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Dracula ou la croisade des temps modernes

De
228 pages
Voici un thriller philosophique. Le roman mythique de Bram Stoker, Dracula, est déchiffré dans son mot à mot énigmatique et terrorisant comme une anthropologie de l’homme moderne. La trame romanesque est celle d’un double voyage : celui de Harker, le clerc de notaire qui quitte son Angleterre natale pour la Transylvanie afin de régler la vente d’une propriété, et celui du comte Dracula, qui va prendre possession de son bien et se faire anglais. De la civilisation à la sauvagerie et de la sauvagerie à la civilisation, les identités se troublent. Harker et Dracula sont, comme Jekyll et Hyde, les deux faces d’un même sujet moderne. Ce qui affleure ainsi est la rencontre de l’homme civilisé avec lui-même et ses propres forces archaïques. Et comme la doublure philosophique s’écrit avec le même style précis, la même logique implacable que le roman, le lecteur inquiet se retrouve lui aussi pris en otage.
 
Né en 1945 à Téhéran, Farhad Khodabandehlou a fait des études de philosophie à l’université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, puis il a enseigné à l’UFR de philosophie, au département des sciences sociales, de 1987 à 2002.
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Couverture : Farhad Khodabandehlou, Dracula ou la croisade des Temps modernes, Fayard
Page de titre : Farhad Khodabandehlou, Dracula ou la croisade des Temps modernes, Fayard
À Philippe Mattioli et Heinz Wismann
en témoignage d’amitié et de reconnaissance

Avant-propos

Dracula est l’histoire de deux voyages. Le premier conduit l’agent d’une étude notariale à l’étranger pour affaires : Jonathan Harker quitte son Angleterre natale pour régler la vente d’une propriété située à Carfax à un comte roumain, nommé Dracula, qui vit dans les Carpates, en Transylvanie. Le second est celui que Dracula entreprend pour prendre possession de son bien.

Toutefois, ces deux itinéraires, plus que des déplacements croisés sur le plan de la géographie, en révèlent deux autres. Le premier est celui au cours duquel l’homme moderne quitte le royaume de la raison en s’aventurant en dehors du monde ordonné. Le second est le voyage de retour : le « non-moi » de Harker, évacué, expulsé et tenu en respect par la force, se libère et fait irruption à l’intérieur de la civilisation.

S’effectuant de manière simultanée, ces deux voyages se superposent, s’emboîtant de telle sorte que chacun d’eux constitue la vérité de l’autre.

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

Un civilisé chez les sauvages

Au commencement, il n’y a rien de singulier. Les premières pages du journal intime de Harker, où celui-ci consigne soigneusement le récit de son déplacement, correspondent parfaitement aux opinions et à la mentalité d’un clerc de notaire anglais en voyage d’affaires : se comportant en observateur attentif, il livre, sans parti pris, des indications sur l’histoire, le régime alimentaire, les modes vestimentaires des pays que son train traverse. Conformément à l’usage, tout ce qui se trouve autour de lui attise sa curiosité ; une curiosité qui cache, pourtant, mal son mépris et son arrogance envers la culture et la manière d’être des habitants de ces régions. Les contours de sa pensée se précisent lorsqu’il évoque sa visite au British Museum pour connaître l’emplacement exact du château du comte Dracula. Ne trouvant rien qui puisse le renseigner à ce sujet, il conclut, avec une pointe d’ironie, qu’il n’existe « aucune carte détaillée de ce pays1… ».

En dépit de sa neutralité apparente, cette constatation de fait est déjà un jugement de valeur : que Harker n’ait pas trouvé au British Museum une carte détaillée de la région de Transylvanie, nul ne peut le contester. En revanche, le caractère tendancieux de sa conclusion apparaît, dès lors que le document en question, faute d’être répertorié dans les archives du British Museum, est déclaré inexistant. En partie sensé et même conforme à la réalité, le commentaire de Harker reste sujet à caution par la manière dont il est formulé : face à une lacune imprévue, Harker réagit machinalement, tranche sans la moindre réflexion et avance une réponse qui d’emblée exclut toutes les autres.

