour les sessions ordinaires
qu’une durée de trois mois. Ils n’avaient pas la possibilité de
renverser le gouvernement ou d’exercer un droit de regard sur
son action bien qu’ils gardassent la prérogative essentielle de
voter les lois et le budget. Mais, ils ne pouvaient qu’accepter
ou rejeter en bloc le budget de chaque ministère, ainsi
n’étaient-ils pas en mesure de contrôler efficacement ce der-
nier.
Le sénatus-consulte du 25 décembre 1852 réduisit encore
leur compétence en matière législative puisque les droits de
douanes et les grands travaux leur échappèrent. La procédure
limitait l’intervention des députés : pas de tribune pour
l’orateur ! Le travail de contrôle s’effectuait dans les Com-
missions de sept membres chargés d’examiner les projets.
Pour être inscrits dans la loi, les amendements devaient être
acceptés par les délégués du Conseil d’État. Les amende-
ments refusés étaient déclarés nuls et non avenus.
97 Le gouvernement gardait ainsi les moyens d’encadrer les
débats, qu’aucun compte-rendu ne faisait connaître à
l’opinion.
Faut-il en faire cependant une assemblée de muets, une
chambre d’enregistrement, soumise au Conseil d’État ?

Le Corps législatif réduit à 260 députés se réunit dès le 29
février 1852.
Qu’en pensait le baron de Veauce le jour de la séance
inaugurale sanglé dans un uniforme : frac bleu rehaussé de
broderies d’argent et portant bicorne et épée de parade en
écoutant le discours de l’Empereur : « Le lendemain des ré-
volutions, la première des garanties pour un peuple ne
consiste pas dans l’usage immodéré de la tribune et de la
presse : elle est dans le droit de choisir le gouvernement qui
lui convient. Or la nation française a donné, peut-être pour la
première fois au monde, le spectacle imposant d’un grand
peuple votant en toute liberté la forme de son gouverne-
ment » ?
Victor Hugo opposa dans Napoléon le petit le Conseil :
« joyeux, joufflu, [bien] payé, […], l’œil vif, l’oreille rouge,
le verbe haut, l’épée à côté, du ventre, brodé en or ; […] Le
Corps législatif marche sur la pointe des pieds, roule son cha-
peau dans ses mains, met le doigt sur la bouche, sourit
humblement, s’assied sur le coin de sa chaise et ne parle que
quand on l’interroge. […] Il y a donc dans la boutique, […]
un maître de la maison, le Conseil d’État, et un domestique,
le Corps législatif ».

Le pouvoir était-il vraiment entre les mains du Conseil
d’État ?
Les conseillers étaient directement nommés et révocables
par l’Empereur et présidés par un ministre sans portefeuille.
98 Ils étaient bien plus concernés par la conduite de l’État puis-
qu’ils préparaient sous la direction du gouvernement, les lois
et décrets. Ils furent souvent mal vus par les parlementaires,
enviés et critiqués ; mais leurs rapports ne furent nullement
ceux d’un maître de maison à un domestique.
Certes, du moins dans la première partie de l’Empire,
beaucoup d’amendements furent traités avec sévérité : ainsi
de 1853 à 1861, sur 262 amendements proposés par la Com-
mission, le Conseil n’en adopta que 92, en rejetant 135 et en
modifiant 35. Mais, en fait, ce furent les ministres qui décidè-
rent du sort des amendements, parfois même après avoir pris
des contacts directs, secrets et inconstitutionnels avec les dé-
putés !
Les ministres étaient peu nombreux, une dizaine tout au
plus. Faute d’un milieu et d’un parti bonapartiste où ils pour-
raient être recrutés, les ministres des premières années furent
dans une forte proportion des orléanistes qui avaient apparte-
nu à la majorité guizotine ou à l’opposition dynastique de la
Monarchie de Juillet ou qui furent fonctionnaires de ce ré-
gime sans compter quelques militaires ; tous bourgeois ou
non, avant tout préoccupés du maintien de l’ordre politique et
social.
Ils ne constituaient pas un cabinet parlementaire, n’avaient
aucune solidarité politique, demeuraient des « techniciens »
au seul service de l’Empereur qui réglait les problèmes bien
souvent en tête-à-tête avec le ministre concerné ! Finalement,
en conjuguant leurs efforts, les ministres et députés minèrent
assez rapidement l’autorité des conseillers pris entre deux
feux.
Le Conseil d’État finit par apparaître plus comme une
Commission de fonctionnaires que comme un corps à voca-
tion politique.
99 Les mesures prises de 1860 à 1869 réduisirent les pouvoirs
constitutionnels du Conseil et accrurent la présence des mi-
nistres devant le Corps législatif reconnaissant ainsi un état
de fait.
Tout concourait à ce que cette assemblée, née dans
l’humilité et l’humiliation, se redressât. Dès le début, les dé-
putés, même les plus dociles, ne furent les « reptiles »
fustigés par Montalembert ou les « domestiques » moqués par
Hugo.
Notables, conscients de leur importance, ils devaient cer-
tes leurs nominations à l’Empereur, mais aussi au suffrage
universel, ce qui leur conférait une légitimité morale et une
autorité particulière.
Même au plus beau temps de l’empire autoritaire,
l’Empereur fut dans l’obligation de s’appuyer sur une majori-
té parlementaire ; il dut toujours la ménager et tenir compte
de son opinion.
L’équilibre des pouvoirs était plus réel qu’il n’y paraissait
au premier abord.

Voici rapidement brossé le milieu dans lequel va se mou-
voir pendant dix-huit ans le baron de Veauce. Ses
interventions furent nombreuses et il participa à plus d’une
Commission dont il fut, parfois, le secrétaire de bureau ou le
rapporteur ; il intervint dans des débats importants ; déposa
des amendements ; usa du droit d’adresse et prit part aux dé-
bats parfois houleux concernant l’invalidation de certains
députés.
