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Du 24 février au 2 décembre

De
294 pages

Ce fut toute l’habileté et toute la doctrine du Gouvernement provisoire de soulever les passions et d’en exploiter les excès.

Issu d’un coup de main dont l’audace inouïe était le principal mérite, ce gouvernement ne pouvait s’appuyer ni sur le principe d’autorité, ni sur le droit dérivant de la succession héréditaire, ni sur le vœu sincère et réel de la nation, ni sur le véritable intérêt public, ni sur la tradition, ni sur la gloire, ni sur aucun des caractères qui rendent d’ordinaire les gouvernements forts, stables et respectés,

Il était — parce qu’il avait plu à quelques aventuriers politiques de le constituer au milieu d’une débauche se-mi-armée, semi-parlementaire ; il était — parce qu’une dynastie tout entière avait reculé devant la nécessité de défendre l’existence du pays aux prises avec l’anarchie ; il était — parce qu’au milieu d’un désordre sans pareil, l’émeute facilement victorieuse lui avait donné un signal auquel il avait obéi en se mettant de lui-même au monde.

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Ernest Merson

Du 24 février au 2 décembre

INTRODUCTION

Nous traversons une étrange époque, pleine de contradictions calculées, de malentendus volontaires, d’équivoques préméditées, où les notions les plus diverses sont à dessein mélangées, et où l’on ne parvient presque nulle part, tant on y apporte de mauvais vouloir, à s’entendre sur l’exercice régulier des droits en même temps que sur le loyal accomplissement des devoirs.

Le dommage ne serait pas grand, et l’on n’y prendrait presque point garde, si, au milieu de cette perturbation profonde, le sens moral du pays ne s’affaiblissait, menaçant de sombrer entièrement et de disparaître, au souffle de quelque malfaisante surprise ou sous le fardeau de quelque événement inattendu. Un affaissement se produit, en effet, dans les esprits, et l’on dirait qu’un doute amer envahit les âmes, à voir le travail qui s’opère avec une fiévreuse ardeur de toutes parts, et l’âpre inquiétude dont la trace se rencontre presque partout, là surtout où l’on devrait ne la trouver point.

Qui a pu produire ce regrettable phénomène ?

Il n’est peut-être pas temps de le dire ; il serait inopportun de l’indiquer d’une façon précise. Mais ce qu’il est toujours à propos de rectifier, c’est l’erreur qui s’accrédite, c’est le mensonge qui se propage, c’est la fable audacieuse qui se substitue à l’histoire. Ce qu’il est invariablement bon d’affirmer, c’est la gloire qu’on rabaisse, tandis qu’on rehausse la honte ; c’est la gratitude qu’on efface, à mesure qu’on outrage sans contrainte le service rendu et reçu.

Voilà pourquoi je veux, en quelques pages rapides, rappeler par quelle suite de faits et par quel enchaînement de circonstances la République de Février est morte, pour faire logiquement place à l’Empire. D’autres se plaisent et se complaisent dans la calomnie violente, inspirée par le ressentiment ou par la haine. On ne saurait trouver mauvais, sous le régime de l’entière liberté que, sans passion, sans colère, sans aucun emportement, je dise le vrai au sujet de changements politiques dont on s’efforce d’altérer le sens réel et le réel caractère. Le combat étant engagé, au nom des partis, il faut du moins que tous y participent, même ceux qui, voulant éviter les catastrophes, cherchent à faire prévaloir le progrès sans le secours terrible des révolutions.

Mon point de départ est Février 1848, c’est-à-dire le lendemain de ce jour où la Royauté, vaincue avant toute bataille, fut mise en fiacre pour s’en aller, errante et fugitive, fatiguer les routes de l’exil ; mon point d’arrivée sera Décembre 1851, c’est-à-dire la date du rétablissement de l’ordre en France, l’époque méconnue où tout ce qui était chancelant fut raffermi, où tout ce qui était livré à l’angoisse fut rendu au calme et à l’espérance, où tout ce qui était près de périr fut enfin assuré du salut.

On verra, dans l’histoire de ces quatre années si tourmentées et si anxieuses, quel chemin une grande nation peut faire, lorsqu’elle est guidée par ces deux lumières secourables qui triomphent de toutes les ténèbres : la raison et le bon sens.

