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Des profondeurs du Rhumel retentissent les cris de douleur

De
464 pages

Ce livre est le récit d’un enfant de Constantine qui, très jeune, a ressenti l’injustice coloniale de sa condition « d’indigène », ce qui l’a conduit à s’engager très tôt dans un combat pour la libération de son pays, raison pour laquelle il tente aujourd’hui de nous placer au cœur du quotidien des Algériens opprimés, étouffés, bâillonnés et humiliés par le système colonial français, pendant plus d’un siècle et demi. Rempli d’un amour immense pour sa famille, son pays et son peuple, Mourad ne peut contenir son sentiment d’injustice, il s’engage alors comme des milliers de compatriotes dans une lutte populaire, pour l’indépendance de son pays, sur fond d’une guerre sans merci, avec des rafles au quotidien, des arrestations arbitraires, des tortures et des exécutions sommaires. Sur le point d’être arrêté, il doit alors prendre la fuite. Fuite qui le mènera de Constantine à Marseille puis à Lyon. Faisant l’objet de pressions de la part des services de sécurité français et sur le point d’être de nouveau arrêté dans cette ville, il bénéficiera du soutien d’hommes et de femmes citoyens français, membres de nombreuses associations, ayant pris faits et cause pour le droit du peuple algérien, pour sa liberté et sa dignité, pour l’exfiltrer vers la Suisse, comme beaucoup de ses compatriotes qui étaient également menacés sur le territoire français. À Genève, il continuera la lutte aux côtés d’autres combattants réfugiés, en rejoignant notamment la représentation du Croissant Rouge Algérien pour lequel il est chargé des relations sociales et, entre autres, de la campagne d’aide aux réfugiés algériens en Tunisie et au Maroc. Puis, il est intégré dans le groupe chargé de la logistique autour de la délégation du FLN aux négociations des Accords Algéro-Français, dits d’EVIAN. À l’indépendance, c’est une nouvelle mission qui commence pour Mourad. Elle consiste à participer à la reconstruction de son pays totalement dévasté par une guerre ayant duré sept années et demi, en tant que militant-diplomate, qui le mènera à représenter son pays, en Asie, en Amérique du Nord, en Europe, en Afrique et au Maghreb, afin d’honorer la mémoire de ceux qui se sont sacrifiés pour la liberté et la dignité de leur peuple.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-10071-7

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

À mes petits-enfants : Gwendoline, Nour, Lina, Elyssa, Yassin et Elyès

Notes

Beaucoup de noms de compagnons en relation, de près ou de loin, avec mes activités ou des actions militantes à Constantine ou ailleurs ne pouvaient être tous cités ; les propos ici se limitent à tenter de faire vivre ce qu’a été la quotidienneté de « l’indigène », « du Français musulman », « de l’Arabe », de l’Algérien avant et pendant la guerre de Libération nationale.

Préface

Il a beaucoup été écrit sur la guerre d’Algérie, il est même peu de guerres et aucune autre lutte de libération où, dans le cours même des événements, véritables archives citoyennes, ont été publiés autant de témoignages1. Et pourtant, la guerre d’Algérie reste un sujet à déchiffrer pour les historiens, d’autant plus qu’elle est une guerre encore trop peu écrite par des historiens algériens. Plusieurs raisons à cela, leur petit nombre au moment de l’indépendance, l’état des archives et l’accès souvent problématique à celles-ci ou la tendance de tous les pouvoirs à réécrire l’histoire, hypertrophiant ou au contraire effaçant des faits et des acteurs.

Ainsi cette histoire est essentiellement narrée par des historiens français. Il n’y a, dans ce fait, nulle mise en cause de leur objectivité – cette objectivité, comme l’écrivait Hubert Beuve-Méry qui n’existe pas –, mais tout historien est le produit de ses références culturelles, imprégné de ses conceptions, de ses convictions et le regard porté sur les protagonistes, l’appréciation des faits, l’entendement des situations s’en trouvent différenciés. C’est pourquoi il est important que des historiens algériens écrivent non pas une autre guerre, la même, mais l’écrivent avec leur propre ressenti.