Nous le retrouvons dans la discussion du budget de 1853
où il s’interrogea sur l’inégalité de la répartition des impôts ;
pour une demande des crédits afin de développer le drainage
en 1854, projet qui sera adopté ; pour une demande des cré-
dits en 1856 pour les travaux de restauration, de rectification
100 des routes départementales et l’achèvement des chemins vici-
naux de grande communication ; dans une intervention sur les
projets relatifs aux douanes en 1857 qui lança la discussion
sur le libre-échange ; comme membre de la Commission du
budget de 1858 dont il fut rapporteur. Il intervient à nouveau
en 1858 dans la discussion du budget de 1859 ; sur les che-
mins vicinaux intéressant les forêts de l’État ; en 1860, sur la
discussion du projet de loi pour financer les concours général
et national d’agriculture ; comme rapporteur du projet de loi
sur les postes et télégraphe en 1864 et auteur de diverses pro-
positions sur ce sujet en 1863, 1866, 1868 et 1869. À partir
des années 1860, ses interventions furent les plus marquantes
et parfois les plus libres par rapport au pouvoir. N’étant pas
toujours écouté, il revint sans cesse à la charge sur certains
sujets qui lui tenaient à cœur : discours en 1863, 1864, 1865
sur les droits successoraux (liberté de tester) tout en soutenant
le gouvernement, repoussant l’amendement Pouyer-Quertier
(la liberté de circulation des grains) en 1866. Il fut membre
de la Commission sur la réforme militaire en 1868 et sera
nommé aussi membre de la Commission d’enquête sur le
régime économique de la France, tableau d’analyses statisti-
ques considérables. Il fut rapporteur de la Commission
supérieure sur la question des impôts directs en 1869, année
où il proposa également un amendement relatif à la création
d’un enseignement supérieur agricole et poussa à
l’amélioration de l’enseignement technique. Enfin, il présenta
en 1870 un projet de loi proposant la création de l’impôt sur
le revenu.
101 D. Les élections au Corps législatif durant le second
Empire
Les élections feront intervenir les événements nationaux
mais aussi les aléas de la vie départementale très spécifique
dans le Bourbonnais, région marquée voire secouée par les
idées républicaines, mais aussi par une aristocratie rurale for-
tement légitimiste et un clergé qui, avec l’arrivée de Mgr de
Dreux-Brézé, deviendra de plus en plus ultramontain et hos-
tile à l’Empire.
En août 1853, le nouveau sous-préfet de Lapalisse consta-
tait amèrement à propos de la première fête impériale : « Il y
avait peu de spectateurs. Le caractère apathique du Bourbon-
nais, qui ne l’abandonnera jamais, a donné un grand air de
froideur à la cérémonie. Le cri de Vive l’Empereur ne s’est
point fait entendre », même froideur de la part du clergé :
pour servir le Te Deum, aucun prêtre n’avait revêtu les habits
sacerdotaux.
Le 15 août 1854, le président du tribunal de commerce de
Moulins, Félix Watelet, avec qui Veauce était en affaires,
s’abstenait de paraître à la préfecture et à la cathédrale, en-
traînant la défection de ses collègues sauf un seul. La réaction
du préfet ne se fit pas attendre et Watelet fut radié à vie de la
liste des éligibles.
Le tribunal de Cusset rendit, quant à lui, un jugement rela-
tivement indulgent pour les agresseurs du général Saint-
Arnaud, en juin 1855, celui de Moulins faisait de même à
l’égard des personnes poursuivies pour la reconstitution de la
Loge « l’Humanité », et ostensiblement défendues par le
commandement de la garde nationale qui avait soutenu Louis
Napoléon Bonaparte. La Loge n’en sera pas moins définiti-
vement fermée après trois mois d’existence !
En août de la même année, dans la nuit du 27 au 28, les
ouvriers des usines Saint-Jacques à Montluçon donnèrent
102 l’assaut à la maison d’un ingénieur qu’ils rendaient responsa-
ble de leur détresse. Année marquée par un ralentissement
des commandes, des licenciements et une hausse des salaires
qui ne couvrait pas celle des prix ; de plus, la misère
s’étendait dans les cantons d’Huriel et de Cérilly. En 1856,
les inondations frappèrent durement le pays et
l’administration préfectorale ne fut pas à la hauteur du drame.
Sur place, les tenants du parti de l’Ordre étaient inquiets et
les légitimistes continuaient leur obstruction alors qu’à Paris,
l’optimisme régnait !
Cadier de Veauce pouvait se prévaloir, pour une large
frange de son électorat, d’un bon travail aussi bien au Corps
législatif qu’au conseil général.
1. Les élections de 1857
C’était l’apogée du second Empire.
L’expansion économique était là : les dividendes et la
rente étaient en hausse, la monnaie stable malgré une brusque
flambée des prix. Comment s’en prendre au trône au fait de
sa gloire après les victoires de Crimée ? Les notables se ras-
surèrent !
Il y eut bien quelques grognes au Corps législatif provo-
quées par le dépôt de projets autorisant les collectivités
locales à emprunter ou à lever des impôts nouveaux, projets
que Cadier de Veauce vota.
Les chefs républicains étaient en exil à Bruxelles, à Lon-
dres et pouvaient bien constituer des sociétés secrètes. De
plus, à l’image de Barbès, ils ne tenaient pas à revenir en
France. Ce dernier, libéré de Belle-île-en-Mer, refusa la grâce
impériale et gagna la Hollande. Les obsèques de personnali-
tés hostiles à l’Empire suscitèrent bien quelques troubles
mais si vite encadrés ou réprimés !
103 Les légitimistes auraient pu constituer une opposition so-
lide, mais ils en étaient dissuadés par l’émigré de Frohsdorf,
Henri V. On fronda bien un peu dans les colonnes du « Jour-
nal des débats » ou à l’Académie… Les Montalembert,
Berryer, Dupanloup, de Broglie et Falloux s’agitèrent bien un
peu, mais si peu !
