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Fables

De
278 pages

Jadis les animaux parlaient ;
Leur langue était simple, naïve,

Mais féconde en bons tours et surtout expressive ;

Souvent en deux mots ils disaient

Vingt choses, et jamais ils ne se répétaient.

Par malheur ne pouvant écrire,
A des poètes ils dictaient

Leurs pensers, leurs exploits, les lois de leur empire,
Et pour l’instruction ce qu’ils imaginaient,

Puis le lendemain détruisaient,
Une autre fois reconstruisaient.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Jean-Charles-François Ladoucette

Fables

Paris, le 1er avril 1868.

MONSIEUR LE MAIRE,

Dans un moment où l’on s’occupe si activement en France de la création des Bibliothèques scolaires, j’ai pensé être utile à mes jeunes compatriotes en offrant à votre Commune un volume de Fables composées par mon Père.

L’auteur, en écrivant ces vers, avait en vue d’instruire, en les divertissant, ses propres enfants.

J’ai profité dans mon jeune âge de ces leçons pour former mes idées et mon expérience, ce qui m’a fait penser que les jeunes élèves de nos écoles pourraient aussi en tirer quelque fruit.

L’apologue, en frappant l’esprit des enfants, par des comparaisons à leur portée, est la meilleure manière de faire pénétrer dans leurs jeunes esprits les idées saines de morale et de jugement.

 

Ainsi que le poète l’a dit :

« La morale nue apporte de l’ennui ;
Le conte fait passer le précepte avec lui. »

Agréez, Monsieur le Maire, les assurances de sentiments distingués et dévoués.

 

Bon DE LADOUCETTE,

Sénateur, Président du Conseil général de la Moselle.

LIVRE PREMIER

LE CONGRÈS DES ANIMAUX

Jadis les animaux parlaient ;
Leur langue était simple, naïve,

Mais féconde en bons tours et surtout expressive ;

Souvent en deux mots ils disaient

Vingt choses, et jamais ils ne se répétaient.

Par malheur ne pouvant écrire,
A des poètes ils dictaient

Leurs pensers, leurs exploits, les lois de leur empire,
Et pour l’instruction ce qu’ils imaginaient,

Puis le lendemain détruisaient,
Une autre fois reconstruisaient.

Mais était-il prudent d’exposer leurs affaires

A l’indiscrétion de pareils secrétaires ?

En tout pays ils s’en plaignaient.
Indignes enfants de Minerve,
Ces poètes les immolaient
Aux jeux d’une maligne verve ;
Impunément ils leur prêtaient
Des travers et des ridicules ;
En vices ils travestissaient
Et leurs vertus et leurs scrupules.

 

Au tribunal de Jupiter,
Un beau jour, la gent animale,
En termes si hautains exhale
Un mécontentement amer,
Que, fatigué de sa requête,
Le roi des Dieux la rend muette.

En voulant s’exprimer, l’un bourdonne ou hennit ;
Cet autre aboie, ou siffle, ou roucoule, ou mugit.
Comme tel orateur qui vise à l’hyperbole,
Ils crîraient volontiers : La mort ou la parole !

 

Dieux, qu’il est malaisé de sortir d’un faux pas !

Pauvre Plaideur, prends patience !

Ce grand adage est fruit d’expérience.
J’ajouterai : Souffre quelque embarras,

De peur de tomber dans un pire ;
Car, malgré dix bons jugements,

Tu vois périr ton bien, tu soldes tous dépens,
Et ton malheur excite ou le blâme ou le rire.

 

Dès qu’on ne comprit plus la voix des animaux,

A sa manière, tout poète
Prétendit, malgré ses rivaux,
S’établir leur seul interprète :
Ce discord fut universel.

Suivant certains écrits, moins de cacophonie
Régna chez un vieux peuple en sa tour de Babel.
L’un, à la simple brute accordant le génie,
L’oison parle en Homère, et la dinde en Platon :
L’autre d’un courtisan donne à tous le mérite,
L’ours rit, la taupe danse, aux doux chants de l’ânon.
Ici, broyant du noir, le singe est Héraclite ;
Ailleurs, sire lion rugit en madrigaux ;
Le loup quête un tour vif, risque des mots nouveaux ;
Le lièvre a l’esprit fin ; là se bat la gazelle ;
L’aigle couve gaîment les œufs de Philomèle.

