Kaléidoscope

Kaléidoscope

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Livres
228 pages

Description

Cet ouvrage retrace une traversée de plus d’un demi-siècle côtoyant petite et grande histoire... Par des guerres, des conflits sociaux, des règlements de comptes au sein d’entreprises, des aventures autour du monde, des succès, des échecs Kaléidoscope raconte une succession rapide et changeante d’impressions, de sensations.
Ni roman, ni biographie, il s’agit d’une réflexion sur la vie, un formidable espoir dans la vie pour les nouvelles générations.


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Ajouté le 03 juin 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782332720016
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-71999-7

 

© Edilivre, 2014

 

 

Kaléidoscope : au sens figuré : succession rapide
et changeante d’impressions, de sensations

Le Robert illustré 2013

Citation

 

 

 

« Je me souviens donc je crée »

Des photos fugitives de vies professionnelles surgissent comme les images d’un kaléidoscope aux couleurs et formes changeantes selon l’éclairage et l’orientation des souvenirs. Dans une vie ce qui nous semble unique est souvent universel !

Chaque homme naît vieux, emmailloté dans les mots et les préjugés qu’on lui inculque. Devenir jeune en vieillissant, c’est se libérer de la peur, moins céder aux pesanteurs sociales.

Jean Sulivan
Parole du passant Le centurion
Panorama aujourd’hui 1980

1
Salaud ou héros

– Adjudant Stick…

la voix rauque sort d’un corps trapu, moustache rousse, sous la veste camouflée se dégage un large poitrail bravant le vent glacial de Kabylie en ce mois de décembre. L’haleine explique que l’alcool remplace avantageusement tout autre vêtement…

– A votre service…

Jeune lieutenant, j’arrive d’Arzew, centre d’immersion obligatoire pour tout officier débarquant en Algérie. Pendant quinze jours se sont succédés exposés sur la guerre psychologique, parcours du combattant, ramper sous tir à balles réelles, conférences géopolitiques, organisation du FLN (Front National de Libération), de l’ALN (Armée de Libération Nationale), principes de l’action psychologique héritée de l’Indochine perdue, etc. J’ai découvert en train l’Algérie d’Oran à Dra-el-Mizan avec étape à Alger au fameux hôtel Aletti. Je rejoins le commando de chasse(*) pour remplacer un officier tué récemment lors d’un accrochage. Je dévisage cet adjudant véritable légende des guerres passées, de nombreuses palmes et étoiles ornent ses décorations précédées de la médaille militaire. Je comprends les paroles du chef de bataillon, lors d’un entretien téléphonique :

– s’il vous accepte vous aurez le plus fidèle des compagnons capable de se faire tuer pour vous, sinon ce sera invivable…

Déporté à 16 ans, il survit à Dachau, rencontre sa future femme sur le chemin du retour, elle-même survivante de cet enfer. Il s’engage pour l’Indochine. Après plusieurs séjours, il devient conducteur du train la Rafale, cible favorite des viets, il bat tous les records de déraillements. Ces retours en France sont écourtés par des bagarres, de rapides départs lui évitent de perdre les galons gagnés sur le terrain.

En 1954, il part de Saigon pour rejoindre Marseille, mais débarque directement à Alger suite au 1er novembre sanglant. Il continue sa vie de baroudeur et accomplit maintenant son deuxième séjour.

Stick me confie à un aspirant qui annonce :

– les officiers sont tous en opération, retour prévu en fin d’après-midi, vous les verrez ce soir au dîner.

Traversée rapide du camp formé de baraques en parpaings éparpillées parmi des arbres, il me conduit jusqu’à une chambre que je vais partager avec un autre officier. Je suis loin de l’image d’un bataillon opérationnel… Le soir je me dirige vers une petite maison, appelée mess des officiers, située à quelques pas de l’entrée du camp. Je suis accueilli par le chef de bataillon apparemment ivre, qui me place face à lui. A côté, un médecin inculte, des officiers bouffons qui se régalent de plaisanteries de plus en plus grossières. Je vis mal ce repas… A l’arrivée du café, en silence, tous retirent leurs galons et les jettent sur la table.

– A vous de rétablir la bonne hiérarchie !

