Imaginaires gothiques

Imaginaires gothiques

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Livres
270 pages

Description

Un château-fort imprenable surgit au détour d’un chemin et des pages jaunies d’un volume oublié. Une belle héroïne évanescente est enlevée par des brigands mystérieux. Des figures spectrales hantent l’intrigue et l’imagination. Il est minuit. Des portes grincent. Des hiboux hululent. Le pire paraît certain. L’abîme s’ouvre sous vos pas. Vous êtes dans un roman gothique. Dévorées par des lecteurs divers, de Balzac comme de Breton, ces œuvres constituent une étape essentielle de notre modernité littéraire et sont aux sources du surréalisme, tout autant que de la fiction policière.Le présent ouvrage redonne vie et actualité à des livres oubliés, d’un genre à la fois célèbre et méconnu. Il fait le point, pour la première fois, sur le roman noir en France, des écrits sombres inauguraux des Lumières finissantes, aux récits hallucinés de Bataille.Place sous la responsabilité de Catriona Seth (Nancy Université et Indiana University Bloomington), auteur de nombreux travaux sur la littérature et l’histoire des idées du XVIIIe siècle, ce volume comprend des chapitres de spécialistes confirmés, ainsi que de jeunes chercheurs.

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Informations

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Date de parution 06 décembre 2015
Nombre de lectures 25
EAN13 9782843213397
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Un château-fort imprenable surgit au détour d’un chemin et des pages jaunies d’un volume oublié. Une belle héroïne évanescente est enlevée par des brigands mystérieux. Des figures spectrales hantent l’intrigue et l’imagination. Il est minuit. Des portes grincent. Des hiboux hululent. Le pire paraît certain. L’abîme s’ouvre sous vos pas. Vous êtes dans un roman gothique. Dévorées par des lecteurs divers, de Balzac comme de Breton, ces œuvres constituent une étape essentielle de notre modernité littéraire et sont aux sources du surréalisme, tout autant que de la fiction policière.

Le présent ouvrage redonne vie et actualité à des livres oubliés, d’un genre à la fois célèbre et méconnu. Il fait le point, pour la première fois, sur le roman noir en France, des écrits sombres inauguraux des Lumières finissantes, aux récits hallucinés de Bataille.

 

Placé sous la responsabilité de Catriona SETH (Nancy Université et Indiana University Bloomington), auteur de nombreux travaux sur la littérature et l’histoire des idées du XVIIIe siècle, ce volume comprend des chapitres de spécialistes confirmés, ainsi que de jeunes chercheurs.

 

DANS LA MÊME COLLECTION

Collection L’ESPRIT DES LETTRES
Dirigée par Michel Delon

 

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Crébillon fils. Le libertin moraliste

— Franck SALAÜN (éd.)
Marivaux subversif ?

— Franck SALAÜN (éd.)
Diderot-Rousseau. Un entretien à distance

— Jean DAGEN et Philippe ROGER (éd.)
Un Siècle de Deux Cents Ans ?
Les XVIIe et XVIIIe siècles : Continuités et Discontinuités

— Catriona SETH
Les rois aussi en mouraient
Les Lumières en lutte contre la petite vérole

— Catriona SETH (éd.)
Imaginaires gothiques
aux sources du roman noir français

— Michel DELON et Catriona SETH (éd.)
Sade en toutes lettres. Autour d’Aline et Valcour

— Claire JAQUIER, Florence LOTTERIE, Catriona SETH (éd.)
Destins romanesques de l’émigration

— Jean-François PERRIN et Philip STEWART (éd.)
Du genre libertin au XVIIIe siècle

— Anne DEFRANCE et Jean-François PERRIN (éd.)
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Les Mille et une nuits, entre Orient et Occident

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L’événement climatique et ses représentations
(XVIIe-XIXe siècle) - histoire, littérature, musique et peinture

— Jean-Charles DARMON (éd.)
Le moraliste, la politique et l’histoire
de La Rochefoucauld à Derrida