Exprimée sous forme d’une déduction logique, son explication reste une affirmation sans preuve. Elle est aussi pertinente, aussi vraisemblable que n’importe quelle autre hypothèse cohérente relative à ce constat ; car l’absence de cartes de Transylvanie peut, aussi bien, être imputée à la négligence des responsables du British Museum qu’à celle de Harker par exemple. Mais, dans ce cas, pourquoi privilégie-t-il cette version plutôt que telle autre ? Est-ce le fait du hasard ? ou un choix délibéré ? Ni l’un ni l’autre. Le caractère affirmatif, univoque et sans appel des propos de Harker relève du domaine des croyances, des opinons et des préjugés, qui est celui d’une vision du monde.

Celle de Harker, comme toute vision du monde, est une approche ou une attitude spécifique vis-à-vis de l’ensemble du réel. Loin d’être un savoir théorique, fondé sur le raisonnement ou une connaissance empirique établie par l’expérience, elle est une présupposition qui repose uniquement sur des convictions intimes. Ne résultant, contrairement aux sciences positives, d’aucune démonstration argumentative, elle ne peut être combattue par une quelconque théorie rationnelle : elle n’est donc ni discutable, ni vérifiable, ni réfutable. Source de sens pour ceux qui y adhèrent, une vision du monde est par conséquent un phénomène de culture : elle détermine les actions et les conduites des hommes qui la partagent, règle les relations entre eux, tout comme celles que ces derniers entretiennent avec le monde et les choses.

Quant à Harker, ce mécanisme de contrôle est d’autant plus rigide qu’il découle de la puissante conception moderne du monde qui est la sienne. Présente dès sa naissance, intériorisée durant son enfance, puis consolidée au cours de son éducation, elle constitue pour lui l’unique environnement socio-culturel et fonctionne, à ce titre, comme une seconde nature. En conséquence, le récit de son voyage, même dans les détails les plus insignifiants, n’est que la particularisation de cette vision du monde, au niveau d’un discours individuel. Plus précisément, le renseignement selon lequel le défaut de cartes égale son inexistence implique qu’il n’y a pas là une affirmation gratuite ou une réponse spontanée. Bien au contraire, c’est la manifestation ou la partie visible d’un ensemble culturel hautement élaboré où les discours philosophiques, les théories scientifiques, les points de vue éthiques, les opinions politiques, s’emboîtant, s’articulent au sein d’une totalité homogène et finissent par constituer la vision moderne du monde. 

Compte tenu des critères de cette vision des choses, l’élaboration d’une carte détaillée exige, avant tout, une volonté de connaître et un savoir technique approprié. Or, eu égard à l’évolution de l’Histoire universelle, seuls les peuples civilisés disposent de telles compétences, tandis que la région où Harker doit se rendre est habitée par des peuplades qui n’en sont encore qu’aux étapes les plus primitives de la civilisation et, de ce fait, dénuées des qualités requises à cette fin.

Dans cette optique, si une équipe de géomètres compétents avait établi la carte en question, elle aurait dû, sûrement, se trouver au British Museum, puisque celui-ci se fait communiquer tout document digne de foi et d’intérêt. L’absence de pièces topographiques ne peut donc se justifier que de deux manières : ou bien elles existent, mais n’ont pas été établies selon les règles scientifiques de la cartographie moderne. Ce qui revient à dire que ce genre de carte n’est pas une reconstitution objective de la réalité géographique de la région et n’a, à ce titre, aucune valeur opérationnelle. Peut-être fait-elle partie de ces représentations où ces peuplades inscrivent l’espace selon leur imagination. Mais, dans ce cas, elle ne serait d’aucune utilité pour le voyage que Harker va entreprendre. Ou bien, comme il l’affirme, elle n’existe pas du tout, et cela pour la simple raison que cette partie du monde n’offre, à ce jour, aucun intérêt particulier pour être l’objet d’une carte détaillée.

