Journal d

Journal d'un lecteur

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Livres
249 pages

Description

Ayant choisi de relire, une année durant, ses livres de prédilection tels qu'ils lui semblent refléter le chaos du monde contemporain, Alberto Manguel offre ici, entre carnet intime et recueil de citations, un journal dont l'érudition subversive rend à merveille compte de l'infini du "dialogue" entre toute oeuvre et son lecteur.


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Date de parution 21 juin 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782330085285
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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couverture

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Présentation

JOURNAL D’UN LECTEUR

 

Parce que la lecture est peut-être avant tout une “conversation”, tout lecteur éprouve le besoin de “répondre” aux textes qui l’interpellent et confèrent à sa propre vie un surcroît d’existence.

Ayant décidé de relire, une année durant, ses livres de prédilection tels qu’ils lui semblaient susceptibles de refléter le chaos contemporain ou d’enrichir et d’éclairer son rapport personnel au monde, Alberto Manguel offre ici, entre carnet intime et recueil de citations, ce journal dont l’érudition à la fois sensible et subversive rend compte à merveille de l’infini du “dialogue” entre toute œuvre et son lecteur.

Ecrivain, traducteur, éditeur, citoyen canadien né en Argentine, Alberto Manguel a, au terme de nombreux voyages, choisi de s’installer en France. Il est notamment l’auteur d’Une histoire de la lecture (Actes Sud, 1998), qui lui a valu le prix Médicis essai.

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DU MÊME AUTEUR

Dernières nouvelles d’une terre abandonnée, Babel, 1998.

Une histoire de la culture, Actes Sud / Leméac, 1998 ; Babel, 2000.

Dictionnaire des lieux imaginaires (en collaboration avec Gianni Guadalupi), Actes Sud / Leméac, 1998 ; Babel, 2001.

Dans la forêt du miroir. Essai sur les mots et le monde, Actes Sud / Leméac, 2000 ; Babel, 2003.

Le Livre d’images, Actes Sud / Leméac, 2001.

Stevenson sous les palmiers, Actes Sud / Leméac, 2001 ; Babel, 2005.

Chez Borges, Actes Sud / Leméac, 2003 ; Babel, 2005.

Kipling, une brève biographie, Actes Sud / Leméac, 2004.

Journal d’un lecteur, Actes Sud / Leméac, 2004.

Un amant très vétilleux, Actes Sud / Leméac, 2005.

Un retour, Actes Sud / Leméac, 2005.

 

Titre original :

A Reading Diary

Editeur original :

Alfred A. Knopf, Canada

© Alberto Manguel, 2004

 

© ACTES SUD, 2004

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-08528-5

 

Photographie de couverture :

© Simo Neri/Opale, 2006

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ALBERTO MANGUEL

 

 

JOURNAL

D’UN

LECTEUR

 

 

traduit de l’anglais

par Christine Le Bœuf

 

 

ACTES SUD

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Ce livre est pour Craig.

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AVANT-PROPOS

 

… que nous devons chercher laborieusement la signification de chaque mot, de chaque ligne, en conjecturant, grâce à ce que nous possédons de sagesse, de valeur et de générosité, un sens plus large que celui qu’autorise l’usage courant.

 

THOREAU, Walden.

 

Comme tout homme de bon goût, Ménard avait horreur de ces mascarades inutiles, tout juste bonnes – disait-il – à procurer le plaisir plébéien de l’anachronisme ou (ce qui est pire) à nous ébaubir avec l’idée primaire que toutes les époques sont semblables ou différentes.

 

JORGE LUIS BORGES, Fictions,

trad. de P. Verdevoye, Gallimard.

 

Il y a des livres que nous parcourons dans l’allégresse, oubliant chaque page lue sitôt tournée la suivante ; d’autres que nous lisons avec révérence, sans les oser ni approuver ni contester ; d’autres qui se bornent à nous renseigner et excluent d’avance nos commentaires ; d’autres encore que, parce que nous les aimons si fort et depuis si longtemps, nous ne pouvons que répéter, mot à mot, car nous les connaissons, au sens propre, par cœur. Et il y en a beaucoup encore qui tiennent de tous ceux-là et qui, au lieu de susciter le silence (respectueux ou ravi), nous aiguillonnent, nous prennent aux épaules, exigent de nous que nous réagissions par une opinion, une réflexion, une question, un souvenir, un désir.

