L'administration face au développement

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Français
295 pages
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Description

Grâce à l'ascendant exercé sur l'ensemble des populations placées sous leurs ordres, les chefs d'unités administratives camerounaises sont capables de mobiliser, sensibiliser et mettre les hommes debout pour le travail de production des richesses. Ils disposent des capacités non seulement pour transformer la vie et le milieu, mais encore transporter les villes vers les campagnes. Malheureusement, cet énorme potentiel est inexploré et négligé des pouvoirs publics dans les états en développement.


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Date de parution 01 décembre 2008
Nombre de lectures 69
EAN13 9782296211599
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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IN TRODUC TION
Il est difficileaux hommes dans lescités, de parler de
la pauvreté ruraleavecaisance.Généralement, lescitoyens
issus des villages mais désormais installés dans les villes,
évitent d'évoquer ce sujet par complexes et pudeur,
attachés qu'ils sontà l'émancipation età l'affranchissement
pour s'intégrer dans la modernité.
Adjoint au préfet puis sous-préfet, j'ai eu le privilège
d'exercer pendant une dizaine d'années dans ces
circonscriptions qualifiées souvent de moindre
importance, et se caractérisant par l’éloignement de la
ville.
Dans les villages disséminés dans la forêt et la savane,
des dizaines de milliers de femmes et d’hommesà l'aspect
négligé et l’allure effacée, vivent dans une misère
indescriptible.
Au quotidien, ils font face à l’enclavement et ses
corollaires, l'habitat délabré et l'insalubrité du milieu de
vie, le manque d'eau potable et d'électricité, la
malnutrition, la famine et les épidémies, la courte
espérance de vie... ; le tout couronné par le manque ou
l'insuffisance de ressources financières, pour jouir d’un
mode de vieconformeauxcanons du modernisme.
Pris de tous cotés et au même moment par ces
nombreuses difficultés, les ruraux apparaissent
généralement désespérés, inférieurs, vulnérables et
impuissants.Aussi, des foules de jeunes des deux sexes se
dirigent-elles à l'exode vers les villes, pour fuir un
phénomène dont la principale caractéristique est de saperla dignité de l'homme, tout en freinant son
épanouissement.
Qu'est-ce qui saurait bien justifier la persistance de
telles misères dans des milieux regorgeant pourtant
d'immenses richesses naturelles, et dans des pays où tout
est encore à gagner des hommes, à créer et à construire ;
pourquoi les actions d'envergure conduites aussi bien par
les pouvoirs publics que par lacommunauté internationale
tardent-ellesà produire les effets escomptés sur le terrain ?
L’examen des stratégies de réduction de la pauvreté
élaborées et mises en exécution par la plupart desEtats en
développement, démontre que les ruraux qui constituent
pourtant la plus grande tranche des populations nationales,
ne jouent malheureusement qu’un rôle de figurants sur la
scène ducombatcontre les misères.
En effet, marginalisés et peu écoutés, ils ne sont point
considérés comme les acteurs et les leviers de la création
des richesses et de la transformation du milieu. Ils sont
davantage regardés comme des éternels assistés et des
simples bénéficiaires des bontés des pouvoirs publics et
desautres générosités intérieures et extérieures.
De ce fait, le développement de nos Etats est
considéré comme l'apanage des pouvoirs publics, des
institutions financières internationales, des organisations
non gouvernementales, des opérateurs économiques et des
élites. Aussi le progrès et le changement apparaissent-ils
aux yeux des populations rurales, comme un miracle qui
transformera par une nuit les villages en debelles villes, et
les pistes enautoroutes encombrées de véhicules.
Or, si les millions d'hommes qui peuplent nos
campagnes sont tirés de la somnolence habituelle, s'ils
sont soulagés des pesanteurs sociales et psychologiques
6qui les tiennent cloués au sol, s'ils sont enfin mobilisés,
organisés, structurés et transformés pour libérer par le
travail les énormes potentialités de progrès confisquées
dans les bras,... alors ils se lèveront pour contribuer de
manière significative, aux côtés de l'Etat et des autres
acteurs du développement.
Organisées et orientées, les populations pourrontainsi
s'engager résolument dans la voie des productions de
marché propices à la constitution des fortunes
individuelles, collectives et nationales. L’on passera ainsi
de l'état de pauvretéàcelui dubien-être.
A travers des morceaux choisis des tournées
agrémentés d'aventures croustillantes, mon bic tremblant
encore d’une grande émotion à l'évocation de tous ces
souvenirs du terrain, j’ouvre les portes sur la pauvreté.
C’est ici que chacun de nous, reconnaissant celle de
son village, découvrira également ces pistes de proximité
longtemps négligées aussi bien des décideurs que des
populations mêmes, mais adaptées pour permettre à nos
campagnes de rattraper en un temps réduit, le retard
accumulé etaccuséau plan du développement.
«Commandement et pauvreté » présente dans le
premier chapitre les caractéristiques du phénomène, ses
causes étant examinées dans les trois suivants, tandis que
les trois derniers offrent des esquisses de solutions.
Parce que s'inspirant des observations et des
expériences conduites sur le terrain d'une part, et d'autre
part des témoignages des vieillards, des paysans et des
différents acteurs ruraux en général, le livre ne saurait
offrir les grandes théoriesclassiquesauxquellescertains se
seraientattendus.
