Jocrisse ou les Mésaventures d

Jocrisse ou les Mésaventures d'un sot

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Français
342 pages

Description

A quelques kilomètres de Sens, et sur les bords fleuris de l’Yonne, s’élève un joli village dont les maisons aux toits rouges se groupent autour d’une charmante église du douzième siècle, comme des poussins sous l’aile de leur mère ; d’autres chaumières s’éparpillent dans la vallée, s’étagent pittoresquement sur la colline toute dénuée de beaux arbres, ou côtoient un gentil ruisseau qui coule sur un tapis de cailloux blancs et va se jeter un peu plus bas dans la rivière.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 25 novembre 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346127931
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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René de Mont-Louis
Jocrisse ou les Mésaventures d'un sot
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Où le héros de ce livre entre en scène presqu’en entrant dans ce monde
A quelques kilomètres de Sens, et sur les bords fle uris de l’Yonne, s’élève un joli village dont les maisons aux toits rouges se groupe nt autour d’une charmante église du douzième siècle, comme des poussins sous l’aile de leur mère ; d’autres chaumières s’éparpillent dans la vallée, s’étagent pittoresquement sur la colline toute dénuée de beaux arbres, ou côtoient un gentil ruiss eau qui coule sur un tapis de cailloux blancs et va se jeter un peu plus bas dans la rivière. Ce village s’appelle Saint-Clément, village modeste s’il en fut, qui n’ambitionne aucun souvenir historique et qui se contente de sa petite place sur la carte du monde ; aussi est-il bien inconnu ! A cent pas environ de la place où se trouvent l’égl ise, la mairie et l’école, et sur la route qui conduit à Sens, on voyait, il y a cinquan te ans, une modeste chaumière entourée d’une haie vive qui servait de clôture à q uelques arpents de terres et de prés. Là vivait une pauvre famille de paysans, composée d u père Jean-Gilles Jocrisse, de la mère Nicole Maillochon et d’une couvée de jeunes en fants. Il y en avait quatre : l’aînée était une fille de douze ans, au moment où commence cette histoire, assez gentille, proprette, active et avenante. Elle aidai t sa. mère dans les soins du ménage et passait le reste de son temps à peigner, débarbo uiller ses petits frères et à rapiécer leurs vêtements toujours en lambeaux ; Dieu sait si ces garnements lui épargnaient la besogne. Elle se nommait Jeannette. Le second enfant, le héros de cette véridique histo ire, portait les noms de Claude, Babolin, Longin, Barnabé, Jocrisse, et quand, dans cette litanie de prénoms, il avait fallu en choisir un, et que père, mère, parrain, ma rraine n’avaient pu s’entendre, chacun défendant son saint avec acharnement, le cur é, pour tout concilier et ne mécontenter personne, avait décidé que le nouveau-n é, le premier garçon de la famille, s’appellerait Jocrisse tout court. Cette t ransaction avait satisfait les illustres champions de saint Claude, saint Babolin, saint Lon gin et saint Barnabé, et le petit bonhomme était ainsi resté chargé du poids énorme d ’un si beau nom. Jocrisse était né le 13 juillet 1809 ; il est bon d e retenir cette date, car elle semble fatale, et nous verrons souvent sa maligne influenc e peser sur les événements, dans le cours de ces aventures. Quoi qu’il en soit, en 1815, époque à laquelle comm ence ce récit, Jocrisse ne paraissait nullement se préoccuper de cette date fu neste et sa mine audacieuse, son nez retroussé, semblaient braver les coups du sort. Jocrisse, traçons ici son portrait, était à dix ans , un garçon tout petit avec un gros ventre et des jambes grêles qui flottaient dans des bas trop larges. Joignez à cela une tête énorme, avec une forêt de cheveux roux, enferm és, pour les contenir, selon la mode un peu arriérée d’alors, dans une petite queue , dite salsifis, à cause de sa ressemblance avec ce légume ; des yeux ronds et éto nnés, des oreilles rouges comme des pivoines, larges comme des cocardes et sé parées de la tête ; puis, une vaste bouche garnie, il est vrai, de dents larges e t blanches comme une amande, et vous aurez une idée assez exacte de mon héros ; il est utile, pour compléter ce portrait, de mentionner deux mains courtes, rouges, épaisses et rarement propres. Quant aux vêtements, nous ne parlerons que de ceux qu’il portait aux jours de fête ;