— Robert MAUZI
L’art de vivre d’une femme au XVIIIe siècle
suivi du « Discours sur le bonheur » de madame du Châtelet

— Martial POIRSON (éd.)
Le théâtre sous la Révolution
Politique du répertoire (1789-1799)

— Frédéric CHARBONNEAU
L’École de la gourmandise
De Louis XIV à la Révolution

— Régine JOMAND-BAUDRY et Christelle BAHIER-PORTE (éd.)
Écrire en mineur au XVIIIe siècle

— Laurence SCHIFANO et Martial POIRSON (éd.)
Filmer le 18e siècle

— Pierre HARTMANN
Rétif de La Bretonne. Individu et Communauté

— Valerio CANTAFIO CASAMAGGI et Armelle ST-MARTIN
Sade et l’Italie

— Lise ANDRIES (éd.)
Cartouche, Mandrin et autres brigands du XVIIIe siècle

— Mara FAZIO et Pierre FRANTZ (éd.)
La fabrique du théâtre
Avant la mise en scène (1650-1880)

— Sarga MOUSSA (éd.)
Littérature et esclavage
XVIIIe-XXe siècles

— Martial POIRSON et Jean-François PERRIN (éd.)
Les scène de l’enchantement
Arts du spectacle, théâtralité et conte merveilleux
(XVII
e - XIXe siècle)

— Stéphanie GENAND et Claudine POULOUIN (éd.)
Parcours dissidents au XVIIIe siècle La marge et l’écart

— Claude HABIB (éd.)
Éduquer selon la nature
Seize études sur Émile de Rousseau

— R. DÉMORIS, Fl. FERRAN, C. LUCAS FIORATO (éd.)
Art et violence
Vies d’artistes entre XVIe et XVIIIe siècles, Italie, France, Angleterre

— Christophe MARTIN (éd.)
Fictions de l’origine, 1650-1800

— Geneviève GOUBIER et Stéphane LOJKINE (éd.)
Sources et postérités de La Nouvelle Héloïse de Rousseau
Le modèle de Julie

 

IMAGINAIRES GOTHIQUES :

aux sources du roman noir français
Sous la direction de Catriona Seth

 

ÉDITIONS DESJONQUÈRES

 

 

Cet ouvrage collectif, élaboré en plusieurs étapes, avec une journée d’étude à Nancy en 2008, puis la commande de différents articles, constitue le prolongement de l’exploration de la fiction du tournant des Lumières, exploration engagée dans deux volumes précédents publiés chez Desjonquères : Sade en toutes lettres. Autour d’« Aline et Valcour » (Paris, Desjonquères, 2004 – volume codirigé avec Michel Delon) et Destins romanesques de l’émigration, Paris, Desjonquères, 2007 – volume codirigé avec Claire Jaquier et Florence Lotterie). Comme les précédents livres, celui-ci, qui interroge également la postérité d’un genre et la question de l’illustration, est marqué par une claire volonté d’associer de jeunes collègues et des chercheurs confirmés, des universitaires français et des collègues étrangers.

Les différents articles examinent le genre « gothique », « terrifiant » ou « noir » français, qui émerge à la fin des Lumières et est souvent occulté, dans le discours critique, par la tradition romanesque anglaise. Ils évoquent aussi bien les sources, que la topique, la réception ou encore la postérité des œuvres de l’époque.

INTRODUCTION

« Venez par ce sentier », frontispice du tome I d’Hector Martin,
par Dek*** D***, Paris, Maradan, an IX (1801).