7Le lecteur avisé voudra par conséquent me pardonner
de ne pas trouver ici unebibliographie dense et variée, ou
encore un débat nourri à partir des grandes théories
classiques que les économistes rompus, les chercheurs et
les théoriciens de la question présentent généralement.
Convaincu, en effet, que les solutions des misères
dépendent aussi en grande partie des pauvres, ma
préoccupationa porté sur lacollecte à partir de l'intérieur,
desclichés pouralimenter la réflexion des décideurs et des
spécialistes des questions de pauvreté rurale. Dans
l’optique de lacréation des richesses et du développement
en général, il s’est agi de proposer une stratégie pratique
qui favorise la mise en cohésion des dynamismes et des
forces locaux jusqu’ici somnolents, pour le jaillissement
de l’économie et l’expansion de la prospérité dans les
milieux ruraux pauvres.
L’originalité de l’idée, le style simple et les
abondantes illustrations qui permettent une lecture digeste
de l’ouvrage, peuvent s’avérer comme une contribution
majeure. Puisse alors ma modeste expérience permettre
aux gouvernants de prendre les mesures adaptées,
comportant aussi les travaux des chercheurs et des
éminents théoriciens de la question.
8CHAPI TR E I :
L ES CARAC T ERIS TIQU ES D E LA
PAUVRE TE RURAL E
Les foules excitées qui nous envahissent dans les
villages au cours des tournées administratives, ont
parfaitement conscience d'accueillir non seulement les
oreilles, les yeux et lesbouches indiqués pour porter leurs
doléances au sommet de l'Etat, mais aussi des
fonctionnairescapables de transformer leursconditions de
vie en apportant des solutions locales aux misères qui les
tiennent.
A l’observation, les paysans qui se pressentaux portes
des chapelles dans les villages sont aussi, au-delà des
promesses de gain d'une félicité après la mort, à la
recherche secrète du miracle qui les dégagera du joug de la
pauvreté.
L'encyclopédie Encarta, dans son édition de l'année
2004, définit la pauvreté comme étant la situation dans
laquelle se trouve une personne ne disposant pas de
ressources suffisantes, pour conserver un mode de vie
normal ou y accéder. Le petit Larousse pour sa part dit
qu'un homme pauvre, est celui qui est dépourvu ou mal
pourvu du nécessaire.
A côté de ces définitions s'inspirant des sociétés
développées ou encore des milieux urbains où les
territoires étant déjà aménagés et la prospérité répandue à
la majorité, des minorités qui ont manqué d'aptitudes et de
dynamisme vivent en marge de l'épanouissement général,la pauvreté rurale par contre est une situation particulière
etbien grave.
Plutôt que d'impliquer des catégories, elle concerne
des millions d'individus, souvent plus de la moitié des
populations générales des pays en développement.Il s'agit
particulièrement des paysans sortis brutalement, par le
biais de la colonisation, de leurs sociétés ancestrales
marquées par le troc, les donations et le partage, pour
s'intégrer dans une civilisation importée qui leur impose
de vivre différemment.
Ici, ilconvient d’acheter, produireabondamment pour
vendre, créer, aménager le milieu de vie, organiser et
construire à grands coups d'argent, pour avoir droit à une
existenceaisée.
C'est un mode de pensée et d'action qui tranche
nettement avec les pratiques habituelles et lesconceptions
originelles.Alors inexpérimentés, inadaptés et très souvent
non avisés des méthodes à utiliser pour s'intégrer, les
ruraux sont déphasés et désespérés, vivantainsi, en marge
des grandes réalisations et des mutations qui s’opèrent
dans le sens du développementailleurs.
En quoi distingue-t-on pratiquement la pauvreté
rurale ? Les difficultés de l'existence dans les milieux
pauvres, sont en toutes choses semblables à un hôpital.
Vous y courez pour un accès de fièvre, mais à la vue des
accidentés déchiquetés ainsi que les citoyens en proie aux
affections graves et chroniques traînant dans les salles
d'hospitalisation, votre mal se transforme en un simple
caprice qui pousse à fuir ce milieu rempli de misères
humaines.
D’une manière générale, la pauvreté dans nos pays est
vécue différemment, selon que l'on se trouve dans les
10villes, à la périphérie ou au loin dans les enclaves. Dans
notre contexte, c’est la situation des zones rurales
proprement dites qui nous intéresse.
I. LESCARACTERISTIQUESPORTANTSUR
LESINDIVIDUS
A. L'ANXIETEETUNSENTIMENTDE
PRECARITEDEL'EXISTENCE
1. LA DEMUNITION
Dans une économie libéralecomme la nôtre, et malgré
le fait que les paysansbénéficient de la gratuité des terres,
de l’eau, des aliments (dans une certaine proportion) ainsi
que decertains éléments vitaux,ces derniers sontastreints
à la possession en qualité et en quantité de l’argent et des
biens, pour avoir droit à une existence convenable,
s’arrimant de ce fait à la modernité vers laquelle nous
courrons tous.