La raison ! Ici, la raison est née de l’expérience D’abord égarés dans des voies étrangères où les avaient conduits une révolution brusque et fatale, les esprits ont essayé de s’acclimater au régime nouveau qui leur était imposé. Ils se sont dévoués au succès d’une œuvre dont ils espéraient, à force de dévouement et de courage, féconder la stérilité ; ils ont mis leur gloire à ne point faire obstacle au complet développement d’un fait dont ils voulaient subir l’épreuve tout entière ; ils se sont appliqués, en un mot, non pas avec résignation, mais avec une ferveur qu’inspire seul le patriotisme, à faire sortir le plus grand bien du plus grand mal lui-même. Soins superflus ! tentatives infructueuses ! La terre ingrate que le peuple ensemençait ne devait rien produire, ou bien la récolte par lui recueillie ne consistait qu’en fruits funestes. On multiplia les essais ; on se donna pour tâche de tout éprouver, de n’épargner ni les rudes labeurs, ni les pieuses sollicitudes, pour tirer de la République un résultat conforme aux intérêts, aux instincts, aux sentiments du pays : l’on n’aboutit qu’à constater avec éclat que ce système déjà éprouvé est antipathique à la France, et que c’était s’insurger contre les mœurs et la volonté clairement exprimée du pays, que tenter de l’y maintenir. Oui, la raison, dans la circonstance, la raison qui protestait énergiquement contre le régime républicain et sollicitait sa chute, s’appuyait de tous les grands faits survenus dans l’histoire contemporaine depuis l’avénement lui-même de Février ; et il faudrait à la fois nier la clarté du soleil et la suprême puissance de Dieu, pour méconnaître l’action fondamentale et souveraine en vertu de laquelle, partis des douleurs et des désordres du Gouvernement provisoire, nous en sommes arrivés, par le 2 Décembre, à la restauration du principe d’autorité, et, par les événements qui ont suivi, à la résurrection du pouvoir monarchique.

Après la raison, j’ai encore parlé du bon sens. Eh ! mon dieu, est-il, en France, un esprit si inaccessible à la vérité qu’il ne comprenne désormais, en plongeant un regard dans l’abîme d’où le pays a été assez fort pour sortir, que, sans les inspirations du bon sens, c’en était fait de nous et de la société elle-même, dont nous formons comme la clef de voûte. Le trouble avait été jeté dans toutes les consciences ; le doute, soigneusement cultivé dans les âmes, avait engendré les colères et les haines ; une confusion redoutable avait germé dans les esprits, à ce point que le mal était glorifié à l’égal du bien, tandis que le bien se trouvait couvert d’anathèmes, comme s’il eût été le mal ; les situations elles-mêmes s’étaient transformées, tandis que les hommes s’étaient substitués les uns aux autres ; pour bien dire, la révolution était dans les idées, dans les cœurs, dans les désirs, dans les espérances ; l’anarchie avait pénétré partout ; la période de la décadence commençait ! Eh bien ! ce mouvement désastreux, qui semblait devoir aboutir à toutes les chutes, à toutes les misères, à toutes les profanations, ce mouvement s’est subitement ralenti pour s’arrêter comme de lui-même. Le peuple a secoué le joug infâme qu’on lui avait imposé, et c’est précisément tandis que ses mandataires, oublieux de leur dignité et de leur devoir, se courbaient sous la pression de l’émeute pour acclamer la République, que la nation commença à manifester résolûment ses répulsions contre l’état républicain. Cependant, depuis cette époque terrible et mémorable, chaque jour qui s’est écoulé, chaque pas qui s’est fait, a marqué une victoire du bon sens sur l’erreur que des imprudents et des insensés essayaient d’acclimater en France. La Commission exécutive, en succédant au Gouvernement provisoire, a exclu du pouvoir les représentants les plus ardents, les plus ouvertement exclusifs du Socialisme révolutionnaire ; puis l’insurrection de Juin a fourni à l’Assemblée constituante, revenue de ses terreurs premières, l’occasion de se délivrer de la Commission exécutive, à son tour ; puis l’élection du 10 décembre, avec ses cinq millions de suffrages donnés au prince Louis-Napoléon, a pris un caractère évident et marqué de protestation contre le fait républicain ; puis le Deux Décembre, consacré par huit millions de votes, est venu, conforme au sentiment public, déchirer les derniers lambeaux du voile qui nous cachait l’avenir, faire justice des institutions bâtardes qui épuisaient notre sève en débats funestes ou stériles, mettre fin aux justes alarmes du pays, et porter, d’une main vigoureuse et ferme, la cognée dans les vestiges encore existants d’un régime détesté.