La lecture est une conversation. Des fous se lancent dans des dialogues imaginaires dont ils entendent l’écho quelque part dans leur tête ; les lecteurs se lancent dans un dialogue similaire, provoqué par les mots sur une page. Si, le plus souvent, la réaction du lecteur n’est pas consignée, il arrive aussi qu’un lecteur éprouve le besoin de prendre un crayon et de répondre dans les marges d’un texte. Ce commentaire, cette glose, cette ombre qui accompagne parfois nos livres préférés transpose le texte en un autre temps et une autre expérience ; il prête de la réalité à l’illusion qu’un livre nous parle et nous incite (nous, ses lecteurs) à exister.

Voici quelques années, après mon cinquante-troisième anniversaire, j’ai décidé de relire quelques-uns de mes vieux livres préférés et j’ai été frappé, une fois de plus, par la façon dont leurs univers d’autrefois, dans leur complexité et la multiplicité de leurs strates, me semblaient refléter le triste chaos du monde dans lequel je vis. Tel passage d’un roman illuminait soudain un article d’un quotidien ; telle scène rappelait un épisode à demi oublié ; tel mot déclenchait une longue réflexion. J’ai décidé de garder une trace écrite de ces instants.

Dans un souci de structure, ou d’ordre (ou de tout échafaudage imaginaire dont nous choisissions d’étayer notre imagination), il m’est apparu que, si je relisais un livre par mois, je pourrais mener à bien, en un an, quelque chose qui tiendrait à la fois du carnet intime et du recueil de citations : un ensemble de notes, réflexions, impressions de voyage et descriptions d’amis et d’événements publics ou privés, le tout suscité par mes lectures. J’ai dressé une liste de ce que seraient les livres choisis. Il me paraissait important, pour l’équilibre, qu’il y eût un peu de tout. (Comme je suis, c’est le moins qu’on puisse dire, un lecteur éclectique, cette exigence ne fut pas difficile à satisfaire.)

La lecture est une tâche confortable, solitaire, lente et sensuelle ; l’écriture aussi possédait jadis certaines de ces qualités. Ces derniers temps, néanmoins, la profession d’écrivain a acquis des caractères autrefois propres à celles de commis voyageur ou d’acteur du répertoire, et l’on attend des écrivains qu’ils se produisent en représentations uniques dans des lieux reculés pour y chanter les mérites de leurs propres livres en lieu et place de balais-brosses ou d’encyclopédies. Ces obligations sont la cause principale des voyages qui, tout au long de mon année de lecture, m’ont entraîné dans tant de villes différentes, d’où j’aspirais pourtant à rentrer chez moi, dans ma maison d’un petit village de France, où se trouvent mes livres et mon travail.

Des savants ont imaginé qu’avant la naissance de l’Univers existait un état de potentialité où le temps et l’espace se trouvaient en suspens, “dans un brouillard de possibilités”, selon la formule d’un commentateur, jusqu’au big-bang. Une telle existence latente ne devrait étonner nul lecteur, pour qui tout livre existe comme en rêve jusqu’à ce que les mains qui l’ouvrent et les yeux qui le parcourent en éveillent les mots. Les pages que voici représentent ma tentative de rendre compte de quelques-uns de ces éveils.

 

ALBERTO MANGUEL

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2002
 

2002

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JUIN L’INVENTION DE MOREL

 

Samedi

 

Il n’y a guère plus d’un an que nous sommes installés dans notre nouvelle maison en France et, déjà, je dois partir, aller rendre visite à ma famille à Buenos Aires. Je n’en ai pas envie. J’ai envie de profiter du village en été, de la maison qui reste fraîche grâce à l’épaisseur de ses vieux murs. J’ai envie de commencer à ranger les livres sur les étagères que nous venons de construire. Je voudrais rester chez moi à travailler.