Malheureusement l’argent, qui est source
d’épanouissement à travers le monde, se rencontre
rarement dans nos villages, les ruraux étant en tout temps
et toutes circonstances démunis et incapables non
seulement de faire face à leurs besoins d’existence et
d’épanouissement, mais encore d’engager le changement
que nousappelons de toutes nos forces.
Depuis labaissecontinue d'uneannéeà l'autre, ensuite
la mévente de nos productions de rente (cacao et café),
c'est une très grande prouesse pour chaque paysan
aujourd'hui, de réunir des revenus cumulés de cinquante
mille francsCFA en unan.
Aussi, semblableà unebelle fille qui disparaîtaprès la
première rencontre laissant l'homme mélancolique,
désespéré et rempli de souvenirs vagues, l'argent dans les
11villages ne s'arrête-t-il toutes les fois qu'au seuil des
portes. Arrivé en échange d'un petit colis de vivres, des
produits de la chasse, la pêche ou la cueillette, souvent il
disparaîtaussitôt dans l'achat d'un morceau de savon ou de
quelques grammes de sel.
C'est un véritable mirage qui ne leur laisse souvent
qu'une illusion debonheur, mais davantage de soucis dusà
de nombreuses insatisfactions. En effet, les sollicitations
des membres de la famille et de la société en général, les
besoins personnels et les nombreusesautres interpellations
les remplissentchaque jour d'amertume et de désespoir, en
raison de leur incapacitéà y faire face.
2. UNEEXISTENCEPRECAIRE
Par le manque et la rareté de l'argent dans les
ménages, et même des occasions d'emprunt pour répondre
à leurs multiples besoins, les ruraux sont tous les jours
anxieux et sur le qui-vive, inquiets et habités par un
sentiment de précarité de l'existence et d'imminence d’une
mort certaine. Aussi se sont-ils installés progressivement
dans le découragement, la peur, la résignation et le
désespoir total.
A Ngambé-Tikar, les Pygmées par leur mode de vie
traduisent de fort belle manière l'incertitude et ce
sentiment.Non seulement ilsconstruisent leurs habitations
de manière sommaire à l'aide des branchages, comme des
hommes en attente du départ vers la terre promise, mais
encore les sommes d'argent ou lesaliments qu'ils reçoivent
en contrepartie de leur travail dans les champs des Tikar,
sont dépensées et épuisées le jour même sans réserves,
pour disent-ils se prémunir des lendemains incertains.
Enfin, la précarité de l'existence tient sur une
alimentation pauvre, monotone, déséquilibrée et aléatoire
12provenant de la récolte dans les champs, la cueillette, la
pêche et lachasse.
D'une manière générale, l'homme ici ne mange pas ce
qui convient ou lui plaît selon le désir du jour, mais se
contente des opportunités provenant aux trois quarts de la
nature,à savoirce que la main et les yeux rencontrent.Les
mets ne faisant pas l’objet d'une programmation, ils
tiennent davantage des saisons, lachance pour lachasse et
la pêche.
Les aliments de qualité sont si rares dans les villages,
que ceux des habitants qui en trouvent deviennent avares
et les consomment généralement en cachette, à l’abri du
regard des autres. Illustrons cette situation de misère dans
lescampagnes par uneanecdote.
Okongavait tué un grosaulacodeà un piège,àcôté du
champ d'arachides de sa femme. Le jour même, il fit
manger le gibieraux membres de la famille se réservant la
tête, lesboyaux et lecœur dont laconsommation selon les
vieillards et les initiés, multiplierait les chances du
chasseur pour en tuer davantage.Aussi, revenue duchamp
l'après-midi, son épouse avait-elle rempli deux assiettes,
l'une d'un couscous bien étuvé et l'autre de la bonne
viande.
Caché derrière le battant de la porte, et surveillant le
passage desautres paysans, unecalebasse de vin de palme
à portée, il savourait le délicieux mets partagéavecBikoul,
son chien. Couché sous le siège et happant les morceaux
que lui lançait le maître, ilaccompagnaitaussi d'un regard
impatient les mouvements répétés de la main plongeant
dans lesassiettes pour remonter vers labouche.
Mais, par surprise, les silhouettes de deux élèves
aidant à la construction de la case chapelle du village à
13quelques pas de lacase du vieilOkong s’étaient dessinées
au seuil de la porte, sans lui laisser l'opportunité decacher
lesassiettesà un endroit sûr.
Alors rongeant le frein, il poussa du talon lesassiettes
qui allèrent rejoindre le chien qui, pensant le repas du
maître achevé, s’en saisit avalant d'un trait la chair molle,
pour s'attaquer ensuiteà la grosse tête de l’aulacode posée
sur les pattes avant, et dont il se mit à broyer les os d'une
manièrebruyante.
Acause ducouscous fumant sous le lit, lebruit des os
brisés et les coups de talon que le vieillard lui assénait
pour imposer l'arrêt de l'ouvrage sadique d'une part, et
d'autre part les flammes de colère et d'impatience
jaillissant des yeux, Hilarion et Gérard qui étaient venus
boire de l'eauà la grande jarreappuyéeà l'un des murs de
lacuisine,avaient parfaitementcompris la situation.
