Kousouma - Roman javanais

Kousouma - Roman javanais

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Livres
376 pages

Description

Cinq heures sonnaient à Buitenzorg, la splendide résidence des gouverneurs-généraux à Java.

La brise des montagnes, succédant à une chaleur brûlante, agitait le feuillage des palmiers gigantesques et des fougères arborescentes.

Deux ravissantes petites créatures s’ébattaient sur la pelouse, derrière la longue véranda à colonnades du palais.

La plus mignonne était pâle comme les lis épanouis, tout près d’elle. Son nom était Marguerite, elle avait dix ans.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 12 décembre 2016
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EAN13 9782346130917
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
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Anna Geiger
Kousouma
Roman javanais
ASALVATORE ALBANOSCULPTEUR CALABRAIS A vous qui unissez au génie un noble caractère, ce livre est dédié avec un profond respect. MARIA BOGOR.
Florence, septembre 1876.
I
Cinq heures sonnaient à Buitenzorg, la splendide ré sidence des gouverneurs-généraux à Java. La brise des montagnes, succédant à une chaleur brû lante, agitait le feuillage des palmiers gigantesques et des fougères arborescentes . Deux ravissantes petites créatures s’ébattaient sur la pelouse, derrière la longue véranda à colonnades du palais. La plus mignonne était pâle comme les lis épanouis, tout près d’elle. Son nom était Marguerite, elle avait dix ans. Ses épaules rondes s’échappaient d’un corsage blanc garni de riches broderies ; ses lèvres rouges, des yeux d’azur aux longs cils noirs, à l’expression douce et caressante, d’épaisses boucle s d’un blond doré retombant en désordre plus bas que sa taille de jeune fée, tout en Marguerite appelait le baiser d’une mère, car tout son être lui-même était caress e et sourire. A côté d’elle, une enfant de son âge, mais plus dév eloppée et dans laquelle il y avait par lueurs quelque chose de la femme déjà, la fixai t d’un regard étrange où se lisaient à la fois l’admiration, la tendresse et je ne sais quelle timidité un peu craintive, qui tempérait l’éclat de deux grands yeux noirs, triste s, passionnés, mais humbles et soumis, Cette enfant ressemblait à une belle statue de bron ze. Arabe par son père et jav anais e par sa mère, elle possédait les traits ca ractéristiques qui indiquent le mélange de ces deux races. Les lignes de son visage rappelaient le sang arabe qui coulait dans ses veines ; ses formes délicates avai ent des proportions exquises ; sa démarche lente, souple, un peu nonchalante, était c elle des femmes du pays où Kousouma avait souri pour la première fois au solei l des tropiques, lorsque les amies de sa mère étaient venues déposer sur la natte de b ambou qui servait de berceau à l’enfant, les fleurs de l’ylang-ylang destinées à fêter son entrée dans la vie. 1 Kousouma était si belle qu’elle méritait son nom, le plus g racieux des filles de Java ; c’était une fleur vivante dont plus d’une im agination s’enflammait déjà en secret, bien que l’enfant ne se fût pas encore tran sformée en femme. 2 Marguerite et Kousouma jouaient toujours lorsqu’une vieille baboe qui avait vu naître la petite blondine, s’approcha d’elle et, s’ inclinant : — Nonna Marguerite, lui dit-elle en malais, votre père vous appelle ; il est temps de rentrer, l’air est frais et vos pauvres épaules son t nues. A ces mots, la bonne vieille déposa un baiser de se s grosses lèvres sur le cou de l’enfant, avant de l’envelopper d’un burnous bleu d ans lequel elle la drapa à sa façon. 3 — Comme vous êtes jolie ainsi, nonna , continua-t-elle, la regardant avec orgueil et lissant ses cheveux de sa main osseuse et brune. S’arrêtant une seconde, elle cueillit sur son passa ge une fleur qu’elle piqua dans les cheveux de la petite. — Laisse donc, Nanni ! fit l’enfant en secouant la tête pour faire tomber la fleur qui la gênait... laisse donc !... Et s’emparant de la main de Kousouma, qui était res tée là sans rien dire, elle s’enfuit dans la direction du palais dont elle eut bientôt franchi les degrés. — Nonna, nonna., exclamait à ce moment une voix criarde. C’était un grand perroquet en cage, un favori de Ma rguerite. — Bonjour, Béo, répondit l’enfant en faisant une révérence à son ami ailé, bonjour ! Et elle lui donna une légère tape sur sa tête qu’il avançait pour être caressé. A la tape succéda un rapide baiser, et Marguerite disparut da ns l’intérieur des galeries où de
