Hérie

Hérie

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Français
424 pages

Description

Par une belle matinée de l’année 1834, — c’était, je crois, le 20 mai, — je résolus d’aller jouir, au sommet du mont Saint-Romain, de la vue du magnifique panorama qui se déroule à l’œil du spectateur, sur cette montagne si admirablement située. Je partis au moment où l’étoile de Vénus commençait à blêmir au ciel, où l’aube matinale éclairait le faîte des coteaux, et où le brouillard se roulait en longues draperies diaphanes sur le front des vertes forêts : heure où l’horizon prend les teintes avant-courrières du grand ange de lumière, qui, du sein d’un nuage d’or et de pourpre, va s’élancer radieux dans les plaines de l’air, afin de fournir sa course de géant, en chassant les ombres de dessus la terre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 28 juillet 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346089239
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Jean-Baptiste Bouché

Hérie

I

LE MONT SAINT-ROMAIN

Par une belle matinée de l’année 1834, — c’était, je crois, le 20 mai, — je résolus d’aller jouir, au sommet du mont Saint-Romain, de la vue du magnifique panorama qui se déroule à l’œil du spectateur, sur cette montagne si admirablement située. Je partis au moment où l’étoile de Vénus commençait à blêmir au ciel, où l’aube matinale éclairait le faîte des coteaux, et où le brouillard se roulait en longues draperies diaphanes sur le front des vertes forêts : heure où l’horizon prend les teintes avant-courrières du grand ange de lumière, qui, du sein d’un nuage d’or et de pourpre, va s’élancer radieux dans les plaines de l’air, afin de fournir sa course de géant, en chassant les ombres de dessus la terre. Bientôt je laissai derrière moi Cluny, dont les premiers rayons de l’astre du jour frangeaient d’une ruisselante clarté les flèches des églises et le squelette délabré de l’antique abbaye.

A mes pieds, la Grosne, comme un serpent qui fait luire au soleil ses ondulants anneaux nacrés, fuit si doucement par mille détours, à travers des prairies émaillées de fleurs sur lesquelles roulent les perles humides de la nuit, qu’on dirait le frissonnement d’une vierge ou le bruit vaporeux d’un esprit aérien. Dans cette gracieuse vallée, la sinueuse rivière revient, se déploie sur elle-même, s’échappe, se divise en formant de nouveaux plis, et baigne de ses fructueuses caresses les murs de la vieille cité chrétienne. Grossie de plusieurs eaux qu’elle boit en passant, elle sillonne la plaine et va se perdre aux rives de la Saône.

Je vois Boursier, cette pittoresque forêt dont les arbres se courbent en voûtes mobiles, pour prêter leurs ombrages à des myriades d’oiseaux dont les joyeux concerts saluent l’astre du jour, rasent légèrement la terre, s’élèvent en bondissant dans les airs, ou s’échappent à travers de mouvants réseaux de feuillages dont ils agitent la verte chevelure. La diligente abeille, impatiente d’extraire un miel nouveau, s’élance dans la vallée ; elle voltige de plante en plante, de calice en calice, pour en sucer les doux parfums ; elle entr’ouvre la fleur, apaise sa soif et caresse les boutons arrondis du narcisse odorant, en bourdonnant si doucement qu’on dirait qu’elle murmure un secret d’amour. La tourterelle inquiète fait retentir l’écho de la forêt de sa plainte mélancolique, le ramier amoureux voltige sur les bords de la rivière, tandis que la colombe remplit l’air de ses gémissements. L’hirondelle, de retour, chante l’arrivée du printemps. Le rossignol a suspendu son mélodieux ramage depuis que la froide rosée ne tombe plus sur la terre. Plus loin, la cigale et le grillon répètent sans fin leurs notes aiguës et monotones, qui s’harmonient avec le grand concert du réveil de la nature, toute pleine de leur joie. La brise matinale, effleurant le sol, embaume l’air des plus agréables émanations qu’elle ravit aux fleurs en les balançant avec mollesse sur leurs tiges. Le taureau ne mugit pas encore, le bœuf repose pesamment accroupi sur l’herbe ; la genisse, à l’écart, frotte doucement sa tête sur la corne du mâle. Tout s’anime : dans le lointain retentit le bruit du marteau tombant sur l’enclume, et, de village en village, vibre le son de la cloche, signal de prière et de travail.