La période était à la soumission dans l’exaltation des réus-
sites du Régime.
Il fallait profiter d’une situation favorable : pour cela,
l’Empereur écourta de près d’un an la durée du Corps législa-
tif. L’enjeu était important : après les élections de la peur de
1852, celles-ci seraient celles de la légitimité, de la confiance
des masses !
Les candidats officiels, qui furent, en principe, les députés
sortants, bénéficieront de tous les moyens de pression habi-
tuels.
Cadier de Veauce sera réélu avec 50 % des voix ; le 22
juin 1857, il obtint 16 512 voix pour 16 828 votants et 33 075
inscrits. Desmaroux de Gaulmin également avec 58 % dans la
deuxième circonscription.
Dans la troisième circonscription, créée en 1857 (voir an-
nexe 15), Jean François Paul Rambourg, maître des forges,
fut élu député avec 45 % des 11 624 voix ; cependant, son
concurrent le général de Courtais, républicain, en recueillait
3 302 voix et de Montaignac de Chauvance, légitimiste écarté
par le préfet, 1 408. Ils arrivaient en tête, l’un dans six com-
munes, l’autre dans quatre, parmi lesquelles un chef-lieu de
canton et le chef-lieu d’arrondissement, sans organisation,
sans presse et combattus par tout l’appareil d’État.

Cette élection de 1857 constitue pour le baron son plus
mauvais score.
104 Il paya sans aucun doute sa « trahison » auprès des mi-
lieux légitimistes intransigeants qui avaient trouvé un renfort
de poids auprès du nouvel évêque Pierre Simon Louis de
Dreux-Brézé. Dreux-Brézé était le fils d’Henry Évrard de
Dreux-Brézé, ancien grand maître des cérémonies de France
sous l’Ancien Régime. Il prit ses fonctions d’évêque de Mou-
lins le 30 avril 1850. Plus jeune prélat de France, formé à
l’académie des nobles à Rome où il fut le condisciple du futur
Pape Léon XIII, c’était un esprit méfiant, dédaigneux et auto-
ritaire ; un grand seigneur par ses origines, son train de vie,
ses manières de penser et d’agir. Il reçut d’ailleurs les félici-
tations du nonce pour sa nomination.
Certes, il approuva le 2 décembre mais bien vite, ses opi-
nions légitimistes et ultramontaines revinrent à la surface tant
sur le plan national que local.
Ainsi, s’abstint-il d’assister au baptême du prince impé-
rial. Dès 1850, il confia le petit séminaire d’Yzeure aux
jésuites. Ce qui provoqua un acte de protestation du conseil
ergénéral, clos par une lettre de Fortoul du 1 avril 1852 selon
laquelle il n’y avait pas lieu de donner suite à cette délibéra-
tion.
Dans son diocèse, il n’admettait point les désaccords et,
afin de briser tout esprit de résistance, il voulut exiger des
curés de canton, souvent gallicans, inamovibles de par le
Concordat, une renonciation écrite à se prévaloir de ce privi-
lège et à exercer un recours devant l’autorité civile dans le
cas où il jugerait de les révoquer ou de les remplacer. De
plus, il y adjoignit un statut synodal prononçant excommuni-
cation ipso facto contre tous ceux qui s’adresseraient à la
puissance séculière pour réclamer l’appui de celle-ci dans les
affaires ecclésiastiques. Enfin, il promulgua la reconstitution
du chapitre cathédral sans consultation de l’autorité civile,
105 contrairement à l’ordonnance du 29 octobre 1823. Il violait la
loi fondamentale.
Les protestations ne tardèrent pas : l’Empereur reçut deux
pétitions avec plus de 3 000 signatures des habitants de Mou-
lins. Le baron de Veauce et ses collègues députés
s’associèrent aux pétitionnaires. Le ministre des Cultes intro-
duisit le 3 mars 1857 un recours d’abus en Conseil d’État. La
presse étrangère s’en étant emparée pour y voir une persécu-
tion politique, « Le Moniteur », journal propriété de Morny,
fit insérer dans ses colonnes la note suivante : « Le prélat
poursuivi pour cause d’abus a suscité dans son diocèse de
profondes antipathies et il a ainsi compromis les intérêts de la
religion et ceux de l’ordre public ».
Le nouveau préfet Genteur mena une enquête préfectorale
fin février, début mars et obtint du Conseil d’État le 6 avril
1858 qu’il déclara entachés d’abus les actes d’autoritarisme
de l’évêque ayant : « commis un excès de pouvoir, une con-
travention aux lois de l’État et un attentat aux libertés,
franchises et coutumes de l’Église gallicane. Le recours à
l’autorité civile est établi pour les ecclésiastiques comme
pour tous les autres citoyens, il doit être exercé librement et
en toute sécurité de conscience. Considérant enfin que les
modifications aux chapitres de l’église cathédrale étaient un
excès de pouvoir et une contravention à la loi concorda-
taire », les actes de Mgr de Dreux-Brézé furent supprimés.
Le ministre des Cultes, Rouland, avec l’accord de
l’Empereur s’adressa même au Vatican, pour qu’il destitue
l’évêque, en vain.
Les relations restèrent tendues entre de Dreux-Brézé et le
préfet Genteur à tel point que ce dernier n’assistait plus à
eraucune procession, ni aux vœux du 1 de l’an. Il reçut des
instructions confidentielles « rendre visite à l’évêque, si ce-
lui-ci prévenait ; mais même dans ce cas, engager les
106 fonctionnaires civils à s’abstenir de visites à monseigneur, à
moins que celui-ci ne prenne l’initiative vis-à-vis d’eux ».
Le clergé, selon les rapports du préfet, restait encore ré-
servé à l’égard du régime et ce d’autant que la question
italienne qui occupa largement cette période risquait à tout
moment de déstabiliser l’Empire et de le mettre face à ses
contradictions.