 

Dans l’avion, je sors un exemplaire de L’Invention de Morel, d’Adolfo Bioy Casares, l’histoire d’un homme échoué sur une île apparemment habitée par des fantômes, que j’ai lue pour la première fois voici trente, trente-cinq ans.

 

C’est la première fois que je reviens à Buenos Aires depuis la crise de décembre qui a décroché le peso du dollar, anéanti l’économie et ruiné des milliers de gens. En ville, on ne voit guère de signes du désastre en dehors du fait que, juste avant le coucher du soleil, les rues sont envahies par des hordes de cartoneros, hommes, femmes et enfants qui tentent d’assurer leur subsistance en ramassant sur les trottoirs des déchets recyclables. Il se peut que la plupart des crises soient invisibles : nuls mensonges pathétiques ne les accompagnent pour nous aider à en apercevoir les ravages. Des magasins ferment, des gens ont l’air hagard, les prix s’envolent, mais la vie continue : les restaurants sont pleins, les magasins ont toujours en stock de coûteux produits importés (bien que j’aie entendu une femme se plaindre : “Je ne trouve plus nulle part d’aceto balsámico !”), la ville bruit d’activité longtemps après minuit. Touriste dans la cité où jadis j’étais chez moi, je ne vois pas les bas quartiers qui s’étendent, les hôpitaux qui manquent de tout, les banqueroutes, la classe moyenne à la soupe populaire.

 

Mon frère veut m’acheter un nouvel enregistrement du Magnificat de Bach. Il s’arrête devant cinq distributeurs avant d’en trouver un qui accepte de lui céder quelques billets. Je lui demande ce qu’il fera quand il ne trouvera plus de distributeur obligeant. Il y en aura toujours au moins un, répond-il avec une confiance magique.

 

L’Invention de Morel commence par une phrase célèbre de nos jours dans la littérature argentine : “Aujourd’hui, sur cette île, un miracle s’est produit.” Il semble qu’en Argentine les miracles soient quotidiens. Le narrateur de Bioy : “Il n’y a ici ni hallucinations ni images : il n’y a que des hommes réels, au moins aussi réels que moi.”

 

Picasso disait que tout était miracle et que c’était un miracle de ne pas fondre dans son bain.

Plus tard

Je passe devant l’appartement de Bioy près du cimetière de La Recoleta où reposent les familles aristocratiques d’Argentine, enfouies sous des mausolées ornementés surmontés d’anges en pleurs et de symboliques colonnes brisées. Bioy, dont les romans (même situés dans des îles lointaines ou dans d’autres villes) rendent compte de l’atmosphère fantasmagorique de la cité où il a toujours vécu, détestait La Recoleta : il trouvait absurde qu’on persistât dans le snobisme après la mort.

 

Le Buenos Aires d’aujourd’hui me fait l’effet d’un lieu fantomatique. A son départ définitif d’Argentine, Gombrowicz a écrit : “Argentine ! Dans mes rêves, les yeux mi-clos, je la cherche une fois encore en moi – de toutes mes forces. L’Argentine ! C’est si étrange, et tout ce que je voudrais savoir, c’est ceci : pourquoi n’ai-je jamais ressenti en Argentine une telle passion pour l’Argentine ? Pourquoi m’assaille-t-elle à présent, alors que je suis au loin ?” Je comprends sa perplexité. Telle une cité antique en ruine, elle vous hante à distance. Le passé y est présent en strates, génération sur génération de fantômes : compagnons de mon enfance, condisciples disparus, survivants meurtris.

 

Dans le Magnificat, le chœur superpose d’innombrables répétitions d’omnes, omnes generationes, foule après foule de morts qui se dressent pour porter témoignage.

 

A Buenos Aires même, les gens ne les voient pas, les fantômes. Les gens semblent vivre dans un état d’optimisme dément. “Ça ne peut pas empirer”, “quelque chose va survenir”.

 

Pour Remy de Gourmont (envers qui Bioy avait une dette non reconnue), nous nous devons d’être heureux, ne fût-ce que par amour-propre.