C’est à ce besoin, à cette nécessité, que Des Profondeurs du Rhumel Retentissent les cris de Douleur de Sana Abdelmadjid contribue, comme y contribuent les témoignages, de plus en plus nombreux, d’Algériens sur ces années terribles et glorieuses et sur celles, lourdes aussi, qui suivirent l’indépendance. Évocations fraternelles, douloureuses, singulières, si similaires par les situations, mais semblables à nulle autre, ne sont pas moins recevables pour l’historiographie de l’Algérie que la subjectivité des comptes rendus des réunions politiques, résumés désincarnés de débats âpres ou chaleureux et des procès-verbaux de police, dont on sait la relativité dans ce jeu inégal du chat et de la souris où l’inspecteur dicte la pièce à sa proie.

Dans le cas de la guerre de Libération algérienne, ces témoignages sont d’autant plus importants qu’il n’y a pas eu une, mais des guerres d’Algérie, chacune des six wilayas, la Fédération de France, la délégation extérieure constituent une chronique. Ils le sont aussi parce que, des vingt-deux membres de l’OS qui ont déclenché, dans le plus grand secret, la lutte de libération, à la masse des militants et militantes en Algérie et en France, tous ont agi dans la clandestinité des maquis et des réseaux et n’en sont sortis qu’avec l’Indépendance. Écrire l’histoire de la guerre d’Algérie, c’est relater ces multiples fronts et les fils infinis de la responsabilité individuelle de chaque militant, c’est faire entendre la discipline consentie dans les conditions de la clandestinité qui a forgé l’irréductibilité du peuple contre le système colonial, sans quoi rien n’eût été possible.

L’indépendance acquise, les Algériens ont été confrontés, comme toutes les luttes de libération, toutes les révolutions, à cette réalité qu’il est ô combien plus difficile de transformer la société que de libérer le pays. Mais reste ce pour quoi le peuple s’est soulevé : être indépendant, aspiration à laquelle personne dans le monde ne donnait une chance de réussir le 1er novembre 1954. Cet acquis inaccessible, nous le disions en 1962 avec Robert Davezies, le peuple algérien nous a appris « que cela était possible. »

Comment cela a-t-il été possible ? C’est ce que Mourad nous fait entendre, dans le récit d’un enfant de Constantine, cet « univers de nostalgie chronique » fait de solidarité familiale et de confrontations à la quotidienneté coloniale, avec ses vexations et humiliations qui construiront son caractère et habiteront son sens de l’honneur. Date indélébile, les massacres du 8 mai 1945, actes déclencheurs de la lutte de libération, font de Mourad adolescent un révolté, un militant.

C’est la valeur et la qualité du récit de Sana Abdelmadjid d’être et de rester à hauteur de militant. Libérer son pays se fait avec le fusil, mais aussi avec tous les réseaux de ces hommes et de ces femmes, dont le rôle fut irremplaçable, qui subissant la répression des gendarmes et des paras, procuraient et acheminaient au maquis des informations, des armes et munitions, des médicaments, des vêtements. Ainsi se déploie cette toile de gens du peuple, conscients que « les risques de tomber sous les coups de l’ennemi étaient les mêmes pour tous, dans les maquis comme dans la clandestinité des villes et des campagnes. »

Interpellations, violence et torture, l’étau se resserre, Mourad doit être exfiltré vers la France. À Lyon, il retrouve la chaleur des liens qui unissent les frères, découvre que des Français sont solidaires de sa lutte, solidarité d’autant plus importante que, sur le sol du colonisateur, au contraire d’en Algérie, il n’est pas immergé dans la population. La Fédération de France du FLN, dans laquelle il milite, est organisée, structurée, disciplinée, mais il se trouve en territoire ennemi, repérable au faciès ; c’est une autre lutte, pas moins implacable, on guillotine à la prison de Montluc à Lyon comme à celle de Koudiat à Constantine.