Il en était de même au plan national où un petit groupe de
catholiques intransigeants, autour de Louis Veuillot et
d’évêques restés fidèles au légitimisme, manifestait une hos-
tilité de moins en moins feutrée à l’Empire dans les évêchés
de Poitiers, Luçon et Moulins avec l’appui d’un groupe de
libéraux, autour de Lacordaire, Montalembert et monseigneur
Dupanloup et du journal « Le Correspondant ». La collusion
du clergé et des légitimistes intransigeants (patente dans le
département), les « facéties autoritaires » du préfet Delahande
et des républicains qui commençaient à relever la tête expli-
quent peut-être le score décevant du baron.

Pour le gouvernement, les résultats furent satisfaisants :
ses candidats recueillaient près de 5 500 000 voix, cependant
les abstentionnistes furent nombreux, 35,5 % des inscrits et
les républicains progressaient dans les grandes villes en enle-
vant même cinq des dix circonscriptions parisiennes. Cinq
d’entre eux siégèrent dès lors au Corps législatif : E. Ollivier,
Darimon, J. Favre, E. Picard et Hénon.
Les idées républicaines perduraient, en effet, sous la chape
de l’Empire autoritaire, dans le monde restreint des sociétés
secrètes, dans les cabarets, chez les étudiants, chez les avo-
cats, écrivains, artistes indépendants, anciens de la deuxième
République. Des ardoisiers de Trélazet aux ouvriers des vil-
les, à ceux qui bousculèrent le général de Saint-Amand à
Saint-Germain-des-Fossés, aux paysans de la Nièvre, tous
107 montraient qu’elles n’avaient pas disparu au moment des
élections. Dès lors, l’Empereur procédera par petites touches,
à une timide libération du régime.
Le budget de 1857 avait été critiqué, les recettes ayant été
sous-évaluées et la dette portée à son niveau le plus haut :
900 millions ! Cela impliquait l’obligation de nouvelles recet-
tes ; de plus, il fallait encore solder les dernières dépenses de
guerre. Enfin, la rente n’était plus concurrentielle avec les
obligations de chemin de fer.
De fait, ce budget était préparé en pleine crise liée à la si-
tuation aux États-Unis. La Commission du budget travailla
sur des dépenses et des recettes en équilibre et Cadier de
Veauce, qui en était le rapporteur, présenta pour 1858 un
budget avec 1787 millions de recettes pour 1717 millions de
dépenses ce qui correspondait au dogme de l’époque et mon-
trait à l’évidence que les effets de la crise avaient été d’une
intensité moindre que dans les autres pays.
Encore fallait-il distinguer le budget voté et le budget ré-
alisé !
Pour solder l’arriéré de la guerre de Crimée, le gouverne-
ment joua sur le taux d’escompte et sur sa durée. Il doubla le
capital de la Banque de France, les 100 millions obtenus de-
vant servir à atténuer les découverts du Trésor. Il est apparu
avec évidence que l’économie française dépendait, plus
qu’on ne le croyait, généralement des économies anglaises et
américaines. Le libre-échange se profilait mais à petits pas !
Dans la discussion de budget de 1856, nombre d’orateurs
s’étaient prononcés pour le maintien de mesures protection-
nistes. M. Randoing, rapporteur, déclarait : « Nous
repoussons formellement le principe de libre-échange,
comme incompatible avec l’indépendance et la sécurité d’une
grande nation, comme inapplicable en France, comme des-
tructeur de nos plus belles industries. Sans doute, nos tarifs
108 de douane contiennent des prohibitions inutiles et surannées ;
nous pensons qu’il faut les faire disparaître ; mais, le principe
doit être fermement maintenu ».
Les recettes de 1858 se montèrent en fait à 1858 millions
et les dépenses à 1890 millions, mais cela permit d’atténuer
les effets du marasme économique qui fit suite à la crise.
Pour essayer de se concilier les républicains, à
l’instigation de Morny, l’Empereur, par décret du 24 novem-
bre 1860, rétablit l’ancien droit d’adresse lâchant du lest vis-
à-vis du Corps législatif. Le Sénat et le Corps législatif pour-
raient, une fois par an, exprimer devant le souverain en
réponse au discours du trône, une « adresse » présentant les
vœux du pays. Les débats des assemblées seraient sténogra-
phiés et rendus publics. Des ministres sans portefeuille,
Baroche, Magne et Billault, représenteraient le pouvoir de-
vant les députés.
Changement de peu d’importance mais en réalité majeur,
d’autant que l’Empereur perdait peu à peu l’appui des forces
les plus conservatrices et voyait naître une opposition libé-
rale. L’évolution économique induira également un
changement de stratégie du pouvoir.
Le baron de Veauce, lors de la session de 1863, déposa un
amendement invitant le gouvernement à étudier la question
de savoir si : « par suite de la transformation de la richesse, et
des changements dans les mœurs qui en ont été la suite, nos
lois de succession n’appelleraient pas des modifications favo-
rables à l’extension des droits du père de famille ».
Cet amendement, développé avec talent selon ses adver-
saires, fut rejeté à une forte majorité bien que l’auteur se
défendît de vouloir rétablir le droit d’aînesse et se déclarât
préoccupé par les intérêts de la grande industrie. Il ne lâcha
pas prise et remit cette question en débat en 1864 et 1865.

109 Les propos d’Achille Fould, lié à la haute finance et parti-
san de la stabilité monétaire et de l’équilibre du budget,
prirent de plus en plus de poids.
L’enquête diligentée par Rouher, ministre des Travaux
publics, sur l’état de l’industrie et sur la nécessité de renouve-
ler les équipements plutôt que viser à l’abaissement des tarifs
faisait craindre de nouveaux emprunts, en particulier afin de
pourvoir au développement des canaux et des chemins vici-
naux et assurer la troisième phase du développement des
chemins de fer. Force était de budgétiser les projets essen-
tiels, quitte à faire intervenir les finances locales, régionales,
et les entreprises privées.
De plus, Paris se construisait à toute vitesse et le Corps lé-
gislatif, constitué de ruraux, s’en offusquait.