Aussi décidèrent-ils de punir l'avare en prolongeant
leur présence dans la case. A peine avaient-ils alors
franchi le seuil queOkong s'était rué surBikoul, l'accusant
de perturber sa sieste face aux voisins accourus. Et le
lendemain debonne heure, il fut pendu et mangé.
B. L'IMPUISSANCEETLAVULNERABILITE
1. L'IMPUISSANCE
Elisabeth est cette naine et attardée mentale négligée
de tous, qui dépensait ses journées à la flânerie dans les
ruelles et lescuisines du village, en quête d'aliments et de
boissons.
A vrai dire cette femme qu'on disait âgée d'une
quarantaine d'années ne pouvait provoquer aucun autre
sentiment à côté d'un homme, sinon la pitié, et la révolte
14contre le très haut qui aura affublé sa créature d'autant de
déficits.
Pourtant une rumeur persistante et faisant état de sa
situation de femme enceinte, courait les rues et les
concessions et pour la confirmer, la petite curiosité
n'hésitait pas à soulever chaque fois le petit corsage, pour
présenter à ceux qui le désiraient, le ventre arrondi et les
lourds seins pendantsau-dessus.
Ce fut un véritable scandale, et les langues s'étaient
alors déliées pour rapporter que, profitant des ténèbres, des
calebasses de vins locaux et des fonds de bière qu'ils lui
offraient, des hommes l'avaient toujoursattirée derrière les
cases ou dans lesbuissons.
La grossesse était déjàà son terme, mais les présumés
auteurs s'enhardissaient à nier les faits, tandis que les
membres de famille ne manifestaient aucun intérêt à ce
sujet. Aussi le pasteur du village était-il venu solliciter
mon intervention, car les médecins de l'hôpital
confessionnel de Foumban étaient formels: à cause de
l'étroitesse du bassin, Elisabeth ne pouvait accoucher que
parcésarienne,à défaut la mort.
Nguiniche Gaston, le chef de famille, fut convoqué à
mon bureau. Mais le lendemain et au lieu des moyens
attendus, il était arrivé en traînant par une corde un beau
bouc qu'il fitattacherà la véranda de la sous-préfecture.
Sérieux etcyniqueà la fois, ilavaitalors pris la parole
pour déclarer: « notre famille qui est très pauvre se trouve
incapable de réunir les quatre-vingt mille francs
nécessaires à l'opération. Aussi avons-nous décidé d'offrir
ce bouc, pour servir de dernier repas à Elisabeth, en
attendant que la volonté deDieu s'accomplisse ».
15Ma colère était montée et je le fis enfermer dans la
chambre de sûreté de la brigade de gendarmerie,
provoquantainsi le déblocage de quarante mille francs qui
vinrent s'ajouter aux contributions des autres bonnes
volontés.EtJean putainsi venirau monde.
Un soir du mois de janvier 1995, je descendais aussi
en urgence au campement des Pygmées de Nditam, pour
vivre la scène douloureuse de l'inhumation, d'une dizaine
d'enfants décédés le jour même des suites de rougeole.
Très éplorés et impuissants, les parents, pour faire faceà la
situation n'avaient trouvé utile que de fuir le campement,
pour s'installer sur un nouveau site.
Très souvent aussi, il nous était arrivé de surprendre
dans les villages, des foules massées aux vérandas et sous
les hangars désemparées, impuissantes, résignées et
attendant en silence le dernier soupir d'un parent malade et
en agonie, qui n'aura point été conduit à l'hôpital faute
d'argent, et même d'occasions d'emprunt pour le faire.
C'est ainsi que nous pûmes sauver le chef de INA, ainsi
que des femmes en proieaux difficultés d'accouchement.
Combien de malades sont soustraits des hôpitaux de
nuit, par les parents qui ne peuvent supporter le coût des
ordonnances qui se suivent. En effet, face à tous ces cas
qui exigent des solutions pécuniaires dans les villages, les
chefs des familles ou encore les parents se montrent
toujours désemparés, désarmés etadoptantchaque fois des
attitudes stoïques ou passives selon le cas, pour se
consoler de leur incapacitéà y remédier.
Pour se mettre par exemple à l'abri des multiples
charges que la scolarité des enfants impose, de nombreux
parents regardent l'écoleavec mépris, se saisissant souvent
des expériences malheureuses vécues autour (les échecs,
16les déperditions, ou les grossesses précoces), pour se
dérober et décourager lesautres.
De même, les centres de santé dont les interventions
s'accompagnent toujours d'un prix, sont systématiquement
contournés ou évités. Enfin, bien que plongeant les
familles dans la douleur et la désolation, la mort dans nos
campagnes est vécue avec dignité et stoïcisme, en raison
de la pauvreté qui empêche de prendre les mesures qui
s'imposent.
2. LAVULNERABILITE
Depuis leur entrée dans l'ère de la modernité, les
ruraux sont exposés et vulnérables aussi bien aux plans
physique, moral, matériel ou spirituel, que de
l'environnement faceaux graves menacesactuelles.
Il s'agit de tous ces événements qui arrivent à
l'improviste et pour lesquels ils ne disposent pas de
moyens pour les prévoir, les prévenir ou y remédier à
temps, le salut général ne provenant souvent que des
pouvoirs publics, la communauté internationale ou des
autresbonnes volontés.