Toutefois, l’absence d’intérêt spécifique ne signifie pas que ces confins de l’Europe en soient totalement dépourvus. La preuve en est que, si Harker ne trouve, au British Museum, aucun document qui lui indique, avec précision, l’emplacement du château de Dracula, il en découvre bien d’autres qui le renseignent, de façon générale, sur la situation géographique de la région. Celle-ci, comme il le note, se situe « à l’est du pays, à la frontière de trois États – Transylvanie, Moldavie, Bukovine – dans les Carpates, une des parties de l’Europe les moins connues, et les plus sauvages2 ».

Ces remarques, permettant certes de connaître la vision de Harker sur le monde extérieur, restent cependant relatives aux conditions dans lesquelles elles ont été formulées. Le voyage n’a pas encore eu lieu. Harker est toujours à Londres. Et c’est justement dans la foulée de la préparation de son départ que « quelques minutes de loisir [lui] avaient permis d’aller au British Museum, et à la bibliothèque [pour consulter] des cartes de géographie et des livres traitant de la Transylvanie3 ». La nature superficielle des informations, obtenues en un rien de temps, semble si évidente que Harker s’empresse aussitôt d’apporter une justification : « Il me paraissait, note-il, intéressant de connaître certaines choses du pays puisque j’aurais affaire avec un gentilhomme de là-bas4. »

En dépit du caractère plausible de l’argumentation, du ton convenu et de l’expression habile, cette justification occulte les motifs réels de la démarche de Harker. Le premier, relevant du domaine purement formaliste, consiste à caresser l’amour-propre d’un « gentilhomme de là-bas », certainement attentif et sensible à ce genre de flatteries. Il s’agit, en effet, de collecter une série de renseignements d’ordre général afin d’en faire état au cours d’une conversation avec le comte et de lui prouver que Harker attache autant sinon plus d’importance à la situation géographique, à l’histoire et à l’influence culturelle de ce pays qu’à l’affaire qu’il doit conclure avec lui.

Cependant, la véritable raison qui le pousse à s’informer sur le pays natal du comte ne peut être comprise qu’à la lumière de sa vision du monde. En effet, avant même de se rendre au British Museum, Harker a déjà une opinion arrêtée, un schéma préconçu sur les Carpates et, partant, il ne cherche que des renseignements qui corroborent, confirment et donnent corps à ce schéma initial. D’où cette recherche ciblée qui, expédiée en quelques minutes, ne fait que confirmer des informations qu’il connaissait déjà. Tout se passe comme si, à l’instar du lit de Procuste, la réalité de cette région avait comme vérité l’opinion de Harker à laquelle elle doit se conformer par violence. Tout se passe comme si les Carpates, la Transylvanie, leur histoire, leur situation géographique avaient autant de réalité et d’importance que les cartes et les livres qu’il vient de consulter : il suffit de ranger ces documents pour qu’aussitôt disparaisse cette partie du monde.

La réalité commence à changer de nature. Harker n’est plus à Londres. Il est à bord du train qui le conduit à Munich. Tout semble indiquer que ce trajet, loin de faire partie du voyage proprement dit, constitue un simple déplacement qui s’est déroulé sans encombre. Ainsi, Harker commence à tenir son journal intime, non pas en quittant Londres, mais à Bistritz, là où le trajet de Munich à Vienne est mentionné dès la première ligne. Dès lors, ses propos relatent implicitement un sentiment diffus de malaise qui s’intensifie au fur et à mesure que le train s’éloigne de Munich et s’approche de Budapest.