L’appel au crédit était plus considérable que jamais, gagé
sur la foi dans la plus-value. Or, les financiers avaient perdu
la foi. Le tout assorti du scandale Mires qui devint, après sa
libération, la coqueluche des salons légitimistes ! Morny
semblait compromis.
Fould plaida pour la moralisation, pour la reconstitution
du comité de Poitiers. Il était question de redressement, de
gestion saine, d’équilibre et non plus de développement à tout
prix. Les crises de 1860 et 1861 renforcèrent le courant
d’autant que le déficit s’accrut. Les difficultés
d’approvisionnement en coton ainsi que la fermeture du mar-
ché américain aux produits de luxe français n’arrangèrent pas
les affaires. Cadier de Veauce rejoignit un temps les « budgé-
taires ».
Le président du Sénat, Troplong, avertissait tout de même
qu’une politique trop timorée serait contraire aux intérêts du
pays.
La loi des finances promulguée par le sénatus-consulte du
31 décembre 1861 supprima les crédits supplémentaires,
110 maintint le droit de virement, fit voter le budget par section et
non plus par ministère. Le souverain rendait ainsi le droit au
Corps législatif de voter l’impôt, pas indéniable vers le ré-
gime parlementaire.
Fould fut nommé ministre des Finances le 14 novembre
1861.
La guerre du Mexique allait le contraindre à autoriser un
emprunt de 300 millions ! Celle-ci risquait de compliquer les
élections à venir d’autant que l’opposition catholique n’avait
nullement désarmé, bien que handicapée par ses divisions.
Représentée par les « 91 » qui avaient désapprouvé la politi-
que romaine de Napoléon, elle craignait cependant de ne
pouvoir disposer des fameuses affiches blanches.
Les préfets durent même engager une véritable contre-
offensive contre les évêques. Les évêques modérés finissaient
par exprimer leur désapprobation sans attaquer ouvertement
le gouvernement ; quant au bas clergé de plus en plus légiti-
miste et ultramontain, son opposition demeura pacifique, plus
inquiet qu’il était des idées républicaines. Dans l’ensemble,
l’opposition violente de certains cléricaux n’obtint dans le
pays qu’une audience restreinte, la cause pontificale n’étant
encore populaire qu’auprès d’une minorité de catholiques. La
situation dans le Bourbonnais semble, de ce fait, plus conflic-
tuelle. La guérilla entre l’État et l’évêque légitimiste ne
cessait pas.
À leur tour, curés et desservants descendirent dans l’arène
et le clergé bourbonnais, malgré son aversion pour l’évêque,
devint un corps de combat contre l’Empire. Vieux Manoirs,
vieux salons et cures se mettaient en état de rébellion politi-
cospirituelle. Souhaitant visiter le château de Busset,
Napoléon III se fit dire par un des Bourbon Busset : « Le châ-
teau est à votre disposition, mais prévenez-moi du jour de
votre visite afin que je n’y sois pas ».
111 Des personnalités de la société moulinoise s’en furent visi-
tées le comte de Chambord en Suisse (voir annexe 16). Leur
retour coïncida avec le passage au chef-lieu, le 10 juillet
1862, de Napoléon III : les hôtels particuliers se fermèrent,
leurs propriétaires s’abstinrent de paraître à la réception offi-
cielle, dix jeunes filles de bonnes familles, désignées pour
présenter le bouquet à l’impératrice se récusèrent fermement
mais courtoisement. Ce fut une claque pour Cadier de Veauce
et Desmaroux de Gaulmin présents !
Quant à l’évêque, il s’abstint de rencontrer l’Empereur
lors de son séjour à Vichy en décembre 1862.
Le nouveau préfet Le Masson, en mars 1864, ne pouvait
être plus explicite en déclarant à son sujet : « Il a perverti
l’esprit de son clergé dont beaucoup de membres aujourd’hui,
pour se faire bien voir de leur évêque, ne craignent pas
d’afficher des sentiments hostiles au gouvernement de
l’empereur ».
Cependant, la majorité de l’électorat suivit les candidats
officiels.
2. Les élections du 31 mai
Pour la première fois depuis le coup d’État, la gauche se
trouvait présente partout. Parmi l’opposition démocratique, le
serment institué par le sénatus-consulte du 8 février 1858 et
devant accompagner le dépôt des candidatures avait fait pro-
blème sur le plan national. Dans l’Allier, considéré comme
simple formalité administrative, il fut tranché par
l’affirmative et les républicains se présentèrent avec les mots
d’ordre : « Liberté et sincérité du vote ; liberté de la presse et
de parole ; gratuité et laïcité de l’enseignement », sous la
houlette de personnalités connues : Félix Mathé, Georges
Gallay et de Courtais.
112 Cadier de Veauce fut réélu avec 61 % des voix recueillant
17 930 voix pour 19 016 votants et 29 276 inscrits contre 907
voix à F. Mathé et 108 à M. Tessier. Ce qui peut être considé-
ré comme un bon résultat.
Desmaroux de Gaulmin atteignit 63 % dans la deuxième
circonscription et Edouard Mathurin Fould 63 % des voix
dans la troisième (voir annexe 17).
Les candidats officiels obtenaient 55 108 suffrages contre
7 343 à l’opposition qui faisait jeu égal dans le canton de
Commentry et presque à Montluçon. Suite à la démission en
1868 d’Edouard Fould, une nouvelle élection le 11 et 12 juil-
let portait à la Chambre Stéphane Mony, directeur des mines
de Commentry, qui obtint 50 % des inscrits.
Malgré une époque morose marquée par la crise économi-
que liée aux répercussions de la guerre civile aux États-Unis,
malgré les mauvaises récoltes de 1861, malgré l’opposition à
peine déguisée des cléricaux légitimistes et protectionnistes,
les résultats furent plus qu’honorables dans la région alors
que les candidats officiels reculaient un peu partout en France
et que l’abstention chutait marquant en cela un certain réveil
de l’opinion.

