Jean Racine, l'enfant terrible de Port-Royal

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Débiteur moral insolvable de l'abbaye de Port-Royal à qui il devait d'être resté en vie, l'"orphelin Racine" a trouvé dans un théâtre longtemps résolument frondeur chez lui, l'"issue corporelle pour son âme" qu'il cherchait avidement. En osant défier l'intransigeance castratrice d'une mère adoptive pervertie par la névrose janséniste, il a en tout cas réussi, au moins dans l'écriture, à sortir de l'infernal "pas de place pour deux" devant lequel, d'avoir dû "haïr avec fureur" pour ne pas avoir pu "aimer avec passion", bien des fils qu'il a imaginés ont fini par s'incliner. Sans aucun doute possible, le "Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j'attends" du vers 972 d'"Andromaque", c'est d'abord à la vie elle-même que cet "orphelin" n'a cessé de l'adresser. "Le vêtement d'existence qui avait été préparé pour lui par Port-Royal était trop petit par rapport à sa vraie taille" : c'est en creusant les rapports ambigus de Racine avec l'institution de Port-Royal qui l'a formé et aurait voulu le convertir intégralement au jansénisme que Jean van der Hoeden tire cette étude soignée de l'écrivain – l'homme et l'œuvre inextricablement liés. Faisant la part belle à la psychologie, ce double portrait met en exergue les notions de liberté et de destin si décisives chez "l'enfant terrible", si chères au dramaturge qu'il devint.

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Date de parution 26 décembre 2013
Nombre de lectures 112
EAN13 9782342017441
Langue Français

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Jean Racine,
l’enfant terrible de Port-Royal


Du même auteur



Samuel Beckett et la question de Dieu,
Cerf, Paris, 1997
Jean Racine ou le doit de vivre,
Cerf, Paris, 2002
Le temps sans Clémence,
Éole, La Roche-en-Ardenne, 2005
Diable et diabolisation – Du Moyen Âge à nos jours,
Racine, Bruxelles, 2011
(en collaboration avec Christian Thys)
Que son sang soit sur nous et nos enfants
Publibook, 2013
(en collaboration avec Christian Thys)Jean van der Hoeden










Jean Racine,
l’enfant terrible de Port-Royal




















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013


Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire,
Que c’est à moi surtout qu’il importe de plaire ?
Songez-vous que je tiens les portes du palais,
Que je puis vous l’ouvrir ou fermer pour jamais,
Que j’ai sur votre vie un empire suprême,
Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ?
Et sans ce même amour qu’offensent vos refus,
Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus ?
Racine, Bajazet, v. 505-512.


Introduction



En se lançant dans la peinture des passions dont l’âme
humaine peut s’embraser jusqu’à s’en trouver anéantie,
Racine n’aurait-il vraiment rien fait d’autre que s’aligner
1sur une mode de son époque , cela bien entendu avec tout
le talent qui était le sien ? De toutes les images qu’il a
laissées de lui, ne faudrait-il privilégier que celle, sinon d’un
2« sombre refoulé », du moins d’un « pénitent contrit »,
puisque, au terme de sa vie, il n’aurait finalement «
demandé » pour son œuvre que « des prières, et non pas de
3vains éloges » ?

À lire les Mémoires sur la vie de Jean Racine, écrits
d’un fils s’y déclarant scrupuleusement fidèle à la
mémoire de son père, on pourrait être tenté de répondre par
l’affirmative aux deux questions posées ci-dessus. Selon
eux en tout cas, non seulement Racine n’aurait écrit que
pour se conformer au goût de son siècle, mais encore,
« regardant l’amour comme plus dangereux encore pour
4lui que pour un autre », il n’aurait « jamais connu par

1 « Un jeune auteur qui cherche à plaire à la cour d’un jeune roi où
l’on respire l’amour et la galanterie, fait respirer le même air à ses
héros et héroïnes » (Louis Racine, « Mémoires sur la vie de Jean
Racine », Racine – Œuvres complètes, Paris, Éd. du Seuil, 1962, p.
33).
2 C’est en effet en ces termes qu’on a parfois pu parler de Racine. Voir
ici Verdun L. Saulnier, La littérature du siècle classique, Paris,
Presses Universitaires de France, 1943, coll. « Que sais-je ? », n° 95,
p. 100.
3 Louis Racine, op. cit., p. 66.
4 Ibid., p. 33.
9 expérience les troubles et les transports qu’il a si bien
dé5peints ».

L’ennui avec les Mémoires évoqués, c’est que le
portrait de Racine qu’on y trouve escamote un élément
essentiel : parfois obsédante, la première énigme sur
laquelle s’interrogent la plupart des fils raciniens est celle
qui entoure la vie amoureuse de leur père, vie pour le
moins enveloppée d’un mystère qui les trouble. C’est cette
énigme qui inquiète l’Hippolyte de Phèdre déplorant de
« n’avoir pu ravir à la mémoire l’indigne moitié de (la vie
6de Thésée) », c’est elle entre autres aussi qui préoccupe
Louis Racine lorsque, dans le cours du récit de la vie de
son père, il confesse, sur le ton de la gêne : « […] Quoique
certain de leur fausseté, c’est à regret que je parle de
cho7ses dont je voudrais que la mémoire fût effacée . » Bien
mal inspiré eût été ici celui qui, croyant peut-être ne tenir
là que des propos tout au plus un peu légers, aurait suggéré
au second, comme le fait le personnage de Théramène
avec le premier, que l’« absence » d’un père pourrait
ca8cher… « de nouvelles amours » !

Plus que poser celle du nombre d’amours que Racine
aurait pu avoir dans sa vie et que le jansénisme n’aurait
pas manqué de sanctionner comme autant de péchés, poser
la question de la vie amoureuse de cet écrivain est d’abord
soulever celle, bien plus fondamentale, de l’amour qu’il
aurait pu avoir de la vie, une faute que le même
jansénisme aurait condamnée comme le péché par
excellence. Or c’est jusque sur cet amour-là que les études

5 Louis Racine, op. cit., p. 34.
6 Phèdre, v. 93-94. – On notera que « indigne moitié » peut être
remplacé par « partie honteuse », avec ce que, dans une certaine
tradition, « parties honteuses » a longtemps désigné du sexe de
l’homme.
7 Louis Racine, op. cit., p. 34.
8 Phèdre, v. 19-20.
10 bien-pensantes se sont employées à jeter un voile pudique
au nom du sacro-saint principe de bienséance. Difficile
dès lors avec elles d’imaginer que celui qui restera le plus
terrible des enfants de Port-Royal ait pu aimer la vie dans
l’exacte proportion où la vertu selon la doctrine de
Jansénius attendait de lui qu’il la déteste et la fuie, et que,
cela sur l’arrière-fond sans doute d’une grande fragilité
personnelle, il ait pu la vivre dans tout le bouillonnement
qu’elle doit aux forces antagonistes qui la tirent à hue et à
dia en s’y défiant et s’y entrechoquant.

À n’en pas douter, il y a eu dans la décision qu’a prise
Racine en 1677 de renoncer à poursuivre dans le genre de
théâtre qu’il pratiquait alors avec succès, l’équivalent du
retour d’un enfant prodigue, ce que tient d’ailleurs à
souligner le texte suivant :
« J’arrive enfin à l’heureux moment où les grands sentiments
de religion dont mon père avait été rempli dans son enfance, et
qui avaient été longtemps comme assoupis dans son cœur, sans
s’y éteindre, se réveillèrent tout à coup. Il avoua que les auteurs
des pièces de théâtre étaient des empoisonneurs publics ; et il
reconnut qu’il était peut-être le plus dangereux de ces
empoisonneurs. Il résolut non seulement de ne plus faire de
tragédies, et même de ne plus faire de vers ; il résolut encore de
9réparer ceux qu’il avait faits par une rigoureuse pénitence . »
Cependant, ce qui a été son désir fou de vivre invite au
moins à s’interroger pour savoir jusqu’où ce n’est pas
Port-Royal elle-même, dont il est manifeste qu’elle joua
10très tôt dans sa vie le rôle d’une mère adoptive , qui l’a
amené un jour à ne plus envisager ce qui avait été le
déroulement de son existence d’homme de lettres que sous
l’angle de la faute de haute trahison pour laquelle il

9 Louis Racine, op. cit., p. 37.
10 C’est en raison de ce rôle que le féminin sera toujours utilisé dans
les pages qui suivent lorsqu’il s’agira de Port-Royal.
11 11demande humblement pardon dans son testament ; il est
en effet des cas où « la plainte contre soi » et « la mise à
mort de soi » sont d’abord « une plainte contre un autre »
12et « un déguisement tragique du massacre d’un autre ».
Ne restera-t-il pas étonnant que, du moins si l’on en croit
ce qui s’est dit à l’époque, ce soit justement au drame des
rapports qu’entretient Œdipe avec ses parents que Racine
aurait songé un instant à revenir après Phèdre (1677), sa
dernière tragédie profane ? Après Phèdre, c’est-à-dire
avant de ne plus s’occuper, avec l’ambiguïté qu’il y a dans
l’affection d’un fils ne se considérant soudain plus que
comme un monstre d’ingratitude envers sa mère, que de
resserrer les liens qui s’étaient détendus entre Port-Royal
et lui ? La chose est claire : venant signer la fin de la
période durant laquelle Racine a créé ses plus grandes
pièces, le drame d’Œdipe était déjà venu marquer le début
de celle-ci, avec la violence sans pareille qui sous-tend la
Thébaïde (1664).