nombreux domestiques indigènes allumaient déjà les lustres et les candélabres pour la réception du soir. Kousouma était restée en arrière. Elle revint à pas lents sur le devant de la véranda et s’appuya contre une des colonnades. La nuit desc endait lentement sur la terre et commençait à envelopper d’une ombre mystérieuse le parc où la petite Javanaise plongeait ses yeux noirs, ce parc qui est peut-être le plus beau de la terre et où l’on ne distinguait plus rien à cette heure que les insecte s phosphorescents voltigeant dans les ténèbres. Soudain, une mélodie douce et plaintive sortit des lèvres de Kousouma. Elle se 4 chantait à demi-voix le refrain que le gamelang répète aux jours de fête. L’ombre s’épaissit encore et bientôt l’enfant ne vit plus r ien. Elle descendit alors à tâtons le grand escalier de marbre, longea le palais en passa nt devant les sentinelles qui la laissèrent circuler comme un hôte familier et, arri vée à une cour où se trouvent les demeures des indigènes qui sont au service du gouve rneur-général, elle entra sans bruit dans une hutte et s’étendit sur une natte où elle s’endormit d’un sommeil profond. Pendant que Kousouma dormait et que ses lèvres entr ’ouvertes laissaient échapper parfois comme un son vague, dernière note de la mél odie qu’elle venait de murmurer en regardant dans la nuit, Marguerite était assise devant son miroir, dans une vaste chambre à coucher où une main prodigue avait réuni tous les raffinements du luxe oriental. La vieille Nanni arrangeait les boucles d e la petite, tandis que Marguerite feuilletait un livre orné de riches gravures. — Est-ce fait, Nanni ? dit-elle en levant la tête. — Oui, nonna, répondit la Malaise en achevant de n ouer un ruban bleu de ciel dans 5 les cheveux de l’enfant. Il est sept heures et il f aut aller chez Touhan-Bazaar qui va dîner dans un instant. Marguerite s’échappa et, une minute après, elle fra ppait à la porte du cabinet de Son Excellence. — Entre, mignonne, fit une voix grave mais douce. Marguerite franchit le seuil et bondit d’un saut su r les genoux de son père.  — Bonsoir, bonsoir, répétait-elle après chaque bai ser qu’elle déposait à droite, à gauche, sur les joues d’un homme jeune encore, à la physionomie d’une distinction rare, au regard énergique, qui se tenait assis deva nt un bureau d’ébène. — Bonsoir, mon enfant. Qu’as-tu fait tout le jour ?  — J’ai couru, joué, couru encore ; j’ai tourmenté un peu mon béo ; il est si drôle, papa !,, J’ai fait mes leçons avec mon maître, Tout à l’heure Kousouma vient de sauter avec moi sur la-pelouse. Père, j’aime Kousouma, pou rquoi ne peut-elle rester toujours auprès de moi ? — C’est impossible, Marguerite.  — Oh père ! fit l’enfant après une pause, comme je voudrais avoir une sœur, une petite sœur toute à moi ! Pendant deux ou trois minutes, elle resta immobile, les yeux fixés sur un beau portrait de femme suspendu à la muraille, en face d ’elle. Puis elle ajouta presque bas : puisque je n’ai plus maman î Les bras du père attirèrent l’enfant vers lui ; il la serra sur son cœur et ne répondit pas. On frappait. — Entrez, dit Son Excellence. Et, faisant descendre Marguerite de ses genoux, il se tourna vers celui qui venait de paraître sur le seuil de l’appartement,
— Vous êtes de retour de Batavia, colonel ? Qu’y a -t-il de nouveau ? — La malle est signalée, Excellence, nous aurons l e courrier ce soir. — Bien. Allons dîner. Le gouverneur-général passa dans les galeries où l’ attendaient ses hôtes. Marguerite sortit sans bruit du cabinet de son père . La vieille Nanni se tenait déjà sur la véranda. — Viens, baboe, lui dit l’enfant en l’entraînant v ers sa petite salle à manger privée... viens !... Elle s’assit toute seule devant une tabl e ornée de cristaux et de fleurs. La vieille Nanni s’accroupit à ses pieds. Cinq ou six domestiques s’empressèrent autour de Marguerite pour la servir. Elle mangeait à peine .  — Nanni, dit-elle au dessert en remplissant ses ma ins de bonbons, porte cela à Kousouma tout à l’heure et dis-lui qu’elle vienne e ncore chez moi ce soir. Je veux la voir avant de m’endormir. — Oui, nonna.  — Son Excellence fait appeler nonna Marguerite, di t, en se prosternant devant l’enfant, un Malais qui entrait à ce moment. Marguerite se dirigea aussitôt vers la galerie où l e gouverneur-général se tenait avec ses convives. Pendant une heure, elle y fut entourée d’adulation, et les tendresses de circonstance des courtisans pleuvaient sur elle de tous côtés. Son père parlait politique avec un groupe de hauts dignitaires du conseil des Indes. Le sommeil gagnait lentement l’enfant ; elle avait peine à étouffer parfois un léger bâillement ; ses paupières devenaient lourdes et el le regardait à chaque instant la pendule Louis XV qui ornait la console de la galeri e d’entrée. A neuf heures, Son Excellence salua ses hôtes, qui se retirèrent. L’intendant seul resta. — J’ai à vous parler, colonel, fit le gouverneur-g énéral en se tournant vers lui. L’intendant s’inclina en signe d’obéissance. — Bonsoir, Marguerite.  — Bonsoir papa, répondit la pauvre enfant à moitié endormie, en appuyant la tête sur la poitrine de son père afin de recevoir le bai ser du soir. Elle leva sur lui ses yeux d’azur.  — Rita, ma petite Rita, fit le père tout ému en éc artant avec une caresse la luxuriante chevelure d’or qui cachait le front de s a fille ; que dirais-tu si je te donnais en effet une sœur ? — Oh père !... L’enfant eut un sourire si radieux que le père tres saillit. — Bonsoir Rita, continua-t-il. sans lui répondre. Il passa dans son appartement. Marguerite, elle aussi, rentra dans le sien. Elle marchait lentement et toute rêveuse. Nanni l’a ttendait. Un quart d’heure après, Rita reposait. A travers le s rideaux de tulle qui l’enveloppaient, sa main seule sortait de ses couve rtures de soie orientale et cette main y traçait les deux mots : une sœur. — Nanni, ma bonne Nanni, cherche-moi Kousouma, s’é cria-t-elle tout-à-coup. Nanni se leva pour obéir. — Non, écoute un instant d’abord. Nanni se rapprocha. Nanni, raconte-moi quelque chose de ma mère. Tu ne l’as point connue petite, n’est-
ce pas ? — Non, mais petite, elle devait être comme vous, c ar elle avait les mêmes cheveux d’or et des yeux comme les vôtres et comme la fleur bleue qui croît là-bas, au fond du parc, à l’entrée du ravin. Nanni, dit encore l’enfant, mais cette fois à voix plus basse, l’as-tu vue mourir ? — Oui, répondit l’Indienne, et morte, elle était p âle comme les étoiles blanches qui brillent là-haut la nuit. C’est moi qui l’ai couché e dans sa bière, et chaque jour Nanni va recueillir sur sa fosse les feuilles desséchées et les fleurs flétries. — Bonne Nanni !... — Elle et mon Ama sont parties presqu’au même temp s pour le grand voyage. — Ama, c’était ma nourrice, n’est-ce pas ? — Oui, et ma fille à moi, la mère de Kousouma. — Et le père de Kousouma, où est-il ?  — Kousouma n’a pas de père ; son père était Arabe ; son père est parti pour son pays après la mort de ma pauvre Ama. Kousouma est m aintenant la fille de la vieille Nanni. Vous en ferez un jour votre baboe, n’est-ce pas ? Elle verra grandir vos enfants, comme je vous vois grandir. Marguerite ne répondit plus. Le sommeil contre lequ el elle avait longtemps lutté, venait de clore ses paupières. La vieille Nanni ren tra doucement la petite main blanche de sa jeune maîtresse sous les draps de bat iste, ferma avec soin les rideaux, de son lit, sortit sans bruit pour ne pas la réveil ler et, faisant signe à une Malaise qui attendait dans le corridor, elle ne se retira que l orsqu’elle eut vu celle-ci s’étendre sur le seuil de la porte de l’enfant afin d’y veiller p endant la nuit. Nanni retourna alors dans sa hutte. Elle trouva Kou souma comme nous l’y avons laissée, reposant toujours. La vieille femme alluma une mèche qui nageait dans un verre rempli d’huile de coco. A la clarté douteuse de cette lumière chevrotante, elle mangea un peu de riz qu’elle retirait par pincées ; d’une feuille qui lui tenait lieu d’assiette ett une ou deux bananes fraîchement cuei llies,, Puis elle s’étendit sur la natte, à côté de l’enfant, en retenant son souffle pour ne pas l’éveiller. Ayant pris avec précaution sa petite main brune entre ses doigts os seux, elle la posa sur son cœur et s’endormit elle-même en répétant plusieurs fois : K ousouma ! Kousouma !...