Nommé le 18 octobre 1863 ministre d’État, après la mort
subite de l’avocat Billault, Rouher héritait d’une situation
politique légèrement gauchie, surtout transformée par la pré-
sence au Corps législatif de deux grands avocats et orateurs
de l’Ancien Régime : Berryer et Thiers. Quant aux républi-
cains, une vingtaine, tous ou presque élus des grandes villes,
ils inquiétaient.
Dès le 11 janvier 1864, Thiers passait à l’attaque et s’en
prenait vivement aux folles dépenses occasionnées par
l’aventure du Mexique.
113 Deux élections partielles devaient conduire au Palais-
Bourbon deux vieux républicains quarante-huitards : Garnier
Pages et Carnot.
Signe des temps : une liste ouvrière s’était présentée, me-
née par l’ouvrier ciseleur Tolain. Soixante ouvriers avaient
signé avec lui un manifeste qui allait bien plus loin que les
revendications de Thiers !
Napoléon III amorçait-il une autre conversion politique en
faveur d’une nouvelle clientèle ? Certains bons esprits suggè-
rent encore que la candidature de Tolain venait de
l’Empereur !
La nomination l’année précédente de Victor Duruy au
poste de ministre de l’Instruction publique, ce laïc défenseur
d’un enseignement primaire gratuit, pouvait le laisser penser
mais c’était aussi mécontenter les milieux catholiques.
Quelles étaient les forces en présence ?
Les légitimistes purs et durs, notables provinciaux, refu-
saient toujours de servir un régime qui était une parodie de
monarchie. Ils n’attendaient de l’Empire que sa disparition au
risque même d’un conflit ; la défaite sauvera Rome et la
France.
Les exilés de la république réfugiés à Londres, Guernesey,
enfermés à la prison de Mazas ou de Sainte-Pélagie, les Hu-
go, Proudhon, Blanqui n’acceptaient aucune réforme et
contestaient tout engagement dans l’opposition. Pour eux, les
partisans d’un Empire libéral étaient des traîtres : on ne pou-
vait réaliser les idées démocratiques qu’en changeant de
régime.
La politique anticléricale de l’Empire souda le monde ca-
tholique, intransigeant ou libéral des Dupanloup, Veuillot,
Mgr Pie et Montalembert, dans une condamnation d’un ré-
gime qui abandonnait, avec le pape, l’ancienne idée du
pouvoir pour ouvrir la porte aux doctrines révolutionnaires
114 condamnées par l’encyclique Quanta Cura lancée par le pape
le 8 décembre 1864 doublée du Syllabus, catalogue de pres-
criptions.
Interdit sur tout le territoire français, le document pontifi-
cal ne trouva que deux prélats pour le publier dont Mgr de
Dreux-Brézé qui, le 8 janvier 1865, monta en chaire dans sa
cathédrale pour donner solennellement lecture intégrale du
texte accompagnée de commentaires appropriés. Le Conseil
d’État fut à nouveau saisi, il daigna répondre aux communi-
cations du dossier et produire ses observations. Une nouvelle
fois condamné, il répliqua : « L’obéissance que recommande
l’Église n’est pas une obéissance servile qui ne sait pas résis-
ter quand il le faut ou quand une obéissance plus haute que
les lois l’y oblige… Parmi nous, il n’y a pas de rebelle, mais
si l’on veut trouver des lâches, il faut les chercher ailleurs ».
Lors de l’inauguration de la Maison de Saint-Louis à
Commentry en août 1866, abordant la question sociale, il
entreprit de démontrer que le peuple était beaucoup plus libre
et heureux avant 1789, que sous la monarchie impériale. En
octobre, il célébrait personnellement, au Château de Busset,
en présence d’une assistance considérable, le mariage de
Françoise Eulalie Marie Madeleine de Bourbon avec le capi-
taine aux zouaves pontificaux Alain de Charrette de la
Contrie, neveu du comte de Chambord, donnant une signifi-
cation politique à cet événement d’ordre familial.

Libéraux et orléanistes comme Mgr Dupanloup étaient
sensibles au discours pacifique de Thiers qui, en matière so-
ciale, ne voulait rien changer et rétablir des finances
rigoureuses qui réjouissaient les budgétaires et la banque tra-
ditionnelle. D’autres, transfuges du légitimisme acceptèrent
de prêter serment à l’Empereur pour mieux surveiller et com-
battre le pouvoir en place. Buffet et Plichon, leurs figures de
115 proue, devinrent d’ardents partisans de la limitation du pou-
voir impérial. Ainsi, s’ébauchait le tiers parti.
Les républicains, aussi nombreux que divers : du jacobin
Delescluze qui prêchait la révolution dans les bals de Belle-
ville, jusqu’au très calme Jules Simon et à l’ondoyant
Ollivier, entre les « inconciliables » (alors la majorité) qui
interdisaient aux députés de gauche toute compromission
avec le régime et ceux qui étaient bien près de se rallier à
l’empire à l’image du bouillant Ollivier découvert par Morny
prêt à assumer l’alternance, la division régnait.
Le tiers parti qui naissait prônait un Empire parlementaire
dont les chefs de gouvernement seraient responsables devant
le Parlement, l’Empereur conservant les pouvoirs régaliens :
police, armée, diplomatie…
Cela n’empêcha pas le baron de continuer à proposer un
amendement sur la liberté de tester sans oublier de défendre
les intérêts de son département.
Lors de la discussion en 1864 du projet de loi portant sur :
« l’établissement d’une taxe supplémentaire sur les lettres
expédiées après les levées générales », il en profita, usant
d’une digression, pour rappeler aux commissaires du gouver-
nement qu’il faudrait hâter la reconstruction de l’hôtel des
postes de Moulins car : « le service y est tellement impossi-
ble, que si l’on se détermine à avoir un nouvel hôtel des
postes, il sera nécessaire de tenir compte à l’avance du pro-
grès du mouvement des correspondances ».