 

Avec moins de talent que mes prédécesseurs,
Puissé-je, en m’efforçant de demeurer fidèle

A l’étude, au tableau des mœurs,

Ne pas m’asseoir trop loin de notre grand modèle !

Rome, Athènes, Londres, Paris,

Comptent plus d’un poète et plus d’un moraliste ;

Partout il est cent beaux esprits ;
On ne connaît qu’un fabuliste.

LE PINSON

Imité de Litchtwer.

 

 

Végéter dans le nid, c’est un ennui mortel,
Dit le jeune Pinson, contemplant sa patrie,
Le bois où deux amants lui donnèrent la vie.
Le voilà qui s’agite ; un instinct naturel
Lui fait tendre chaque aile ; il hésite, il s’avance,
Il tombe, il se relève, il tombe et vole encor,
Trébuche, se repose, et rempli d’espérance,
Il redouble de force en prenant son essor ;

Et le succès couronne son effort.

 

Certain désir le porte à se mettre en ménage :

Un ménage est un vrai trésor.

Le Pinson connaissait cette maxime sage,

Et l’étourdi pourtant choisit

Un palmier sourcilleux sur lequel il bâtit.

Les premiers traits de la lumière
Y descendent sur sa paupière.

Il lisse son plumage et pense au déjeûner ;
Jusqu’à la nuit souvent il aime à butiner.

 

Mais un jour dans les airs la foudre suspendue

Déchire les flancs de la nue,

Serpente, tombe, éclate, écrase l’arbre altier ;
L’édifice imposant brûle avec le palmier.

Sous une roche hospitalière

Notre oiseau s’abritait. Las ! il revint le soir t

Quel spectacle ! grands dieux ! L’excès de sa misère

Egalait seul son désespoir.

Il fuit à tire d’aile au fond d’une bruyère,
Et, fatigué, s’arrête en ces lieux protecteurs.
On ne craint pas la foudre en dormant sur des fleurs.
Il dort quelques instants, et déjà la poussière,
Le froid, l’humidité, les insectes rongeurs,

Tous les maux viennent à la file.

 

Le Pinson déguerpit ; instruit par ses malheurs.
Loin du palais brillant, comme de l’humble asile,
Il établit son gîte en un buisson épais,
Où, simple en ses désirs, il vit toujours en paix.

LE ROSIER ET LE CHEVRE-FEUILLE

Sorti de la forêt, un modeste Églantier,

Par le ciseau du jardinier

Voit son écorce rude avec soin écartée ;
D’un rosier étranger l’on y glisse un seul brin ;
On la presse, on la lie, après l’avoir lutée ;
La rose du Bengale y brille, un beau matin.
Heureuse invention et qui tient du prodige ;

Comparez l’homme à cette faible tige,

Combien vous béniriez la main

Qui grefferait jeunesse, esprit, attraits, destin !

 

On veille à notre arbuste, on le taille, on l’arrose,
Contre tout assaillant on lui donne un tuteur,

Et le terreau qu’à ses pieds l’on dépose

A développé sa vigueur ;

Mais il perdra bientôt ses appuis tutélaires.
Le vieux prêtre de Flore alla revoir ses pères,
Ou pour parler plus net, le jardinier mourut.

De son rosier le cœur s’émut.

Ce n’étaient pas des gouttes de rosée.

Mais bien durant la nuit mainte larme versée,

Qui surchargeaient son feuillage tremblant.

 

Cependant son voisin, Chèvre-Feuille rampant :
Lui dit : « d’un orphelin, le malheur m’intéresse :
Crois-moi, de bons amis valent certains parents.
Seul, ta fleur se flétrit, au sein de la tristesse ;
J’offre échange de soins, concours de sentiments.

Je saurai, comme bien des gens,
M’élever, grâce à la souplesse.