Persistant tout au long du voyage, cette inquiétude semble avoir pour origine le changement brutal où le monde ordonné, cessant d’exister tout à coup, laisse la place à ce qu’il appelle, faute de mieux, l’Orient : partant de Budapest, dit-il, « j’eus l’impression très nette de quitter l’Occident pour entrer dans le monde oriental5 ». Cette modification radicale reste cependant ambiguë, puisque Harker ne donne, au niveau du discours déclaré, aucune précision sur ce qu’il entend exactement par l’Occident, l’Orient et, surtout, la frontière qui les sépare. Du coup, il est difficile de savoir si cette ligne de partage est tracée à partir de l’affrontement violent des deux civilisations, caractérisées chacune par un rapport différent au monde et aux choses. Ou bien s’il s’agit d’une simple frontière géographique ayant pour fonction de départager arbitrairement les limites géographiques de pays avoisinants. Le passage de l’Occident à l’Orient, tel que Harker le présente dans son journal, semble confirmer cette seconde hypothèse.

En effet, ce changement de monde n’est pas de l’ordre du vécu, parce qu’il s’effectue, non pas de manière progressive, mais intervient de façon subite et instantanée. Il est le résultat d’une extrapolation où Harker reconstitue cette frontière formelle à partir des lieux communs géographiques qu’il a collectés au British Museum ; sinon, pourquoi Budapest est-il considéré comme le dernier bastion de l’Europe occidentale ? Pourquoi, quittant cette ville, déclare-t-il avoir « l’impression très nette de quitter l’Occident pour entrer dans le monde oriental6 » ? Il s’agit bien des indications communément admises, en fonction desquelles Harker trace la ligne de partage qui désigne les limites de chaque monde.

Or, bien avant que Harker ne parle de cette frontière conventionnelle, une autre, beaucoup plus rigoureuse, s’était déjà mise en place, en filigrane. N’ayant aucun rapport avec les données géographiques, celle-là s’organise dès l’instant où la réalité du monde ordonné, fondée sur une maîtrise totale du temps, commence à s’effriter. Et c’est à travers des remarques anodines de Harker sur les retards à répétition du train que cette transformation devient lentement perceptible. Dès l’ouverture de son journal, il note : « Bistritz, 3 mai – Quitté Munich à huit heures du soir, le 1ermai ; arrivéà Vienne, de bonne heure, le lendemain matin. Nous aurions dû y être à six heures quarante-six, mais le train avait une heure de retard7. » Par rapport à un si long voyage, la précision exigée (à la minute près) paraît exagérée, voire ahurissante. Que Harker ait été gêné par ce retard, nul ne le conteste. Mais, en mentionnant que le train qui aurait dû arriver à six heures quarante-six avait une heure de retard, il cache mal une protestation qui va bien au-delà du simple dérangement. Par ailleurs, la forme conditionnelle utilisée donne au propos de Harker un aspect comptable à l’égard du temps. Tout se passe comme s’il y avait un manque à gagner ; tout se passe comme si cette heure de retard avait été perdue, une première fois de manière effective, en restant dans le train à ne rien faire et une seconde fois en imaginant ce qu’il aurait pu en faire si le train n’avait pas eu de retard.

Or ce retard n’a aucune signification particulière, puisqu’il ne se produit qu’une seule fois. Pourtant, Harker se comporte comme s’il s’était déjà répété et qu’il fallait attendre qu’il se renouvelle. Du coup, restant sur ses gardes, il note, avec méfiance : « Je craignais de trop m’éloigner de la gare : malgré ce retard, nous devions repartir comme prévu8. » La raison de cette absence de confiance se trouve, en substance, dans ce qu’il dit quelques lignes plus loin : « Après avoir franchi les magnifiques ponts du Danube, ces modèlesd’architecture occidentale – le Danube est ici particulièrement large et profond –, on pénètre immédiatement dans une région où prévalent les coutumes turques9. » De l’Occident il ne reste plus désormais qu’une façade, un décor : les ponts du Danube. Ils surplombent le fleuve comme un espace « particulièrement large et profond » qui correspond, à son tour, à un temps imprévisible et non maîtrisable. La remarque concernant la prévalence des coutumes turques dans cette région témoigne de l’ambivalence du discours de Harker où les deux conceptions de la frontière – l’une fondée sur un changement de la temporalité et l’autre définie par les données culturelles – continuent à être présentes simultanément.