LA REVANCHE DE L’IMAGINATION

Catriona SETH

Tout le bonheur de l’homme est dans son imagination.
Sade

Roman noir, roman gothique, roman terrifiant : trois désignations pour un seul corpus difficile à isoler. La confusion terminologique reflète un foisonnement complexe. Les différents qualificatifs appliqués, en français, à la fiction des Lumières déclinantes cernent une même réalité. Le gothique, lecture hallucinée, par les compatriotes de Shakespeare, des ruines qui parsèment depuis Henri VIII, puis Cromwell, la campagne des Îles britanniques, rappelle l’enracinement minéral dans une architecture et accompagne deux modes naissantes, celle du Moyen Âge et celle des littératures du Nord. Le noir dit le climat dans lequel se déroulent les intrigues de ces ouvrages très populaires à leur parution et évoque les ténèbres qui président à tant d’épisodes. Le terrifiant exprime le résultat de la conjonction entre une ambiance et un cadre, une atmosphère et des événements, l’effet produit sur le lecteur. Comme le laisse entendre le terme allemand Schauerroman, c’est un roman à se faire peur .

LE GOTHIQUE DU TEMPS

Si « gothique », comme le rappelle l’Encyclopédie, se dit de ce qui « appartient aux Goths », comme l’écriture gothique, le terme est souvent utilisé pour l’architecture. On n’en reconnaît pas généralement la beauté. Le même article l’indique : « [l’]Architecture gothique, est celle qui s’éloigne des proportions et du caractère de l’antique. » Définie par ce qu’elle n’est pas, elle paraît difficile à décrire précisément : « L’Architecture gothique est souvent très solide, très pesante et très massive ; et quelquefois au contraire extrêmement déliée, délicate et riche. Son principal caractère est d’être chargée d’ornements qui n’ont ni goût ni justesse. » Le manque de proportions, l’excès de décorations superflues seraient des témoignages d’un mauvais goût, qui, on le voit, peut être aussi bien trop lourd, que trop aérien… Jaucourt, traitant plus loin de la « manière gothique » en peinture, s’appuie sur le Dictionnaire des beaux-arts pour y voir « une manière qui ne reconnaît aucune règle, qui n’est dirigée par aucune étude de l’antique, et dans laquelle on n’aperçoit qu’un caprice qui n’a rien de noble ». Elle se serait étendue, très précisément, infectant les beaux-arts, depuis 611 jusqu’en 1450, « temps à jamais mémorable, où on commença à rechercher le beau dans la nature et dans les ouvrages des anciens. »

En France, au seuil du XIXe siècle, l’adjectif « gothique » revient souvent pour désigner ce qui est dépassé, vieillot, ridicule. Nougaret évoque ainsi, dans Les mœurs du tems, ou Mémoires deRosalie Terval, en forme de lettres (1802), à propos de l’adultère, « la façon de penser gothique qui règne encore parmi les sots, malgré le progrès des lumières ». Un personnage se dit adepte d’une attitude démodée mais courtoise : « j’ai encore le préjugé gothique d’être persuadé qu’un galant homme doit toujours cacher le nom de la maîtresse qui ne lui est point cruelle ». Au détour d’une conversation, lorsque le qualificatif s’applique à l’architecture, il ne porte pas, le plus souvent, sur une période historique précise. Un autre individu, dans le même roman, rappelle un temps révolu : « Lorsque vous étiez confiné dans le gothique manoir de vos ancêtres, et que vous étiez imbu des vertus rustiques de la campagne, je conçois que vous ayez pu ignorer le plus précieux privilège de tout, être né libre ». Le lecteur d’un roman de l’an X, Honorine et d’Olbois, ou La voyageuse testamentaire, n’est guère surpris d’apprendre que lorsque l’innocente héroïne se retrouve emprisonnée par un homme corrompu, dans un chapitre intitulé « La violence », le cadre de sa détention lui est révélé d’un coup d’œil comme « un château gothique et entouré d’eau », ni que dans un texte de 1792, plusieurs fois réédité, Rosalie, héroïne de Mercier de Compiègne, traverse, ayant avalé un poison mortifère, un temple effrayant orné de « statues gigantesques et gothiques ». Associé à la verticalité, marqué par une certaine tradition du sublime, le gothique acquiert peu à peu une légitimité.