Il en estainsi descultivateurs decacaoyer et decaféier
qui, ne maîtrisant pas les humeurs du marché et incapables
de fixer les prix ou les contrôler, ont subi la baisse
continue des prix qui les aura poussés à l'abandon des
plantations. C'est de la même manière qu'ils subissent et
vivent la sécheresse, la famine, l'invasion des criquets, les
catastrophes naturelles ou encore l'expansion du
VIHSIDA, les guerres et leursconséquences multiples.
Chez les nantis, ces événements et faits sont très vite
circonscrits et réduits grâce à l'organisation rapide des
secours, l'abondance de moyens internes, l'éducation et la
prévention à travers les médias et d'autres puissants
17moyens de communication ; enfin la prospérité
individuelle etcollective.
Mais ici, par une pauvreté généralisée, et donc,
l'incapacité des millions d'individus à y faire face, ils
atteignent généralement le stade decrises, de pandémies et
des situations hors de portée nécessitant l'appel à l'aide et
les secours extérieurs.
De même, la détresse humaine liéeaux misères vécues
des populations a été à l'origine du déchirement du rideau
moral et spirituel qui protégeait nos traditions, nos valeurs
et nous-mêmes contre les agressions, la compromission et
les menaces extérieures.
Et les ruraux vivent ébahis la montée vertigineuse et la
multiplication des affections telles la folie et
l'hypertension artérielle, le stress et l'angoisse d'une part,
d'autre part le suicide, le vol, la violence, l'envahissement
des sectes ou lecrime très rares dans nos sociétésantiques.
C. L'INFERIORITEETLESCOMPLEXES
D'une régionà uneautre, l'infériorité et lescomplexes
sont liés à l'analphabétisme et à une faible scolarisation,
ensuiteaucloisonnement dûà l'enclavement.
1. L'ANALPHABETISMEETLE
CLOISONNEMENT.
De nombreux paysans à travers le pays sont
analphabètes, tandis que leurs enfants à la suite des
pressions sociales et des autorités, dépassent à peine le
niveau du cycle de l'enseignement primaire. En effet, une
fois le certificat d'études primaires obtenu ou point du
tout, les jeunes des deux sexes sont maintenus dans les
villages, destinésà remplacer les parents.
18Sachant à peine lire et écrire les filles se préparent au
mariage, tandis que les garçons se consacrent aux travaux
agricoles, se préoccupant aussi de prendre femmes pour
fonder une famille. Aussi rencontrons-nous régulièrement
des jeunes de moins de vingtans qui ne peuvent ni lire, ni
écrire, s'aidant à cet effet de leurs jeunes cadets pour la
lecture des missives envoyées par les fiancés.
Jusqu'en 1995àIna,Pockyandji et d'autres villages du
secteur nord de l'arrondissement de Ngambé-Tikar, les
jeunes naissaient, grandissaient, et se mariaient pour se
consacrer aux activités paysannes, sans jamais avoir été à
l'école.Et les révoltés s'enfuyaient souvent vers les petites
cités voisines (Bankim, Magba, Banyo) où inscrits à
l'école de la rue, ils parvenaientà parler un français usuel,
destinéà soutenir tout juste le dialogue.
Peu instruits et cultivés, ils ne lisent pas les journaux,
n'écoutent pas la radio, la télévision étant un instrument
inconnu iciàcause de l'éloignement, la pauvreté pour son
acquisition et enfin le manque d'électricité.
Dans les villages du même secteur, et au cours de la
même période les enfants neconnaissaient le véhicule que
dans les livres et les brochures, et ne venaient souvent le
découvrir concrètement qu’après quinze années révolues,
à la suite d'une évasion vers lescités voisines.
Dans les villages Abutu, Marah ou Akwancha dans
l'arrondissement d'Ako, je fus la première personne depuis
notre entrée dans la modernité, à y conduire deux
véhicules à la suite des travaux d'investissement humain
exécutés par les populations pendant un mois. L’accueil
était tellement émouvant que les femmes dans ce village
frontalier pleuraient d'émotion, déployant leurs pagnes au
solcomme un tapis pour nous pousserà marcher dessus.
19Toujours dans les villagesIna,Pocklay,Pockyandji et
bien avant l'ouverture d'une piste forestière, les
populations vivaient dans le cloisonnement général, sans
poste de radio et ne suivant que rarement le
vrombissement de l'avionau-dessus de leurs têtes dans les
nuages.
En saison des pluies, ceinturés par les eaux en furie,
les herbes et les buissons, ils s'emprisonnaient pendant
quatre mois, passant la journée entre la véranda et le fond
de la case où ils se nourrissaient de provisions entassées
sur les clés: le champignon, les termites et les pièces de
gibier,...
L'analphabétisme et le cloisonnement ont des effets
destructeurs sur les paysans condamnés pourtant à
s'intégrer dans la modernité. En effet, comment des
hommes ignorants, sous informés et souvent fermés au
monde et ses grandes mutations, pourraient–ils se
transformer ou se structurer pour engager le nécessaire
changement ?
2. LESCOMPLEXESD'INFERIORITE
Demeurés dans les villages pendant de longuesannées
et absorbés par le train de vie quotidien, les ruraux sont
alors inférieurs et complexés devant les citadins, ou tous
ceux qui incarnent la modernité. Ils sont généralement
incapables de discuter ou de faire prévaloir leur point de
vue, toutà leurs yeux étant nouveau et incompréhensible.