Je traverse la forêt, dont les chênes sont couverts de jeunes feuilles à la couleur verdoyante. Je parcours un chemin bordé d’une haie vive que forment l’églantier, le sureau, la blanche épine à l’odeur suave, et le chèvrefeuille jetant çà et là ses lianes, légères qui flottent en festons sur l’arbrisseau auquel il se marie. A côté de la fleur aromatique du safran doré, l’on voit la douce pervenche à la couleur azurée, humide et brillante du baume de la rosée céleste. Les parfums qu’exhalent ces innombrables filles de Flore enivrent mon cœur d’une si douce satisfaction, que je voudrais être papillon pour voler sur chacune d’elles et leur dérober quelques caresses. Mes pieds foulent des tapis de violettes ; sur ma tête, le dôme de verdure, formé par des noyers qu’une main prévoyante a placés le long de la route, m’abrite contre les feux du plus beau des jours, du plus beau des mois de l’année.

Tout alentour de moi, que de richesses naissantes, de plantes salutaires, de moissons couvertes d’épis, de vins délicieux, croissent pour le bonheur et la jouissance des hommes ! Combien l’œil se plaît à distinguer sur le penchant des coteaux l’orme altier autour duquel le lierre se tresse en guirlande, le tremble aux feuilles argentées, le bouleau dont les rameaux ondoyants ressemblent à la chevelure d’une jeune vierge de nos montagnes, à côté du pommier, du pêcher, du cerisier aux fruits délicieux. Mon Dieu, quelle saison charmante que celle où la nature célèbre les noces des plantes !

Une fraîcheur virginale se répand sur la terre ! — Qu’il fait bon vivre !... — Léger comme le chevreau, je bondis sur la route unie, ou bien je gravis les monticules qui coupent accidentellement le chemin qui conduit jusqu’au pied du mont Saint-Romain. Déjà je le touchais, quand je fis la rencontre d’un pâtre qui conduisait un troupeau de chèvres et de moutons. Ce berger était un homme dans la force de l’âge, aux traits réguliers et vigoureusement accentués, dont le front large et haut dénotait une intelligence et une énergie supérieures. Les formes sèches et hardies de son corps indiquaient qu’il possédait une force peu commune. Je le saluai d’un bonjour sans façon, qu’il me rendit en des termes qu’on ne rencontre pas dans nos campagnes. Il éveilla ma curiosité ; je lui demandai s’il était du pays et à quelle ferme il appartenait.

« Je suis de cette contrée, me répondit-il, et depuis environ six mois je fais paître les troupeaux de maître Zacharie. Je me nomme HÉRIE, le berger du Saint-Romain. Au reste, monsieur, je puis vous dire que la profession que j’exerce en ce moment n’est pas, certes, celle à laquelle ma famille me destinait. Elle serait bien surprise de me savoir, à à l’heure qu’il est, conduisant un troupeau de moutons. Non qu’elle soit trop fière pour cet état, mais parce qu’elle ne saurait comprendre les raisons qui m’ont déterminé à le choisir.

  •  — Quoi ! lui dis-je, c’est par goût que...
  •  — Uniquement par goût, que vous me voyez conduire ces troupeaux. »

Le pâtre se tut, me laissant toute la liberté de réfléchir sur ce qu’il venait de me dire. Je comprenais très-peu le caprice de cet homme, qui pouvait avoir alors quarante ans, de s’être fait berger. Je commençai à en avoir une assez mauvaise opinion : ce qui fit que je l’examinai avec plus de soin. Sa taille était au-dessus de la moyenne ; sa figure, pâle, altérée par la douleur, avait une douce expression de mélancolie : elle semblait accuser que cet homme avait été éprouvé par de violentes passions ou de profonds chagrins. Ses vêtements négligés répondaient au deuil de ses pensées, et n’étaient remarquables que par leur extrême propreté ; sa limousine, roulée à la façon des capotes de nos fantassins en marche, était, comme elles, passée autour de son cou, et retombait sous son bras droit ; un chapeau de paille aux ailes très-larges, légèrement incliné sur son front, le protégeait contre les rayons du soleil levant. Après cet examen, qu’il semblait m’avoir donné le temps de faire tout à mon aise, et, pendant lequel il avait eu l’air de s’occuper plus particulièrement de son troupeau, il reprit, en me regardant :

« Et vous, monsieur, est-ce aussi par goût que vous vous êtes fait... promeneur ?