J’unis ma douce odeur à tes parfums charmants ;
Avec toi je grandis, je défends ta jeunesse,
Contre les feux du jour, les insectes, les vents ;
Laisse-moi t’enlacer de vingt bras caressants ! »

 

 — Le Rosier bonnement s’incline ;

C’était là consentir, l’autre au moins le pensa,
Vers son nouvel ami d’un jet il s’élança,

Et tout d’abord il l’embrassa,
Grimpa, sans toucher à l’épine ;

L’épine en le blessant eût gêné son essor ;
Jusqu’au haut de la tige il veut porter sa tête,

Et l’atteint d’un dernier effort.

Alors cessant de feindre, et d’un air de conquête :
« J’y suis enfin, dit-il, rien ne rompra tes fers !

Il faut qu’un noble Chèvre-Feuille
Sans partage aujourd’hui recueille

Et la sève terrestre et la sève des airs.
Tu restes mon soutien, voilà ta récompense ;

Pour l’Églantier c’est trop d’honneur. »

 — Il étouffe à ces mots son pauvre bienfaiteur.

 

Le flatteur vous caresse ; advienne sa puissance,

Tremblez sous son joug oppresseur ;

Il n’est beauté ni grâce à l’abri du flatteur.
Le flatteur, c’est toujours le don le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.

LE RUISSEAU

Du printemps s’ouvre enfin la brillante carrière ;
Douce saison d’espoir ! l’espoir est un bonheur.

Déjà l’astre de la lumière,
Des traits d’une vive chaleur

Colore les guérets, nuance la prairie,
Qu’entoure de parfums l’aubépine fleurie,

Et chaque soir l’agriculteur,

Parcourant son domaine après un long labeur,
Interroge la plante, et fier de sa croissance,

Il rêve l’abondance,

Veut marier sa fille à son ancien seigneur ;
On le nommera maire, il devient électeur.

 

Tandis que l’avenir se dispose en sa tête,
D’un tonnerre lointain l’horrible roulement,
Redit par maint écho, annonce la tempête.
L’ours rentre en son logis ; déjà l’aigle tremblant

Se tapit au fond de son aire.

Par d’éclatants abois, les chiens de là bergère
Vers l’étable ont chassé tous les moutons bêlants

Et les bœufs mugissants.

La pluie, à flots pressés, avec tant de furie
Tombe ; ce bon Noé, ce fier Deucalion,

Dans une flottante maison,

De ce qui prit naissance et qui donne la vie,
Doit renfermer bien vite un double échantillon.

Mais trève de plaisanterie,
Et grâce pour l’intention.

Un ruisseau traversait notre joli vallon ;
Dans les champs, dans les prés, la féconde industrie,
Par cent canaux divers portait son eau chérie.

Je ne sais quel comte ou marquis,

Si pourtant il en est dans ce même pays,

D’un œil jaloux voit sa rapide course,

Veut qu’il remonte vers sa source :

Vers sa source ! Jugez quel est l’étonnement

Du torrent !

Lui qui, grossi par la tempête,

Allait porter au fleuve un immense tribut,
Au milieu de son lit une digue l’arrête :
Pour un fils de Neptune, oh ! quel indigne but !
Il se dresse, il mugit, il frappe de son onde
Cet obstacle imprévu que Jupiter confonde.
« Que faites-vous ? dit-il ; placez-le sur mes bords !
De ce riche canton protégez les trésors ! »
 — On ne l’écoute pas. Il s’irrite ; on l’appelle

Rebelle.

Sa vague déchaînée erre de toute part.

Cédant au pouvoir qui l’entraîne,

Le voilà dévastant, par un triste hasard,

Tout ce riant domaine,

Où, par tant de bienfaits répandant le bonheur.
De la publique joie il sentit la douceur.
Dans ses funestes bonds le voilà qui dépose
Le gravier infertile et les galets roulants.

Plus de récolte pour dix ans !

Hélas ! chacun maudit cette innocente cause

De tant de pleurs et de tourments.

 

D’Éole les brûlantes ailes

Ont cependant fondu ces neiges éternelles,
Qui des monts couronnaient les sommets sourcilleux.

Notre ruisseau, de ces flots si nombreux

Forme une si puissante ligue

Qu’elle eût pu renverser et la terre et les cieux.
Le nouveau Briarée embrasse, étreint la digue ;
Il en rompt les liens, sape le fondement ;
Chacun de ses quartiers il l’agite, il l’enlève,

Le roule sur la grève,
L’entraîne, en écumant,

Jusqu’au fleuve qui se soulève.