Le roman que nous appelons gothique, et le terme a ses lettres de noblesse – la première traduction française du Château d’Otrante de Walpole, par Marc-Antoine Eidous, un proche de Diderot, parue en 1767, est dûment sous-titrée histoire gothique, tout comme Le vieuxbaron anglais de Clara Reeve (traduit en 1787), et l’adjectif est repris par Maurice Lévy pour sa récente réédition de La nuit anglaise de Bellin de la Liborlière –, suscite des commentaires divers. Lechâteau d’Otrante prend trois ans pour passer la Manche et, malgré son auteur mondain, passe presque inaperçu. Trois décennies plus tard, avec la mode radcliffienne, il sera véritablement au goût du jour. Entre-temps, Adèle et Théodore (1782) de Mme de Genlis, malgré un sous-titre bien sage, Lettres sur l’éducation contenant tousles principes relatifs aux trois différents plans d’éducation desprinces, des jeunes personnes, et des hommes, accordait une place à des motifs comme ceux du souterrain ou de la femme emprisonnée. Ce roman édifiant eut sa vogue, mais fut dépassé quinze ans plus tard par Les mystères d’Udolphe ou L’Italien, ainsi que Le Moine, chefs-d’œuvre du gothique traduits et qui devaient susciter un nombre impressionnant d’imitations.

LIRE ET ÉCRIRE AU NOIR

La même époque assiste à l’essor, en Angleterre, de la gravure à la manière noire et à la naissance de la tradition romanesque gothique. Le mezzotint, comme le roman, met en évidence la profondeur du noir. La fiction gothique naît au croisement de la tradition médiévale et de l’imitation moderne, du caprice architectural d’un riche aristocrate et du rêve délirant d’un homme de lettres. Strawberry Hill, la propriété de Walpole, enfante Lechâteau d’Otrante. Un dédoublement autre de la personne se lit encore, quelques décennies plus tard, dans l’hôtel particulier londonien de l’architecte de la Banque d’Angleterre, Sir John Soane, homme aux réalisations solaires, piégeant la lumière pour l’introduire au cœur de la maison, qui se déguise, pour recevoir ses amis dans un sous-sol ténébreux garni de sombres antiquités, en ermite bienveillant mais peu rassurant.

Dès ses débuts en France, le roman noir reflète un renouveau. Eusèbe Salverte, dans un ouvrage parodique de l’an VII, dit que seuls les pédants, désormais, lisent Voltaire, Montesquieu ou Rousseau. Son narrateur ressent des manques dans son vocabulaire :

Pour y suppléer j’ai fait ma cour à une belle dame à qui j’avais entendu dire que Candide est un roman ennuyeux ; j’ai fréquenté une compagnie brillante où l’on s’était plaint en chorus d’avoir bâillé mortellement à Feydeau un jour qu’on y jouait Les femmessavantes ; j’ai fait des séances assidues chez Tortoni et aux foyers des spectacles où se réunit le beau monde.

La production romanesque intègre deux facteurs importants. La démocratisation de la lecture de loisir est l’un d’entre eux : la fin de l’Ancien Régime avait vu une extension notoire du lectorat ; les années qui ont suivi n’ont fait que confirmer la tendance. L’autre est la révolution dans le langage, dont les effets bien réels sur la fiction du temps sont rarement évoqués.

La traduction a contribué à la fois à développer une écriture du détail à la Fielding, longtemps considéré, en France, comme bas, et à multiplier les publications, parfois préparées rapidement pour satisfaire à une vogue et attirer des revenus à l’auteur de la version française, souvent ci-devant aristocrate ou ecclésiastique, ruiné par la Révolution. Le temps est à la guerre, et pourtant, l’aire européenne est quadrillée par un extraordinaire aller-retour des textes qui, comme autant d’exilés, s’aventurent sur les routes de pays aux frontières désormais incertaines et couvrent des distances considérables. Les romans français se situent en Pologne ou en Espagne, les anglais en Italie ou en Bohême… les héros traversent les mers et escaladent les monts. Une cartographie de l’étrange émerge, avec une vision fantasmatique de terres pourtant proches, comme si tout Portugais était un inquisiteur en puissance, tout Allemand un sombre baron. En passant d’une langue à l’autre, les ouvrages s’appauvrissent parfois, tel ou tel épisode disparaissant, mais, plus souvent, s’enrichissent de remarques et paratextes justificatifs.