Aussi les réunions que les fonctionnaires, les hommes
politiques ou les membres de la société civile tiennent
dans les villages se déroulent-elles généralement à sens
unique, les paysansavalant servilement lesconcepts et les
données imposés, faute d'une culture et des connaissances
appropriées pour débattre.
20Et cette incapacité à faire prévaloir son point de vue
est à la base de nombreuses frustrations, et de complexes
divers qui les poussent à la négligence de l'aspect
physique, l'effacement, l'alcoolisme, l'effronterie et la
violence.
En effet, très souvent simples d'esprit età la recherche
de refuges pour se consoler des difficultés, ou encore des
artifices pour se donner quelque contenance et exprimer
leurs points de vue devant l'étranger, faire enfin face aux
situations courantes de la vie, les ruraux se livrent alors à
une grande consommation des vins locaux et des alcools
en général, d'autresayant recoursauchanvre,au tabac età
d'autres stupéfiantsconnus.
L'homme quia toujours été timide, et le regard fuyant
se lève alors, brusque dans les gestes, enclin à la
démonstration et la violence, impulsif et bruyant pour
agresser, se défaisant pour quelque temps de son
infériorité.C'est pour s'en prémunir, qu'il est d'ailleurs peu
recommandé de tenir les réunions publiques dans les
villages lesaprès-midi.
En effet, le climat et l'atmosphère se trouvent
généralement surchauffés et pollués par les éthyliques ou
les drogués devenus désinvoltes et décidés,àaffronter des
hommes dont ils ne pourraient pourtant supporter le regard
dans les moments de lucidité. Car les alcools bus à de
grandes doses et quantités dans les milieux paysans,
constituent un artifice indiqué pour effacer la peur et les
complexes.
Par un soiràBerabe et pouravoir ignoré monavis, le
préfet de la Donga-Mantung au cours de sa tournée
manqua d'être molesté, par des groupes de jeunes drogués
et décidés à faire entendre leurs voixau sommet de l'Etat,
àcause de l'enclavement et du mauvais état des routes.Les
21interventions énergétiques des fon, les chefs traditionnels,
pour réduire l'ardeur des effrontés ne produisirent aucun
effet, et c'est chaque membre de la délégation qui prit ses
jambes au cou dans la pénombre, pour gagner les
véhicules.
A l'occasion d'une autre tournée effectuée pendant
trois jours à pied par le sentier, nous étions arrivés à
Samafou à l'aube, dégoulinants et une botte de feuilles de
bananier séchées nous servant de bouclier contre la rosée
sur la poitrine. C'est un hameau d'une quinzaine de huttes
couvertes de chaume qui se confondent, avec la savane
dans laquelle elles sont éparpillées.
Lesadultes, les pieds nus et enroulés dans des vieilles
couvertures portées enbandoulière, se dirigeaient d'un pas
hésitant vers la chefferie où la vue des gendarmes de la
délégation lesavait recroquevillés.
Alors ils se tenaientà distance et prêtsàbondir, tandis
que les femmes étaientassises sur les talonsau seuil de la
cuisine, épiant nos mouvements. C'est depuis quatre
années qu'une autorité n'est pas arrivée ici, et les
populations étaient partagées entre la peur, et l'envie de se
frotterau mondeà travers nous.
Rassurés par mon tonconciliant et les informations du
pays et du monde que je déverse, les paysans se sontalors
ébroués, venant se plier en signe de respect pour engager
ensuite une conversation discrète avec les Tikar de la
délégation.Ceux-ci leur tendent les fonds decalebasses de
vin de palme qu'ils avalent accroupis, et le dos tourné à
l'assistance.
Mais, la trentaine révolue et un volumineux cigare
traditionnel vissé aux lèvres, complètement ivre et
affichant toute la désinvolture qui caractérise les jeunes
22révoltés des villages,Mbouang est venu romprecettebelle
ambiance.
En effet il couvre le Gouvernement et ses
représentants d'insultes à cause de l'enclavement, sourd
aux réprimandes du chef du hameau, et apparemment des
parentsaccourus le tirer sans succès de la place. Alors les
gendarmesSouka etNyamoro s'en sontbruyamment saisis
et ont provoqué la panique parmi les femmes, qui fendant
la savane, les mains sur la tête, pleuraient.
Par l'analphabétisme, le cloisonnement et la
sousinformation, les ruraux sont très souvent ignorants de leurs
droits, qu'ils viennent généralement découvrir de manière
fortuite à la l'occasion d'une réunion publique ou d'un
procès. Car la communication et la connaissance relèvent
davantage de la rumeur et ducommérage dans les villages.
3. UNFAUXCOMPLEXEDESUPERIORITE
Dans les villages desservis par de belles routes
bitumées et où les pouvoirs publics ont réalisé un nombre
considérable d'infrastructures sociales de base,
l'électrification, l'hydraulique, les cases de santé, les
écoles,... les populations notamment les jeunes pensent
s’être émancipés, et sont souvent enclins à se comparer à
leurscompatriotes des villes.