1Kousouma, Heur.
2Baboe, bonne indigène.
3Nonna, mademoiselle.
4Gamelang, orchestre indigène.
5Touhan-Bazaar, — grand seigneur, — titre donné au gouverneur-général.
II
Les premiers rayons du soleil doraient le cratère d u Salak. Tout était silencieux encore dans le parc et le pas régulier des sentinel les troublait seul, par intervalles, le mystère de l’aurore. Bientôt quelques ombres se glissèrent avec précauti on dans les vérandas et entr’ouvrirent une à une les jalousies, afin de lai sser pénétrer dans les appartements la fraîcheur du matin. Un peu plus tard, Nanni et Kousouma s’avancèrent du côté des huttes et montèrent le perron pour entrer dans la chambre de Marguerite et la mener au bain. 1 Elle parut au bout de peu d’instants, jolie à ravir dans son saroeng aux couleurs 2 éclatantes et son cabaï brodé, les cheveux flottants et son petit pied nu glissé dans des sandales brodées d’argent. Les trois se mirent en route, Nanni chargée du linge nécessaire pour le bain de sa jeune maîtresse, Kous ouma tenant au-dessus de sa tête un de ces énormes parasols dorés qui sont, à Java, un signe de haut rang et que les simples mortels, quelque riches qu’ils soient, ne p euvent jamais porter. Tout en marchant, Marguerite regardait avec un sour ire enfantin, mais sérieux déjà et peut-être même un peu grave et ému, le magnifiqu e tableau qu’elle avait sous les yeux. Jour après jour, ce tableau s’offrait à son r egard, et jamais elle ne pouvait se lasser de l’admirer. Le parc de Buitenzorg est, en effet, une des mervei lles de Java. Toutes les plantes des tropiques y naissent, y fleurissent et y meuren t, enivrant le regard de leurs couleurs éclatantes, mêlant leur parfum à la brise des montagnes, qui, l’emporte au loin jusque dans les huttes de bambou que l’Indien se construit le long de la gracieuse rivière de Batoc-Toelis, ainsi nommée à cause des c ailloux blancs sur lesquels son onde glisse doucement, le long des forêts de cocoti ers. Ici, le savant botaniste voit les plus rares orchidées de la création. Qu’il se baiss e plus loin vers ce rien immobile qui lui semble une feuille morte et le touche du bout d u doigt, et la feuille s’animera, elle commencera à marcher, et le petit rien immobile dev iendra un être vi. vant. C’est la feuille-insecte, la fleur-insecte, le bois mort-ins ecte qu’il a sous les yeux. Ailleurs, des lacs sur lesquels nagent des cygnes n oirs, sont entourés d’une guirlande de nénuphars gigantesques dont une feuill e suffirait pour abriter contre la pluie un autre Paul avec son autre Virginie. . Là, des allées sombres, mystérieuses, comme l’ori ent pour le poète qui l’entrevoit dans ses rêves, offrent l’ombre et la fraîcheur, lo rsque le soleil darde sur le sol ses rayons de feu. Tout près, quelques tombes abritées par un bosquet de bambous sont couvertes de roses. On y lit un nom sur une pierre et quelquefois, la nuit, un tigre descendant des montagnes, y vient flairer la chair des morts. Ce petit cimetière, au clair de lune, c’est tout un poëme ! Devant le palais s’étend une pelouse riante où bond issent des centaines de cerfs et de chevreuils. De l’autre côté, derrière les vérandas à colonnades , se trouve le jardin réservé, où des oiseaux au brillant plumage s’ébattent dans d’i mmenses volières, au milieu d’un fouillis de végétation tel qu’ils ne se doutent mêm e pas d’y être prisonniers. Ils sont tous les amis de Marguerite, qui vient leu r faire visite matin et soir. Dans le grand bassin où elle s’ébat à cette heure a vec Kousouma, dans une eau si fraîche qu’au premier moment où elle s’y était plon gée ses dents avaient claqué de froid, elle songe déjà au petit peuple ailé qui l’a ttend. — Nanni, dit-elle, as-tu préparé mes bananes près de la volière ?
