Etat des lieux

Etat des lieux

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Français
296 pages

Description

Violence. Indignité. Discrimination. Insécurité. Mensonges. Précarité. Des maux qui contaminent la société dans laquelle nous évoluons. Quel rôle jouons-nous au sein du système? Quelles sont nos véritables ambitions? Comment se libérer de nos doutes, de nos regrets et de nos préjugés? A travers un regard critique sur les relations et les vices que nous entretenons, à travers une réflexion sur les conditionnements et les avilissements dont nous sommes chaque jour les victimes, ce livre tente, non pas d’apporter les réponses, mais bien de faire naître en chacun les bonnes questions.

Il est désormais temps de faire l’ETAT DES LIEUX.


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Date de parution 25 juin 2013
Nombre de lectures 27
EAN13 9782332599162
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-59914-8

 

© Edilivre, 2013

Citations

 

 

Je dédie ce livre à ses véritables auteurs, vous tous. Je n’ai fait qu’exposer les pensées dont des dizaines et centaines de gens ont provoqué la naissance. Le mérite leur revient donc de droit, qu’ils soient ici ou ailleurs, proches ou inconnus, amis ou ennemis. « Si vous voulez donner un message à ce monde, ce doit être un message d’amour ». C’est ce que Gandhi disait. Et il m’a fallu près de quatre années de travail pour établir mon propre message d’amour. Un message qui se veut témoignage, comme s’il n’était pas le mien, mais finalement, le nôtre. A chacun d’entre nous. Beaucoup ne se rallieront pas à mes opinions, néanmoins le but n’a jamais été de faire approuver mes réponses, mais bien de faire à chacun, découvrir les siennes.

 

 

PREAMBULE

Chapitre 1 :
« innocence »

Toute pensée a pour origine un homme, tout homme a pour origine ses choix et expériences. Tout ce que je peux raconter, tout ce que je peux penser, et offrir, vient bien de quelque part. Qu’il s’agisse de souffrances ou de joies, de larmes ou de sourires, chaque instant a été une leçon à retenir, un grain de plus dans le sablier, une brique de plus sur mon propre édifice.

Né en septembre 1990 dans une petite ville de province à une heure de Paris, on m’appela Pierre, comme mon grand père, malheureusement décédé pendant l’écriture de ce livre. Un véritable héros que je n’oublierai jamais. Parce que nos modèles sont comme des phares, qui nous guident dans les instants de pénombre. Au moment où je poussais mon premier cri, j’avais déjà une sœur, et je pense que sans elle ma vie n’aurait pas tourné de la même façon. J’étais le produit 100 % pur jus d’une mère femme de ménage et d’un père ouvrier, à croire qu’avant même ma naissance, j’étais déjà un stéréotype.

Si je devais y repenser sagement, je dirais que la suite des évènements reste, encore aujourd’hui, un souvenir plus qu’agréable, rempli de douceur et de sucreries. Mon enfance a été pleine de naïveté et de joies diverses. Tout paraît parfait lorsque notre innocence nous protège du reste. Les noëls magiques, les parties de foot déchaînées à la récréation, les blagues avec les copains, les incessantes chamailleries entre frère et sœur, un semblant d’unité et d’harmonie dans ma famille, de bons résultats à l’école, des grandes vacances ensoleillées, tout était là pour rendre heureux n’importe quel petit bonhomme de cet âge. Y’avait pas à se plaindre, vraiment pas. Au fond, je n’avais pas à me préoccuper de choses sérieuses, tout cela était loin de moi, et dans le pire des cas, Spider-Man se serait surement chargé de tous mes problèmes. Violence, cupidité, hypocrisie, contradictions, guerre, famine, Haine, non, tout ça ne me concernait pas. Trop loin de moi, comme dans un autre pays. Je vivais encore dans un monde où le Power Ranger rouge était le garant de ma sécurité. Et quand j’y pense, je n’ai jamais su si c’était ma naïveté de gosse, ou bien les efforts de mes parents, qui m’ont permis de vivre cette petite enfance joyeuse, dans l’innocence et la paix, mais dans tous les cas, je reste reconnaissant, pour ce cadeau qui se fait souvent trop rare. Malheureusement, beaucoup n’ont pas pu avoir la chance que j’ai eue. Je pense qu’avoir eu une enfance douce et paisible est une base importante dans le développement de soi. Si les responsabilités envahissantes et les réalités brutales arrivent trop vite, on n’a pas le temps de profiter de la légèreté d’une enfance bien remplie, forcé de grandir trop vite, comme arraché violemment à notre propre innocence.

