Comédie du sentiment

Comédie du sentiment

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405 pages

Description

Gustave Bruchstaedt était venu pour le congrès des naturalistes allemands qui avait lieu à Magdebourg en septembre 1884. La veille de la séance d’ouverture, par une matinée de dimanche abondamment pluvieuse et morose, il se tenait devant la porte de l’ « Hôtel de Prague », attendant son ami intime le professeur Frédéric Baerwald, qui l’avait avisé par lettre qu’il arriverait de Berlin avec sa femme vers cette heure-là et descendrait à cet hôtel.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 15 décembre 2015
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346021550
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Max Nordau

Comédie du sentiment

A EDMOND THIAUDIÈRE MEMBRE DU COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.

Cher ami,

Romancier ingénieux et fin, publiciste à idées originales, comme j’ai eu le plaisir de pouvoir le dire de toi en tête de ton remarquable recueil de pensées, La Complainte de l’Etre, tu as lu avec une satisfaction profonde les deux précédents volumes de Max Nordau translatés par moi en français. Tu as trouvé, dans ces productions d’un des plus distingués représentants de la pensée allemande contemporaine, la révélation d’un état d’âme en affinité avec le tien, tu as senti que tu avais affaire là à un frère intellectuel, à un synnoète, pour me servir du terme heureux que tu as créé un jour, et, sans te préoccuper autrement de savoir si cela nous venait du nord ou du sud d’un pays ami du nôtre de par les liens naturels et la tradition politique, ou au contraire hostile, tu t’es laissé aller sans arrière-pensée au plaisir de comprendre et d’approuver.

C’est qu’en effet l’œuvre de Max Nordau est de celles qui ne peuvent laisser indifférent. Penseur élevé et absolument émancipé, pionnier de l’idée, cet écrivain est du nombre de ceux que nos voisins d’outre-Manche et d’outre-Rhin qualifient d’ « hommes représentatifs », c’est-à-dire d’hommes représentant, en dehors de leur propre personne, quelque chose de plus étendu et de plus important encore : soit une majorité de leurs contemporains, soit une minorité remarquable par quelque tendance particulière. C’est de ces hommes que l’Américain Emerson, qui a formulé en quelque sorte, il y a quarante ans, le code à leur usage, a dit d’une façon générale : « Le monde s’appuie sur leur véracité. Ils rendent la terre salubre, et ceux qui les ont pratiqués ont trouvé la vie joyeuse et nutritive ». C’est spécialement sur le terrain de l’idée que ces hommes représentatifs se manifestent. Quiconque, ayant dans la main des poignées de vérités, ne craint pas de l’ouvrir et de semer largement, germe fécond, celles-ci autour de lui ; quiconque marche hardiment de l’avant, déclarant allégrement la guerre aux préjugés et abus qui l’entourent, aux apparences qui obscurcissent la vision claire de la vie humaine ; quiconque, démolisseur ou créateur, procédant en vertu de prémisses logiques ou se jetant bride abattue dans le champ de l’idée comme Murat se jetait sur le champ de bataille, s’élève à un idéal nouveau qui rallie à lui beaucoup de cœurs et d’âmes, celui-là a droit à ce titre d’homme représentatif, quelque défaut ou lacune qui puissent venir se mêler à ses qualités. Lord Palmerston, Bismarck, Gambetta, Castelar, tiennent en politique, avec leur fort et leur faible, leurs parties lumineuses et celles forcément moins éclatantes ou même assombries, la tête des hommes représentatifs du siècle. Parmi nos écrivains vivants, on peut qualifier ainsi Renan, Taine, Zola, qui ont exercé une action incontestable sur la manière de penser de groupes plus ou moins étendus de leurs compatriotes. L’Anglais Carlyle, génial, fumeux, absurde, sublime, est un de ces hommes à la plus haute puissance, et l’Allemand Max Nordau, clair, logique, scientifique, à l’esprit bien équilibré, en est un aussi.