Si Phèdre a valu à son auteur d’entendre la voix de
13Port-Royal déborder de courroux , le motif en est précis :
c’est soutenue cette fois directement par sa nourrice
Œnone, avec la vieille complicité qui les unit l’une à l’autre,
que l’héroïne de cette œuvre s’efforce rageusement de se
libérer des griffes d’une très ancienne autorité semblant
vouloir régner sur son droit au désir, avec tout
l’affolement que ce même désir crée dans son âme
effrayée d’en éprouver l’ardeur. Dans la vie de Racine, cette
autorité a toujours été, de près ou de loin, la Port-Royal

11 Louis Racine, op. cit., p. 62.
12 Julia Kristeva, Soleil noir – Dépression et mélancolie, Paris,
Gallimard, coll. « Folio essais », n° 123, p. 20.
13 Il l’avait déjà entendue après le succès rencontré par Andromaque,
et elle l’avait alors mis au pied du mur : s’il voulait conserver
l’affection de Port-Royal, il devait impérativement renoncer pour
toujours au théâtre et se sauver ainsi de l’« abîme dans lequel il s’était
jeté » en s’y consacrant (Louis Racine, op. cit., p. 26).
12 contaminée par le jansénisme et passée ainsi sous le joug
d’un amour de la loi entièrement corrompu par le venin
d’une construction théologique prônant l’exécration de la
chair et du monde sensible, et proposant une morale de vie
fondée sur leur détestation.

Avec ce que le venin signalé avait de hautement abortif,
réussir sa nidation dans le corps de la vie – dans son cas,
parvenir à « s’en-Raciner » – tenait pour Racine de
14l’exploit : la pensée tragique dont le jansénisme était
pétri enjoignait à ses disciples de se méfier du monde pour
l’absence de valeur qu’il aurait par lui-même et de n’y
vivre qu’en évitant consciencieusement d’y prendre
« part » ou « goût ». Faire abstraction du monde étant
impossible pour l’homme, « un être perdu de Dieu, frustré
dans son amour, séparé de son destin, détourné par des
forces inconnues, embrouillé par cela qui devrait le
sau15ver », se tenir à distance de lui comme « masse de
16perdition, vouée à la damnation éternelle » était la seule
voie qui permette de continuer à faire partie du « petit
groupe des élus et des prédestinés pour lesquels seuls
Jé17sus-Christ est mort . » Dans cette optique, décider de
consacrer sa vie au théâtre aurait tenu des plus hautes
indécence et provocation morales.

Comment donc réussir à trouver une « issue corporelle
18pour son âme » lorsque, sous prétexte qu’il vous a adop-

14 On trouvera une très belle analyse de cette pensée dans
« Dialectique et pensée tragique », Alphonse De Waelhens, Revue
Philosophique de Louvain, 1957, volume 55, n° 46, pp. 252-274. Voir
ici aussi Lucien Goldmann, Le dieu caché, Paris, Gallimard, 1959.
15 Jean-Marie Domenach, Le retour du tragique, Paris, Seuil, 1967, p.
64.
16 Jacques Chevalier, « La pensée moderne », Histoire de la pensée,
III, Flammarion, 1961, p. 92.
17 Ibid.
18 L’expression est d’Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, Paris,
Gallimard, 1964, p. 199.
13 té, l’être auquel on doit d’avoir survécu considère qu’il a
pleine autorité sur les mouvements les plus intimes de
cette âme ? Jean Racine, l’enfant terrible de Port-Royal en
est convaincu : c’est par le théâtre, en tant que moyen pour
lui d’exister au sens étymologique du mot, que Racine est
parvenu à trouver cette issue. Le théâtre a été
véritablement ses planches de salut, même si, en raison de la
doctrine dans laquelle elle s’était lentement emmurée tant
de cœur que d’esprit, Port-Royal n’a jamais pu admettre
qu’il puisse y avoir quelque salut dans cette voie pour son
enfant. Si, pareil à un fœtus tremblant inconsciemment
pour être conservé, Racine s’est accroché à ce théâtre, ce
n’est pas pour satisfaire d’orgueilleuses ambitions
person19nelles , mais bien parce qu’il refusait que berceau et
tombeau puissent être des synonymes. « Être ou ne pas
être » restera le débat de Shakespeare, « Naître ou ne pas
naître » était le sien, et c’est pourquoi, pour l’œuvre à
publier qu’il était lui-même, il a cherché une autre maison
20d’édition que Port-Royal, maison-mère qui le retenait
captif par crainte de le voir exposé à la mauvaise vitrine
que le théâtre allait lui offrir.

Il aurait fallu beaucoup pour que Racine approuve la
célèbre maxime des anciens « Le premier bonheur est de
ne point naître, le second, de mourir promptement », et la
sauvagerie avec laquelle il a réagi aux attaques de Pierre
Nicole lorsque, janséniste jusqu’au bout des mots, celui-ci
reprocha en 1666 aux « faiseurs de romans » et aux «
poètes de théâtre » de n’être rien d’autre que des

19 Pour ce qu’il demandait d’examen attentif, l’éventuel
« carriérisme » qu’on a parfois reproché à Racine a interpellé bien des
auteurs, ainsi René Jasinski (Vers le vrai Racine, Paris, Armand
Collin, 1958), Éléonore M. Zimmermann (La liberté et le destin dans
le théâtre de Jean Racine, Genève, Slatkine Reprints, 1999) ou encore
Charles Mauron (L’inconscient dans l’œuvre et la vie de Racine,
Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1986).
20 « Éditer » signifie d’abord « pousser, conduire vers dehors ».
14 « empoisonneurs publics, non des corps, mais des
21âmes », le prouve à suffisance. Nicole avait atteint là
Racine à son talon d’Achille à lui, soit l’intuition qu’en ce
qui le concernait, seul le contrepoison du théâtre était
l’antidote convenant au poison mortel contenu dans le
jansénisme ; en ne défendant pas ce théâtre avec énergie, il
aurait signé son arrêt de mort puisqu’il aurait signé ainsi
l’arrêt de sa vie.

Indubitablement, Racine a retrouvé dans ce qui a ou
aurait pu faire barrage à la progression de sa carrière
théâtrale, la traque dont Moïse et son peuple ont été l’objet
de la part de l’armée de Pharaon durant leur exil dans le
désert. La raison en est simple : autant Pharaon n’avait
rien à redouter des eunuques qui faisaient partie de son
entourage, autant la Port-Royal « jansénisée » aurait été
rassurée de n’avoir rien à craindre d’un fils privé de la
faculté de contestation que représentait pour lui la virilité
attestée par la manière dont il s’érigeait en écrivant,
érection où plume et sexe ne faisaient qu’un. C’est là en effet
qu’il retrouvait la virilité du père qu’il a cherché
avidement toute sa vie et auquel le jansénisme a cru bon de lui
barrer l’accès, avec tous les effets castrateurs que peut
avoir la réduction d’une parole souffle de vie à une
doctrine aux préceptes stérilisés et stérilisants.

Dans le cadre de l’idée vertigineuse d’un monde
entièrement abandonné par Dieu, idée dont le jansénisme a fait
son cheval de bataille avant de l’utiliser comme son fonds
de commerce, Port-Royal, malgré sa générosité ici, n’a pu
prendre Racine en charge que comme le ferait une mère
non reconnue par son propre père, d’autant plus
préoccupée d’effacer une faute originelle dont elle n’est pourtant
pas coupable qu’elle s’éprouve sans cesse elle-même
comme un accident plutôt que comme désirée ; tenir ou ne

21 Racine – Œuvres complètes, p. 12.
15 pas tenir à son père est une chose, tenir de lui en est une
22autre . Port-Royal devait croire qu’en élevant ses enfants
dans le culte de la perfection, ils réussiraient le miracle de
la faire passer de l’ordre naturel où elle se sentait sale, à
celui, surnaturel, où, sans aucune certitude cependant
quant à cette issue heureuse – « Le janséniste n’est pas sûr
que Dieu l’aime ; comme un enfant qui se voit abandonné,
23il vit dans le tremblement anxieux . » –, elle serait enfin
lavée. Si Racine l’a compris, il n’a pas moins osé préférer
pendant longtemps, au pari de Pascal invitant à miser sur
l’hypothèse d’une vie après la mort, le Paris qui, lieu de la
création et de la publication de ses chefs-d’œuvre, lui
donnait la réalité d’une vie avant cette mort. C’est ce Paris-là
qui permettra à l’Œdipe que Racine n’a jamais voulu
rester, d’entreprendre, pour lui-même, ce qui n’a pas été
24moins qu’un travail de « génitalisation ».

Pour Thierry Maulnier, « Racine n’a pas eu besoin pour
atteindre son but, non plus que le tireur pour atteindre sa
cible, du concours de ses souvenirs, de ses désirs ou de ses
25tourments ». Cette perspective ne serait tout à fait exacte
que si la mémoire profonde de Racine n’avait pas
ressemblé de très près à celle, si particulière, que garde
sans cesse de son histoire celui qui aurait vécu le camp de
sa mère comme un camp de la mort parce que pas ou pas
assez camp de l’amour. Et c’est de Mémoire qu’il faut
alors parler ici : qui tente, par l’écriture, de ressortir vivant
du camp évoqué, celui-là est son propre récit, tout entier
présent dans ses méandres, ramifications, hésitations,

22 Il y a un élément rassurant dans la lignée directe, même si, en raison
de tout ce qui peut se rattacher à un nom, il vaut parfois peut-être
mieux ensuite, comme dans Andromaque, s’appeler « fils d’Achille »
que « fils d’Agamemnon » ou « fille d’Hélène ».
23 Charles Mauron, op. cit., p. 262.
24 Voir ici Jean Bergeret, La violence fondamentale, Paris, Dunod,
2010, p. 94.
25 Thierry Maulnier, Racine, Paris, Gallimard, 1947, p. 40.
16 arrêts et reprises, les coups de gomme et les coups de
crayon s’y succédant comme moments de nuit et instants
de jour. Et puis, il est des secrets dont la gravité n’apparaît
que dans les conséquences qui peuvent découler du fait
d’avoir été contraint de n’en rien révéler : c’est à se laisser
dévorer le foie par un vautour que le Prométhée ayant
choisi d’éclairer les hommes sur les mystères entourant les
habitants de l’Olympe a été condamné par Zeus, c’est des
suites d’un cancer du foie que le Racine ayant osé faire
dire par Œnone que « les dieux mêmes » peuvent « brûler
26quelque fois de feux illégitimes » – il arrive donc que la
27loi « se réserve pour elle les plaisirs qu’elle interdit » –
succombe le 21 avril 1699.