Voilà les quatre grands termes de ce passé qui remonte au 24 février 1848. Formant comme les jalons d’une vie nouvelle, comme les points distinctifs d’une sorte de révélation dont la Providence est bien un peu la glorieuse complice, chacun de ces termes a un caractère distinct sur lequel il convient de s’arrêter aujourd’hui, pour le bien étudier, quand des écrivains prévenus ou volontairement maldisants l’offensent et le méconnaissent.

Janvier 1869.

E.M.

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

Ce fut toute l’habileté et toute la doctrine du Gouvernement provisoire de soulever les passions et d’en exploiter les excès.

Issu d’un coup demain dont l’audace inouïe était le principal mérite, ce gouvernement ne pouvait s’appuyer ni sur le principe d’autorité, ni sur le droit dérivant de la succession héréditaire, ni sur le vœu sincère et réel de la nation, ni sur le véritable intérêt public, ni sur la tradition, ni sur la gloire, ni sur aucun des caractères qui rendent d’ordinaire les gouvernements forts, stables et respectés,

Il était — parce qu’il avait plu à quelques aventuriers politiques de le constituer au milieu d’une débauche se-mi-armée, semi-parlementaire ; il était — parce qu’une dynastie tout entière avait reculé devant la nécessité de défendre l’existence du pays aux prises avec l’anarchie ; il était — parce qu’au milieu d’un désordre sans pareil, l’émeute facilement victorieuse lui avait donné un signal auquel il avait obéi en se mettant de lui-même au monde.

Son origine n’est pas autre que cela. Fruit incestueux de la tribune et du canon, il portait en lui tous les vices originels qui devaient le rendre impuissant pour le bien et prodigieusement fécond pour le mal. Inhabile à exercer l’autorité, il devait avilir le pouvoir ; composé d’éléments contraires ou dissolvants, il ne pouvait se maintenir qu’à la condition de poursuivre, chaque jour et à chaque heure, l’œuvre de son suicide.

Seulement, et là est le plus sérieux grief de la France contre le Gouvernement provisoire, en s’affirmant, il épuisait une à une toutes les forces vives du pays ; en secondant les aspirations à la fois grotesques et terribles de la populace en délire, il précipitait la ruine de l’État, et le livrait aux douleurs, aux menaces, aux extrémités du désordre érigé en système ; il faisait de la terreur un moyen de gouvernement, et, au lieu de tendre à calmer l’ivresse née d’un triomphe inattendu, il s’appliquait à en encourager les dérèglements, à en favoriser les suites fatales.

D’ailleurs, en proie aux querelles intestines, sans homogénéité, sans pensée fixe, sans vues grandes et généreuses, sans rien de ce qui peut absoudre les serviteurs ou les chefs d’une révolution injuste et brutale, le Gouvernement provisoire, alors même qu’il eût tenté de calmer la tempête et de replacer la société sur ses bases égarées ou perdues, eût échoué inévitablement dans ce labeur de l’ordre moral autant que matériel. Il se fût heurté contre des obstacles insurmontables, dont il était lui-même le principal élément ; et ses efforts, en vain multipliés dans un but favorable, fussent certainement demeurés sans résultats efficaces. En effet, on ne change pas impunément les conditions d’existence d’un peuple ; les bouleversements politiques ne s’accomplissent pas sans entraîner avec eux des conséquences graves ; et, une fois le torrent débordé, il est toujours malaisé, soit de le refouler dans son lit primitif, soit de lui en creuser un nouveau, où son cours puisse être modéré et contenu.

On avait appris au peuple des barricades à commander en maître, — à décider à son gré des destinées du pays, — à tenir, en quelque sorte, la balance où la vie du monde se calcule et se pèse. Comment, après cela, les mêmes hommes qui s’étaient voués d’abord à cette tâche détestable eussent-ils trouvé en eux-mêmes l’autorité nécessaire pour remettre toutes choses en leur place, réprimer des excès dangereux, serrer le mors aux passions surexcitées, rassurer les légitimes frayeurs des honnêtes gens, rendre à l’industrie son activité perdue, au commerce ses transactions évanouies, à la propriété sa valeur compromise, aux esprits leur sécurité disparue, à la liberté véritable ses rayonnements éteints ?

