Dans l
190 pages
Français

Dans l'atelier de l'écriture

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Description

Comment débuter un texte ; comment tenir un dialogue qui sonne juste ; pourquoi conduire la chasse aux adjectifs qualificatifs ; pourquoi faut-il plus de transpiration que d'inspiration ; comment décrire une scène en choisissant quelques détails seulement ; pourquoi il faut être plutôt bête pour se lancer dans l'écriture (les critiques savent, les auteurs essaient). Jean-Noël Blanc nous livre ses secrets de fabrication.


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Date de parution 15 février 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9791035200244
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Comment débuter un roman ? Comment bâtir un dialogue qui sonne juste ? Comment décrire une scène en économisant les moyens ? Pourquoi vaut-il mieux ne pas être trop intelligent pour se lancer dans l’écriture ? Et encore : vaincre le « vertige de la page blanche » ; se bagarrer contre les fioritures ; oser être soi ; couper, couper et couper encore ; rythmer la page.
Toutes ces questions, et bien d’autres, chaque auteur se les pose quand il écrit, et chacun tente de les résoudre à sa manière. Jean-Noël Blanc reprend ces interrogations. Il ne donne pas de recettes, il explique en détail son travail, en citant quelques confrères illustres. Il propose même des exercices vitaminés, sans oublier d’ajouter une bonne dose d’humour.
Très peu d’écrivains ont osé ouvrir ainsi la porte de leur atelier et mettre leurs outils et leurs doutes sur l’établi, sous le nez des visiteurs, en toute franchise. À l’heure où les ateliers d’écriture se multiplient, voici un magasin de bricolage pour ceux qui ont envie de tâter de l’écriture.
Jean-Noël Blanc, l’un des plus grands nouvellistes français, se présente volontiers ainsi : « Vit et travaille à Saint-Étienne. Auteur (de romans, de nouvelles, et de “romans-par-nouvelles”) par besoin et par bonheur. Parfois, ces textes sont édités dans des collections “de jeunesse”. C’est une affaire d’édition, pas d’écriture. Je crois n’avoir écrit que trois textes, pas plus, en pensant à l’âge des lecteurs. Pour le reste, j’essaie de faire parler les mots, c’est tout.
Première partie OSER
1 • JOUER
où l’on apprend qu’il faut sauter dans l’eau pour éviter la noyade, et où l’on propose d’inventer des images dans un tapis
T ous les gens qui ont envie d’écrire – et ils sont nombreux : deux à trois millions en France paraît-il – devraient se rappeler l’histoire de cet homme qui avait décidé d’apprendre à nager en suivant les leçons d’un manuel détaillé qu’il avait reçu par la poste. Couché à plat ventre sur la table de la cuisine, il suivit à la lettre toutes les leçons de son livre et n’eut besoin que de quelques semaines pour maîtriser les gestes de la brasse. Après quoi il sauta dans la mer. Où il se noya. Le résultat n’aurait sans doute pas été le même s’i l avait admis qu’on n’apprend pas à nager par correspondance mais en co mmençant par patauger gentiment dans l’eau dans le seul but de s’amuser. Il aurait ainsi constaté que la noyade n’est pas vraiment une obligation et qu’en jouant on peut assez vite parvenir à flotter et même à se déplacer sur quelques mètres. Ensuite, bien sûr, ce n’est pas mauvais de prendre des leçons pour s’améliorer. Mais le point de départ ne se discute pas : il faut d’abord se jeter à l’eau et y barboter.
Sans complément d’objet direct
C’est pareil pour l’écriture. Vous aurez beau lire les romanciers les plus réputés, les décortiquer, les découper en petits morceaux pour mieux les analyser, vous n’apprendrez jamais à écrire un roman (ou une nouvelle, un conte, etc.) si vous n’avez pas d’abord envie de noircir du papier pour le simple plaisir d’écrire. Écrire quoi ? Peu importe : romans, poèmes, mémoires, ce que vous voulez. Le tout est d’oser plonger dans l’écriture. C’est-à-dire d’aimer conjuguer le verbe écrire sans complément d’objet direct. Ensuite, il n’y a plus qu’à essayer de fabriquer phrase après phrase un texte qui tienne debout sur ses pattes, et c’est ici évidemment que réside la difficulté. Mais là encore, le meilleur moyen de la surmonter est de s’ amuser. Parce que la plus ingénieuse intrigue du monde décevra si celui qui l’écrit se borne à enfiler platement les péripéties à la queue leuleu, sans jouer avec le lecteur.