  •  — Comment cela ?
  •  — Sans doute, si les occupations auxquelles nous nous livrons le plus souvent peuvent être considérées comme la profession que nous exerçons, vous êtes promeneur, comme je suis berger, et j’imagine que, comme moi, c’est aussi par goût.
  •  — Il me semble que je ne vous ai pas dit ma profession, tandis qu’il est aisé de voir que vous êtes bien réellement un berger.
  •  — Vous ne jugez là que sur ce que vous voyez ; raisonnablement, vous ne sauriez mieux faire. Et comme vous, vous courez toujours à travers les champs, les bois, les montagnes, j’en tire tout simplement la conséquence que vous êtes promeneur. » En prononçant ce dernier mot, sa bouche et ses yeux avaient une expression de malice toute particulière. « Tenez, ajouta-t-il après une pause, je gagerais presque que vous m’en voulez pour ce que je viens de vous dire.
  •  — Vous me croyez donc le caractère bien mal fait ?
  •  — Non, mais cela peut ressembler à une épigramme ; et si vous-même n’avez pu comprendre qu’un homme de mon âge se soit fait pâtre, ait embrassé une profession toute d’oisiveté, et cela uniquement par inclination, vous permettrez bien que cet homme, à son tour, soit un peu surpris d’en voir un autre tout jeune se livrer à une profession beaucoup plus oisive encore, si l’on ne s’en rapporte qu’aux apparences. L’avantage est tout de mon côté, car il me faut veiller sur ce troupeau, tandis que vous...
  •  — En effet, lui dis-je vivement, les apparences sont trompeuses.
  •  — C’est tout ce que je voulais vous faire dire. Pour le vulgaire, rien ne ressemble plus à un paresseux que celui qui ne fait mouvoir ni ses bras, ni ses jambes, pour gagner sa vie. Quoiqu’on ne puisse pas positivement nous reprocher cela, puisque nous courons beaucoup, on ne manque certainement pas de nous prendre pour tels. »

Vivement impressionné de ce que je venais d’entendre, je traversai en silence, avec Hérie, le village de Blanot ; alors je dis au pâtre :

« Il ne nous reste plus qu’à franchir la colline de Nouville, avant de gravir la montagne.

  •  — Oui, si vous prenez le chemin frayé... Pour moi, je me laisse volontiers conduire par mes animaux. Si vous voulez vous accommoder de cette manière de grimper, suivons ces moutons, que nous laisserons sous la surveillance de ces deux gaillards. » Il me désignait deux beaux chiens de montagne, ses compagnons de solitude.

« Volontiers, lui dis-je. Je n’attache nulle importance à être plus tôt ou plus tard sur la hauteur du Saint-Romain, et, s’il faut vous l’avouer, je ne suis pas fâché de sortir un peu de l’habitude, j’aime l’imprévu ; les chemins battus sont, il est vrai, plus commodes, mais ils nous ôtent souvent le plaisir des observations, des découvertes, et tout l’agrément des surprises préparées par le hasard, ce dieu à qui nous devons, il faut bien en convenir, d’avoir fait briller à nos yeux les secrets et les mystères les plus importants de la science.

  •  — Ah ! fit Hérie, vous faites jouer là un bien grand rôle à cet aveugle hasard, que vous déifiez par-dessus le marché, sans doute pour ses prodiges.
  •  — Qui sait ? ce que l’homme appelle révélation est peut-être là !
  •  — Voilà une proposition bien hardie. Vous n’êtes pas le seul qui donniez à cette puissance, puisqu’il faut personnifier une chose qui, selon moi, n’existe pas, les effets dont les causes échappent. Ce sont là de graves questions de philosophie qu’on ne discute guère à votre âge, à moins d’avoir un goût bien prononcé pour ces sortes d’études. Si vos promenades solitaires ont un si noble motif, je vous en félicite. Mais, croyez-moi, vous y ferez des progrès d’autant plus rapides que vous dépeuplerez, passez-moi ce terme, les domaines du hasard. Ce dieu une fois détrôné, j’ose affirmer que la philosophie aura fait un pas immense dans la route de la vérité, son seul but, la recherche de cette fille du ciel étant dans les causes des phénomènes qui frappent nos sens, et surprennent notre intelligence. Voyez, tandis que nous jasons là comme deux échappés de collége, nos moutons ont fait du chemin... »