Je crois qu’on doit avoir été assez longtemps un enfant pour devenir un bon adulte. Parce que si nous faisons survivre assez longtemps notre imagination, notre candeur et notre simplicité en tant qu’enfant, ces valeurs deviennent éternelles dans notre cœur d’homme, sans pour autant gêner notre maturité et notre intelligence. Ce sont des valeurs dont nous avons besoin, pour ne pas nous enfermer dans un univers trop sérieux, trop fade, ou trop complexe, et pour laisser place à une certaine dose de créativité, de simplicité et de légèreté dans notre vie future. A cet âge je pensais encore que tout allait continuer « normalement », sans complications ni fausses notes. Quand on est enfant, on voudrait simplement que les choses restent telles qu’elles sont. Puis on grandit, et on prie alors le ciel pour qu’elles finissent par changer. J’étais trop jeune pour le comprendre. Trop jeune pour comprendre que lorsque la réalité décide de brûler tes paupières d’enfant pour te donner la vue en tant qu’adulte, tu n’as pas d’autre choix que de regarder les choses en face. Pauvreté, abandon, violence, deuil, maladie, … des générations entières ont vu leur enfance massacrée par un statut d’adulte terriblement précoce et douloureux. Beaucoup d’entre nous ont vu leur innocence comme assassinée par une réalité meurtrière. Et comme la plupart d’entre eux, mon adolescence a marqué un changement qui aura été tant décisif que brutal dans ma vie future. Il y a des périodes, comme ça, qui vous marquent à vie, au fer rouge de la réalité.

Chapitre 2 :
« désillusion »

Aucun enfer n’est pire qu’un paradis réduit en cendres. J’ai eu 11 ans et alors, les choses ont été très différentes. On ne parle plus de « joies diverses » ni d’innocence comblée. On ne parle plus de sécurité ni de paix. Non, tout cela est terminé. Tout cela n’est plus qu’une flamme soufflée, s’évanouissant dans la nuit. Dorénavant on parle d’un climat familial devenu violent. On parle d’une mère de plus en plus perturbée par l’instabilité des évènements. On parle d’un père irresponsable et cruel, qui ira jusqu’à me renier en tant que fils, devenant alors un fantôme dans les couloirs de ma vie. On parle d’une famille brisée, et d’un foyer autrefois chaleureux, devenu prison de glace. Tout cela est arrivé sans prévenir, comme un astéroïde de réalité venu terrasser mon petit monde d’illusions. Tout mon équilibre s’est alors fracassé la gueule comme une femme saoule sur des talons aiguilles, et franchement, c’était aussi pathétique que ça en l’air.

A cet âge, comme beaucoup je pensais que les seuls problèmes que je rencontrerais pendant ma période collège-lycée, seraient les cours, les filles, l’acné, et rien de plus. Pas plus que ça. Et surtout pas le rejet d’un père, la dépression d’une mère, la violence verbale et physique entre mes parents, ni même tous les mensonges que je devrais créer autour de cette situation chaotique. Non, pas ça. Je n’étais pas prêt, je n’étais pas prêt à connaître ça, pas prêt à affronter un tel changement… mais c’est arrivé, et il a bien fallu continuer. Comme beaucoup j’ai dû abandonner une partie de mon innocence, au profit d’une maturité de fortune, et faire face à cette situation sans trop de dégâts. C’était un peu comme tenter de se repérer dans le noir avec une simple allumette. Il a fallu continuer les cours comme si de rien n’était, il a fallu paraître face aux autres comme « le petit blanc à qui rien n’arrive de mal ». Chaque jour, mentir, chaque soir, subir la Vérité. Pour moi rien n’était « normal » là dedans. Moi-même, je ne me sentais pas « normal ». Mais putain de merde, cette vie entière n’était pas « normale » !

