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Chasses dans l'Amérique du Nord

De
372 pages

À tout seigneur tout honneur !

Si je commence ce livre de chasses par l’histoire de l’aigle, ce n’est point que je tienne le moins du monde en honneur cet oiseau de proie, type de la force brutale, de la rapacité, du carnage et de l’égoïsme ; c’est par cette seule raison que l’aigle est devenu, depuis la déclaration de l’indépendance américaine, l’emblème héraldique de la vaste république des États-Unis.

Le célèbre Franklin déplorait lui-même le choix de ses compatriotes, comme le prouvent les lignes qui suivent :

« Je donnerais tout au monde, écrivait-il en 1783 à l’un de ses amis, pour que l’aigle n’eût pas été choisi pour être le représentant de notre pays, car c’est un oiseau d’un caractère féroce et honteux, qui ne sait point gagner honnêtement sa vie.

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CHASSES
DANS L’AMÉRIQUE DU NORD
re 1 SÉRIE GRAND IN-8°
L’aigle ravisseur d’enfant.
Bénédict-Henry Révoil
Chasses dans l'Amérique du Nord
AU
PRINCE DE WAGRAM
HOMMAGE RESPECTUEUX
PRÉFACE
La publication d’un nouveau volume de chasses, aprè s celle des ouvrages écrits par les Nemrods du sport français, Elzéar Blaze, d’Houd etot, Deyeux, de Foudras, Délegorgue, Léon Bertrand, et en dernier lieu Jules Gérard, paraîtra peut-être un acte d’outrecuidance à certains de mes lecteurs. Aussi j ’ai cru devoir me disculper de cette faute, — si vraiment j’en suis jamais accusé, — en plaçant cette courte préface en tête des pages qui vont suivre. Pendant un séjour de neuf années aux Etats-Unis, — de 1841 à 1849, — ma passion pour les aventures m’a souvent entraîné au milieu de pays déserts, sur des rivages lointains, à la recherche d’oiseaux et de q uadrupèdes inconnus à tout chasseur européen. J’ai beaucoup vu, j’ai pris de n ombreuses notes, et à l’aide de ma mémoire et de ces documents, j’ai rassemblé, pour l es offrir à mes frères en saint Hubert, une série de chasses fantastiques dont les acteurs sont des Indiens, des trappeurs, des pionniers, des blancs et des nègres. La description d’une contrée nouvelle et d’une natu re luxuriante, la bizarrerie des faits, le merveilleux du récit, tout m’a paru devoi r concourir à rendre mon livre intéressant, et la bienveillance avec laquelle le p ublic a déjà accueilli certains chapitres de ce volume publiés dans des revues et d ans des journaux, me fait espérer que, réunies ensemble, mes chasses trouveront encore un accueil favorable. Je me permettrai de citer un dicton latin bien conn u, pour atténuer encore — au besoin — les excentricités de mon livre : Scribitur ad narrandum, non ad probandum,dit certain auteur, et je traduis cette a phrase par le vers suivant, ayant trait à mesChasses de l’autre monde:
Histoires de chasseurs ne sont pas Évangile.