En raison de son engagement sans limites, affaibli par la maladie, avec l’aide du réseau Jeanson, il passe en Suisse, ce pays qui va jouer un rôle important dans la phase d’accès à l’indépendance de l’Algérie. Dès lors, Mourad milite à visage découvert pour une Algérie en passe d’être indépendante. C’est là où nos chemins se sont rejoints sans se croiser en raison des règles de vigilance, mais nous avons des amis communs. Hafid Keramane, qui représente le GPRA2 en Allemagne et le Dr Djilali Bentami, chef de la délégation du Croissant-Rouge algérien, si attentionné et bienveillant, Malek Haddad, après sa sortie de France, angoissé de ne pouvoir écrire qu’en français, des membres des réseaux de soutien, Maurienne, déserteur qui fut, comme tous ceux qui ont eu le courage de refuser de faire cette sale guerre, fidèle aux valeurs niées qui leur avaient été enseignées, Didar Fawzi, cette belle figure internationaliste, évadée de la Petite Roquette, le pasteur Rouget, Marie-Madeleine Brumagne, Jean Mayerat, le seul Suisse à avoir fait un an de prison pour aide au FLN. Ou encore, ceux que Mourad rencontrait dans ses fonctions, Raymond Nicolet, grand pénaliste, proche du collectif des avocats du FLN, Pierre Gaillard, au CICR, mais aussi René Humbert, auquel j’ai souvent été confronté lors d’interrogatoires par la police fédérale.

Puis, vient ce moment où l’aspiration de l’adolescent, la raison de son engagement, se réalise, l’indépendance. Le pays est à construire, tout semble possible, sauf que l’Algérie ne peut échapper à une double logique, propre à d’autres révolutions : la fraternité de la lutte se morcelle, s’effrite, se dissout naturellement avec la fin des périls ; les ambitions, le pouvoir, l’argent, des rapports claniques gangrènent les personnes. Les hommes et les femmes qui émergent dans la lutte et les épreuves sont rarement les mêmes que ceux qui excellent dans les carrières. Mourad s’est heurté à cette réalité.

Ce Des Profondeurs du Rhumel Retentissent les cris de Douleur dans ce qui fut, avec celle d’Indochine, la plus grande guerre de Libération nationale, fait vivre cet « héroïsme des petites actions » et la « dignité retrouvée » avec l’indépendance. Il nous fait entendre le chemin parcouru par l’enfant de Sidi Mabrouk, devenu militant FLN puis diplomate dans l’Algérie indépendante. Il décrit la volonté de Mourad de servir, à chaque étape, son pays, sa fidélité au sacrifice de leur vie de centaines de milliers d’Algériens. Évocation fraternelle, douloureuse, singulière, d’une vie si similaire à celle de ses frères et sœurs par les situations, mais à nulle autre semblable, c’est un témoignage de fidélité à ses convictions et un précieux apport à l’écriture de l’histoire de son pays.

Merci Sana Abdelmadjid.
Nils Andersson


1. Nicolas Hubert, Éditeurs et éditions pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Éditions Bouchène, 2012.

2. Gouvernement provisoire de la République algérienne.

Avant-propos

Je souhaite vivement que ce récit émaillé d’évocations autobiographiques apporte une contribution modeste à la connaissance de ce qu’ont été notre passé et notre histoire.

Les événements, les faits contenus dans ce témoignage, bien que relatés dans la chronologie de leur déroulement et de mon vécu, ne sont pas évoqués ici pour argumenter une improbable thèse, dans un énième écrit sur la Résistance durant la guerre de Libération nationale.

Ceux qui, à divers niveaux de responsabilité dans l’action révolutionnaire, se sont efforcés d’entreprendre une introspection dans notre passé commun sont nombreux et l’ont fait bien avant moi. Les dizaines de publications sorties pendant les décennies qui ont suivi la Libération nationale constituent certes une contribution importante qui aidera sans aucun doute les chercheurs du présent et du futur à maîtriser les éruptions brûlantes de notre histoire et à capter cette énergie indispensable à notre devenir national.

Il me semble que la jeunesse d’aujourd’hui affirme son autonomie individuelle et non collective.