C’est assez déroutant de se rendre compte à quel point la cohésion d’une famille peut devenir un château de carte fragile, s’écroulant sous le vent de la désillusion, et de la rancune trop longtemps gardée enfouie. Avec la télévision, les livres et le cinéma, on a toujours l’impression que la famille est l’institution la plus solide et forte qui soit. En réalité, non, et pour beaucoup, il n’y a rien de plus bancal et de plus destructeur. Prisonniers de notre propre sang, enchainés à des liens qui empoisonnent nos existences. Solidarité, soutien parental, sérénité, partage, tout cela était devenu un tas de conneries pour moi. Des mensonges, des tromperies. Je me suis senti comme escroqué par l’institution familiale. La notion même de famille m’avait arnaqué, … quelle salope !

Comme un arbre dont on avait gangréné les racines. Et durant toutes ces années, je crois que ma colère n’avait cessé de croître, comme le fruit de toutes mes déceptions. Jusqu’à ce qu’à certains moments, elle prenne le contrôle de mes décisions. A cet âge, beaucoup parlent de « crise d’adolescence » mais en réalité, c’était mon adolescence qui était en crise. J’allais arriver à un âge qui demandait déjà des choix difficiles, et donc, une confiance suffisamment solide pour les effectuer. Mais je n’avais aucune stabilité ni aucun soutien pour faire ce qu’il fallait. Au fur et à mesure, on peut dire que je me noyais complètement dans ce quotidien, et avant même mes 14 ans, je ne sais combien de fois j’ai pu penser au suicide, entre le cours de maths et celui d’histoire-géo. Et tout ça a eu beau durer plusieurs années, je me suis jamais réellement fait à tout ça. D’ailleurs, je ne pense pas qu’on puisse réellement se faire aux insultes, aux disputes, aux pleurs, aux trahisons, aux humiliations, aux déceptions, etc. Ce serait comme trouver l’équilibre sur un sol en mouvement. Toutes ces choses étaient mes hontes perpétuelles, mes démons toujours éveillés, que je sois en plein conflit parental, entre potes, au collège, ou avec une fille, tout ça me hantait quoi que je fasse, et où que je sois. Mon ombre, mon obscurité.

Je ne pense pas qu’on puisse s’habituer à tout ça. Les battements du cœur qui s’accélèrent lorsque les insultes et les cris viennent repeindre la pièce d’une sombre ambiance, au dessus d’un silence déconcertant. Non. Le jet d’adrénaline dans les veines quand papa et maman se mettent sur la gueule comme deux animaux incontrôlables, jusqu’à devenir méconnaissables, obligé de les séparer, en prenant quelques coups dans les dents au passage. Non. Tes yeux qui deviennent humides lorsque tu penses à tous ces garçons de ton âge, passant du temps avec un père qui les aime et les soutient, au contraire total du tien, enfermé dans sa chambre et quasi-alcoolique. Non. Ton corps qui se refroidit jusqu’à devenir glacial, lorsque tu découvres ta mère titubant au fond du garage, les poignets coupés au cutter et le ventre rempli de médicaments, forcé de la garder éveillée, forcé d’agir rapidement… NON. Non, on ne s’y fait pas. Ce sont pas des choses que l’on peut vivre, et oublier la seconde d’après. Mais plutôt des souvenirs en tête, qui deviennent peu à peu des tumeurs cérébrales inopérables. Je ne peux m’enlever de la tête ce sentiment d’avoir connu la Haine bien avant d’avoir compris l’Amour. J’ai quelques fois essayé de me souvenir d’autres choses de cette période, d’autres évènements, au collège ou avec des amis, mais, par une force que je ne peux expliquer, ces épreuves familiales semblent avoir englouti les meilleurs souvenirs de mon adolescence, dont il ne reste aujourd’hui, que des bribes.