Sans qu’il s’en aperçoive, Harker est déjà passé de la réalité administrée du monde ordonné à une autre, caractérisée par l’absence de régularité et d’organisation. Car à peine ces faits viennent-ils d’être mentionnés que se produit un second contretemps : « Ayant quitté Budapest sans trop de retard nous arrivâmes le soir à Klausenburgh10. » Le comportement de Harker vis-à-vis du temps semble avoir subi un léger changement. À la position comptable où il donnait, à la minute près, l’heure à laquelle le train aurait dû arriver, pour calculer, ensuite, ce qu’il aurait pu faire de ce temps perdu, se substitue une indifférence : il y a eu du retard, il le reconnaît, mais « sans trop ». Que faut-il entendre par l’expression « sans trop » : dix minutes, un quart d’heure, une demi-heure ? Il ne le précise pas, et tout porte à croire que la ponctualité à laquelle il était attaché jusque-là, ne présente plus d’intérêt pour lui.

D’où vient ce changement de comportement ? Harker s’est-il habitué aussi vite à cette nouvelle réalité où le temps n’est plus cet étalon de référence objectif, ce paramètre absolu de mesure, en fonction duquel le réel se trouve organisé, dans son ensemble, pour devenir prévisible ? Il est difficile de le croire. Aurait-il compris que, pour pouvoir continuer son voyage, il faut admettre et intérioriser ce temps totalement subjectif qui est relatif aux individus et aux individus seulement ? Rien ne l’indique. Cette nouvelle attitude correspond, effectivement, à une modalité particulière du temps qui est propre aux loisirs ; modalité du temps grâce à laquelle Harker va se comporter, désormais, comme un « civilisé », en voyage d’affaires chez les « sauvages ». Conformément à l’usage, il va au restaurant, pratique son allemand, limité à quelques mots, commande un plat pimenté, le trouve délicieux, en demande la recette pour sa fiancée. La nuit – comme cela arrive à ce type de voyageurs –, malgré son lit confortable, il dort mal, en cherche la raison, l’impute tantôt au chien qui a aboyé sous sa fenêtre, tantôt au repas trop épicé de la veille qui lui avait donné soif, perturbant son sommeil. Le lendemain, c’est dans la même ambiance faussement joyeuse qu’il prend son petit déjeuner, goûte à un autre plat pimenté, le trouve encore plus délicieux, et redemande la recette pour sa fiancée, etc.

Puis, à l’approche du départ, disparaît, brusquement, ce comportement festif, et l’angoisse d’un éventuel retard refait surface. Le temps objectivé, dont la maîtrise assurait aussi bien la régularité de la réalité que la cohérence de la conduite de Harker, est désormais inopérant. Dès lors, la moindre dissonance devient source d’inquiétude et d’affolement. Avec la déliquescence du temps, comme facteur invariable de mesure, le cours des choses est frappé plus que jamais par une absence de visibilité. Tout événement peut se produire, comme il peut ne pas se produire. Le train pourrait partir comme prévu ou rester à quai pendant des heures, ou encore ne pas quitter du tout la gare. Et pourtant, en dépit des précédents retards, Harker continue à rester fidèle à ses repères quant à la nature du temps : « Je déjeunai en hâte, car le train partait quelques minutes avant huit heures ; ou, plus exactement, poursuit-il par prudence, il aurait dû partir quelques minutes avant huit heures. » Mais, quand le retard tant redouté se produit effectivement, il commente sur un ton agressif : « Lorsque, après une véritable course, j’arrivai à la gare à sept heures et demie, j’attendis plus d’une heure dans le compartiment où je m’étais installé, avant que le train ne démarrât. » Puis il fustige : « Il me semble que plus on va vers l’est, plus les trains ont du retard. » Et il finit en raillant : « Qu’est-ce que cela doit être en Chine11! » 