Dans ce moment nous les vîmes à une assez grande distance, marchant par groupes ou bondir sur le flanc de la montagne. Nous hâtâmes le pas, non sans difficulté, à cause des accidents de terrain qui s’opposaient à notre marche, embarrassée de broussailles. A mesure que nous montions, la campagne environnante semblait s’enfoncer dans la vallée ; à chaque pas, de nouveaux paysages se détachaient à nos yeux. Hérie voyait tout cela d’un œil habitué à de tels spectacles ; mais moi, je ne pouvais me lasser d’admirer, tandis qu’il montait toujours, lançant ses chiens, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, pour faire serrer les rangs à sa petite troupe. Il avait une certaine avance sur moi, quand se retournant tout à coup, et ne me voyant pas d’abord, il me crut beaucoup plus loin que je n’étais en effet, et se mit à m’appeler. Je répondis aussitôt ; il fut tout surpris de me voir si près de lui.

« Ah ! ah ! dit-il, je vous croyais occupé à botaniser, comme mes chèvres, au milieu des végétaux de toutes sortes qui tapissent leur route capricieuse... Vous souriez ! mes chèvres botanisent fort bien : je vous assure qu’elles se trompent moins que certains chercheurs de champignons. N’admirez-vous pas cet instinct merveilleux qui leur fait distinguer, sans études, les plantes qui leur conviennent de celles qui leur seraient nuisibles ? C’est un petit phénomène entre mille que je livre à vos méditations, si vous êtes naturaliste.

  •  — J’aime, par-dessus tout, lui répondis-je, l’étude de la nature, et quoique mes connaissances en histoire naturelle soient très-bornées, j’ose pourtant me dire assez passionné contemplateur des merveilles qu’enfante cette excellente mère, pour m’octroyer in petto le titre qui fait l’objet du doute que vous émettez en me signalant cet instinct des animaux. Je me suis pris quelquefois à penser que cette qualité, qui est propre à ceux mêmes des classes inférieures, l’emportait de beaucoup, dans certains cas et principalement dans celui-ci, sur ce que nous nommons si orgueilleusement l’intelligence de notre espèce.
  •  — C’est aller un peu loin, quoiqu’à certains égards cependant vous pouvez avoir raison. Ainsi, il en est parmi les animaux, et mes chiens sont de ce nombre, qui m’ont souvent étonné par des actes que toutes les subtilités métaphysiques auraient bien de la peine à expliquer avec l’instinct tout seul... » Mais nous étions arrivés sur le plateau du Saint-Romain. « Or, maintenant, continua Hérie en s’approchant de moi et me mettant une main sur l’épaule, tandis qu’il étendait l’autre vers la magnifique perspective qui se déroulait sous nos yeux, regardez ! admirez ! Au-dessus de nos têtes la voûte resplendissante du ciel, autour de nous, l’immense horizon ; à nos pieds, des prés dont les fonds verts sont émaillés de jonquilles sauvages, de boutons d’or et de marguerites. Des champs, des forêts, des villages, des vergers jetés au hasard, entourent ce riche tapis coupé de fossés, de haies vives, dont les fleurs se mêlent aux teintes diverses de cent arbres d’espèces différentes, variant à l’infini les douces impressions que ce beau lieu fait éprouver. L’univers entier nous enveloppe, son image est peinte dans ce cercle dont nous sommes le centre. Vous vouliez contempler la nature, quel lieu fut jamais plus propice ! Où est la place dans le monde qui vaille mieux que celle-ci ? La Suisse avec ses monts, ses glaciers, ses neiges éternelles, ses lacs, ses champs fertiles, la Suisse est belle ; j’ai vu avec joie ces remparts stériles, mais sacrés de la liberté. J’ai vu le Saint-Bernard et le Cenis ; j’ai contemplé leurs anfractuosités au milieu de la tourmente des montagnes et tout le décor de leurs beautés négatives ; j’ai tremblé !... Mes pieds ont foulé la cendre brûlante du Vésuve, sous le beau ciel napolitain ; j’ai compris la manifestation de la puissance de Dieu ! J’ai vu le vaste Océan dans toute l’horreur de sa beauté, se soulever, mugir, écumer et engloutir hommes et navires. J’ai vu un champ de bataille, et les soldats ivres d’allégresse chanter l’hymne des combats et les espérances de la patrie ! J’ai eu peur... Mais ici où la vue trouve partout, sur ce sol riant et fertile que féconde la douce chaleur du soleil de France, une nature toute-puissante, ici je me sens transporté d’une admiration sans bornes, comme l’objet qui la fait naître... Jamais, non, jamais mon cœur n’a battu d’une émotion plus vive que sur le plateau de ce mont qui se dresse sur cette terre aimée du ciel qui fut mon berceau !... Oh ! c’est que celle-là, voyez-vous, c’est la terre natale, qu’on ne peut jamais oublier, dont l’amour se réveille plus fort, plus ardent, plus impérieux, à mesure qu’on s’en éloigne, ou qu’au retour on la foule du pied ! C’est qu’elle est aussi notre mère ! Qui osera dire qu’on n’aime pas toujours sa mère ?...