Et donc étrangement, je me souviens parfaitement de ce quotidien familial. En particulier l’atmosphère oppressante qui y régnait. Une pression continuelle, un secret perpétuel parfois trop lourd à porter pour des épaules de jeune adolescent timide et légèrement maigrichon. On s’épuise vite moralement, à force de devoir gérer ses propres parents, à force de toujours garder un ? il ouvert pour éviter le pire, et surtout à force de devoir continuer à vivre, « malgré tout ». Kurt Cobain disait : « je me souviens m’être senti honteux. J’avais honte de mes parents. Je ne pouvais plus faire face à certains de mes amis à l’école, car je voulais désespérément avoir une famille classique, vous savez, une famille typique » et je pense que ces paroles reflètent bien mon état d’esprit à cette période.

Dans ce genre de situation, on est vite envahi par la honte, et, par peur de l’incompréhension ou du rejet, on ferme tout simplement sa gueule. On « fait comme si », à croire qu’on ne peut être accepté qu’en mentant constamment sur nos vies. Comme disait Kid Cudi « paraître heureux, voilà le plus triste des mensonges ». On se noie progressivement dans une sorte de fermeture de soi, et dans le mystère qu’on laisse aux autres. Parce que, lorsqu’il s’agissait de mentir, lorsqu’il s’agissait de paraître « normal », j’étais terriblement doué. Je l’étais peut-être trop. J’avais tellement joué la comédie sur ce que j’étais, que j’aurais pu me décerner un oscar avant même la puberté. Mon apparence était mise en scène, mes paroles étaient scénarisées, mon attitude était jouée comme un rôle, mes émotions étaient coupées au montage. Je cachais ma réalité aux autres, comme une femme battue qui se passe dufond de teint pour masquer du mieux qu’elle peut les bleus sur son visage. 13, 14 ans, mais des décennies de Haine se mouvaient déjà en moi. J’ai détesté mentir sur ma situation, j’ai détesté faire semblant d’être quelqu’un d’autre, surtout parce qu’au fond, je ne savais même pas encore qui j’étais, ou qui j’allais devenir. Et au final je me suis détesté moi-même, avec la colère la plus extrême, une rage intérieure envers chaque atome de mon corps, chaque pensée de mon esprit. Je me suis haï, pour ce quotidien violent, pour ce quotidien que j’ai pensé mériter pendant trop longtemps. Pour cette normalité que je pensais ne jamais pouvoir atteindre.

Chapitre 3 :
« mon sanctuaire »

Les années ont passées. Des années où je tentais de préserver le plus d’apparences possibles et où je me réfugiais de plus en plus dans la bulle protectrice que n’importe quel gosse délaissé se crée. Oublier, l’espace de quelques minutes, chaque jour. Comme pour m’isoler dans un monde à part, la musique était devenue ma première femme, et je l’écoutais parler sans jamais l’interrompre. Le rap me parlait de galères, de violence, de colère, et ça, je connaissais. J’étais blanc, je venais d’une zone sensible sans en avoir trop subi les conséquences, mais cette brutalité, c’était pourtant mon quotidien. La connexion est arrivée tandis que ma tête bougeait sur le rythme du beat. 2pac me demandait de garder la tête haute, Common et Nas me disaient de prendre la vie avec philosophie et maturité. En cours de soul, Marvin me demandait « what’s going on ? », comme pour m’inciter à réfléchir sur le monde. J’ai trouvé la paix dans les quelques secondes des mélodies de Jay Dilla et DJ Premier, j’ai trouvé l’inspiration dans les quelques lignes des bons textes de 2pac, ou quand Talib Kweli me rappait « Get By » avec tout son cœur. Enfin, j’ai su trouver la force de continuer lorsque Sam Cooke m’annonçait qu’« unchangement allait arriver ». S’il y a eu des gens capables de s’inscrire dans l’Histoire par leur message universel, ces artistes ont su marquer les esprits par leurs paroles remplies de sentiments et de conscience.