L’œuvre eût été difficile pour des hommes sincèrement, et en dehors de toutes préoccupations extérieures, dévoués au salut du pays. Pour les membres du Gouvernement provisoire, attelés au seul triomphe du fait révolutionnaire dont Février n’avait été que le précurseur ou le prélude, elle était absolument impossible.

Aussi ne s’y appliquèrent-ils point. Quelques-uns d’entre eux eurent la conscience de leur impuissance ; après avoir tant bien que mal essayé de résister, ils se laissèrent entraîner par un courant qu’ils ne savaient ni modérer ni vaincre. Les autres, grisés par le succès ou résolus à tirer de la révolution accomplie toutes ses conséquences extrêmes, s’appliquèrent à seconder le développement du fait anarchique, et ils y réussirent.

D’une part, M. de Lamartine s’abandonnait au hasard de l’événement, — heureux et glorieux à la fois si, un matin, il obtenait du peuple, son maître, que le drapeau rouge ne fût pas substitué au drapeau tricolore. Comme si, en temps de désordres, de troubles, d’épouvantes, de saturnales et d’orgies politiques, la couleur d’un drapeau équivalait à la restauration du principe autoritaire, à la réglementation de la liberté, à la guérison des plaies publiques ! Comme si c’était gouverner que de parlementer sans cesse avec la populace, et de dompter la logique de la baïonnette séditieuse et affamée, à coups de sophismes et d’éloquents paradoxes !

D’autre côté, M. Louis Blanc, plus véritablement habile, plus évidemment dans le rôle de la situation, plus conséquent, d’ailleurs, avec les doctrines radicales au service desquelles il s’était depuis longtemps attentionné, dominait les masses populaires du haut de sa tribune aux harangues. Installé dans le palais du Luxembourg, peu familiarisé avec un tel langage, il prêchait au peuple l’évangile démocratique et social, dont le dogme se peut traduire par ce ternaire odieux : oisiveté, licence, spoliation. Est-il besoin de dire que ce poison, en s’infiltrant dans le sang généreux du peuple, y produisait des ravages dont, hélas ! nous apercevons encore aujourd’hui les traces ? M. Louis Blanc était écouté. Sa parole de sectaire subtil, passionné, convaincu au moins en apparence, exaltait les esprits ou les frappait de terreur. Les uns y voyaient une promesse et une espérance ; les autres, mieux conseillés, n’y apercevaient qu’un accès de colère et une détestable menace.

Époque bizarre en vérité, où un homme, après avoir usurpé le gouvernement d’un grand peuple, put renouveler publiquement le serment d’Annibal contre l’ordre social en vertu duquel ce peuple existe, sans en être exemplairement puni sur l’heure. Leçon éclatante donnée au pays par l’un des chefs de l’École régénératrice, qui commençait parjurer à la face du ciel de tout briser, de tout détruire.

J’ai cité deux des individualités principales du Gouvernement provisoire, l’une représentant le mouvement, l’autre la résistance résistance beaucoup moins réelle qu’apparente, mouvement actif, audacieux, désordonné. A côté de MM. de Lamartine et Louis Blanc, quelquefois derrière l’un ou l’autre, fréquemment devant tous les deux, se plaçait M. Ledru-Rollin, procédant tour-à-tour de ses deux collègues et s’associant successivement à leurs politiques diverses, entre lesquelles il formait une sorte de trait d’union. Je ne prétends pas que le fougueux tribun n’eut point son originalité, son initiative, son influence au sein du Gouvernement provisoire, et qu’il ne pesa point personnellement, au moins par le style de ses circulaires comminatoires, sur les destinées du pays ; mais, à mon gré, sa figure, qui depuis a occupé un plan principal, se trouvait alors véritablement secondaire, quelquefois effacée. Il avait quelques velléités vagues de contenir la révolution ; mais il s’associait à M. Louis Blanc, qui en prétendait précipiter la marche. Il éprouvait le désir de donner à la multitude les satisfactions les plus insensées ou les plus criminelles ; mais il se rendait solidaire de M. de Lamartine, qui essayait quelquefois de modérer les emportements du monstre.

Plus loin, nous verrons son rôle se dessiner et s’agrandir ; aujourd’hui, membre du Gouvernement provisoire, il n’apparaît que comme un comédien qui, soumis à l’influence de deux écoles contraires, en est réduit quelquefois, presque à la condition de comparse.