Généralement, ils passent des journées oisives et
contemplatives, à admirer les belles voitures et les
cortèges de passage, à aller et venir à travers le village,
considérant le travail de production comme une souillure
du corps et de l'esprit. De plus, en raison de la proximité
des centres urbains qui leur permet d'accéder à
l'information sur les évènements régionaux et nationaux
marquants, et de la facilité des mouvements vers les villes,
ils nagent, pensant être intégrés dans le progrès.
23C'est un mirage, car lorsque confrontés aux
nombreuses difficultés de la vie dont le coût s'élève tous
les jours, ils ne trouvent point de solutions, les tâches
salariées dans le village se faisant rares, alors ils se
révoltentà tortcontre les parents, leschefs traditionnels et
les autorités. Très souvent réfractaires aux ordres et
désobéissants, ils ont perdu le sens du respect envers les
hommes et les traditions.
En effet, au cours des réunions que je tiens à la
souspréfecture, les chefs des villages se situant sur l'axe
bitumée reliant Bélabo à Bertoua se lèvent désespérés et
inquiets, pour solliciter le concours des gendarmes en vue
de rappeler à l'ordre ces nombreux jeunes délinquants et
oisifs, les voleurs, les joueurs de cartes, tous paresseux et
opposésà leurautorité dans les villages.
C'est également ici qu'à l'observation, le mouvement
d'urbanisation et de modernisation des localités ne s'est
pas déclenché. En effet, des centaines de jeunes qui ne
disposent pas de moyens pour construire leurs propres
maisons et assurer la relève des parents dans le sens du
redéploiement de l'habitat et la modernisation des villages,
continuent à habiter la case parentale avec femmes et
enfants, attendant patiemment le décès des géniteurs pour
hériter de leursconcessions.
S'il se dit chez nous que « là où la route passe, le
développement suit »,cetteaffirmation n'a son importance
que là où les hommes étant dans les dispositions du
développement, les localités à desservir par une belle
route, vivent déjà un bouillonnement interne d'initiatives,
de productions agricoles et pastorales qu'il convient
d'encourager et de libérer, par l’octroi des infrastructures
d’évacuation deces richesses.
24Par contre, lorsque celles-ci arrivent au milieu des
hommes paresseux, désoeuvrés et improductifs, ces
derniers s'extasient sur les artifices et les délices du
modernisme, pensant ainsi avoir atteint le développement.
Aussi leurs villages évoluent-ils difficilement dans le sens
du progrès.
D. LAFAIBLESSEDELAPRODUCTION,LE
DESOEUVREMENTETLADEPENDANCE
1. UNEFAIBLEPRODUCTION
Qu'il s'agisse des vivriers, des maraîchers ou des
cultures de rente, seulsquelques hommes dans nos
villages, et un petit nombre à travers nos campagnes,
travaillent dans l'objectif des productions de
marché,c'està-dire par l'ouverture des exploitations de grandes
dimensions.
La majorité étant engagée dans le processus de survie,
les maigres récoltes paysannes servent généralement à
nourrir les membres de la famille, tandis que les surplus
sont vendus à la véranda où à quelques places dans le
village pour l'acquisition des biens de première nécessité
tels le savon, le sel ou lesallumettes.
L'activité économique est inexistante en raison du
manque d'une production abondante et variée pour le
fonctionnement des marchés, la circulation des flux
financiers,ainsi que des hommes et desbiens.De plus, les
paysans pratiquent chacun toutes les cultures connues,
mais en de très petites quantités.
A Ngambé-Tikar et bien avant la densification de
l'activité économique et le développement du marché
hebdomadaire de la localité, les enfants des fonctionnaires
affectés là-bas parcourraient les cases du village l'une
après l'autre au jour baissant, à la recherche des vivres et
25des aliments à acheter. Certains se mirent alors à créer
leurs propreschamps, pour s'alimenterconvenablement.
De même,àMintaà une époque peu éloignée et faute
d'une production abondante pour approvisionner
quotidiennement le marché, les allogènes souffraient
régulièrement de famine, bien que disposant de moyens
financiers pour se nourrir.
Entre autres, les raisons liées à la faiblesse de la
production rurale portent sur l'indiscipline,
l'inorganisation, le manque d'ambition et d'engagement au
travail. En effet, contrairement aux villes où les citoyens
se ruent dès le jour levé vers les bureaux et les usines,
parce que soumis à une obligation de rendement et de
résultat par l'employeur, les rurauxchez nous se meuventà
leurs gré et humeur du jour.
2. LEDESOEUVREMENT
Ici, chaque homme est maître de son destin et de sa
vie, ne rendant point compte à autrui. Et l'absence d'une
obligation de résultats conduit par conséquent à une
paresse généralisée etau désoeuvrement.
Dans des villagescommeKanda,Ndoumbi,MbethII,
Bouam ou Diang, les habitants dépensent la journée à la
consommation des vins locaux sous les hangars, le jeu des
cartes et les divertissements, ou encore à la flânerie aux
heures de travail.
A l'occasion, ils cultivent et développent ces
nombreuses toxines qui sont à l'origine de la
multiplication des conflits dans nos sociétés à savoir: le
mensonge, la calomnie, la circulation des rumeurs et des
fausses nouvelles, la jalousie et la haine.