La cause de l’inquiétude qu’avait ressentie Harker depuis son départ de Munich, sans pouvoir en déterminer la raison, devient désormais intelligible. Il s’agit d’un changement où Harker passe d’une temporalité déterminée à une autre, passage dont il ne prendra conscience que de manière progressive et grâce aux retards du train. Avec cette traversée de la frontière, le temps hypostasié, comme un « être » différent de soi, linéaire, uniforme et homogène, commence à se déliter. Il n’est plus cette objectivité autonome qui permettait la mesure, puisque, lui-même, maîtrisé par le moyen de calcul, est devenu mesurable. Privé de ce temps objectif, qui n’est pour tous que parce qu’il n’est pour personne, l’espace, le mouvement, la distance et la durée apparaissent sous un nouveau jour : cessant d’être des entités uniformes et identiques, ils échappent, désormais, à toute volonté de rationalisation qui instaure des régularités, anticipe le cours des choses et prévoit, corrige des irrégularités.

Or, face à ce changement de temporalité, la position de Harker reste ambiguë. L’effritement du temps maîtrisé, il le constate à travers les retards successifs du train, mais il continue à se comporter comme si cela n’était qu’un changement accidentel, provisoire et que les choses allaient reprendre leur cours naturel. Imputable, en partie, à des habitudes qu’il s’est forgées tout au long de sa vie, ce comportement découle pour l’essentiel du fait que Harker considère les structures spatio-temporelles du monde ordonné, non pas en tant que des phénomènes relatifs à sa propre vision du monde, mais comme des vérités objectives, ayant une validité universelle.

Dans cette optique, la question qui tourmente Harker est la suivante : la désagrégation de cette modalité du temps, qu’il tient pour une vérité absolue et universelle, est-elle irréversible ? Ou bien s’agit-il d’un épiphénomène passager, comme c’est le cas du temps propre aux loisirs ? Car, si l’établissement de cette nouvelle temporalité – aléatoire, discontinue – s’avérait définitif, cela signifierait qu’aucune organisation rationnelle de la réalité et, surtout, celle du champ social, ne serait désormais plus possible. Et partant, les impératifs comme d’« être à l’heure » ou d’aller plus vite pour « gagner du temps » perdent leur signification et leur pertinence. Dès lors, il devient absurde de se rendre systématiquement au travail, à des heures fixes, même lorsqu’il n’y a rien à faire. De même, il paraît insensé de courir, prendre un train à temps pour ne pas manquer la correspondance, être là à l’heure à un rendez-vous d’affaires dont le résultat ou, plutôt, les profits qu’on peut en tirer restent incertains.

Or, bien que Harker reste persuadé du caractère éphémère d’un tel changement, les faits – ne serait-ce que les retards successifs du train – indiquent que la structure spatio-temporelle du monde ordonnée a cédé la place à une autre réalité ; une réalité sans souci où le temps n’est plus ce paramètre absolu, à partir duquel s’organise le champ social, mais une variable secondaire et sans importance. Plus besoin de temps maîtrisé, puisqu’on y prend « le temps qu’il faut pour faire ce qu’il y a à faire, et lorsque le nécessaire est assuré12 », le travail prend fin. Plus besoin d’accélérer le mouvement pour « gagner le temps », puisque le temps n’est plus considéré comme un capital à ne pas gaspiller : ni affairé ni obsédé par la vitesse, on consacre le temps qu’exige une affaire, jusqu’à ce qu’elle soit conclue.

Le train comme dispositif de sécurité, de régularité et de précision qui avait quitté Londres s’est transformé, en cours de route, en un bateau ivre qui ballotte, désormais, au gré des vents que Harker ne maîtrise plus. Le rétablissement de la réalité administrée n’est désormais qu’un vain espoir.