Racine, le poète donnant à penser que le ciel coloré par
le jansénisme dans les tons sombres de l’abandon et de la
détresse était venu se superposer à un autre, peint lui dans
des couleurs vives et heureuses : c’est de ce Racine-là
qu’il sera question dans les pages qui vont suivre et où
seront entre autres proposées des considérations
s’inspirant surtout, autant que des principaux épisodes de
la vie du tragédien, de ses œuvres théâtrales et des thèmes
essentiels qui les sous-tendent. Un Racine violent y
apparaîtra, dont, hormis Esther (1689) et Athalie (1691), le
28théâtre n’a rien d’une école de vertu , et qui a su saisir
l’âme humaine au carrefour où, toute forme de morale, de
religion ou d’interdit semblant parfois avoir disparu, elle
est prise en même temps d’horreur et de ravissement
devant la puissance des forces qui palpitent en elle.

26 Phèdre, v. 1306.
27 Antoine Vergote, Dette et désir, Paris, Seuil, 1978, p. 83.
28 Prudence oblige ici : comme on le verra plus loin, la « vertu » qu’il
y a dans Athalie reste bien singulière.
17


Chapitre I.
Terre-Neuve ou Atlantide ?



Qu’il y ait eu des raisons pédagogiques à l’attachement
de Racine pour Port-Royal, la chose ne se discute pas.
C’est plus loin qu’il faut aller si on veut comprendre les
vraies origines de cette affection : même lorsqu’il a donné
l’impression de ne plus faire aucun cas de ses
recommandations, Racine a été et est resté autant l’enfant de
PortRoyal que son élève, les circonstances de sa vie lui ayant
fait partager avec cette institution des relations parfois
aussi étroites qu’elles ont été maintes fois orageuses. D’un
côté, dans la structure rigoureuse de Port-Royal, il a trouvé
très jeune un appui et un repère à ce qu’on a parfois appelé
son identité d’orphelin, et cela au point que, pendant
longtemps, s’y intégrer le mieux possible lui a semblé être ce
qu’il avait de mieux à faire. De l’autre, dans la foulée de
l’obligation où le jansénisme l’avait mise de tendre vers la
perfection par une vie d’absolu renoncement, Port-Royal
ne pouvait être que castratrice et surprotectrice vis-à-vis de
ses enfants spirituels, la vie du dramaturge ayant été de ce
fait introduite dès le début dans un univers où la
préoccupation d’être racheté éclipsait celle de vivre, le plus petit
écart par rapport à un chemin balisé de sévères
prescriptions d’ordre moral compromettant la possibilité d’obtenir
le moindre pardon.
Là où Racine aurait dû ne jamais déplaire à une mère
déjà impitoyable à son propre égard, celle-ci avait à plaire
sans cesse à un Dieu davantage juge que père et d’autant
plus difficile à contenter que, comme le roi de Mithridate
19 29qui « sait toujours haïr un peu plus qu’il n’aime », il a
une éternité d’avance sur ce dont l’homme est capable en
matière d’efforts pour atteindre le Bien ; mère et fils
étaient donc pris dans une même tension fondamentale.
Par ailleurs, si, dans son Abrégé de l’histoire de
PortRoyal, Racine n’a pas relaté moins en fils ému qu’en
historien appliqué les peines qui ont jalonné la vie de sa mère
adoptive et auxquelles il a vibré à la hauteur de leurs
accents douloureux, c’est parce que leurs traversées du
désert à chacun n’ont cessé de se recouper. On le voit à
suffisance quand on prend le temps de les creuser un peu :
avec ce qu’elles ont eu de tragique malgré leurs heures de
bonheur et de gloire, ces traversées sont celles d’une mère
et d’un fils confrontés tous les deux, avec une identique
intensité, à la question des rapports entre grâce divine et
liberté humaine, question qui a déchiré leur vie comme
elle a malmené leur siècle. Si, dans les antagonismes qui
agitent le théâtre racinien, on retrouve pour une bonne part
les conflits qui ont animé les relations entre Port-Royal et
un fils qu’elle a tour à tour chéri et maudit, ces conflits
font entendre eux-mêmes le bruit des rivalités qui ont
opposé le jansénisme et le monde et qui ont voulu faire
triompher les droits du ciel contre ceux qu’osait
revendiquer la terre.
1. Dans le giron de Port-Royal
Sous le signe de la mort
Né à la Ferté-Milon en 1639, une année où la France est
en guerre – violence, faim, misère, maladies et désordres
en tous genres contribuent à y créer un climat de détresse

29 Roland Barthes, Sur Racine, Paris, Éd. du Seuil, 1963, p. 108.
20 30générale qui annonce la Fronde –, Racine perdait sa mère
en 1641, son père en 1643 et son grand-père paternel, qui,
avec son épouse Marie Desmoulins, avait alors recueilli
l’orphelin, en 1649. Emmenant son petit-fils avec elle,
Marie Desmoulins se retira dès 1652 à Port-Royal, où sa
31fille Agnès, « Agnès de Sainte-Thècle », tante de Racine,
veillera de près au développement intellectuel, spirituel et
moral de son neveu dès le moment où elle le prendra sous
son aile.
Les premières années de la vie de Racine furent
éprouvantes et déstabilisantes, et le départ prématuré d’êtres
affectueux et protecteurs a laissé chez lui des traces bien
marquées, le souvenir d’une chaleur et d’une tendresse
très anciennes se rappelant plus tard à lui avec des accents
pointus de manque. Rien d’étonnant dès lors à ce que,
comme « les personnages dans lesquels (Charles Mauron)
a des raisons de penser que (Racine) a projeté son "moi",
tandis que d’autres figureraient plutôt ses "pulsions" ou
32son "surmoi" », les orphelins soient nombreux dans son
œuvre, y évoluant le plus souvent dans une atmosphère
d’incertitude diffuse. Privés d’appuis fondateurs et
construisant leur vie comme ils peuvent sur un sol instable, ils
n’ont souvent qu’une relative confiance en eux, réalité que
Racine éprouvera à maintes reprises, ainsi aux heures où,
par mépris, haine ou jalousie, son théâtre fera l’objet
d’attaques des plus méchantes de la part de ses adversai-

30 Autre période désastreuse pour la France, la Fronde prendra fin avec
la stabilisation de l’État par Louis XIV en 1653, ce qui vaudra au
monarque une immense reconnaissance et même parfois une véritable
dévotion. Un être inquiet comme Racine a dû être secrètement très
marqué par les événements de ces deux périodes.
31 Abbesse de Port-Royal de 1636 à 1642 et de 1658 à 1661, elle sera
encore réélue comme telle en 1693 et 1696.
32 Charles Baudoin, Jean Racine l’enfant du Désert, Paris, Plon, 1963,
coll. « La recherche de l’absolu », p. 19.
21 res. Pour lui de toute façon, des premiers pas difficiles
dans l’existence :
« (Il) a vécu auprès de son grand-père six ans et demi depuis la
mort de son père. À l’âge d’un an il a perdu sa mère. À trois
ans il n’a plus de père. Il n’a pas encore dix ans lorsque son
grand-père et tuteur vient à disparaître. De son enfance, de
l’ambiance familiale, de ce qu’il a vu et entendu des malheurs
du temps, il ne peut garder qu’un sentiment d’instabilité.
L’enfant ne croit pas aux menaces de l’avenir. Mais les deuils
sont des absences qui pèsent lourd. Il sera formé de ce qui lui a
manqué. La misère du foyer, la misère publique, les dangers
environnants, toute cette insécurité première lui laissera une
33compagne pour toute la vie : l’inquiétude . »
Racine n’a jamais connu sa mère, et c’est assurément
elle qu’il a cherché à retrouver à travers les multiples
mères qu’il a imaginées :
« (Il) a dans sa première pièce mis en scène une mère – Jocaste
– déchirée entre ses fils, les frères ennemis. Pour son premier
chef-d’œuvre, c’est la mère la plus touchante – Andromaque.
Ensuite il a compensé la mère criminelle – Agrippine – par la
mère qui défend la vie de sa fille – Clytemnestre. Il a terminé
par la mère adoptive – Josabeth –, celle à qui Joas doit le jour
autant qu’à sa mère selon son rang, puisqu’elle l’a sauvé
34d’entre les morts . »
Son père aussi lui a beaucoup manqué, avec le déficit
que cette absence a dû entraîner sur le plan « des conseils,
de la conversation, des leçons familières de celui dont
l’exemple forme la pensée, les goûts et même les allures
35de l’enfant ». Sans doute, au début de son existence,
a-til pu compter sur la bienveillance d’une nourrice très
attentionnée à son égard – il en gardera toujours le souvenir