— Oui, nonna, votre panier en est plein et elles s ont toutes fraîches. — Merci. Et battant des mains dans l’eau, elle lança à Kouso uma douche sur douche, en riant aux éclats. — Nonna Marguerite, interrompit Nanni, il est temp s de finir votre bain. Marguerite obéit. Elle monta rapidement les degrés et se blottit toute frissonnante dans de grands draps parfumés que la vieille baboe enroula autour d’elle. Elle secoua ses cheveux tout couverts de gouttelettes d’eau qui allèrent baigner le visage de l’Indienne. Un instant après, l’enfant avait remis son saroeng, son cabaï et ses sandales et, suivie de Kousouma qui s’était vêtue sans l’aide de personne, elle marchait à pas lents sur les cailloux de la colline qui s’étend en pente douce depuis la rivière jusqu’à l’intérieur du parc. Kousouma cheminait un peu en arrière. On fit halte sous un gutta-percha gigantesque aux r ameaux d’un vert sombre et brillant. A deux pas de là, un bassin était couvert de gracieuses fleurs d’un rose pâle. — Comme elles sont belles, ces fleurs, dit Marguerite à Nanni. Elle n’avait pas fini ces mots, que Kousouma entrai t dans l’eau en retroussant jusqu’aux genoux son saroeng de coton. Ses pieds en fonçaient dans le sable, un instant l’eau lui vint jusqu’à la ceinture ; elle a vançait toujours, muette, impassible, jusqu’à ce qu’elle eût recueilli dans sa main assez de fleurs pour en faire un bouquet. Alors elle se retourna en souriant vers sa petite m aîtresse et vint déposer sur ses genoux les pâles fleurettes que Marguerite avait trouvées jolies. — Merci, Kousouma, lui dit l’enfant blonde. Kousouma rougit un peu sous sa peau bronzée ; quelq ue chose bondit dans sa poitrine, sous son pauvre saroeng à moitié usé. Kou souma était heureuse, car elle avait fait plaisir à Marguerite, et Marguerite lui avait souri et dit : merci. Elle regarda en silence la jeune Européenne.  — Cette fleur est belle, dit-elle, mais je préfère l’ylang-ylang. L’ylang-ylang embaume et la fleur rose ne sent pas. Les fleurs qu i ont un parfum sont les plus belles de toutes. Nanni me l’a dit souvent. — Comment ? Nanni te parle des fleurs ? — Oui, elle me raconte l’histoire de la pukul-ampa t, qui s’épanouit et meurt dans la même heure ; de la malati, que les fiancées mettent dans leurs cheveux et que les rajahs portent à leur ceinture aux grands jours de fête ; de la gambotia, qui ne peut fleurir que là où il y a des morts et que les mères plantent sur les tombeaux de leurs enfants. Nanni dit qu’il ne faut jamais toucher à l a gambotia ; qu’elle est sacrée. — Est-ce vrai, Nanni P interrogea Marguerite.  — Oui, répondit la vieille Indienne. Les esprits d es morts protégent cette fleur. Elle pousse sur un arbre si haut, si haut, que nos mains ne peuvent y atteindre. Son parfum, plus doux que celui d’aucune autre fleur, n ’est destiné qu’à embaumer les tombeaux. Il ne dure qu’un instant, comme la vie de s petits enfants qui meurent à la mamelle. Quand la fleur s’entr’ouvre, il s’en échap pe une odeur suave que l’on respire toujours dans le paradis d’Allah. A peine éclose, e lle se détache d’elle-même de sa tige et vient tomber sur la fosse. Chaque fleur qui tombe ainsi, c’est une pensée du mort pour les vivants qu’il a laissés derrière lui. Si la gambotia fleurit sur une tombe d’enfant, les fleurs qui se détachent une à une et qui jonchent son froid berceau de terre, ce sont les baisers qu’il envoie du monde où il est allé à sa mère qui le pleure ici.