Le baron l’estimait à 300 millions de lettres et prédit un
doublement dans les dix ans à venir. Ainsi conclura-t-il : « Je
demande que le gouvernement veuille bien prendre des mesu-
res pour qu’il n’y ait pas insuffisance dans le local qu’exige
la bonne administration du service des postes ».
M le baron de Bussière profita de l’occasion pour élargir
le débat : « Dans son rapport, la Commission, en même temps
116 que les postes, s’est occupé des télégraphes. Depuis long-
temps, cette idée que la télégraphie et la poste sont une même
chose poussait beaucoup d’esprits. Beaucoup d’États voisins
nous ont devancés dans l’application de ce système… Lors-
que vous voyez la progression des dépêches de télégraphies
privées, vous devez arriver à conclure que la télégraphie n’est
qu’une poste accélérée et tôt ou tard, les deux services, la
télégraphie et la poste, ne feront qu’un ». Cadier de Veauce
en était le premier persuadé, il approuva cette démarche dans
un souci d’efficacité et de rentabilité. Il sera nommé en 1864
rapporteur de la Commission chargée d’examiner le projet de
fusion entre les deux institutions (voir annexe 18).
Ce projet déclencha une véritable polémique, l’opposition
résolue des « télégraphistes » et l’affrontement entre les deux
directeurs. Le projet fut repoussé et la fusion ne vit le jour
qu’après 1870.
En 1867, le baron se joignit à d’autres parlementaires,
MM. de Soubeyran, Haentjens et d’Eschasseriaux, pour ré-
clamer une baisse du montant des taxes prélevées sur les
dépêches télégraphiques. L’offensive était conduite par M. de
Soubeyran : « Nous désirerions trouver un système transitoire
qui permit à l’administration des lignes téléphoniques, sans
dépenses nouvelles, d’apporter des améliorations dans
l’organisation actuelle » et ce dans le but de décharger les
heures les plus occupées dans la journée. L’amendement pro-
posa de conserver la taxe de deux francs pour les dépêches
transmises dans le milieu du jour et de détaxer de 50 % cel-
les : « qui ont le plus souvent rapport au commerce, au
marché de grain, à l’industrie, et qui partent le plus souvent
soit à des heures matinales, soit à la fin de la journée ».
L’administration ne sera pas perdante, ce système lui permet-
tra : « d’améliorer et augmenter son outillage pour faire face
117 à l’augmentation de dépêches, conséquence forcée de la ré-
duction des taxes ».
Le baron abonda dans le sens de son collègue : « Les rai-
sons qu’on nous opposait pour ne pas établir tout de suite la
diminution des taxes étaient l’encombrement de fils qu’on
supposait devoir exister à l’époque de l’exposition… Mais,
nous demandons précisément la réduction de la taxe qu’à
erdater du 1 janvier 1868. Le gouvernement ne peut donc plus
nous faire cette objection… nous insistons auprès de la
Chambre pour qu’elle décide l’application de la taxe à un
franc dans toute la France et à 50 centimes dans le même
département ».
De Soubeyran, Haentjens, des noms que nous retrouverons
en 1870 lors des débats sur la réforme de la fiscalité, démon-
trant par là même, si besoin en était, la collusion de certains
députés pour faire avancer les réformes qu’ils souhaitaient
voir aboutir, collusion qui ne pouvait que satisfaire le baron
qui n’oubliait pas qu’il était chef d’entreprise. La taxe fut
adoptée, certes par un lobbying sans commune mesure avec
celui qui concerna les questions de chemin de fer ou
d’aménagements portuaires, mais suffisamment révélateur de
l’époque pour être rapporté.
Ces trois députés appartenaient à la génération née dans
les années 1820, riches propriétaires fonciers ou industriels et
qui se fréquentaient sur les champs de course, de sensibilité
politique voisine (centre droit et centre gauche) et pour qui
l’action politique devait s’attacher à défendre leurs intérêts
économiques.

L’année 1864 était aussi des plus morose, l’ancien person-
nel impérial vieillissait ou disparaissait : Morny était décédé,
les quatre ministres des Affaires étrangères morts ou disgra-
ciés. On avait enterré solennellement Troplong, le président
118 du Sénat, congédié le ministre de l’Intérieur Pinard, accusé
d’avoir manqué de sang-froid devant les manifestations répu-
blicaines. Les Rouher et Baroche étaient débordés par de
nouvelles formes d’opposition qu’ils ne pouvaient pas juguler
avec leur brutalité habituelle. Le tiers parti s’affirmait peu à
peu et regroupait une quarantaine de députés des candidats
officiels libéraux de 1863 comme Jules Brasse et Eugène
Chevandier de Valdrôme ; d’autres qui, tout en conservant
l’appui du gouvernement, manifestèrent un esprit
d’indépendance en soutenant le mouvement catholique et
protectionniste tels Kolb Bernard ou Plichon, enfin quelques
indépendants orléanistes comme Buffet ou républicains
comme E. Ollivier. Thiers, bien qu’en marge, exerça une pro-
fonde influence sur le groupe. Il énonça le 14 janvier 1864
des idées similaires dans son célèbre discours « Des cinq li-
bertés nécessaires ». Ainsi, se dégageait un parti favorable à
l’ordre et aux libertés fondamentales.
Quoiqu’on pense de la personnalité de Morny, sa dispari-
tion fut un rude coup porté à l’Empire. Il avait su peu à peu
gagner la confiance de l’Empereur, « tenir » le Corps législa-
tif et le préparer à basculer vers un peu plus de libéralisme.
Taxil Delord, historien de l’Empire, estime : « qu’il n’a été
que le mannequin d’un homme d’État », le jugement d’Émile
Ollivier est plus nuancé en pensant que le virage vers le libé-
ralisme qui aurait pu sauver l’Empire a été trop tardif et ce, à
cause de sa disparition.