Si vous avez un jour raconté une histoire à un petit enfant, vous le savez bien : le but de l’opération est de l’amener à écarquiller les yeux pendant que vous modulez le récit à votre guise, en jouant de l’accélérateur et du frein pour précipiter l’action ou la retenir. Vous trichez un tantinet avec les atten tes, vous détaillez quelques descriptions, vous en sautez d’autres, vous haussez le ton, vous baissez la voix, et vous insistez jusqu’à trouver enfin ce moment de bonheur où votre auditeur devient votre complice. Que font d’autre les écrivains lorsqu’ils exposent les aventures d’un élève dans un collège de sorciers, l’extraordinaire folie d’une voiture qui devient meurtrière, les exploits d’un guerrier intergalactique expert en sabre laser, les aventures d’un marin abandonné sur une île apparemment déserte, ou les tribulations d’un gamin pas plus gros qu’un grain de riz qui cherche à échapper à to ute une population d’autres minuscules lancés à sa poursuite ? En inventant et en racontant ces histoires, ces écrivains cherchent à créer du plaisir en se faisant plaisir.
Comme des bonbons
S’ils veulent que leur texte soit encore plus gourmand (à lire comme à écrire), ils s’aventurent sur un autre terrain de jeux : le langage. Ils plongent les deux mains dans des gisements de mots, ils les tripotent, les pétrissent, les chatouillent, les caressent. Ils secouent le dictionnaire, ils mordent dans des vocables qui craquent sous la dent comme des bonbons, ils astiquent d’anciennes formules qu’on croirait tirées d’un coffre à trésors : ils prennent du bon temps avec le vocabulaire. Pour ma part, il m’est arrivé de glisser dans certains textes des expressions commese monter le bourrichon,courir la prétentaine,s’en tamponner le coquillard, prendre la poudre d’escampette, etc., simplement parce que j’appréciais leur saveur. Je me suis aussi moqué des anglicismes en écrivantbloudjinne,ticheurte, chouinegomme,ouiquende,ouisqui ououaisterne parce que l’ironie de cette orthographe me ravit. Et je me pourlèche encore les babines en me rappelant certaines expressions qu’employait un de mes profs sur un ton très froid, disant par exemple d’un étudiant trop porté sur les détails in fimes qu’il devrait éviter de sodomiser les diptères(je laisse aux lecteurs le soin de traduire). Tout est permis dès lors qu’on entend s’amuser à écrire. On peut taquiner l’argot, jongler avec le parler des « cités », introduire en douce quelques termes anciens et particulièrement délectables, saupoudrer le texte de mots incongrus : s’offrir en somme la jouissance de relever le goût d’un récit en ouvrant la boîte à épices du langage.
Ces façons ne sont pas toujours très convenables ? Certes, et alors ? Rien n’oblige quelqu’un qui écrit à étrangler son écriture. Il faudrait une bonne fois pour toutes flanquer par la fenêtre l’image de l’Auteur (majuscule s.v.p.) grave et compassé, telle qu’elle ressort quelquefois des livres d’école. Non, les auteurs réels ne sont pas des chevaliers à la triste figure qui se baladent avec un socle portatif où ils grimpent parfois pour ressembler à des statues, ni des momies entortillées dans des bandelettes poussiéreuses, et personne ne les oblige à choisir un vocabulaire amidonné qu’on ne prononce qu’avec des lèvres en cul de poule. Bâtir une histoire et la raconter est d’abord une affaire d’amour. Imaginerait-on un écrivain qui n’aime pas écrire ? Il serait comme un élève condamné à rédiger une dissertation sur un sujet qui ne l’inspire pas du tout : le résultat serait une punition pour l’auteur comme pour le lecteur.
Desincornifistibuler une épaule
En réalité, il y a chez tout écrivain un enfant qui joue. Avec les mots, avec les péripéties d’un récit, avec son imagination et son savoir. Il raconte, il brode, il invente, il décore, il fignole : il s’amuse. Il invente des images dans les nuages et devine des figures dans les dessins d’un tapis. De là cette vérité : on n’entre en littérature qu’à partir du moment où l’on s’autorise à batifoler avec de l’encre et du papier. Tout commence par cette gourmandise. À partir de là, les goûts personnels orientent les choix. Il y a des voraces et des gourmets. Certains auteurs se gargarisent de vocables tonitruants, à la manière de quelques auteurs de roman policier qui en font parfois des tonnes avec l’argot. Dans e un tout autre registre, en pleinXVIsiècle, Rabelais attrapait la langue française par le col pour mieux la secouer, et se délectait à la bousculer : il disait par exemple d’un de ses personnages qu’on lui avait « desincornifistibulé » l’épaule, et d’un autre qu’il était « esperruquancluzelubelouzerilu du talon » : c’était un écrivain de gros appétit. D’autres amateurs d’écriture dédaignent ces pétarad es, et préfèrent les satisfactions plus mesurées qui naissent d’un emploi délicat et précis de la langue. Eux sont ravis de lire qu’un orage « grommelle » au loin quand il approche : un mot si ajusté à son objet qu’on entend déjà rouler le tonnerre. Les mêmes se régalent des précisions d’orfèvre souriant dans les notations de J. Renard (« le chat endormi, bien boutonné dans sa peau » – « pingouin, le bout des ailes dans sa poche de gilet »). Et puis il y a les expérimentateurs : ceux qui inventent leur propre jouet et leur propre règle du jeu. Un exemple : essayez de rédiger une ou deux pages en vous interdisant l’emploi de la lettre la plus courante en français, le « e ». Impossible ?