33 Louis Vaunois, L’enfance et la jeunesse de Racine, Paris, Éditions
mondiales, 1964, p. 93.
34 Ibid., pp. 52-53.
35 Louis Vaunois, op. cit., p. 56.
22 36comme celui de sa « mère nourrice » –, sur celle aussi de
grands-parents généreux et aimants, et bientôt sur celle
encore de professeurs soucieux de lui apporter le meilleur
d’eux-mêmes ; cela n’empêchera cependant pas l’orphelin
Racine d’être marqué à vie par une frustration essentielle,
celle qu’exprime avec une douloureuse justesse l’Ériphile
d’Iphigénie lorsqu’elle s’écrie :
« Je vois Iphigénie entre les bras d’un père ;
Elle fait tout l’orgueil d’une superbe mère ;
Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l’enfance en des bras étrangers,
Je reçus et je vois le jour que je respire,
37Sans que père ni mère ait daigné me sourire . »
C’est cette frustration qui est à l’origine de ce qui est
resté chez lui – un « épiderme si fin que le moindre
effleu38rement le tache de sang et le transperce » – la recherche
constante de sécurité qui a sous-tendu son besoin de plaire
39et sa peur de se faire des ennemis , besoin et peur
expliquant ce qui, dans son comportement, a pu tenir
40quelquefois de la « stratégie du caméléon » :

36 Il lui témoignera toujours de la gratitude et veillera à ce qu’elle
puisse continuer à bénéficier jusqu’à sa mort de l’aide financière qu’il
avait décidé un jour de lui allouer « pour lui aider à vivre » (Jean
Racine, op. cit., p. 62).
37 Iphigénie, v. 421-426. Ce passage a retenu l’attention de plusieurs
auteurs, et notamment de Louis Vaunois, déjà cité.
38 Fernand Lion, Les rêves de Racine, Robert Laffont, Paris, 1948,
p. 129.
39 La chose ne l’a pas empêché de remettre les critiques à leur place,
soulignant le cas échéant leur absence de culture, leur peu
d’intelligence ou leur manque de sensibilité et de perspicacité, et
retournant au besoin leurs griefs en sa faveur, tant il était déjà vrai
selon lui que « on ne fait point […] de brigues contre un ouvrage
qu’on n’estime pas » (première préface d’Alexandre le Grand).
40 Voir ici Alain Viala, Racine. La stratégie du caméléon, Paris,
Seghers, 1990. « Admirez-moi : je plais aux maîtres du monde »,
« Admirez-moi : je suis fidèle à l’histoire », « Admirez-moi :
j’applique les meilleurs principes » : c’est ainsi que, cherchant à
23 « Cet anxieux qui a identifié son être à son rôle n’est satisfait et
même n’a le sentiment d’exister vraiment que dans la mesure
où son comportement et son style satisfont ceux dont il
dépend : le roi et d’autres protecteurs, le public et les critiques,
Dieu, peut-être, ses maîtresses, – et tous ceux devant qui il doit
se présenter dans une société où les formes et le paraître ont
une telle importance. Il n’existe que dans la mesure où son
image plaît. D’où sa vigilance scrupuleuse, entretenue par la
peur de tout manquement. C’est ainsi qu’a réussi l’élève,
41l’écrivain, le mondain, le courtisan . »
Être l’exemple même du parfait honnête homme a
toujours préoccupé Racine, et la qualité unique de ses œuvres,
qu’il retravaillait sans cesse et où la plus grande violence
ne réussit à se dire pleinement que parce que c’est une
expression magistralement maîtrisée qui lui en donne les
moyens, est peut-être le plus bel exemple de ce souci.
L’immensité du travail déployé ici est proportionnelle à
celle du néant contre lequel le tragédien s’est battu – le
néant de sa situation d’enfant abandonné au cœur d’un
monde que le jansénisme dépeint comme lui-même
abandonné –, si bien que la première œuvre à saluer ici est celle
« salutaire par l’art de "faire quelque chose de rien" et de
42sublimer l’angoisse tragique en perfection esthétique ».
On comprend mieux ainsi la susceptibilité si souvent
manifestée par Racine :
« Racine attaque, parce qu’il se croit menacé ; il griffe, parce
qu’il est un "écorché" […] Comme il arrive communément,

mieux comprendre le besoin de plaire manifesté par Racine, Jean
Rohou intitule respectivement les chapitres 18, 19 et 20 de son
Racine, où le perfectionnisme du tragédien est analysé sous tous ses
angles. Voir ici Jean Rohou, Jean Racine entre sa carrière, son œuvre
et Dieu, Paris, Fayard, 1992, pp. 177, 184 et 197. Du même auteur, on
lira avantageusement Le Développement de la personnalité tragique
chez Racine, Thèse de doctorat d’État, Rennes, 1970.
41 Jean Rohou, op. cit., p. 156.
42 Ibid., p. 128.
24 cette susceptibilité guette les signes. Elle les trouve, elle les
43interprète, elle devient défiance . »
Avoir été adopté par Port-Royal, avoir pu ensuite
profiter, grâce à cette institution accueillante, de tout ce que lui
ont apporté successivement l’enseignement fourni par les
44 45Petites Écoles , celui dispensé au collège de Beauvais et
46celui offert au collège d’Harcourt , ces éléments ont
certainement contribué à stabiliser Racine pour un temps.
Dans les faits, sa fragilité d’origine ne l’a jamais quitté, et
c’est donc sans avoir pu percer les secrets de l’âme de son
protégé que Louis XIV aurait « cité sa physionomie »
comme « l’une des plus heureuses qu’il voyait à sa
47cour » : il y a eu pour le moins deux visages chez
Racine, celui, raffiné à l’extrême, d’un complet homme du
monde, et celui, tragique, d’un être peu sûr de lui dont la
vie est restée étroitement liée à celle de Port-Royal telle
que les personnalités des mères Angélique et Agnès
Arnauld l’ont marquée de leur œuvre de résistance.

Racine n’a jamais été un ingrat, et ce sont des
préoccupations réelles et filiales qui l’ont taraudé lorsque le sort
48de Port-Royal et des Solitaires n’a plus été qu’entre les
mains d’un pouvoir politique déterminé à avoir la peau du
jansénisme. Cependant, c’est en partie contre cette famille

43 Charles Baudoin, op. cit., pp. 39-40.
44 Voir plus loin, p. 32, note de bas de page n° 66.
45 Il figure parmi les hauts-lieux du jansénisme.
46 Bastion catholique durant les guerres de religion, cet établissement
d’enseignement a tenté ensuite de faire obstacle à l’attrait exercé sur la
jeunesse par les jésuites du collège de Clermont, lequel, au terme de
nombreuses péripéties, et fort alors du patronage de Louis XIV,
deviendra en 1682 le « Collège de Louis le Grand » ; outre Racine,
des personnages fameux comme par exemple Denis Diderot,
Montesquieu et Talleyrand seront quelques-uns de ses anciens les plus
brillants.
47 Louis Racine, op. cit. p. 34.
48 Voir plus loin, p. 32, note de bas de page n° 66.
25 qu’il s’est construit, et cela parce qu’elle n’en était pas
réellement une ; en effet, même si elle venait remplacer
une famille originelle perdue, elle était en réalité
monoparentale : une même idéologie animait Port-Royal et les
maîtres à qui l’enseignement y était confié. Or les
aspirations à l’expression de Racine étaient de l’ordre
fondamental d’une mise au monde de lui-même – d’un se
donner une identité et un corps propres –, mouvement où,
pour contrebalancer ce qui avait toutes les allures de
49« l’appel séducteur » et de « la complicité libidinale »
d’une mère, il fallait que se trouve un vrai « médiateur du
50désir de la mère et de l’enfant » ; c’est ici que son théâtre
a joué un rôle déterminant.
Les traits sévères d’une maison-mère
Fille d’Antoine Arnauld, avocat au parlement de Paris,
et sœur du théologien du même nom – esprit des plus
brillants, et chaud partisan de la doctrine de Jansénius,
celui-ci restera une des plumes les plus fécondes de son
51 52temps –, Angélique Arnauld (1591-1661) avait pris
possession de l’abbaye de Port-Royal en 1602 – elle
n’était pourtant alors âgée que de dix ans et demi –, ce qui
devait l’amener à diriger à la fois le couvent des Champs

49 Les deux formules sont reprise à Joël Dor, Le père et sa fonction en
psychanalyse, Paris, Point « Hors ligne », 1989, p. 74.
50 Formule reprise également à Joël Dor, op. cit., p. 23.
51 Le nom d’Antoine Arnauld reste attaché à de nombreux ouvrages
célèbres touchant autant à la grammaire, la logique, la métaphysique
et la géométrie qu’à la théologie. Reçu docteur en théologie en 1641,
Antoine Arnauld fut le principal successeur de Saint-Cyran ; s’étant
fait connaître par son traité De la fréquente communion (1643), il se
jeta avec passion et fermeté dans plusieurs querelles, dont celle sur la
grâce. On lui doit les deux Apologies de Jansénius de 1644 et de 1645.
52 Elle sera abbesse de Port-Royal de 1602 à 1630 et de 1642 à 1654.
26 53et celui de Paris . En 1608, elle fut si marquée par un
prêche sur la vie religieuse telle que Saint-Benoît
l’envisageait, qu’elle repensa entièrement sa propre
manière de vivre, avec l’influence que ce changement
profond eut bientôt sur sa communauté :
« Elle forma dès lors la résolution non seulement de pratiquer
sa règle dans toute sa rigueur, mais d’employer même tous ses
efforts pour la faire aussi observer à ses religieuses. Elle
commença par un renouvellement de ses vœux, et fit une
seconde profession, n’étant pas satisfaite de la première. Elle
réforma tout ce qu’il y avait de mondain et de sensuel dans ses
habits, ne porta plus qu’une chemise de serge, ne coucha plus
que sur une simple paillasse, s’abstint de manger de la viande,
et fit fermer de bonnes murailles son abbaye, qui ne l’était
auparavant que d’une méchante clôture de terre éboulée
presque partout. Elle eut grand soin de ne point alarmer ses
religieuses par trop d’empressement à leur vouloir faire
embrasser la règle : elle se contentait de donner l’exemple, leur
parlant peu, priant beaucoup pour elles, et accompagnant de
torrents de larmes les exhortations qu’elle leur faisait
quelquefois. Dieu bénit si bien cette conduite, qu’elle les gagna
toutes les unes après les autres, et qu’en moins de cinq ans la
communauté de biens, le jeûne, l’abstinence de viande, le
silence, la veille de la nuit, et enfin toutes les austérités de la
54règle de saint Benoît furent établies à Port-Royal […] . »
Une étape supplémentaire fut franchie lorsque, en 1623,
Angélique fit la connaissance du redoutable Jean
Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, ami de
Jansénius et adepte déclaré de ses thèses. Un peu perdue
depuis la mort de François de Sales l’année précédente –