Salverte fait parler ainsi un auteur supposé, « Louis Randol », censé expliquer l’origine du texte que le lecteur a sous les yeux : « j’ai lu deux ou trois piles de romans nouvellement traduits de l’allemand et de l’anglais ; enfin je me suis instruit à fond de la langue actuelle. Alors j’ai entrepris de traduire mon premier ouvrage avec autant de soin et de rapidité que mes confrères traduisent les productions germaines et britanniques. Difficilement aurais-je moins bien réussi ». L’auteur emprunte à TristramShandy et à une tradition comique du roman. Le chapitre XV, Rôleque joue le traducteur dans l’histoire du pot sans couvercle, est suivi d’une Note de l’imprimeur : « Un cahier s’est perdu, contenant ce chapitre […] ». Ce n’est pas une traduction – ou du moins la traduction, si traduction il y a, est « du français en langue vulgaire ». Dans son propos inaugural, Randol affirmait sa paternité clairement : « Après ces aveux dépouillés d’amour-propre, souffrez que je rende justice à ma production et à moi. Remarquez d’abord cette finesse de m’intituler Traducteur, et non pas auteur, tandis que je suis l’un et l’autre. Mais je sais que le plus mauvais roman ne trouverait pas un lecteur parmi vous, si vous ne lisiez au titre en majuscules capitales, TRADUIT, etc., etc. C’est là votre boussole, j’ai pensé dire votre guidâne. » Poursuivant dans la même veine, le supposé Randol affirme que son intrigue est « supérieure à tous les contes et romans de diablerie et de sorcellerie passés, présents et à venir » pour une raison toute simple : « L’histoire que j’écris vaut mieux que tous les romans passés et présents, car je les ai tous pillés ». La parodie de Bellin de la Liborlière, La nuit anglaise, se présente, elle, comme traduite de l’arabe en iroquois, de l’iroquois en samoyède, du samoyède en hottentot, du hottentot en lapon et du lapon en japonais et en français…

La vogue des romans terrifiants, venue d’Allemagne et d’Angleterre, même si elle se greffait en partie sur des modèles français bien antérieurs, rend difficile, souvent, l’identification de la source de tel ou tel auteur, s’il en a une. Les mêmes œuvres paraissent parfois en plusieurs traductions, leur titre changeant de manière à faire croire au lecteur ou au propriétaire de Cabinet de Lecture, grand pourvoyeur de littérature à un nouveau public dont les moyens ne lui permettent pas forcément d’acquérir des volumes, qu’il s’agit d’un ouvrage original. Ainsi L’Italien, ou Leconfessionnal des pénitens noirs, d’Ann Radcliffe, paru en 1797 dans une traduction de Mary Allart, est la même œuvre qu’Éléonore de Rosalba donnée au public quelques mois plus tard grâce à André Morellet.

On peut se demander si ce genre littéraire – à supposer qu’on puisse légitimement parler de genre – n’est pas fondé sur des livres du faux-semblant, de fausses traductions, des attributions inexactes, des illustrations décalées ; des titres terrifiants pour des romans qui n’en sont point ; des frontispices épouvantables pour des romans larmoyants conventionnels…

En effet, si le noir paraît envahir l’espace disponible, tout ce qui semble gothique ne l’est pas forcément. Le mystérieux Adelna,ou La fille généreuse, par Lady Caroline Spencer traduit de l’anglais par D – ll, n’a ainsi de gothique que sa seule illustration anonyme : des éclairs zèbrent le ciel au-dessus de la tête d’une jeune femme en blanc, ses voiles au vent, prise entre des arbres touffus et un bâtiment qui s’écroule. La légende appâte : « La foudre tomba sur le Cabinet et je me trouvai en un instant ensevelie sous ses ruines ». L’histoire, pour qui recherche autre chose qu’un texte édifiant et conservateur, déçoit.