Quelle épreuve pour un jeune officier, croyant encore à la hiérarchie… A part quelques erreurs, chef de bataillon pris pour le médecin et inversement, je ne me fais pas d’ennemi ce soir-là !

A la sortie le capitaine DOP(*) me prend par le bras et me demande de l’accompagner :

– il faut vous mettre tout de suite dans le coup. Nous avons pris aujourd’hui un salopard, il faut qu’il parle… Ce que nous allons faire ne s’apprend ni à Cyr, ni à Arzew… »

Nous entrons dans un baraquement à l’écart des bâtiments qui abritent le commando et autres unités du bataillon. A moitié nu, le visage ensanglanté, un algérien d’une trentaine d’années récupère me semble-t-il d’une épreuve de punchingball.

– il ne veut pas parler, annonce un sergent, d’un mètre quatre-vingt-dix, plus de cent kilos, cela fait deux heures, il faut passer à la vitesse supérieure.

Le capitaine explique, que depuis quelques mois, un fellaga important, fait prisonnier, doit tenir quatre heures avant de parler, laps de temps nécessaire pour que les correspondants, sans nouvelles, s’évanouissent… Une partie des chefs algériens ont vécu comme sous-officier ou officier la deuxième guerre et les opérations d’Indochine, ils en ont tiré des enseignements. Le prisonnier doit parler rapidement ! J’ai droit à la démonstration du parfait tortionnaire, gégène, litres d’eau versés sur un chiffon enfoncé dans la bouche, version économique de la baignoire, brûlures de cigarettes et autres inventions… Pétrifié, je regarde sans réagir pour montrer que je suis du même bois que ces tortionnaires et digne de prendre la tête du commando… Au bout d’une heure, le supplicié donne des informations qui empêchent un attentat à Alger et sauvent de nombreuses vies… Quittant la salle d’interrogatoire, le capitaine se contente de dire « corvée de bois ». Quelques minutes plus tard, une brève rafale de mitraillette à l’extérieur du camp. Regardant le capitaine, il me répète seulement « corvée de bois ». Le lendemain deux gendarmes viennent rédiger le procès-verbal : « un rebelle algérien a essayé de s’enfuir, après sommation, le caporal-chef… a tiré une rafale de pistolet-mitrailleur qui a tué le fugitif ». Continuant ma formation le capitaine précise que lors des sorties du commando, dès qu’il y a mort d’homme(s) le même cérémonial se déroulera. Je dois déclarer avoir fait les sommations avant de tirer, même s’il s’agit d’une embuscade montée par nos soins. Nous ne sommes pas en guerre mais dans une opération de simple police…

Cinquante ans après, je pose toujours la question : a-t-on le droit de torturer pour sauver d’autres vies ? A-t-on le droit de s’avilir à ce point au nom de la nation ? Je crois que la décision de quitter l’armée a commencé à germer à ce moment, pour éclore quatre ans plus tard.

Je prends rapidement le rythme du commando. Composé d’une centaine d’hommes, il comprend une vingtaine de français dits de souche, selon le vocabulaire de l’époque. La plupart sont de jeunes repris de justice à qui l’on a promis le blanchiment de leur casier judiciaire s’ils se comportaient en braves… Quatre-vingt harkis, complètent le commando, combattants émérites, anciens bellounistes(*) venant du Sud ou des Kabyles dont les frères et les cousins ont choisi ou se sont trouvés par hasard ou par menace dans les rangs de la rébellion. Il est fréquent, durant les accrochages, de les entendre s’injurier en s’appelant par leur nom.

Les surnoms donnés à un sous-officier et à un caporal-chef m’inquiètent. J’ignore s’ils les ont emmenés avec eux du civil ou gagnés durant leur séjour en Algérie : le chourineur et l’incendiaire…

Nous partons pour trois ou quatre jours dans le Boumahni, zone interdite de Kabylie. En tenue camouflée, parfois en djellaba pour repérer, suivre et traquer avec l’aide sporadique des avions T6, les survivants des katibas qui ont échappé aux deux opérations K16 et K16bis (800 fellaghas au tapis à chaque opération). Maintenant ce sont des commandos de quelques hommes qui se dirigent vers Alger pour poser leurs bombes ou apporter des armes. Après deux jours de repos, nous repartons. Les kabyles m’apprennent comment extraire et découper un morceau de gâteau de cire dans un nid d’abeilles endormies pour l’hiver dans un tronc d’arbre. Comment recracher rapidement la cire et les abeilles avant que la chaleur de la bouche ne les réveille. Ce miel délicieux constitue une source énergétique agréable et coupe les rations froides qui nous alimentent durant nos missions. Cela permet aussi de diminuer le poids de la nourriture que nous emportons et de prendre une deuxième unité de feu plus sécurisante que des boîtes de conserves lors d’un accrochage. J’apprends à dormir peu et par très courtes périodes.