Et lorsque me venait l’envie de décrire ce que je ressentais, c’était comme chercher l’interrupteur dans une pièce plongée dans le noir. Mes sentiments étaient trop hasardeux et trop mélangés, pour trouver des phrases qui les exprimeraient correctement. En réalité mes mains parlaient mieux que mes mots. Donne-moi une feuille et un crayon, je t’aurais mieux dessiné mon histoire que raconté dans le meilleur des discours. Je tentais de photographier mes pensées, et de les coller dans mes gribouillis. Je me perfectionnais comme pour mieux arriver à exprimer ce qui se terrait au fond de moi. L’obscurité de mes œuvres, éclairait mes idées. Je faisais progressivement de ma peine une force, une force créatrice. Créer, créer quelque chose pour éviter de me détruire moi-même. Je comprenais peu à peu que notre souffrance est comme le ciment de nos constructions, et qu’il faut être assez fort pour bâtir sur nos peines.

Au lieu de tourner en rond dans la prison de ce quotidien, je cherchais à m’évader et élever mon esprit, en lisant ce que Gandhi, Martin Luther King, Malcolm X ou Mandela avaient à dire. Eux s’étaient sorti de situations éprouvantes, et avaient réussi à marquer l’Histoire de leur empreinte. Eux avaient fait de leurs expériences et de leurs souffrances, des leçons, pour eux-mêmes et pour les autres. Eux avaient été jusqu’au bout de chaque chose, sans accepter le moindre compromis. Peu à peu, chacun d’entre eux devenait, par son enseignement, une sorte de père lointain, m’offrant son expérience comme un héritage. Tous étaient des modèles à suivre, et à vrai dire, les seuls que j’avais sous la main. Je n’avais que ça pour construire mon propre modèle paternel. Et de tout mon cœur, comme pour trouver mon chemin, j’avais besoin de suivre l’exemple de gens, qui n’ont pas lâché l’affaire. Qui ont tenu, quoi qu’il puisse en coûter. A travers leur combat, je trouvais ma propre voie. A travers leur enseignement, à travers les paroles des artistes que j’écoutais, et à travers ce que j’exprimais sur ces bouts de papier, mon esprit s’élevait.

Quelque chose naissait en moi, comme une seconde force. Tout ça était mon monde, mon univers, mon sanctuaire, où je pouvais laisser mes démons s’évanouir, et mes pensées s’épanouir. Je savais qu’à travers cette bulle, au delà de survivre, j’évoluais. Mais je ne pouvais pas y rester prisonnier, et en dehors de ce refuge je tentais de briller dans mes notes, comme pour avoir une raison de continuer, comme pour avoir une raison d’être fier de ce que j’accomplissais. « Le bon élève ». Copains, copines, conneries, j’avais plus ou moins réussi à effleurer la normalité que j’attendais, en me voilant la face du mieux que je pouvais sur certains points de ma vie. L’illusion est parfois un substitut du bonheur.

Chapitre 4 :
« Désespérés »

Et tout cela a continué, jusqu’à ce que j’aie 17 ans. Mes parents se sont alors décidés à divorcer, et mon père, à partir, laissant seuls ses deux enfants, presque sans se retourner. A ce moment précis et pendant quelques années encore, il ne se résumerait plus qu’à une pension alimentaire mensuelle et à une carte d’anniversaire impersonnelle, en abandonnant ses responsabilités au même endroit où agonisaient ma Dignité et mes derniers espoirs de fils. Merde, quel genre de père fait ça ? Quel genre de père peut renier ses enfants, puis les abandonner, sans jamais essayer une seule seconde de recoller les quelques morceaux qu’il reste encore ? … comme disait Oxmo Puccino dans l’enfant seul : « grandir sans père c’est dur, même si la mère persévère, ça sert, mais pas à trouver ses repères, c’est sûr », mais je ne percevais pas tout cela. Soulagé du départ d’un ennemi, j’oubliais qu’il était également, une partie de moi. Désespérés, nous croyons tous qu’un changement peut effacer le passé, alors qu’il n’agit que sur le présent.