Je me rappelle, cher ami, avec quel enthousiasme tu as lu les Mensonges conventionnels de notre civilisation, le premier livre où Nordau s’est établi résolument et en plein sur le terrain philosophique et social. Tu étais heureux, avec la majorité des hommes qui pensent, devoir l’auteur porter si impitoyablement la cognée dans la forêt touffue du mensonge, quelque forme qu’il revête, religieuse, monarchique et aristocratique, politique, économique, matrimoniale. Tu applaudissais au courage avec lequel il déployait son drapeau, avec lequel il disait bien haut et sans réticence tout ce qu’il pensait. L’apparition de ce livre a été, à l’étranger particulièrement, celle d’un météore, et il devait en être ainsi, puisqu’il existe en très grand nombre, au sein des nations civilisées, des hommes que leurs réflexions ont convaincus que l’organisation politique et sociale du monde moderne n’est pas absolument conforme à la saine raison non plus qu’aux données fournies par les sciences expérimentales, physiques et naturelles, et qu’elle est par conséquent sujette à de sérieuses modifications. Les Mensonges conventionnels de notre civilisation demeureront un des tableaux le plus puissamment vivants et documentaires de l’état d’âme de nos contemporains, de cette anxiété des uns et de ce sombre désespoir des autres, de cette recherche inquiète et de cet esprit amer et frondeur, de ce scepticisme des gens superficiels et de ce pessimisme des gens profonds, qui sont les traits caractéristiques de la société actuelle. L’effet universellement produit, il y a trente et quelques années, parla publication de Force et Matière du savant professeur Louis Büchner, s’est renouvelé, dans un ordre d’idées assez analogue, à l’occasion du livre de Nordau.

Le volume suivant de l’auteur, Le Mal du siècle, met, sous la forme du roman, le lecteur face à face avec la question par excellence de notre époque, celle qui entre bon gré malgré dans les préoccupations de tous, la question du pessimisme. Le « mal du siècle », c’est le mal qui, de tout temps, a été le partage des âmes élevées ; c’est, — si tu me permets de répéter ce que j’ai écrit un jour à ton propre sujet, — « le mal qui consumait Job sur son fumier, Salomon sur son trône, qui arrachait à Lucrèce ses plaintes immortelles, qui oppressait anxieusement la pensée d’Alfred de Musset en face de l’infini, qui récemment inspirait à. Mme Ackermann ses méditations poétiques empreintes d’une résignation si douloureuse et si haute, qui, hier encore, poussait le noble poète Sully-Prudhomme à rechercher, en une épopée suave et grandiose, l’essence du bonheur ». Dans le héros du roman, ce Wilhelm Eynhardt si sympathique, si bien doué,. qui, au fort même de ses plus grandes imprudences, ne cesse de dégager un parfum de chevalerie morale, mais qui, en véritable fils du dix-neuvième siècle, a le cerveau chargé de trop d’idées, souvent contradictoires, pour que l’équilibre entre la science et la volonté se maintienne bien longuement, dans cet homme qui semble avoir repris pour son compte la devise du vieux Pyrrhon : « Je ne décide rien », et qui, pas même encore à mi-route de l’existence, éprouve déjà l’impossibilité de traîner plus longtemps sa guenille charnelle, redisant à sa façon, avec sainte Thérèse : « Yo muero porque no muero », (Je me meurs de ne pas mourir), chacun de nous peut se reconnaître plus ou moins. Nous ne succombons pas tous à ce mal, mais tous nous en sommes atteints. Certes, ce n’est pas un mythe, une figure romanesque et inventée à plaisir, que celle de ce jeune homme qui, sans cause apparente, appréciable du moins et suffisante aux yeux du vulgaire, se révolte contre la vie, base indispensable — cela va de soi — du progrès et du mouvement ascensionnel du monde organique, et, transgressant la plus belle et la plus consolante des lois de la nature, va demander la guérison, la « délivrance », à une mort probablement volontaire. Des exemples trop célèbres empruntés à ces derniers temps sont là pour prouver que ce personnage de roman est une vivante et navrante réalité. Il exerce partout ses ravages, sur les marches du trône aussi bien que dans l’échoppe de l’artisan, ce ver rongeur de la désespérance que lord Byron se plaignait de ne pouvoir parvenir à tuer, et nous avons vu récemment jusqu’au fils d’un puissant empereur devenir sa victime. Heureux encore, et pour eux-mêmes, et pour les leurs, et pour la société, quand, sous la poussée de l’effroyable névrose qui les terrasse, les Wilhelm Eynhardt et les archiduc Rodolphe finissent tout bonnement par le suicide, au lieu de se livrer, comme les Chambige et les Wladimiroff, à des crimes plus ou moins passionnels auxquels la science peut trouver des explications, mais à l’égard desquels la société et la justice ne doivent pas, en définitive, admettre d’excuses.