car ceux des jours non fériés étaient couverts de t ant de pièces de toutes couleurs en certains endroits, et de trous si nombreux en d’aut res, que l’on ne distinguait plus la couleur primitive de l’étoffe. Mais le dimanche venu, lorsquel es cloches de l’égl ise de Saint-Clément annonçaient par de joyeuses volées le jour du repos et de la prière, il fallait voir Barnabé-Jocrisse. Décrassé ; épongé, lavé, il endos sait, dès le matin, une belle veste neuve, à boutons de métal, taillée dans le vieil ha bit de noces de son père ;il remontait jusque sous ses aisselles, à l’aide de bretelles de lisière, une culotte jaune attachée au genou par des jarretières rouges, sur des bas bl eus qui attestaient par leurs nombreuses reprises les soins attentifs de Jeannett e. Un gilet de cotonnade à fleurs descendait sur son ventre et complétait, avec une c ravate à coins brodés, une toilette des plus distinguées pour Saint-Clément. Aussi avec quelle joie la brave Nicole contemplait son cher mignon, lorsqu’il accompagnait sa sœur au prône du dimanche ! De quel s doux regards elle le suivait, en le voyant l’objet de l’envie de toutes les mères et de l’admiration de tous les enfants du pays ! Jocrisse lui, les joues empourpré es d’orgueil et de plaisir, marchait tout fier d’entendre dire sur son passage : « Regar de donc Jocrisse, comme il est beau ! ! » Jeannette simplement vêtue d’une robe d’indienne, d ’un tablier bleu et d’une cornette éblouissante de blancheur qui s’étalait su r ses cheveux blonds modestement séparés sur le front, souriait en regardant du coin de l’œil le cher petit frère, qui faisait la roue comme un dindon, et le pressait pour ne pas manquer l’Introït. Quant aux deux autres petits frères, Hilarion et Pa ncrace, ils s’éclipsaient devant cet astre radieux, l’aîné, l’espoir de la famille. Jocrisse, en effet, au dire de ses parents, promettait le plus brillant avenir. Son père, le bon Jean Gilles, l’avait, de bonne heu re, envoyé à l’école du village ; car il sentait le prix de l’instruction, lui qui n’ avait jamais bien su lire dans un almanach, le seul livre, avec laScience du bonhomme Richard,eût ouvert en sa qu’il vie. Il avait résolu de donner à son fils un peu de cette science élémentaire de la lecture, de l’écriture, de l’arithmétique qui lui a vait manqué et de faire, s’il se pouvait, de ce cher premier-né un savant.
II
Premières années, l’école buissonnière
Jocrisse avait donc fréquenté l’école dès l’année 1 814, et-, en deux mois, il était parvenu à connaître ses lettres et à épeler à peu p rès couramment. C’était quelque chose, et un petit arbre qui donnait des fleurs si précoces promettait une récolte abondante de fruits savoureux. Aussi le père Jocris se, dans son enthousiasme, avait-il rapporté, un jour qu’il revenait du marché de Sens, toute une bibliothèque de livres classiques, grammaires, géographie, histoire sainte , Evangiles ; il y avait même glissé un livre latin, dans l’espoir naïf de voir son fils se prendre de belle passion pour l’étude. Jocrisse avait reçu assez froidement le ca deau de livres qui ne lui représentaient que des instruments de supplice, et il avait jeté un regard de convoitise sur l’âne orné d’un sifflet en guise de queue, et s ur le chien de carton qui aboyait à l’aide d’un soufflet que Pancrace et Hilarion avaie nt reçus avec des cris de joie. Mais cette double impression d’horreur pour les livres e t d’envie des jouets de ses frères avait vite passé de cette tête d’étourneau et il av ait continué à aller à l’école. Chaque matin, il partait chargé d’une pyramide de l ivres attachés à l’aide d’une corde et auxquels il restait fort étranger, et port ant sous l’autre bras un panier qui renfermait le déjeuner et le goûter, car il ne deva it rentrer que le soir à la maison ; c’était toujours quelque belle tartine de beurre fr ais ou de raisiné ; des œufs durs ou une tranche de lard bien doré ; puis des cerises ou des pommes, suivant la saison ; et Jocrisse, entrouvrant son panier, y jetait un regar d gourmand, en passant sa langue sur ses lèvres rouges. Puis, je ne sais comment cela arrivait, mais, par u ne distraction trop souvent répétée p o u r ses profondes études, Jocrisse se trouvait avo ir pris le chemin de gauche qui mène aux bois, au lieu de celui qui conduit à l’éco le, et quand il s’en apercevait il était trop tard pour revenir sur ses pas ; la classe sera it commencée, les punitions pleuvraient comme grêle. Il prenait alors un grand parti, celui de déserter aujourd’hui ; mais demain, il rattraperait le temps perdu. Après cette transaction avec sa conscience qui, tout bas, murmurait à son oreille l es mots de paresseux et de sans cœur, Jocrisse se mettait à chanter à tue-tête pour s’étourdir, et à courir pour chasser cette pensée importune, et, arrivé dans quelque fou rré bien épais, où il ne manquait jamais de rencontrer quelque camarade, comme lui dé serteur de l’école, il s’asseyait, car la course avait été longue ; puis, les deux vau riens se mettaient à déjeuner, en partageant comme des frères, car l’appétit était ve nu, grâce à l’air vif du matin. Enfin, le déjeuner gobé, on s’étendait sur l’herbe fleurie , et la digestion appesantissant les paupières on s’endormait, oublieux de la classe, de s punitions futures, et prenant en souverain mépris la science et les savants. Après deux heures d’un doux sommeil Jocrisse s’évei llait, et comme le petit camarade parlait de se rendre à l’école, il lui dis ait :  — Dis-donc, Pitou, qu’aimes-tu mieux des coups de martinet ou des pommes vertes ? — Tiens, que t’es bête ! J’aime bien les pommes et pas du tout le martinet !  — Eh bien ! tu es sûr d’attraper le fouet en allan t à l’école, et en nous promenant, nous pouvons trouver quelque beau pommier sur notre chemin, c’est tout bénéfice. Et non content de donner ainsi le mauvais exemple d e l’oubli de ses devoirs, Jocrisse entraînait Pitou dans sa faute et l’exposa it à la colère de ses parents.