Mon but n’est donc pas de remettre en cause son autonomie individuelle ; j’estime en revanche que notre jeunesse n’a besoin aujourd’hui que de notre confiance pour forger de nouveaux outils qui lui permettront de recouvrer ses valeurs et son appartenance, et qui feront sa détermination à assumer pleinement son héritage, ses valeurs et son identité. Dans cette entreprise, il faut indéniablement admettre son droit à récapituler notre expérience, même avec une sévérité critique qui n’exempte nullement la compréhension objective pour ressouder les liens nourriciers entre les générations que semble séparer parfois un gouffre d’incompréhensions et de différences, tant les mutations ont été rapides et profondes.

C’est justement cette fracture générationnelle qui m’a amené à renoncer à rentrer ici dans le vif des multiples, et souvent fastidieuses, controverses, livrées au débat public. Ce que j’ai recherché à travers l’écriture de ce témoignage, c’est de participer avec les générations, présentes et futures, dans un espace de parole qui invite davantage au dialogue ; c’est de partager une expérience profondément humaine qui demeure incluse dans le combat militant indispensable et totalement solidaire d’une génération ; c’est aussi d’inciter à garder en éveil les souvenirs communs de tous ceux qui se sont sacrifiés au nom de la dignité et de la Libération nationale. C’est précisément ce message que je souhaite vivement transmettre, éventuellement, à notre jeunesse à travers ce récit émaillé d’évocations autobiographiques, parfois laborieusement sauvées de l’oubli ou de l’éloignement de la mémoire, de la déperdition de documents et du vide laissé par la disparition de compagnons, de proches.

Souvent, en m’efforçant de maintenir le contact avec notre jeunesse – notamment parmi notre communauté établie à l’étranger, comme parmi certains étudiants – j’ai été tenté de céder au doute et au pessimisme voire au dénigrement, quand il s’agit d’évoquer avec elle certains aspects de l’histoire de notre combat pour la Libération nationale et de l’acquisition de notre indépendance, en raison de son pessimisme parfois déconcertant. Je me réfère ici à une certaine catégorie de la jeunesse qui a probablement subi l’influence de l’administration coloniale et des détracteurs de notre lutte pour l’indépendance et que moi j’appelle, non sans peine, les « faussaires de notre histoire ».

Il ne s’agit pas là pour moi de chercher une autre pédagogie pour une persuasion paternaliste mais tout simplement de tenter de comprendre que la jeunesse d’aujourd’hui a fait comme nous, il y a soixante ans, en affirmant son autonomie, non plus communautaire mais individuelle cette fois-ci. C’est en méditant sur ces considérations que j’ai été amené à renoncer à plusieurs titres pour ce témoignage qui devient simplement un récit prêté à un narrateur, ou encore « Mourad », l’un des nombreux pseudonymes utilisés durant la guerre de Libération nationale, notamment dans les différents secteurs de la ville par l’organisation civile du Front de libération nationale.

Il tient à garder l’anonymat par respect aux martyrs, car cette histoire n’est pas seulement la sienne mais celle de ses compagnons disparus et de tout un peuple.

À mes yeux, ce parcours n’a d’intérêt que parce qu’il tente de mettre en exergue, au-delà de l’existence d’un seul individu, et notamment de la mienne, le vécu militant de toute une génération qui a pris son destin en mains. En restituant quelques aspects de celui-ci, il m’a paru essentiel de tenter de reconstituer en quelque sorte le décor qui fut celui d’une époque considérée comme « révolue » et de donner à la nouvelle génération la clé pour ouvrir sa porte, pour la découvrir, et ainsi comprendre et mesurer la profondeur des bouleversements contrastés qui ont indéniablement marqué l’histoire de ma génération mais également la postérité.

La génération qui a vécu la guerre de Libération a traversé trois âges depuis la fin des années 1930, année de l’apogée et du centenaire de la colonisation. Elle a vécu non seulement les affres du Code de l’indigénat et les terribles épreuves durant la lutte pour l’indépendance mais aussi les difficultés pour la construction d’un État national et d’une société algérienne libre, émancipée et démocratique.

Le combat pour la construction du pays est qualifié dans la tradition musulmane de « grand djihad » qui exige davantage que le devoir de mourir pour sa patrie : il exige le devoir de consacrer toute sa vie à un engagement qui va au-delà d’un élan émotionnel collectif. C’est en cela qu’il se distingue nettement voire qu’il s’oppose au « petit djihad » qui consiste simplement à consentir le sacrifice suprême pour son pays et pour ses convictions. Pourtant, malgré sa victoire, ma génération a consenti des sacrifices énormes pour que le pays rendu exsangue par une guerre inégale, terrible, qui a duré plus de sept ans et demi, après cent trente-deux ans de répression et de négation de tout un peuple.