Salut à vous, belles et délicieuses campagnes  ! Salut, bassin immense de la Bresse, plaines fertiles qui touchez au pays de Vaud, et marquez la limite qui nous sépare de l’Helvétie ! Du haut du Saint-Romain, voyez Verdun où deux nobles rivières, après mille détours, unissent leurs eaux pour aller baigner l’industrieuse cité lyonnaise, ce second diamant de la France ! De là, nos yeux embrassent toute l’étendue de terrain qui couvre la vineuse Bourgogne, jusqu’aux montagnes du Jura. D’ici, le mont Blanc, avec son manteau de neige, forme une masse nébuleuse d’une teinte unique qui borne notre horizon vers l’orient. Là, les Alpes dressent leurs têtes de glace, que les rouges lueurs du soleil effleurent avant de tomber sur le velours des pâturages verdoyants qu’arrosent et la Saône et le Doubs. Magique tableau que complète, en rehaussant ses magnificences, le Mâconnais, qui étale avec orgueil ses vignobles uniques dans le monde, et dont la brillante parure est le garant de leurs richesses !...

Retournons-nous, et voyons la massive et noire épaisseur des forêts du Morvan et du Nivernais, qui contraste avec le vert tendre des champs châlonnais. Celui qui n’a pas vu ces campagnes ne peut se faire une idée de leur fécondité et de l’admirable coquetterie avec laquelle sont groupés les vignes, les prairies, les bois, les maisons, les fermes, les châteaux ! Quelle riante perspective ! Des collines, qui surmontent d’autres collines, laissent voir à leur pied le vallon qui les espace ! A considérer la fertilité de ces terres, l’activité des habitants à tout mettre à profit, les manufactures qui enrichissent l’industrie nationale, les mines, les rivières, les canaux qui facilitent le commerce de cette contrée, on ne peut s’empêcher de penser que ce pays est un des plus heureux qui soient sous le ciel.

Par ici, maintenant, c’est le Charolais, si pittoresque, avec ses vallées, ses coteaux, ses forêts, ses étangs, ses roches, ses montagnes, confondus dans une vapeur bleuâtre. De toutes parts la vue glisse entre les collines, les villages, les prairies. Élevez-vous le regard, vous rencontrez de nouveaux monticules ; votre œil s’enfonce dans un lointain infini et se remplit des images des coteaux roulant les uns sur les autres, flot de monts et de vallons dont la fertilité égale la beauté ! C’est dans ces riants pâturages où broutent en liberté ces taureaux si renommés, et le bœuf, qui est pour le pays une source abondante de richesses !

Plus bas, jetez les yeux sur la vallée de la Grosne ; voyez-y paître et se multiplier les races superbes de chevaux : les alezans à la bouche mutine, les gracieux isabelles, les bais-dorés et les bais-bruns, les pies, les aubères, les baillets, les rubicans ! Les chevaux destinés à la course ont une légèreté sans égale ; d’autres ont un pas majestueux et noble ; ceux-là, une hardiesse non commune et une vigueur infatigable : rien ne peut se comparer aux attentions dont ils sont l’objet : soins multipliés, fourrages odorants, repos pour rétablir leurs forces, tout est mis en usage.