53 Le second est en réalité l’Hôtel de Clagny, construit par Pierre
Lescot entre 1566 et 1569 au faubourg Saint-Jacques à Paris, et adapté
en 1626 de telle manière qu’il puisse accueillir alors les religieuses de
la maison mère de Port-Royal des Champs, très éprouvées par un
climat que les marais de la vallée de Port-Royal rendaient plus que
malsain – de nombreux cas mortels de paludisme y furent recensés.
54 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 316.
27 elle s’était en effet d’abord placée sous la direction de cet
esprit remarquable, pour qui le Christ réconciliait Dieu et
le monde –, Angélique n’eut rapidement plus d’oreille que
pour le nouveau venu, un homme capable d’exercer une
très grande influence sur les âmes qui se confiaient à lui, et
qui devint d’ailleurs directeur spirituel des religieuses de
Port-Royal en 1635. À lire ce qu’en dit Henri de Laval,
évêque de La Rochelle de 1661 à 1693 et très augustinien,
Saint-Cyran était l’homme qu’il fallait ici :
« Ce savant homme n’avait point d’autres sentiments que ceux
qu’il avait puisés dans l’Écriture sainte et dans la tradition de
l’Église ; sa science n’était que celle des saints Pères ; il ne
parlait point d’autre langage que celui de la parole de Dieu ; et,
bien loin de conduire les âmes par des voies particulières et
écartées, il ne savait point d’autre chemin pour les mener à
55Dieu que celui de la pénitence et de la charité . »
Si Saint-Cyran se tailla un franc succès parmi les âmes
dont il voulut guider les pas sur les chemins de la
perfection spirituelle, il se fit aussi de nombreux ennemis
parmi ses rivaux dans cette activité, dont Richelieu
luimême, peu disposé à être contredit sur quelque terrain que
56ce fût . Au moins aussi rudes furent ses démêlés avec les
jésuites, où il fut perçu non seulement comme un
« hérétique », mais encore comme un « hérésiarque
abominable, qui voulait faire une nouvelle Église, et
57renverser la religion de Jésus-Christ ». Ce qui est certain,
c’est qu’il prit le contre-pied de la tolérance exprimée par

55 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 320. Cet éloge sans la moindre ombre a semblé
bien exagéré à nombre d’auteurs dont Saint-Beuve, lequel reproche à
Saint-Cyran d’« avoir pris ses imaginations mélancoliques pour des
réflexions spéculatives ou pour des inspirations du Saint-Esprit »
(Port-Royal, 4e éd., Paris, Hachette, 1878, t. 1, p. 274).
56 On pouvait trouver la pensée de Richelieu dans son catéchisme de
Luçon.
57 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 321.
28 François de Sales, pour qui l’incompatibilité entre la vie
chrétienne et la vie mondaine ne commençait qu’avec un
amour déplacé des divertissements offerts par le monde ;
pour Saint-Cyran en effet – et c’est une des idées qu’il
introduisit dans l’esprit de Port-Royal –, c’était la vie
ellemême qui faisait problème, cela en tant qu’égarement
fondamental, à l’origine de tous les autres. Claude Puzin et
Patrick Violette ne se sont donc pas trompés en
rassemblant ainsi quelques-unes de ces idées :
« Perdue dans les ténèbres de ce bas monde, que le Créateur (a)
abandonné, irrémédiablement pervertie et livrée sans recours à
ses passions, la créature n’(a) plus qu’à espérer en la grâce,
cette aide efficace que la Divinité n’accord(e) qu’à un petit
nombre d’âmes prédestinées. Pour mériter cette grâce, il n’y (a)
pas d’autre solution que de choisir le bon camp ; la vie
chrétienne, celle du converti, ne (peut) s’accommoder des
compromissions et des demi-mesures du "monde" ; les valeurs
humaines se révèl(ent) fausses, comparées aux véritables
valeurs, et la cité de Dieu, faite de lumière, de pureté et
d’amour, s’oppos(e) à la Cité des hommes, pétrie
d’aveuglément, de corruption et d’égoïsme. Dieu (doit) être
58tout, l’homme rien . »
Par l’intransigeance de sa position doctrinale,
Saint59Cyran ruina en grande partie l’esprit de renouveau
qu’Angélique Arnauld avait su insuffler à Port-Royal : il
ne fit plus proposer par cette institution qu’une conception
rébarbative et étroite de la vie – Racine lui-même l’a
dénoncée lorsqu’il riposta aux Lettres sur l’hérésie
imaginaire de Nicole –, donnant aussi à croire que
PortRoyal pouvait réellement constituer un milieu suspect
qu’il convenait de tenir à l’œil, ce à quoi le pouvoir

58 Claude Puzin et Patrick Violette, Littérature – Textes et documents
e– XVII siècle, Paris, Nathan, 1987, p. 135.
59 D’un bout à l’autre de l’histoire de cette institution, cet esprit a
frappé et marqué, par ce qu’il a toujours su garder de grand et de
généreux, celles et ceux qui ont trouvé auprès de l’abbaye un exemple
de vie qu’ils ne trouvaient pas ailleurs.
29 politique s’attacha avec zèle et même acharnement. Il faut
dire que Saint-Cyran n’avait rien d’un esprit mou et
hésitant, sa position radicale étant à ses yeux la seule qui
convenait à la gravité du mal qui rongeait selon lui la
société de son temps, et qu’il entendait traiter sans faire la
moindre concession :
« Saint-Cyran me parla un jour en ces termes : – Dieu m’a
donné et me donne encore de grandes lumières ; il m’a fait voir
que depuis cinq ou six cents ans, il n’y a plus d’Église. Avant
cette époque, l’Église était semblable à un grand fleuve aux
eaux transparentes. Mais maintenant ce qui nous paraît l’Église
n’est plus qu’un amas de boue. Le lit du fleuve est toujours le
même, les eaux seules ont changé. – Je lui répondis que tous
les hérésiarques s’étaient servis du même prétexte pour établir
leurs erreurs, et je lui citais l’exemple de Calvin. – Calvin, me
répondit-il, ne s’est pas trompé dans toutes ses opinions, il s’est
60seulement trompé sur la manière de les défendre . »
Si la volonté de purification dont Port-Royal a été
animée l’a enfermée dans un combat désespéré pour
demeurer à l’abri de toute contagion, elle n’a pu échapper
tout à fait aux outrances d’un fanatisme excluant par
avance tout arrangement ; la certitude de pouvoir perdre à
tout moment la pureté absolue qu’exige le salut avait fait
un malade de celle qui prétendait devoir être un médecin :
« Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le Corps
de l’Église : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et
inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait
porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des
couvertures à leurs passions… Quelques autres, non moins
extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs
très injustes : ils ne peuvent supporter aucune faiblesse… [ils]
détruisent par un autre excès l’esprit de la piété, trouvent
partout des crimes nouveaux, et accablent la faiblesse humaine
en ajoutant au joug que Dieu nous impose. Qui ne voit que
cette rigueur enfle la présomption, nourrit le dédain, entretient

60 Lettre de Saint Vincent de Paul, R. P. Dalgairns, De la Dévotion au
Sacré-Cœur de Jésus, Paris, A. Bray, 1868.
30 un chagrin superbe et un esprit de fastueuse singularité, fait
paraître la vertu trop pesante, l’Évangile excessif, le
61christianisme impossible ? »
Loin de la bête, près de l’ange
Saint-Cyran n’avait eu aucune difficulté à distiller dans
Port-Royal le pessimisme des idées de Jansénius ;
l’époque elle-même était en effet cruellement revenue de
l’enthousiasme et de la confiance qui avaient succédé aux
Guerres de religion :
« Les Français des années 1630 sont des militants qui croient
en l’homme, dont l’action peut réaliser la valeur. C’est ce
qu’exprime notamment une littérature dominée par la
dramaturgie héroïque. Mais, dès 1640, l’exaltation militante
s’achève. Les opposants sentent qu’ils sont vaincus. Beaucoup
de ceux qui ont lutté avec ardeur pour un nouvel ordre
politique le ressentent maintenant comme une lourde contrainte
et constatent qu’il n’a pas pour principe la valeur mais l’intérêt,
la machiavélique raison d’État. La science promettait la
maîtrise du monde et de la condition humaine ; maintenant l’on
commence à trouver Descartes "inutile et incertain" (Pascal) :
l’essentiel est d’ordre métaphysique […] Quant au "désir de
savoir", c’est ce qui a perdu Adam. L’essentiel est de se
"rendre parfaitement chrétien, à quoi la science ne sert guère, y
nuisant plutôt" (Saint-Cyran). En 1630-1631, Richelieu élimine
le parti dévot du gouvernement et fit arrêter ses chefs, comme
il fera emprisonner, en 1638, leur successeur Saint-Cyran. En
1633, le pape condamne Galilée et la théorie copernicienne,
c’est-à-dire les fondements de la science nouvelle, ce qui
conduit Descartes à ne pas publier les traités De l’homme et Du
62monde, qu’il venait d’achever . »
Dès les premières heures où il assura, avec toute la
poigne qui le caractérisait, la direction spirituelle de Port-