Ce préambule une fois posé, j’entre en matière. Il n’est pas de pays au monde où la chasse soit plu s attrayante qu’en Amérique, surtout pour nous autres Européens, forcés, afin de satisfaire notre passion, à nous munir avant tout d’un port d’armes, d’une action de chasse, d’un permis de commune, d’une muselière pour notre chien, et de mille autre s articles indispensables pour défier les procès-verbaux du gendarme, du garde champêtre ou du garde particulier. Aux Etats-Unis la chasse est libre partout. Procure z-vous un fusil et des munitions, un sac et un chien ; aventurez-vous au nord, au sud , à l’est et à l’ouest ; il vous est permis de vous introduire en tout lieu, et onques p ersonne ne songera à vous empêcher de passer sur ses terres ou de traverser s es bois. Il n’y a d’entr’actes à ce sport illimité qu’à l’ép oque des accouplements, — c’est-à-dire du 15 avril au 4 juillet, — et encore pendant cette période peut-on tuer lièvres, cerfs, oiseaux de passage, gibier d’eau, ours, pant hères et animaux nuisibles. Les seuls oiseaux protégés par les lois du pays sont le s perdrix(quails),coqs de les bruyère(grouses), les us si vous êtesdindons, et surtout les bécasses. Malheur à vo surpris chassant ces oiseaux en témps prohibé. Le p remier messier venu, un simple valet de charrue, vous déclare procès-verbal, et vo us serez bel et bien condamné par lejudgencs) pour chaque long bec du territoire à une amende de cinq dollars (25 fra découvert au fond de votre gibecière. Moi qui vous parle, ami lecteur, je me suis vu, certain jour, le 25 juin 1842, arrêté par un bûcheron, à quelques lieues de New-York, ayant o nze bécasses dans mes poches ; on me traîna à Hastings, devant les autori tés, et j’aurais été bel et bien
condamné à payer l’amende énorme de deux cent soixa nte-quinze francs, si je n’eusse prouvé au juge qu’en ma qualité d’étranger j’ignorais les règlements du pays. Mon excuse fut admise ; j’en fus quitte pour la con fiscation de mon gibier, dont le chef de la justice, — à ce que j’ai appris plus tard, — se hâta de faire un succulent pâté. La bécasse(woodcock)’Europe,des Etats-Unis est plus petite que son congénère d et n’a d’autre ressemblance avec lescolapax rusticola que son plumage, dont l’identité est en tout parfaite. Suivez le courant d’un ruisseau, un matin du 4 juillet ; aventurez-vous au milieu des fondrières boueuses d’ un bois marécageux, ou parmi les méandres d’un épais cannier, à chaque pas votre bon pointer tombera en arrêt, une bécasse se lèvera au bout de son nez : dès ce m oment tout dépend de votre adresse. Un matin, dans le bois de Tarry-Town, sur les bords de l’Hudson, un de mes amis et moi nous avons, en deux heures de chasse, épuisé no s poudrières et nos sacs à plomb, et ensaché les unes sur les autres cinquante -cinq bécasses. Il va sans dire que nous en avions manqué le double. La perdrix américaine(tetrao coturnix)de petite taille, à peine grosse comme est une énorme caille d’Europe, et son plumage ressembl e, à peu de différence près, à celui de nos perdrix grises. Du reste, ce sont même s mœurs, mêmes habitudes, mêmes ruses, — plus l’instinct de se percher comme des grives, lorsque la terre leur paraît trop dangereuse. Que de fois, sur les hauteurs d’Hoboken, vers la ri ve droite de l’Hudson, ou bien encore dans les broussailles de Long-Island, à quel ques lieues de New-York, je me suis amusé à poursuivre, de remise en remise, une o u deux compagnies dequails,qui toutes partaient en bloc avec le bruit du tonnerre, et ne se dispersaient qu’après avoir compris l’impossibilité de résister ! Le vol de la perdrix américaine est vraiment extraordinaire, et je me souviens avoir suivi des y eux, à l’aide d’une lunette de poche, un de ces oiseaux qui traversait l’Hudson et allait se remiser à deux kilomètres de l’endroit de son départ, au milieu d’une foule de j oncs placés sur un monticule de sable le long de la berge. Les coqs de bruyère de l’Amérique du Nord se divise nt en deux familles distinctes : l e spartridges, — poule, — et lesqui sont d’énormes oiseaux de la grosseur d’une pinnated grouses (faisans aux pieds pattus), pareils à nos lagopède s d’Europe, dont les mœurs sont en tout semblables à celles des oise aux du vieux continent. Comme nos faisans de France, les coqs de bruyère américai ns vivent au milieu des bois, picorent le grain des fermiers riverains, et se fon t chasser au chien d’arrêt. Il n’est pas rare, dans