Beaucoup de chouf (observation), des heures immobiles pour suivre les moindres déplacements. Plus aucun kabyle ne doit résider dans cette zone interdite, mais peu à peu des familles se sont échappées des camps où elles étaient regroupées, pour éviter le mot déportées. Camps qui les emprisonnent plus qu’ils ne les abritent. Nous apercevons, à proximité des mechtas, les robes colorées jaunes, oranges ou rouges des femmes et des jeunes filles. Je suis frappé par le nombre de femmes enceintes dans cette région interdite aux hommes ! Des heures en embuscade, des déplacements de nuit, de rares accrochages de quelques secondes, des courses à la poursuite de fuyards, la pose de quelques mines bondissantes, placées sur les pistes empruntées par les rebelles. Mines que je retire trois jours après en espérant que personne n’ait déplacé le piège pour nous faire sauter… Un soir, après un rapide accrochage, nous ramenons un fellagha blessé au ventre, il s’est trouvé face à l’éclaireur de pointe, au moment où nous rejoignions discrètement le convoi qui ravitaille une section du bataillon en poste sur un piton. Je fais déposer le blessé sur un brancard avant d’aller prendre une douche, instant de bonheur après quatre jours et quatre nuits passés dans la nature sans se laver, se raser et les pieds trempés et détrempés pour avoir dès la première nuit marché des kilomètres dans l’eau d’un oued pour camoufler notre progression. A nouveau civilisé, enfin presque, je pense au prisonnier qui a peu de chance de survivre à ses blessures. Il a été transporté dans la salle d’interrogatoire. Je le découvre allongé sur une civière. Il a quelques années de plus que moi, ses yeux interrogateurs me fixent. Je me sens proche de lui et pour la première fois je me pose la question : si tu étais algérien dans quel camp serais-tu ?

La gégène est prête dans un coin de la pièce. Je demande aux deux sous-officiers qui attendent les ordres pour commencer leur travail, de sortir. Etonnés, ils hésitent puis devant mes deux gallons obéissent. Je m’assois près du blessé, sort mon pistolet et le pose à côté de moi… non pour me protéger de lui mais en cas de toute arrivée malveillante. Vers trois heures, il s’agite faiblement, je lui prends instinctivement la main et dans ses yeux j’ai cru lire merci et il est mort.

Le lendemain, le capitaine me demande.

– comment s’est passé l’interrogatoire…

– il n’a rien dit…

– la prochaine fois, laissez faire le travail à mes sous-officiers, ils sont très efficaces… »

Quelques heures plus tard, Stick vient me trouver, il m’entraine dans un coin à l’abri des oreilles :

– Mon lieutenant, j’ai appris que vous êtes resté toute la nuit à côté du fellaga blessé qui est mort ce matin. C’était pour le questionner ?

– Non c’était pour empêcher qu’on le torture ! »

Il me fixe étonné :

– vous savez, j’ai tué beaucoup de viets en Indochine, quelques fellagas en Algérie. J’ai cassé la gueule à pas mal de personnes, y compris des officiers, mais je n’ai jamais torturé. Quand on revient des camps de concentration, il y a des choses qu’on doit se refuser de faire… Vous êtes quelqu’un de bien, il faut du courage pour faire ce que vous avez fait… c’est plus dur de s’opposer à ceux de son camp que de partir en chasse contre l’ennemi… Faites attention, tout se sait ici, certains vous ont compris, d’autres vous en veulent. Méfiez-vous des européens, les kabyles qui sont dans votre commando sont sûrs, ils sont tous condamnés à mort par le FLN. Les européens que vous avez sont intéressés par une citation de plus pour rendre la virginité à leur casier judiciaire et une corvée de bois, c’est un trophée de plus.