A ce roman de mœurs allemandes où s’agitent toutes les questions vitales de notre temps, à cette œuvre touffue, complexe, d’une allure souvent épique, quoique d’une inspiration profondément humaine et toute emplie de ces lacrymœ rerum que nous a révélées si éloquemment le doux Virgile, Nordau a fait succéder le roman actuel, Comédie du sentiment, dont je t’offre la traduction comme un témoignage de ma sincère et inaltérable affection. Cette fois, nous nous trouvons en présence d’un récit court, rapide, à l’affabulation simpliste et aux arêtes très vives. Deux personnages : l’homme et la femme, occupent seuls la scène, avec, derrière eux, le petit nombre de comparses indispensables à amener et motiver leur action. Ce livre apparaît comme un chapitre complémentaire des Mensonges conventionnels. L’idée qu’il met en œuvre ne rentrait pas dans les mensonges sociaux, puisqu’il s’agit ici non du mariage, mais de l’amour, deux termes qui ne sont pas nécessairement synonymes, affirment les gens compétents, et cette idée, vu sa nature même, ne pouvait pleinement sauter aux yeux et faire impression que revêtue de la forme dramatique.

Le romancier s’est pris corps à corps ici avec la question capitale de l’existence humaine, celle qui intéresse jusque dans ses moelles tout être venant en ce monde, pour parler le langage de la Bible : la question de la sincérité des rapports amoureux de l’homme et de la femme. Quoi qu’on veuille et quoi qu’on fasse, il y a là un terrible et inéluctable point d’interrogation. Quand deux amants, dans les bras l’un de l’autre, murmurent les mots sacrés, toujours les mômes quelle que soit la langue, qui depuis six mille ans s’échappent des lèvres humaines en de pareils moments ; quand, dans l’extase du bonheur partagé, ils se font, au milieu de soupirs haletants, de balbutiements entrecoupés, des promesses d’affection éternelle, de dévouement à toute épreuve, sont-ils consciemment sincères, ou n’obéissent-ils au contraire qu’à l’impulsion qui les maîtrise à cette heure-là ? Certes, il y a lieu de distinguer, et notre romancier, qui penche visiblement vers la dernière manière de voir, ne prétend pas, à coup sûr, que dans tous les cas il en est ainsi. Il est incontestable qu’à l’âge de Daphnis et Chloé, de Roméo et Juliette, de Paul et Virginie, et plus tard encore, quand deux êtres plus ou moins ignorants de l’amour se sentent attirés l’un vers l’autre, ils cèdent avant tout à l’instinct qui, « au fond des mers, sur les montagnes, dans les fleuves profonds, sous la feuillée naissante, dans les vertes campagnes, pousse tous les êtres à épancher les flots d’amour qui repeuplent la terre », comme dit superbement Lucrèce, et ne se livrent à aucun calcul, ne nourrissent aucune arrière-pensée. Mais par la suite, quand l’expérience de la vie a fait forcément son œuvre, quand les nombreuses atteintes portées à la virginité du corps ont réagi d’une façon regrettable sur la virginité de l’âme, le cas n’est plus toujours nécessairement le même, et l’auteur de Comédie du sentiment croit cette dernière occurrence assez fréquente. L’amour, qui fait battre sincèrement, — en général du moins, — les cœurs de vingt ans, risque trop souvent de devenir ensuite la forme adultérée de toute autre chose bien différente de lui : ennui, vanité, réminiscences de lectures, hasard, attrait