26De même, le peu d'engagement au travail pour les
grandes productions et la création des richesses
individuelles et collectives, conduit par conséquent à une
dépendance des hommes aussi bien entre eux à l’intérieur
que vis-à-vis desautresà l’extérieur.
3. LADEPENDANCE
A y regarder de près, l'entassement des cases dans les
villages les unes collées aux autres, et aboutissant à la
promiscuité et l'étouffement, s'explique au-delà de la
solidaritécaractéristiqueauxAfricains, par la pauvreté.
Incapables en effet de subvenir à leurs nombreux
besoins d'existence de manière autonome, les ruraux, très
souvent, se fondent sur les notions de tutelle, de parenté et
de partage prédominantes dans notre culture pour se
mettre aux dépens des autres. Aussi est-il rare de trouver
que les hommes s'installent isolément dans les bosquets,
pour gérer individuellement l’existence et le destin,
l’isolement supposant unecertaine indépendance.
Par un type d’habitat et une vie fortement solitaire et
de dépendance, le célibataire, le paresseux et tous ces
hommes improductifs du village sont assurés de partager
les repas des mariés, des parents ou des nombreusesautres
relations,à proximité de la maison ouà travers la localité.
En effet, chez nous, il se dit qu’un homme ne peut se
convaincre d’avoir dormi affamé que lorsqu’il a fermé la
porte. Car à tout moment, un frère ou un voisin peut s’y
glisser pour tendre unbol de nourriture.
Une maladie, un procès ou un litige menaçant la
liberté ou la santé entraînent une cotisation parmi les
membres de la famille, et l'oisif s'en tirera toujours à de
très bons comptes, aux noms de la parenté et de la
solidarité. Celui à court de ressources rase les murs pour
27obtenir quelques gouttes de pétrole, ou des bûchettes
d'allumettesauprès d’un parent.
D'un autre côté et faute de produire leurs propres
richesses, les rurauxcomptent étroitement sur les pouvoirs
publicsauprès desquels ilsattendent lesaides, les dons, les
infrastructures sociales de base. Tandis que les regards et
les espoirs sont dirigés vers les villes, sur les enfants ou
des parents qui y exercent quelquesactivités.Et nos tables
des valeurs s'en trouvent renversées.
En effet, dans leur quête du bonheur ou du bien-être,
ainsi que la hargne à savourer les délices du modernisme,
les parents demeurés au village bénissent et célèbrent les
prostituées, les brigands et les malfaiteurs qui, exerçant
dans lescités oùà travers les pays et le monde, reviennent
périodiquement résoudre les cas de santé, offrir les
aliments, les vêtements ou construire une maison aux
membres de la famille.
E. L'INSTABILITECONJUGALE,LA
PROMISCUITESEXUELLEETUNE
PROCREATIONDESORDONNEE.
1.
UNEPROCREATIONDESOUSDEVELOPPEMENT
Par l'analphabétisme, l'ignorance, la pauvreté et
l'attachement à nos cultures, les jeunes des deux sexes
dans les villages sont très précoces en matière de
procréation.
En effet, il est souvent rare de rencontrer ici, une jeune
fille célibataire dont l'âge se situe entre quatorze et vingt
ans, et qui ne soit déjà mère d'un ou de plusieurs enfants.
Très souvent attirées par les villes pour fuir les travaux
pénibles des campagnes, elles se dirigent en exode en
abandonnant toujours plusieurs enfantsaux parents.
28Dans les villages de l'arrondissement de Diang, où je
me suis attelé à un recensement des jeunes de plus de
vingt ans qui continuent à habiter le domicile paternel,
l'opération a fait des révélations troublantes. En effet, sur
dix jeunes filles et garçons de moins de vingt-cinq ans,
sans situation et revenus stables, huit sont déjà géniteurs
de deux ou trois enfants qui vivent sous le même toit,à la
charge des vieillards.
La procréation dans nos sociétés est intimement liéeà
la culture et aux traditions. L'enfant ici est considéré
comme un don de Dieu, une preuve de virilité pour le
garçon et de fécondité pour la fille.Dans les tribusbantou,
une adolescente qui aborde le cap de vingt ans sans
procréer, inquiète sérieusement les parents qui oeuvrent
alors activement à la jeter dans les bras d'un jeune à la
féconditéattestée.
Aussi les enfants naissent-ils partout et à tous les
coups, sans que les gens s'en offusquent. D'ailleurs, les
méthodes de limitation ou de contrôle des naissances que
les modernes veulent répandre sont regardées ici avec
mépris, une femme qui a aligné dix accouchements
successifsainsi que le père d'une vingtaine d'enfants,ayant
généralement droit à une grande considération au sein de
la société.
Mais aujourd'hui, cette poussée démographique
incontrôlée hypothèque à la fois l'épanouissement des
chefs de famille dépassés souvent par la charge de
l'encadrement d'une part, et d'autre part l'avenir même de
cette nombreuse progéniture qui se crée avant le mariage
des parents. S’ensuivent de nombreux conflits, des
tensionsau sein des familles, le stress, l'épuisement liéà la
rareté des moyens, enfin une foule de difficultés
d'existence qui fragilisent le moral, le physique et la santé.
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