Depuis cet instant, l’attachement de Stick m’a été définitivement acquis. Quand complètement ivre, il commence à tout démolir dans le bordel du village, la patronne m’appelle pour le calmer et le faire rentrer sans risque au camp. Quand plus tard, je suis muté en Allemagne, j’ai la surprise de voir Stick rejoindre le même régiment. Je pense qu’à la direction du personnel quelqu’un a pensé que je pouvais servir de paratonnerre à cet adjudant explosif.

Ma définition des brutes s’est modifiée. Des années après, j’ai eu l’occasion de voir à la télévision, le capitaine tortionnaire, devenu général, présider une prise d’armes, heureux, fier de ses étoiles, représentant l’ordre et les notables… sa légion d’honneur avait une drôle de couleur… Je n’ai jamais signé le moindre document pour l’obtenir !

Trois semaines plus tard, un appel téléphonique d’Alger m’informe qu’à l’embarquement un gendarme a fait ouvrir sa cantine à un sergent du commando partant en permission. Il y trouve quelques dizaines d’oreilles coupées !

– Que devons-nous faire ?

Devant l’ampleur du scandale, j’ai honteusement dit :

– confisquez-les, brûlez-les, laissez-le partir, je m’en occupe à son retour !

J’apprends que les oreilles se vendent très bien auprès des planqués dans les bureaux, ces trophées prouvent leur bravoure. Un entretien ultérieur avec les gendarmes m’apprend que la fouille a été déclenchée suite à un appel téléphonique anonyme. Je n’ai jamais su si l’appel correspondait au vol de quelques oreilles dans la cantine d’un autre sous-officier ou s’il s’agissait d’un tout autre genre de règlement de compte… Je n’ai pas cherché à approfondir de peur d’avoir à déplorer la perte de plusieurs sous-officiers.

« L’acte n’est rien c’est d’y entrer qui coûte. » écrit Albert Camus dans Le malentendu. J’ai connu des individus de différentes classes de la société qui, après le premier geste ont éprouvé une certaine jouissance de l’acte et ont recommencé ! La plupart revenus dans le civil ont préféré occulter ces souvenirs, même s’ils se réveillent encore la nuit en entendant des cris. D’autres ont recommencé, oubliant que l’uniforme ne les protégeait plus. Condamnés, je pense toujours que leur peine aurait dû être divisée par deux pour être partagée avec ceux qui les commandaient et les politiques qui fermaient les yeux !

La hiérarchie civile et militaire, en fermant les yeux, a donné le droit de vie ou de mort à de jeunes officiers endoctrinés, persuadés qu’ils défendaient la patrie contre de dangereux rebelles et à des officiers plus anciens aveuglés par une guerre perdue en Indochine qui voulaient, par tous les moyens, gagner cette nouvelle guerre révolutionnaire. Aucun n’était préparé à trouver les corps de camarades atrocement torturés. Ils n’étaient pas suffisamment matures pour empêcher que leurs hommes commettent eux-mêmes les pires des exactions en tuant les habitants de la mechta la plus proche qui avaient abrité les auteurs des premières atrocités. Ils étaient devenus eux-mêmes des chefs de bande !

Déshabille-toi ! Quand les hommes de la force quittent leur uniforme, ils ne sont pas beaux à voir ! (Albert Camus – L’Etat de siège – Gallimard)


(*) mis en place par le général Challe. « les Commandos de chasse, ont été créés pour servir de « têtes chercheuses » aux grandes unités. Vivant comme les hors-la-loi qu’ils étaient chargés de repérer. Ils constituaient les unités opérationnelles de renseignement des troupes de choc en Algérie… (Commando de chasse – Pierre Cerutti, Jean-Christophe Damaisin d’Arès – Ed ; L’esprit du Livre)

(*) DOP : Dispositif Opérationnel de Protection : équipe de recherche du renseignement par la torture pendant la guerre d’Algérie, créé en 1957 par le CCI (Centre de Coordination Interarmées, organe central de recherche du renseignement de l'armée française en Algérie)

(*) bellounistes : fellaghas menés par Bellounis, fidèle de Messali Hadj. Il crée un maquis, se rapproche de l’armée française pour lutter contre l’ALN-FLN. Tué en 1958, une partie de ses hommes rejoint l’armée française. Ils sont recrutés par différentes unités et mutés dans d’autres régions. Ils savent que s‘ils tombent dans les mains du FLN ils seront immédiatement exécutés.