du changement, espoir d’un instant de plaisir, tels sont, à partir d’un certain Age, ses facteurs trop ordinaires. Je ne parle ici, bien entendu, que de l’amour chez les « honnêtes » gens au sens où le dix-septième siècle prenait cette épithète, et non des marchands d’amour de l’un ou de l’autre sexe, qui, sous quelque enseigne euphémistique qu’ils dissimulent leur petite industrie, rentrent, sans distinction, dans la vaste catégorie des prostitués. Ceci dit, je reviens à ma thèse. L’étincelle facticement allumée ayant mis le feu aux poudres, l’homme et la femme se trouvant brusquement précipités dans les bras l’un de l’autre, combien de fois n’arrive-t-il pas que l’un des deux — quand ce n’est pas tous deux — se redresse presque aussitôt épouvanté, comprenant au môme moment que l’amour proprement dit est bien étranger à son acte, et que ce mot divin, ses lèvres n’ont pas le droit de le proférer. Est-ce cette compréhension à demi obscure qui, chez certains hommes plus délicatement doués, accompagne habituellement d’un sentiment de tristesse si douloureuse et inquiète toute « conquête » plus ou moins prévue ou soudaine ? Quoi qu’il en soit, la partie une fois engagée, chacun met d’ordinaire une sorte de point d’honneur à soutenir de son mieux le nouveau personnage dont il vient d’assumer le rôle peu enviable. On se répète l’un à l’autre qu’on s’aime, on se bat les flancs pour se le faire accroire à soi-même, on finit, à force de se le redire, par en être persuadé, et ainsi commence la « comédie du sentiment », c’est-à-dire le mensonge de l’amour. Car ce n’est pas là l’amour tel que le rêvent les âmes bien situées, mais simplement la satisfaction de cet « égoïsme à deux » qui, affirment des psychologues peut-être désabusés, mais en tout cas experts, est le plus impérieux ressort de la nature humaine. « Oh ! », s’écrie Néron dans un poème grandiose de Robert Hamerling, A hasvérus à Rome, dont je ferai prochainement succéder la traduction à celle tout récemment parue de Danton et Robespierre, du même auteur, « nul encens offert en hommage ne répand un aussi doux parfum qu’une âme humaine qui se sacrifie tout entière et pour toujours. Mais pareil sacrifice est-il vraiment possible ! J’ai été aimé, j’ai vu des femmes par centaines, tremblant sous mon regard, se consumer pour moi d’amour ; mais tandis que j’enlaçais leurs corps, humant leur charme comme une coupe pleine de vin de Falerne, cette pensée s’offrait en ricanant à mon esprit, ainsi qu’une grimace de Satyre : Cette femme qui s’abandonne à toi, palpitante, ivre d’amour, les sens pâmés, elle conserve son propre cœur, sa propre âme ; elle peut demain, si elle veut, te trahir ; tu ne la possèdes pas comme tu possèdes ton or étincelant, tes pierres précieuses dans ton coffret !.... Pour une âme je donnerais l’univers. Mais personne, personne ne sacrifie son âme. Et pourquoi le ferait-on ? C’est tout naturel. Et on ne le pourrait pas, quand même on le voudrait ! C’est impossible ». Cette impossibilité qui irritait en une telle mesure le cœur d’un Néron, chacun de nous, hélas ! a pu, dans sa modeste sphère, la constater à son tour. Tout homme de quarante ans que sa nature prédisposait à prendre l’amour de la femme au sérieux, aurait, en cette matière, plus d’un témoignage intéressant et instructif à apporter.