Cette génération-là a tenté d’instaurer la cohésion et le consensus comme mode de vie, dans le respect des principes d’égalité, de justice et de démocratie. Il n’en reste pas moins que les modèles sociaux hérités de l’indépendance désenchantent parfois et confinent à l’indifférence et à la médiocrité morale. Le système de conformisme et de stérilité symbolique qui a suivi l’indépendance de l’Algérie n’a pas atteint les résultats escomptés dans le sens où il n’a pas été jusqu’à reproduire le mythe de l’homme nouveau, à l’origine de sa naissance. Il a toutefois permis de poser le socle d’une société moderne et démocratique qui, par des effets pernicieux, persiste à s’assimiler à l’indépendance pour probablement s’exempter aujourd’hui de certaines critiques quelquefois sévères, et se disculper d’erreurs graves qui ont engendré beaucoup d’incertitudes, d’errements et d’excès.

Cela ternit souvent les remarquables acquis de l’Algérie nouvelle et, plus grave encore, déprécie bien trop de fois les capacités et les ressources innombrables dont dispose le pays pour susciter et développer toujours davantage l’épanouissement et l’émancipation de l’Algérien d’aujourd’hui. Néanmoins, avant de méjuger les insatisfactions des plus jeunes, nous devons nous-mêmes nous poser du moins la question suivante : avons-nous été capables d’imaginer qu’ils avaient besoin qu’on leur transmette intégralement des rêves autres que ceux-là qui ont enflammé jadis nos vingt ans ? Avons-nous compris qu’ils n’attendaient pas tant qu’on leur transmette enfin « le flambeau », car parmi eux sommeille la graine d’une élite prométhéenne, des « voleurs de feu » qui ne reconnaissent aucune limite à la liberté, aucune frontière à leur imaginaire.

Lorsque ce déclic que nous avons vainement attendu d’eux se produira, ce n’est sûrement pas à leurs aînés qu’ils voudront s’identifier. Ils réclameront de recouvrer tout le passé et toutes ses figures, car l’histoire telle qu’elle leur a été dessinée, avec souvent des pointillés, des hésitations et des omissions, ne leur suffira pas à sublimer l’identité qu’ils se cherchent, non pas à la mesure de la grandeur d’un seul combat, mais celle qui leur ouvre des perspectives de projections, à la dimension de la civilisation demeurée vivante dans notre imaginaire.

Nous avons conquis notre propre pays de haute lutte, à eux de le conserver sans en céder un seul empan, et de pousser aussi loin que possible les frontières de cet imaginaire. Cette aspiration à la renaissance, et non pas seulement à la rupture avec le passé colonial, ce nouveau souffle de la libération sera pour eux à placer en quelque chose de plus haut, de plus nourricier que celui des conquêtes matérielles : en l’identité historique qui va au-delà de la saga d’une seule génération, aussi exceptionnelle fut-elle.

C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit de considérer notre histoire récente, riche et complexe à la fois, je m’explique tel que vous me lisez, avec tant de peine, tant de douleur et de malaise. À mes yeux, notre histoire est « un long Rhumel d’oublis et d’échos de douleurs qui retentissent dans ses profondeurs ». Elle est un fleuve qui plonge son cours, telle une jugulaire au cœur de l’antique Numidie, en taillant depuis les temps immémoriaux dans ses courbes une suite d’épopées fascinantes, pétrifiées dans le socle calcaire de la Cirta des rois numides ; elle est un gouffre démesuré de rochers écrasants, vertigineux, qui charrie dans ses sourdes amnésies ses sédiments insondables. De Sophonisbe, de Massinissa à l’émir Abdelkader et au cheikh Abdelhamid Ben Badis, de Zighoud Youcef à Messaoud Boudjriou, de Fadéla Saadane à Ali Besbes, de Hamlaoui à Amar Kikaya, Horchi Slimane dit El Lasso et autres compagnons, tant de passions faites de grandeurs et de tragiques destins, tant de sources de certitudes qui rassemblent pour les survivants à la fois l’avenir et le passé.