Pour être franc, à cette période, je voyais ce divorce tout frais comme une délivrance, un dénouement que je prenais comme la fin de la guerre que ma sœur et moi menions, chaque jour. Une guerre d’apparence, une guerre de nerfs, une guerre de sang-froid. Dans ma tête, je fredonnais « plus jamais », et « c’est fini » comme un foutu refrain que l’on a du mal à oublier. J’avais rapidement débuté un autre chapitre de ma vie, sans avoir pris la peine de connaître la fin du précédent. Trop pressé, trop impatient de me dégourdir les jambes après les avoir senties trop longtemps enracinées dans ma propre frustration. Après toutes ces années, c’était fini. 17 ans, divorce. Résurrection. Voilà comment je voyais les choses. Devant ce changement, ma colère avait semblé s’assoupir, et mon excitation, s’éveiller. C’était le début d’une nouvelle période, tout semblait nouveau. Mon père n’étant plus là, j’étais devenu « l’homme de la maison », comme on dit. Ma mère avait quitté le canapé inconfortable du salon pour redormir enfin dans sa chambre, et chacun allait et venait dans les pièces sans être étouffé par l’ambiance sinistre qui était restée dans la maison pendant tant d’années. A l’intérieur de moi, c’était comme si j’avais retenu mon souffle pendant 6 ans, et que je pouvais enfin respirer. Inspirer, expirer, espérer. Dans notre vision des choses, nous étions « enfin tranquilles », la source de nos emmerdes était partie, nous pouvions enfin nous serrer les coudes et avancer « en famille ».

Nouveau départ, nouvelle vie, nouvelles possibilités, mais en fait, nouveau mensonge. Ce qui n’était qu’une signature pour eux, était en fait bien plus pour nous. C’est lorsque le combat semble terminé, que l’on prend du recul, pour percevoir tout ce que les batailles livrées ont détruit autour d’elles. Au delà des ruines de notre innocence, quand j’y repense, il n’y avait pas grand chose qui avait survécu. Pas de père, à la période de ma vie où j’avais le plus besoin de son expérience et de son intérêt, afin de devenir un Homme. Un père finissant plus tard par reconstruire sa vie avec de nouveaux enfants, à qui il offrirait l’Amour que je n’avais jamais eu, et que je n’aurais probablement plus jamais. Unemère aux tendances maniaco-dépressives, fragilisée mentalement et physiquement par des problèmes de santé et un passé personnel plus que tragique. Aucune confiance en soi. Aucun soutien parental. Aucune stabilité familiale et sentimentale connue dans les six ou sept dernières années, et surtout, une vie entière à (re)construire. Ma sœur et moi avions été confrontés à une réalité brutale beaucoup trop tôt. Et forcément, nous devions réapprendre à faire des tas de choses, comme une rééducation, après l’accident qu’avait été ce passé douloureux. Mais cela, nous ne le percevions pas encore. Non. Désespérés, nous croyons tous qu’un changement peut effacer le passé, alors qu’il n’agit que sur le présent.

17 ans, tout à refaire. C’était vraiment ridicule, d’être devenu un tel handicapé émotionnel. Je ne savais pas faire confiance, je ne savais pas parler de moi. Je ne savais pas comment « passer à autre chose », je ne savais pas comment agir avec les autres. Des années à penser presque naturellement, que je ne valais rien. Que je n’étais qu’une pauvre merde puant la honte et l’inutilité. Amputé de valeurs et de sentiments fondamentaux, et comme je l’ai dit ce sont des choses que je devais plus tard réapprendre à faire, un pas après l’autre. Rééducation. Les os de ma Dignité avaient encore du mal à se renforcer. Les membres de mon âme avaient encore du mal à bouger. Et ma colère n’était pas partie, aucune opération ne pouvait me l’enlever, aucune attelle ne pouvait la redresser. Elle était encore là, dans ma cage thoracique, à battre au même rythme que mon cœur. Je tentais de devenir un jeune homme instruit, poli, serviable, et studieux, par mes propres moyens, mais une bête féroce sommeillait en moi et n’attendait que mon accord, pour détruire ce que j’étais. On ne s’approche pas du feu en pensant ne jamais se brûler, et toutes ces années infernales avaient laissé une flamme à l’intérieur de moi. Mais cette colère, je la faisais taire, comme pour tourner plus rapidement une page que je ne voulais pas finir d’écrire. Désespérés, nous croyons tous qu’un changement peut effacer le passé, alors qu’il n’agit que sur le présent.