l’État du Connecticut, et surtout dans c eux du Missouri et du Kentucky, d’être forcé de rentrer au logis, car on ne peut pl us porter sa gibecière. Du reste, une douzaine de grouses suffit à la charge d’un chasseu r. On est libre de retourner, l’après-midi, à la poursuite de ces admirables oise aux, dont la chair est le plus délicieux manger qui soit au monde. Et puisque j’ai effleuré cette question délicate, i l m’est impossible de ne point parler d’une espèce de canards nomméscanvass back (dos de toile à matelas), dont la saveur n’a pas sa pareille. Cet oiseau de passage h ante particulièrement les eaux du fleuve Potomac, aux environs de Baltimore, et s’y n ourrit d’une sorte de plante aquatique, levalisneria, auquel core ceil emprunte son nom générique. On trouve en canard en volées innombrables au milieu des eaux de la baie de Chesapeake, où croissent en quantité les herbes dont il fait sa no urriture favorite. C’est à la racine de ce céleri sauvage que lecanvass back doit son fumet exquis, et ce gibier est généralement si estimé aux Etats-Unis qu’une paire de ces palmipèdes vaut jusqu’à
trois et quatre dollars sur les marchés de New-York , de Philadelphie et de Boston. C’est au moyen dubadinageque l’on fait généralement la chasse auxcanvass back ; mais le plus souvent on organise des battues à l’ai de de flottilles d’embarcations, et l’on procède à coups de tromblon. Les chasseurs de la baie de Chesapeake sont si jaloux de leur privilège que dans certains traités entre les Etats limitrophes on a introduit des clauses spéciales pour régler les lim ites de la chasse réservée à chacune des parties contractantes. Il y a quelques années, une infraction à cet article du traité amena une collision sérieuse entre les chasseurs de Philadelphie et ceux de Baltimore. La querelle s’envenima à tel point qu’on nolisa de part et d’autre des chaloupes canonnières, à bord desquelles se trouvai t une troupe de gens armés, ayant mission d’empêcher toute infraction aux règle ments. Si le gouvernement de Washington n’eût pas concilié les parties, il y aur ait eu infailliblement du sang répandu. On trouvera dans ce volume un chapitre tout entier consacré aux pigeons ramiers ; mais je ne saurais oublier de mentionner ici les vo ls innombrables de grives de l’espèce des « draines », qui aux Etats-Unis obscur cissent l’air pendant le mois d’octobre de chaque année. Jamais caquetage plus br uyant ne se fit entendre dans les bois où cette gent emplumée vient de s’abattre. Lesrobbins,tel est le nom — américain de ces grives babillardes, — s’évertuent à crier comme des sourds, et elles sont sourdes en effet, car la détonation d’un coup de fusil ne réussit même point à leur faire reprendre leur volée. Aussi le chasseur, sans sortir du bosquet où les grives ont fait élection de domicile, peut user sa poudre et s on plomb à coup sûr et remplir facilement sa gibecière. Si du nord des États de l’Union nous descendons ver s l’ouest, dans la direction de la Louisiane, nous retrouverons des espèces d’oisea ux et d’animaux inconnues dans les contrées froides du Massachusetts et de la Nouv elle-Angleterre. Il est vrai de dire que ce pays montagneux est boisé et pittoresquement découpé par des cours d’eau, des étangs et des lacs de toutes dimensions. Les fo rêts sont composées de pins, de bouleaux, de cèdres, de merisiers, d’aubépines, d’é glantiers et de saules. Çà et là de beaux chênes, des noisetiers, des sumacs et des can nes complètent la richesse végétale dont le sol est recouvert. Dans les fourré s où le chasseur s’aventure, dans les hautes herbes des prairies, on trouve à chaque pas des empreintes récentes, et l’homme voit s’envoler devant lui, par milliers, de s oiseaux au plumage éclatant, diapré de bleu, de rose, de jaune, de violet ou de blanc. Voici, entre autres, lerice bird, le bec-figue américain, dont les ravages sont terribles dans toutes les rizières du pays : aussi lui fait-on aux États-Unis une guerre acharnée. Vers le coucher du soleil, au moment où l esrice birds obscurcissent l’horizon et s’abattent sur les plantations en plei ne maturité, on a du plaisir à assister aux feux de peloton que tous les chasseurs du canto n dirigent sur les maudits pillards. Des millions d’oiseaux succombent chaque saison, grâce à cette guerre incessante, et cependant l’espèce, loin de diminuer, semble augmen ter à mesure qu’on cherche à la détruire. Puisque mon récit m’a conduit sous la zone des pays chauds, je ne saurais oublier l’un des plus gracieux oiseaux de la création sur t oute l’étendue de l’Amérique du Nord, celui dont le chant remplace les mélodies har monieuses du rossignol d’Europe. Je me souviens toujours avec un sentiment de vrai p laisir d’un certain déjeuner sur l’herbe fait aux environs de Bâton-Rouge, pendant l equel j’entendis pour la première fois le chant dumoqueur.ble aptitudeCe singulier volatile, qui doit son nom à l’admira dont il est doué pour imiter le chant de tous les a utres habitants de l’air, est aussi