En septembre 1865, Walewski remplaçait Morny et conti-
nuait de négocier avec Ollivier. En plein accord avec lui, il fit
aboutir les réformes libérales vivement combattues au Con-
seil par Rouher et Baroche.
Cadier de Veauce se montrait satisfait du nouveau droit
d’adresse et ne se privait pas pour le faire savoir à la Cham-
bre dans ses interventions : « L’adresse est pour nous une
119 occasion d’apporter jusqu’aux pieds du trône l’expression de
nos sentiments et de nos vœux sur les réformes ou modifica-
tions que nous jugeons utiles dans l’intérêt du pays ».
Cependant, Napoléon III décourageait encore toute pensée
de modification des institutions et s’élevait contre dans le
discours du trône : « ses esprits inquiets » qui confondaient
« l’instabilité avec le progrès ».
Buffet présenta un amendement significatif : « La France,
fermement attachée à la dynastie qui lui garantit l’ordre, ne
l’est pas moins à la liberté qu’elle considère comme néces-
saire à l’accomplissement de ses destinées ». Ni Thiers, ni
E. Ollivier ne signèrent l’amendement pour ne pas éveiller les
successibilités de la majorité et rallier le plus grand nombre
possible de suffrages. De plus, seules seraient admises les
« signatures d’hommes dont les sentiments dynastiques ne
sont point suspects ».
Défendu le 17 mars par E. Ollivier, il fut repoussé le 19
par 206 voix contre 61. Cadier de Veauce ne l’approuva pas.
Dix-neuf députés rejoignirent cependant le groupe dont Da-
rimon, Guéroult, Havin, Hénon, Magnin, Ollivier, Picard et
Thiers.

L’année 1866 vit également l’Empereur se pencher sur les
questions militaires. Bien que désireux de maintenir la paix,
Napoléon III avait pris la mesure du danger que représentait
la Prusse après Sadowa. Sans avoir le génie militaire de son
oncle, ce n’était pas un béotien tout de même dans ce do-
maine. Dès le début de son règne, il manifesta de l’intérêt
pour la chose militaire. Capitaine dans l’armée helvétique,
auteur d’un ouvrage sur Le passé et l’avenir de l’artillerie,
commandant en chef de l’armée durant la campagne d’Italie,
initiateur de l’usage du fusil Chassepot, il savait de quoi il
120 parlait et s’inquiétait comme l’état-major des effectifs mobili-
sables dès le début d’un conflit.
Jusqu’alors, le mode de recrutement du contingent et l’état
des réserves paraissaient satisfaisants. L’effectif de l’armée
se montait à environ 400 000 hommes mais 100 000 déambu-
laient sur des théâtres d’opérations extérieurs : Algérie,
Mexique et Rome. La Prusse, moitié moins peuplée, avait été
capable de mobiliser 700 000 soldats grâce à un système de
recrutement efficace fondé sur le principe du service actif
universel et obligatoire (trois ans) (voir annexe 19). Le ser-
vice était plus court qu’en France, mais tous les jeunes
adultes en état de porter les armes y étaient astreints, avant
d’être versés dans la réserve puis dans celle de la Landwehr.
Napoléon III semblait bien le seul à s’inquiéter d’un sys-
tème qu’il jugeait inefficace et injuste. Dès son retour de
Vichy en août 1866, il prit attache avec plusieurs chefs de
l’armée : le maréchal Niel, les généraux de Castelnau, Lebrun
et Fleury pour préparer une réforme. Une haute Commission
fut créée où figuraient des dignitaires de l’armée ainsi que
Rouher, Fould, le prince Napoléon, des représentants du Con-
seil d’État, du Corps législatif en la personne du baron de
Veauce.
La Commission se réunit sous la présidence de l’Empereur
de la fin octobre à la mi-décembre d’abord à Saint-Cloud puis
à Compiègne pour étudier plusieurs projets.
Quels furent les idées défendues par le baron ? Nous
l’ignorons. Cependant, les membres désignés avaient la con-
fiance de l’Empereur.
La majeure partie des militaires voulait privilégier la qua-
lité à la quantité. Napoléon III, lui, croyait en la vertu du
nombre fidèle au souvenir de l’enthousiasme des armées ré-
volutionnaires et impériales, mais l’opinion publique avait
bien changé : il devait compter sur celle des républicains hos-
121 tiles à l’armée de métier et celle de ceux qui désapprouvaient
l’augmentation du budget militaire.
Les rapports des préfets et des procureurs généraux, et les
réponses à l’enquête agricole ne laissaient aucun doute de
l’état d’esprit de la population. La bourgeoisie, et pour cause,
se méfiait de la reconstitution de la garde nationale qui servi-
rait en quelque sorte de réserve. Elle considérait que la
conscription généralisée était doublement pénalisante en con-
traignant tous ses fils au service militaire, en privant de bras
les entreprises en pleine expansion ayant besoin d’une main-
d’œuvre dans la force de l’âge. Quant à la paysannerie, elle
restait dubitative, surtout dans l’ouest de la France où
l’épopée napoléonienne n’avait pas laissé que de bons souve-
nirs.
Le projet de Niel était un compromis entre le modèle prus-
sien et le système en vigueur assorti de retouches plus ou
moins importantes.
Les effectifs de l’armée se monteraient désormais à
900 000 hommes. Le service, dû par tous les jeunes gens ap-
partenant à la même classe d’âge, serait effectué soit dans
l’active soit dans la réserve. Ceux qui étaient affectés au ser-
vice actif feraient cinq ans de service au lieu de sept, ceux
affectés à la réserve feraient quatre ans et seraient par la suite
versés dans la garde nationale mobile. Pour ces derniers, le
service de remplacement était maintenu, mais les appelés au
service actif devraient également servir dans la garde natio-
nale mobile, ainsi personne n’échapperait totalement à
l’obligation militaire.
Restait plus qu’à faire entériner le projet, ce qui prit du
temps.
Question épineuse qui s’inscrivait dans une évolution poli-
tique qui n’était guère favorable au gouvernement.
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