Car il faut compter avant tout avec la ruse et la perfidie innées de la femme. Je ne suis pas de ceux, tu le sais, qui se complaisent à des plaisanteries trop faciles sur des sujets respectables, et s’il m’arrive de relire un de nos vieux fabliaux, un poème de Coquillart, un chapitre de Brantôme, une matinée de Cholières ou une sérée de Bouchet (ce dernier si joliment réédité par mon érudit ami Ernest Courbet), un conte de Béroalde de Verville ou de La Fontaine, ces infatigables metteurs en œuvre des coquineries éternelles des filles d’Eve, c’est bien plus pour le piquant du style et l’esprit gaulois si sain, si « remontant », que pour le fond même des histoires racontées. Un fait indéniable, cependant, c’est que si l’homme prend trop souvent pour un sentiment vrai ce qui n’est que la suggestion de sensations et de chaleurs physiques plus ou moins durables, s’il confond les perles pétillantes qui montent à la surface de la coupe avec la liqueur elle-même, il s’illusionne du moins, dans beaucoup de cas, en toute honnêteté, tandis que la femme, elle, fausse dès le début, ressemble trop fréquemment à une araignée qui dispose artificieusement sa toile, afin d’y enfermer la mouche imprudente attirée de loin par le miroitement des fils argentés. Quelle qu’elle soit, sur quelque degré de l’échelle sociale que le hasard de la naissance l’ait placée, grande dame ou fille du peuple, princesse ou servante, civilisée ou sauvage, elle sait lutter avec une habileté diabolique contre ce manque de sincérité inconscient du mâle, dont je viens de parler. Elle possède en effet tout un arsenal d’armes, trempées dans des poisons subtils, avec lesquelles elle se défend contre lui et l’attaque à son tour, et qui habituellement finissent par lui assurer la victoire. Se faire vivement désirer et paraître refuser alors ce qu’elle brûle d’accorder, se donner et se reprendre, faire succéder le désespoir à l’espérance et au bonheur même dans le cœur de l’amant, exalter et humilier tour à tour celui-ci, voilà la comédie que de tout temps ont jouée les femmes, comédie dont nous ne sommes pas dupes, dont le renouvellement fatal nous amuse d’abord, puis nous lasse, mais que nous faisons semblant, par courtoisie de prendre pour sérieuse. Elle dure en général jusqu’à ce que la femme ait manifesté trop ouvertement sa volonté de s’assujettir, dans un intérêt quelconque, celui sur lequel elle a jeté son dévolu : et cet intérêt vise assez souvent un but matériel, destiné à améliorer sa situation, à élever d’un ou plusieurs crans son niveau social, et, au milieu des caresses, des scènes de passion, l’oreille quelque peu attentive de l’homme est souvent à même de discerner ces mots fatidiques chuchotés non par une horrible sorcière dans la bruyère écossaise où erre Macbeth, mais, sur une couche moelleuse, par une enchanteresse à la lèvre rose : « Tu seras mon mari ! »

Telle la mère fut, et telles
Les filles furent et seront,
De l’homme ennemies mortelles,
Et jamais ne s’amenderont,

a dit énergiquement un vieux poète du quinzième siècle, Martin le Franc, dans une œuvre pourtant consacrée à la défense du sexe, le Champion des dames. Et si peu aimable que soit ce vieux moraliste, il l’est toujours plus encore que le noble Alfred de Vigny qui, dans La colère de Samson, fait proférer par le géant vaincu des plaintes si éloquemment amères contre

La femme, enfant malade et douze fois impur...

Peut- être a-tu vu comme moi, à la vitrine d’un libraire, sous les arcades de la rue de Rivoli, une photographie faite pour attirer l’attention et véritablement piquante. C’est un produit de l’humour germanique. Sur une feuille divisée en quatre compartiments, le dessinateur nous montre une femme-boa sous quatre aspects, et, pour employer le mot dont il se sert, sous quatre dimensions. Dans la première, la femme-boa — celui-ci aussi apparent que celle-là — se tient à une courte distance des lèvres d’un homme nigaudement collé contre elle et dont le relief n’est pas moins accusé que celui du double.... reptile. A la seconde dimension, la femme, son visage incrusté dans le visage de l’homme, s’évapore peu à peu, tandis que son boa conserve au contraire tout le relief de ses formes. A la troisième, la femme est devenue à peu près invisible, mais le boa, par contre, enflé, saisit l’homme par le cou et menace la pointe de ses pieds. Dans la quatrième dimension enfin, la femme a complètement disparu, s’est évanouie en brouillard ; l’homme seul reste, enlacé des chevilles à la tête par l’animal, devenu énorme, doublement gros de sa substance et de celle de la femme sa complice, et qui dresse bien loin derrière le col du pauvre hère affalé, effondré, son hydre immense, victorieuse.