O prairies bienfaisantes ! multipliez et parfumez vos productions pour engraisser nos génisses et nourrir nos coursiers ! Sources, fontaines, ruisseaux, laissez couler vos eaux limpides pour les désaltérer ! rendez les herbes grasses et d’un goût exquis ; faites pousser abondamment les trésors que la terre recèle, en les couvrant de vos douces vapeurs, baume céleste et rafraîchissant, qui les rend toujours verts et tendres ! Partout on voit des arbres portant jusqu’aux nues leurs têtes orgueilleuses, en étendant leurs rameaux et leurs majestueuses couronnes où se balancent les fleurs aimées, espoir des fruits les plus vermeils ! O terre chérie ! ô ma patrie ! ce n’est point en vain que la nature t’a comblée de toutes ses faveurs !... Ah ! jeune homme, cette perspective ravit, enchante, transporte ! Le bonheur de la vie champêtre éclate dans tous les objets ! Malheur à qui serait insensible en face de tant de grandeur et de majesté ! son cœur ossifié serait froid et glacé comme le mont Blanc dont la sommité neigeuse frappe nos regards !... »

Je renonce à dépeindre ce qui se passait en moi pendant que je jouissais du spectacle de toutes les merveilles qu’Hérie m’indiquaient une à une, pour m’en faire sentir le détail, et fasciner mes yeux avec l’harmonie de l’ensemble. Je croyais ne plus toucher la terre ; enchanté, ébloui, je ne voyais plus s’éparpillant sous mes pieds cette innombrable variété de fleurs, filles charmantes de la solitude, ornant de toutes leurs grâces le tapis suave et parfumé que nous foulions, et dont l’herbe courte et humide scintillait comme des émeraudes. Il y a dans cet isolement de l’homme au milieu de l’immensité quelque chose d’extraordinaire, d’imposant, de mystérieux ! Dieu m’étreignait de toute part, il m’emportait avec lui dans les espaces radieux de ses domaines, qui n’ont d’autres limites que l’Infini ! Hérie était là, debout, l’œil brillant et mouillé ! Je crus qu’il pleurait ; qu’il me parut grand... grand comme un géant ! Ainsi devait être, aux yeux du peuple hébreu, Moïse sur le Sinaï, ou Jésus transfiguré sur la montagne !

Quel était donc cet homme que je venais de trouver dans la plus humble des conditions ? A peine l’aurais-je remarqué, si le hasard ne l’avait mis en face de moi. Au milieu des autres bergers, je ne l’aurais pas même vu ; et voilà que ce même homme, d’un mot, m’attire involontairement à lui ; je le suis, je l’écoute avec avidité ; je voudrais toujours l’entendre ! Quel mystère ! N’a-t-il donc plus rien à espérer du monde ? Son cœur a-t-il été froissé par l’égoïsme et l’injustice de hommes ? ou expie-t-il une de ces passions qui désillusionnent d’un seul coup, par la perfidie et la perversité des femmes qui les font naître ?

J’étais livré à ces réflexions, lorsque Hérie, sortant peu à peu de l’extase dans laquelle il était plongé, se tourna de mon côté et me dit :

« Eh bien, que pensez-vous de tout ce que vous voyez ?