2
Kantidja

Ai-je tiré le premier et il a lâché la grenade ?

A-t-il lancé la grenade et j’ai tiré une rafale qui les a tué tous les cinq ? Depuis cinquante ans, je me pose chaque jour cette question !

Kantidja, ce nom découvert dans un roman dont l’action se déroulait en Algérie me fascinait depuis des années. Lorsque j’ai pris possession du « territoire de chasse du commando », le Bouhmani, le premier nom que j’ai découvert en étudiant la carte était Kantidja, petit village surplombant une orangeraie.

C’est une opération bidon, appelée opération banane pour justifier la décoration d’un colonel d’Etat-Major ou d’une unité support. Pour eux, les moments les plus dangereux, durant leur séjour, sont le temps de l’apéritif à la terrasse ensoleillée d’un bar ou la projection d’un film dans une salle de cinéma. Ils prennent soin de toujours rester dans le haut de la salle pour éviter les éclats d’une grenade dévalant les escaliers qui touchent les spectateurs des premiers rangs. Ces opérations permettent de leur attribuer une citation avant qu’ils ne rejoignent une affectation en France. Plusieurs bataillons sont en place au lever du soleil pour entourer une large zone du Boumahni : collines en forme de montagne, talwegs profonds, végétation à hauteur d’homme, visibilité réduite à deux ou trois mètres. L’opération est déclenchée suite à un renseignement sûr du commandement de la Kabylie. Au milieu de cette zone, le commando doit ratisser et obliger les moudjahidines à se jeter dans les mailles du filet si habilement tendu. Avant de partir je vérifie que les ordres pour cette opération sont respectés : aucune grenade, uniquement des armes pour un combat rapproché : carabines, pistolets mitrailleurs et poignards afin d’éviter une bavure avec les troupes qui encerclent la zone. Arrivés la veille, cachés dans un convoi de ravitaillement, une panne simulée, nous sommes descendus discrètement pour nous fondre dans le maquis. A deux kilomètres, des mechtas normalement abandonnées, nous servent de refuge pour la nuit afin d’être en place dès cinq heures du matin. Au milieu de la nuit, je suis réveillé par des cris étouffés provenant d’une mechta voisine. Je découvre trois hommes du commando en train d’arracher la robe d’une jeune kabyle devant deux veilles femmes apeurées. J’arme mon pistolet-mitrailleur. J’intime l’ordre de lâcher la jeune femme, de quitter la mechta et leur précise que je n’hésiterais pas à tirer si je les voyais à nouveau essayer de violer une femme. J’entends un vague « et si en plus on n’a pas le droit de s’amuser… » Je demande à mon garde-du-corps de me rejoindre et nous finissons la nuit devant la porte de la mechta. Le jour se lève tard en février et la mise en place bruyante des différents bataillons nous confirme l’opération bidon. Le danger vient plus des troupes amies qui risquent de nous tirer dessus que d’un éventuel commando. « Gerfaut à vous, opération orange déclenchée. » J’apprécie le nom de l’opération qui se déroule au-dessus de l’orangeraie abandonnée. Zone interdite signifie interdiction d’y vivre, terrain de jeu réservé au commando et aux fellagas… On peut tirer sur tout ce qui bouge… ce ne peut être qu’un fellaga ou par malheur une patrouille amie qui n’a pas enregistré les consignes de circulation de la zone… Nous sommes à Kantidja.

Nous progressons à la voix, deux par thalweg. Le temps est magnifique, fin février, un soleil printanier magnifie le paysage. L’opération ressemble plus à une promenade qu’à un épisode d’une guérilla. Brusquement face à moi, légèrement surélevés sur un talus, cinq fellagas serrés les uns contre les autres. L’un d’eux pointe une arme, je tire une rafale. Je suis projeté en l’air par un énorme coup de poing au ventre et retombe lourdement. Groggy j’essaie de me relever, aucun membre ne répond. Jacky mon radio qui suit à quelques mètres, protégé par un talus me découvre à terre ainsi que les cinq fellagas. Oubliant toutes les procédures de transmission, il crie dans son SCR300 :

– Vite appelez l’hélico, Gerfaut est gravement touché à la gorge, c’est une grenade, il saigne de partout… il a tué cinq fellagas… il est mourant ! »

J’essaie de parler pour annoncer que ce n’est pas grave mais aucun son ne sort. Le kabyle qui s’est attribué le rôle d’être mon garde du corps, blessé, transporté à côté de moi me dit.