61 Bossuet, cité par Charles Mauron, op. cit., p. 197.
62 Jean Rohou, op. cit., pp. 24-25.
31 63Royal – une « Philothée » remodelée selon ses vues –, il
ne s’occupa pas seulement de ses religieuses, dont
beaucoup rejoignirent la Mère Angélique dans son
admiration pour « cet esprit aussi spirituel et sain que
64savant » et pour « la forte, sainte, droite et éclairée
65conduite de ce serviteur de Dieu » ; il veilla aussi,
immédiatement, à l’enseignement dispensé dans les Petites
66Écoles – Racine y a été élève –, enseignement qui, pour
moderne qu’il ait été sous bien des angles, n’en restait pas
moins habité par la philosophie du jansénisme :
« L’enfance, sans le baptême, est l’image par excellence, si
l’on peut dire, et le produit direct de l’homme déchu : la liberté
nulle, la parole nulle (infans) et qu’il faut rapprendre, tout
l’être soumis aux sens, au premier désir, à la concupiscence ;
l’imitation continuelle et irrésistible de ce qu’on voit,
l’ignorance de tout, une désobéissance de tous les instants. Il
s’agit de restaurer cela et de refaire l’homme, l’homme d’avant
67la Chute, autant qu’il se peut . »

63 Philothée, autrement dit « celle qui aime Dieu », est la destinataire
de l’Introduction à la vie dévote (1608) de François de Sales.
64 Extrait de la correspondance de Mère Angélique Arnauld.
65 Ibid.
66 Créées à Paris en 1637, elles s’établirent à Port-Royal des Champs
après l’arrestation de Saint-Cyran en 1638 sur ordre de Richelieu et
pour « hérésie ». Saint-Cyran fut libéré en 1643 et mourut quelques
mois plus tard. Transférées ensuite à Paris fin 1646 début 1647, elles
revinrent à la campagne en 1650. Les enfants qui retournèrent à
PortRoyal retournèrent en réalité à la ferme des Granges, où Agnès de
Sainte-Thècle introduisit son neveu Jean en 1655. L’enseignement
dans les Petites Écoles fut assuré par les Solitaires (Antoine le Maitre,
Antoine Arnauld, Claude Lancelot, Pierre Nicole, Antoine Singlin,
Jean Hamon,…), des hommes vertueux qui avaient choisi de se retirer
à Port-Royal des Champs pour y vivre une vie pauvre et humble ;
excellents dans nombre de travaux pratiques – ils travaillèrent
notamment à l’assèchement des marais de la vallée de Port-Royal –,
ils ne le furent pas moins lorsqu’il s’est agi par exemple de repenser la
pédagogie dans un sens plus moderne. Chacun d’eux avait par ailleurs
sa spécialité, liée à sa formation personnelle, souvent très poussée.
67 Sainte-Beuve, op. cit, p. 274.
32 Aux yeux du compagnon de croisade de Jansénius, le
baptême ne suffisait bien sûr pas : sans une éducation
constante et exigeante donnée par des maîtres entièrement
voués à leur tâche, le Mal pouvait anéantir ses effets ;
autant dire que ces maîtres vivaient dans une conscience
suraigüe de leurs responsabilités, Port-Royal n’en ayant
jamais mieux mesuré la gravité que lorsque, pour son
malheur, Racine vint lui parler de son attrait pour les vers :
« Racine a commencé à faire des vers. C’est le commencement
de la perdition, et Port-Royal, qui n’a jamais ignoré ses
premiers essais, aura désormais tort de lui reprocher une
68persévérance inévitable, un talent grandissant, une vocation . »
En tout état de cause, pour les éducateurs auxquels
Saint-Cyran faisait confiance, l’enjeu était de taille :
« Ainsi, l’homme est déchu ; l’enfant qui naît est un malade, il
est vicieux de nature. Le baptême lui rend l’innocence, mais
cette innocence est précaire ; autour d’elle, l’ennemi éternel
rôde, s’ingéniant et rusant pour ressaisir cette proie qui a été
sienne ; contre cette attaque sans trêve lutte sans répit la
vigilance des maîtres ; ils combattent pour garder à Dieu les
âmes des enfants ; mais en combattant, ils savent que leur
effort est vain, si la grâce ne les soutient, et cette grâce, Dieu ne
l’accorde qu’au moment et dans la mesure qu’il lui plaît : telle
est, en résumé, la doctrine de Saint-Cyran et de Port-Royal tout
entier. Doctrine sombre et devant laquelle on ressent comme un
mouvement d’effroi ! Il y a comme une angoisse dans cette
éducation qui est un drame où se joue le salut ; au fond de ce
dévouement sans bornes, il y a une sécheresse ; dans le sourire
de ces maîtres qui se mêlent aux jeux des enfants, sous
l’apparence de l’abandon, il y a de la tristesse et un douloureux
sentiment de pitié. Ce charme de l’enfant, cette puissance
communicative de pureté qui sanctifie la famille, cette
innocence qui, sans le savoir, impose le respect, toutes ces
choses douces et saines qu’a chantées le poète du dix-neuvième
siècle, Saint-Cyran ne les voyait pas ; ou bien, les voyant, il
s’en détournait, il s’en déliait. Il y a dans son œuvre un amour
ardent, non pour les enfants qu’il élève, mais pour Jésus-Christ

68 Louis Vaunois, op. cit., p. 186.
33 qu’ils portent en eux. Il lui manque l’humain et glorieux
69désintéressement des tendresses paternelles . »
Malgré ce qu’il avait à certains égards de noble, le
projet pédagogique de Saint-Cyran reposait sur une vision
avant tout négative de l’homme, vision dont il n’est pas
exagéré de dire qu’elle respire d’autant plus un profond
70« anti-humanisme », que, selon le jansénisme, il n’y
aurait pas d’ordre intermédiaire entre l’ordre naturel et
l’ordre divin, et qu’il convient dès lors de condamner
« toute forme de vertu ou de grandeur suspecte de pactiser
71avec la nature et avec l’instinct ». Aucune perspective de
salut pour l’homme s’il ne se défie pas en permanence de
ce qui fait la part animale et obscure de lui-même.
Les stations d’un chemin de croix
En quittant le couvent de Paris pour celui des Champs
72en 1648 – la communauté du couvent de Paris s’était fort
agrandie, et, dans un site à présent assaini, le couvent des
Champs pouvait à nouveau accueillir du monde –,
Angélique Arnauld retrouva celle des deux Maisons
qu’elle affectionnait le plus et qu’elle appelait sa « chère
solitude ». Ce ne fut cependant pas pour n’y connaître que
des années de paix et de bonheur, même si d’aucuns y
voient l’âge d’or de Port-Royal. Il y eut d’abord la Fronde,
qui, de 1648 à 1653, mit la France à feu et à sang et
imposa à l’abbaye autant de tourments et de sacrifices que
celle-ci tenta de faire face le mieux possible à l’immense

69 Irénée Carré, Les pédagogues de Port-Royal, Paris, Ch. De la
Grave, 1887, p. 15.
70 e Voir à ce propos Henri Gouhier, L’Anti-humanisme au XVII siècle,
Paris, Vrin, 1987, pp. 81-91.
71 Paul Bénichou, Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, coll.
« Folio Essais », n° 4073, p. 106.
72 Elle le fit en compagnie de plusieurs religieuses, après qu’une
avant-garde ait été envoyée aux Champs l’année précédente.
34 dénuement de ceux qui accouraient de toutes parts pour
73trouver refuge et assistance auprès d’elle . Il y eut
ensuite, avec ses signes avant-coureurs et tel un sombre
présage pour l’avenir, la fermeture des Petites Écoles en
1655-1656 – elles furent détruites en 1660 –, événement
qui constitua une grande victoire pour les jésuites dans le
conflit qui les opposait aux jansénistes. Il y eut enfin, et
pour longtemps, les brimades et vexations dont Port-Royal
fut régulièrement l’objet – les tracasseries du début
virèrent vite à la persécution organisée –, la résistance
opposée par cette institution à ce qui lui était imposé n’y
ayant pas été pour rien.

Déjà avec son ouvrage De la fréquente communion
(1643), Antoine Arnauld s’était attiré l’inimitié des
jésuites : là où, inspirés par la Contre-Réforme, les
seconds soutenaient l’idée de l’importance de la
communion fréquente, le premier, émettant quelque doute
sur le sérieux de ce qui se passait dans les confessionnaux
de la Compagnie, tenait qu’il fallait « combattre les
absolutions précipitées, qu’on ne donne que trop souvent à
des pécheurs envieillis dans le crime, sans les obliger à
quitter leurs mauvaises habitudes, et sans les éprouver par
74
une sérieuse pénitence ». Piqués au vif, les pères
ripostèrent avec violence, s’arrangeant pour qu’Arnauld
soit présenté partout comme un ennemi de l’Église, et ne
faisant désormais plus de distinction entre Port-Royal et
lui ; ils les confondirent dans la même hostilité farouche,