l’itou une fois décidé, les deux garnements se mett aient en chasse et passaient la journée à chercher des nids de fauvettes dans les f ourrés de noisetiers ou de merles sur les grands arbres ; d’autres fois à poursuivre les ranettes dans les prés, ou souvent encore en maraude. Une haie était bien vite percée, et les petits drôles entraient dans quelque verger dont ils dévalisaient les arbres fruitiers ; quelquefois le maître du verger apercevait les maraudeurs et les m enaçait de sa colère ; cela suffisait à les mettre en fuite : un autre jour, le fermier lâchait son chien. Jocrisse alors, implorant tous les saints de son baptême, fuyait av ec la rapidité permise à ses petites jambes ; mais le mâtin en avait quatre et l’avait b ientôt atteint ; alors on n’entendait plus que des hurlements affreux, mêlés d’aboiements , et le dogue revenait, portant triomphalement entre ses dents des lambeaux de pant alon et quelquefois un peu de la peau en même temps. Jocrisse rentrait à la nuit clo se chez ses parents, et, tout penaud, il racontait sa mésaventure à Jeannette qui grondait, tout en riant.
Le maître d’école, M. Beuglant, par indulgence, par lassitude peut-être, avait fini par se taire sur les escapades de Jocrisse ; et ce dern ier, se croyant sûr de l’impunité, les avait renouvelées plus fréquemment, et aurait déser té complétement l’école si une résolution prise en famille n’avait rappelé l’honnê te instituteur à ses devoirs, en exigeant plus d’assiduité de son vagabond d’élève. En effet, dans un conciliabule auquel furent convié s, un beau dimanche, le curé et le maître d’école, et qui, les vêpres dites, devait se terminer par un dîner champêtre, une grave question fut posée aux deux amis de la maison . Jocrisse père, ayant admis comme certaine cette dou teuse proposition que son fils aîné était une brillante intelligence et ayant pris le silence des auditeurs pour un aveu, se demanda :  — « Faut-il, avec les grandes dispositions que mon tre Jocrisse, l’enchaîner à la charrue et faire de lui un cultivateur ? ou bien, m ettant à profit ce qu’il sait déjà (entre nous c’était peu de chose), faut-il continuer des é tudes si bien commencées et le lancer dans les sciences et le latin ? » Disons, à la louange de l’instituteur, qu’il cherch a en ce moment à dessiller les yeux aveuglés de Jocrisse père, en dévoilant la conduite de son fils, et au risque de perdre
un élève qui payait cinq francs par mois, somme éno rme ; il fut d’avis de ne plus le laisser courir les champs et de l’occuper à des tra vaux utiles et appropriés à son âge. Jocrisse père et la brave Nicole furent, on le pens e bien, d’un avis contraire : M. Beuglant était trop sévère ; Jocrisse était bien je une ; il fallait passer quelque chose à l’enfance, et, d’ailleurs, on le surveillerait plus exactement à l’avenir ; c’était une idée fixe, chez ces braves gens, de faire de Jocrisse un savant. M. Beuglant se laissa persuader. Le bon curé, consulté à son tour, sourit de l’enthousiasme des parents de Jocrisse, et fut d’avis que l’enfant était encore b ien jeune pour les rudes travaux des champs ; il avait huit ans à peine ; que quelques a nnées d’études ne sauraient lui être nuisibles et mettraient le sceau à une éducation si bien commencée. Jean Gilles et sa femme, ravis d’avoir ramené M. Be uglant à leur opinion et de se sentir soutenus dans leur volonté par le curé, réso lurent donc de faire de nouveaux sacrifices, et ils leur furent d’autant plus facile s qu’ils venaient de faire un petit héritage qui leur avait permis d’arrondir leurs propriétés a utour de la maison. Mais, avant de passer au festin qui devait terminer la séance, on manda Jocrisse devant le cénacle, et le curé lui fit, avec de bien veillantes paroles, des reproches sur sa paresse, sur ses goûts de vagabondage et de mara ude ; puis, l’instruisant des nouvelles dépenses que s’imposaient ses parents pou r son éducation, il lui fit promettre d’être plus assidu à l’école et d’apporte r plus d’application à ses devoirs. Jocrisse promit, l’oreille basse, enchanté intérieu rement d’en être quitte à si bon compte ; et c’est ainsi qu’il fut décidé qu’il reto urnerait chez M Théophraste Beuglant.