Fleurs et Cendres

Fleurs et Cendres

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117 pages

Description

16 mars.

On connaît l’histoire de la sobriété italienne : un coin pour le gîte, un peu de pâtes et de l’eau pure ! Mais ce qu’on ignore, c’est l’anémie de-cette race vaillante, c’est le cortège funèbre d’enfants scrofuleux, rachitiques, de filles à peine assez résistantes pour être mères, c’est la faible continuité de leurs efforts que le sang ne nourrit pas assez.

J’ai passé de longues heures chez les pharmaciens du pays. Le défilé était long de ces êtres falots qui dans la drogue cherchaient la vie.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 03 mai 2016
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EAN13 9782346025909
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Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Portrait de MÉCISLAS GOLBERG, par DIRIKS, eau-forte de GORVEL.

Mécislas Golberg

Fleurs et Cendres

Impressions d'Italie

A JEAN-RENÉ AUBERT,
cette marque de cordiale amitié.

La Ligurie

9 Février 1904.

Le train roule vers Modane

J’aborde enfin l’Italie, le pays de rêve et d’amour ! Que de fois, fatigué par la vie courante, voulus-je passer de longues journées de méditation dans ce pays qui à nos yeux reste toujours un immense Campo Santo !

La mousse qui couvre la vie d’autrefois nous charme, cependant que parmi les vignes, les citronniers et les oliviers éclôt la forme nouvelle, naïve encore, d’un vieux peuple. Et cela aussi nous trouble.

Quoi de plus aimable que ce cimetière où parmi les ruines romaines, étrusques, lombardes et autres, on voit paraître l’enfant riant : la nouvelle Italie ! Il est si beau de rêver près des décombres ! Il est si doux pourtant de cueillir le long d’un vieux mur une grappe de raisin, parfumée et colorée.

Le hasard, ce seigneur espiègle et mélancolique, veut pourtant que cette jouissance, la plus complexe parmi les plaisirs humains, nous soit réservée dans des moments de douleur et de peine. La Méditerranée jusqu’à ce jour était le témoin de mes deuils et de ma tristesse.

En 1900, je partis pour Cannes, pour assister à la mort de ce sublime poète, de ce grand ami que fut Emmanuel Signoret.

Pour la première fois j’entrevis le beau ciel de Provence et sa mer si câline. Sous ce ciel agonisait l’ami et la mer câline semblait murmurer les adieux d’un esprit qui me fut très cher.

Celte fois-ci je dépasse Cannes. Je vais plus loin, à la recherche d’un soleil ardent, des grands yeux glauques des femmes liguriennes.

Il me faut de la chaleur de ce sang, de ces gestes. Il me faut leur langueur si saine et aussi l’air robuste de leurs montagnes, le souffle âcre de leur mer pour que, pauvre épave du nord, je revive à mon tour.

Le terrible Nord ne ménage pas les vagabonds du soleil.

Il secoue — cela est juste — l’indolence de l’Orient ; il féconde l’imagination et la volonté. Mais aussi il nous rend rudes, tristes et il finit par nous abattre.

... Cependant mienne est la mer qui baigne la Syrie, la Byzance, la Grèce, l’Italie, l’Espagne, l’Afrique.

Depuis des siècles, mes ancêtres ont exploré tous les coins de la côte enchantée. Puis, ils vinrent grelotter dans le Nord humide, parmi les hommes implacables et sans finesse : Slaves, Germains. Souvent ils furent vainqueurs. Mais à la fin, la tristesse de leur sang appauvri les fit succomber.

Le pays des plaines brumeuses et des neiges boueuses reste victorieux. L’Orient dépérit... parmi des champs d’épis et des cités noires... Alors on revient vers les pays d’autrefois, plus près du berceau pour reprendre un peu de santé ou pour mourir avec plus de douceur !

10 Février.

Les environs de Modane ont l’aspect fantasque. L’Italie apparaît, des le début, telle qu’elle est : patiente, industrieuse, travailleuse. On a percé des tunnels à travers ces immenses rochers ; on a tracé des routes. L’Italie a semé l’énergie de ses enfants pour ouvrir des portes et des fenêtres sur l’Europe.