73 On notera que le conflit donna l’occasion à l’abbaye de faire preuve
d’un dévouement et d’une charité rares auprès des paysans, plongés
qu’étaient ceux-ci dans la détresse la plus totale. De nombreux
documents attestent l’effroyable misère qui marqua cette époque. Les
tensions étaient si vives que la Mère Angélique et ses religieuses
durent se retirer au couvent de Paris du 24 avril 1652 au 15 janvier
1653, confiant leur couvent à la garde des Solitaires.
74 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 325.
35 ne les épargnant jamais dans leurs critiques et laissant
même à l’occasion se répandre des propos aussi peu
élégants que mensongers à leur sujet – scandalisé par ce
comportement, Racine en a relevé la triste logique :
« (C)’est le vice de la plupart des gens de communauté de
croire qu’ils ne peuvent faire de mal en défendant l’honneur de
leur corps : cet honneur est une espèce d’idole à qui ils se
croient permis de sacrifier tout, justice, raison, vérité. On peut
dire constamment des jésuites que ce défaut est plus commun
parmi eux que dans aucun corps : jusque-là que quelques-uns
de leurs casuistes ont avancé cette maxime horrible, qu’un
religieux peut en conscience calomnier et tuer même les
75personnes qu’il croit faire tort à sa compagnie . »
Quelque peu dépassés par les jansénistes dans la
production d’ouvrages de dévotion, ayant aussi à craindre
la concurrence du modèle d’intégrité et de haute
compétence incarné par les pédagogues résolument
modernes qu’étaient les Solitaires, les jésuites
réattaquèrent Arnauld, prétextant cette fois qu’en mettant à
l’époque sa plume au service de la défense de l’Augustinus
de Jansénius, il s’était fait le complice de la diffusion
d’une œuvre contenant des propositions franchement
hérétiques. Et de mettre en évidence ici, auprès du pape
Innocent X, cinq propositions – les fameuses « Cinq
76propositions » –, qui, sans pouvoir être formellement

75 Jean Racine « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 327.
76 « 1° Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux justes
qui veulent et s’efforcent selon les forces qu’ils ont présentes : et la
grâce, par laquelle ils leur soient possible, leur manque aussi.
(Proposition téméraire, impie, blasphématoire, digne d’anathème et
hérétique) – 2° Dans l’état de la nature déchue, on ne résiste jamais à
la grâce intérieure. (Proposition hérétique) – 3° Pour mériter et
démériter dans l’état de la nature déchue, il n’est pas nécessaire qu’il y
ait dans l’homme une liberté qui soit exempte de contrainte.
(Proposition hérétique) – 4° Les demi-pélagiens admettaient la
nécessité de la grâce intérieure prévenante, pour chaque action, même
36 attribuées à Jansénius, auraient, disaient-ils, trouvé des
défenseurs en France. Le pape les condamna avec la bulle
Cum occasione (1653), condamnation à laquelle Antoine
Arnauld et ses amis se soumirent d’autant plus volontiers
que, pour hérétiques qu’elles aient été ou auraient pu être,
les propositions incriminées ne se trouvaient pas dans
l’Augustinus. Dépités, les jésuites se perdirent en une foule
de nouvelles accusations contre leurs ennemis, n’hésitant
pas à faire circuler l’idée que les Solitaires n’étaient rien
d’autre que des rebelles tenant pour peu de chose l’autorité
77de l’État , qu’Antoine Arnauld était leur chef, et qu’en
dépit de leur incompétence en la matière, les religieuses de
Port-Royal étaient directement mêlées aux discussions sur
la grâce.

pour le commencement de la foi : et ils étaient hérétiques en ce qu’ils
voulaient que cette grâce fût telle, que la volonté des hommes lui pût
résister ou obéir. (Proposition fausse et hérétique) – 5° C’est un
sentiment demi-pélagien de dire que Jésus-Christ soit mort ou qu’il ait
répandu son sang pour tous les hommes sans en exempter un seul.
(Proposition fausse, téméraire, scandaleuse ; et entendue dans ce sens
que Jésus-Christ serait mort seulement pour le salut des prédestinés,
cette proposition est déclarée impie, blasphématoire, calomnieuse,
injurieuse à la bonté de Dieu et hérétique.) »
77 Dans ce qu’on a parfois appelé à juste titre le côté frondeur des
Solitaires, certains n’ont pas hésité à voir une sorte d’esprit
prérévolutionnaire, ainsi Henri Grégoire : « Sur le point de vue
politique, les savants de Port-Royal peuvent être cités comme
précurseurs de la révolution considérée, non dans ces excès qui ont
fait frémir toutes les âmes honnêtes, mais dans ses principes de
patriotisme qui, en 1789, éclatèrent d’une manière si énergique. (…)
Depuis un siècle et demi, presque tout ce que la France posséda
d’hommes illustres dans l’Église, le barreau et les lettres, s’honora de
tenir à l’école de Port-Royal. C’est elle qui, dirigeant les efforts
concertés de la magistrature et de la portion la plus saine du clergé,
opposa une double barrière aux envahissements du despotisme
politique et du despotisme ultramontain. Doit-on s’étonner qu’en
général les hommes dont nous venons de parler aient été dans la
Révolution amis de la liberté ? » (« Les ruines de Port-Royal des
Champs en 1801 », Annales de la Religion, T. XIII. [Paris], mai
1801).
37
S’étant laissé persuader qu’on ne pouvait mieux plaire à
Innocent X qu’en recevant partout en France sa
constitution, Mazarin s’employa sans grand enthousiasme
à ce que satisfaction puisse être donnée au pape : la
constitution serait envoyée aux évêques, avec mission
pour eux d’y faire souscrire tous les ecclésiastiques et
toutes les communautés religieuses de leurs diocèses. Les
jésuites se frottèrent les mains : Port-Royal ne pourrait pas
faire comme si Rome n’avait pas pris position. Antoine
Arnauld non plus d’ailleurs, qui, avant de perdre
finalement son grade de docteur, allait être expulsé de la
78Sorbonne le 14 janvier 1656 au terme d’âpres débats
théologiques autour des « Cinq propositions » et au cours
desquels, fort probablement sans qu’on respectât les
statuts et les règlements de la Faculté de théologie, tout fut
fait pour que sa cause ne puisse être ni entendue ni
défendue valablement. Comme si tout cela ne suffisait pas,
les Petite écoles, « écoles de jansénisme » selon
l’appellation que leur réservaient les jésuites, furent
fermées le 13 mars de la même année. Si les coups
s’arrêtèrent pendant un certain temps de pleuvoir, ce fut
grâce à l’immense célébrité que valurent alors au couvent
79
de Paris la guérison miraculeuse de Marguerite Périer le
24 mars 1656 et les Provinciales. Le choc fut très rude

78 Cette expulsion est à l’origine des Provinciales de Pascal, rédigées
entre le 23 janvier 1656 et le 24 mars 1657, et où leur auteur s’en
prend à plusieurs théories morales défendues par les jésuites, le tout
avec un art consommé de la provocation subtile et de l’ironie
mordante ; des Lettres qui ont fait mouche.
79 Nièce de Pascal, Marguerite Périer aurait été guérie d’une fistule
lacrymale après un contact avec une relique (un morceau de la
couronne du Christ). La fistule était très profonde : elle avait
endommagé l’os du nez, laissant les médecins impuissants. Le cas
était si grave que la guérison, en laquelle même par les adversaires de
Port-Royal reconnurent un miracle, fut considérée comme « l’ouvrage
de Dieu seul » par le premier chirurgien du roi (Jean Racine, « Abrégé
de l’histoire de Port-Royal », Racine – Œuvres complètes, p. 335).
38 pour les pères : rien ne comptait autant pour eux que
l’estime dans laquelle les tenait d’ordinaire le public.
Peutêtre est-ce le désir de reconquérir rapidement ce public qui
les amena à faire connaître abondamment autour d’eux,
malgré le soulèvement que ce geste provoqua dans
l’Église, l’Apologie des casuistes du Père Pirot (1657) :
avec les excès que Pascal y a dénoncés, cet ouvrage
défendait ouvertement les nombreuses propositions de
plusieurs théologiens jésuites lorsqu’il s’agissait de
80résoudre les « cas de conscience » ; une place si
importante y était accordée à la liberté individuelle de
jugement, qu’on a pu y voir une forme de laxisme moral,
un laxisme marqué par l’amour de la subtilité pour
ellemême qui fait partie de ce qu’on appelle le jésuitisme.

Successeur d’Innocent X, Alexandre VII, qui mit les
Provinciales à l’index, condamna lui aussi les « Cinq
propositions ». Ce fut avec son Formulaire, dont la
publication en 1656 fut chaudement soutenue par les
jésuites, à qui il importait de voir le jansénisme mis à
genoux au plus vite : choisissant d’être plus catholiques
que le pape, et pour des raisons en partie tactiques, ils
crièrent haut et fort qu’on ne pouvait mieux prouver sa
soumission à l’autorité du chef de l’Église qu’en s’alignant
sans réserve sur ses décisions. La situation n’était pourtant
pas simple : la question de la présence ou non des « Cinq
propositions » dans l’Augustinus soulevait celle,
81essentielle, de la « distinction du droit et du fait » ; par
ailleurs, les jésuites et leurs sympathisants semblaient
laisser là le pape abuser de ses pouvoirs : ils l’autorisaient

80 Le « casuiste » vivrait « dans les interstices qui séparent la vertu des
vertus et la règle des cas particuliers » (Jules Vuillemin, Essai sur la
signification de la mort, Paris, Presses universitaires de France, 1948,
p. 235).
81 Antoine Arnauld l’avait soulevée lorsqu’il avait fait remarquer que
les « Cinq propositions » n’appartenaient pas au corps de
l’Augustinus.
39 en quelque sorte à « imposer un nouveau joug aux fidèles,
en leur prescrivant la même créance pour les faits non
82révélés que pour les dogmes ».