Néanmoins, il ne faut pas enlever à M. Ledru-Rollin la part de responsabilité qui lui revient dans toutes les mesures qui eurent pour but de ravager le pays. Ce fut lui qui fit ouvrir les clubs ; et, si d’autres créèrent ces ateliers nationaux dont l’insurrection put sortir un jour tout organisée, tout armée, pour porter le fer, le feu et le plomb dans les rues de Paris, il inventa au moins ces colonnes infernales qui allèrent dans la plupart des pays d’Europe essayer des tentatives séditieuses ; ce fut lui de même qui couvrit la France de ces commissaires extraordinaires dont la mission principale consista, d’une part, à achever le bouleversement social, — de l’autre, à fausser l’élection prochaine, pour en faire sortir une Assemblée révolutionnaire.

Quoi qu’il en soit, le Gouvernement provisoire sembla s’appliquer et réussit à rendre le régime républicain odieux à la France, après qu’il lui avait été antipathique. Comme s’il eût conspiré lui-même contre l’œuvre qu’il entreprenait, il procéda de telle sorte qu’il la dépopularisa, lui aliéna tous les esprits honnêtes, et la condamna à succomber sous les justes protestations, sous les généreuses répulsions du monde.

Je n’écris pas l’histoire, et je n’énumère point tous les faits qui, émanant du Gouvernement provisoire ou de ses agents, en tout cas de sa politique hautement avouée, ravirent à la République toutes les chances qu’elle pouvait avoir, au début, de pousser des racines dans le pays. Cependant je ne crois pas inutiles ou déplacées quelques réflexions nées de l’expérience.

Dans l’état républicain, on avait d’abord entrevu un terrain neutre sur lequel on espérait que toutes les opinions sincères pourraient se rencontrer et se confondre, en vue d’assurer les glorieuses destinées de la France. On avait poussé l’illusion jusqu’à croire que l’ère des rapprochements avait sonné, et que toutes les anciennes querelles des partis, toutes les vieilles haines devaient disparaître, pour ne laisser de place qu’à l’union intime et cordiale de tous les éléments d’ordre et de gouvernement régulier. Mieux que cela, on facilitait la tâche aux mandataires du pouvoir ; on aplanissait devant eux les obstacles ; on les environnait, sinon de sympathies personnelles, du moins d’un véritable appui moral ; on aidait, en un mot, la République à s’implanter fortement en France, et les républicains à y dominer la situation.

Tant de régimes avaient été successivement essayés et avaient tour à tour disparu ! tant d’hommes étaient arrivés aux affaires et n’y avaient point satisfait aux espérances qu’on avait conçues d’eux ! Il était temps peut-être qu’on expérimentât un nouveau régime et des hommes nouveaux, et qu’on secondât sincèrement cette tentative. L’avenir était là, pouvait-on ingénument croire.

Cependant ces loyales sollicitudes furent mal récompensées ; l’événement ne vérifia point ces confiantes espérances. La République mentit à tous les articles de son fastueux programme, et la démence des républicains eût mérité la pitié de la foule, si elle n’eût justement provoqué son dégoût et ses colères.

Aussi, lorsqu’après une existence de deux mois environ, durant lesquels il trouva le moyen d’affamer la France, d’épuiser ses richesses, de ruiner son crédit, de désoler ses provinces, de la frapper d’impôts inusités, de la soumettre à toutes les infortunes, à toutes les misères, pis que cela, à toutes les calamités avilissantes ; lorsqu’il résigna ses pouvoirs, après en avoir si fatalement abusé, le Gouvernement provisoire fut escorté dans sa chute ou dans sa retraite, par les malédictions du pays tout entier.

Produit étrange d’un hasard révolutionnaire ; composé illogique de pièces profondément disparates, il était à la fois stérile pour les mesures de salut et fécond pour les actes de nature à produire le trouble et le désordre. Livré à toutes les angoisses d’une guerre intestine, il délaissait l’intérêt public pour prolonger jusqu’au bout sa déplorable existence, sans prendre garde qu’il portait en lui-même le germe de sa destruction et les éléments constitutifs de sa mort.

Soit générosité, soit calcul, soit commisération, soit lâcheté, l’Assemblée entre les mains de laquelle passèrent tous ses pouvoirs, grava sur son tombeau qu’il « avait bien mérité de la patrie » ; mais la France, émue et indignée, refusa de ratifier ce décret menteur : la conscience publique protesta contre un vote imprudent ou coupable, et le pays livra à l’histoire le Gouvernement qui venait de finir, en le couvrant de ses anathèmes et de ses mépris.