remarquable par son ramage que par son agilité ; ca r, sans cesser un seul instant de faire entendre sa voix, il l’abaisse et l’élève con tinuellement. Le plumage de l’oiseau moqueur n’est pas précisément beau ; mais sa forme est svelte et gracieuse, ses mouvements faciles, élégants, ses yeux pleins de fe u et d’intelligence. A toutes ces qualités physiques le moqueur joint celle d’une voi x flexible et sonore qui se prête aux diverses modulations et rend les sons avec toutes l eurs nuances. Entend-il grisoller l’alouette, il grisolle à son t our. La colombe gémit-elle près de lui, il redit les plaintes de la colombe. Le perroquet c aquette-t-il sur une branche, il caquette aussi bien que le perroquet. Leblack bird,— merle des États-Unis, — siffle-t-il sous la feuillée, il siffle en le parodiant. Un voyageur passe-t-il sur la route en fredonnant une chanson, l’oiseau moqueur répète com me un écho la mélodie du chanteur. Quelquefois il imite le cri de l’aigle ; souvent il pleure comme un enfant, ou rit comme une jeune fille. En un mot, cet oiseau ex traordinaire pousse fort loin le talent d’imitation ; mais, à l’entendre, on est étonné de la douceur que son bel organe ajoute aux chants des oiseaux dont il s’est fait le copiste. Lorsqu’au lever de l’aurore les chantres ailés des forêts s’évertuent à répéter leurs différents ramages, le moqueur, perché sur un arbre , se livre à un solo qui domine tous les autres chants. On dirait un ténor de force dont les autres oiseaux accompagnent la voix. Du reste le talent du moqueur ne se borne pas seule ment à l’imitation, son chant à lui est mélodieux et plein de verve. Mais soudain, au milieu d’une phrase habilement cadencée, il s’interrompt pour se livrer à un’ capr ice d’imitation, et cette improvisation mêlée de souvenirs dure souvent une heure entière. Les ailes étendues, sa queue mouchetée de blanc dép loyée en éventail, il se livre à un frétillement bizarre qui charme la vue, tandis q ue sa voix étonne l’oreille. Rien n’est, à vrai dire, plus curieux que de voir pirouetter ce t oiseau, comme s’il était atteint de folie, ou plongé dans un enivrement passager. Audubon, le célèbre naturaliste américain, prétend que le moqueur « s’élève quelquefois dans les airs avec la rapidité d’une fl èche, comme s’il courait après son âme qu’il aurait laissée échapper avec son chant ». — Un aveugle qui écouterait les modulations du moqueur serait convaincu qu’il assis te à un concert de tous les oiseaux réunis dans le but de se disputer le prix d u chant, comme le faisaient les pasteurs des églogues de Théocrite et de Virgile. D u reste, non seulement le chasseur et le naturaliste se trouvent trompés par les imita tions du moqueur, mais les oiseaux eux-mêmes qui accourent près de lui hésitent à pren dre cette voix mensongère pour un appel ou pour une plaisanterie. On les voit quel quefois, saisis d’épouvante, se réfugier dans l’épaisseur d’un fourré : quelle en e st la cause ? Le moqueur vient d’imiter le cri du faucon, et a causé cette panique inattendue. Et cependant, malgré toutes ces qualités qui devrai ent faire épargner le rossignol américain, je dois confesser ici que maintes fois i l tombe frappé à mort par un chasseur impitoyable. Pourquoi donc avoir tué ce ge ntil oiseau ? Ah ! c’est que sa chair est succulente et que le goût en est exquis. Là se réduit le secret de cette cruauté. La chasse est si belle dans l’Amérique du Nord que ce n’est point ordinairement le gibier qui manque sur le passage du chasseur, mais la poudre et le plomb dans son sac. Il me suffira, pour prouver ce que j’avance, d e citer un passage de journal que j’ai tout lieu de croire fort authentique. C’est le réci t d’une chasse faite dans le comté de Shefford (Canada), près d’un village nommé Frost. Les habitants de cet endroit s’étaient rassemblés à la taverne de l’Aigle d’or, afin