N’est-ce pas le Piémontais qui fend les Alpes suisses ? Le carrier, le mineur, le terrassier qu’envoient les hameaux latins, transforment la face de la terre. De nombreuses tombes cèlent ces enfants qui fleurissent si nombreux dans le pays du soleil et de l’air. Qui aurait percé le Simplon ? le mont Cenis ? Qui aurait fait ces funiculaires qui grimpent aux cimes, à la joie des touristes Cooks et Cie, sinon l’Italien ? Qui aurait construit ce chemin de fer méditerranéen qui fend la montagne, s’enfonce sous terre, revient, rebondit, sinon l’infatigable Italien ?

Personne n’a voulu rester dix heures par jour dans l’eau pour creuser le chemin de fer de la Turbie ; seul le Piémontais osa ce labeur de titan.

L’Italien a toutes les vertus d’un peuple prêt à vivre. Il est travailleur il est sobre ; il fait des enfants. Ces qualités pourtant qui s’exaltent à l’étranger : à Paris, à Londres, en Amérique, semblent s’atténuer en Italie. Le contact du pays crée une douce morbidité, faite de langueur et de paresse. Il est patient, l’Italien, en Italie, mais il n’ose agir. Cependant il est aventureux dans le West-End ; il est vainqueur en Amérique du Sud ; souvent il bat le Germain et l’Anglo-Saxon de New-Vork.

Je regarde leurs figures ! La joliesse est rare, mais les visages sont beaux et expressifs. Je me sens bien devant leurs fronts brûlés par l’imagination... Mais ils ont des mains blanches, des doigts longs, des poignets fins. Ils rêvent plus qu’ils n’agissent.

Ils aiment à savoir, à connaître. Ils dévisagent lentement, avec insistance, sans animosité plus curieux et certes plus réfléchis que les Gaulois de César.

Les femmes ont des yeux aux regards perdus. Quand la ligurienne tricote, on croit qu’elle songe. Quand elle marche, elle paraît se pavaner et faire des pas d’une danse douce et discrète. Sa parole semble de la déclamation.

La femme parait même plus robuste que l’homme. Sa hanche est expressive, solide, maternelle. Le sein invite à la tendresse La tête oblige à l’admiration. Et ces yeux sombres semblent cacher des crimes, des orages, d’immenses passions. Approchez ! Ce sont de douces créatures, soumises, sans personnalité, inexpressives et souvent brutales. Elles font des enfants et lavent du linge. Elles n’apparaissent pas dans la vie comme les françaises. Elles gardent toujours des mœurs arabes : harem ou gynécée. On les voit rarement près de l’homme pour l’assister dans son travail, dans sa peine Elles font des enfants. voilà !

... Et ces hommes à grosse moustache militaire, à la face labourée de rides, paraissent des brigands, des Castruccio, des Cosma, des grands aventuriers, des penseurs audacieux. Ce sont de braves gens qu’on mène facilement, qui vendent de l’huile ou placent du coton et du vin

L’Italie conserve son moule d’antan. Mais la vie est encore timide, naïve, trop simple. Ce Sforza n’est qu’un placier, l’autre à la tête du duc d’Este est chef de gare.

On les croit volontaires, têtes ardentes ; des casse-tout. La moindre surprise de la vie pratique les désorganise et les trouble. Ils sont prêts à marcher, mais ils ne le savent pas encore. En attendant qu’ils se mettent en route, ils ont déjà des airs vainqueurs... grâce à ce passé, qui souvent pourtant les écrase.

11 Février.

J’écoutai dans le train un homme parler. Je pensais qu’il récitait des vers.. de Carducci. Son langage avait des accents héroïques et une cadence très douce ; des gestes sobres et de bon aloi l’accompagnaient.

.. Il contait simplement quelque potin de petite ville.

Le train siffle Il franchit des montagnes, il court et ronfle. Des femmes causent d’une voix mélodieuse. Elles ont de beaux fronts, des yeux fendus et de la couleur lumineuse dans la chair. Mais ce que j’admire le plus ce sont de vieilles lavandières, sèches, solides, des maires dolorosæ ou sorcières à démarche cadencée et silencieuse.