De la même manière, Pauline de Meulan traduit – ou plutôt adapte, dit-elle – de l’anglais L’Abbaye de Netley dont le contenu tient plus de la fiction sentimentale pure que du roman gothique avec sa dose de cynisme avoué qui entend déjouer les pièges de la sensibilité. En face, un ouvrage comme Nelson, ou L’avare puni, de Marie Wouters, paru chez Lepetit en l’an VII, contient un étonnant épisode qui préfigure la chasse aux fantômes de La dolce vita dans lequel des jeunes gens de bonne famille vont à la poursuite de revenants après avoir été mis en garde par leur aubergiste. L’un des personnages s’étonne que personne ne franchisse le seuil du château voisin :

 

— Ô Ciel ! y entrer pour être dévoré vif ! Un de nos garçons d’écurie, plus hardi que les autres, s’était vanté de n’avoir pas peur des revenants : il lui en a coûté cher. Le lendemain, au retour des champs, il a été rossé d’importance par un de ces grands spectres, vêtu de blanc, qui lui en a promis davantage s’il se moquait encore des habitants de l’autre monde.

— Je voudrais voir ces spectres si formidables […].

— Monsieur, monsieur, interrompit l’hôtesse, ne vous avisez pas d’y aller vous n’en reviendriez jamais ; un cousin de mon mari a disparu, il était jeune, aimait les plaisirs, et l’on soupçonne que les fantômes l’ont mangé.

 

L’essentielle suspension de l’incrédulité offre la brèche dans laquelle s’engouffre avec délices le lecteur. Il peut céder, dans une jouissance coupable, mais jamais criminelle, à ses fantasmes les plus obsédants, à ses désirs, même les plus inavouables. Un mot attribué à Mme Du Deffand l’exprime à sa manière : « Je ne crois pas aux fantômes, mais j’en ai peur. » Gilles Ernst évoque des héritiers tardifs des romanciers gothiques, Bataille, mais aussi Breton, réinventeur de cette littérature et disciple des gens de lettres qui l’ont faite : « Pour Breton, le fantôme […] a en effet, au-delà de sa valeur historique (l’« appréhension du retour des puissances du passé ») ou éthique (dévoilement de la désorientation), une fonction poétique dans la mesure où, rompant l’ordre quotidien, il mène à la surprise émerveillée de l’univers inconnu et féerique qui jouxte la réalité plate (autrement dit : il mène vers la lumière) ».

Les êtres surnaturels ne sont pas les seuls éléments récurrents de la fiction gothique. Elle se nourrit de tout ce qui provoque la peur.

Les œuvres sont parfois attribuées à des auteurs qui ne les ont jamais vues, publiées anonymement, ou à l’aide d’astéronymes et d’indices qui piquent la curiosité du lecteur : « Par Madame de C**. Auteur de Coralie, ou Le danger de se fier à soi-même », lisons-nous sur la page de titre d’un roman de l’an VII. Madame indique que l’auteur est une femme, à une époque où les romancières se taillent une place importante parmi les auteurs de fiction. Madame de laisse croire qu’il s’agit d’une ci-devant qui a dû souffrir. Auteurde… indique qu’elle n’est pas une débutante. Que l’on ait ou non entendu parler de son œuvre antérieure au titre aguicheur – roman sentimental ou édifiant ? –, l’on doit se sentir rassuré sur l’intérêt de l’ouvrage que l’on a entre les mains. Autant d’informations, autant de pistes parfois bonnes, parfois trompeuses…