Chapitre 5 :
« rechute »

Ma sœur, ma mère, et moi, unis et prêts à « démarrer quelque chose de nouveau » … le téléfilm n’a duré qu’un temps. Comme je l’ai dit précédemment, il y avait des choses à régler. Quand on y repense, tout ça, ce n’était encore que des conneries. Des illusions stupides que l’on s’était foutues en tête, comme pour se sentir enfin repartir de zéro. Sauf qu’on ne peut pas, il y a toujours des choses qui restent. J’ai mis du temps à le comprendre, mais, le fait est qu’on ne peut pas vider totalement un cœur de ses souffrances, ni même un esprit de ses regrets. Il reste toujours quelques traces, toujours présentes, pour nous rappeler ce qui nous a mené jusqu’ici. Et justement, il fallait donc voir les choses en face, notre famille était déjà désunie, les souvenirs terribles étaient encore présents dans nos têtes, et évidemment, il était trop simple de penser que le départ de mon père allait tout régler. Alors oui, un changement était arrivé. Mais ce n’était pas celui qui allait nous sortir de la merde, juste nous indiquer à quel profondeur nous y étions enfoncés.

Douce désillusion. Après des années d’épreuves en tous genres, nous avons pris à tort n’importe quelle petite amélioration pour une grande libération. A croire que nous étions à ce point désespérés. Putain. Et donc, naturellement aucune libération n’a eu lieu. La paix qui semblait s’être construite autour de nous, s’est finalement envolée. Comme un faux-décor en papier mâché, balayé par le vent de la réalité. Psychologiquement, ma mère a semblé ne pas tenir le coup face à un passé devenu trop lourd pour elle. Je crois qu’elle pensait que le départ de mon père l’aurait libérée, et qu’elle s’est tristement rendue compte qu’elle était encore prisonnière de sa rancune, de ses regrets, et de sa souffrance passée. Son esprit s’est alors perdu dans une sorte de folie autodestructrice, et à ce moment-là ma sœur et moi sommes devenus des ennemis, des étrangers, des rejetés. Merde. Ça n’était pas juste. J’avais presque 18 ans et me voyais déjà construire une vie plus paisible, plus stable, plus ambitieuse, mais tout s’est écroulé et je devais faire face à une haine que je subissais maintenant directement, et cela pour au moins 3-4 ans encore. J’étais lassé de tout ça. Fatigué, psychologiquement et ensuite, physiquement.

C’est réellement le genre de situation qui vous casse en plein élan. Comme une rechute fulgurante après un cancer qui semblait pourtant avoir disparu. Je me sentais prêt à avancer, puis courir le long d’un tout nouveau chemin, et un violent coup dans les jambes m’a stoppé, et condamné à ramper sur les premiers mètres de ma vie d’adulte. Jusqu’ici j’avais préservé le plus d’apparences, je m’étais instruit par mes propres moyens, j’avais un bac scientifique en poche, et je tentais d’être un jeune homme bien sous tous rapports. Je pensais vraiment que ces emmerdes étaient derrière moi. Mais la réalité venait me prévenir que tout cela n’était pas fini. Salope va. Je n’étais pas prêt à la vivre, ma « vie normale ».

Je crois qu’à cette époque, je pensais naïvement arriver à supporter tout cela encore longtemps, mais au final, je n’en pouvais plus. Littéralement. Je saturais, et perdais peu à peu l’envie de tout. Je n’allais presque plus en cours, je n’étais pasloin de tout arrêter, je ne sortais presque plus, je me renfermais sur moi-même, je n’avais plus aucun projet, et vivais au ralenti comme si mon esprit était au stade végétatif. C’était une sensation vraiment étrange. Aucune ambition, aucune confiance en moi, aucun sentiment de soutien extérieur, aucun exutoire, aucun véritable contrôle sur les choses. Comme si je n’avais même plus de reflet dans le miroir. Emprisonné, paralysé. Je pense qu’à ce moment-là, je venais d’atteindre une sorte de seuil de résistance, et réagissais à ma manière, avec toute la maladresse que cela implique. Tant d’années à être témoin du désintérêt d’un père, puis de son abandon, et désormais, je vivais le mépris d’une mère devenue une étrangère à mes yeux. Une mère qui me renvoyait une image manipulatrice, faible, ingrate et ridicule de moi-même. Rien de ce que je faisais n’était bien. Rien de ce que j’étais ne l’intéressait. Une sorte d’emprise psychologique constante. J’avais l’impression pesante et gangrénante que je ne valais pas grand chose, et ce douloureux sentiment qui te dit que dorénavant, tu n’as plus aucun repère.