Elles aussi ont acquis une allure tragique à force de laver du linge.

L’Italie porte dans le moule d’autrefois la petite vie quotidienne d’aujourd’hui. Qui sait ? Des âmes vigoureuses et sublimes se ratatinent peut-être par l’insuffisance des faits et la profondeur du rêve.

La coquille est belle et l’animal qu’elle contient me parait parfois digne de ce décor. Mais pour qu’on le sente, il faut de la démence, de l’oubli, du feu ou du rêve...

... Des trains passent à travers des pays sans route. L’électricité s’étale où l’on ignore les cabinets d’aisance. On va... al marc ! Douce rêverie...

Autour de Gênes le soleil est ardent. Le pays est solidement travaillé. Le Genois a pris contact avec l’étranger et il a appliqué aux aventures de commerce sa morbidité native.

Plus loin, après Rapallo, Chiavari, la désolation apparaît. On aperçoit des vignes parfois, quelques citronniers et c’est tout. Où sont les champs de roses d’Antibes ? Où sont les roches fleuries des environs de Nice ?

Même le touriste n’appartient pas à ces braves gens de Nervi, de Sainte Margueritte, de Levanto... Les Suisses et les Allemands savent offrir une hospitalité confortable dont l’indolent ligurien de la Côte n’est pas capable.

Quant aux fleurs, n’y pensez pas ! Entre Rome et Gênes, on n’en trouve qu’à Nervi, à Spezzia un peu...

Il existe un pays sur la côte, un pays de merveilles. C’est Monterosso. Abrité par les montagnes, il offre les plus belles primeurs avant les autres pays de la côte. Il a un vin délicieux, Schaketrâ, lourd. Or, ses fraises pourrissent ; ses cerises nourrissent les oiseaux ; — le vin ne va pas au-delà des pays voisins. Monterosso dort ! Le chemin de fer le coupe. Les trains s’arrêtent parfois et disparaissent aussitôt. Mais il n’y a pas de routes... qui seules créent des habitudes régulières d’échange. Napoléon n’a pas pensé à Monterosso ! Et voici pourquoi le pays est riche, laborieux et endormi.

Ce cas est fréquent ! La somnolence s’étend sur les côtes et flatte la langueur que les Sarrasins ont infusée aux habitants...

Cependant par-ci par-là on voit des villas riches, d’un goût criard... des « palais » d origine douteuse. Cette fois-ci ce ne sont pas des anglais qui y habitent, mais... des américains, américains du pays... On appelle ainsi des gens de la côte qui loin de leur village, là-bas, en Amérique ont conquis de l’or.

Au nord, à Londres, à New-York, aussi au Brésil et dans les républiques américaines naissantes, ils battent parfois le blond tenace, révolutionnent le commerce, innovent des industries, ramassent d’immenses fortunes, et rentrent pour bâtir un « palais » dans leur village.

Leur apparition victorieuse stimule l’imagination. On les soupçonne d’avoir pillé, assassiné, vaincu. On les respecte peu. Mais on regarde leur palais et on rêve de grands voyages. Souvent dans ces villes des gens subitement disparaissent. Parfois ils reviennent plus pauvres, mais toujours prêts à reprendre la mer.

L’Italie ne manque pas de ressources. Les étrangers y savent faire fortune. L indigène pourtant subit son milieu. Souvent des passions l’emportent. En général la petite vanité, la grande timidité d’agir de sa propre initiative et surtout l’immense songe qui pèse sur le latin d’aujourd’hui le rendent morbide et languissant.

L’Italien de la mer sait aimer et se faire aimer. Il a des emportements. qui brusquent la vie organisée. Il bouleverse encore facilement son existence par des poussées intuitives de goût, d’amitié ou de haine. Et puis tout à son âme si obscure encore, si brumeuse et si incertaine, il a peur de l’initiative. Le moindre travailleur, hâbleur, habile et exact le dominera !

Il croit dans le profond de son cœur à la providence, à la fatalité providentielle. Il rêve encore devant la vague, à son comptoir, dans sa vigne, parmi ses haillons et ses misères.