La participation de la femme algérienne à la lutte de Libération nationale a souvent été relativisée voire minimisée – alors que son courage et son engagement ont été réels, que ce soit aux côtés des maquisards ou dans l’organisation civile – au point de s’interroger sur le devenir de l’Histoire, et notamment sur la manière de la raconter et de la transmettre aux générations du futur.

En effet, le constat que le négationnisme a été poussé, par un certain nombre de faussaires, jusqu’à douter de l’héroïsme d’un bon nombre de moudjahidines, à l’exemple notamment de Fadila Saadane, de Meriem Bouattoura ou de Louisette Ighilahriz, arrêtée, torturée et même confrontée à ses tortionnaires dans un procès retentissant, me peine beaucoup bien que le tribunal correctionnel de Paris ait rétabli la véracité des faits en condamnant le général d’armée Maurice Shmitt le 8 septembre 2005, comme l’ont rapporté certains médias français.

Ces dernières années, plusieurs auteurs et responsables au plus haut sommet de l’État ont publié leurs mémoires, se sont présentés en détenteurs de la « vérité » face à certaines situations, portant de graves accusations contre les uns et les autres, alors que, cinquante ans après les faits se rapportant à la guerre de Libération nationale, ils auraient dû être abordés avec plus d’humilité, de sérénité et d’objectivité.

Il est certes regrettable que ces polémiques déchaînent parfois des passions outrancières divisant l’opinion même au sein de générations n’ayant pas vécu les événements de leur pays. Leur manque de distance par rapport à l’Histoire m’indigne, et notamment en raison du serment fait aux martyrs et aux attentes des moudjahidines mais aussi pour cette jeunesse qui regarde, qui écoute et qui attend avec un certain désarroi de recouvrer autant que faire se peut toute la mémoire du combat libérateur, patrimoine de toute une nation.

Cette exigence dictée par la lourdeur excessive du prix consenti pour l’indépendance et par la dimension de l’engagement populaire dans la révolution devrait empêcher que de tels points de vue soient exprimés afin d’éviter des polémiques passionnelles blessantes voire outrancières qui divisent non uniquement les membres d’une même génération mais également les générations entre elles. De tels dérapages ne font que mettre en péril et dilapider l’héritage sacré d’une nation tout entière.

Il va de soi qu’aucune révolution n’est épargnée par des dissensions ; il n’en reste pas moins que la libération de l’Algérie n’est pas plus entachée de contradictions inévitables que celle d’autres pays qui continuent de se débattre dans des conflits géopolitiques hérités de la Deuxième Guerre mondiale, de la Guerre froide ou de l’occupation coloniale. Elle l’est d’ailleurs peut-être moins. C’est pour cela que chacun d’entre nous a le devoir de se poser la question suivante : avons-nous au moins appris suffisamment à nos enfants ? Et notamment que l’Algérie n’a pas été depuis 1830 qu’un simple département français mais une nation menacée dans son existence qui a résisté et lutté pendant les cent trente-deux ans de son occupation pour rejeter l’exploitation, l’annexion, l’assimilation, la dépersonnalisation, et subi même un véritable génocide culturel ?

La longue résistance du peuple algérien n’a laissé aucun répit au colonialisme. Elle s’est manifestée constamment à travers l’expression véhémente de son droit d’être, de son droit d’exister sur le territoire de ses ancêtres, dans des mouvements de soulèvement innombrables aux quatre coins du pays jusqu’à l’insurrection finale du 1er novembre 1954. De fait, cette résistance ferme, cette lutte acharnée ne peut être réduite, ne peut être minimisée, ne peut être oubliée dans le brouhaha des controverses subjectives, nourries par tel ou tel témoignage, aussi important soit-il, à un temps « T » de l’Histoire.