 

Silvia, une ancienne camarade de classe, me raconte qu’on a posé devant notre école une plaque à la mémoire des élèves assassinés par les militaires. Elle dit que je reconnaîtrai plusieurs noms.

Dimanche

Les Argentins se sont longtemps vantés de leur prétendue viveza criolla, leur ruse endémique. Mais cette mentalité d’escroc est une arme à double tranchant. Dans la littérature, elle a pour incarnation Ulysse, lequel était, pour Homère, un héros astucieux, sauveur des Grecs, fléau de Troie, vainqueur de Polyphème et des Sirènes et, pour Dante, un menteur et un tricheur condamné au huitième cercle de l’enfer. Bien que ces temps derniers les Argentins paraissent avoir confirmé le verdict de Dante, je me demande s’il est encore possible de revenir à la vision d’Homère et d’utiliser ce don dangereux à vaincre des prodiges et à surmonter des obstacles. Je ne suis guère optimiste.

 

En décembre dernier, j’ai terminé un article d’humeur paru dans Le Monde en disant que désormais “l’Argentine n’est plus et les canailles qui l’ont détruite vivent encore”. Un psychanalyste argentin indigné a comparé ma conclusion à celle des banquiers européens et américains qui, refusant toute culpabilité, voyaient dans la chute de l’Argentine quelque chose comme une juste rétribution de son arrogance. Sans doute une comparaison aussi absurde est-elle due à l’incapacité propre à ce psychanalyste (comme à la plupart des Argentins) d’accepter le fait que, si les choses doivent changer, il faut que ce soit pour prendre une forme nouvelle, celle d’une société redéfinie pourvue d’une Justice valable.

Plus tard

L’expérience du quotidien niée par ce que nous voudrions qu’elle soit, que vient nier à son tour ce que nous espérons qu’elle est en réalité.

 

Le narrateur sans nom du roman de Bioy est en cavale, toujours persuadé que même là, sur cette île perdue, “on” va venir l’attraper. Et, en même temps, il s’attend plus ou moins à des événements miraculeux : le salut, de quoi manger, une rencontre amoureuse. Du dedans du personnage, fuite et imagination sont cohérentes ; du dehors, on croit voir se déployer une folle réalité double, bicéphale et contradictoire.

 

La réalité matérielle de l’île confirme l’impression de cauchemar du narrateur, sauf qu’elle est filtrée, bien entendu, par les yeux de ce même narrateur. Je suis assis dans un café. On sert le café accompagné de sachets de sucre ornés des visages de personnages célèbres du XXe siècle. J’ai le choix entre Chaplin et Mandela. Quelqu’un a laissé dans un cendrier un sachet vide à l’effigie de Che Guevara. Ensuite, je passe devant un magasin de pâtes fraîches intitulé La Somnámbula. La vitrine d’une boutique de prêt-à-porter est vide à l’exception d’une grande pancarte : Todo debe desaparecer, “Tout doit disparaître”. Devant une pharmacie, une ordonnance médicale à la main, une femme demande à ceux qui entrent de lui acheter les remèdes dont elle a besoin parce qu’elle n’a pas d’argent.

 

Le narrateur de Bioy a été averti qu’il ne fallait pas tenter d’atteindre l’île à cause d’un mal mystérieux qui (selon la rumeur) gagne tous ceux qui y atterrissent et les tue “du dehors au dedans”. Les ongles et les cheveux tombent, la peau et la cornée meurent et le corps continue à vivre pendant huit ou quinze jours. La surface meurt avant l’intérieur. Les gens qu’il voit ne sont, bien sûr, que surface.

 

Mais pourquoi tenir un journal ? Pourquoi noter tout cela ? Le mystérieux maître de l’île, Morel, explique ses raisons de consigner ses souvenirs : “Donner à ma fantaisie sentimentale une réalité perpétuelle.”

 

Mon nouveau jardin en France, mes nouveaux murs me manquent.