  •  — Je me trouve au comble de mes vœux ! lui répondis-je. Jamais la nature ne m’a paru si belle, jamais elle n’a offert à mes regards plus de magnificence ; je m’incline devant elle, et mon silence peut seul exprimer tout ce que je ressens de douces émotions, de nobles élancements en sa présence. Je l’aimais ; je l’adore !... Oui, ce qu’a dit Linné est vrai : « La contemplation de la nature nous donne l’avant-goût d’une céleste volupté ; elle est pour l’esprit une source constante, parfaite, de consolations et de joies. L’âme qui s’y abandonne semble sortir d’un profond assoupissement pour s’élancer dans le sein de la lumière, et transporte, pour ainsi dire, sa terrestre existence dans le monde céleste qu’elle doit habiter un jour. » C’est bien là ce que je sens ici !... Oh ! je reviendrai sur le mont Saint-Romain !
  •  — Convenez, me dit Hérie, que la manière de s’exprimer du botaniste est un peu prétentieuse. Diable ! savez-vous que voilà bien des choses dans cette phrase, qui me paraît plus enthousiaste que vraie !
  •  — Comment ! et vous, tout à l’heure, n’éprouviez-vous pas les mêmes sentiments que moi ? n’étiez-vous pas absorbé dans cette contemplation ? n’ai-je pas vu l’émotion de votre âme se traduire dans la noble expression de tout votre être, devant ce même spectacle qui faisait parler ainsi un des plus grands admirateurs des œuvres de la nature ?
  •  — Qui vous dit que ce soit le même motif qui ait produit chez moi ce que vous appelez l’émotion de mon âme ? Oh ! sans doute, le spectacle de la nature est grand, sublime ; jamais je ne l’ai vu sans éprouver un sentiment que vous ne sauriez comprendre qu’en vous l’expliquant. La nature m’émeut moins par la magnificence et la magie de ses tableaux que par la touchante simplicité des œuvres qui concourent à les former. L’ensemble me ravit, tandis que le détail absorbe toutes mes facultés. Devant lui, j’éprouve un besoin irrésistible de voir, d’étudier, de savoir, qui me semble impossible à satisfaire ; alors, ébloui par l’admirable harmonie du tout, par le prestige et le charme de l’arrangement, dans cet immense panorama qui s’offre à mes yeux, je me sens honteux d’en savoir si peu sur les causes, de n’assister que comme un ignorant à tant de merveilles. Mon âme, brûlée par un besoin impérieux de connaître, s’effraye devant cette grande tâche ; la tristesse s’empare de moi ; et emporté d’un côté par cet insatiable désir de connaître, et retenu de l’autre par la conscience de l’impossibilité de le réaliser, partagé entre l’enthousiasme et le doute de la puissance de moi-même, je suis, comme vous m’avez vu tout à l’heure, ivre de désirs, accablé de mon impuissance. N’allez pas conclure de là qu’il faille renoncer à l’étude de la nature. Chaque intelligence a sa portée. Si mes forces faiblissent sur certains points, d’autres, plus vigoureux, viendront qui les comprendront mieux. Sur la terre, la révélation est continuelle. Elle a ses époques marquées. Beaucoup sont appelés à la recevoir, peu sont élus pour la transmettre, parce que peu ont la vertu de la patience. Loin de nous décourager, il faut, à force d’importunité, lui ravir ses secrets. Je l’ai étudiée, je l’étudie toujours. En face d’elle, j’ai constamment cédé au besoin de l’interroger ; j’ai voulu savoir ce qu’elle était, parce que sa connaissance me menait à la connaissance de moi-même ; et si parfois le découragement s’empare de moi, c’est que je vois que, malgré tous mes efforts, malgré toute l’ardeur de mes convictions sur le peu que j’ai appris, j’aurais un mal infini à en faire connaître la vérité à mes semblables, inaccessibles qu’ils sont à tout ce qui est vrai, par la couche épaisse d’ignorance dont le mensonge de quelques-uns a enduit la masse. Eh ! dites-moi, qui s’occupe aujourd’hui des causes, quand tous exploitent les effets ?
  •  — Tout ce que j’entends, lui dis-je, m’étonne, me confond. Quand je vous ai rencontré, j’ai cru n’avoir affaire qu’à un berger ordinaire, simple, d’une ignorance égale à l’oisiveté. J’ai bientôt reconnu que je m’étais étrangement trompé ; et, au risque de vous paraître indiscret, je ne me sens pas la force de résister au désir de savoir qui vous êtes. Votre langage étonne ma raison, et jette le trouble dans toutes mes idées. Vous savez beaucoup : instruisez-moi ! Vous avez vécu dans le monde, les sciences vous sont familières, votre expérience est grande : secondez mes efforts ; vous pouvez être assuré de ma vive reconnaissance !
  •  — Que me demandez-vous là ? A quoi peut vous servir de connaître ma vie passée, et l’enchaînement de circonstances qui m’a conduit ici ?
  •  — A acquérir l’expérience dont j’ai besoin pour me conduire moi-même au but vers lequel j’ai résolu de diriger ma vie.
  •  — Enfant ! reprit-il en souriant tristement... L’expérience ! eh ! qui donc profite de celle des autres ? N’est-elle pas toujours inutile ? Celle des pères pour les enfants ! celle des générations pour les générations qui leur succèdent ! L’expérience ! qu’est-ce autre chose qu’une appréciation des accidents de la vie, que nous n’acquérons jamais qu’à nos dépens, qu’un successif et continuel désillusionnement, jusqu’au cercueil où elle s’endort, avec chaque individu, perdue pour tous ? — Pourtant, je veux bien vous satisfaire. Asseyons-nous sur ce lapis de mousse, et je vous conterai ce que vous paraissez si vivement vouloir entendre. »

Hérie se débarrassa de sa limousine, et nous allâmes prendre place près d’une fontaine aux eaux limpides, à l’ombre d’un frêne dont le tronc séculaire supportait des branches qui s’étendaient au-dessus de nos têtes comme un vaste parasol, dont les feuilles dentelées avaient les belles teintes de la première verdure ; et il commença son histoire en ces termes :