S’il est illusoire de vouloir imposer un consensus en vertu d’une « histoire officielle », que chacun peut d’ailleurs reformuler selon ses préférences, en se contentant de faire référence à des constantes que nul ne peut ouvertement ignorer, il devient alors évident pour tous que l’Histoire ne peut être écrite que si elle est libérée des prétentions partisanes, pour faire l’objet d’un long et patient effort de dialogue et de recherches confiées d’abord à nos jeunes universitaires. Il devient alors vain de se fixer sur des polémiques attisées par une mémoire qui n’est jamais infaillible, à plus forte raison après un long silence sous le boisseau, charriant tant d’incertitudes tel un long Rhumel d’écho et d’oubli.

Et c’est précisément contre l’oubli qu’il faut mener le combat aujourd’hui ; contre l’effacement des atrocités commises durant la guerre de Libération nationale de nos mémoires car témoins uniques de l’engagement des compagnons pour la patrie. Ce combat pour garder intacte notre mémoire, pour garder intacte notre histoire de libération, c’est un devoir envers tous ceux qui sont tombés pour la libération de l’Algérie – famille et amis, voisins et connaissances, femmes et hommes portés disparus à jamais, sans sépulture pour leur âme – mais aussi par solidarité avec ces militants guillotinés ou morts sous la torture des colons et des tortionnaires de l’armée coloniale.

Aussi ce témoignage, mon témoignage, n’est-il rien d’autre que l’expression d’une profonde reconnaissance et gratitude envers ces étrangers amis de l’Algérie et de son peuple qui au péril de leur vie et au risque d’être accusés de trahison dans leur pays ont fait le choix de soutenir les résistants, les combattants, au nom de la liberté et de la dignité humaine, de la justice et du respect des droits de l’homme, des droits de chaque homme et de chaque femme, de tous les hommes et de toutes les femmes. C’est un grand merci du fond du cœur que je vous adresse, mes amis : intellectuels et écrivains, éditeurs et journalistes, étrangers et simples citoyens, de tous les coins du monde ayant épousé la cause algérienne, et pour les Français, au risque d’être considérés comme traîtres à leur propre pays, Suisses et autres, pour avoir aidé, hébergé, soigné, protégé et lutté avec les combattants algériens pour la liberté et la dignité humaine.

Et les survivants n’étaient en sursis que pour témoigner ou abjurer leur combat et céder à l’oubli… leur martyre est toujours différé. Tel est le terrible dilemme de ceux qui ne sont pas tombés sous les balles de l’ennemi, n’ont pas posé leur cou sous la lame de la guillotine, n’ont pas entamé, sans jamais finir, la corvée de bois imposée par le colon, n’ont pas joué leur âme sur la roue de la torture, ni plongé leurs têtes dans le seau d’eau ou leur corps dans la baignoire avec pour supplément des décharges électriques de la gégène et autres.

Ils se souviennent des compagnons, disparus à jamais sans sépultures, des membres de la famille, des proches, des voisins, des connaissances, de ces femmes et ces hommes innocents exécutés sans sommations.

Pour nous, aujourd’hui, chaque fois que retentit le serment de novembre, au drapeau et aux martyrs chaque fois c’est comme si l’huissier du martyr frappait à la porte de la mémoire de chacun de nous pour nous demander de rester éveillés, de ne pas céder à l’oubli et de demeurer fidèles à nos martyrs et à nos engagements envers notre pays et son peuple.

Chapitre II
Le chemin de l’exil

LA TRAVERSÉE DE LA MÉDITERRANÉE

La traversée depuis Philippeville (aujourd’hui appelée Skikda, qui se trouve à une centaine de kilomètres de Constantine), fut épuisante, elle avait duré près de trente-deux heures, le mauvais temps ayant amené le navire à changer de cap vers la Corse avant de reprendre sa destination, Marseille.

Durant toute la traversée, Mourad était hanté par la crainte d’être interpellé à son débarquement. Son état de santé ne s’était pas amélioré. Le ronflement des moteurs et l’odeur du mazout l’indisposaient, il se sentait comme ivre. Le mal de mer augmentait encore les nausées et les vomissements dont il souffrait déjà depuis quelque temps. Il n’arrivait plus à manger. Mourad passa la nuit sur un lit de camp dans un coin loin des dortoirs du personnel où il ne risquait pas de se faire remarquer par le commandant de bord et par son officier qui faisaient des rondes régulières.