Cette ingénieuse photographie allemande, avec ses quatre panneaux (c’est bien ici le mot) est le commentaire original et vivant du livre du romancier allemand.

Oui, cette fantastique et redoutable femme-boa symbolise un grand nombre de liaisons dites amoureuses. Attiré par le chant des Sirènes, l’homme parcourt d’un pas allègre tous les rivages où il en perçoit les échos. Bercé dans leurs bras, assoupi sur leur sein, il paie souvent bien chèrement, au réveil, un instant plus ou moins prolongé de décevantes délices.

Femme, plaisir de demye heure,
Et ennuy qui sans fin demeure,

comme la blasonne encore un vieux poète qui s’est caché, en 1551, sous le pseudonyme significatif d’André Misogyne. Alors, il n’y a pas à hésiter. Il faut, sans perdre une minute, renoncer à ces caresses qui vous amollissent, briser les chaînes qui vous retiennent prisonnier, sous peine de laisser dans l’engrenage, par une série de compromissions, son honneur, son estime de soi-même, par. conséquent son bonheur, et parfois même sa vie. Il faut, pour revenir à notre image, désenrouler d’autour de son corps le boa gigantesque qui vous enlace et vous étreint dans ses nœuds de fer, qui vous suce le sang du cœur.

Voilà la morale qui se dégage de ce roman. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elle ressort des conditions organiques mêmes de l’œuvre et n’a garde de s’offrir sous la forme poncive et sentimentale dont les « morales en action » de tous les temps nous offrent d’assez fastidieux modèles. L’auteur est trop artiste pour méconnaître la loi primordiale de l’art, qui n’a absolument rien de commun avec la prédication, religieuse ou laïque. En fermant le livre, le lecteur reste un instant déconcerté devant le point d’interrogation qui s’offre à lui. Quoi ! toute l’attitude de cette femme, de cette Paula, serait-elle mensongère ? N’y a-t-il pas eu un moment, une heure, une minute, où elle a Véritablement aimé ce beau professeur tombé si candidement dans ses filets, où un sentiment sincère a animé ces lèvres enchanteresses qui débitaient de si jolies paroles flatteuses, fait palpiter ce sein qui se gonflait sous les caresses de son amant ? C’est ce que l’auteur ne nous dit pas, laissant probablement à chacun de nous le soin de résoudre la question suivant son expérience du cœur féminin et son tempérament propre. Pour moi, cher ami, qui crois très volontiers à l’homo duplex du philosophe antique, qui pense que toute nature humaine est passablement compliquée, et que le « grand architecteur et facteur de l’univers », pour parler avec un vieil écrivain, a pétri sa créature d’une dose à peu près égale de bien et de mal, je préfère me ranger au parti de la bienveillance, admettre qu’un éclair de passion vraie a plus d’une fois traversé le cœur de Paula, que les anciens amants, séparés à jamais par la force des choses, songeront plus d’une fois encore avec un secret attendrissement l’un à l’autre, et je ne doute pas que toi, âme sensitive au premier chef, tu ne partages mon opinion.