Le conflit s’envenima lorsque, dès après la mort de
Mazarin, Louis XIV prit personnellement en main la
gestion des affaires l’État. Pour le Roi, la question de la
signature du Formulaire d’Alexandre VII n’était pas à
discuter, et certainement pas par Port-Royal qu’on lui
avait dépeint comme « le centre et la principale école de la
83nouvelle hérésie » – lui-même craignait que l’esprit de
ce « centre » fût en réalité celui d’une « secte
républicaine », et donc de gens qui,
84tels des ultramontains , refusaient le type de régime
politique qu’il personnifiait. Le débat autour de la
« distinction du droit et du fait » ne pouvait cependant pas
ne pas revenir en force ; il s’était en effet trouvé des
jésuites bien décidés à faire triompher l’idée au contraire
d’« inséparabilité du droit et du fait », et qui, pour cela,
auraient même avancé la proposition selon laquelle
« Jésus-Christ, en montant au ciel, avait donné à
SaintPierre et à ses successeurs la même infaillibilité et dans le
85fait et dans le droit qu’il avait lui-même ». Prise au
sérieux, cette thèse, qui n’aurait pu que faire l’affaire de
Rome, aurait eu pour conséquence de subordonner
l’autorité du Roi à celle du pape, ce que, comme
monarque absolu de droit divin, Louis XIV n’aurait

82 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », dans Racine –
Œuvres complètes, p. 343.
83 Ibid., p. 344.
84 Là où le gallicanisme veut l’autonomie de l’Église catholique de
France par rapport au pape, l’ultramontanisme est favorable à l’idée
d’un pape exerçant une primauté spirituelle et juridictionnelle sur le
pouvoir politique.
85 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 350.
40 jamais pu supporter – Racine évoque ainsi le double
problème qu’il y avait là :
« Dans la passion de rendre hérétiques leurs adversaires, (ces
pères) se rendaient eux-mêmes coupables d’une très
dangereuse hérésie ; et non seulement d’une hérésie mais d’une
impiété manifeste, en égalant à Dieu la créature, et voulant
qu’on rendît à la simple parole d’un homme mortel le même
culte que l’on doit rendre à la parole éternelle. Mais ils
n’étaient pas moins criminels envers le roi et envers l’État, par
les avantages que la cour de Rome pouvait tirer de cette thèse
plus préjudiciable à la souveraineté des rois que les opinions
des Mariana et des Santarel, tant condamnés par le clergé de
86France, par le parlement et par la Sorbonne ».
Louis XIV devait donc marquer le coup, et encore bien
avec la plus grande fermeté. Sans doute beaucoup de
religieuses de Port-Royal se battirent-elles longtemps et
87courageusement pour ne pas signer le Formulaire –
certaines ne le signèrent jamais –, mais elles le payèrent
fort cher. 1661 : premières expulsions des pensionnaires et
postulantes de Port-Royal, les directeurs spirituels étant

86 Ibid., pp. 350-351. Ennemi affirmé de la pensée de Machiavel, Juan
de Mariana (1536-1624), jésuite espagnol, soutenait l’idée qu’en
dernière instance, le pouvoir d’un monarque devait toujours s’incliner
devant le droit naturel. De son côté, Santarel (1569-1649), jésuite
italien, donnait les pleins pouvoirs au pape, considérant que celui-ci
avait toute autorité pour déposer les rois dont il aurait jugé qu’ils
étaient incapables de gouverner, qu’ils ne tenaient pas compte de son
avis ou qu’ils ne mettaient pas assez de zèle à défendre l’Église.
87 Le texte à signer était le suivant : « Je me soumets sincèrement à la
Constitution du pape Innocent X du 31 mai 1653, selon son véritable
sens, qui a été déterminé par la Constitution de notre Saint-Père le
pape Alexandre VII du 16 octobre 1656. Je reconnais que je suis
obligé en conscience d’obéir à ces Constitutions, et je condamne de
cœur et de bouche la doctrine des Cinq propositions de Cornelius
Jansenius contenues dans son livre intitulé Augustinus, que ces deux
papes et les évêques ont condamnée ; laquelle doctrine n'est point
celle de saint Augustin, que Jansenius a mal expliquée, contre le vrai
sens de ce saint docteur » (traduction de Gabriel Gerberon, Histoire
générale du Jansénisme, Amsterdam, 1700).
41 priés de quitter eux aussi les lieux. 1664 : nouvelles
pressions, cette fois via l’archevêque de Paris Hardouin de
Péréfixe de Beaumont, lequel crut aider à la résolution du
conflit en ne demandant que simple « foi humaine » pour
le fait là où il demandait la « foi divine » pour le droit.
Devant le refus qui lui fut opposé – les religieuses virent
dans son procédé une honteuse manière de « biaiser avec
88Dieu » –, il priva la communauté du couvent de Paris
d’une partie de ses effectifs (exils forcés), interdisant
ensuite aux religieuses réfractaires du couvent des Champs
l’accès aux sacrements. 1665 : les religieuses du couvent
de Paris qui refusaient de signer sont envoyées au couvent
des Champs – seule est alors encore reconnue comme
légitime l’abbesse du couvent de Paris –, le groupe ainsi
constitué, gonflé par le retour des religieuses exilées et
maintenu sous surveillance policière constante, devant
connaître une véritable séquestration jusqu’à la Paix de
89l’Église ou Paix clémentine (1668). Le 15 février 1669,
l’ensemble des religieuses regroupées à Port-Royal des
Champs et plus ou moins éclairées sur ce à quoi elles
avaient à s’engager – elles tenaient à la « distinction » qui
leur avait déjà valu bien des soucis –, accepte enfin de
signer ; ce ne fut pas sans une certaine méfiance, et la suite
des événements montra que celle-ci avait ses fondements.

Si l’apaisement survenu ouvrit une période de répit
bienfaisante pour l’abbaye, l’hostilité qui s’était déployée
contre elle ne disparut pas pour autant, et la franche
sympathie que son opiniâtreté avait suscitée dans plusieurs
milieux et qui lui avait même valu le soutien d’amis et de
protecteurs irrita passablement le pouvoir politique. C’est

88 Jean Racine, « Abrégé de l’histoire de Port-Royal », Racine –
Œuvres complètes, p. 354.
89 Elle désigne un accord conclu entre le pape Clément IX, Louis XIV
et les jansénistes français, et qui a permis pour un temps la réouverture
de Port-Royal.
42 ainsi qu’en 1679, en un geste qui mit fin à la « Paix
Clémentine » et dont l’intention était clairement de priver
Port-Royal de tout apport de sang jeune, les novices du
90couvent des Champs furent renvoyées , après quoi on se
lança à la chasse de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait
représenter un regain d’intérêt pour les thèses jansénistes –
manifestement, Saint-Cyran, Arnauld et Pascal n’avaient
pas perdu tous leurs disciples. Soumise à de nouvelles
épreuves, Port-Royal des Champs vit bientôt disparaître
plusieurs des personnalités phares dont la pensée et
l’engagement résolu avaient fait une partie importante de
sa réputation ; de son côté, l’interdiction pour de nouvelles
religieuses de venir s’établir en ses murs contribua à
l’affaiblir encore davantage.

Les débats théologiques s’étant à nouveau enflammés à
la Sorbonne, la bulle du pape Clément XI, proclamée en
1705, se montra intransigeante : c’est à la lettre que tous
les ecclésiastiques et religieux de France suivraient Rome
dans ce qu’elle condamnait avec toute l’autorité qu’elle
avait pour le faire. Si les religieuses des Champs
acceptèrent de signer en 1706, ce fut en rappelant les
conventions de la Paix de l’Église, acte de résistance qui
déplut si fort à Louis XIV qu’il décida que les revenus des
sœurs seraient désormais intégralement versés au couvent
de Paris. Après avoir été déclarées « contumaces et
désobéissantes aux constitutions apostoliques et comme
telles incapables de participer aux sacrements de
91l’Église » par l’archevêque de Paris Louis Antoine de

90 Il y eut d’autres victimes de cette purge, comme par exemple des
pensionnaires et quelques Solitaires.
91 Ainsi qu’en témoigne l’extrait suivant des lettres que l’archevêque
leur a adressées, la fidélité des religieuses des Champs à leurs
convictions était des plus tenaces : « Si ce n’est pas assez que vôtre
Pasteur vous appelle ; pouvez-vous résister à la voix de tant de Papes,
de tant d’Évêques, de toute l’Église même, qui depuis tant d’années ne
cesse de vous presser ; pouvez-vous tenir contre l’exemple de tant de
43 Noailles, les sœurs se virent privées en 1708 de l’usage de
leurs terres par une nouvelle bulle pontificale, bulle suivie
d’une autre encore, celle-ci ordonnant la suppression pure
et simple de Port-Royal des Champs. Rien n’ayant pu
s’opposer aux décisions du Roi et du pape, les religieuses
des Champs furent dispersées en juillet 1709 ; différents
couvents les accueillirent, où elles se sentirent parfois
davantage des prisonnières que des pensionnaires, d’autant
que pour elles, dépendre de Jésus-Christ et dépendre du
pouvoir des hommes étaient toujours restés inconciliables.
Un fils déchiré
Fragile, Racine avait particulièrement mal vécu la
fermeture des Petites Écoles : fils en survie d’une mère
elle-même en survie puisque son droit à l’existence allait
bientôt être remis en question, il fut alors envahi plus
qu’un autre par la pénible angoisse du « vaisseau sans
rames ni voiles abandonné sur le plein océan de la volonté
92divine » auquel le jansénisme ramenait l’homme ; plus
exactement, c’était ce couple mère-fils qui était ici
« abandonné », un couple fusionnel. Que faire par ailleurs
lorsque, à l’heure même où on se sent excité par l’attrait
de la vie et par tout ce qu’elle éveille en soi d’aspirations
diffuses et insistantes, on s’entend enseigner que, si elle
veut vraiment « se détacher d’un monde qui paraît ennemi
93de la piété », la jeunesse doit « tâcher de ne point
94s’émanciper » ? C’est bien ce que, dans le cadre d’un
enseignement désormais particulier et plus fidèle que

communautés séculières et régulières, de toutes les Facultés de
Théologie, de toutes les Universités, et de tant de gens de piété et
d’érudition qui se sont soumis. Une autorité d’un si grand poids, une si
grande nuée de témoins n’est-elle donc point encore capable de vous
convaincre ? ».
92 Jacques Chevalier, op. cit., pp. 92-93.
93 Louis Racine, op. cit., p. 20.
94 Ibid.
44