 

On verrait semblables malheurs,
Amis, et ce n’est point un rêve,
Si ceux qu’enivrent les grandeurs,

Dans leur délire, aux progrès des lumières,
Voulaient poser d’inutiles barrières.

LES SINGES

Tiré de Lucien.

 

 

Un homme actif autant qu’habile,

Va demander aux africains climats

(Soif ardente de l’or, où conduis-tu nos pas ?)
De singes pleins d’adresse une troupe indocile.

Ces animaux sont nés imitateurs ;

Il leur parle, il les flatte, il les bat, les ramène
Bien souvent par la faim, bien peu par des douceurs,
De répéter cent fois il n’épargne sa peine ;
Bref, il forme en six mois de tragiques acteurs,
Qui de nombreux badauds font ruisseler les pleurs.

 

Or, tout vient à Paris, la troupe s’y promène ;
Et le nouveau stentor s’écrie, à perdre baleine :
Entrez pour quatre sous ; applaudissez, messieurs,
Le puissant fils d’Atrée et le bouillant Achille,
La tendre Iphigénie et l’adroite Eriphile.
Vous serez satisfaits et reviendrez encor.

 

 — On paie, on entre, on voit, la pantomime entraîne ;
Lorsqu’un plaisant, peut-être un envoyé d’Hector,
S’approche, ouvre un long sac, de noix remplit la scène :

Nos Grecs s’élancent à la fois,

Sur les noix,

Et laissent là Troie et Mycène.

 

Ne croyez pas que l’éducation

Puisse en tous les replis changer le caractère ;
De le modifier ayez l’attention ;
D’accord ; rendez-le propre à parcourir la sphère

Qu’a tracé le conseil du père
Ou du fils l’inclination.

Vous attaquez un vice ; il a pu disparaître ;
Il n’est plus, dites-vous ; vient une occasion
Où la sagesse lutte avec la passion ;

Déjà le vice a su renaître.

LES FEUX FOLLETS

Nous allons, cette fois, parler des feux follets.
Si quelque esprit malin leur compare les femmes,
Le respect du beau sexe est écrit dans les âmes,
Et pour les enfants seuls nous esquissons ces traits.

 

« Viens sur cette hauteur ; le long de la bruyère,
De vingt endroits divers aperçois-tu des feux

Nombreux,

Se rendant à l’envi dans un lieu solitaire ?

Comme ils vont en s’éparpillant,

Vacillant, scintillant, frétillant, sautillant !

Je veux, d’une course légère,

En saisir un, puis deux ; ils seront pour ma mère. »

 

 — Églé dit, et prend par la main

Alain :

Alain était son petit frère.

Descendant la colline, ils trouvent tous ces feux,

Qui paraissent danser sur un terrain fangeux.
Ce jeu les divertit : tandis que le vulgaire
Tremble, en s’imaginant que c’est fée ou sorcier,
Lutin ou farfadet, ou démon familier,

Qui s’amuse, dans ce repaire,
A trouver quelque tour malin,

Le tout pour désoler ce pauvre genre humain.

 

Mais d’Églé l’œil est fixe et le corps se balance ;

Les bras tendus elle s’élance,

Puis rapproche les mains pour prendre un feu follet :

Et zeste, il part, cet indiscret.

Elle en attaque un autre et double de vitesse ;

Il fuit, plus prompt encor.
Par un subit essor,

Sur un troisième en vain saute la chasseresse,
Toujours il la devance. Églé, dans son courroux,
De lui veut se venger, lui jette des cailloux,
Prie et verse des pleurs. Eh quoi ! rien ne l’arrête !
Parents, maîtres, tout cède aux vœux de la fillette ;
Ces feux résisteraient ! sans quelque dieu jaloux.
Vingt de ces vagabonds seraient conduits en lesse,
Oui, vingt. Pour prendre haleine Églé reste en repos ;
Et comme s’ils voulaient jouir de sa tristesse,

Eux-mêmes suspendent leurs sauts.