Alphonse Daudet a dédié sa Sapho, ce livre si douloureusement humain, à ses fils quand ils auront vingt ans. Le romancier allemand aurait pu dédier le sien aux fils de bonnes mères arrivés à l’âge de trente ans. Il y a en effet pour l’homme trois phases de passion, qui se succèdent à peu près par périodes de dix années. La fougue aveugle des vingt ans, où, de quelque illusion poétique ou platonique que l’on se berce, on cherche avidement non une femme, mais la femme. La robustesse vivace, mais plus réfléchie et plus calme de la trentaine, où les liaisons mettent d’ordinaire en jeu le bonheur de la vie entière et décident du sort de l’individu. Enfin, le doublement redouté du cap de la quarantaine, où, après un effort plus ou moins énergique pour continuer à longer la côte, nous sommes enfin contraints de ramener à terre la barque amoureuse qui nous avait jusqu’ici doucement bercés, et que, du rivage où nous restons mélancoliquement assis, nous voyons peu à peu s’enfoncer et disparaître dans la brume lointaine. Age pénible pour beaucoup d’hommes, qui ne peuvent se résoudre à renoncer ainsi au culte du dieu dont ils ont encensé l’autel ; âge tragique, avec ses retours néfastes de passion brusquement allumée comme une flambée soudaine, et qui trop souvent prend les proportions d’un vaste incendie. Un écrivain du dernier siècle qui s’était voué à la tâche de « dévoiler » le cœur humain et s’est livré à des analyses morales — ou immorales, comme on voudra — qui dépassent en audace celles de nos « naturalistes » les plus osés, Restif de la Bretonne, ce cerveau baroque souvent illuminé d’une flamme grandiose, nous a donné, dans un des quatorze volumes de son roman de Monsieur Nicolas, un épisode curieux relatif au quadragénaire amoureux, qui n’est autre que lui-même. La conscience d’aimer une fois encore, à quarante ans et plus, mais d’aimer complètement, jusqu’à ce pied de femme aux bas roses tirés dans de jolies mules, dont la vue seule, dans un corridor, sur un escalier, dans la rue, lui donnait le vertige (lis sa curieuse nouvelle : Le pied de Fanchette), cette constatation le terrifie littéralement. Pour conclure, faut-il donc ne pas aimer ? Faut-il volontairement retrancher de sa vie ces heures délicieuses d’absorption dans un autre être qui sont, aprés tout, ce qu’il y a encore de meilleur ici-bas, les oasis rafraîchissantes dans le désert souvent si morne de l’existence, et qui, au pis aller, portent en elles, semblables à la lance d’Achille, la guérison des blessures qu’elles ont faites ? Ce n’est certainement pas, je crois, ce qu’il convient d’induire de ce récit. Seulement, il est bon d’être prudent, de ne pas donner aveuglément dans tous les pièges qui peuvent nous être tendus, de se tenir en garde contre les hypocrisies et les perfidies de ce que l’on dénomme souvent à tort du nom d’amour, et telle est, je le répète, la morale du livre de Max Nordau, livre bienfaisant comme un de ces bistouris de chirurgiens qui entrent dans nos chairs et en éloignent les gangrènes mortelles.

J’ai prononcé plus haut le nom des « naturalistes Contrairement à l’esthétique de ». cette école (si puissante d’ailleurs quand elle est représentée par le grand poète et maître écrivain qui a nom Emile Zola), le romancier allemand, au lieu de prendre pour thème les extrêmes de la nature humaine, les cas exceptionnels, analyse avant tout les associations d’idées et de sentiments, la vie intérieure. Au lieu d’étudier, comme l’école en question, l’homme soumis aux influences naturelles immédiates et concrètes, il étudie l’individu soumis aux influences psychiques dos milieux sociaux. D’autre part, il abandonne aux abstracteurs de quintessence de l’école dite psychologiste, aux profonds inventeurs de trouvailles à l’usage des lycéens en train de jeter leur gourme et des petites femmes ennuyées et maladives, la recherche des situations rares et raffinées des personnages en proie à un éréthisme suraigu d’analyse et qui ne se promènent guère en chair et en os sur notre globe terrestre, des sentiments et sensations qui ne peuvent guère prendre racine que dans un terreau tout spécial. Loin de faire consister le mérite et la gloire de l’écrivain à fendre une pensée en dix filaments puis à soumettre chacun de ceux-ci à l’alambic pour obtenir un produit littéraire qu’on ne trouve pas chez le fournisseur du coin, Max Nordau serre et concentre sa pensée, qui apparaît claire, nette, triomphante. Dédaigneux de toute vaine et banale rhétorique, il fait avant tout œuvre de bonne foi, et cette bonne foi se traduit d’abord par la sincérité de l’expression, toujours adéquate à l’idée à exprimer.