Les vomissements ininterrompus lui brûlaient la gorge et aggravaient l’état de son estomac fragile qu’il peinait à soigner depuis déjà depuis quelque temps. Les matelots tentaient de le rassurer en lui répétant qu’il n’avait pas à se soucier du billet de passage et qu’il n’avait qu’à se présenter comme le cousin de l’officier mécanicien, car ils avaient en plus un document justificatif pour le prouver. Pourtant, pendant toute la durée du voyage, il était encore en proie à son malaise. L’interrogatoire était toutefois inévitable. Il en fut d’ailleurs ainsi.

L’extrême gentillesse que lui avaient témoignée les matelots avait pourtant été d’un grand réconfort moral. Ils avaient veillé à ce qu’il ne manque de rien mais ayant l’estomac noué, il ne pouvait rien avaler. Il était incapable de toucher à la nourriture. Il se sentait comme pris dans un piège. Il était terrifié par la crainte d’être arrêté, comme si tous les dispositifs policiers sur la terre ferme n’étaient prévus que pour l’attendre et le cueillir au port.

En débarquant à Marseille, Mourad s’est surtout fait remarquer par son état de santé. Il était épuisé. Il avait l’air inquiet mais ses yeux éveillés guettaient le moindre mouvement suspect. Il craignait d’être contrôlé et interpellé par l’un policier ou l’un des agents de sécurité. Malheureusement, il se fit arrêter à la sortie de l’enceinte du port et fut placé dans une cellule.

Les policiers qui l’interrogeaient avaient l’air décontenancés. L’un d’eux, un type costaud et corpulent, à un moment donné, a demandé à Mourad de faire ses affaires en silence. D’autres voyageurs dormaient dans une salle en face. L’atmosphère était sombre et glauque. Mourad éprouvait le sentiment d’être pris dans un étau qui tendait à se refermer de plus en plus. Plus tard, un autre policier lui rapporta d’un geste machinal un casse-croûte. Le jeune homme était incapable d’y toucher, d’autant plus que le sandwich contenait quelque chose qui ressemblait au jambon. Le policier a alors repris le casse-croûte en lançant à Mourad une bordée d’insultes racistes.

Mourad connaissait déjà ce genre de réactions servies aux musulmans par les agents de la République française. On lui a ensuite rapporté un autre sandwich au fromage avec un peu d’eau dans une tasse en aluminium. Il n’a pu qu’à grand-peine ingurgiter quelques gorgées d’eau avant de reposer la tasse de crainte d’infliger à son estomac davantage de peine. La nausée le reprenait de nouveau à la vue des autres détenus en train de se délecter du modeste repas qui leur avait été autorisé. Se retrouver encore une fois détenu, mais cette fois-ci dans une ville inconnue sur le territoire même de l’occupant, le mettait au comble du désespoir.

L’interrogatoire avait pris plusieurs jours et se prolongeait quelquefois jusqu’à une heure tardive de la nuit. Il avait fini par perdre toute notion du temps et lorsqu’on lui accordait un moment de répit, il était exténué, incapable de se tenir debout. Les questions tournaient autour de ses relations à Constantine et en France, ainsi que sur les motifs de son départ de Constantine.

Les policiers s’étaient particulièrement attardés sur son emploi au laboratoire départemental d’hygiène de Constantine relevant du service de la santé publique. Ils admettaient difficilement qu’un indigène ait pu occuper un poste aussi bien rémunéré mais ils étaient bien plus intrigués par les raisons qui l’avaient poussé à abandonner une situation aussi avantageuse et à venir en France. À cette question précise, il s’était bien préparé. Sa réponse restait invariable : ses parents lui prenaient jusqu’au moindre sou de son salaire, voulaient le marier de force à une femme qu’il ne connaissait pas et consommait de l’alcool. Il soutenait également que la situation prévalant alors en Algérie ne lui permettait pas de profiter convenablement de son travail. Il arriva tant bien que mal à convaincre les policiers, sans craquer. Après plusieurs jours de détention et d’interrogatoires serrés, le jeune homme a été relâché à condition de se présenter au poste de police du port tous les deux jours.