Entre ma mère et nous il n’y avait plus qu’insultes, coups, et reproches. Son regard ne me renvoyait plus l’amour d’autrefois, non, seulement le mépris le plus insupportable. C’était comme être forcé de contempler la scène la plus insoutenable, sans pouvoir détourner les yeux, ni même penser à autre chose. Chaque jour, mes peines semblaient ressusciter, chaque jour, je perdais un peu plus l’équilibre. Au fond je revenais des années en arrière, avec le sentiment que le cycle se répétait, et que je n’étais sorti d’absolument rien du tout. En commençant à accepter, que ma vie serait celle-ci, jusqu’à la fin. Je me noyais dans la perdition, je sentais mes poumons se remplir d’incompréhension. C’était celle qui m’avait élevé avant que tout cela n’arrive, et cela moi, je ne l’oubliais pas. Je ne suis pas quelqu’un d’ingrat ni d’insensible, et je gardais en tête pas mal de choses. Pendant mon adolescence, elle semblait obsédée par sa guerre quotidienne contre mon père, jusqu’à commettre des erreurs impardonnables et négliger ses priorités. Mais quand j’étais gosse, avant que toute cette merde n’arrive, avant que toute notre famille implose et projète en fragments nos innocences, elle était « ma petite maman ». Ma petite maman. Et durant toutes ces années, j’avais tâché d’être le meilleur fils possible lorsqu’il s’agissait de prendre soin d’elle, de la rendre fière de moi, enfin, toutes ces conneries. J’avais pris en charge des responsabilités qu’un fils ne doit pas avoir envers sa mère. J’avais pris la décision de faire mes études dans une fac minable, dans une orientation que je n’avais pas choisie, mais à proximité, pour continuer à prendre soin d’elle, pour continuer à être présent en cas de besoin. J’avais été au courant de choses atroces à un âge où la plupart des enfants croient encore au père noël. J’avais été témoin puis victime de scènes violentes et extrêmement traumatisantes, à un âge ou la plupart des ados se soucient simplement de la qualité de leur bulletin de notes, ou de la dernière dispute avec leur copine. On m’a forcé à grandir trop vite, et j’ai accepté cela, en offrant le meilleur de moi-même, comme pour compenser. Et pourtant, cette mère que j’avais tant aimée, qui m’avait tant aimé, me haïssait dorénavant avec une colère indescriptible. Celle qui avait éclairé mes jours autrefois, faisait pleuvoir des averses le long de mon quotidien. On dit souvent que ce sont les gens qu’on aime qui nous font le plus de mal. Et c’est bien parce qu’ils sont dans notre cœur qu’ils peuvent mieux le blesser.

Tout le long de mon adolescence j’avais dû batailler pour ne pas sombrer, pour rester intègre, lucide et respectueux, alors que ma colère aurait pu me rendre malhonnête, foutiste, et violent. Aujourd’hui encore, je me souviens de ces instants, où j’ai eu le choix entre le bon, et le mauvais chemin. A cette époque je n’avais que très peu de principes clairement énoncés dans ma tête, mais ce peu m’a peut-être sauvé du pire, qui sait. Je me souvenais de tous ces amis d’enfance, camarades depuis la maternelle, compagnons d’innocence que j’ai vu terminer devant le juge, arrêter l’école pour zoner toute la journée dans la rue, tomber dans la drogue ou passer par la case prison, et je me disais que j’aurais pu facilement finir comme eux, avec toute la rage et l’incompréhension qui vivaient à l’intérieur de moi. Que j’aurais pu vraiment mal finir si certaines choses ne m’en avait pas empêché.