N’était-ce pas lui, en effet, qui, après avoir été le complice de la révolution, venait de donner une base à tous les désastres qui allaient affliger et ensanglanter la France ?

LA COMMISSION EXÉCUTIVE

La composition de la Commission exécutive, à laquelle procéda l’Assemblée constituante, révéla le germé de la protestation qui allait bientôt se formuler avec éclat contre l’établissement du régime républicain.

En effet, du Gouvernement provisoire il fut fait deux parts, — l’une comprenant ceux des membres de ce Gouvernement qui s’étaient fait le plus remarquer par l’exaltation de leurs idées et le désordre de leurs tendances ; — l’autre composée, au contraire, de ceux qui, tout coupables qu’ils fussent du fait de Février, avaient résisté plus ou moins aux mesures extrêmes dont leurs collègues plus radicaux prétendaient les rendre complices.

De ces deux parts, la première fut exclue tout entière du gouvernement, et ainsi frappée d’un arrêt de juste, sévère et publique réprobation ; le pouvoir exécutif fut confié à l’autre, l’Assemblée nationale conservant toutefois la souveraineté suprême dont elle était régulièrement investie.

Une exception fut faite, toutefois, en faveur de M. Ledru-Rollin, dont le rôle mixte devait exciter toutes les défiances, mais qui, protégé par les sympathies et les dangereuses illusions de M. de Lamartine, parvint à détourner la mesure d’exclusion qui allait, qui devait logiquement l’atteindre. Et si le Parlement fit céder à son égard l’inflexibilité qu’il montrait vis-à-vis de M. Louis Blanc, ce fut uniquement à titre de condescendance et de concession — condescendance aux sollicitations généreuses jusqu’à la faiblesse de l’homme que dix départements venaient d’élire à la fois à la Constituante, concession à la pensée conciliatrice dont on argumentait pour l’abuser, et qui allait bientôt recevoir un douloureux démenti.

Cependant le caractère général de ces choix, que l’Assemblée fit à ses débuts, porte déjà, en dépit d’acclamations inspirées soit par l’épouvante, soit par la nécessité de parer aux événements, le cachet de dispositions ouvertement contre-révolutionnaires. Dès lors, les esprits pratiques purent pressentir, avec les obstacles qu’ils devaient fatalement rencontrer et vaincre, les grands faits dont la succession arracherait la France aux étreintes non pas seulement des républicains, mais de la République elle-même. La route se trouvait déjà tracée : il ne s’agissait plus que de la parcourir.

J’ai parlé d’obstacles apportés à la recherche par le pays de ses destinées compromises ou perdues. Ces obstacles furent, à cause des conséquences qu’ils engendrèrent, les collaborateurs les plus puissants de la grande œuvre de salut qui allait s’opérer. Dieu souvent permet le mal pour aider le bien, comprimé ou méconnu, à s’en dégager ; il accompagne toutes choses, et surtout les grandes catastrophes, d’enseignements dont lès lueurs doivent illuminer les consciences et pénétrer les cœurs. Ce n’est pas assez de soupçonner les desseins de Dieu ; il faut les voir, alors même qu’ils s’enveloppent de mystères, et se présentent sous des aspects ennemis ou contraires. Le poison n’est pas seulement un agent de destruction et de ravages, il est encore, dans la pensée créatrice d’où le monde est né, un remède, un élément de guérison. C’est, d’ailleurs, le rôle souverain de la Providence, de tirer profit, pour l’humanité, de tous les excès, de toutes les extravagances, de toutes les catastrophes qui sont le fait de l’homme même ; c’est son. rôle et sa mission glorieuse. Or, comment expliquer autrement que par une intervention supérieure et secourable cette éclatante circonstance, que c’est seulement en passant, comme dans un épurateur, par les angoisses et les terreurs, par les menaces et la ruine, par le désespoir et la misère, que la France a pu se relever de chutes douloureuses et profondes ?

Le 15 mai survint. En donnant une armée à l’anarchie, en arrachant le masque aux ambitions impatientes et désordonnées, en dessinant nettement toutes les situations et en faisant envisager au pays toute l’étendue, toute la réalité du péril, cet événement prévu apprit aux honnêtes gens à se compter, à se réunir, à se défendre ; il enseigna à l’Assemblée la voie dans laquelle il lui fallait entrer pour affermir la politique du progrès social aux prises avec les criminelles tentatives de la démagogie révolutionnaire ; il réveilla en France le sentiment endormi de l’honneur, de la loyauté nationale, de la force appuyée sur le droit et la vérité.