– ils m’ont eu aussi mon lieutenant !

Après une éternité de trois quarts d’heure, toujours conscient mais souffrant de plus en plus, j’entends le bruit sympathique d’un hélicoptère. Mon espoir est mis à dure épreuve en entendant :

– Il ne va jamais pouvoir atterrir ici avec tous les orangers, et s’il faut le remonter jusqu’au PC, il nous faut au moins deux ou trois heures…

J’ai appris, par le médecin du bataillon, qui m’a entrainé à faire des piqûres, qu’en cas de blessure grave au ventre, une intervention chirurgicale dans les quatre heures s’impose pour espérer survivre… Par chance dans l’hélicoptère une femme médecin capitaine ne s’embarrasse pas de procédure. Elle maintient l’Alouette à un mètre au-dessus du sol, ce qui permet aux pales de surplomber légèrement les orangers et aux soldats de me fixer sur un des brancards extérieurs de l’hélicoptère, l’autre est réservé à mon garde du corps. Prenant de la hauteur, j’aperçois un spectacle fabuleux, le Djudjura enneigé se détache sur un ciel bleu sans nuage. Quelle chance de mourir face à un tel spectacle ! Contrairement aux idées reçues je ne vois pas se dérouler les différentes étapes de ma brève vie, je ne m’interroge pas sur l’après, je pense à ma femme et à ma petite fille qui ne verra jamais son père… Je pense mourir mais sans avoir peur de la mort. Je crois encore que je meurs pour la France… puis la douleur m’empêche de penser ! Ma dernière réflexion est que j’ai la chance de débarquer dans l’hôpital de Tizi Ouzou, le personnel est bien entraîné. A peine au sol, je suis transbordé de l’hélicoptère sur un brancard roulant, poussé en courant par des brancardiers, un infirmier coupe mon treillis pendant qu’une infirmière me mets un masque… puis le trou noir…

Trois jours plus tard, j’entends une infirmière dire à un médecin.

– C’est bon, il ouvre les yeux.

Le médecin me souhaite.

– Bon retour chez les vivants ! Vous avez une chance invraisemblable, votre corps était truffé d’éclats d’une grenade quadrillée, un éclat s’est enroulé autour de l’artère fémorale dans votre cuisse gauche, seule l’artère est intacte. Votre ventre a été le réceptacle de plusieurs éclats, nous avons tout sorti, je l’espère, et remis en état de marche. Le carnet que vous aviez dans la poche supérieure de votre veste a détourné un autre éclat qui allait droit au cœur, il s’est contenté de vous bruler les côtes. L’éclat qui a touché votre coude n’a fait qu’effleurer l’articulation, quant à la gorge, juste une entaille impressionnante mais sans gravité… Maintenant, il va falloir vous retaper, un long séjour en métropole vous fera du bien.

– Puis-je écrire à ma femme ?

– Bien sûr, l’infirmière va vous aider !

L’interruption de courrier durant une semaine et demie inquiète ma femme, habituée à recevoir une lettre après chaque sortie du commando. Elle est à Paris quand arrive une lettre signée de l’officier qui partage ma chambre durant mes brefs arrêts au bataillon.

« Votre mari était un bon camarade, son dynamisme nous réjouissait… » était… mais ce n’est pas possible… Une deuxième lettre d’Algérie, avec une écriture inconnue, se trouve dans le même courrier.

« Ma chérie, ne t’inquiète pas, j’ai été blessé au cours d’un accrochage, après mon opération tout va bien, je t’aime… »

Écriture inconnue de l’infirmière, quelques mots mais tout l’espoir qui revient. Elle se précipite au bureau militaire le plus proche et demande à partir le plus rapidement possible :

– Votre mari est-il mort ?

– Non, grièvement blessé !

– Désolé, les vols sont réservés aux veuves !!!

L’armée a fait beaucoup de...