Lundi

Bioy – cet aristocrate, cet intellectuel, cet homme à femmes – décrit ou pressent le monde de la victime ordinaire : une victime littéraire, évidemment, accablée de malheurs littéraires. Un ami cubain m’a dit un jour qu’à Cuba on lit Bioy comme un fabuliste politique : ses histoires sont perçues comme dénonçant la situation de ceux qui sont condamnés injustement, pourchassés, de tous ceux dont le sort est celui d’exilés et de réfugiés. “Je démontrerai que le monde, avec le perfectionnement de la police, des papiers d’identité, de la presse, de la radio et des douanes, a rendu irréparable toute erreur judiciaire et est devenu un enfer unanime pour les persécutés.” Le ton de ces paroles (prononcées par le narrateur) était conçu comme celui de l’apitoiement sur soi-même ; elles ont aujourd’hui un écho documentaire. Je me demande ce qu’aurait pensé Bioy de cette lecture, lui qui tenait pour une insulte grave l’étiquette d’écrivain engagé.

 

Dans L’Invention de Morel, tout est raconté avec hésitation. Procédé éprouvé : la vraisemblance est obtenue dans la fiction par un prétendu manque de certitude.

Plus tard

Je retrouve Silvia à La Puerto Rico, le café que nous fréquentions, mes amis et moi, quand nous étions lycéens. Rien n’a changé : les murs lambrissés de bois, les tables rondes en pierre grise, les chaises dures, l’odeur de café torréfié et, peut-être, les garçons eux-mêmes, sans âge, en tabliers blancs tachés. Silvia décrit l’état du pays comme une adolescence recommencée. Encore des fantômes, en train de préparer leurs examens à cette table, d’attendre un ami à cette autre, de faire des projets pour les vacances d’été à celle-là, tous disparus aujourd’hui, morts, perdus.

 

Dans la villa de Morel, qu’il appelle un musée, la bibliothèque ne contient (à une seule exception près) que des œuvres de fiction : romans, poèmes, drames. Rien de “réel”.

 

Le lecteur anglophone n’a pas encore découvert l’œuvre de Bioy. Bien que ses livres aient été publiés aux Etats-Unis, on ne les y lit pas et le premier (peut-être le seul) roman de Bioy publié en Angleterre fut Le Songe des héros en 1986. L’ignorance du lecteur anglophone ne cesse jamais de m’étonner.

Mardi

Les kiosques à journaux sont pleins de publications sur papier glacé qui épient l’existence des gens riches et célèbres dans toute son exultante banalité. La vie continue. De retour à Baden-Baden après la guerre, Alfred Döblin achève son journal d’exil et fait cette observation, à propos de ses compatriotes : “Ils n’ont pas encore fait l’expérience de l’expérience qu’ils ont subie.”

 

Ma sœur, qui est psychanalyste et l’une des personnes les plus intelligentes que je connaisse, me dit que presque tous ses patients sont en crise. Mais il y a aussi un renouveau de la pulsion créatrice : des quantités de nouveaux magazines littéraires et politiques ont fait leur apparition et le théâtre et le cinéma ont acquis une vitalité nouvelle. La décadence du pays a mystérieusement donné naissance à une atmosphère palpable de créativité, comme si artistes et écrivains avaient soudain décidé de faire renaître de la poussière ce qui leur a été volé.

 

Morel me fait penser à certains personnages (Gloria Swanson dans Boulevard du crépuscule et la fille fidèle dans Autobiographie d’une princesse, de Merchant-Ivory) qui consacrent leurs journées à regarder le passé reprendre vie sur un écran. Le thème de l’être aimé retrouvé sous la forme d’une image projetée apparaît pour la première fois, à ma connaissance, dans un roman de Jules Verne datant de 1892, Le Château des Carpates (qui, si l’on en croit Gavin Ewart, a inspiré à Bram Stoker son Dracula). Dans la version de Verne, l’excentrique baron Gortz rappelle à la vie la belle cantatrice, Stilla, morte pendant sa représentation d’adieux et à qui le baron voue depuis longtemps un amour obsessionnel. A la fin, il s’avère que ce que le baron a recréé, ce n’est pas elle en chair et en os mais seulement son image sur un panneau de verre et sa voix dans un enregistrement.

 

(Me revient à présent un exemple antérieur : l’ombre dans la caverne de Platon.)