Ce fut un fait prodigieusement instructif et fécond, dont je ne sais quelles préoccupations extérieures étouffèrent quelques-unes des conséquences favorables, mais qui, se manifestant comme une double révélation, imprima au front de la République un signe certain de dépérissement et de mort.

On eut beau s’efforcer de donner le change à l’opinion et de soustraire le régime nouveau à la solidarité de la démence criminelle qui envahissait certains esprits ; on eût beau, par des parades ridicules, auxquelles on prétendit associer ce qui est éternellement grand et saint, fanatiser les convictions et abuser les croyances : il demeura constant que tout le mal dont on souffrait prenait sa source uniquement dans le principe extravagant ou terrible qui venait de triompher. Le régime républicain, antipathique aux mœurs, aux instincts, aux tendances, aux précédents, aux intérêts du pays, apparut à tous les hommes de prévision et de sincérité, comme la cause unique de toutes les anxiétés qui assiégeaient la France, et comme l’ennemi qu’il fallait combattre et vaincre, pour que la nation reprît sa marche calme et glorieuse à la tête des peuples du monde.

L’abaissement moral et le dépérissement matériel ne sauraient être acceptés comme l’état normal d’un pays dont les destinées règlent les destinées de tous les autres pays, et qui, suivant une expression triviale mais singulièrement pittoresque, n’éternue pas sans que l’Europe soit enrhumée.

L’audacieux coup de main du 15 Mai, avec le succès éphémère et la déroute décisive de ses inspirateurs ou de ses chefs, fut une leçon — leçon souveraine qui indiqua clairement la voie où les républicains prétendaient entraîner la France. Il apprit à quelles extrémités funestes les doctrines révolutionnaires tendaient. Il fit connaître à ceux-là mêmes dont les illusions semblaient s’être fortifiées à mesure que les faits étaient survenus pour les détruire, que la logique de la démocratie victorieuse, c’est la démagogie triomphante.

Aussi, de ce jour-là, la République fut condamnée et irrévocablement perdue. On consentit bien à accepter les diverses épreuves qu’elle préparait et qui devaient se succéder rapidement ; mais l’on pressentit que la succession même de ces épreuves, en semant incessamment l’inquiétude et la frayeur, produirait une contre-révolution complète, couronnée par la dictature, la restauration du principe d’autorité, le châtiment exemplaire de tous les crimes, et le rétablissement du pouvoir monarchique.

Cependant, l’idée radicale dont l’application eût déterminé le bouleversement même du monde, s’était décorée d’un nom à la faveur duquel elle crut pouvoir faire son chemin souterrainement, ou, suivant les occasions et les circonstances, à la pleine face du soleil. Elle s’appela Socialisme ! C’est-à-dire qu’elle adoptait un mot prestigieux, pour en parer sa hideuse réalité, afin de tromper plus aisément ceux-là qu’elle voulait pénétrer ou proscrire. Le Socialisme, en soi, et tel que les honnêtes gens le conçoivent, c’est l’étude et non point la négation de la société ; c’est le progrès, l’amélioration constante des mœurs, des instincts, du bien-être moral, de la situation matérielle, des rapports sociaux, et non point la guerre faite aux riches par les pauvres, la glorification de la paresse, l’égal partage des biens, la destruction de l’édifice laborieusement construit par les siècles, sous l’œil patient de Dieu. Néanmoins, comme il est de principe que le pavillon couvre la marchandise, on avait jugé utile et habile de placer une enseigne pompeuse au fronton de la doctrine décevante et coupable dont on allait chercher les applications successives et extrêmes.

La révolution de l’avenir s’appela donc Socialisme, nom déjà adopté par les écoles incomprises qui avaient précédemment essayé de façonner une société à l’image de leurs rêves funestes ; et les révolutionnaires, ceux qui essayaient de tirer de la République tous les maux qu’elle est susceptible de produire, s’intitulèrent Socialistes.

Étrange circonstance que, dans les temps de troubles et de discordes civiles, où les hésitations, les doutes et les terreurs sont légitimés par les événements, les noms sont rarement en accord parfait avec les choses, et que les hommes cherchent invariablement à se tromper mutuellement en usurpant des titres en dissidence absolue avec le rôle qu’ils embrassent.